[79]Strab. l. II, c. 4.
[80]L. IV, 189, 190.
[81]Statice pruinosa, Vivia. Flor. Liby. specim. p. 17.
[82]Hérod. l. IV, 192. Les anciens ont donné ce nom à la gerboise, à cause de l’extrême brièveté des jambes de devant et de la longueur de celles de derrière.
[83]Hérodote, l. IV, 162.
[85]Agriculteurs égyptiens.
[86]Nommé borgho en Égypte.
[87]Il faut en excepter les Almès et les Ghaou-Azis, danseuses publiques.
[88]Les femmes des Gidanes, peuplade nomade qui habitait la partie occidentale de la grande Syrte, se faisaient honneur de porter autour de la cheville du pied autant de bandes de peau qu’elles avaient fait de conquêtes. (Hérod. l. IV, 176.)
[89]J’ai déja dit que, dans ce coup d’œil sur les mœurs des habitants de la Marmarique, je ne comprenais point les Harâbi.
[90]Une jeune Bédouine, demeurant dans un camp d’Arabes voisin d’un village d’Égypte, avait des liaisons avec le fils d’un Fellah. Aveuglés par une passion mutuelle, les deux amants, sans réfléchir à la barrière insurmontable qui s’opposait à leur union, profitaient des ombres de la nuit pour se voir furtivement. Une indiscrétion trahit leur amour clandestin ; épiés, ils furent bientôt surpris : aussitôt les parents de la jeune Bédouine s’emparent du couple infortuné, et, ce que l’on ne peut dire sans horreur, excités par leur féroce orgueil, ils plongent indistinctement le poignard dans le sein des deux victimes ; ils mutilent leurs corps, et les membres palpitants, confondus par une union atroce, sont jetés dans le Nil !
Une pareille action peut donner une idée de l’excessif orgueil des Bédouins en général ; mais je dois faire remarquer qu’elle a été commise par des Arabes qui, ayant quitté le désert, croient racheter les antiques vertus qu’ils ont abandonnées avec lui, en se montrant plus fiers encore de leur origine.
[91]Plantes potagères dont les Égyptiens font un grand usage.
[92]Premier mot de la prière que font les Musulmans avant de se mettre à table ; de cet usage, le bismillah est devenu la formule habituelle pour inviter à partager le repas.
[93]Cette prière est ainsi nommée, parce qu’elle se fait immédiatement au coucher du soleil.
[94]Gros bâton ou plutôt espèce de massue, ordinairement ferrée à son extrémité.
[95]Branches de palmier.
Côté oriental des montagnes cyrénéennes. — Irasa et Thesté. — Arrivée à Derne. — Accueil des habitants.
Après avoir franchi une lagune que forme le golfe de Bomba, nous arrivâmes sur les premiers échelons des montagnes de l’ancienne Pentapole libyque. Les ravins qui en sillonnent les flancs, obligent les caravanes à faire de nombreux contours. Durant ce trajet, la sommité des monts qui reculait toujours devant nous, me paraissait un point mystérieux au-delà duquel je devais découvrir mille objets nouveaux ; mais le pas lent et mal assuré des chameaux sur ces terrains pierreux secondait mal mon impatience. Cependant, plus nous nous élevions, plus la nature changeait d’aspect : d’abord l’on n’aperçoit que des oliviers clair-semés et quelques arbustes étrangers à la Marmarique ; le sol, encore peu boisé, en rend le coup-d’œil assez triste. La force de la végétation suit la progression des hauteurs. Enfin, après quatre heures de marche, dès que nous en eûmes atteint le sommet, un spectacle nouveau s’offrit à nos regards. La terre, continuellement jaunâtre ou sablonneuse dans les cantons précédents, est colorée dans ces lieux d’un rouge ocreux ; des filets d’eau ruissellent de toutes parts, et entretiennent une belle végétation qui fend les roches moussues, tapisse les collines, s’étend en riches pelouses ou se développe en forêts de genévriers rembrunis, de verdoyants thuyas et de pâles oliviers.
Ce riant tableau d’une nature animée, tout-à-fait étranger aux Nubiens et Égyptiens qui m’accompagnaient, produisit sur eux une vive impression. Je jouissais de leur surprise : leurs yeux ne s’étaient jamais portés que sur les crêtes stériles des brûlantes collines qui bordent la vallée du Nil ; ils ne connaissaient point d’eau plus limpide que les flots épais du fleuve qui vient chaque an désaltérer leurs champs grisâtres et poudreux ; ils n’avaient aucune idée de ces roches humides bronzées de mousse, de ces bocages qui ornent la pente d’un ravin, de ces irrégularités de sites, de ces disparates de couleurs, qui forment néanmoins ensemble un tout harmonieux. En un mot, nés dans une contrée où la partie habitée est triste par sa monotonie et où les déserts présentent une image affreuse, ils ne soupçonnaient pas même ces aimables caprices de la nature qui, dans les climats favorisés du ciel, rendent les solitudes mille fois plus attrayantes que les lieux habités.
Nous nous arrêtâmes auprès d’un bassin formé par une enceinte de rochers et couvert d’une jolie pelouse. Un ruisseau serpentait au milieu ; il jaillissait du sein d’une grotte ornée de festons de lierres rampants, et de bouquets de cytises dont les tiges légères étaient balancées par le bouillonnement des eaux. Cette fontaine s’appelle Ersen, ou Erasem ; elle est située immédiatement à l’extrémité de l’immense plaine qui s’étend sur ces montagnes et que nous nommerons Plateau cyrénéen. Un rideau de genévriers de Lycie borne l’horizon à l’ouest, et détache par sa teinte obscure les beaux arbrisseaux qui s’élèvent çà et là aux alentours. Tandis que mes compagnons de voyage se reposaient de leurs fatigues, et que les chameaux paissaient avec avidité les herbes touffues du bassin d’Erasem, cet endroit délicieux, si propre à éveiller des souvenirs historiques, m’en rappela, par sa situation et surtout par l’analogie de son nom, un des plus intéressants.
