[175] Isa. XXXII, 1.
[176] Prov. XXI, 3.
[177] Prov. XV, 1.
[178] Eccles. XVIII, 16.
[179] Prov. XX, 12.
[180] Deut. X, 17, 18, 19.
[181] 3 Reg. III, 9.
Mais ce que cette chaire, ce que ces autels, ce que l’Évangile que j’annonce, et l’exemple du grand ministre dont je célèbre les vertus, m’oblige à recommander plus que toutes choses, c’est les droits sacrés de l’Église. L’Église ramasse ensemble tous les titres par où l’on peut espérer le secours de la justice. La justice doit une assistance particulière aux faibles, aux orphelins, aux épouses délaissées, et aux étrangers. Qu’elle est forte cette Église, et que redoutable est le glaive que le Fils de Dieu lui a mis dans la main. Mais c’est un glaive spirituel, dont les superbes et les incrédules ne ressentent pas le double tranchant[182]. Elle est fille du Tout-Puissant : mais son Père, qui la soutient au dedans, l’abandonne souvent aux persécuteurs ; et à l’exemple de Jésus-Christ, elle est obligée de crier dans son agonie : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’avez-vous délaissée[183] ? Son époux[184] est le plus puissant comme le plus beau et le plus parfait de tous les enfants des hommes ; mais elle n’a entendu[185] sa voix agréable, elle n’a joui de sa douce et désirable présence qu’un moment : tout d’un coup il a pris la fuite avec une course rapide, et plus vite qu’un faon de biche il s’est élevé au-dessus des plus hautes montagnes[186]. Semblable à une épouse désolée, l’Église ne fait que gémir et le chant de la tourterelle délaissée[187] est dans sa bouche. Enfin elle est étrangère et comme errante sur la terre, où elle vient recueillir les enfants de Dieu sous ses ailes ; et le monde, qui s’efforce de les lui ravir, ne cesse de traverser son pèlerinage. Mère affligée, elle a souvent à se plaindre de ses enfants qui l’oppriment : on ne cesse d’entreprendre sur ses droits sacrés ; sa puissance céleste est affaiblie, pour ne pas dire tout à fait éteinte. On se venge sur elle de quelques-uns de ses ministres, trop hardis usurpateurs des droits temporels : à son tour la puissance temporelle a semblé vouloir tenir l’Église captive, et se récompenser de ses pertes sur Jésus-Christ même. Les tribunaux séculiers ne retentissent que des affaires ecclésiastiques : on ne songe pas au don particulier qu’a reçu l’ordre apostolique pour les décider ; don céleste que nous ne recevons qu’une fois[188] par l’imposition des mains ; mais que saint Paul nous ordonne de ranimer, de renouveler, et de rallumer sans cesse en nous-mêmes comme un feu divin, afin que la vertu en soit immortelle. Ce don nous est-il seulement accordé pour annoncer la sainte parole, ou pour sanctifier les âmes par les sacrements ? N’est-ce pas aussi pour policer les églises, pour y établir la discipline, pour appliquer les canons inspirés de Dieu à nos saints prédécesseurs, et accomplir tous les devoirs du ministère ecclésiastique ? Autrefois et les canons et les lois, et les évêques et les empereurs, concouraient ensemble à empêcher les ministres des autels de paraître, pour les affaires même temporelles, devant les juges de la terre : on voulait avoir des intercesseurs purs du commerce des hommes, et on craignait de les rengager dans le siècle d’où ils avaient été séparés, pour être le partage du Seigneur. Maintenant c’est pour les affaires ecclésiastiques qu’on les y voit entraînés : tant le siècle a prévalu, tant l’Église est faible et impuissante ! Il est vrai que l’on commence à l’écouter : l’auguste conseil et le premier parlement donnent du secours à son autorité blessée ; les sources du droit sont révélées ; les saintes maximes revivent. Un roi zélé pour l’Église, et toujours prêt à lui rendre davantage qu’on ne l’accuse de lui ôter, opère ce changement heureux ; son sage et intelligent chancelier seconde ses désirs : sous la conduite de ce ministre, nous avons comme un nouveau code favorable à l’épiscopat ; et nous vanterons désormais, à l’exemple de nos pères, les lois unies aux canons. Quand ce sage magistrat renvoie les affaires ecclésiastiques aux tribunaux séculiers, ses doctes arrêts leur marquent la voie qu’ils doivent tenir, et le remède qu’il pourra donner à leurs entreprises. Ainsi la sainte clôture, protectrice de l’humilité et de l’innocence, est établie ; ainsi la puissance séculière ne donne plus ce qu’elle n’a pas, et la sainte subordination des puissances ecclésiastiques, image des célestes hiérarchies, et lien de notre unité, est conservée ; ainsi la cléricature jouit par tout le royaume de son privilège ; ainsi sur le sacrifice des vœux et sur ce grand sacrement de l’indissoluble union de Jésus-Christ avec son Église[189], les opinions sont plus saines dans le barreau éclairé et parmi les magistrats intelligents, que dans les livres de quelques auteurs qui se disent ecclésiastiques et théologiens. Un grand prélat a part à ces grands ouvrages ; habile autant qu’agréable intercesseur auprès d’un père porté par lui-même à favoriser l’Église, il sait ce qu’il faut attendre de la piété éclairée d’un grand ministre, et il représente les droits de Dieu sans blesser ceux de César. Après ces commencements, ne pourrons-nous pas enfin espérer que les jaloux de la France n’auront pas éternellement à lui reprocher les libertés de l’Église toujours employées contre elle-même ? Ame pieuse du sage Michel le Tellier, après avoir avancé ce grand ouvrage, recevez devant ces autels ce témoignage sincère de votre foi et de notre reconnaissance de la bouche d’un évêque trop tôt obligé à changer en sacrifices pour votre repos ceux qu’il offrait pour une vie si précieuse. Et vous, saints évêques, interprètes du ciel, juges de la terre, apôtres, docteurs, et serviteurs des Églises ; vous qui sanctifiez cette assemblée par votre présence, et vous qui, dispersés par tout l’univers, entendrez le bruit d’un ministère si favorable à l’Église, offrez à jamais de saints sacrifices pour cette âme pieuse. Ainsi puisse la discipline ecclésiastique être entièrement rétablie ; ainsi puisse être rendue la majesté à vos tribunaux, l’autorité à vos jugements, la gravité et le poids à vos censures ! Puissiez-vous souvent, assemblés au nom de Jésus-Christ, l’avoir au milieu de vous, et revoir la beauté des anciens jours ! Qu’il me soit permis du moins de faire des vœux devant ces autels, de soupirer après les antiquités devant une compagnie si éclairée, et d’annoncer la sagesse entre les parfaits[190] ! Mais, Seigneur, que ce ne soient pas seulement des vœux inutiles ! Que ne pouvons-nous obtenir de votre bonté, si, comme nos prédécesseurs, nous faisons nos chastes délices de votre Écriture, notre principal exercice de la prédication de votre parole, et notre félicité de la sanctification de votre peuple ; si, attachés à nos troupeaux par un saint amour, nous craignons d’en être arrachés ; si nous sommes soigneux de former des prêtres, que Louis puisse choisir pour remplir nos chaires ; si nous lui donnons le moyen de décharger sa conscience