Ismaïl avait créé l’organisation administrative moderne, assuré l’entretien des nombreux canaux laissés par son aïeul et fait creuser de nouveaux canaux qui ont fécondé la Haute-Egypte et ajouté le cinquième des terres cultivables.
Mais ses embarras financiers allaient en augmentant et l’administration publique s’en ressentait. Les enquêteurs anglais, depuis 1876, dénonçaient la mauvaise administration dans ses rapports avec le désordre financier. Cependant, depuis cette date, l’administration égyptienne était en fait gérée par de hauts fonctionnaires anglais. Tout en reconnaissant la part de responsabilité d’Ismaïl, on ne peut pas, en toute justice, le rendre seul responsable du chaos financier et administratif qui a marqué la fin de son règne. Ce chaos a pesé sur toute la vie de l’Egypte pendant de longues années et soumis l’occupation anglaise, dans sa période du début (1882-87), à une dure épreuve.
Grâce à la liquidation financière de 1880, une période d’ordre et de tranquillité allait s’ouvrir. Mais le mal était si profond que les réformes accomplies ultérieurement par le Contrôle européen paraissaient tardives et peu fondamentales. La révolution de 1881-82 semblait inévitable : « Les causes de déconsidération accumulées autour du khédive (Ismaïl), dit le baron des Michels, l’amoindrirent peu à peu aux yeux de ses sujets jusqu’au jour où l’on devait, par un acte brutal, le chasser enfin de son trône et de son pays. Les symptômes de mécontentement qui se manifestaient depuis quelque temps au sein de la population indigène se transformèrent alors en révolution déclarée. C’était le moment psychologique qu’attendaient nos alliés. »
La révolution fera le procès d’Ismaïl et le rendra responsable de toutes les calamités qui s’abattirent sur le pays. Quoi qu’il en soit, l’œuvre d’Ismaïl a accéléré le mouvement civilisateur en Egypte et restera son titre le plus authentique à la reconnaissance des Egyptiens.
[41]Cité par Lord Cromer dans Modern Egypt.
[42]Avant la création de la marine à vapeur les communications avec l’Egypte étaient lentes et de longue durée.
[43]Ils sont divisés en chapitres, Capitula.
[44]Charles Roux : L’Isthme et le Canal de Suez, 2 vol. in 8o, 1901, 516, 550 pages.
[45]Idem.
[46]Nicolas Notovitch : L’Europe et l’Egypte.
[47]Louis XIV (cité par Ch. Roux).
[48]En 1740 la France comptait au Caire onze maisons de commerce et cinquante négociants ; la Grande-Bretagne y était représentée par deux Anglais.
[49]Revue des Deux Mondes, 1876.
[50]Nubar Pacha, d’origine arménienne, est un des grands hommes de l’Egypte contemporaine. Son habileté, sa souplesse et son intelligence faisaient de lui un diplomate retors. Il fit ses études en France et, dès son retour en Egypte en 1846, il fut employé comme interprète au Palais. Il devint bientôt secrétaire d’Ibrahim et l’accompagna dans ses voyages à Constantinople et en Europe. Sous Saïd il fut pendant quelque temps directeur des chemins de fer mais dut quitter bientôt l’Egypte. Il ne tarda pas à être rappelé par Ismaïl pour lui servir à Constantinople d’agent et de négociateur chargé de régler le différend avec la Compagnie du Canal de Suez et d’obtenir de la Porte de nouvelles concessions concernant l’indépendance administrative de l’Egypte. A la suite de succès assez appréciables dans des questions aussi délicates, Ismaïl le désigna comme ministre, et le chargea de négocier avec les Puissances l’institution de tribunaux mixtes.
[51]Lord Milner disait dans « L’Angleterre en Egypte » : Il est difficile de se faire une idée du manque absolu de scrupules avec lequel sous le règne d’Ismaïl notamment les agents diplomatiques usèrent de leur influence pour exiger de la faible Egypte qu’elle donnât satisfaction même aux demandes les plus extravagantes.
En ce temps-là, en s’assurant une concession, on avait principalement pour but non pas de mener à bonne fin quelque entreprise utile mais d’inventer quelque grief qui permît de rompre le contrat et de se retourner contre le gouvernement pour obtenir une compensation. D’un autre côté, quelque perte que subit l’étranger, même accidentellement et par sa propre faute, tout, presque toujours, servait de prétexte pour réclamer une indemnité. — Venait-il à être volé ? On reprochait au gouvernement l’insuffisance de sa police. — Son bateau venait-il à s’échouer sur le Nil ? Le gouvernement était responsable pour n’avoir pas fait draguer le fleuve. On raconte qu’au cours d’une entrevue avec un concessionnaire européen, Ismaïl Pacha dit à l’un de ses serviteurs : « Fermez cette fenêtre, car si monsieur venait à prendre froid, cela me coûterait 10.000 livres. » Et c’est à peine s’il y avait là une exagération.
[52]Nubar disait que, de tous les travaux publics, seul le bassin de radoub de Suez fut entrepris et achevé à cette époque (1867). Les entrepreneurs furent MM. Dussaud, nés à Marseille. Le 20 octobre 1863, ils conclurent avec la Compagnie du Canal de Suez un marché pour la construction en blocs artificiels des jetées de Port-Saïd dans le délai de quatre années. Antérieurement, ils avaient exécuté de grands travaux dans les ports de Marseille, Alger et Cherbourg.
[53]Tout en rendant justice à certains côtés de l’œuvre d’Ismaïl, nous ne saurions oublier le programme que le vice-roi avait promis de réaliser dans le discours prononcé à l’occasion de son avènement (note de l’auteur).
[54]Lorsque, par exemple, un Italien commet un meurtre son Consul s’empresse de le rapatrier pour être jugé par les tribunaux italiens et naturellement les juges sont souvent obligés d’acquitter le criminel faute de preuves suffisantes.
[55]Sir Alfred Milner : L’Angleterre en Egypte.
[56]« L’expérience des tribunaux mixtes permet d’affirmer qu’en règle générale ils (les fellahs) sont fidèles à leurs engagements et ne tâchent pas de dénier leurs dettes. Il faut s’étonner en effet qu’ils mentissent si peu à la barre de ces tribunaux en face de leurs adversaires impitoyables. » (L’Egypte et l’Europe, par un ancien juge mixte.)
[57]Voir le rapport adressé au khédive, en 1867, par son ministre des Affaires étrangères Nubar Pacha au sujet des tribunaux mixtes.
[58]Nubar, le ministre des Affaires étrangères d’Ismaïl, n’était pas très favorable au projet du canal, convaincu qu’il était que le canal, en attirant l’Angleterre en Egypte, nuirait aux intérêts de ce pays. Ismaïl partageait probablement cet avis. « J’ai ouï dire qu’Ismaïl s’opposa au creusement du canal ; il s’opposa à forcer ses sujets les fellahs à travailler sans cesse à l’exécution d’un projet dont l’Egypte tira peu de profit. Dans la suite cependant, il seconda l’œuvre avec tous les moyens en son pouvoir. » Baron de Kusel, An Englishman’s Recollections of Egypt (1863-1887).
[59]F. de Lesseps dans une interview avec M. Kingston. Voir « Monarchs I have met ».
[60]M. Farman : Egypt’s Betrayal.
