«(Lettre trouvée dans un coffret, un jour qu’elle me fit longtemps attendre en son cabinet pendant qu’elle essayait de renvoyer une amie importune qui n’entendait pas le français sous-entendu dans le jeu de la physionomie et dans l’accent des paroles. J’attrapai un rhume, mais j’eus cette lettre.)»
Cette note pleine de fatuité se trouvait sur un papier que les clercs de notaire jugèrent sans importance lors de l’inventaire de feu M. Ferdinand de Bourgarel, que la politique, les arts, les amours ont eu la douleur de pleurer récemment, et en qui la grande maison des Borgarelli de Provence a fini, car Bourgarel est, comme on sait, la corruption de Borgarelli, comme les Girardin français celle des Ghérardini de Florence.
Un lecteur intelligent reconnaîtra sans peine à quelle époque de la vie d’Adolphe et de Caroline se rapporte cette lettre.
«Ma chère amie,
»Je croyais me trouver heureuse en épousant un artiste aussi supérieur par ses talents que par ses moyens personnels, également grand et comme caractère et comme esprit, plein de connaissances, en voie de s’élever par la route publique sans être obligé d’aller dans les chemins tortueux de l’intrigue; enfin, tu connais Adolphe, tu l’as apprécié: je suis aimée, il est père, j’idolâtre nos enfants. Adolphe est excellent pour moi, je l’aime et je l’admire; mais, ma chère, dans ce complet bonheur, il se trouve une épine. Les roses sur lesquelles je suis couchée ont plus d’un pli. Dans le cœur des femmes, les plis deviennent promptement des blessures. Ces blessures saignent bientôt, le mal augmente, on souffre, la souffrance éveille des pensées, les pensées s’étalent et se changent en sentiment. Ah! ma chère, tu le sauras, et c’est cruel à se dire, mais nous vivons autant par la vanité que par l’amour. Pour ne vivre que d’amour, il ne faudrait pas habiter Paris. Que nous importerait de n’avoir qu’une robe de percale blanche, si l’homme que nous aimons ne voyait pas d’autres femmes mises autrement, plus élégamment que nous, et inspirant des idées par leurs manières, par un ensemble de petites choses qui font de grandes passions? La vanité, ma chère, est chez nous cousine-germaine de la jalousie, de cette belle et noble jalousie qui consiste à ne pas laisser envahir son empire, à être seule dans une âme, à passer notre vie tout heureuse dans un cœur. Eh bien! ma vanité de femme souffre. Quelque petites que soient ces misères, j’ai malheureusement appris qu’il n’y a pas de petites misères en ménage. Oui, tout s’y agrandit par le contact incessant des sensations, des désirs, des idées. Voilà le secret de cette tristesse où tu m’as surprise, et que je ne voulais pas expliquer. Ce point est un de ceux où la parole va trop loin, et où l’écriture retient du moins la pensée en la fixant. Il y a des effets de perspective morale si différents entre ce qui se dit et ce qui s’écrit! Tout est si solennel et si grave sur le papier! On ne commet plus aucune imprudence. N’est-ce pas là ce qui fait un trésor d’une lettre où l’on s’abandonne à ses sentiments? Tu m’aurais crue malheureuse, je ne suis que blessée. Tu m’as trouvée seule, au coin de mon feu, sans Adolphe. Je venais de coucher mes enfants, ils dormaient. Adolphe, pour la dixième fois, était invité dans le monde où je ne vais pas, où l’on veut Adolphe sans sa femme. Il est des salons où il va sans moi, comme il est une foule de plaisirs auxquels on le convie sans moi. S’il se nommait monsieur de Navarreins et que je fusse une d’Espard, jamais le monde ne penserait à nous séparer, on nous voudrait toujours ensemble. Ses habitudes sont prises, il ne s’aperçoit pas de cette humiliation qui oppresse le cœur. D’ailleurs, s’il soupçonnait cette petite souffrance que j’ai honte de ressentir, il laisserait là le monde, il deviendrait plus impertinent que ne le sont envers moi ceux ou celles qui me séparent de lui. Mais il entraverait sa marche, il se ferait des ennemis, il se créerait des obstacles en m’imposant à des salons qui me feraient alors directement mille maux. Je préfère donc mes souffrances à ce qui nous adviendrait dans le cas contraire. Adolphe arrivera! il porte mes vengeances dans sa belle tête d’homme de génie. Un jour le monde me payera l’arriéré de tant d’injures. Mais quand? Peut-être aurais-je quarante-cinq ans. Ma belle jeunesse se sera passée au coin de mon feu, avec cette pensée: Adolphe rit, il s’amuse, il voit de belles femmes, il cherche à leur plaire, et tous ces plaisirs ne viennent pas de moi.
»Peut-être à ce métier finira-t-il par se détacher de moi!
»Personne ne souffre d’ailleurs impunément le mépris, et je me sens méprisée, quoique jeune, belle et vertueuse. D’ailleurs, puis-je empêcher ma pensée de courir? Puis-je réprimer mes rages en sachant Adolphe à dîner en ville sans moi? je ne jouis pas de ses triomphes, je n’entends pas ses mots spirituels ou profonds, dits pour d’autres! Je ne saurais me contenter des réunions bourgeoises d’où il m’a tirée en me trouvant distinguée, riche, jeune, belle et spirituelle. C’est là un malheur, il est irréparable.
»Enfin, il suffit que, par une cause quelconque, je ne puis entrer dans un salon, pour désirer y aller. Rien n’est plus conforme aux habitudes du cœur humain. Les anciens avaient bien raison avec leurs gynécées. La collision des amours-propres de femmes qu’a produite leur réunion, qui ne date pas plus de quatre siècles, a coûté bien des chagrins à notre temps et coûté de bien sanglants débats aux sociétés.
»Enfin, ma chère, Adolphe est bien fêté quand il revient chez lui; mais aucune nature n’est assez forte pour attendre avec la même ardeur toutes les fois. Quel lendemain que celui de la soirée où il sera moins bien reçu!
»Vois-tu ce qu’il y a dans le pli dont je te parlais? Un pli du cœur est un abîme comme un pli de terrain dans les Alpes: à distance, on ne s’en figurerait jamais la profondeur ni l’étendue. Il en est ainsi entre deux êtres, quelle que soit leur amitié. On ne soupçonne jamais la gravité du mal chez son amie. Ceci semble peu de chose, et néanmoins la vie en est atteinte dans toute sa profondeur et sur toute sa longueur. Je me suis raisonnée; mais plus je me faisais de raisonnements, plus je me prouvais à moi-même l’étendue de cette petite douleur. Je me laisse donc aller au courant de la souffrance.