de cette partie la plus périlleuse de ses devoirs ; et que, par une règle inviolable, ceux-là demeurent exclus de l’épiscopat, qui ne veulent pas y arriver par des travaux apostoliques ? Car aussi, comment pourrons-nous sans ce secours incorporer tout à fait à l’Église de Jésus-Christ tant de peuples nouvellement convertis, et porter avec confiance un si grand accroissement de notre fardeau ? Ah ! si nous ne sommes infatigables à instruire, à reprendre, à consoler, à donner le lait aux infirmes, et le pain aux forts, enfin à cultiver ces nouvelles plantes, et à expliquer à ce nouveau peuple la sainte parole, dont, hélas ! on s’est tant servi pour le séduire, Le fort armé, chassé de sa demeure, reviendra[191] plus furieux que jamais, avec sept esprits plus malins que lui, et notre état deviendra pire que le précédent. Ne laissons pas cependant de publier ce miracle de nos jours ; faisons-en passer le récit aux siècles futurs. Prenez vos plumes sacrées, vous qui composez les annales de l’Église ; agiles instruments d’un prompt écrivain et d’une main diligente[192], hâtez-vous de mettre Louis avec les Constantins et les Théodoses. Ceux qui vous ont précédés dans ce beau travail racontent[193] qu’avant qu’il y eût eu des empereurs, dont les lois eussent ôté les assemblées aux hérétiques, les sectes demeuraient unies, et s’entretenaient longtemps. Mais, poursuit Sozomène, depuis que Dieu suscita des princes chrétiens, et qu’ils eurent défendu ces conventicules, la loi ne permettait pas aux hérétiques de s’assembler en public ; et le clergé, qui veillait sur eux, les empêchait de le faire en particulier. De cette sorte, la plus grande partie se réunissait, et les opiniâtres mouraient sans laisser de postérité, parce qu’ils ne pouvaient ni communiquer entre eux, ni enseigner librement leurs dogmes. Ainsi tombait l’hérésie avec son venin ; et la discorde rentrait dans les enfers, d’où elle était sortie. Voilà, messieurs, ce que nos pères ont admiré dans les premiers siècles de l’Église. Mais nos pères n’avaient pas vu, comme nous, une hérésie invétérée tomber tout à coup ; les troupeaux égarés revenir en foule, et nos églises trop étroites pour les recevoir ; leurs faux pasteurs les abandonner, sans même en attendre l’ordre, et heureux d’avoir à leur alléguer leur bannissement pour excuse ; tout calme dans un si grand mouvement ; l’univers étonné de voir dans un événement si nouveau la marque la plus assurée comme le plus bel usage de l’autorité, et le mérite du prince plus reconnu et plus révéré que son autorité même. Touchés de tant de merveilles, épanchons nos cœurs sur la piété de Louis ; poussons jusqu’au ciel nos acclamations ; et disons à ce nouveau Constantin, à ce nouveau Théodose, à ce nouveau Marcien, à ce nouveau Charlemagne, ce que les six cents trente Pères dirent autrefois dans le concile de Chalcédoine[194] : Vous avez affermi la foi ; vous avez exterminé les hérétiques : c’est le digne ouvrage de votre règne ; c’en est le propre caractère. Par vous, l’hérésie n’est plus : Dieu seul a pu faire cette merveille. Roi du ciel, conservez le roi de la terre : c’est le vœu des Églises : c’est le vœu des évêques.
[182] Apoc. I, 16 ; Heb. IV, 12.
[183] Matt. XXVII, 46.
[184] Ps. XLIV, 3.
[185] Joan. III, 209.
[186] Cant. VIII, 14.
[187] Cant. II, 12.
[188] 2 Tim. I, 6.
[189] Eph. V, 32.
[190] 1 Cor. II, 6.
[191] Luc. XI, 21, 24, 25, 26.
[192] Ps. XLIV, 1.
[193] Sozom., Hist., lib. II, cap. 32.
[194] Concil. Chalced. Act. VI.