Suivant le père de l’histoire, les Libyens d’Aziris, probablement les Giligammes[96], jaloux de voir les Grecs séjourner si long-temps dans leur canton, les persuadèrent de le quitter, pour se rendre, sous leur conduite, dans l’ouest, leur promettant de leur faire connaître une terre beaucoup plus fertile. Ils leur firent traverser pendant la nuit le beau pays d’Irasa, et les conduisirent en effet dans un lieu dont la fécondité et les sources abondantes répondirent tellement à leurs promesses, que les Grecs y établirent définitivement le siége de la colonie[97].
Le même historien nous apprend que lorsque les Cyrénéens eurent, par des envahissements sur les terres de leurs voisins, provoqué contre eux une expédition d’Apriès, ils furent à la rencontre de l’armée égyptienne et la défirent à Irasa, auprès de la fontaine de Thesté[98].
Frappé de la grande analogie du nom Erasem avec celui d’Irasa, il me parut aussi que ce lieu, par sa situation sur les confins du plateau cyrénéen, convenait parfaitement aux Grecs pour repousser avec avantage une armée venant de l’Orient. Cette situation, d’après laquelle Irasa se trouverait à côté même d’Aziris, me parut également susceptible d’expliquer les précautions que prirent les Libyens pour dérober à la connaissance des Grecs le pays d’Irasa, quoiqu’ils les conduisissent dans un canton plus fertile encore. Plusieurs savants, n’en connaissant point la nécessité, l’ont contestée ; cependant, ne paraîtrait-il point évident que les Libyens ne prirent le soin de conduire les Grecs au mont Cyra, qu’afin de rester libres possesseurs de l’un et l’autre lieu, soit pour être débarrassés d’un voisinage qu’ils redoutaient, soit parce que la belle fontaine de Thesté pouvait être autrefois, comme elle l’est de nos jours, le point de ralliement de tous les bergers du canton ? A ces raisons, plus ou moins vraisemblables, j’en ajouterai une autre qui ne laisserait plus aucun doute sur ce point de géographie ancienne, si elle pouvait être sanctionnée par l’approbation des savants.
Dans la neuvième pythique, Pindare fait mention d’une ville d’Anthée, située à Irasa[99] ; et, chose remarquable, Scylax donne au cap au-dessus duquel se trouve Erasem, le nom de Chersonèse Antide[100]. La légère différence qui existe entre ce nom et celui de ce géant de la fable, ne me paraît point présenter une grave difficulté ; d’autant plus que Lucain, dont les descriptions géographiques sont en général si fidèles, confirme évidemment ce rapprochement. Il place le royaume d’Anthée dans cette région de la Libye où l’on trouve de petites montagnes, et des rochers escarpés[101] : manière aussi ingénieuse que fidèle de désigner les cantons septentrionaux de la Pentapole, dont les terrasses, taillées souvent à pic, ne forment néanmoins ensemble qu’un diminutif du plateau atlantique.
Après une heure de repos, nous quittâmes Erasem, nous dirigeant, ainsi que les colons grecs, vers la fontaine d’Apollon ; mais plus heureux qu’eux, nous traversâmes le riant pays d’Irasa, à la clarté d’un beau jour. La route que nous suivions avait été frayée par le feu, à travers une épaisse forêt d’arbres déja nommés. Leurs troncs décrépits, abattus par le temps, couvraient partout le sol, dans le plus grand désordre ; et des ravins, formant en hiver autant de petits torrents, contribuaient à varier l’aspect de ce lieu, image à la fois de vie et d’abandon, de jeunesse et de vétusté.
Nous marchâmes pendant deux heures dans la forêt ; chemin faisant, les guides m’avertirent de faire museler mes chameaux. Une ombellifère nommée Derias, qui, à cette époque, commençait à couvrir le sol de larges touffes de feuilles luisantes et multifides, était la cause de ces précautions. J’indique ici ce fait pour en prendre acte en son lieu ; j’en donnerai ailleurs l’explication.
Après cette forêt, le terrain continue d’être inégal, pierreux, mais très-fertile. Le voisinage de Derne rend ce nouveau canton très-habité. On peut attribuer à la même cause la rareté d’arbres que j’y remarquai. Les Arabes, ne connaissant d’autre agriculture que celle des céréales, ont apparemment dépouillé ces lieux des bois qui devaient les couvrir, pour multiplier les moissons. Au reste, la nature elle-même ne paraît point avoir jamais développé toute la force de la végétation dans la partie orientale du plateau cyrénéen. La forêt d’Erasem semble l’attester, puisque aucun arbre n’y atteint plus de dix à quinze pieds de hauteur. Il faut pénétrer plus avant dans la Pentapole, pour trouver ces lisières touffues de majestueux et lugubres cyprès qui attirent dans cette contrée les nues fécondantes, et ceignent l’infortunée Cyrène comme d’un long crêpe de deuil.
Dans toute la partie du plateau que je viens de décrire, je n’aperçus aucune ruine remarquable. Des débris amoncelés sur de petites hauteurs m’offrirent là, comme dans la Marmarique, les indices d’anciens postes fortifiés ; et des vestiges de grandes enceintes isolées que je rencontrai dans les bas-fonds, me parurent avoir servi de campement aux anciens nomades. Ces lieux auraient dû être visités, il est vrai, avec plus de soins que je n’ai pu le faire : l’on conçoit qu’en se bornant à recueillir des renseignements, à suivre la même ligne, ou bien à faire tout au plus de courtes excursions à droite et à gauche, bien des choses intéressantes m’auront peut-être échappé ; mais toutes les personnes qui m’accompagnaient étaient tellement épuisées par les fatigues, qu’il eût été cruel de les retenir à quelque distance de la ville, pour aller à la recherche de quelques pierrailles antiques. Je fis diriger la caravane sur Derne.
A cet effet, nous contournâmes insensiblement vers le nord. C’était un jour de fête pour mes domestiques ; malgré leur état souffrant, chacun d’eux avait mis ses plus beaux habits. Ils allaient enfin arriver dans une ville, dans cette ville si souvent l’objet de leurs vœux. Aussi, dès le matin tous les regards se portaient vers l’horizon pour la découvrir. Celui qui l’apercevrait le premier devait recevoir une récompense de ses camarades ; telles étaient leurs conditions : mais cet aspect devait les frapper tous à la fois, et d’une manière inattendue.