[61]Le gouvernement égyptien alléguait que, depuis le commencement des travaux, les salaires qui avaient été payés aux ouvriers et les rations qui leur avaient été fournies ne l’avaient pas toujours été au taux déterminé par le règlement à la journée (0 fr. 86). La Compagnie avait d’autant plus d’intérêt à augmenter considérablement le nombre des ouvriers, que le mètre cube à extraire à sec lui coûtait les deux tiers des frais nécessaires au creusement au moyen des machines. D’un autre côté, l’Egypte était privée non seulement de 20.000 de ses enfants, mais encore de 40.000 en cours de route pour le canal ou préparés au départ, tous indispensables pour son commerce, son industrie et son agriculture qui avaient besoin de bras. Il en résultait des pertes sérieuses pour l’Egypte nullement compensées par l’économie réalisée par la Compagnie.
[62]L’auteur anonyme de l’Histoire financière de l’Egypte, depuis Saïd Pacha, dit que le droit strict fut du côté de la Compagnie. On ne peut, toutefois, nier la façon adroite et subtile dont le gouvernement plaida sa cause... On montrait les pauvres fellahs partant du fond de la haute Egypte pour se rendre sur les chantiers du canal, écrasés sous le fardeau des vivres et des outils dont ils étaient forcés de se munir, mourants de fatigue et d’épuisement le long des chemins. Les lecteurs quelque peu sensibles en pleuraient. Il y avait du vrai dans ces tableaux navrants.
[63]Ferdinand de Lesseps, sa vie, son œuvre, Alex. Bertrand et Emile Ferrier.
[64]Une famille française. Les de Lesseps, par Bridier (cité par M. Charles-Roux).
[65]L’auteur doit faire allusion ici à l’ouvrage intitulé Egypt, de M. Stanley Lane-Poole.
[66]« Dans le caractère d’Ismaïl il y avait peu à recommander, on ne pourrait cependant pas retenir complètement l’admiration pour sa grandeur de pensée et son intrépidité d’action. » Present-Day Egypt, par Frédéric Courtland Penfield.
[67]A cause de la rareté du verre importé de l’étranger à cette époque les Egyptiens ne se servaient pas de vitrages pour la garniture des fenêtres, et construisaient des mouchrabyas, sorte de fenêtres en bois faisant saillie et laissant l’air et la poussière entrer librement à travers des trous pratiqués de chaque côté.
[68]On reproche à Ismaïl, par exemple, d’avoir été un grand bâtisseur et surtout d’avoir construit des palais fort coûteux. D’après un statisticien anglais, M. Mulhall (Contemporary Review, 1882), Ismaïl aurait dépensé « plus d’un million de livres sterling sur la construction de palais et de théâtres et sur l’entretien des souverains européens ». Cela n’est pas exact. Aly Pacha Moubarek, ancien ministre des Travaux publics, sous Ismaïl, nous donne, sur le coût de ces palais, dans le tome I de son ouvrage El-Khitat-El-Tewfikich, des détails précis : « Le palais El-Gizeh a coûté, dit-il, £ 1.393.374 ; le Palais d’Abdin (résidence de S. M. le Roi), £ 665.570 ; le palais El-Gezireh, £ 898.691 ; le petit palais d’Ismaïlia, £ 201.286 ; les autres palais (y compris celui de Ramleh), £ 2.331.679. L’ensemble des dépenses dépasse, par conséquent, cinq millions et demi de livres. »
[69]Monarchs I have met, par W. Beatty Kingston. Ajoutons que le plan du Caire avait été établi par un comité d’ingénieurs égyptiens présidé par Mahmoud bey El-Falaky (surnommé l’astronome).
[70]M. Mulhall, dans le Contemporary Review (octobre 1882), disait que les canaux du Nil dont Ismaïl a construit 112, doivent rester toujours la plus grande œuvre de son règne, bien qu’ils ne soient pas mentionnés dans le rapport de M. Cave.
« D’après M. Fowler, les excavations par rapport au travail du canal de Suez, étaient de 165 à 100, et partant, ils vaudraient 28 millions livres sterling (non 12 millions). Grâce à ces canaux la population réussit à gagner sur le désert pas moins de 1.373.000 acres représentant une récolte annuelle valant £ 11.000.000 ou une rente de £ 1.400.000 per annum. »
Le canal Ibrahimieh, l’un des plus grands canaux du monde, fut creusé par Bahgat Pachat et Ismaïl Pacha Mohamed. Il ressort d’une étude consacrée au canal, en 1900, par un ingénieur égyptien, Mohamed effendi Ismaïl, que le vice-roi Ismaïl Pacha ayant, au début du règne mis la main sur 333.333 feddans (le feddan est à peu près un demi-hectare) au nord de la ville d’Assiout, en Haute-Egypte, l’idée lui vint de creuser un grand canal pour l’irrigation estivale de ces vastes domaines et toutes leurs dépendances situées dans la région du Fayoum. L’ingénieur Bahgat Pacha, alors inspecteur général de la Haute-Egypte, fut chargé de l’étude du projet et, déjà en 1863, il établit le plan du canal dont il commença l’exécution en 1867. Avec le concours de 100.000 ouvriers travaillant deux mois, l’été, et deux mois l’hiver, la première partie du canal d’Assiout à Maghagha, fut terminée en 1870 par Bahgat Pacha auquel succéda Ismaïl Pacha Mohamed qui creusa la seconde partie du canal, de Maghagha à Beni-Souef et de là à Achment, en 1872 et acheva en même temps le creusement de branches importantes et la construction de ponts et barrages nécessaires pour la bonne distribution des eaux. Le canal Ibrahimieh, long de 268 kilomètres, et d’une largeur moyenne de 14 m. 05, a été un grand bienfait pour la Haute-Egypte. Il arrose, à lui seul avec ses branches, pas moins de 650.000 feddans (350.000 hectares). En outre, grâce à ce cannal, le vice-roi fonda des grands moulins à cannes, dans les provinces de Minia, Assiout, Beni-Souef et Fayoum et donna ainsi l’impulsion à la culture de la canne à sucre et à l’industrie sucrière. Le canal et ses barrages, qui est une œuvre purement égyptienne, avait acquis une réputation mondiale et de nombreux Européens venaient assister aux travaux en cours. Sir John Fowler, l’ingénieur anglais bien connu, disait à ce sujet : « Les touristes qui viennent en Egypte visiter les antiquités feraient mieux de visiter ces monuments modernes que sont le canal Ibrahimieh et ses barrages. »
D’autre part, le gouvernement américain, en 1870, demanda au général Stone Pacha le tracé du canal et des barrages pour figurer à l’exposition de cette époque.
[71]Voici le tableau des principaux travaux publics de 1863 à 1879 donné par M. Mulhall dans son étude précitée sur les finances égyptiennes :
| TRAVAUX | COUT | OBSERVATIONS | |
|---|---|---|---|
| Canal de Suez | £ | 6.770.000 | Après déduction de l’intér. (5.328.000)
et de la valeur des actions achetées par l’Angleterre (£ 3.977.000). |
| Canaux du Nil | £ | 12.600.000 | 8.400 miles à raison de £ 1.500 per mile. |
| Ponts | £ | 2.150.000 | 430 ponts construits. |
| Moulins à cannes | £ | 6.100.000 | 64 moulins construits avec machines, etc. (4 moulins par chacune des 16 sucreries établies par Ismaïl). |
| Port d’Alexandrie | £ | 2.540.000 | Contrat Grienfield et Elliott. |
| Bassin de Suez | £ | 1.400.000 | Dussaud Frères. |
| Etablissement pour la distribution des eaux d’Alexandrie | £ | 300.000 | Prix accepté par le Syndicat de Paris. |
| Chemins de fer | £ | 13.361.000 | Longueur 910 milles. |
| Télégraphes | £ | 853.000 | Longueur 5.200 milles. |
| Phares | £ | 188.000 | 15 construits. |
| £ | 46.264.000 | ||
[72]E. de Léon, ancien consul général américain en Egypte, The khédive’s Egypt.