Quand le sage chancelier reçut l’ordre de dresser ce pieux édit, qui donne le dernier coup à l’hérésie, il avait déjà ressenti l’atteinte de la maladie dont il est mort. Mais un ministre si zélé pour la justice ne devait pas mourir avec le regret de ne l’avoir pas rendue à tous ceux dont les affaires étaient préparées. Malgré cette fatale faiblesse qu’il commençait de sentir, il écouta, il jugea, et il goûta le repos d’un homme heureusement dégagé, à qui ni l’Église, ni le monde, ni son prince, ni sa patrie, ni les particuliers, ni le public, n’avaient plus rien à demander. Seulement Dieu lui réservait l’accomplissement du grand ouvrage de la religion ; et il dit, en scellant la révocation du fameux édit de Nantes, qu’après ce triomphe de la foi et un si beau monument de la piété du roi, il ne se souciait plus de finir ses jours. C’est la dernière parole qu’il ait prononcée dans la fonction de sa charge ; parole digne de couronner un si glorieux ministère. En effet, la mort se déclare ; on ne tente plus de remède contre ses funestes attaques : dix jours entiers il la considère avec un visage assuré, tranquille, toujours assis, comme son mal le demandait : on croit assister jusqu’à la fin ou à la paisible audience d’un ministre, ou à la douce conversation d’un ami commode. Souvent il s’entretient seul avec la mort : la mémoire, le raisonnement, la parole ferme, et aussi vivant par l’esprit qu’il était mourant par le corps, il semble lui demander d’où vient qu’on la nomme cruelle. Elle lui fut nuit et jour toujours présente ; car il ne connaissait plus le sommeil, et la froide main de la mort pouvait seule lui clore les yeux. Jamais il ne fut si attentif : Je suis, disait-il, en faction : car il me semble que je lui vois prononcer encore cette courageuse parole. Il n’est pas temps de se reposer : à chaque attaque il se tient prêt, et il attend le moment de sa délivrance. Ne croyez pas que cette constance ait pu naître tout à coup entre les bras de la mort : c’est le fruit des méditations que vous avez vues, et de la préparation de toute la vie. La mort révèle les secrets des cœurs. Vous, riches, vous qui vivez dans les joies du monde, si vous saviez avec quelle facilité vous vous laissez prendre aux richesses que vous croyez posséder ; si vous saviez par combien d’imperceptibles liens elles s’attachent, et pour ainsi dire s’incorporent à votre cœur et combien sont forts et pernicieux ces liens que vous ne sentez pas, vous entendriez la vérité de cette parole du Sauveur : Malheur à vous, riches ![195] et vous pousseriez, comme dit saint Jacques, des cris lamentables et des hurlements à la vue de vos misères[196]. Mais vous ne sentez pas un attachement si déréglé. Le désir se fait mieux sentir, parce qu’il a de l’agitation et du mouvement. Mais dans la possession on trouve, comme dans un lit, un repos funeste, et on s’endort dans l’amour des biens de la terre, sans s’apercevoir de ce malheureux engagement. C’est, mes frères, où tombe celui qui met sa confiance dans les richesses, je dis même dans les richesses bien acquises. Mais l’excès de l’attachement, que nous ne sentons pas dans la possession, se fait, dit saint Augustin[197], sentir dans la perte. C’est là qu’on entend ce cri d’un roi malheureux, d’un Agag outré contre la mort, qui lui vient ravir tout à coup avec la vie sa grandeur et ses plaisirs. Est-ce[198] ainsi que la mort amère vient rompre tout à coup de si doux liens ? Le cœur saigne : dans la douleur de la plaie, on sent combien ces richesses y tenaient ; et le péché que l’on commettait par un attachement si excessif, se découvre tout entier : Quantum amando deliquerint, perdendo senserunt. Par une raison contraire, un homme dont la fortune protégée du ciel ne connaît pas les disgrâces ; qui, élevé sans envie aux plus grands honneurs, heureux dans sa personne et dans sa famille, pendant qu’il voit disparaître une vie si