ORAISON FUNÈBRE
DE
TRÈS HAUT
ET
PUISSANT SEIGNEUR
MESSIRE MICHEL LE TELLIER
CHEVALIER, CHANCELIER DE FRANCE

Prononcée dans l’église paroissiale de St-Gervais, où il est inhumé, le 25 janvier 1686.

Posside sapientiam, acquire prudentiam : arripe illam, et exaltabit te : glorificaberis ab ea, cum eam fueris amplexatus.

Prov. IV, 7, 8.

Possédez la sagesse, et acquérez la prudence : si vous la cherchez avec ardeur, elle vous élèvera, et vous remplira de gloire, quand vous l’aurez embrassée.

Messeigneurs[160], En louant l’homme incomparable dont cette illustre assemblée célèbre les funérailles et honore les vertus, je louerai la sagesse même : et la sagesse que je dois louer dans ce discours n’est pas celle qui élève les hommes et qui agrandit les maisons, ni celle qui gouverne les empires, qui règle la paix et la guerre, et enfin qui dicte les lois, et qui dispense les grâces. Car encore que ce grand ministre, choisi par la divine Providence pour présider aux conseils du plus sage de tous les rois, ait été le digne instrument des desseins les mieux concertés que l’Europe ait jamais vus ; encore que la sagesse, après l’avoir gouverné dès son enfance, l’ait porté aux plus grands honneurs, et au comble des félicités humaines ; sa fin nous a fait paraître que ce n’était pas pour ces avantages qu’il en écoutait les conseils. Ce que nous lui avons vu quitter sans peine n’était pas l’objet de son amour. Il a connu la sagesse que le monde ne connaît pas : cette sagesse qui vient d’en haut[161] ; qui descend du Père des lumières, et qui fait marcher les hommes dans les sentiers de la justice. C’est elle dont la prévoyance s’étend aux siècles futurs, et enferme dans ses desseins l’éternité tout entière. Touché de ses immortels et invisibles attraits, il l’a recherchée avec ardeur, selon le précepte du Sage. La sagesse vous élèvera, dit Salomon, et vous donnera de la gloire, quand vous l’aurez embrassée : mais ce sera une gloire que le sens humain ne peut comprendre. Comme ce sage et puissant ministre aspirait à cette gloire, il l’a préférée à celle dont il se voyait environné sur la terre. C’est pourquoi sa modération l’a toujours mis au-dessus de la fortune. Incapable d’être ébloui des grandeurs humaines, comme il y paraît sans ostentation, il y est vu sans envie ; et nous remarquons dans sa conduite ces trois caractères de la véritable sagesse : qu’élevé sans empressement aux premiers honneurs, il y a vécu aussi modeste que grand ; que dans ses importants emplois, soit qu’il nous paraisse, comme chancelier, chargé de la principale administration de la justice, ou que nous le considérions dans les autres occupations d’un long ministère, supérieur à ses intérêts, il n’a regardé que le bien public ; et qu’enfin dans une heureuse vieillesse, prêt à rendre avec sa grande âme le sacré dépôt de l’autorité, si bien confié à ses soins, il a vu disparaître toute sa grandeur avec sa vie, sans qu’il lui en ait coûté un seul soupir ; tant il avait mis en lieu haut et inaccessible à la mort son cœur et ses espérances. De sorte qu’il nous paraît, selon la promesse du Sage, dans une gloire immortelle, pour s’être soumis aux lois de la véritable sagesse, et pour avoir fait céder à la modestie l’éclat ambitieux des grandeurs humaines, l’intérêt particulier à l’amour du bien public, et la vie même au désir des biens éternels : c’est la gloire qu’a remportée très haut et puissant seigneur messire Michel le Tellier, Chevalier, Chancelier de France.

[160] A messeigneurs les évêques qui étaient présents en habit.

[161] Jac. III, 15.