Déja la plaine unie de la mer avait succédé aux aspérités rocailleuses qui bornaient auparavant notre vue, et cependant rien dans l’horizon n’offrait la moindre apparence d’une ville, lorsqu’un cri général s’éleva tout-à-coup dans la caravane : El beled ! el beled ! s’écria-t-on tous à la fois. C’était Derne en effet que nous voyions à très-peu de distance de nous, mais au-dessus de laquelle nous nous trouvions à mille pieds environ de hauteur. Cette situation nous expliqua les plaisanteries de nos guides qui se jouaient depuis long-temps de notre impatience. Nous étions sur l’extrémité septentrionale de cette partie du plateau cyrénéen. Une plaine, petite lisière de terre, sépare les escarpements du plateau des bords de la mer, et la ville est bâtie en partie sur cette plaine, et en partie sur la pente des collines qui forment les premières assises de la montagne. De ce point, les maisons des habitants et les dômes de leurs santons nous paraissaient comme des taches blanchâtres à travers des bouquets de palmiers, ou bien elles étaient éparses sur des tapis de verdure au milieu des jardins de la ville et des petits champs qui l’entourent.
Après un mois d’une vie errante, et souvent très-pénible, dans une contrée sans abri, ce n’est point sans plaisir que l’on porte les yeux sur des habitations humaines. Quelque mesquines qu’elles soient, elles paraissent dans ces moments autant de palais, asyles du repos et séjour de l’aisance. Malgré la différence des religions et la réserve qu’elle entraîne pour un Européen, il espère du moins reprendre quelque force dans le sein d’une société à laquelle il ne demande qu’une hospitalité momentanée.
Ces idées occupaient agréablement mon esprit ; mais elles agissaient bien plus puissamment sur mes compagnons de voyage. Si mon corps, plus habitué aux fatigues et aux privations du désert, n’avait jamais cédé aux maladies qu’elles occasionnent, il n’en était pas de même de M. Müller et de mes domestiques. Une violente dyssenterie tourmentait le jeune orientaliste, et le rendait à peine capable de se soutenir sur le chameau, tandis que des fièvres ardentes consumaient et menaçaient les jours de mes fidèles Nubiens et des Égyptiens conducteurs des chameaux. De plus, un musulman trouve un frère partout où il trouve un autre musulman. Aussi, les visages de ceux-ci, enflés et livides, se ranimaient à l’aspect du lieu qu’ils envisageaient comme le terme de leurs souffrances ; et quoique j’en fusse la cause première, en adressant des prières au prophète, ils y joignaient des remercîments des soins que je leur avais donnés.
Dès la veille de cette journée, j’avais envoyé un Arabe à Derne, pour informer de notre arrivée le chargé de pouvoirs du consul des États-Barbaresques en Égypte. Cette démarche eut un succès complet.
Nous avions à peine descendu une partie de la montagne, que nous aperçûmes plusieurs cavaliers se dirigeant sur nous. J’appris bientôt que c’étaient des soldats du gouverneur de la province qui venaient à notre rencontre. Leur costume moresque me causa une surprise agréable : un gilet de drap rouge, sans manches, et enrichi d’or, s’apercevait sous les plis ondoyants du ihram ; des pistolets étaient assujettis au flanc des cavaliers par une ceinture en peau, ornée de tresses de soie entrelacées de fils d’or. Cette ceinture forme un des principaux caractères du costume des Maures militaires ; elle est soutenue par deux bretelles qui servent à draper le ihram de différentes manières, de même que par l’éclat des couleurs elles en varient la simplicité. Le sabre, de forme perpendiculaire, pareil à ceux du temps de la chevalerie, était suspendu en bandoulière dans un fourreau en argent massif, présent que le souverain est tenu de faire aux sous-officiers, lorsqu’il les revêt de leurs fonctions. Pour donner une idée complète de leur équipement, je ferai encore mention de bottines de peau rouge, souples comme des bas et chaussées dans de larges pantoufles jaunes, et enfin d’un petit tromblon dont l’orifice est évasé en forme de trompette. Cette arme, lourde et gênante, remplaçait chez eux le fusil ; ils la tenaient appuyée sur le pommeau de la selle, et elle s’y trouvait attachée par un cordon de soie, de manière qu’elle pût y demeurer suspendue après avoir été déchargée.
Ces cavaliers, dont la mission était de nous escorter, nous engagèrent, dès que nous eûmes descendu la montagne, à nous reposer auprès d’un bouquet d’opuntia, pour attendre les principales autorités de Derne, qui voulaient, dirent-ils, nous introduire convenablement dans la ville. Bientôt arrivèrent en effet le lieutenant du bey, son chiaous, l’écrivain en chef, le chargé d’affaires d’Hammet-el-Gharbi, et les autres principaux habitants, que suivaient encore une infinité de personnes de tout âge, attirées par le spectacle, nouveau pour elles, de voir des Européens habillés à l’arabe, arrivant dans leur ville par le désert.
Nous nous mîmes aussitôt en marche, traversant de petites rues, ou, pour mieux dire, des sentiers bordés de jardins et de maisons distribués d’une manière irrégulière, mais agréable. Les portes et les fenêtres étaient, la plupart, ornées de treilles dont le verdoyant feuillage servait de voile aux jeunes femmes qui ne pouvaient, ainsi que les hommes, satisfaire librement leur curiosité pour nous voir passer. Dès que nous fûmes arrivés au centre de la ville, nous fûmes introduits dans le château qu’occupait autrefois Mohammed-bey, fils du pacha de Tripoli, et que l’on mit entièrement à ma disposition. Après cette bienveillante réception, les officiers qui nous avaient accompagnés se retirèrent successivement ; ils renvoyèrent au lendemain le soin de traiter, en grand divan, des affaires qui m’attiraient dans leur contrée. Toutefois, pour assurer momentanément notre tranquillité, ils firent publier à haute voix, à la porte même du château, que la ville nous accordait l’hospitalité, et que chacun devait nous respecter comme des hôtes bien venus. Peu de temps après, des esclaves nous apportèrent toutes sortes de rafraîchissements. Je fis placer une natte sur la plus haute terrasse de notre nouveau domaine ; et, de ce point élevé, portant alternativement mes regards sur la cime des monts de la Pentapole, au pied desquels je me trouvais, et sur mes domestiques, qui, pleins de joie, se félicitaient mutuellement de leur heureuse arrivée ; me trouvant si près de l’objet de mes recherches, et jouissant à la fois du contentement de mes compagnons de voyage, je me livrai un instant à de douces rêveries.