[73]Cette fabrique fut fondée en 1874. Dirigés d’abord par des instructeurs européens, 400 ouvriers égyptiens s’initièrent au travail et ne tardèrent pas à se passer de maîtres étrangers et travailler sous un chef égyptien, feu Hosny bey, sous-directeur de l’imprimerie nationale réorganisée par Ismaïl. Cette fabrique fournissait du papier d’une qualité supérieure à l’imprimerie, aux administrations gouvernementales, et au commerce, aujourd’hui tributaires de l’étranger.
[74]An Englishman’s Recollections of Egypt (1863-1887), par Baron de Kusel.
[75]Le passage cité est pris dans un chapitre consacré aux souvenirs de l’auteur, de 1872 à 1878.
[76]Hans Resener, l’Egypte sous l’occupation anglaise.
[77]« Il suffit de dire ici que le mérite principal du grand progrès accompli récemment revient à la libéralité éclairée du khédive lui-même, et aussi aux capacités administratives du ministre actuel (Riaz Pacha), de son prédécesseur (Aly Moubareck Pacha) et de leur infatigable inspecteur général, Dor bey, un gentleman suisse qui est peut-être le spécialiste européen le plus habile dans le gouvernement égyptien.
« Il est à regretter, cependant, que le système d’économies nécessitées par les réformes financières des dernières années, ait été étendu à ce département entraînant la réduction de 10.000 livres de son budget. » (Egypt as it is, par McCoan, 1877.)
[78]North American Review, 2 août 1907.
[79]On lit, dans le National du 9 janvier 1870 : « Le comité directeur des écoles libres vient de clore la première année scolaire (1868-1869) par un rapport adressé au prince héritier Mohammed Tewfick Pacha qui s’est déclaré le protecteur.
« Les débuts de ces écoles furent modestes. Les cours d’adultes furent ouverts le 1er avril 1868 avec 30 élèves, mais en juin ils étaient déjà 70, en juillet 150, en novembre 240, dont 59 Egyptiens, 52 Italiens, 21 Français, 20 Grecs, 24 Anglais, 32 Syriens, etc... Les cours sont faits en français, en arabe et en italien...
« Enfin ne vous semble-t-il pas que c’est une révolution complète et radicale que de voir des écoles libres et gratuites sans distinction de nationalité ni de religion s’implanter dans le sol de l’Orient et de voir surtout un prince musulman s’en déclarer le protecteur ? »
C’est M. Dauphin, le directeur des écoles libres et gratuites qui fonda la première école à Alexandrie sous le haut patronage du prince héritier qui lui servait une allocation de 12.000 francs par an. Encouragé et aidé par Ismaïl, il fonda au Caire, en 1873, une autre école dont le succès fut encore plus grand que celui de l’école d’Alexandrie. Elle comptait 486 élèves, dont 262 Egyptiens.
[80]E. de Léon, The khedive’s Egypt.
[81]La mise en état de défense de la côte de la Méditerranée a été confiée à un ingénieur égyptien de haute capacité, Mahmoud Fahmy Pacha, qui érigea 17 nouveaux forts entre Aboukir et Elborollos, et répara les anciennes fortifications. C’est le même qui, en 1882, fortifia près de Kafr-ed-Dawar, des positions reconnues expugnables.
[82]L’annexion des régions équatoriales fut annoncée officiellement par le gouvernement égyptien en 1871.
[83]L’Afrique Centrale, expédition au lac Victoria-Nyanza et au Makraka Niam-Niam, à l’ouest du Nil Blanc, par le colonel C. Chailé-Long (traduit de l’anglais par M. de Pacy, Paris, Plon 1877).
[84]M. Farman, ancien consul général des Etats-Unis au Caire, disait dans Egypt’s Betrayal : « Le budget de l’instruction, en 1872, était de 400.000 dollars. En 1880, il fut réduit à 200.000. La somme déduite fut précisément l’équivalent des appointements des douze contrôleurs européens imposés au pays. »
L’Opinion publique
Les dures épreuves du règne d’Ismaïl eurent un résultat ; l’esprit égyptien se réveilla et des idées nouvelles sociales et politiques se formèrent et prirent corps dans un mécontentement général.
Nous avons vu déjà que le règne de Mohamed Aly — dont le règne d’Ismaïl n’était que la continuation — favorisait le réveil de l’instinct national. Le résultat le plus fécond de son œuvre fut probablement la formation d’une élite égyptienne grâce à laquelle « la civilisation qui émana de lui ne mourut pas avec lui » et les régénérateurs de l’Egypte « se levèrent par centaines encouragés par celui qui fut pour eux plus qu’un père ».[85]
Nous avons trouvé une brochure sur le règne de Mohammed Aly, rédigée en anglais en 1838, par un Egyptien, Hassanaine Al-Besunee, alors étudiant à Londres, et qui appartenait à la mission égyptienne de cette époque. Voici sa conclusion intéressante et précise : « Pour conclure, dit-il, s’adressant à Lord Palmerston, je crois avoir démontré par les remarques précédentes que, quels que soient le caractère et la politique du gouvernement égyptien comparés avec ceux de l’Europe civilisée, il saute aux yeux de l’observateur le plus superficiel, qu’il est considérablement amélioré et réformé, et que rien ne s’oppose à ce que l’Angleterre accorde à l’Egypte le droit de devenir une nation indépendante, et d’être placée sur un même pied d’égalité avec le Brésil, le Mexique, la Colombie et la Grèce. C’est pourquoi je prie instamment Votre Seigneurie de considérer cette question dans un esprit favorable, ayant la conviction que la prospérité future de l’Egypte dépend, dans une large mesure, de la reconnaissance de son indépendance par l’Angleterre ».[86]
Cependant, sous Mohammed Aly l’idée politique restait encore vague. « L’absence d’institutions populaires réelles, de tribunaux équitables et de justes lois avait affaibli l’idée politique et l’avait réduite à un sentiment très timide.
« Elle apparaissait comme une étoile en hiver ; mais, à peine née, elle fut voilée aussitôt par des nuages. La preuve tangible de son existence fut la promulgation de la loi d’Abdul-Megid qui garantissait aux sujets du Sultan la sécurité, l’honneur et la propriété. Lorsque, malgré l’opposition d’Abbas, son application fut étendue à l’Egypte, le sentiment timide devint plus hardi. Le contact croissant avec l’Europe et les Européens créa pour les Egyptiens un patriotisme de chez eux. »[87]
Pour comprendre toute l’importance de cette loi, qui date de 1852, il faut rappeler que le bon plaisir du vice-roi le poussait souvent à traiter ignominieusement ses propres parents, à exiler les grands et les riches aux confins du Soudan et de la Méditerranée. Les Egyptiens étaient alors soumis à un régime de terreur et d’espionnage. Quant à l’influence européenne, elle était plutôt combattue par Abbas qui retirait aux commerçants européens les monopoles dont ils jouissaient — exception faite de l’autorisation accordée à une Compagnie anglaise de construire un chemin de fer entre Le Caire et Alexandrie — et renvoyait les fonctionnaires étrangers.
C’est sous Saïd[88], esprit libéral et généreux, que leur influence se fit sentir en Egypte. Les aventuriers européens trouvaient une proie dans ce pays hospitalier[89]. Nubar Pacha avait l’habitude de dire : « C’est au temps de Saïd que la débâcle a commencé ».