fortunée, bénit la mort, et aspire aux biens éternels, ne fait-il pas voir qu’il n’avait pas mis son cœur dans le trésor que les voleurs peuvent enlever[199], et que, comme un autre Abraham, il ne connaît de repos que dans la cité permanente[200] ? Un fils consacré à Dieu s’acquitte courageusement de son devoir comme de toutes les autres parties de son ministère, et il va porter la triste parole à un père si tendre et si chéri : il trouve ce qu’il espérait, un chrétien préparé à tout, qui attendait ce dernier office de sa piété. L’Extrême-Onction, annoncée par la même bouche à ce philosophe chrétien, excite autant sa piété qu’avait fait le saint Viatique. Les saintes prières des agonisants réveillent sa foi : son âme s’épanche dans les célestes cantiques ; et vous diriez qu’il soit devenu un autre David, par l’application qu’il se fait à lui-même de ses divins psaumes. Jamais juste n’attendit la grâce de Dieu avec une plus ferme confiance ; jamais pécheur ne demanda un pardon plus humble, ni ne s’en crut plus indigne. Qui me donnera le burin que Job désirait, pour graver sur l’airain et sur le marbre cette parole sortie de sa bouche en ses derniers jours, que, depuis quarante-deux ans qu’il servait le roi, il avait la consolation de ne lui avoir jamais donné de conseil que selon sa conscience, et dans un si long ministère, de n’avoir jamais souffert une injustice qu’il pût empêcher ? La justice demeurer constante, et, pour ainsi dire, toujours vierge et incorruptible parmi des occasions si délicates, quelle merveille de la grâce ! Après ce témoignage de sa conscience, qu’avait-il besoin de nos éloges ? Vous étonnez-vous de sa tranquillité ? Quelle maladie ou quelle mort peut troubler celui qui porte au fond de son cœur un si grand calme ? Que vois-je durant ce temps ? des enfants percés de douleur ; car ils veulent bien que je rende ce témoignage à leur piété, et c’est la seule louange qu’ils peuvent écouter sans peine. Que vois-je encore ? une femme forte, pleine d’aumônes et de bonnes œuvres, précédée, malgré ses désirs, par celui que tant de fois elle avait cru devancer. Tantôt elle va offrir devant les autels cette plus chère et plus précieuse partie d’elle-même ; tantôt elle rentre auprès du malade, non par faiblesse, mais, dit-elle, pour apprendre à mourir, et profiter de cet exemple. L’heureux vieillard jouit jusqu’à la fin des tendresses de sa famille, où il ne voit rien de faible ; mais, pendant qu’il en goûte la reconnaissance, comme un autre Abraham, il la sacrifie, et en l’invitant à s’éloigner : Je veux, dit-il, m’arracher jusqu’aux moindres vestiges de l’humanité. Reconnaissez-vous un chrétien qui achève son sacrifice, qui fait le dernier effort, afin de rompre tous les liens de la chair et du sang, et ne tient plus à la terre ? Ainsi, parmi les souffrances et dans les approches de la mort, s’épure, comme dans un feu, l’âme chrétienne. Ainsi elle se dépouille de ce qu’il y a de terrestre et de trop sensible, même dans les affections les plus innocentes. Telles sont les grâces qu’on trouve à la mort. Mais qu’on ne s’y trompe pas, c’est quand on l’a souvent méditée, quand on s’y est longtemps préparé par de bonnes œuvres : autrement la mort porte en elle-même ou l’insensibilité, ou un secret désespoir, ou dans ses justes frayeurs l’image d’une pénitence trompeuse, et enfin un trouble fatal à la piété. Mais voici, dans la perfection de la charité, la consommation de l’œuvre de Dieu. Un peu après, parmi ses langueurs et percé de douleurs aiguës, le courageux vieillard se lève, et les bras en haut, après avoir demandé la persévérance : Je ne désire point, dit-il, la fin de mes peines, mais je désire de voir Dieu. Que vois-je ici, chrétiens ? la foi véritable, qui d’un côté ne se lasse pas de souffrir, vrai caractère d’un chrétien ; et, de l’autre, ne cherche plus qu’à se développer de ses ténèbres, et, en dissipant le nuage, se changer