Si je ne m’étais imposé le devoir de ne jamais entretenir long-temps le lecteur de ce qui m’est tout-à-fait personnel, je me plairais à insister sur les émotions que l’on éprouve dans le passage des fatigues au repos, des peines au plaisir. Ces émotions sont d’autant plus vives que la durée en est très-courte, et que souvent, après avoir essuyé de longues souffrances, on n’obtient pas toujours cette récompense fugitive qui les fait sitôt oublier. De fortes considérations me porteraient d’ailleurs à concentrer en moi-même de tels sentiments. Le public d’un livre de voyage, dans une contrée classique, n’est point en majeure partie celui d’un livre purement littéraire. Ce public, très-froid par sa nature, insensible à ce qu’il appelle de vains récits, s’il ouvre un pareil ouvrage, c’est pour y trouver des faits, et s’il s’intéresse au voyageur, ce n’est point dans l’oisiveté du repos, il ne lui tient compte que de son activité ; il le harcèle, afin qu’il explore sans cesse. Chaque page, chaque ligne, doit offrir des résultats ; et ces résultats sont de sèches énumérations de rocs et de rocailles, de plantes et de ruines. Que si l’infortuné auteur, fatigué de cette longue et pénible tâche, laisse apercevoir l’homme au milieu de ces froides descriptions, ou s’il substitue le portrait de la nature vivante à l’analyse de son squelette, alors son lecteur sévère tourne d’un air dédaigneux ces pages oiseuses, et, s’il les rencontre trop souvent, il laisse à jamais le livre, qui devient inutile pour lui, quand il pourrait devenir intéressant pour les autres. Quelque rigoureux que paraissent ces goûts, je ne prétends point les blâmer ; le sujet les justifie, peut-être même les rend-il nécessaires. Toutefois, ne me sentant point la force de me traîner constamment sur ces landes de détails sans couleur et de descriptions sans vie, je quitterai quelquefois la livrée de la science pour me rapprocher de la nature. Me délasser de mes fatigues sera mon seul objet : il est donné à tout le monde de coudre des faits et de balbutier l’érudition ; mais il faut de vrais talents pour intéresser en suivant une autre route.
Cependant, tout était préparé dans le château, pour recevoir convenablement les autorités qui m’avaient prévenu de leur visite officielle. Dans les petites villes de l’Orient, les moindres événements occasionnent un grand appareil et des formes graves, auxquels un voyageur doit se conformer, s’il veut réussir dans ses entreprises. Autant l’Arabe du désert est simple dans ses mœurs, autant il fuit la pompe des représentations, autant l’habitant des villes les recherche, et paraît en être ébloui. Le premier, s’isolant dans les vastes solitudes, agrandit, pour ainsi dire, son être avec elles ; et, régnant en souverain dans sa tente, il accueillerait avec un sourire ironique l’Européen qui étalerait à ses yeux le luxe vaniteux du costume, ou qui établirait dans son camp la ridicule ostentation d’un divan. Le second, au contraire, enchaîné dans les liens d’une demi-civilisation, et habitué à humilier son front dans la servitude, se repaît du spectacle des richesses, et paraît toujours prêt à combler d’égards celui qui en porte les insignes. Ce fut en considération de ces raisons, que, réfléchissant à l’influence que pouvaient avoir, sur la réussite de mes projets, les résultats de la visite qu’on m’avait annoncée, j’essayai d’étaler autour de moi les dehors pompeux d’un étranger recommandé par le pacha d’Égypte. Le plus grand embarras était dans le petit nombre de mes domestiques, et surtout dans leurs occupations habituelles, peu propres à faire ressortir l’éclat d’un personnage de quelque importance. Fort heureusement qu’ils secondèrent de tout leur pouvoir mes intentions. Les deux Nubiens, armés de pied en cap, saisirent cette occasion pour jouer le rôle de chiaous. Le cuisinier, ou pour mieux dire le fac-totum de la caravane, Syrien d’un esprit très-borné, revêtit l’habit de mamelouk, et prit, autant qu’il en était capable, le maintien et le ton d’un drogman. Tandis que les deux chameliers Fellahs, s’efforçant de dégrossir leurs manières rustiques, furent métamorphosés, l’un en seys, palefrenier, et l’autre en kafdji, porteur de café. Moi-même, quittant aussi mes habitudes du désert, je me parai d’un riche costume, réservé pour les grandes occasions ; et assis sur un divan, avec M. Müller, mon oukhil, lieutenant, nous attendîmes avec toute la gravité orientale les autorités de la ville.
Cette gênante représentation ne fut pas de longue durée. Le piétinement des chevaux ne tarda point à nous annoncer la visite solennellement attendue ; et, un instant après, les mêmes personnes qui nous avaient introduits à Derne, vinrent successivement occuper les places dues à leur rang. Hadji-Hamedèh, chargé de pouvoirs d’Hammet-el-Gharbi, prit aussitôt la parole, et s’adressant aux personnes qui nous entouraient, il leur raconta fort longuement que long-temps avant mon arrivée, des lettres d’Alexandrie l’avaient informé de mes projets et de l’intérêt qu’y prenait le pacha d’Égypte ; et que j’étais porteur d’une lettre de ce prince, par laquelle il recommandait mes entreprises et ma personne à la protection de leur souverain, Iousouf. Je confirmai, en peu de paroles, le prolixe, mais très-officieux discours d’Hadji-Hamedèh, et j’ajoutai que très-reconnaissant de l’hospitalité qu’on m’avait si généreusement accordée, je ne voulais point en abuser. Je me proposais, par conséquent, de me rendre sous peu de jours aux ruines de Grennah, principal objet de mon voyage. C’était là, comme je m’en doutais, le point le plus scabreux de la délibération, et je fus droit au but sans autres précautions oratoires. Il n’en fut pas de même des rusés diplomates qui m’entouraient : ils s’écrièrent tous à la fois, qu’ils ne pouvaient consentir à mon départ. Le désert, me dirent-ils, était si infesté de brigands, que je ne pouvais y pénétrer sans courir les plus grands dangers. Les lettres dont j’étais porteur leur imposaient l’obligation de veiller sur ma personne, et ils s’acquitteraient scrupuleusement de ce devoir, à moins qu’ils n’en fussent affranchis par des ordres spéciaux du pacha ou du bey. On m’assura, d’ailleurs, que je jouirais de la plus grande tranquillité dans la ville ; je pourrais même, si cela me convenait, en parcourir librement les environs, accompagné d’une garde de sûreté. En un mot, il eût été impossible d’employer de plus adroites circonlocutions pour m’intimer leur intention formelle de ne point me laisser continuer mon voyage avant d’y être engagés par des ordres supérieurs.