»Deux voix se disputent le terrain, quand, par un hasard encore rare heureusement, je suis seule dans mon fauteuil, attendant Adolphe. L’une, je le gagerais, sort du Faust d’Eugène Delacroix, que j’ai sur ma table. Méphistophélès parle, le terrible valet qui dirige si bien les épées, il a quitté la gravure et se pose diaboliquement devant moi, riant par la fente que ce grand peintre lui a mise sous le nez, et me regardant de cet œil d’où tombent des rubis, des diamants, des carrosses, des métaux, des toilettes, des soieries cramoisies et mille délices qui brûlent. —N’es-tu pas faite pour le monde? Tu vaux la plus belle des plus belles duchesses; ta voix est celle d’une sirène, tes mains commandent le respect et l’amour! Oh! comme ton bras chargé de bracelets se déploierait bien sur le velours de ta robe! Tes cheveux sont des chaînes qui enlaceraient tous les hommes; et tu pourrais mettre tous ces triomphes aux pieds d’Adolphe, lui montrer ta puissance et n’en jamais user! Il aurait des craintes là où il vit dans une certitude insultante. Allons! viens! avale quelques bouffées de mépris, tu respireras des nuages d’encens. Ose régner! N’es-tu pas vulgaire au coin de ton feu? Tôt ou tard la jolie épouse, la femme aimée mourra, si tu continues ainsi, dans sa robe de chambre. Viens, et tu perpétueras ton empire par l’emploi de la coquetterie! Montre-toi dans les salons, et ton joli pied marchera sur l’amour de tes rivales.
»L’autre Voix sort de mon chambranle de marbre blanc, qui s’agite comme une robe. Je crois voir une vierge divine couronnée de roses blanches, une palme verte à la main. Deux yeux bleus me sourient. Cette vertu si simple me dit: —Reste! sois toujours bonne, rends cet homme heureux, c’est là toute ta mission. La douceur des anges triomphe de toute douleur. La foi dans soi-même a fait recueillir aux martyrs du miel sur les brasiers de leurs supplices. Souffre un moment; tu seras heureuse.
»Quelquefois, Adolphe revient en cet instant, et je suis heureuse. Mais, ma chère, je n’ai pas autant de patience que d’amour; il me prend des envies de mettre en pièces les femmes qui peuvent aller partout, et dont la présence est désirée autant par les hommes que par les femmes. Quelle profondeur dans ce vers de Molière:
Le monde, chère Agnès, est une étrange chose!
Tu ne connais pas cette petite misère, heureuse Mathilde; tu es une femme bien née! Tu peux beaucoup pour moi. Songes-y! Je puis t’écrire là ce que je n’osais te dire. Tes visites me font grand bien, viens souvent voir ta pauvre
»CAROLINE.»
—Eh bien! dis-je au clerc, savez-vous ce qu’a été cette lettre pour feu Bourgarel?
—Non.
—Une lettre de change.
Ni le clerc, ni le patron n’ont compris. Comprenez-vous, vous!
Oui, ma chère, il vous arrivera, dans l’état de mariage, des choses dont vous vous doutez très-peu; mais il vous en arrivera d’autres dont vous vous doutez encore moins. Ainsi...
L’auteur (peut-on dire ingénieux?) qui castigat ridendo mores, et qui a entrepris Les Petites Misères de la Vie conjugale, n’a pas besoin de faire observer qu’ici, par prudence, il a laissé parler une femme comme il faut, et qu’il n’accepte pas la responsabilité de la rédaction, tout en professant la plus sincère admiration pour la charmante personne à laquelle il doit la connaissance de cette petite misère. —Ainsi... dit-elle.
Cependant, il éprouve la nécessité d’avouer que cette personne n’est ni madame Foullepointe, ni madame de Fischtaminel, ni madame Deschars.
Madame Deschars est trop collet-monté, madame Foullepointe est trop absolue dans son ménage, elle sait cela d’ailleurs, que ne sait-elle pas? elle est aimable, elle voit la bonne compagnie, elle tient à ce qu’il y a de mieux; on lui passe la vivacité de ses traits d’esprit, comme, sous Louis XIV, on passait à madame Cornuel ses mots. On lui passe bien des choses: il y a des femmes qui sont les enfants gâtés de l’opinion.
Quant à madame de Fischtaminel, qui d’ailleurs est en cause, comme on va le voir, incapable de se livrer à la moindre récrimination, elle récrimine en faits, elle s’abstient de paroles.
Nous laissons à chacun la liberté de penser que cette interlocutrice est Caroline, non pas la niaise Caroline des premières années, mais Caroline devenue femme de trente ans.
—Ainsi vous aurez, s’il plaît à Dieu, des enfants...
—Madame, lui dis-je, ne mettons point Dieu dans ceci, à moins que ce ne soit une allusion...
—Vous êtes un impertinent, me dit-elle, on n’interrompt point une femme...
—Quand elle s’occupe d’enfants, je le sais; mais il ne faut pas, madame, abuser de l’innocence des jeunes personnes. Mademoiselle va se marier, et, si elle comptait sur cette intervention de l’Être-Suprême, elle serait induite dans une profonde erreur. Nous ne devons pas tromper la jeunesse. Mademoiselle a passé l’âge où l’on dit aux jeunes personnes que le petit frère a été trouvé sous un chou.
—Vous voulez me faire dire des sottises, reprit-elle en souriant et montrant les plus belles dents du monde, je ne suis pas assez forte pour lutter contre vous, je vous prie de me laisser continuer avec Joséphine. Que te disais-je?
—Que si je me marie, j’aurai des enfants, dit la jeune personne.
—Eh bien! je ne veux pas te peindre les choses en noir, mais il est extrêmement probable que chaque enfant te coûtera une dent. A chaque enfant, j’ai perdu une dent.
—Heureusement, lui dis-je, que chez vous cette misère a été plus que petite, elle a été minime (les dents perdues étaient de côté). Mais remarquez, mademoiselle, que cette petite misère n’a pas un caractère normal. La misère dépend de l’état de situation de la dent. Si votre enfant détermine la chute d’une dent, d’une dent cariée, vous avez le bonheur d’avoir un enfant de plus et une mauvaise dent de moins. Ne confondons pas les bonheurs avec les misères. Ah! si vous perdiez une de vos belles palettes... Encore y a-t-il plus d’une femme qui échangerait la plus magnifique incisive contre un bon gros garçon?