Mais il est bon de reconnaître que Saïd aimait le fellah, qui est l’élément prépondérant de la nationalité égyptienne, et favorisait son élévation dans l’armée et dans l’administration, à l’encontre de Mohamed Aly, d’Ismaïl et de Tewfick qui donnaient la prépondérance à l’élément turc. Sous Mohamed Aly, les Turcs formaient une sorte de noblesse à laquelle on réservait exclusivement les brevets d’officiers. Saïd, voulant créer une armée nationale, abolit les règles anciennes, autorisa la promotion de simples soldats sortis du peuple au rang d’officiers et forma ainsi un élément autochtone, capable de tenir tête à l’élément turc dans le haut commandement de l’armée.
Arabi Pacha, dans ses Mémoires inédits, nous donne à ce sujet de curieux renseignements dans un chapitre intitulé « les plus beaux jours de ma vie » où il relatait les premières années de service entre 1854 et 1860, date où, de simple soldat qu’il était, il fut promu lieutenant-colonel : « J’ai été, dit-il, l’objet de la sollicitude de feu Mohammed Saïd... En signe d’admiration il m’a fait présent, lors de son voyage en Arabie[90], d’un ouvrage arabe édité à Beyrouth et intitulé « Histoire de Napoléon Bonaparte ».[91] Il me parlait, à cette occasion, non sans amertume, de la facilité avec laquelle les Français conquirent l’Egypte et de la nécessité de protéger la patrie contre le joug de l’étranger. La lecture de cet ouvrage m’a fait sentir le besoin réel d’un gouvernement Constitutionnel en Egypte et je commençai depuis lors à m’intéresser à l’histoire des peuples occidentaux.
« Ce sentiment se fortifia encore davantage lorsque j’entendis un discours prononcé par Saïd Pacha, à la suite d’un banquet offert à Kasr-el-Nil, aux ulémas, aux membres de la famille régnante, aux officiers de l’armée et aux dignitaires du royaume : « Mes amis, disait le Vice-Roi, j’ai médité sur les conditions de ce peuple égyptien opprimé, humilié et asservi dans son histoire par les peuples de la terre. Il a passé sous le joug des dominateurs de toute espèce tels que les Pasteurs, les Assyriens, les Perses, les Libyens, les Soudanais, les Grecs et les Romains. Mais l’Egypte n’était pas au bout de ses peines, car, après l’apparition de l’Islam, elle fut conquise tour à tour par les Ommiades, les Abassides, les Fatimites, les Kurdes, les Circassiens, les Turcs et les Français de Bonaparte.
« C’est pourquoi j’estime, en tant qu’Egyptien, qu’il est de mon devoir d’entreprendre l’éducation de ce peuple et le rendre capable de se passer du concours des étrangers. Je suis décidé à réaliser cette idée. »
Après ce discours, dit Arabi, les Princes et les Grands s’en allèrent étonnés et mécontents. Les Egyptiens, par contre, rayonnèrent de joie et d’espérance. Personnellement, je pensais que ce discours devait être considéré comme la première pierre de « l’Egypte aux Egyptiens » et que Mohamed Saïd pouvait être regardé, à juste titre, comme le promoteur de la renaissance nationale égyptienne ».
Malheureusement la rareté des imprimés, surtout politiques, ne permet guère de connaître suffisamment le sentiment des Egyptiens pendant la première moitié du XIXe siècle. La presse de l’opposition ne parut en Egypte qu’en 1877.
Parlant de la liberté individuelle, Mohammed Abduh, l’ancien Grand-Mufti[92] du Caire, écrivait judicieusement le 19 avril 1881 : « Les gouvernements [précédents] considéraient les habitants comme du bétail dont ils disposaient à leur gré. Nul n’était libre de ses mouvements ou de ses pensées. Les populations des villes étaient soumises à une étroite surveillance dans leurs actes et leurs paroles et le gouvernement avait souvent recours à une sorte de « presse » qui consistait à opérer nuitamment une descente de police dans des établissements soupçonnés d’abriter des individus en train de commettre l’adultère ou de consommer des boissons défendues. Les gens étaient muselés par la tyrannie, à tel point qu’on ne pouvait discuter un sujet scientifique ou ouvrir une controverse religieuse, sans risquer d’encourir l’accusation de sacrilège ou d’impiété, ou d’offense grave contre la personne d’un gouvernant, et de s’exposer à un châtiment sans merci.
« Cet état de choses dura jusqu’à ce que des gens ayant vécu en contact avec la civilisation occidentale, où règne la liberté individuelle, vinssent rétablir en Egypte cette liberté, en lui imposant toutefois comme limite les rapports entre gouvernants et gouvernés. En touchant à ces rapports les citoyens pouvaient trouver la mort, la prison ou l’exil. Ainsi, au lieu de limiter l’autorité par la loi, on a maintenu l’esclavage sous le couvert d’une liberté factice. D’autant plus que les gens, n’étant pas habitués à cette liberté, se jetèrent dans le dérèglement des vices et dans l’ivrognerie. Et la corruption des mœurs gagna du terrain parmi la population sous le couvert de la liberté d’action.
« Il y avait aussi, à côté de cette liberté d’action, une prétendue liberté de pensée concernant les croyances et les doctrines religieuses. Grâce à cette liberté nombre de gens osèrent manifester publiquement des choses contraires à la religion et nullement basées sur des principes. Décidément cette liberté boiteuse dont se vantent les sages n’a pas eu de résultats louables. »
Il est certain que, sous Ismaïl, il se produisit un relâchement de mœurs provoqué par l’exemple du souverain lui-même qui déploya un faste sans précédent, bâtit des palais et donna des fêtes et des bals. Ce relâchement était aussi une conséquence naturelle des lois par trop despotiques et contraires au progrès subies par les Egyptiens sous les règnes de Mohammed Aly et d’Abbas.
Cependant on ne saurait oublier qu’en ce qui concerne les Européens, le gouvernement égyptien était incapable d’appliquer les règlements nécessaires. « Ici, les capitulations, dit Lord Milner, aussi bien pour ce qui concerne la répression du vice que pour ce qui touche à la réparation des dommages, opposent au progrès leur solide barrière ; qu’il s’agisse, dans les questions de moralité publique, de la fermeture des tripots et des maisons mal famées ou de la surveillance de la vente des boissons enivrantes, ou bien, dans les questions d’intérêt général, de la conservation des digues ou des canaux ou de la sanction des mesures sanitaires les plus élémentaires, les mêmes difficultés se présentent, et que l’on veuille tenter de prévenir la fabrication de la fausse monnaie, ou que l’on veuille simplement réglementer le stationnement des fiacres, c’est toujours la même vieille histoire.
« Le gouvernement est libre, sans nul doute, de promulguer les lois nécessaires ; mais du moment que les pénalités que ces lois édictent ne sont pas applicables aux étrangers, à quoi peuvent-elles servir, sinon à constituer au profit des étrangers et au préjudice des Egyptiens le monopole de la licence ?