Je m’attendais à ces difficultés ; Mohammed-el-Gharbi me les avait fait pressentir à Alexandrie. Aussi, loin d’essayer d’ébranler par de vaines paroles une décision prise entre eux d’avance et d’un commun accord, je m’empressai d’expédier un courrier à Tripoli, porteur de la lettre du pacha d’Égypte, et des recommandations de MM. Drovetti et Salt. Quarante mortels jours étaient cependant rigoureusement nécessaires pour recevoir une réponse. L’idée de voir mes recherches paralysées, durant ce long espace de temps, et celle plus affligeante d’être réduit à habiter l’enceinte d’une ville, étaient bien susceptibles d’alarmer mon imagination. Dans le trouble où me jeta la perspective de cette désespérante inactivité, je formai d’abord mille projets aussi peu sensés les uns que les autres ; et ce ne fut, comme il arrive souvent, qu’après avoir bien extravagué, que j’eus recours à l’expédient le plus simple. J’écrivis au bey de Ben-Ghazi, pour le prier de me laisser parcourir, jusqu’à l’arrivée du firman de Tripoli, une partie au moins des déserts soumis à son gouvernement. Rassuré par l’espoir de réussir dans cette démarche, je profitai du peu de liberté qui m’était accordée, pour faire de fréquentes promenades dans la ville et ses environs.
[96]Cette peuplade habitait la partie orientale de la Cyrénaïque, depuis l’île Aphrodisias jusqu’aux environs du Catabathmus (Hérod. l. IV, 169).
[97]Id. ibid. 158.
[98]Id. ibid. 159. D’après M. Raoul-Rochette (Hist. crit. des Colon. grecq., t. III, p. 263), Irasa serait le lieu même où s’éleva la ville de Cyrène, et l’opinion de ce savant archéologue paraît avoir entraîné celles de Gatterer, d’Herman et autres ; mais cette opinion, contraire au passage d’Hérodote que nous venons de citer, a d’ailleurs été suffisamment combattue par Thrige (Hist. Cyren. p. 74, n. 58). Il résulte aussi de ce passage d’Hérodote, qu’on ne peut séparer la position d’Irasa de celle de Thesté, et que cette fontaine ne doit point être confondue avec celle de Cyré, comme nous le reconnaîtrons encore plus tard par l’examen des lieux.
[99]Pyth. IX, v. 285.
[100]Edit. Gronovius, p. 111. Vers le commencement de ce chapitre (p. 107), Scylax nomme la Chersonesus magna de Ptolémée, Chersonesus Achitides. Puisque cette Chersonèse est infailliblement la même qu’il nomme Antidum, vers la fin du même chapitre, ainsi que l’a observé Vossius (Id. ibid.), il me semble qu’au lieu de corriger, comme Gronovius, Achitides par Azirites (In Scyl., pages 107, 108), on pourrait lire, Antides, leçon qui s’accorderait avec la dénomination donnée plus bas à la Chersonèse, et que ces deux commentateurs ont laissée subsister sans lui substituer nulle autre interprétation.
Le nom d’Anthée, ou d’Antide, rappelle aussi le lac Anthia, d’Étienne de Bysance (V. Anthia) ; et quoique ce lac paraisse d’abord désigner le Tritonis, auprès duquel, suivant le scholiaste de Pindare (à la pyth. IX, v. 185), aurait été située Irasa ; néanmoins, comme cette tradition est clairement réfutée par les passages cités d’Hérodote et de Lucain, on pourrait faire correspondre l’Anthia d’Étienne au Conchylium de Ptolémée, située au sud de la Chersonèse Antide. J’avoue cependant que tous ces frais d’érudition seraient au moins fort déplacés, et que mes raisonnements se réduiraient à autant de sophismes, si, sur le sujet qui m’occupe, on s’en rapportait exclusivement à Ptolémée et au Périple anonyme. Ils placent en effet, l’un Axilis, et l’autre Nazaris, à l’occident de la Chersonèse, tandis que j’ai placé Aziris à l’orient, autorisé par les descriptions comparées d’Hérodote et de Scylax. Plusieurs raisons m’ont porté à préférer, sur un fait qui remonte à une haute antiquité, le témoignage des écrivains les plus anciens, à celui des écrivains postérieurs. Puisqu’il est prouvé qu’Hérodote a voyagé dans la Cyrénaïque, il n’aura point donné de faux renseignements sur des lieux qu’il a dû visiter. Or, le fleuve que lui, Salluste, et l’anonyme lui-même, s’accordent à placer à Aziris, ne peut se retrouver que vis-à-vis de Platée, à l’orient de la Chersonèse, et non point sur le plateau même, où je n’ai rien vu qui pût en faire soupçonner l’ancienne existence. J’ajouterai encore que le port Azarium, de Synésius (Epist. 4), se retrouve plus aisément à l’orient de la Chersonèse, auprès du golfe de Bomba, qu’à l’occident, où la côte devient en général peu abordable. Je me résume, car il en est temps, par cette dernière observation : la position occidentale de l’Axilis, de Ptolémée, ne proviendrait-elle point d’une transposition de nom en des temps postérieurs à l’âge d’Hérodote ? Quant à la rivière considérable placée à Nazaris, indépendamment du Paliurus, par le Périple anonyme, les compilations, témoin celle d’Étienne de Bysance, ne nous offrent-elles point des preuves fréquentes de répétitions, et de la réunion confuse de descriptions anciennes avec d’autres plus modernes ?