Le grand cardinal de Richelieu achevait son glorieux ministère, et finissait tout ensemble une vie pleine de merveilles. Sous sa ferme et prévoyante conduite, la puissance d’Autriche cessait d’être redoutée ; et la France, sortie enfin des guerres civiles, commençait à donner le branle aux affaires de l’Europe. On avait une attention particulière à celles d’Italie, et, sans parler des autres raisons, Louis XIII, de glorieuse et triomphante mémoire, devait sa protection à la duchesse de Savoie, sa sœur, et à ses enfants. Jules Mazarin, dont le nom devait être si grand dans notre histoire, employé par la cour de Rome en diverses négociations, s’était donné à la France ; et propre par son génie et par ses correspondances à ménager les esprits de sa nation, il avait fait prendre un cours si heureux aux conseils du cardinal de Richelieu, que ce ministre se crut obligé de l’élever à la pourpre. Par là il sembla montrer son successeur à la France ; et le cardinal Mazarin s’avançait secrètement à la première place. En ces temps Michel le Tellier, encore maître des requêtes, était intendant de justice en Piémont. Mazarin, que ses négociations attiraient souvent à Turin, fut ravi d’y trouver un homme d’une si grande capacité, et d’une conduite si sûre dans les affaires : car les ordres de la cour obligeaient l’ambassadeur à concerter toutes choses avec l’intendant, à qui la divine Providence faisait faire ce léger apprentissage des affaires d’État. Il ne fallait qu’en ouvrir l’entrée à un génie si perçant, pour l’introduire bien avant dans les secrets de la politique. Mais son esprit modéré ne se perdait pas dans ces vastes pensées ; et, renfermé à l’exemple de ses pères dans les modestes emplois de la robe, il ne jetait pas seulement les yeux sur les engagements éclatants, mais périlleux, de la cour. Ce n’est pas qu’il ne parût toujours supérieur à ses emplois. Dès sa première jeunesse tout cédait aux lumières de son esprit, aussi pénétrant et aussi net, qu’il était grave et sérieux. Poussé par ses amis, il avait passé du grand conseil, sage compagnie où sa réputation vit encore, à l’importante charge de procureur du roi. Cette grande ville se souvient de l’avoir vu, quoique jeune, avec toutes les qualités d’un grand magistrat, opposé non seulement aux brigues et aux partialités qui corrompent l’intégrité de la justice, et aux préventions qui en obscurcissent les lumières, mais encore aux voies irrégulières et extraordinaires, où elle perd, avec sa constance, la véritable autorité de ses jugements. On y vit enfin tout l’esprit et les maximes d’un juge qui, attaché à la règle, ne porte pas dans le tribunal ses propres pensées, ni des adoucissements ou des rigueurs arbitraires ; et qui veut que les lois gouvernent et non pas les hommes. Telle est l’idée qu’il avait de la magistrature. Il apporta ce même esprit dans le conseil, où l’autorité du prince, qu’on y exerce avec un pouvoir plus absolu, semble ouvrir un champ plus libre à la justice ; et toujours semblable à lui-même, il y suivit dès lors la même règle qu’il y a établie depuis, quand il en a été le chef.

Et certainement, messieurs, je puis dire avec confiance, que l’amour de la justice était comme né avec ce grave magistrat, et qu’il croissait avec lui dès son enfance. C’est aussi de cette heureuse naissance que sa modestie se fit un rempart contre les louanges qu’on donnait à son intégrité ; et l’amour qu’il avait pour la justice ne lui parut pas mériter le nom de vertu, parce qu’il le portait, disait-il, en quelque manière dans le sang. Mais Dieu, qui l’avait prédestiné à être un exemple de justice dans un si beau règne, et dans la première charge d’un si grand royaume, lui avait fait regarder le devoir de juge, où il était appelé, comme le moyen particulier qu’il lui donnait pour accomplir l’œuvre de son salut. C’était la sainte pensée qu’il avait toujours dans le cœur ; c’était la belle parole qu’il avait toujours à la bouche ; et par là il faisait assez connaître combien il avait pris le goût véritable de la piété chrétienne. Saint Paul en a mis l’exercice, non pas dans ces pratiques particulières que chacun se fait à son gré, plus attaché à ces lois qu’à celles de Dieu ; mais à se sanctifier dans son état, et chacun dans les emplois de sa vocation[162]. Mais si, selon la doctrine de ce grand apôtre, on trouve la sainteté dans les emplois les plus bas, et qu’un esclave s’élève à la perfection dans le service d’un maître mortel, pourvu qu’il y sache regarder l’ordre de Dieu ; à quelle perfection l’âme chrétienne ne peut-elle pas aspirer dans l’auguste et saint ministère de la justice, puisque, selon l’Écriture[163] l’on y exerce le jugement, non des hommes, mais du Seigneur même ? Ouvrez les yeux, chrétiens : contemplez ces augustes tribunaux où la justice rend ses oracles : vous y verrez avec David[164] les dieux de la