« En ces matières, en effet, dit encore l’auteur de l’Angleterre en Egypte, ce sont les étrangers de basse classe dont le pays fourmille, qui fournissent le principal contingent de délinquants ; c’est parmi eux qu’on trouve les faux monnayeurs, les tenanciers de maisons de jeux, les débitants de liqueurs et les souteneurs de maisons de débauche ; ce sont eux qui élèvent des constructions sur les digues des canaux ou qui déversent leurs ordures sur la voie publique sans qu’ils puissent être jugés par les tribunaux égyptiens ; quant à leurs propres tribunaux on n’est pas sûr, quel que soit leur bon vouloir, qu’ils soient compétents pour agir. »
Ainsi le progrès moral n’était pas à la hauteur du progrès matériel et assurément l’absence de justice, non seulement dans les rapports entre les Egyptiens et les Européens et entre le gouvernement et les Européens, mais aussi entre le Gouvernement absolutiste d’Ismaïl et les Egyptiens, était le plus grand des maux dont souffrait le pays[93]. Pour y remédier Nubar Pacha chercha à introduire l’élément européen dans la justice égyptienne, par l’organisation des tribunaux mixtes. « La manière dont la justice s’exerce, disait Nubar dans son rapport adressé à ce sujet au Vice-Roi en 1867, tend à démoraliser le pays, et l’Egyptien, forcé de voir l’Europe à travers l’Européen qui l’exploite, répugne au progrès de l’Occident et accuse le Vice-Roi et son gouvernement de faiblesse ou d’erreur. »
Il s’agissait en effet de réformer la justice égyptienne et de l’imposer également au Vice-Roi, aux Européens et aux Egyptiens[94]. Les tribunaux indigènes étaient paralysés, il faut le dire, à la fois par les Capitulations et par l’empiètement de l’administration sur la justice, d’où confusion des pouvoirs exécutif et législatif.
« Il y a en outre dans l’organisation actuelle, disait la Commission internationale réunie en 1869, dans son rapport, une série d’inconvénients que le Gouvernement ne pouvait signaler et que la Commission croit devoir relever.
« Ils proviennent de ce que la justice locale est mal organisée ; que l’autorité règle administrativement des affaires entre particuliers qui devraient être déférées au pouvoir judiciaire, que la procédure et la loi à appliquer ne sont pas connues, qu’enfin l’exécution des sentences éprouve des difficultés souvent insurmontables par suite de l’immixtion intempestive de l’administration.
« Le gouvernement ne méconnaît pas quelques-unes des imperfections qu’on lui signale, car, tout en exposant les causes auxquelles il les attribue, il fait remarquer que les projets de réforme qu’il présente ont précisément pour but de les faire disparaître. »
Puis, la Commission estime, après avoir signalé tous les abus, devoir déclarer qu’il lui paraît nécessaire qu’une réforme sérieuse mette fin à ces imperfections.
Nous avons déjà parlé, dans le chapitre précédent, des tribunaux mixtes en ce qui concerne les rapports entre les Egyptiens et les Européens, et entre les Européens et le gouvernement Egyptien. Ce qui nous intéresse ici, c’est que ces tribunaux, installés seulement en 1876, presque en même temps que le contrôle, avaient l’air de soutenir, dans une certaine mesure, une cause étrangère. En effet, ils limitaient l’autorité du souverain et constituaient une atteinte à la dignité nationale. Institués dix ans plus tôt ils auraient limité cette autorité, directement ou indirectement, au plus grand profit du pays.
Mohamed Abduh raconte dans ses mémoires : « Nubar méditait depuis longtemps le détrônement du khédive. J’ai appris même d’une haute autorité qu’il écrivit à un de ses intimes, le jour de la signature, à Paris, de l’accord relatif aux tribunaux mixtes : Aujourd’hui la première mine a été posée sous l’autorité du khédive et je pense qu’elle sautera un jour. »
Nubar nous apparaît ici comme un précurseur des Constitutionnels et Réformateurs qui, travaillant plus tard au détrônement d’Ismaïl, croyaient travailler au salut de l’Egypte comme si le mal avait son origine uniquement dans le pouvoir personnel d’Ismaïl. Quoi qu’il en soit, et c’est un fait, les Egyptiens, tout en en voulant aux Européens, concentraient leur haine sur la tête du souverain qu’ils rendaient directement responsable du mal.
Comme Mohamed Aly, Ismaïl n’a pas ménagé le paysan d’Egypte. L’un et l’autre, pressés soit par des besoins de guerre, soit par des besoins matériels pour l’exécution des travaux publics indispensables, pressuraient les paysans et les surchargeaient de taxes. C’est seulement pendant les deux premières années de son règne qu’Ismaïl fut populaire ; les impôts étaient encore modérés et la richesse affluait dans le pays avec la hausse du prix du coton ; puis vinrent des années de déboires et d’impopularité grandissante parmi les classes de la société.
« Un grand tort du gouvernement égyptien, écrivait Mme Audouard en 1865, et Ismaïl tombe dans ce travers plus qu’aucun de ses prédécesseurs, c’est de toujours considérer l’Egypte comme un pays conquis. Ce pauvre peuple non seulement est gouverné par des Turcs, mais encore est exploité, mené par des Européens, qui occupent les bonnes places, les bénéfices, prennent son or, ne lui laissant que les labeurs.
« C’est on ne peut plus injuste ; de plus, c’est maladroit et impolitique... Ils [les descendants de Méhémet-Ali] devraient donner les places, les sinécures, aux Egyptiens, et non pas aux étrangers. Il y a de jeunes Egyptiens intelligents, élevés en France qui végètent dans de plus que modestes places de six cents ou douze cents francs, tandis que les riches sinécures sont données à des Européens ou à des intrigants d’arméniens. Cela exaspère le peuple égyptien avec raison[95]. »
M. Charles Edmond disait, dans des notes écrites en 1866 :
« Après plus de vingt ans d’intervalle, j’ai retrouvé le Caire singulièrement assombri. De mon temps on célébrait autrement le Ramadan. Toutes les nuits ce n’étaient que chants et musique, improvisations à tous les carrefours de la ville. Les femmes fellahs portaient des bijoux, des bracelets aux mains et aux pieds. Aujourd’hui tout a changé, la population indigène est comparativement sombre, triste et silencieuse. Le Souverain ne s’est pas rendu populaire ; il a augmenté les impôts, et rien n’est plus naturel puisque aucune considération d’avenir ne lui commande le présent.
« Avant Ismaïl Pacha, l’Egypte ne payait que 70 millions d’impôts fonciers, elle en supporte aujourd’hui 110 et l’on annonce que dans le courant de l’année cette charge sera portée à 124 millions. De plus les calamités publiques ont empiré la fatalité de la situation : la sécheresse, l’inondation, deux terribles épizooties, le choléra ont inauguré tristement le règne actuel. »
M. Charles Edmond parle ensuite des revenus publics absorbés par l’armée, l’administration, l’intérêt de la Dette et le reste, et explique que « la situation économique toutefois ne semble pas alarmante, car l’Egypte a des ressources infinies, et, même sous le régime actuel, le progrès économique est amplement assuré : l’industrie, le commerce et surtout l’agriculture ont déjà réalisé de très beaux bénéfices et semblent assurés d’un avenir magnifique[96] ».
Mais ce progrès économique n’a pas profité au peuple parce qu’Ismaïl, toujours en quête d’argent, écrasait les paysans de taxes et les laissait à la merci de hauts fonctionnaires cruels et inhumains. Parmi ces fonctionnaires, les Turcs se souciaient peu de la vie et du bien-être du fellah ; les subalternes égyptiens, non affranchis encore de mœurs oppressives accumulées par des siècles de joug et de misère, cherchaient à satisfaire le bon plaisir de leurs supérieurs qui, à leur tour, cherchaient à obtenir les bonnes grâces du Chef de l’Etat, qui, à son tour, devait, bon gré mal gré, donner satisfaction aux créanciers.