en pure lumière et en claire vision. O moment heureux où nous sortirons des ombres et des énigmes[201], pour voir la vérité manifeste ! Courons-y, mes frères, avec ardeur ; hâtons-nous de purifier notre cœur, afin de voir Dieu, selon la promesse de l’Évangile[202]. Là est le terme du voyage ; là se finissent les gémissements ; là s’achève le travail de la foi, quand elle va, pour ainsi dire, enfanter la vue. Heureux moment, encore une fois ! qui ne te désire pas n’est pas chrétien. Après que ce pieux désir est formé par le Saint-Esprit dans le cœur de ce vieillard plein de foi, que reste-t-il, chrétiens, sinon qu’il aille jouir de l’objet qu’il aime ? Enfin, prêt à rendre l’âme : Je rends grâces à Dieu, dit-il, de voir défaillir mon corps devant mon esprit. Touché d’un si grand bienfait, et ravi de pouvoir pousser ses reconnaissances jusqu’au dernier soupir, il commença l’hymne des divines miséricordes : Je chanterai[203], dit-il, éternellement les miséricordes du Seigneur. Il expire en disant ces mots, et il continue avec les anges le sacré cantique. Reconnaissez maintenant que sa perpétuelle modération venait d’un cœur détaché de l’amour du monde ; et réjouissez-vous en notre Seigneur de ce que, riche, il a mérité les grâces et la récompense de la pauvreté. Quand je considère attentivement dans l’Évangile la parabole ou plutôt l’histoire du mauvais riche, et que je vois de quelle sorte Jésus-Christ y parle des fortunés de la terre, il me semble d’abord qu’il ne leur laisse aucune espérance au siècle futur. Lazare, pauvre et couvert d’ulcères[204], est porté par les anges au sein d’Abraham, pendant que le riche, toujours heureux dans cette vie, est enseveli dans les enfers. Voilà un traitement bien différent que Dieu fait à l’un et à l’autre. Mais comment est-ce que le Fils de Dieu nous en explique la cause ? Le riche, dit-il[205], a reçu ses biens, et le pauvre ses maux, dans cette vie : et de là quelle conséquence ? Écoutez, riches, et tremblez : Et maintenant, poursuit-il, l’un reçoit sa consolation, et l’autre son juste supplice. Terrible distinction ! Funeste partage pour les grands du monde ! Et toutefois ouvrez les yeux : c’est le riche Abraham qui reçoit le pauvre Lazare dans son sein ; et il vous montre, ô riches du siècle, à quelle gloire vous pouvez aspirer, si, pauvres en esprit[206], et détachés de vos biens, vous vous tenez aussi prêts à les quitter qu’un voyageur empressé à déloger de la tente où il passe une courte nuit. Cette grâce, je le confesse, est rare dans le Nouveau Testament, où les afflictions et la pauvreté des enfants de Dieu doivent sans cesse représenter à toute l’Église un Jésus-Christ sur la croix ; et cependant, chrétiens, Dieu nous donne quelquefois de pareils exemples, afin que nous entendions qu’on peut mépriser les charmes de la grandeur, même présente, et que les pauvres apprennent à ne désirer pas avec tant d’ardeur ce qu’on peut quitter avec joie. Ce ministre, si fortuné et si détaché tout ensemble, leur doit inspirer ce sentiment. La mort a découvert le secret de ses affaires ; et le public, rigide censeur des hommes de cette fortune et de ce rang, n’y a rien vu que de modéré. On a vu ses biens accrus naturellement par un si long ministère et par une prévoyante économie ; et on ne fait qu’ajouter à la louange de grand magistrat et de sage ministre celle de sage et vigilant père de famille, qui n’a pas été jugée indigne des saints patriarches. Il a donc, à leur exemple, quitté sans peine ce qu’il avait acquis sans empressement : ses vrais biens ne lui sont pas ôtés, et sa justice demeure aux siècles des siècles. C’est d’elle que sont découlées tant de grâces et tant de vertus que sa dernière maladie a fait éclater. Ses aumônes[207], si bien cachées dans le sein du pauvre, ont prié pour lui, sa main droite les cachait à sa main gauche[208] ; et à la réserve de quelque ami, qui en a été le ministre ou