terre, qui meurent à la vérité comme des hommes, mais qui cependant doivent juger comme des dieux, sans crainte, sans passion, sans intérêt ; le Dieu des dieux à leur tête, comme le chante ce grand roi, d’un ton si sublime, dans ce divin psaume : Dieu assiste[165], dit-il, à l’assemblée des dieux, et au milieu il juge les dieux. O juges, quelle majesté de vos séances ! quel président de vos assemblées ! mais aussi quel censeur de vos jugements ! Sous ces yeux redoutables, notre sage magistrat écoutait également le riche et le pauvre ; d’autant plus pur et d’autant plus ferme dans l’administration de la justice, que, sans porter ses regards sur les hautes places, dont tout le monde le jugeait digne, il mettait son élévation comme son étude à se rendre parfait dans son état. Non, non, ne le croyez pas, que la justice habite jamais dans les âmes où l’ambition domine. Toute âme inquiète et ambitieuse est incapable de règle. L’ambition a fait trouver ces dangereux expédients, où, semblable à un sépulcre blanchi, un juge artificieux ne garde que les apparences de la justice. Ne parlons pas des corruptions qu’on a honte d’avoir à se reprocher. Parlons de la lâcheté ou de la licence d’une justice arbitraire, qui, sans règle et sans maxime, se tourne au gré de l’ami puissant. Parlons de la complaisance qui ne veut jamais ni trouver le fil, ni arrêter le progrès d’une procédure malicieuse. Que dirai-je du dangereux artifice qui fait prononcer à la justice, comme autrefois aux démons, des oracles ambigus et captieux ? Que dirai-je des difficultés qu’on suscite dans l’exécution, lorsqu’on n’a pu refuser la justice à un droit trop clair ? La loi est déchirée, comme disait le prophète[166], et le jugement n’arrive jamais à sa perfection. Lorsque le juge veut s’agrandir, et qu’il change en une souplesse de cœur le rigide et inexorable ministère de la justice, il fait naufrage contre ces écueils. On ne voit dans ses jugements qu’une justice imparfaite, semblable, je ne craindrai pas de le dire, à la justice de Pilate : justice qui fait semblant d’être vigoureuse, à cause qu’elle résiste aux tentations médiocres, et peut-être aux clameurs d’un peuple irrité ; mais qui tombe et disparaît tout à coup, lorsqu’on allègue, sans ordre même et mal à propos, le nom de César. Que dis-je, le nom de César ? Ces âmes prostituées à l’ambition ne se mettent pas à si haut prix : tout ce qui parle, tout ce qui approche, ou les gagne, ou les intimide, et la justice se retire d’avec elles. Que si elle s’est construit un sanctuaire éternel et incorruptible dans le cœur du sage Michel le Tellier, c’est que, libre des empressements de l’ambition, il se voit élevé aux plus grandes places, non par ses propres efforts, mais par la douce impulsion d’un vent favorable ; ou plutôt comme l’événement l’a justifié, par un choix particulier de la divine Providence. Le cardinal de Richelieu était mort, peu regretté de son maître, qui craignit de lui devoir trop. Le gouvernement passé fut odieux ; ainsi, de tous les ministres, le cardinal Mazarin, plus nécessaire et plus important, fut le seul dont le crédit se soutint ; et le secrétaire d’État, chargé des ordres de la guerre, ou rebuté d’un traitement qui ne répondait pas à son attente, ou déçu par la douceur apparente du repos qu’il crut trouver dans la solitude, ou flatté d’une secrète espérance de se voir plus avantageusement rappelé par la nécessité de ses services, ou agité de ces je ne sais quelles inquiétudes, dont les hommes ne savent pas se rendre raison à eux-mêmes, se résolut tout à coup à quitter cette grande charge. Le temps était arrivé que notre sage ministre devait être montré à son prince et à sa patrie. Son mérite le fit chercher à Turin sans qu’il y pensât. Le cardinal Mazarin, plus heureux, comme vous verrez, de l’avoir trouvé, qu’il ne le conçut alors, rappela au roi ses agréables services ; et le rapide moment d’une conjoncture imprévue, loin de donner lieu aux sollicitations, n’en laissa pas même aux désirs. Louis XIII rendit au ciel son âme juste et pieuse ; et il parut que notre ministre était réservé au roi son fils. Tel était l’ordre de la Providence, et je vois ici quelque chose de ce qu’on lit dans Isaïe. La sentence partit d’en haut, et il fut dit à Sobna, chargé du ministère principal[167] : Je t’ôterai de ton poste, et je te déposerai de ton ministère. En ce temps j’appellerai mon serviteur Éliakim… et je le revêtirai de ta puissance. Mais un plus grand honneur lui est destiné : le temps viendra que, par l’administration de la justice, il sera le père des habitants de Jérusalem et de la maison de Juda. La clef de la maison de David, c’est-à-dire de la maison régnante, sera attachée à ses épaules : il ouvrira, et personne ne pourra fermer ; il fermera, et personne ne pourra ouvrir : il aura la souveraine dispensation de la justice et des grâces.