—Eh bien! reprit-elle en s’animant, au risque de te faire perdre tes illusions, pauvre enfant, je vais t’expliquer une petite misère, une grande! Oh! c’est atroce! Je ne sortirai pas des chiffons auxquels monsieur nous renvoie...
Je proteste par un geste.
—J’étais mariée depuis environ deux ans, dit-elle en continuant, et j’aimais mon mari; je suis revenue de mon erreur, je me suis conduite autrement pour son bonheur et pour le mien; je puis me vanter d’avoir un des plus heureux ménages de Paris. Enfin, ma chère, j’aimais le monstre, je ne voyais que lui dans le monde. Déjà, plusieurs fois, mon mari m’avait dit: —Ma petite, les jeunes personnes ne savent pas très-bien se mettre, ta mère aimait à te fagoter, elle avait ses raisons. Si tu veux me croire, prends modèle sur madame de Fischtaminel, elle a bon goût. Moi, bonne bête du bon Dieu, je n’y entendais point malice. Un jour, en revenant d’une soirée, il me dit: —As-tu vu comme madame de Fischtaminel était mise? —Oui, pas mal. En moi-même, je me dis: Il me parle toujours de madame de Fischtaminel, il faut que je me mette absolument comme elle. J’avais bien remarqué l’étoffe, la façon de la robe et l’ajustement des moindres accessoires. Me voilà tout heureuse, trottant, allant, mettant tout en mouvement pour me procurer les mêmes étoffes. Je fais venir la même couturière. —Vous habillez madame de Fischtaminel? lui dis-je. —Oui, madame. —Eh bien! je vous prends pour ma couturière, mais à une condition: vous voyez que j’ai fini par trouver l’étoffe de sa robe, je veux que vous me fassiez la mienne absolument pareille à la sienne. J’avoue que je ne fis pas attention tout d’abord au sourire assez fin de la couturière, je le vis cependant, et plus tard, je me l’expliquai. Pareille, lui dis-je; mais à s’y méprendre!
—Oh! dit l’interlocutrice en s’interrompant et me regardant, vous nous apprenez à être comme des araignées au centre de leur toile, à tout voir sans avoir l’air d’avoir vu, à chercher l’esprit de toute chose, à étudier les mots, les gestes, les regards! Vous dites: Les femmes sont bien fines! Dites donc: Les hommes sont bien faux!
—Ce qu’il m’a fallu de soins, de pas et de démarches pour arriver à être le sosie de madame de Fischtaminel!... —Enfin, c’est nos batailles à nous, ma petite, dit-elle en continuant et revenant à mademoiselle Joséphine. Je ne trouvais pas un certain petit châle de cou, brodé: une merveille! enfin, je finis par découvrir qu’il a été fait exprès. Je déniche l’ouvrière, je lui demande un châle pareil à celui de madame de Fischtaminel. Une bagatelle! cent cinquante francs. Il avait été commandé par un monsieur qui l’avait offert à madame de Fischtaminel. Mes économies y passent. Nous sommes toutes, nous autres Parisiennes, extrêmement tenues en bride à l’article toilette. Il n’est pas un homme de cent mille livres de rente à qui le whist ne coûte dix mille francs par hiver, qui ne trouve sa femme dépensière et ne redoute ses chiffons! Mes économies, soit! me disais-je. J’avais une petite fierté de femme qui aime: je ne voulais pas lui parler de cette toilette, je voulais lui en faire une surprise, bécasse que j’étais! Oh! comme vous nous enlevez notre sainte niaiserie!...
Ceci fut encore dit pour moi qui n’avais rien enlevé à cette dame, ni dent, ni quoi que ce soit des choses nommées et innomées qu’on peut enlever à une femme.
—Ah! il faut te dire, ma chère, qu’il me menait chez madame de Fischtaminel, où je dînais même assez souvent. J’entendais cette femme disant: —Mais elle est bien, votre femme! Elle avait avec moi un petit ton de protection que je souffrais; mon mari me souhaitait d’avoir l’esprit de cette femme et sa prépondérance dans le monde. Enfin ce phénix des femmes était mon modèle, je l’étudiais, je me donnais un mal horrible à n’être pas moi-même... Oh! mais c’est un poëme qui ne peut être compris que par nous autres femmes! Enfin, le jour de mon triomphe arrive. Vraiment le cœur me battait de joie, j’étais comme un enfant! tout ce qu’on est à vingt-deux ans. Mon mari m’allait venir prendre pour une promenade aux Tuileries; il entre, je le regarde toute joyeuse, il ne remarque rien... Eh bien! je puis l’avouer aujourd’hui, ce fut un de ses affreux désastres... Non, je n’en dirai rien, monsieur que voici se moquerait.
Je protestai par un autre geste.
Ce fut, dit-elle en continuant (une femme ne renonce jamais à ne pas tout dire), de voir s’écrouler un édifice bâti par une fée. Pas la moindre surprise. Nous montons en voiture. Adolphe me voit triste, il me demande ce que j’ai; je lui réponds comme nous répondons quand nous avons le cœur serré par ces petites misères: —Rien! Et il prend son lorgnon, et il lorgne les passants le long des Champs-Élysées, nous devions faire un tour de Champs-Élysées avant de nous promener aux Tuileries. Enfin, l’impatience me prend, j’avais un petit mouvement de fièvre, et quand je rentre, je me compose pour sourire. —Tu ne m’as rien dit de ma toilette? —Tiens, c’est vrai, tu as une robe à peu près pareille à celle de madame de Fischtaminel. Il tourne sur ses talons et s’en va. Le lendemain je boudais un peu, vous le pensez bien. Arrive, au moment où nous avions fini de déjeuner dans ma chambre au coin de mon feu, je m’en souviendrai toujours, arrive l’ouvrière qui venait chercher le prix du petit châle de cou, je la payai; elle salue mon mari comme si elle le connaissait. Je cours après elle sous prétexte de lui faire acquitter sa note, et je lui dis: —Vous lui avez fait payer moins cher le châle de madame de Fischtaminel. —Je vous jure, madame, que c’est le même prix, monsieur n’a pas marchandé. Je suis revenue dans ma chambre, et j’ai trouvé mon mari sot comme...