Tous les fonctionnaires, aux divers degrés hiérarchiques, étaient couverts par l’autorité suprême du souverain, et il n’existait pas alors, faute d’un tribunal de justice, un tribunal de l’opinion publique devant lequel le paysan opprimé pût porter ses doléances.
« Je ne peux pas vous décrire la misère qui règne ici, écrivait Lady Lucie Duff Gordon dans une lettre d’El-Ouksour du 3 février 1867, l’esprit se lasse rien que d’y penser... Je vois croître autour de moi les guenilles, les haillons et l’anxiété. Les impôts rendent la vie presque impossible. Pour chaque récolte, chaque bête sur pied, on paye une première fois, puis une seconde fois quand on la vend au marché... La misère en Angleterre est terrible, mais au moins elle n’est pas le résultat d’extorsions comme dans ce pays, où la nature est si riche et si glorieuse et l’humanité si misérable. Ce n’est pas un peu de famine, c’est la cruelle oppression qui, maintenant, exaspère le peuple. Jusqu’ici ils ne se sont jamais plaints, mais aujourd’hui des villages entiers sont abandonnés, et des milliers d’individus se sont enfuis dans le désert qui s’étend entre cet endroit et Assouan[97]. »
Abd-Allah Nadim, écrivain extrémiste qui joua un rôle assez marqué dans la révolution de 1882, fit paraître dans le Taïf[98] une série d’articles intitulés « L’Egypte et Ismaïl Pacha ». Nous allons en résumer fidèlement les idées essentielles. Dans le second article, l’auteur commence par dire que « l’Egypte sous Saïd manquait de choses indispensables, telle que les grandes écoles, les chemins de fer, etc., mais la population était libre et ne fléchissait pas sous le poids des lourdes dettes et des intérêts exorbitants sans rapport avec la capacité du pays...[99]. »
« Nous ne nions pas, dit-il, que quelques-unes des œuvres d’Ismaïl aient été plutôt utiles au pays, mais elles ne sont pas à comparer avec les conflits auxquels elles donnèrent lieu[98].
Nadim parle ensuite de l’œuvre d’Ismaïl et de ses dépenses :
« On arrachait, dit-il, aux paysans, par des moyens que nous allons expliquer, l’argent qui « filait » au dehors, au point que la richesse du pays se trouva entre des mains étrangères ; le commerce tomba dans le marasme, l’administration dans le dénuement ; des gens affamés s’en allèrent dans le désert pour se nourrir d’herbes ; le service de l’irrigation cessa d’exister, les ponts s’écroulèrent, les bords des canaux furent dans un état lamentable et une grande partie des terres cultivables fut menacée par le désert...
« Les fellahs poussaient des gémissements, tandis que l’entourage du Vice-Roi lui peignait l’état du pays sous des couleurs de rose, et le pays ne tarda pas à être le champ des convoitises surtout après l’ouverture du canal. »
Ici l’auteur consacre un chapitre aux « impôts et aux moyens employés pour leur perception » : « Sous Saïd, dit-il, les impôts avaient une asiette fixe, mais Ismaïl s’entoura d’hommes ignorants et incapables qui évincèrent les bons administrateurs, demandèrent les impôts un an d’avance, — et extorquèrent l’argent d’une façon barbare. — J’ai vu, une fois, traîner devant le sous-préfet une femme qui reçut sur les deux mains quatre-vingts coups de fouet. On l’étendit ensuite par terre et on lui administra trente coups sur la poitrine. Interrogée alors sur le compte de son mari, elle répondit qu’elle ignorait tout, et de nouveaux coups lui furent assénés. Peu de jours après, elle mourut en prison. J’ai appris du percepteur que son mari devait 45 piastres (environ 12 francs alors)...
« Toute cette injustice tombait sur les paysans seuls, tandis que les favoris d’Ismaïl étaient exemptés de la plupart des impôts, de même que les Européens, qui dictaient la loi aux gouvernants et aux gouvernés[100]. Cet état de choses favorisa l’oppression, la concussion et la corruption parmi les fonctionnaires au détriment du peuple. »
Dans un autre article, daté du 6 mai, Nadim, après avoir parlé des vastes domaines arrachés aux paysans par le khédive à des prix dérisoires, étudie la corvée : « Les paysans, dit-il, qui faisaient la corvée sur les terres d’Ismaïl ou celles de ses acolytes, devaient apporter avec eux les instruments agricoles et les vivres nécessaires...
« J’ai vu, lors du creusement du canal Khatatia, dans la Basse-Egypte, où le prince Hussein était inspecteur général, des milliers de paysans porter la boue sur leur tête : leur corps en était couvert, sauf par endroits où ils portaient les traces visibles des coups de fouet du Mamour (commissaire de police) ou des coups de canne du Kholi (chef des ouvriers agricoles). Chaque fois que l’inspecteur général devait faire une tournée dans la région, un messager à cheval s’en allait annoncer la nouvelle aux préfets et commissaires de la province. Et les employés subalternes de couper les tiges pour asséner des coups meurtriers aux corps tout nus des fellahs en pleurs. Ce spectacle réjouissait l’inspecteur qui s’empressait, en témoignage de sa satisfaction, d’en féliciter le Mudir (préfet) en disant : « Affren, Affren »[101]. L’inspecteur à peine de retour, on enregistrait trente ou quarante morts succombant aux coups ou noyés dans la boue, etc., etc... »[102].
Semblables aux paysans de France avant 89, les paysans d’Egypte, sous Ismaïl, étaient taillables et corvéables à merci.
Une autre cause de désaffection à l’égard du gouvernement résidait dans les conditions du recrutement et du service militaire. La Commission supérieure d’enquête dira plus tard dans son rapport, en faisant allusion au régime de Saïd : « Une loi déterminait autrefois dans quelles conditions devait se faire le recrutement de l’armée. On procédait à un tirage au sort, et le nombre d’années de service qu’on pouvait exiger de chaque soldat était limité. Ces règles sont tombées en désuétude, et actuellement rien ne paraît plus arbitraire que la désignation des personnes soumises au service militaire.
« Le recrutement, nous dit un agent consulaire, n’est autre chose qu’une sorte de presse. Un capitaine arrive dans un village et s’adresse d’abord au cheik. Ce dernier commence par éliminer les siens, puis il présente le restant de ses hommes. Tout est pris, sauf ceux qui consentent à payer une prime à débattre.