[162] 1 Cor. VII, 20.

[163] 2 Paral. XIX, 6.

[164] Ps. LXXXI, 6, 7.

[165] Ps. LXXXI, 1.

[166] Habac. I, 4

[167] Isa. XXII, 19 et suiv.

Parmi ces glorieux emplois, notre ministre a fait voir à toute la France, que sa modération, durant quarante ans, était le fruit d’une sagesse consommée. Dans les fortunes médiocres, l’ambition encore tremblante se tient si cachée, qu’à peine se connaît-elle elle-même. Lorsqu’on se voit tout à coup élevé aux places les plus importantes, et que je ne sais quoi nous dit dans le cœur, qu’on mérite d’autant plus de si grands honneurs, qu’ils sont venus à nous comme d’eux-mêmes, on ne se possède plus ; et si vous me permettez de vous dire une pensée de saint Chrysostome, c’est aux hommes vulgaires un trop grand effort que celui de se refuser à cette éclatante beauté qui se donne à eux. Mais notre sage ministre ne s’y laissa pas emporter. Quel autre parut d’abord plus capable des grandes affaires ? Qui connaissait mieux les hommes et les temps ? Qui prévoyait de plus loin, et qui donnait des moyens plus sûrs, pour éviter les inconvénients dont les grandes entreprises sont environnées ? Mais dans une si haute capacité et dans une si belle réputation, qui jamais a remarqué ou sur son visage un air dédaigneux, ou la moindre vanité dans ses paroles ? Toujours libre dans la conversation, toujours grave dans les affaires, et toujours aussi modéré que fort et insinuant dans ses discours, il prenait sur les esprits un ascendant, que la seule raison lui donnait. On voyait et dans sa maison et dans sa conduite, avec des mœurs sans reproche, tout également éloigné des extrémités, tout enfin mesuré par la sagesse. S’il sut soutenir le poids des affaires, il sut aussi les quitter, et reprendre son premier repos. Poussé par la cabale, Châville le vit tranquille durant plusieurs mois au milieu de l’agitation de toute la France. La cour le rappelle en vain : il persiste dans sa paisible retraite, tant que l’état des affaires le put souffrir, encore qu’il n’ignorât pas ce qu’on machinait contre lui durant son absence ; et il ne parut pas moins grand en demeurant sans action, qu’il l’avait paru en se soutenant au milieu des mouvements les plus hasardeux. Mais dans le plus grand calme de l’État, aussitôt qu’il lui fut permis de se reposer des occupations de sa charge sur un fils qu’il n’eût jamais donné au roi, s’il ne l’eût senti capable de le bien servir ; après qu’il eut reconnu que le nouveau secrétaire d’État savait, avec une ferme et continuelle action, suivre les desseins et exécuter les ordres d’un maître si entendu dans l’art de la guerre : ni la hauteur des entreprises ne surpassait sa capacité, ni les soins infinis de l’exécution n’étaient au-dessus de sa vigilance ; tout était prêt aux lieux destinés ; l’ennemi également menacé dans toutes ses places ; les troupes, aussi vigoureuses que disciplinées, n’attendaient que les derniers ordres du grand capitaine, et l’ardeur que ses yeux inspirent ; tout tombe sous ses coups et il se voit l’arbitre du monde ; alors le zélé ministre, dans une entière vigueur d’esprit et de corps, crut qu’il pouvait se permettre une vie plus douce. L’épreuve en est hasardeuse pour un homme d’État ; et la retraite presque toujours a trompé ceux qu’elle flattait de l’espérance du repos. Celui-ci fut d’un caractère plus ferme. Les conseils où il assistait lui laissaient presque tout son temps ; et après cette grande foule d’hommes et d’affaires qui l’environnait, il s’était lui-même réduit à une espèce d’oisiveté et de solitude : mais il la sut soutenir. Les heures qu’il avait libres furent remplies de bonnes lectures, et ce qui passe toutes les lectures, de sérieuses réflexions sur les erreurs de la vie humaine, et sur les vains travaux des politiques, dont il avait tant d’expérience. L’éternité se présentait à ses yeux, comme le digne objet du cœur de l’homme. Parmi ces sages pensées, et renfermé dans un doux commerce avec ses amis, aussi modestes que lui, car il savait les choisir de ce caractère, et il leur apprenait à le conserver dans les emplois les plus importants et de la plus haute confiance ; il goûtait un véritable repos dans la maison de ses pères, qu’il avait accommodée peu à peu à sa fortune présente, sans lui faire perdre les traces de l’ancienne simplicité, jouissant en fidèle sujet des prospérités de l’État, et de la gloire de son maître. La charge de chancelier vaqua, et toute la France la destinait à un ministre si zélé pour la justice. Mais, comme dit le Sage[168], autant que le ciel s’élève, et que la terre s’incline au-dessous de lui, autant le cœur des rois est impénétrable. Enfin le moment du prince n’était pas encore arrivé ; et le tranquille ministre, qui connaissait les dangereuses jalousies des cours, et les sages tempéraments des conseils des rois, sut encore lever les yeux vers la divine Providence, dont les décrets éternels règlent tous ces mouvements. Lorsqu’après de longues années il se vit élevé à cette grande charge, encore qu’elle reçût un nouvel éclat en sa personne, où elle était jointe à la confiance du prince ; sans s’en laisser éblouir, le modeste ministre disait seulement que le roi, pour couronner plutôt la longueur que l’utilité de ses services, voulait donner un titre à son tombeau, et un ornement à sa famille. Tout le reste de sa conduite répondit à de si beaux commencements. Notre siècle, qui n’avait point vu de chancelier si autorisé, vit en celui-ci autant de modération et de douceur, que de dignité et de force ; pendant qu’il ne cessait de se regarder comme devant bientôt rendre compte à Dieu d’une si grande administration. Ses fréquentes maladies le mirent souvent aux prises avec la mort : exercé par tant de combats, il en sortait toujours plus fort, et plus résigné à la volonté divine. La pensée de la mort ne rendit pas sa vieillesse moins tranquille ni moins agréable. Dans la même vivacité on lui vit faire seulement de plus graves réflexions sur la caducité de son âge, et sur le désordre extrême que causerait dans l’État une si grande autorité dans des mains trop faibles. Ce qu’il avait vu arriver à tant de sages vieillards, qui semblaient n’être plus rien que leur ombre propre, le rendait continuellement attentif à lui-même. Souvent il se disait en son cœur, que le plus malheureux effet de cette faiblesse de l’âge était de se cacher à ses propres yeux ; de sorte que tout à coup on se trouve plongé dans l’abîme, sans avoir pu remarquer le fatal moment d’un insensible déclin : et il conjurait ses enfants par toute la tendresse qu’il avait pour eux, et par toute leur reconnaissance, qui faisait sa consolation dans ce court reste de cette vie, de l’avertir de bonne heure, quand ils verraient sa mémoire vaciller, ou son jugement s’affaiblir, afin que par un reste de force il pût garantir le public et sa propre conscience des maux dont les menaçait l’infirmité de son âge. Et lors même qu’il sentait son esprit entier, il prononçait la même sentence, si le corps abattu n’y répondait pas ; car c’était la résolution qu’il avait prise dans sa dernière maladie : et plutôt que de voir languir les affaires avec lui, si ses forces ne lui revenaient, il se condamnait, en rendant les sceaux, à rentrer dans la vie privée, dont aussi jamais il n’avait perdu le goût ; au hasard de s’ensevelir tout vivant, et de vivre peut-être assez pour se voir longtemps traversé par la dignité qu’il aurait quittée : tant il était au-dessus de sa propre élévation et de toutes les grandeurs humaines !