Elle s’arrêta, reprit: —Comme un meunier qu’on vient de faire évêque. —Je comprends, mon ami, que je ne serai jamais qu’à peu près pareille à madame de Fischtaminel. —Je vois ce que tu veux me dire à propos de ce châle! Eh bien, oui, je le lui ai offert pour le jour de sa fête. Que veux-tu? nous avons été très-amis autrefois... —Ah! vous avez été jadis encore plus liés qu’aujourd’hui? Sans répondre à cela, il me dit: —Mais c’est purement moral. Il prit son chapeau, s’en alla, et me laissa seule sur cette belle déclaration des droits de l’homme. Il ne revint pas pour dîner, et rentra fort tard. Je vous le jure, je restai dans ma chambre à pleurer comme une Madeleine, au coin de mon feu. Je vous permets de vous moquer de moi, dit-elle en me regardant, mais je pleurai sur mes illusions de jeune mariée, je pleurai de dépit d’avoir été prise pour une dupe. Je me rappelai le sourire de la couturière! Ah! ce sourire me remit en mémoire les sourires de bien des femmes qui riaient de me voir petite fille chez madame de Fischtaminel; je pleurai sincèrement. Jusque-là je pouvais croire à bien des choses qui n’existaient plus chez mon mari, mais que les jeunes femmes s’obstinent à supposer. Combien de grandes misères dans cette petite misère! Vous êtes de grossiers personnages! Il n’y a pas une femme qui ne pousse la délicatesse jusqu’à broder des plus jolis mensonges le voile avec lequel elle vous couvre son passé, tandis que vous autres... Mais je me suis vengée.
—Madame, lui dis-je, vous allez trop instruire mademoiselle.
—C’est vrai, dit-elle, je vous dirai la fin dans un autre moment.
—Ainsi, mademoiselle, vous le voyez, dis-je, vous croyez acheter un châle, et vous vous trouvez une petite misère sur le cou; si vous vous le faites donner...
—C’en est une grande, dit la femme comme il faut. Restons-en là.
La morale de cette fable est qu’il faut porter son châle sans y trop réfléchir. Les anciens prophètes appelaient déjà ce monde une vallée de misère. Or, dans ce temps, les Orientaux avaient, avec la permission des autorités constituées, de jolies esclaves, outre leurs femmes! Comment appellerons-nous la vallée de la Seine entre le Calvaire et Charenton, où la loi ne permet qu’une seule femme légitime!
Vous comprenez que je me mis à mâchonner le bout de ma canne, à consulter la corniche, à regarder le feu, à examiner le pied de Caroline, et je tins bon jusqu’à ce que la demoiselle à marier fût partie.
—Vous m’excuserez, lui dis-je, je suis resté chez vous, malgré vous peut-être; mais votre vengeance perdrait à être dite plus tard, et si elle a constitué pour votre mari quelque petite misère, il y a pour moi le plus grand intérêt à la connaître, et vous saurez pourquoi...
—Ah! dit-elle, ce mot: c’est purement moral, donné comme excuse, m’avait choquée au dernier point. Belle consolation de savoir que j’étais dans son ménage un meuble, une chose; que je trônais entre les ustensiles de cuisine, de toilette et les ordonnances de médecin; que l’amour conjugal était assimilé aux pilules digestives, au sirop de mou de veau, à la moutarde blanche; que madame de Fischtaminel avait à elle l’âme de mon mari, ses admirations, et charmait son esprit, tandis que j’étais une sorte de nécessité purement physique! Que pensez-vous d’une femme ravalée jusqu’à devenir quelque chose comme la soupe et le bouilli, sans persil, bien entendu? Oh! dans cette soirée, je fis une catilinaire...
—Dites une philippique.
—Je dirai tout ce que voudrez, car j’étais furieuse, et je ne sais plus tout ce que j’ai crié dans le désert de ma chambre à coucher. Croyez-vous que cette opinion que les maris ont de leur femme, que le rôle qu’ils nous donnent, ne soient pas pour nous une étrange misère? Nos petites misères, à nous, sont toujours grosses d’une grande misère. Enfin il fallait une leçon à mon Adolphe. Vous connaissez le vicomte de Lustrac, un amateur effréné de femmes, de musique, un gourmet, un de ces ex-beaux de l’empire qui vivent sur leurs succès printaniers, et qui se cultivent eux-mêmes avec des soins excessifs, pour obtenir des regains.
—Oui, lui dis-je, un de ces gens pincés, corsés, busqués à soixante ans, qui abusent de la finesse de leur taille, et sont capables d’en remontrer aux jeunes dandies.
—Monsieur de Lustrac, reprit-elle, est égoïste comme un roi; mais galant, prétentieux, malgré sa perruque noire comme du jais.
—Il se teint aussi les favoris.
—Il va le soir dans dix salons; il papillonne.
—Il donne d’excellents dîners, des concerts, et protége des cantatrices encore neuves...
—Il prend le mouvement pour la joie.
—Oui, mais il s’enfuit à tire-d’aile dès que le chagrin point quelque part. Vous êtes en deuil, il vous fuit. Vous accouchez, il attend les relevailles pour venir vous voir: il est d’une franchise mondaine, d’une intrépidité sociale qui méritent l’admiration.
—Mais n’y a-t-il pas du courage à être ce qu’on est? lui demandai-je.
—Eh bien! reprit-elle après avoir échangé nos observations, ce jeune vieillard, cet Amadis-Omnibus, que nous avons nommé entre nous le chevalier Petit-Bon-Homme-vit-encore, devint l’objet de mes admirations.
—Il y avait de quoi! un homme capable de faire à lui tout seul sa figure et ses succès!
—Je lui fis quelques-unes de ces avances qui ne compromettent jamais une femme; je lui parlai du bon goût de ses derniers gilets, de ses cannes, et il me trouva de la dernière amabilité. Moi, je trouvai mon chevalier de la dernière jeunesse; il vint me voir; je minaudai, je feignis d’être malheureuse en ménage, d’avoir des chagrins. Vous savez ce que veut dire une femme en parlant de ses chagrins, en se prétendant peu comprise. Ce vieux singe me répondit beaucoup mieux qu’un jeune homme, j’eus mille peines à ne pas rire en l’écoutant. «Ah! voilà les maris, ils ont la plus mauvaise politique, ils respectent leur femme, et toute femme est, tôt ou tard, furieuse de se voir respectée, et sent l’éducation secrète à laquelle elle a droit. Vous ne devez pas vivre, une fois mariée, comme une petite pensionnaire, etc.» Il se tortillait, il se penchait, il était horrible; il avait l’air d’une figure de bois de Nuremberg, il avançait le menton, il avançait sa chaise, il avançait la main... Enfin, après bien des marches, des contre-marches, des déclarations angéliques...