« L’année suivante, quelquefois dans la même année, un autre capitaine vient ; il ne tient aucun compte de ce qu’a fait son devancier et les mêmes abus recommencent sans qu’on s’occupe de l’âge, du mariage ou des sommes déjà versées. »
M. Gellion-Danglar écrivait en juin 1867, à propos de l’insurrection crétoise que l’Egypte était chargée d’étouffer : « Il y avait une presse d’hommes pour l’armée égyptienne... Ce qu’il y a de plus admirable, c’est qu’on ne craigne point de confier des fusils à des gens qu’on a ainsi brutalement arrachés à leurs familles. »
M. Mac Coan — Egypt under Ismaïl — disait, en parlant de l’état d’âme des troupes en 1869 : « La disposition des troupes, dit-il, était une source d’anxiété pour Son Altesse. Outre qu’elles avaient un arriéré de plusieurs mois, elles se plaignaient de la mauvaise nourriture et des durs travaux qui leur étaient imposés pour la construction des nouveaux palais du vice-roi et autres embellissements. Le mécontentement grondait chaque jour avec plus de force parmi les soldats et les officiers, autour même du Palais d’Abdin. Pour décourager les autres, environ huit ou onze officiers furent arrêtés une nuit et, après avoir été jugés par une cour martiale purement nominale, ils furent sommairement exécutés le lendemain matin à Zoulah, un village près du Caire. Quelques jours plus tard, quatre hommes armés furent trouvés en train de rôder dans les jardins du Palais du Ghezireh où résidait le khédive. En vertu d’un ordre personnel de Son Altesse, ils furent fusillés sur les lieux et leurs corps jetés au Nil. Dans toute autre armée au monde, pareille rigueur aurait probablement provoqué une révolte, mais ici elle atteint son but et tous signes apparents de désaffection cessèrent pour le moment. »
Les fellahs furent ainsi victimes d’une injustice sociale aggravée par une ingérence étrangère parfois insinuante et oppressive. Sous un régime de terreur et d’absolutisme, toutes les protestations devaient se réduire à un sourd mécontentement. Ce mécontentement se traduisait tantôt par des révoltes individuelles durement réprimées dans les rangs de l’armée, tantôt par une désertion en masse des paysans surchargés de taxes ou maltraités, tantôt par des complots ou des attentats qui provoquaient l’anxiété des autorités. Celles-ci cherchaient leur salut dans un régime d’espionnage, de dénonciations et de bannissements à Fazougli, une station sur le Nil Blanc, et de condamnations à mort déterminées par le caprice du maître qui tient lieu de justice et de loi.
Le Progrès Egyptien[103], qui paraissait à Alexandrie à cette époque, étudiait les manifestations du mécontentement général et la formation de l’opinion publique : « On ne peut pas dire, écrivait-il le 26 juin 1869, qu’il existe en Egypte des aspirations publiques, que les Egyptiens désirent quelque chose, — non pas que nous voulions prétendre que chaque indigène pris séparément ne puisse ou ne sache manifester sa pensée ou formuler sa plainte, etc... »
Le même journal disait, le 14 juillet 1869 : « Un voyage à Constantinople (du vice-roi) dans les circonstances présentes serait pour l’Egypte la menace d’une aggravation d’impôts... Il [le fellah] est épuisé par toutes les sommes qu’on lui a successivement arrachées, il est ruiné par la corvée, qui, à l’heure qu’il est, absorbe encore une quantité innombrable de travailleurs dont les terres restent sans culture. »
Le journal ajoute : « Sa résignation n’est déjà plus muette, chose inouïe en Egypte ; le fellah est désaffectionné, il murmure, il rend volontiers l’Européen confident de ses sujets de crainte. »
C’est alors que survint la crise turco-égyptienne de 1869. En mettant le khédive aux prises avec le Sultan et en donnant à la puissance suzeraine l’occasion de critiquer l’œuvre du vice-roi afin de le diminuer aux yeux de ses sujets, cette crise contribua au réveil de l’opinion publique en Egypte. Le khédive était accusé « d’avoir engagé la province dans des dépenses folles par des voyages fréquents en Europe et par des commandes de vaisseaux cuirassés qui dénotent chez lui l’intention de se proclamer indépendant », d’avoir surchargé d’impôts les habitants de la province confiée à son administration ; d’avoir invité en son nom les souverains de l’Europe à venir assister à la cérémonie de l’ouverture du Canal de Suez ; d’avoir envoyé un personnage (Nubar Pacha) qui prend abusivement le titre de Ministre des Affaires étrangères d’Egypte pour négocier des traités de commerce et la modification des capitulations, droits dévolus au souverain seul ; et enfin d’avoir continué des préparatifs de guerre sans aucune nécessité et « tout cela contrairement à la teneur des firmans impériaux, et au détriment des habitants de la province aujourd’hui réduits à la misère[104] ».
Ce langage, pourtant, ne pouvait trouver un écho favorable dans la classe éclairée, d’autant plus que la Turquie alarmée menaçait de nouveau l’autonomie de l’Egypte garantie par les traités de 1840-41[105].
En obligeant Ismaïl à se soumettre à la volonté du Sultan, l’Europe rappela cette classe d’Egyptiens à la triste réalité de 1840.
Cependant, en regardant au dedans, les Egyptiens, à quelque classe qu’ils appartinssent, ne pouvaient s’empêcher de constater les symptômes de la débâcle auxquels faisaient allusion les protestations turques. « Un incident s’est produit cette semaine à Alexandrie, écrivait le Progrès égyptien, à propos de la lettre du vizir ; traduite en arabe, elle a été affichée pendant la nuit à divers endroits de la ville et notamment à la porte de diverses administrations publiques, à la porte de la Daira vice-royale, rue Chérif-Pacha, où l’affiche est restée jusqu’à 9 heures du matin. Nous avons vu des groupes d’Arabes (Egyptiens) la lire et la commenter.
« Les passages relatifs aux dépenses excessives et aux impôts qui écrasent le peuple et qu’il ne peut plus supporter, étaient surtout l’objet de leurs commentaires. »
Le journal conclut : « Il y a là un symptôme dont le Gouvernement égyptien aurait tort de ne pas tenir compte. Les Arabes (Egyptiens) ne sont plus aussi désintéressés qu’on le croit de la politique. Ils se tiennent à l’affût des nouvelles qui arrivent de Constantinople, ils commentent, ils discutent l’affaire du conflit ; en un mot l’opinion publique se forme chez l’Arabe ».
Il paraît qu’on avait aussi recours aux écrits anonymes, puisque le Progrès du 15 septembre signale le fait suivant : « Cette semaine, a été clandestinement affiché sur les murs de la ville, un placard hostile à S. A. le Vice-Roi, qui est une plainte faite au Sultan, au nom de 114 notables commerçants arabes du Caire et des villages ».
Le journal précise ensuite que « le placard ne porte pas les signatures » et cela indique suffisamment que la liberté, de même que l’égalité en Egypte, n’existait que de nom. A qui la faute ? Au Vice-Roi mal conseillé par une minorité turque au pouvoir. Sous Saïd, son prédécesseur, les Egyptiens avaient occupé de hauts postes dans les rangs de l’armée et dans l’administration, et les Turcs n’étaient plus la classe gouvernante.
Avec l’avènement d’Ismaïl, qui croyait à leur supériorité, les Turcs prirent leur revanche. « Jusqu’à présent, écrivait encore le Progrès égyptien, l’esprit turc a trop dominé dans les Conseils du Gouvernement et s’est trop mis en travers des idées de progrès que le Souverain a voulu appliquer dans le pays. »
Les Turcs, en effet, ne pouvaient favoriser le progrès en Egypte et collaborer utilement à l’œuvre d’Ismaïl. Par leur nature, ils étaient réfractaires au progrès ; toujours pleins de leur esprit de classe dominante, ils traitaient les Egyptiens comme une classe inférieure ; hier encore battus par les Egyptiens sur les champs de bataille de Konyeh et de Nezib, ils voulaient maintenir l’Egypte sous leur tutelle. Sans doute le même journal traduisait-il fidèlement le sentiment des Egyptiens en disant encore : « La petite minorité turque qui gouverne, qui administre, qui occupe tous les emplois, qui émarge au budget, ne saurait toujours l’emporter sur la grande majorité des Arabes (Egyptiens) qui cultive la terre, paye l’impôt et la corvée, donne son argent, ses sueurs et son sang à l’Etat. »
En fait de liberté de presse, un seul journal politique Wadinnil (1866-1878) paraissait à cette époque, mais il défendait les vues et les intérêts du Vice-Roi qui le subventionnait. Un autre journal politique hebdomadaire, Nozhet-El-Afkar, fut fondé au Caire en 1869 par deux écrivains de talent, Ibrahim El Moelhy et Osman Galal, le traducteur des œuvres de Molière et de La Fontaine, mais le second numéro de ce journal à peine paru, le khédive en ordonna la suppression sur le conseil du Ministre de la Guerre Chaïn Pacha — qui était Turc — « Il aurait, dit-on, mis le Vice-Roi en garde contre l’agitation que pourrait provoquer dans les esprits cette publication inopportune.[106] »
Ce fait est fort significatif. Et l’on ne saurait « ne pas reconnaître que dans une grande partie du peuple, chez beaucoup de Pachas et chez les chefs de la religion, il y a une grande désaffection pour le Gouvernement et que le respect n’est plus le même[107] ».