[168] Prov. XXV, 3.


Mais ce qui rend sa modération plus digne de nos louanges, c’est la force de son génie né pour l’action, et la vigueur qui durant cinq ans lui fit dévouer sa tête aux fureurs civiles. Si aujourd’hui je me vois contraint de retracer l’image de nos malheurs, je n’en ferai point d’excuse à mon auditoire, où, de quelque côté que je me tourne, tout ce qui frappe mes yeux me montre une fidélité irréprochable, ou peut-être une courte erreur réparée par de longs services. Dans ces fatales conjonctures, il fallait à un ministre étranger un homme d’un ferme génie et d’une égale sûreté, qui, nourri dans les compagnies, connût les ordres du royaume et l’esprit de la nation. Pendant que la magnanime et intrépide régente était obligée à montrer le roi enfant aux provinces, pour dissiper les troubles qu’on y excitait de toutes parts, Paris et le cœur du royaume demandaient un homme capable de profiter des moments, sans attendre de nouveaux ordres, et sans troubler le concert de l’État. Mais le ministre lui-même, souvent éloigné de la cour, au milieu de tant de conseils, que l’obscurité des affaires, l’incertitude des événements, et les différents intérêts faisaient hasarder, n’avait-il pas besoin d’un homme que la régente pût croire ? Enfin il fallait un homme qui, pour ne pas irriter la haine publique déclarée contre le ministère, sût se conserver de la créance dans tous les partis, et ménager les restes de l’autorité. Cet homme si nécessaire au jeune roi, à la régente, à l’État, aux ministres, aux cabales mêmes, pour ne les précipiter pas aux dernières extrémités par le désespoir ; vous me prévenez, messieurs, c’est celui dont nous parlons. C’est donc ici qu’il parut comme un génie principal. Alors nous le vîmes s’oublier lui-même ; et comme un sage pilote, sans s’étonner ni des vagues, ni des orages, ni de son propre péril, aller droit, comme au terme unique d’une si périlleuse navigation, à la conservation du corps de l’État, et au rétablissement de l’autorité royale. Pendant que la cour réduisait Bordeaux, et que Gaston, laissé à Paris pour le maintenir dans le devoir, était environné de mauvais conseils, le Tellier fut le Chusaï[169] qui les confondit, et qui assura la victoire à l’Oint du Seigneur. Fallut-il éventer les conseils d’Espagne, et découvrir le secret d’une paix trompeuse que l’on proposait, afin d’exciter la sédition pour peu qu’on l’eût différée ? le Tellier en fit d’abord accepter les offres : notre plénipotentiaire partit ; et l’archiduc, forcé d’avouer qu’il n’avait pas de pouvoir, fit connaître lui-même au peuple ému, si toutefois un peuple ému connaît quelque chose, qu’on ne faisait qu’abuser de sa crédulité. Mais s’il y eut jamais une conjoncture où il fallût montrer de la prévoyance et un courage intrépide, ce fut lorsqu’il s’agit d’assurer la garde des trois illustres captifs. Quelle cause les fit arrêter : si ce fut ou des soupçons, ou des vérités, ou de vaines terreurs, ou de vrais périls, et dans un pas si glissant des précautions nécessaires : qui le pourra dire à la postérité ? Quoi qu’il en soit, l’oncle du roi est persuadé ; on croit pouvoir s’assurer des autres princes, et on en fait des coupables, en les traitant comme tels. Mais où garder des lions toujours prêts à rompre leurs chaînes, pendant que chacun s’efforce de les avoir en sa main, pour les retenir ou les lâcher au gré de son ambition ou de ses vengeances ? Gaston, que la cour avait attiré dans ses sentiments, était-il inaccessible aux factieux ? Ne vois-je pas au contraire autour de lui des âmes hautaines qui, pour faire servir les princes à leurs intérêts cachés, ne cessaient de lui inspirer qu’il devait s’en rendre le maître ? De quelle importance, de quel éclat, de quelle réputation au dedans et au dehors, d’être le maître du sort du prince de Condé ! Ne craignons point de le nommer, puisqu’enfin tout est surmonté par la gloire de son grand nom et de ses actions immortelles. L’avoir entre ses mains, c’était y avoir la victoire même, qui le suit éternellement dans les combats. Mais il était juste que ce précieux dépôt de l’État demeurât entre les mains du roi, et il lui appartenait de garder une si noble partie de son sang. Pendant donc que notre ministre travaillait à ce glorieux ouvrage, où il y allait de la royauté et du salut de l’État, il fut seul en butte aux factieux. Lui