—Bah!
—Oui, Petit-Bon-Homme-vit-encore avait abandonné le classique de sa jeunesse pour le romantisme à la mode; il parlait d’âme, d’ange, d’adoration, de soumission, il devenait d’un éthéré bleu-foncé. Il me conduisait à l’Opéra et me mettait en voiture. Ce vieux jeune homme allait là où j’allais, il redoublait de gilets, il se serrait le ventre, il mettait son cheval au grand galop pour rejoindre et accompagner ma voiture au bois; il me compromettait avec une grâce de lycéen, il passait pour fou de moi; je me posais en cruelle, mais j’acceptais son bras et ses bouquets. On causait de nous. J’étais enchantée! J’arrivai bientôt à me faire surprendre par mon mari, le vicomte sur mon canapé, dans mon boudoir, me tenant les mains et moi l’écoutant avec une sorte de ravissement extérieur. C’est inouï ce que l’envie de nous venger nous fait dévorer! Je parus contrariée de voir entrer mon mari, qui, le vicomte parti, me fit une scène: —Je vous assure, Monsieur, lui dis-je après avoir écouté ses reproches, que c’est purement moral. Mon mari comprit, et n’alla plus chez madame de Fischtaminel. Moi, je ne reçus plus monsieur de Lustrac.
—Mais, lui dis-je, Lustrac que vous prenez, comme beaucoup de personnes, pour un célibataire, est veuf et sans enfants.
—Bah!
—Aucun homme n’a plus profondément enterré sa femme; Dieu ne la retrouvera pas au jugement dernier. Il s’est marié avant la révolution, et votre purement moral me rappelle un mot de lui que je ne puis me dispenser de vous répéter. Napoléon nomma Lustrac à des fonctions importantes, dans un pays conquis: madame de Lustrac, abandonnée pour l’administration, prit, quoique ce fut purement moral, pour ses affaires particulières, un secrétaire intime; mais elle eut le tort de le choisir sans en prévenir son mari. Lustrac rencontra ce secrétaire à une heure excessivement matinale et fort ému, car il s’agissait d’une discussion assez vive, dans la chambre de sa femme. La ville ne demandait qu’à rire de son gouverneur, et cette aventure fit un tel tapage que Lustrac demanda lui-même son rappel à l’Empereur. Napoléon tenait à la moralité de ses représentants, et la sottise selon lui devait déconsidérer un homme. Vous savez que l’Empereur, entre toutes ses passions malheureuses, a eu celle de vouloir moraliser sa cour et son gouvernement. La demande de Lustrac fut donc admise, mais sans compensation. Quand il vint à Paris, il y reparut dans son hôtel, avec sa femme; il la conduisit dans le monde, ce qui, certes, est conforme aux coutumes aristocratiques les plus élevées; mais il y a toujours des curieux. On demanda raison de cette chevaleresque protection. —Vous êtes donc remis, vous et madame de Lustrac, lui dit-on au foyer du théâtre de l’Impératrice, vous lui avez tout pardonné. Vous avez bien fait. —Oh! dit-il d’un air satisfait, j’ai acquis la certitude... —Ah! bien, de son innocence, vous êtes dans les règles. —Non, je suis sûr que c’était purement physique.
Caroline sourit.
—L’opinion de votre adorateur réduit cette grande misère à n’en être, en ce cas, comme dans le vôtre, qu’une très-petite.
—Une petite misère! s’écria-t-elle, et pour quoi prenez-vous les ennuis de coqueter avec un monsieur de Lustrac, de qui je me suis fait un ennemi! Allez! les femmes payent souvent bien cher les bouquets qu’on leur donne et les attentions qu’on leur prodigue. Monsieur de Lustrac a dit de moi à monsieur de Bourgarel[6]: —Je ne te conseille pas de faire la cour à cette femme-là, elle est trop chère...
[6] Le même Ferdinand de Bourgarel, que la politique, les arts et les amours ont eu la douleur de pleurer récemment, selon le discours prononcé sur sa tombe par Adolphe.
Paris, 183...
«Vous me demandez, ma chère maman, si je suis heureuse avec mon mari. Assurément monsieur de Fischtaminel n’était pas l’être de mes rêves. Je me suis soumise à votre volonté, vous le savez. La fortune, cette raison suprême, parlait d’ailleurs assez haut. Ne pas déroger, épouser monsieur le comte de Fischtaminel doué de trente mille francs de rente, et rester à Paris, vous aviez bien des forces contre votre pauvre fille. Monsieur de Fischtaminel, enfin, est un joli homme pour un homme de trente-six ans; il est décoré par Napoléon sur le champ de bataille, il est ancien colonel, et sans la Restauration, qui l’a mis en demi-solde, il serait général: voilà des circonstances atténuantes.
»Beaucoup de femmes trouvent que j’ai fait un bon mariage, et je dois convenir que toutes les apparences du bonheur y sont... pour la société. Mais avouez que, si vous aviez su le retour de mon oncle Cyrus et ses intentions de me laisser sa fortune, vous m’auriez donné le droit de choisir.
»Je n’ai rien à dire contre monsieur de Fischtaminel: il n’est pas joueur, les femmes lui sont indifférentes, il n’aime point le vin, il n’a pas de fantaisies ruineuses; il possède, comme vous le disiez, toutes les qualités négatives qui font les maris passables; mais qu’a-t-il? Eh bien, chère maman, il est inoccupé. Nous sommes ensemble pendant toute la sainte journée!... Croiriez-vous que c’est pendant la nuit, quand nous sommes le plus réunis, que je puis être le moins avec lui. Je n’ai que son sommeil pour asile, ma liberté commence quand il dort. Non, cette obsession me causera quelque maladie. Je ne suis jamais seule. Si monsieur de Fischtaminel était jaloux, il y aurait de la ressource. Ce serait alors une lutte, une petite comédie; mais comment l’aconit de la jalousie aurait-il poussé dans son âme? il ne m’a pas quittée depuis notre mariage. Il n’éprouve aucune honte à s’étaler sur un divan et il y reste des heures entières.