L’emploi abusif fait par Ismaïl des étrangers, aussi bien que des Turcs[108], dans la direction des affaires de l’Etat, peut être considéré, non seulement comme une erreur administrative, mais surtout comme une erreur psychologique dont les conséquences furent graves. Cet emploi fut dicté chez lui en principe par le besoin de réformes, mais aussi par des considérations mal calculées. En chargeant, par exemple, les Anglais de la découverte des sources du Nil, de l’abolition de la traite ou de la conquête des territoires dans l’Afrique Centrale, Ismaïl croyait calmer les appréhensions de l’Angleterre et gagner son appui pour l’extension de la domination égyptienne au Soudan. En confiant aux officiers américains l’organisation de l’armée égyptienne, le Vice-Roi pensait, de même, pouvoir compter sur l’amitié de l’Amérique.
« Lorsque le général Sherman, dit M. Penfield, l’informa que les militaires américains pourraient donner à l’Egypte une armée capable, il amena dans le pays trente ou quarante de ces spécialistes et les paya grassement, au lieu d’en amener quinze ou vingt comme l’avait conseillé le Grand Général.[109] » Aux uns et aux autres il confia souvent des missions qui auraient dû être réservées aux Egyptiens, au moins dans la mesure compatible avec la sécurité du pays et la prudence élémentaire. Gaafar Pacha Mazhar, qui était gouverneur du Soudan (1866-1872), lors de l’envoi de Samuel Baker, à la tête des forces égyptiennes, pour explorer et annexer les régions équatoriales, n’avait pas manqué, avec son esprit sagace et clairvoyant, de signaler à Ismaïl, dans un rapport écrit, le danger de confier une pareille mission à un étranger. Il lui conseillait l’envoi d’officiers de l’état-major égyptien.
Ismaïl n’écouta pas cet avertissement et donna, en 1874, à Samuel Baker un successeur, le colonel Gordon, nommé gouverneur des provinces équatoriales[110]. Bien plus, le 4 août 1877, Chérif Pacha et Lord Vivian, représentant respectivement l’Egypte et l’Angleterre, signèrent, pour l’abolition de la traite, un traité qui coûta cher à l’Egypte et ce fut la source de conflits et de troubles dans le Soudan[111]. Pour l’exécution de ce traité, Ismaïl dut rappeler Gordon, revenu en Angleterre depuis 1876, pour être au service du Gouvernement égyptien. Mais Gordon, appuyé par son gouvernement qui pensait, déjà peut-être recueillir la succession d’Ismaïl en Afrique, posa comme condition sine qua non d’être nommé gouverneur de tout le Soudan Egyptien.
Une fois nommé, il conseilla l’abandon de certaines régions importantes. Pour cause d’économie, il ferma les écoles publiques établies par le gouvernement à Khartoum et lui créa la désaffection parmi la population déjà irritée contre le gouvernement par l’abolition du commerce de la traite. De nombreux témoins affirment que Gordon préparait sous main le soulèvement du faux prophète El-Mahdi et la perte du Soudan[112].
Nous allons voir maintenant, par un exemple typique, comment la prépondérance de l’élément turc et de l’élément étranger dans la conduite d’une grande expédition va provoquer un désastre. Il s’agit des guerres d’Abyssinie de 1875 et 1876 où Yohannès avait détruit successivement trois armées égyptiennes.
Dès 1872 une armée égyptienne, conduite par un Suisse, M. Münzinger, gouverneur de Massaouah, avait occupé le pays de Bogos et de Keren. Elle essaya ensuite de tourner l’Abyssinie par Zeïlah, mais elle fut battue près du lac Aoussa et son chef mortellement blessé[113]. Pour venger cet échec, le khédive envoya, en 1874, à Massaouah, une armée de 6.000 hommes, commandée par un Danois, le colonel Ahrendrup Pacha, mais elle fut anéantie en grande partie dans le Tigré par les Abyssins.
Une grande expédition de 20.000 hommes partit aussitôt du Caire, en 1876, sous les ordres de Ratib Pacha, désigné au khédive par le parti turc. Elle débarqua à Massaouah et entra en Abyssinie par le Bogos. Le général Loreng et l’état-major américain devaient, selon la volonté expresse du khédive, avoir la conduite effective de la guerre. D’où des rivalités fatales et des tiraillements continuels dans le haut commandement, depuis la première heure jusqu’à la défaite désastreuse de l’armée égyptienne à Goura.
Arabi bey, le futur chef de la révolution, suivait cette expédition comme intendant. Nous avons trouvé, dans ses Mémoires inédits, une relation curieuse de cette guerre : « Ismaïl, dit-il, confia le commandement suprême de l’armée à Ratib Pacha (un Circassien) en sa qualité de chef de l’armée, mais il lui enjoignit de suivre les avis du chef de l’Etat-Major, le Général Loreng[114], Américain peu versé dans l’art militaire, accompagné d’un état-major formé, en majorité, d’officiers américains. Quant aux commandants des troupes, qui étaient tous des Circassiens, ils croyaient qu’un long séjour à Massaouah occasionnerait des frais considérables qui feraient renoncer le gouvernement à son projet, ce qui leur permettrait de revenir sans coup férir. Cette pensée m’a été révélée par l’un des commandants dans un mouvement de mauvaise humeur.
« En outre un prêtre français, qui fréquentait journellement le Général Loreng, après s’être rendu exactement compte de l’état de l’armée, s’entendit avec lui sur la tactique militaire qui devait entraîner l’anéantissement des troupes égyptiennes au premier choc[115]. Ce prêtre mit au courant de cette entente le roi Yohannès qui s’avança avec une armée nombreuse de 300.000 hommes, femmes, vieillards...
« A son retour en Egypte l’armée fut mal accueillie et le khédive décida même de traduire devant un conseil de guerre le Général en chef, les pachas et les commandants des troupes. Mais un certain Circassien nommé Hussène, mameluk du Sultan Abd-el-Aziz, ayant attenté à la vie de certains ministres à coups de revolver, à Constantinople, Ismaïl dut bientôt, sous le coup de la peur, abandonner sa décision et accorder ses bonnes grâces aux chefs circassiens. »
Peu après, Ismaïl congédia les officiers américains. Il ne leur accorda des indemnités que sur l’intervention de M. Farman, consul général des Etats-Unis qui eut, à ce sujet, de longs pourparlers avec le khédive.
Rappelons que la prépondérance de l’élément turco-circassien était plus marquée dans l’armée que dans l’administration puisque aucun Egyptien ne pouvait être nommé pacha ou général. Le désastre d’Abyssinie a créé l’esprit de corps dans l’armée et il est certain qu’en maintenant, dans cette gardienne de traditions nationales, qu’est l’armée, un élément circassien qui avait fait preuve d’incapacité, Ismaïl a semé les germes de futurs conflits d’une portée plus grave.