seul, disaient-ils, savait dire et taire ce qu’il fallait. Seul il devait épancher et retenir son discours : impénétrable, il pénétrait tout ; et pendant qu’il tirait le secret des cœurs, il ne disait, maître de lui-même, que ce qu’il voulait. Il perçait dans tous les secrets, démêlait toutes les intrigues, découvrait les entreprises les plus cachées et les plus sourdes machinations. C’était ce sage dont il est écrit : Les conseils se recèlent dans le cœur de l’homme à la manière d’un profond abîme sous une eau dormante : mais l’homme sage les épuise ; il en découvre le fond[170]. Lui seul réunissait les gens de bien, rompait les liaisons des factieux, en déconcertait les desseins, et allait recueillir dans les égarés ce qu’il y restait quelquefois de bonnes intentions. Gaston ne croyait que lui ; et lui seul savait profiter des heureux moments et des bonnes dispositions d’un si grand prince. Venez, venez, faisons contre lui de secrètes menées[171] ; unissons-nous pour le décréditer, tous ensemble frappons-le de notre langue, et ne souffrons plus qu’on écoute tous ses beaux discours. Mais on faisait contre lui de plus funestes complots. Combien reçut-il d’avis secrets, que sa vie n’était pas en sûreté ! Et il connaissait dans le parti de ces fiers courages dont la force malheureuse et l’esprit extrême ose tout, et sait trouver des exécuteurs. Mais sa vie ne lui fut pas précieuse, pourvu qu’il fût fidèle à son ministère. Pouvait-il faire à Dieu un plus beau sacrifice que de lui offrir une âme pure de l’iniquité de son siècle, et dévouée à son prince et à sa patrie ? Jésus nous en a montré l’exemple ; les Juifs mêmes le reconnaissaient pour un si bon citoyen, qu’ils crurent ne pouvoir donner auprès de lui une meilleure recommandation à ce centenier, qu’en disant à notre Sauveur[172] : Il aime notre nation. Jérémie a-t-il plus versé de larmes que lui sur les ruines de la patrie ? Que n’a pas fait ce Sauveur miséricordieux pour prévenir les malheurs de ses citoyens ? Fidèle au prince, comme à son pays, il n’a pas craint d’irriter l’envie des Pharisiens en défendant les droits de César[173] : et lorsqu’il est mort pour nous sur le Calvaire, victime de l’univers, il a voulu que le plus chéri de ses évangélistes remarquât qu’il mourait spécialement pour sa nation[174]. Si notre zélé ministre, touché de ces vérités, exposa sa vie, craindrait-il de hasarder sa fortune ? Ne sait-on pas qu’il fallait souvent s’opposer aux inclinations du cardinal, son bienfaiteur ? Deux fois, en grand politique, ce judicieux favori sut céder au temps, et s’éloigner de la cour. Mais il le faut dire, toujours il y voulait revenir trop tôt. Le Tellier s’opposait à ses impatiences jusqu’à se rendre suspect ; et sans craindre ni ses envieux, ni les défiances d’un ministre également soupçonneux et ennuyé de son état, il allait d’un pas intrépide, où la raison d’État le déterminait. Il sut suivre ce qu’il conseillait. Quand l’éloignement de ce grand ministre eut attiré celui de ses confidents ; supérieur par cet endroit au ministre même, dont il admirait d’ailleurs les profonds conseils, nous l’avons vu retiré dans sa maison, où il conserva sa tranquillité parmi les incertitudes des émotions populaires et d’une cour agitée, et, résigné à la Providence, il vit sans inquiétude frémir à l’entour les flots irrités. Et parce qu’il souhaitait le rétablissement du ministre comme un soutien nécessaire de la réputation et de l’autorité de la régence, et non pas, comme plusieurs autres, pour son intérêt, que le poste qu’il occupait lui donnait assez de moyens de ménager d’ailleurs ; aucun mauvais traitement ne le rebutait. Un beau-frère, sacrifié malgré ses services, lui montrait ce qu’il pouvait craindre. Il savait, crime irrémissible dans les cours, qu’on écoutait des propositions contre lui-même, et peut-être que sa place eût été donnée, si on eût pu la remplir d’un homme aussi sûr : mais il n’en tenait pas moins la balance droite. Les uns donnaient au ministre des espérances trompeuses ; les autres lui inspiraient de vaines terreurs, et, en s’empressant beaucoup, ils faisaient les zélés et les importants. Le Tellier, lui, montrait la vérité, quoique souvent importune ; et industrieux à se cacher dans les actions éclatantes, il en renvoyait la gloire au ministre, sans craindre dans le même temps de se charger des refus que l’intérêt