»Deux forçats rivés à la même chaîne ne s’ennuient pas; ils ont à méditer leur évasion; mais nous n’avons aucun sujet de conversation, nous nous sommes tout dit. Enfin il en était, il y a quelque temps, réduit à parler politique. La politique est épuisée, Napoléon étant, pour mon malheur, décédé, comme on sait, à Sainte-Hélène.
»Monsieur de Fischtaminel a la lecture en horreur. S’il me voit lisant, il arrive et me demande dix fois dans une demi-heure: —Nina, ma belle, as-tu fini?
»J’ai voulu persuader à cet innocent persécuteur de monter à cheval tous les jours, et j’ai fait intervenir la suprême considération pour les hommes de quarante ans, sa santé! Mais il m’a dit qu’après avoir été pendant douze ans à cheval, il éprouvait le besoin du repos.
»Mon mari, ma chère mère, est un homme qui vous absorbe, il consomme le fluide vital de son voisin, il a l’ennui gourmand; il aime à être amusé par ceux qui viennent nous voir, et après cinq ans de mariage nous n’avons plus personne: il ne vient ici que des gens dont les intentions sont évidemment contraires à son honneur, et qui tentent, sans succès, de l’amuser, afin de conquérir le droit d’ennuyer sa femme.
»Monsieur de Fischtaminel, ma chère maman, ouvre cinq ou six fois par heure la porte de ma chambre, ou de la pièce où je me réfugie, et il vient à moi d’un air effaré, me demandant: —Eh bien! que fais-tu donc, ma belle? (le mot de l’Empire) sans s’apercevoir de la répétition de cette question, qui pour moi devient comme la pinte que versait autrefois le bourreau dans la torture de l’eau.
»Autre supplice! Nous ne pouvons plus nous promener. La promenade sans conversation, sans intérêt, est impossible. Mon mari se promène avec moi pour se promener, comme s’il était seul. On a la fatigue sans avoir le plaisir.
»De notre lever à notre déjeuner, l’intervalle est rempli par ma toilette, par les soins du ménage, je puis encore supporter cette portion de la journée; mais du déjeuner au dîner, c’est une lande à labourer, un désert à traverser. L’inoccupation de mon mari ne me laisse pas un instant de repos, il m’assomme de son inutilité, son inoccupation me brise. Ses deux yeux ouverts à toute heure sur les miens me forcent à tenir mes yeux baissés. Enfin ses monotones interrogations:
»—Quelle heure est-il, ma belle? —Que fais-tu donc là? —A quoi penses-tu? —Que comptes-tu faire? —Où irons-nous ce soir? —Quoi de nouveau? —Oh! quel temps! —Je ne vais pas bien, etc., etc. Toutes ces variations, de la même chose (le point d’interrogation), qui composent le répertoire Fischtaminel, me rendront folle.
»Ajoutez à ces flèches de plomb incessamment décochées un dernier trait qui vous peindra mon bonheur, et vous comprendrez ma vie.
»Monsieur de Fischtaminel, parti sous-lieutenant en 1809, dix-huit ans, n’a d’autre éducation que celle due à la discipline, à l’honneur du noble et du militaire; s’il a du tact, le sentiment du probe, de la subordination, il est d’une ignorance crasse, il ne sait absolument rien, et il a horreur d’apprendre quoi que ce soit. Oh! ma chère maman, quel concierge accompli ce colonel aurait fait s’il eût été dans l’indigence! je ne lui sais aucun gré de sa bravoure, il ne se battait pas contre les Russes, ni contre les Autrichiens, ni contre les Prussiens: il se battait contre l’ennui. En se précipitant sur l’ennemi, le capitaine Fischtaminel éprouvait le besoin de se fuir lui-même. Il s’est marié par désœuvrement.
»Autre petit inconvénient: monsieur tracasse tellement les domestiques, que nous en changeons tous les six mois.
»J’ai tant envie, chère maman, d’être une honnête femme, que je vais essayer de voyager six mois par année. Pendant l’hiver, j’irai tous les soirs aux Italiens, à l’Opéra, dans le monde; mais notre fortune est-elle assez considérable pour fournir à de telles dépenses? Mon oncle de Cyrus devrait venir à Paris, j’en aurais soin comme d’une succession.
»Si vous trouvez un remède à mes maux, indiquez-le à votre fille, qui vous aime autant qu’elle est malheureuse, et qui aurait bien voulu se nommer autrement que
»NINA FISCHTAMINEL.»
Outre la nécessité de peindre cette petite misère qui ne pouvait être bien peinte que de la main d’une femme, et quelle femme! il était nécessaire de vous faire connaître la femme que vous n’avez encore vue que de profil dans la première partie de ce livre, la reine de la société particulière où vit Caroline, la femme enviée, la femme habile qui, de bonne heure, a su concilier ce qu’elle doit au monde avec les exigences du cœur. Cette lettre est son absolution.
Les femmes sont, —ou chastes, —ou vaniteuses, —ou simplement orgueilleuses. —Toutes peuvent donc être atteintes par la petite misère que voici:
Certains maris sont si ravis d’avoir une femme à eux, chance uniquement due à la légalité, qu’ils craignent une erreur chez le public, et ils se hâtent de marquer leur épouse, comme les marchands de bois marquent les bûches au flottage, ou les propriétaires de Berry leurs moutons. Devant tout le monde, ils prodiguent à la façon romaine (columbella) à leurs femmes des surnoms pris au règne animal, et ils les appellent: —ma poule, —ma chatte, —mon rat, —mon petit lapin; ou, passant au règne végétal, ils les nomment: —mon chou, —ma figue (en Provence seulement), —ma prune (en Alsace seulement),
Et jamais: —Ma fleur! remarquez cette discrétion;
Ou, ce qui devient plus grave! —Bobonne, —ma mère, —ma fille, —la bourgeoise, —ma vieille! (quand la femme est très-jeune.)
Quelques-uns hasardent des surnoms d’une décence douteuse, tels que: —Mon bichon, —ma niniche, —Tronquette!
Nous avons entendu un de nos hommes politiques le plus remarquable par sa laideur appelant sa femme: —Moumoutte!...
—J’aimerais mieux, disait à sa voisine cette infortunée, qu’il me donnât un soufflet.
—Pauvre petite femme, elle est bien malheureuse! reprit la voisine en me regardant quand Moumoutte fut partie; lorsqu’elle est dans le monde avec son mari, elle est sur les épines, elle le fuit. Un soir, ne l’a-t-il pas prise par le cou en lui disant: —Allons, viens, ma grosse!