Derne.
Cinq villages, séparés l’un de l’autre par de petites distances, et placés irrégulièrement, les uns sur les premières ondulations de la montagne, et les autres dans la plaine, forment collectivement la ville de Derne ; mais chacun d’eux est distingué par une dénomination spéciale qui en peint la situation propre ou relative. Le plus considérable, entouré d’une muraille d’enceinte, est nommé par ces raisons el-Medinèh, la capitale, ou bien Beled-el-Sour, la ville fortifiée. El-Magharah, le village de la grotte[102], est à l’ouest et un peu au-dessus du précédent. El-Djébeli, rapproché de la mer, doit son nom à son état d’abandon bien plus qu’à sa situation isolée. Enfin, Mansour-el-Fokhâni et Mansour-el-Tahatâni, sont séparés des trois que je viens de nommer par un vallon formant en hiver un torrent considérable. Le premier, au sud de Beled-el-Sour, est situé sur la sommité de la rive méridionale du vallon ; et le second, presque au niveau de la plaine, se trouve par conséquent au-dessous du précédent, mais dans une position plus orientale. C’est vis-à-vis de ce dernier village qu’est le port de Derne, mauvaise petite rade dont le fond, sillonné par des rescifs, et l’entrée très-ouverte, ne peuvent offrir qu’une station peu sûre aux navires, qui n’y viennent mouiller en effet que rarement et seulement en été.
Les nombreuses excavations sépulcrales que l’on voit auprès de Derne et dans ses environs, indiquent le gisement d’une ancienne ville, qui, si je ne me trompe, devait occuper la position centrale des villages actuels, et correspondre à Beled-el-Sour. Nul doute que cette ville ne fût Darnis, ou Dardanis, que Ptolémée place à l’extrémité orientale de la Cyrénaïque[103]. Elle ne fut probablement construite que dans une époque postérieure à l’Autonomie de la Pentapole, puisque aucun des auteurs de la haute antiquité, tels qu’Hérodote, Strabon, Scylax, ne l’a connue. Le Périple anonyme désigne Darnis sous le nom corrompu de Zarine[104]. Mannert observe, il est vrai, que ce nom n’était peut-être que celui de la plage[105] ; mais les fréquentes altérations que nous avons déja remarquées dans ce stadiasme[106], portent à croire que le nom de Zarine doit aussi bien convenir à Darnis, que ceux que nous avons cités convenaient aux lieux dont ils ne pouvaient désigner seulement le port ou la plage. Quoi qu’il en soit, Darnis se trouve chez la plupart des géographes postérieurs à Ptolémée. L’itinéraire d’Antonin[107], et Hiéroclès[108], en font mention ; Ammien-Marcellin la met au nombre des villes les plus considérables de la Cyrénaïque[109]. Nous voyons même Darnis devenir la capitale de la Libye inférieure[110] et conserver le rang de métropole dans les diverses notices de la Géographie sacrée[111]. Les annales de l’église chrétienne nous donnent le nom de ses évêques[112], de même que Synésius en fait mention comme d’une ville épiscopale du premier rang[113].
Cependant le caractère des tombeaux de Darnis, indice infaillible dans cette contrée du degré de splendeur de ses anciennes villes, prouve qu’elle n’atteignit point, il s’en faut de beaucoup, un haut degré de prospérité. Son importance fut relative à la décadence de la Pentapole ; elle ne s’exerça que sur une contrée dévastée, et d’ailleurs en majeure partie peu fertile ; elle naquit avec la nouvelle foi qui s’était répandue en Orient. Et cette foi humble et modeste, comme l’Évangile son type ; obscure et divisée, comme toutes les religions à leur première phase, était loin encore d’orner à la fois et d’éclairer la terre. La vérité chassait les dieux des âges antiques, et avec eux s’enfuyaient les arts enfants de l’imagination et du poétique polythéisme.
Il est donc vraisemblable que si Darnis devint ville par sa population, elle resta bourgade par ses édifices. C’est là, on peut l’avancer, que l’Évangile, chassé à son tour de cette contrée par le Coran, lutta long-temps avec lui et y conserva même des sectateurs sous la domination des Musulmans. Un fait remarquable porte du moins à le croire : une tribu d’Arabes-Mourabouts qui habite depuis un temps immémorial la partie orientale des environs de Derne, est désignée encore par le nom d’Heit-Mariam, maison de Marie ; et de plus, ces Arabes passent, dans le pays, pour des descendants de Chrétiens.
Beled-el-Sour est, à proprement parler, aux villages qui l’entourent, ce qu’une petite ville en Europe est à ses faubourgs. C’est là que résident les autorités et tous les gens riches du canton ; c’est là que sont les bazars, que se tiennent les marchés, et où viennent se réfugier les caravanes de passage. On y voit deux châteaux, dont l’un, espèce de grande masure ceinte d’un mur élevé, est le séjour du bey lorsqu’il visite la ville, et l’autre, plus petit mais mieux construit, est celui qu’on nous donna pour demeure.
Sur une sommité qui domine la ville, on voit encore une forteresse construite par les Américains (Voy. pl. VI). Ce n’est point ici le lieu de parler de cette conquête éphémère qui eût changé les destinées de toute la contrée, si elle avait été conçue sur un plan plus vaste. En exposant ailleurs sa cause et sa durée, nous aurons l’occasion d’en faire connaître les infructueux résultats.
Il existe une légère différence entre les mœurs des habitants de Beled-el-Sour et des autres villages. Les premiers, livrés au commerce, sont généralement casaniers et sédentaires ; les seconds, plus farouches et plus pauvres, diffèrent peu des Bédouins : ils cultivent les champs des environs, font fréquemment des voyages et osent même pénétrer dans les forêts de Barcah, pour vendre des marchandises à leurs hôtes récalcitrants. Mais tous sont indistinctement soumis à la loi du sang, et se font de village à village, comme dans le désert de tribu à tribu, des guerres d’autant plus durables que la cause s’en renouvelle sans cesse, mais que l’on peut toutefois comparer à des fièvres qui ont de courtes intermittences après de violents accès.