de l’État rendait nécessaires. Et c’est de là qu’il est arrivé, qu’en méprisant par raison la haine de ceux dont il lui fallait combattre les prétentions, il en acquérait l’estime, et souvent même l’amitié et la confiance. L’histoire en racontera de fameux exemples : je n’ai pas besoin de les rapporter ; et content de remarquer des actions de vertu, dont les sages auditeurs puissent profiter, ma voix n’est pas destinée à satisfaire les politiques ni les curieux. Mais puis-je oublier celui que je vois partout dans le récit de nos malheurs ? cet homme si fidèle aux particuliers, si redoutable à l’État ; d’un caractère si haut, qu’on ne pouvait ni l’estimer, ni le craindre, ni l’aimer, ni le haïr à demi ; ferme génie, que nous avons vu, en ébranlant l’univers, s’attirer une dignité qu’à la fin il voulut quitter comme trop chèrement achetée, ainsi qu’il eut le courage de le reconnaître dans le lieu le plus éminent de la chrétienté, et enfin comme peu capable de contenter ses désirs : tant il connut son erreur et le vide des grandeurs humaines. Mais pendant qu’il voulait acquérir ce qu’il devait un jour mépriser, il remua tout par de secrets et puissants ressorts ; et, après que tous les partis furent abattus, il sembla encore se soutenir seul, et seul encore menacer le favori victorieux, de ses tristes et intrépides regards. La religion s’intéresse dans ses infortunes ; la ville royale s’émeut ; et Rome même menace. Quoi donc ! n’est-ce pas assez que nous soyons attaqués au dedans et au dehors par toutes les puissances temporelles ? Faut-il que la religion se mêle dans nos malheurs, et qu’elle semble nous opposer de près et de loin une autorité sacrée ? Mais par les soins du sage Michel le Tellier, Rome n’eut point à reprocher au cardinal Mazarin d’avoir terni l’éclat de la pourpre dont il était revêtu ; les affaires ecclésiastiques prirent une forme réglée : ainsi le calme fut rendu à l’État ; on revoit dans sa première vigueur l’autorité affaiblie ; Paris et tout le royaume avec un fidèle et admirable empressement reconnaît son roi gardé par la Providence, et réservé à ses grands ouvrages ; le zèle des compagnies, que de tristes expériences avaient éclairées, est inébranlable ; les pertes de l’État sont réparées : le cardinal fait la paix avec avantage. Au plus haut point de sa gloire, sa joie est troublée par la triste apparition de la mort ; intrépide, il domine jusqu’entre ses bras et au milieu de son ombre : il semble qu’il ait entrepris de montrer à toute l’Europe que sa faveur, attaquée par tant d’endroits, est si hautement rétablie que tout devient faible contre elle, jusqu’à une mort prochaine et lente. Il meurt avec cette triste consolation ; et nous voyons commencer ces belles années, dont on ne peut assez admirer le cours glorieux. Cependant la grande et pieuse Anne d’Autriche, rendait un perpétuel témoignage à l’inviolable fidélité de notre ministre, où, parmi tant de divers mouvements, elle n’avait jamais remarqué un pas douteux. Le roi, qui dès son enfance l’avait vu toujours attentif au bien de l’État, et tendrement attaché à sa personne sacrée, prenait confiance en ses conseils ; et le ministre conservait sa modération, soigneux surtout de cacher l’important service qu’il rendait continuellement à l’État, en faisant connaître les hommes capables de remplir les grandes places, et en leur rendant à propos des offices qu’ils ne savaient pas. Car que peut faire de plus utile un zélé ministre, puisque le prince, quelque grand qu’il soit, ne connaît sa force qu’à demi, s’il ne connaît les grands hommes, que la Providence fait naître en son temps pour le seconder ? Ne parlons pas des vivants, dont les vertus non plus que les louanges ne sont jamais sûres dans le variable état de cette vie. Mais je veux ici nommer par honneur le sage, le docte et le pieux Lamoignon, que notre ministre proposait toujours comme digne de prononcer les oracles de la justice dans le plus majestueux de ses tribunaux. La justice, leur commune amie, les avait unis, et maintenant ces deux âmes pieuses, touchées sur la terre du même désir de faire régner les lois, contemplent ensemble à découvert les lois éternelles d’où les nôtres sont dérivées ; et si quelque légère trace de nos faibles distinctions paraît encore dans une si simple et si claire vision, elles adorent Dieu en qualité de justice et de règle.