On prétend que la cause d’un très-célèbre empoisonnement d’un mari par l’arsenic, provenait des indiscrétions continuelles que subissait la femme dans le monde. Ce mari donnait de légères tapes sur les épaules de cette femme conquise à la pointe du Code, il la surprenait par un baiser retentissant, il la déshonorait par une tendresse publique assaisonnée de ces fatuités grossières dont le secret appartient à ces sauvages de France, vivant au fond des campagnes, et dont les mœurs sont encore peu connues malgré les efforts des naturalistes du roman.
Ce fut, dit-on, cette situation choquante qui, bien appréciée par des jurés pleins d’esprit, valut à l’accusée un verdict adouci par les circonstances atténuantes.
Les jurés se dirent:
—Punir de mort ces délits conjugaux, c’est aller un peu loin; mais une femme est très-excusable quand elle est si molestée!...
Nous regrettons infiniment, dans l’intérêt des mœurs élégantes, que ces raisons ne soient pas généralement connues. Aussi Dieu veuille que notre livre ait un immense succès, les femmes y gagneront d’être traitées comme elles doivent l’être, en reines.
En ceci, l’amour est bien supérieur au mariage, il est fier des indiscrétions, certaines femmes les quêtent, les préparent, et malheur à l’homme qui ne s’en permet pas quelques-unes!
Combien de passion dans un tu égaré!
J’ai entendu, c’était en province, un mari qui nommait sa femme: —Ma berline... Elle en était heureuse, elle n’y voyait rien de ridicule; elle l’appelait —son fiston!... Aussi ce délicieux couple ignorait-il qu’il existât des petites misères.
Ce fut en observant cet heureux ménage que l’auteur trouva cet axiome.
Pour être heureux en ménage, il faut être ou homme de génie marié à une femme tendre et spirituelle, ou se trouver, par l’effet d’un hasard qui n’est pas aussi commun qu’on pourrait le penser, tous les deux excessivement bêtes.
L’histoire un peu trop célèbre de la cure par l’arsenic d’un amour-propre blessé, prouve qu’à proprement parler, il n’y a pas de petites misères pour la femme dans la vie conjugale.
La femme vit par le sentiment, là où l’homme vit par l’action.
Or, le sentiment peut à tout moment faire d’une petite misère soit un grand malheur, soit une vie brisée, soit une éternelle infortune.
Que Caroline commence, dans l’ignorance de la vie et du monde, par causer à son mari les petites misères de sa bêtise (relire LES DÉCOUVERTES), Adolphe a, comme tous les hommes, des compensations dans le mouvement social: il va, vient, sort, fait des affaires. Mais pour Caroline, en toutes choses il s’agit d’aimer ou de ne pas aimer, d’être ou de ne pas être aimée.
Les indiscrétions sont en harmonie avec les caractères, les temps et les lieux. Deux exemples suffiront.
Voici le premier. Un homme est de sa nature sale et laid; il est mal fait, repoussant. Il y a des hommes, et souvent des gens riches, qui, par une sorte de constitution inobservée, salissent des habits neufs en vingt-quatre heures. Ils sont nés dégoûtants. Il est enfin si déshonorant pour une femme de ne pas être uniquement l’épouse de ces sortes d’Adolphe, qu’une Caroline avait depuis longtemps exigé la suppression des tutoiements modernes et tous les insignes de la dignité des épouses. Le monde était habitué depuis cinq ou six ans à cette tenue, et croyait madame et monsieur d’autant plus séparés qu’il avait remarqué l’avénement d’un Ferdinand II.
Un soir, devant dix personnes, monsieur dit à sa femme: —Caroline, passe-moi les pincettes. Ce n’est rien, et c’est tout. Ce fut une révolution domestique.
Monsieur de Lustrac, l’Amadis-Omnibus, courut chez madame de Fischtaminel, publia cette petite scène le plus spirituellement qu’il le put, et madame de Fischtaminel prit un petit air Célimène pour dire: —Pauvre femme, dans quelle extrémité se trouve-t-elle?
—Bah! nous aurons le mot de cette énigme dans huit mois, répondit une vieille femme qui n’avait plus d’autre plaisir que celui de dire des méchancetés.
On ne vous parle pas de la confusion de Caroline, vous l’avez devinée.
Voici le second. Jugez de la situation affreuse dans laquelle s’est trouvée une femme délicate qui babillait agréablement à sa campagne, près de Paris, au milieu d’un cercle de douze ou quinze personnes, lorsque le valet de chambre de son mari vint lui dire à l’oreille: —Monsieur vient d’arriver, madame.
—Bien, Benoît.
Tout le monde avait entendu le roulement de la voiture. On savait que monsieur était à Paris depuis lundi, et ceci se passait le samedi à quatre heures.
—Il a quelque chose de pressé à dire à madame, reprit Benoît.
Quoique ce dialogue se fît à mi-voix, il fut d’autant plus compris que la maîtresse de la maison passa de la couleur des roses du Bengale au cramoisi des coquelicots. Elle fit un signe de tête, continua la conversation, et trouva moyen de quitter la compagnie sous prétexte d’aller voir si son mari avait réussi dans une entreprise importante; mais elle paraissait évidemment contrariée du manque d’égards de son Adolphe envers le monde qu’elle avait chez elle.
Pendant leur jeunesse, les femmes veulent être traitées en divinités, elles adorent l’idéal: elles ne supportent pas l’idée d’être ce que la nature veut qu’elles soient.
Quelques maris, de retour aux champs, font pis: ils saluent la compagnie, prennent leur femme par la taille, vont se promener avec elle, paraissent causer confidentiellement, disparaissent dans les bosquets, s’égarent et reparaissent une demi-heure après.
Ceci, Mesdames, sont de vraies petites misères pour les jeunes femmes; mais pour celles d’entre vous qui ont passé quarante ans, ces indiscrétions sont si goûtées, que les plus prudes en sont flattées; car,
Dans leur dernière jeunesse, les femmes veulent être traitées en mortelles, elles aiment le positif: elles ne supportent pas l’idée de ne plus être ce que la nature a voulu qu’elles fussent.
La pudeur est une vertu relative: il y a celle de vingt ans, celle de trente ans, celle de quarante-cinq ans.
Aussi l’auteur disait-il à une femme qui lui demandait quel âge elle avait: —Vous avez, madame, l’âge des indiscrétions.