Les maisons de Derne sont toutes construites en pierre ; celui qui vient d’Égypte les trouve généralement bien bâties, et entretenues avec propreté. Leurs entrées semblent même offrir une trace sensible du goût des anciens habitants de la Pentapole. Elles sont presque toutes formées de deux pilastres à chapiteaux imitant grossièrement le style dorique ; la roche en est d’un calcaire très-blanc et très-friable ; ce qui en facilite le travail et les détache agréablement du reste de l’enceinte. Ces portes se trouvent souvent placées aux deux tiers de la hauteur de la maison : un escalier saillant y conduit ; il est ordinairement couvert de treilles qui, dans les chaleurs de l’été, permettent aux habitants de goûter, sans sortir de chez eux, leur suprême bonheur, celui de savourer le frais à l’ombre d’un bel arbuste, et d’en manger nonchalamment le fruit.
Dans le village central, presque toutes les maisons ont leur jardin clos de murs ou d’une haie de nopals. On y trouve encore la vigne, formant avec ses lianes flexibles et ses larges feuilles, d’agréables berceaux et de fraîches allées. Les pêches, les grenades, les figues, les pommes, les oranges, les olives, les mûres et les bananes ; et parmi les plantes herbacées, les melloukhièh et les bammièh d’Égypte ; les tomates, les pois, les fèves, les concombres et d’énormes citrouilles, croissent pêle-mêle dans ces jardins. Au milieu de ces productions, dont la plupart sont communes à la Provence, je me serais cru dans ma patrie, si le palmier du désert, élevant son dôme solitaire au-dessus des arbres de mon pays, ne m’eût aussitôt rappelé que j’étais en Libye.
Deux sources abondantes, que Della-Cella nomme si plaisamment des prunelles[114], jaillissent des flancs exhaussés du vallon de Derne, et, chacune côtoyant une de ses rives, elles se trouvent partagées entre les différents villages dont elles arrosent en été les jardins. A ces avantages accordés par la nature, les habitants joignent une activité remarquable chez des Orientaux.
Les rives du vallon sont généralement abruptes et rocailleuses ; néanmoins, partout où l’on y trouve un peu de terre, elle est étayée par des murs ; ce qui forme autant de petits champs couverts d’arbres fruitiers, s’élevant les uns au-dessus des autres. De gros rochers s’avancent parfois des deux rives ; ces masses énormes se dérobent à l’industrie des agriculteurs ; mais s’ils interrompent la continuation de leurs champs, c’est pour les embellir : du sein de leurs anfractuosités humides, on voit sortir des touffes de figuiers sauvages, d’oliviers et de caroubiers, d’où s’élancent encore les tiges isolées de palmiers dont les cimes, semblables à de grands panaches, flottent sur ces bosquets aériens, et contrastent avec eux de forme, de couleur et de direction.
Au-dessous, le lit du torrent est en plusieurs endroits totalement couvert d’un épais taillis de nérium ; les belles et grandes corolles de cet arbuste se trouvent comme froissées au milieu des branches errantes des ronces épineuses. Des filets d’eau se détachent çà et là des ruisseaux qui longent les rives du vallon aux deux tiers de leur hauteur, et forment d’étage en étage, ou de rocher en rocher, de petites cascades qui joignent leur bruit harmonieux à l’aspect pittoresque du tableau.
Puisque ces lieux, ornés par la nature seule, sont attrayants ; de quelles graces ne seraient-ils point doués, quelles ressources ne présenteraient-ils point s’ils étaient au pouvoir d’Européens ? L’industrie des habitants actuels est louable sans doute ; mais c’est toujours de l’industrie musulmane. Les Américains, durant leur séjour à Derne, profitèrent des chutes d’eau dans ce vallon pour y établir un moulin. Il est peu de machines hydrauliques moins compliquées ; néanmoins le génie des habitants se borne à entretenir celle-ci en activité, sans chercher à l’imiter et à la multiplier dans le canton. Il en est de même d’un aqueduc construit récemment par les ordres d’Hammet-el-Gharbi, sur le ravin el-Brouès qui interrompait la circulation du ruisseau Bou-Mansour (Voy. pl. VIII). Les Dernois n’auraient jamais été capables de créer cette merveille, et il a fallu même employer à son exécution des ouvriers étrangers.
La population de Derne est composée d’Alexandrins, de Barbaresques, et de quelques familles du Fezzan qui sont venues s’établir dans cette ville depuis la conquête de leur pays par le pacha de Tripoli. On y trouve aussi des Juifs, ce qui n’est point extraordinaire, puisqu’on en trouve partout ; mais, selon les villes qu’ils habitent en Orient, ils sont plus ou moins heureux, plus ou moins avilis. On n’est point surpris d’en voir un si grand nombre au Caire. Ils y ont un quartier séparé, fort obscur et fort sale, il faut l’avouer : mais ce quartier, très-étendu, forme du moins une peuplade à part ; ces dehors de misère cachent des maisons commodes où l’industrieux Saraf[115] quitte, le soir, ses vêtements de couleur obscure et revêt d’éclatants habits. Rentré au milieu des siens, il se retrouve dans Israël, et dans l’intimité de ses amis, dans les caresses de sa famille ; il se dédommage de la contrainte et du mépris qu’il a subis durant la journée. Mais comment des Juifs peuvent-ils habiter ces petites villes où ils sont d’autant plus maltraités, qu’ils sont plus isolés ; où ils endurent de plus grands affronts que les premiers, sans jouir du plus faible de leurs dédommagements ? On les insulte, et ils se taisent ; on leur crache au visage, et ils baissent les yeux ! J’en témoignai un jour vivement mon indignation à Hadji-Hamedèh, et je lui demandai ironiquement pourquoi des hommes traités plus inhumainement que des bêtes ne désertaient point ce pays ? « Ils y sont nés, me répondit-il froidement, et ils y restent. » Je conçois que l’amour du pays natal puisse rendre habitables les sables du désert ; l’homme s’y trouve soumis à toutes sortes de privations ; il lutte de patience et de sobriété avec le plus patient et le plus sobre des animaux ; mais il y jouit de l’indépendance. Ornée de ce don ineffable, sa hutte modeste, brûlée par le soleil et entourée de solitudes silencieuses, vaut bien un palais, des berceaux de verdure, et des ruisseaux limpides qu’entourerait aussi le silence, mais le silence de la crainte. Quelle est donc la puissance qui peut attacher des êtres dégradés auprès de leurs vils tyrans ? Quel charme peut leur faire aimer le sol où ils sont nés, il est vrai, mais où ils traînent leur ignominie ? L’amour de l’or, me répondra cet autre : ils trompent ceux qui les méprisent ; ils sont couverts de haillons, mais ils cachent des trésors ; ils sont avilis, méprisés, mais ils sont riches. Étouffons, il le faut, la foule de réflexions affligeantes qui naissent d’un pareil sujet, et continuons notre récit.