[169] 2 Reg. XVII.

[170] Prov. XX, 5.

[171] Jer. XVIII, 18.

[172] Luc. VII, 5.

[173] Matt. XXII, 21.

[174] Joan. XI, 51.

Le Roi régnera selon la justice ; et les juges présideront en jugement[175]. La justice passe du prince dans les magistrats, et du trône elle se répand sur les tribunaux. C’est dans le règne d’Ézéchias le modèle de nos jours. Un prince zélé pour la justice nomme un principal et universel magistrat, capable de contenter ses désirs. L’infatigable ministre ouvre des yeux attentifs sur tous les tribunaux ; animé des ordres du prince, il y établit la règle, la discipline, le concert, l’esprit de justice. Il sait que si la prudence du souverain magistrat est obligée quelquefois, dans les cas extraordinaires, de suppléer à la prévoyance des lois, c’est toujours en prenant leur esprit ; et enfin qu’on ne doit sortir de la règle qu’en suivant un fil qui tienne, pour ainsi dire, à la règle même. Consulté de toutes parts, il donne des réponses courtes, mais décisives, aussi pleines de sagesse que de dignité ; et le langage des lois est dans son discours. Par toute l’étendue du royaume, chacun peut faire ses plaintes, assuré de la protection du prince ; et la justice ne fut jamais ni si éclairée ni si secourable. Vous voyez comme ce sage magistrat modère tout le corps de la justice. Voulez-vous voir ce qu’il fait dans la sphère où il est attaché, et qu’il doit mouvoir par lui-même ? Combien de fois s’est-on plaint que les affaires n’avaient ni de règle, ni de fin ; que la force des choses jugées n’était presque plus connue ; que la compagnie où l’on renversait avec tant de facilité les jugements de toutes les autres, ne respectait pas davantage les siens ; enfin, que le nom du prince était employé à rendre tout incertain, et que souvent l’iniquité sortait du lieu d’où elle devait être foudroyée ? Sous le sage Michel le Tellier, le conseil fit sa véritable fonction ; et l’autorité de ses arrêts, semblable à un juste contre-poids, tenait par tout le royaume la balance égale. Les juges que leurs coups hardis et leurs artifices faisaient redouter furent sans crédit : leur nom ne servit qu’à rendre la justice plus attentive. Au conseil comme au sceau, la multitude, la variété, la difficulté des affaires, n’étonnèrent jamais ce grand magistrat : il n’y avait rien de plus difficile, ni aussi de plus hasardeux, que de le surprendre ; et, dès le commencement de son ministère, cette irrévocable sentence sortit de sa bouche, que le crime de le tromper serait le moins pardonnable. De quelque belle apparence que l’iniquité se couvrît, il en pénétrait les détours ; et d’abord il savait connaître, même sous les fleurs, la marche tortueuse de ce serpent. Sans châtiment, sans rigueur, il couvrait l’injustice de confusion, en lui faisant seulement sentir qu’il la connaissait ; et l’exemple de son inflexible régularité fut l’inévitable censure de tous les mauvais desseins. Ce fut donc par cet exemple admirable, plus encore que par ses discours et par ses ordres, qu’il établit dans le conseil une pureté et un zèle de la justice, qui attire la vénération des peuples, assure la fortune des particuliers, affermit l’ordre public, et fait la gloire de ce règne. Sa justice n’était pas moins prompte qu’elle était exacte. Sans qu’il fallût le presser, les gémissements des malheureux plaideurs, qu’il croyait entendre nuit et jour, étaient pour lui une perpétuelle et vive sollicitation. Ne dites pas à ce zélé magistrat, qu’il travaille plus que son grand âge ne le peut souffrir : vous irriterez le plus patient de tous les hommes. Est-on, disait-il, dans les places pour se reposer et pour vivre ? Ne doit-on pas sa vie à Dieu, au prince, et à l’État ? Sacrés autels, vous m’êtes témoins que ce n’est pas aujourd’hui, par ces artificieuses fictions de l’éloquence que je lui mets en la bouche ces fortes paroles ! Sache la postérité, si le nom d’un si grand ministre fait aller mon discours jusqu’à elle, que j’ai moi-même souvent entendu ces saintes réponses. Après de grandes maladies causées par de grands travaux, on voyait revivre cet ardent désir de reprendre ses exercices ordinaires, au hasard de retomber dans les mêmes maux ; et tout sensible qu’il était aux tendresses de sa famille, il l’accoutumait à ces courageux sentiments. C’est, comme nous l’avons dit, qu’il faisait consister avec son salut le service particulier qu’il devait à Dieu dans une sainte administration de la justice. Il en faisait son culte perpétuel, son sacrifice du matin et du soir, selon cette parole du Sage[176] : La justice vaut mieux devant Dieu que de lui offrir des victimes. Car quelle plus sainte hostie, quel encens plus doux, quelle prière plus agréable, que de faire entrer devant soi la cause de la veuve, que d’essuyer les larmes du pauvre oppressé, et de faire taire l’iniquité par toute la terre. Combien le pieux ministre était touché de ces vérités, ses paisibles audiences le faisaient paraître. Dans les audiences vulgaires, l’un, toujours précipité, vous trouble l’esprit ; l’autre, avec un visage inquiet et des regards incertains, vous ferme le cœur ; celui-là se présente à vous par coutume ou par bienséance, et il laisse vaguer ses pensées sans que vos discours arrêtent son esprit distrait ; celui-ci, plus cruel encore, a les oreilles bouchées par ses préventions, et, incapable de donner entrée aux raisons des autres, il n’écoute que ce qu’il a dans son cœur. A la facile audience de ce sage magistrat, et par la tranquillité de son favorable visage, une âme agitée se calmait. C’est là qu’on trouvait ces douces réponses qui apaisent la colère[177], et ces paroles qu’on préfère aux dons[178]. Il connaissait les deux visages de la justice : l’un facile dans le premier abord ; l’autre sévère et impitoyable quand il faut conclure. Là elle veut plaire aux hommes, et également contenter les deux partis ; ici elle ne craint ni d’offenser le puissant, ni d’affliger le pauvre et le faible. Ce charitable magistrat était ravi d’avoir à commencer par la douceur ; et, dans toute l’administration de la justice, il nous paraissait un homme, que sa nature avait fait bienfaisant, et que la raison rendait inflexible. C’est par où il avait gagné les cœurs. Tout le royaume faisait des vœux pour la prolongation de ses jours : on se reposait sur sa prévoyance ; ses longues expériences étaient pour l’État un trésor inépuisable de sages conseils ; et sa justice, sa prudence, la facilité qu’il apportait aux affaires, lui méritaient la vénération et l’amour de tous les peuples. O Seigneur, vous avez fait, comme dit le Sage[179], l’œil qui regarde et l’oreille qui entend. Vous donc, qui donnez aux juges ces regards bénins, ces oreilles attentives, et ce cœur toujours ouvert à la vérité, écoutez-nous pour celui qui écoutait tout le monde. Et vous, doctes interprètes des lois, fidèles dépositaires de leurs secrets, et implacables vengeurs de leur sainteté méprisée, suivez ce grand exemple de nos jours. Tout l’univers a les yeux sur vous : affranchis des intérêts et des passions, sans yeux comme sans mains, vous marchez sur la terre semblables aux esprits célestes ; ou plutôt, images de Dieu, vous en imitez l’indépendance ; comme lui[180], vous n’avez besoin ni des hommes ni de leurs présents ; comme lui, vous faites justice à la veuve et au pupille ; l’étranger n’implore pas en vain votre secours ; et, assurés que vous exercez la puissance du Juge de l’univers, vous n’épargnez personne dans vos jugements. Puisse-t-il avec ses lumières et avec son esprit de force vous donner cette patience, cette attention et cette docilité toujours accessible à la raison, que Salomon[181] lui demandait pour juger son peuple !