le témoin nécessaire, ses plus intimes confidents les ont ignorées : mais le Père, qui les a vues dans le secret, lui en a rendu la récompense. Peuples, ne pleurez plus ; et vous qui, éblouis de l’éclat du monde, admirez le tranquille cours d’une si longue et si belle vie, portez plus haut vos pensées. Quoi donc ! quatre-vingt-trois ans passés au milieu des prospérités, quand il n’en faudrait retrancher ni l’enfance où l’homme ne se connaît pas, ni les maladies, où l’on ne vit point, ni tout le temps dont on a toujours tant de sujet de se repentir, paraîtront-ils quelque chose à la vue de l’Éternité, où nous avançons à si grands pas ? Après cent trente ans de vie, Jacob[209] amené au roi d’Égypte, lui raconte la courte durée de son laborieux pèlerinage, qui n’égale pas les jours de son père Isaac, ni de son aïeul Abraham. Mais les ans d’Abraham et d’Isaac, qui ont fait paraître si courts ceux de Jacob, s’évanouissent auprès de la vie de Sem, que celle d’Adam et de Noé efface. Que si le temps comparé au temps, la mesure à la mesure, et le terme au terme, se réduit à rien, que sera-ce si l’on compare le temps à l’éternité, où il n’y a ni mesure ni terme ? Comptons donc comme très court, chrétiens, ou plutôt comptons comme un pur néant, tout ce qui finit, puisque enfin, quand on aurait multiplié les années au delà de tous les nombres connus, visiblement ce ne sera rien, quand nous serons arrivés au terme fatal. Mais peut-être que, prêt à mourir, on comptera pour quelque chose cette vie de réputation, ou cette imagination de revivre dans sa famille, qu’on croira laisser solidement établie. Qui ne voit, mes frères, combien vaines, mais combien courtes et combien fragiles, sont encore ces secondes vies, que notre faiblesse nous fait inventer, pour couvrir en quelque sorte l’horreur de la mort ? Dormez votre sommeil, riches de la terre, et demeurez dans votre poussière. Ah ! si quelques générations, que dis-je ? si quelques années après votre mort, vous reveniez, hommes oubliés, au milieu du monde, vous vous hâteriez de rentrer dans vos tombeaux, pour ne voir pas votre nom terni, votre mémoire abolie, et votre prévoyance trompée dans vos amis, dans vos créatures, et plus encore dans vos héritiers et dans vos enfants. Est-ce là le fruit du travail dont vous vous êtes consumés sous le soleil, vous amassant un trésor de haine et de colère éternelle au juste jugement de Dieu ? Surtout, mortels, désabusez-vous de la pensée dont vous vous flattez, qu’après une longue vie la mort vous sera plus douce et plus facile. Ce ne sont pas les années, c’est une longue préparation qui vous donnera de l’assurance. Autrement un philosophe vous dira en vain que vous devez être rassasiés d’années et de jours, et que vous avez assez vu les saisons se renouveler, et le monde rouler autour de vous, ou plutôt que vous vous êtes assez vu rouler vous-même et passer avec le monde. La dernière heure n’en sera pas moins insupportable, et l’habitude de vivre ne fera qu’en accroître le désir. C’est de saintes méditations, c’est de bonnes œuvres, c’est ces véritables richesses, que vous enverrez devant vous au siècle futur, qui vous inspireront de la force ; et c’est par ce moyen que vous affermirez votre courage. Le vertueux Michel le Tellier vous en a donné l’exemple : la sagesse, la fidélité, la justice, la modestie, la prévoyance, la piété, toute la troupe sacrée des vertus, qui veillaient pour ainsi dire, autour de lui, en ont banni les frayeurs, et ont fait du jour de sa mort, le plus beau, le plus triomphant, le plus heureux jour de sa vie.
[195] Luc. VI, 24.
[196] Jac. V, 1.
[197] August., de Civit. Dei, lib. I, c. 10, n. 2.
[198] 1 Reg. XV, 32.
[199] Matt. VI, 19, 20, 21.
[200] Heb. XI, 10.
[201] 1 Cor. XIII, 12.
[202] Matt. V, 8.
[203] Ps. LXXXVIII.
[204] Luc. XVI, 22.
[205] Ibid. 25.
[206] Matt. V, 3.
[207] Eccles. XXIX, 15.
[208] Matt. VI, 3, 4.
[209] Gen. XLVII, 91.