Deux villages de Derne, El-Djébeli et Mansour-el-Fokhâni, sont construits auprès ou immédiatement au-dessus d’anciennes grottes sépulcrales. Cette contradiction dans les mœurs de Musulmans vient de la grande utilité que leur ont offerte dans cette contrée pluvieuse les excavations dans la roche. Ainsi, sans trop s’inquiéter si ces excavations contenaient autrefois des cadavres d’infidèles, ils en ont profité pour en faire les greniers de leurs maisons, ou les ateliers de leurs modestes manufactures. Cet usage provient aussi de ce que ces grottes ne leur ont point présenté de ces nombreuses subdivisions, ni de ces anfractuosités ténébreuses où ces hommes-enfants croient entendre des voix magiques et voir des spectres épouvantables qui leur en interdisent l’accès.
En effet, aucune de ces grottes n’est subdivisée en plus de trois pièces, et la plupart n’en forment qu’une seule. Elles reçoivent toutes la lumière par une entrée carrée placée horizontalement, qui en éclaire toutes les parties. Comme objets d’art, elles n’offrent rien de remarquable : à l’extérieur de même qu’à l’intérieur, elles sont dépourvues d’inscriptions et de toute espèce d’ornement. En général, elles sont même d’un travail grossier ; on remarque dans toutes, à leurs parois, des excavations cintrées destinées à servir de sarcophage.
Les habitants de Djébeli construisirent leurs maisons de manière que ces grottes se trouvassent dans l’enceinte. Ils y déposaient le fruit de leurs récoltes. Le ciel pluvieux de la contrée et le système d’architecture orientale donnaient à cet usage un effet inverse de celui que nous avons en Europe : chez eux la cave servait de grenier. Ce village est maintenant presque entièrement abandonné ; la peste qui s’y est une fois introduite, et les dissensions des habitants, en sont la cause. Les grottes de Mansour-el-Fokhâni sont creusées dans le flanc de la montagne, dont la roche est tantôt nue et tantôt couverte de tapis de verdure. Les plus grandes ont été converties en ateliers, composés d’un ou de plusieurs métiers de tisserand parfaitement semblables à ceux des hameaux de la Provence. Leur situation, qui domine le vallon et les autres villages de Derne, en rend le coup-d’œil très-animé. J’y faisais de fréquentes promenades ; je me plaisais à m’arrêter devant ces ateliers ; j’y voyais les deux sexes s’occuper indistinctement à ourdir la laine ou le chanvre. Les jeunes gens étaient toujours assis les uns vis-à-vis des autres ; ils s’animaient mutuellement au travail par des chants ; je surprenais parfois leurs regards d’intelligence ; et tandis que la navette parcourait rapidement le tissu, les échos répétaient au loin leurs chants sauvages, mais agréables en tous lieux, lorsque dans les premiers âges de la vie ils peignent l’amour ou l’espérance.
On voit encore, aux environs de Derne, d’autres excavations à peu près semblables aux précédentes. De ce nombre il faut toutefois excepter celles que l’on trouve à dix minutes environ à l’est de la ville. Celles-ci, nommées Kennissièh (les églises), sont situées au sommet des rochers escarpés qui bordent cette partie du littoral, et contre lesquels viennent se briser les flots de la mer. Les anciens y avaient pratiqué des escaliers ; on les retrouve encore par intervalles ; mais l’eau qui suinte des fentes de la roche, la tapisse de longues bandes d’hépatique et de mousse qui en rendent l’accès glissant et même dangereux. Des touffes de plantes ligneuses aident toutefois à franchir ce passage, et l’on arrive sur une petite esplanade semi-circulaire autour de laquelle règne un banc peu élevé, destiné à servir de repos aux familles de Darnis, qui venaient acquitter dans ce lieu leurs devoirs funèbres. Ce long banc est interrompu par l’entrée des grottes (Voy. pl. VII) ; il ne contourne que l’intérieur de la plus grande, ancien sanctuaire changé par la suite en chapelle chrétienne. Quant aux autres, elles furent toutes des tombeaux ; l’irrégularité de leur situation et l’inégalité de la roche en rendent l’aspect pittoresque. On y voit des voûtes et des niches de toute forme et de toute dimension, depuis le plein cintre romain jusqu’à l’ogive parfaite du moyen âge. Là, comme dans le reste de la Pentapole, on voit les travaux du christianisme entés sur ceux de l’idolâtrie. Des lampes funéraires furent placées par des Chrétiens sur les tombeaux des Grecs et des Romains. Le même cercueil servit à plusieurs générations ; la même enceinte retentit de langues diverses exprimant des religions différentes : et cependant les prières furent toujours les mêmes, les symboles seuls en étaient changés.
Mais ces voûtes, autrefois sombres et lugubres, maintenant crevassées par le temps, sont la plupart éclairées du soleil. Les hommes des divers âges ont disparu ; leurs ossements mêmes sont devenus la proie des vents. La nature a chassé de ces lieux toute image de deuil : elle a placé des guirlandes de vertes capillaires là où étaient suspendus les crêpes funèbres ; elle a tapissé de mousse la pierre usée par la prière ; elle a couvert les parois de la roche de belles grappes de plantes saxatiles sans cesse agitées par les brises marines. L’oiseau voyageur, fatigué de sa longue course, vient se reposer sur leurs rameaux fleuris, et salue la terre par ses chants d’allégresse. Ainsi, rien ne troublerait désormais cette aimable solitude, rien n’y rappellerait sa primitive destination, si le bruit sourd des vagues irritées et la clameur des orages, pénétrant parfois dans ces caveaux, ne leur rendaient les voix lamentables et les anciens gémissements.