Cette charmante jeune personne de trente-neuf ans affichait beaucoup trop un Ferdinand, tandis que sa fille essayait de cacher son Ferdinand Ier.
Premier genre. —Caroline adore Adolphe; —elle le trouve bien, —elle le trouve superbe, surtout en garde national. —Elle tressaille quand une sentinelle lui porte les armes, —elle le trouve moulé comme un modèle, —elle lui trouve de l’esprit, —tout ce qu’il fait est bien fait, —personne n’a plus de goût qu’Adolphe, —enfin, elle est folle d’Adolphe.
C’est le vieux mythe du bandeau de l’amour qui se blanchit tous les dix ans et que les mœurs rebrodent, mais qui depuis la Grèce est toujours le même.
Caroline est au bal, elle cause avec une de ses amies. Un homme connu par sa rondeur, et qu’elle doit connaître plus tard, mais qu’elle voit alors pour la première fois, monsieur Foullepointe, est venu parler à l’amie de Caroline. Selon l’usage du monde, Caroline écoute cette conversation, sans y prendre part.
—Dites-moi donc, madame, demande monsieur Foullepointe, quel est ce monsieur si drôle qui vient de parler cour d’assises devant monsieur un tel dont l’acquittement a fait tant de bruit; qui patauge, comme un bœuf dans un marais, à travers les situations critiques de chacun. Madame une telle a fondu en larmes parce qu’il a raconté la mort d’un petit enfant devant elle, qui vient d’en perdre un il y a deux mois.
—Qui donc?
—Ce gros monsieur, habillé comme un garçon de café, frisé comme un apprenti coiffeur... tenez, celui qui tâche de faire l’aimable avec madame de Fischtaminel...
—Taisez-vous donc, dit à voix basse la dame effrayée, c’est le mari de la petite dame à côté de moi!
—C’est monsieur votre mari? dit monsieur Foullepointe, j’en suis ravi, madame, il est charmant, il a de l’entrain, de la gaieté, de l’esprit, je vais m’empresser de faire sa connaissance.
Et Foullepointe exécute sa retraite en laissant dans l’âme de Caroline un soupçon envenimé sur la question de savoir si son mari est aussi bien qu’elle le croit.
Second genre. —Caroline, ennuyée de la réputation de madame la baronne Schinner, à qui l’on prête des talents épistolaires, et qualifiée de la Sévigné du billet; de madame de Fischtaminel, qui s’est permis d’écrire un petit livre in-32 sur l’éducation des jeunes personnes, dans lequel elle a bravement réimprimé Fénelon, moins le style; Caroline travaille pendant six mois une nouvelle à dix piques au-dessous de Berquin, d’une moralité nauséabonde et d’un style épinglé.
Après des intrigues, comme les femmes savent les ourdir dans un intérêt d’amour-propre, et dont la ténacité, la perfection feraient croire qu’elles ont un troisième sexe dans la tête, cette nouvelle, intitulée le Mélilot, paraît en trois feuilletons dans un grand journal quotidien. Elle est signée: Samuel Crux.
Quand Adolphe prend son journal, à déjeuner, le cœur de Caroline lui bat jusque dans la gorge; elle rougit, pâlit, détourne les yeux, regarde la corniche. Dès que les yeux d’Adolphe s’abaissent sur le feuilleton, elle n’y tient plus: elle se lève, elle disparaît, elle revient, elle a puisé de l’audace on ne sait où.
—Y a-t-il un feuilleton ce matin? demande-t-elle d’un air qu’elle croit indifférent et qui troublerait un mari encore jaloux de sa femme.
—Oui! d’un débutant, Samuel Crux. Oh! c’est un pseudonyme; cette nouvelle est d’une platitude à désespérer les punaises, si elles pouvaient lire... et d’une vulgarité!... c’est pâteux; mais c’est...
Caroline respire. —C’est?... dit-elle.
—C’est incompréhensible, reprend Adolphe. On aura payé quelque chose comme cinq à six cents francs à Chodoreille pour insérer cela... ou c’est l’œuvre d’un bas-bleu du grand monde qui a promis à madame Chodoreille de la recevoir, ou peut-être est-ce l’œuvre d’une femme à laquelle s’intéresse le gérant... une pareille stupidité ne peut s’expliquer que comme cela... Figure-toi, Caroline, qu’il s’agit d’une petite fleur cueillie au coin d’un bois dans une promenade sentimentale, et qu’un monsieur du genre Werther avait juré de garder, qu’il fait encadrer, et qu’on lui redemande onze ans après... (il aura sans doute déménagé trois fois, le malheureux). C’est d’un neuf qui date de Sterne, de Gessner. Ce qui me fait croire que c’est d’une femme, c’est que leur première idée littéraire à toutes consiste toujours à se venger de quelqu’un.
Adolphe pourrait continuer à déchirer le Mélilot, Caroline a des tintements de cloche dans les oreilles, elle est dans la situation d’une femme qui s’est jetée par-dessus le pont des Arts, et qui cherche son chemin à dix pieds au-dessous du niveau de la Seine.
Autre genre. —Caroline a fini par découvrir, dans ses paroxismes de jalousie, une cachette d’Adolphe, qui, se défiant de sa femme et sachant qu’elle décachète ses lettres, qu’elle fouille ses tiroirs, a voulu pouvoir sauver des doigts crochus de la police conjugale sa correspondance avec Hector.
Hector est un ami de collége, marié dans la Loire-Inférieure.
Adolphe soulève le tapis de sa table à écrire, tapis dont la bordure est faite au petit point par Caroline, et dont le fond est en velours bleu, noir ou rouge, la couleur est, comme vous le verrez, parfaitement indifférente, et il glisse ses lettres à madame de Fischtaminel, à son camarade Hector, entre la table et le tapis.
L’épaisseur d’une feuille de papier est peu de chose, le velours est une étoffe bien moelleuse, bien discrète... Eh bien, ces précautions sont inutiles. A diable mâle, diable femelle; l’enfer en a de tous les genres. Caroline a pour elle Méphistophélès, ce démon qui fait jaillir du feu de toutes les tables, qui, de son doigt plein d’ironie, indique le gisement des clefs, le secret des secrets!
Caroline a reconnu l’épaisseur d’une feuille de papier à lettre entre ce velours et cette table: elle tombe sur une lettre à Hector au lieu de tomber sur une lettre à madame de Fischtaminel, qui prend les eaux de Plombières, et elle lit ceci: