WeRead Powered by ReaderPub
Cours familier de Littérature - Volume 25 cover

Cours familier de Littérature - Volume 25

Chapter 101: Notes
Open in WeRead

Explore more books like this:

About This Book

The text traces the sudden emergence and reception of the Ossianic poems, recounting initial admiration for the translator-collector Macpherson, subsequent scepticism led by critics, and the Highland Society's inquiry and edition that defended authenticity. It analyzes stylistic features, contrasting the somber, shadowed tone of these northern lays with the luminous epic of Homer, and argues their irreplaceable contribution of night-like imagery. The essay then examines particular chants, presenting genealogies of heroic families and sample scenes of warriors such as Cuchullin, Moran, and Swaran to illustrate the poems' atmospheric, elegiac narrative voice.

CÉLIMÈNE.

Ah! mon Dieu, que je suis contente de vous voir!

(Clitandre et Acaste sortent en riant.)

SCÈNE V

ARSINOÉ, CÉLIMÈNE.

ARSINOÉ.

Leur départ ne pouvait plus à propos se faire.

CÉLIMÈNE.

Voulons-nous nous asseoir?

ARSINOÉ.

Il n'est pas nécessaire.
Madame, l'amitié doit surtout éclater
Aux choses qui le plus nous peuvent importer;
Et comme il n'en est point de plus grande importance
Que celles de l'honneur et de la bienséance,
Je viens, par un avis qui touche votre honneur,
Témoigner l'amitié que pour vous a mon cœur.
Hier, j'étais chez des gens de vertu singulière,
Où sur vous du discours on tourna la matière;
Et là, votre conduite avec ses grands éclats,
Madame, eut le malheur qu'on ne la loua pas.
Cette foule de gens dont vous souffrez visite,
Votre galanterie, et les bruits qu'elle excite,
Trouvèrent des censeurs plus qu'il n'aurait fallu,
Et bien plus rigoureux que je n'eusse voulu.
Vous pouvez bien penser quel parti je sus prendre;
Je fis ce que je pus pour vous pouvoir défendre;
Je vous excusai fort sur votre intention,
Et voulus de votre âme être la caution.
Mais vous savez qu'il est des choses dans la vie
Qu'on ne peut excuser, quoiqu'on en ait envie;
Et je me vis contrainte à demeurer d'accord
Que l'air dont vous vivez vous faisait un peu tort;
Qu'il prenait dans le monde une méchante face;
Qu'il n'est conte fâcheux que partout on n'en fasse;
Et que, si vous vouliez, tous vos déportements
Pourraient moins donner prise aux mauvais jugements.
Non que j'y croie, au fond, l'honnêteté blessée:
Me préserve le ciel d'en avoir la pensée!
Mais aux ombres du crime on prête aisément foi,
Et ce n'est pas assez de bien vivre pour soi.
Madame, je vous crois l'âme trop raisonnable
Pour ne pas prendre bien cet avis profitable,
Et pour l'attribuer qu'aux mouvements secrets
D'un zèle qui m'attache à tous vos intérêts.

CÉLIMÈNE.

Madame, j'ai beaucoup de grâces à vous rendre.
Un tel avis m'oblige; et, loin de le mal prendre,
J'en prétends reconnaître à l'instant la faveur
Par un avis aussi qui touche votre honneur;
Et comme je vous vois vous montrer mon amie
En m'apprenant les bruits que de moi l'on publie,
Je veux suivre, à mon tour, un exemple si doux
En vous avertissant de ce qu'on dit de vous.
En un lieu, l'autre jour, où je faisais visite,
Je trouvai quelques gens d'un très-rare mérite,
Qui, parlant des vrais soins d'une âme qui vit bien,
Firent tomber sur vous, madame, l'entretien.
Là, votre pruderie et vos éclats de zèle
Ne furent pas cités comme un fort bon modèle;
Cette affectation d'un grave extérieur,
Vos discours éternels de sagesse et d'honneur,
Vos mines et vos cris aux ombres d'indécence
Que d'un mot ambigu peut avoir l'innocence,
Cette hauteur d'estime où vous êtes de vous,
Et ces yeux de pitié que vous jetez sur tous,
Vos fréquentes leçons et vos aigres censures
Sur des choses qui sont innocentes et pures;
Tout cela, si je puis vous parler franchement,
Madame, fut blâmé d'un commun sentiment.
«À quoi bon, disaient-ils, cette mine modeste,
Et ce sage dehors que dément tout le reste?
Elle est à bien prier exacte au dernier point;
Mais elle bat ses gens, et ne les paye point.
Dans tous les lieux dévots elle étale un grand zèle;
Mais elle met du blanc, et veut paraître belle.
Elle fait des tableaux couvrir les nudités;
Mais elle a de l'amour pour les réalités.»
Pour moi, contre chacun je pris votre défense,
Et leur assurai fort que c'était médisance;
Mais tous les sentiments combattirent le mien,
Et leur conclusion fut que vous feriez bien
De prendre moins de soin des actions des autres,
Et de vous mettre un peu plus en peine des vôtres;
Qu'on doit se regarder soi-même un fort long temps
Avant que de songer à condamner les gens;
Qu'il faut mettre le poids d'une vie exemplaire
Dans les corrections qu'aux autres on veut faire;
Et qu'encor vaut-il mieux s'en remettre, au besoin,
À ceux à qui le ciel en a commis le soin.
Madame, je vous crois aussi trop raisonnable
Pour ne pas prendre bien cet avis profitable,
Et pour l'attribuer qu'aux mouvements secrets
D'un zèle qui m'attache à tous vos intérêts.[28]

ARSINOÉ.

À quoi qu'en reprenant on soit assujettie,
Je ne m'attendais pas à cette repartie,
Madame; et je vois bien, par ce qu'elle a d'aigreur,
Que mon sincère avis vous a blessée au cour.

CÉLIMÈNE.

Au contraire, madame; et, si l'on était sage,
Ces avis mutuels seraient mis en usage.
On détruirait par là, traitant de bonne foi,
Ce grand aveuglement où chacun est pour soi.
Il ne tiendra qu'à vous qu'avec le même zèle
Nous ne continuions cet office fidèle,
Et ne prenions grand soin de nous dire, entre nous,
Ce que nous entendrons, vous de moi, moi de vous.

ARSINOÉ.

Ah! madame, de vous je ne puis rien entendre;
C'est en moi que l'on peut trouver fort à reprendre.

CÉLIMÈNE.

Madame, on peut, je crois, louer et blâmer tout;
Et chacun a raison, suivant l'âge ou le goût.
Il est une saison pour la galanterie,
Il en est une aussi propre à la pruderie.
On peut, par politique, en prendre le parti,
Quand de nos jeunes ans l'éclat est amorti;
Cela sert à couvrir de fâcheuses disgrâces.
Je ne dis pas qu'un jour je ne suive vos traces;
L'âge amènera tout; et ce n'est pas le temps,
Madame, comme on sait, d'être prude à vingt ans.[29]

ARSINOÉ.

Certes, vous vous targuez d'un bien faible avantage,
Et vous faites sonner terriblement votre âge.[30]
Ce que de plus que vous on en pourrait avoir
N'est pas un si grand cas pour s'en tant prévaloir;[31]
Et je ne sais pourquoi votre âme ainsi s'emporte,
Madame, à me pousser de cette étrange sorte.

CÉLIMÈNE.

Et moi, je ne sais pas, madame, aussi pourquoi
On vous voit en tous lieux vous déchaîner sur moi.
Faut-il de vos chagrins sans cesse à moi vous prendre?
Et puis-je mais des soins qu'on ne va pas vous rendre?
Si ma personne aux gens inspire de l'amour,
Et si l'on continue à m'offrir chaque jour
Des vœux que votre cœur peut souhaiter qu'on m'ôte,
Je n'y saurais que faire, et ce n'est pas ma faute;
Vous avez le champ libre, et je n'empêche pas
Que, pour les attirer, vous n'ayez des appas.[32]

ARSINOÉ.

Hélas! et croyez-vous que l'on se mette en peine
De ce nombre d'amants dont vous faites la vaine,
Et qu'il ne nous soit pas fort aisé de juger
À quel prix aujourd'hui l'on peut les engager?
Pensez-vous faire croire, à voir comme tout roule,
Que votre seul mérite attire cette foule?
Qu'ils ne brûlent pour vous que d'un honnête amour,
Et que pour vos vertus ils vous font tous la cour?
On ne s'aveugle point par de vaines défaites;
Le monde n'est point dupe; et j'en vois qui sont faites
À pouvoir inspirer de tendres sentiments,
Qui chez elles pourtant ne fixent point d'amants:
Et de là nous pouvons tirer des conséquences
Qu'on n'acquiert point leurs cœurs sans de grandes avances;
Qu'aucun, pour nos beaux yeux, n'est notre soupirant,
Et qu'il faut acheter tous les soins qu'on nous rend.
Ne vous enflez donc pas d'une si grande gloire,
Pour les petits brillants d'une faible victoire;[33]
Et corrigez un peu l'orgueil de vos appas,
De traiter pour cela les gens de haut en bas.
Si nos yeux enviaient les conquêtes des vôtres,
Je pense qu'on pourrait faire comme les autres,
Ne se point ménager, et vous faire bien voir
Que l'on a des amants quand on en veut avoir.

CÉLIMÈNE.

Ayez-en donc, madame, et voyons cette affaire;
Par ce rare secret efforcez-vous de plaire;
Et sans...

ARSINOÉ.

Brisons, madame, un pareil entretien,
Il pousserait trop loin votre esprit et le mien;
Et j'aurais pris déjà le congé qu'il faut prendre,
Si mon carrosse encor ne m'obligeait d'attendre.

CÉLIMÈNE.

Autant qu'il vous plaira vous pouvez arrêter,
Madame; et là-dessus rien ne doit vous hâter.
Mais, sans vous fatiguer de ma cérémonie,
Je m'en vais vous donner meilleure compagnie;
Et monsieur, qu'à propos le hasard fait venir,
Remplira mieux ma place à vous entretenir.

XXIX

Est-il possible de mieux s'approprier les usages et les critiques du monde? de rétorquer avec plus de grâce maligne et d'éloquence la médisance de salon? Juvénal n'a rien de mieux; partout où Molière imite, il dépasse. C'est le caractère du génie. Convenons pourtant que l'invention comique n'est pas forte, et qu'elle ne suffirait pas aujourd'hui. Le mérite du Misanthrope est tout entier dans le dialogue et dans l'inimitable versification.

Au cinquième acte, Alceste subit un injuste procès intenté par un homme dont il a franchement dénigré les mauvais vers. La pièce finit par l'indignation du Misanthrope, qui propose sa main à Éliante; Éliante la refuse, et il sort de la scène en prononçant ces quatre vers, dignes de son caractère:

Trahi de toutes parts, accablé d'injustices,
Je vais sortir du gouffre où triomphent les vices,
Et chercher sur la terre un endroit écarté
Où d'être homme de bien on ait la liberté.

Voilà ce chef-d'œuvre. À l'exception du style, il n'en serait pas en ce temps-ci. Molière était alors séparé de sa femme, il écrivait son propre cœur. Il se vengea presque directement de cette femme légère et perfide en lui faisant réciter des invectives contre sa propre vie; il se réconciliera ensuite, il est homme, mais toujours homme; humoriste, mais amoureux.

XXX

Nous voici enfin arrivés à la haute comédie de Molière, le Tartuffe, c'est le chef-d'œuvre de l'inventeur et de l'écrivain; vous allez en juger:

Orgon est un bon, honnête et naïf bourgeois, mari d'une femme encore agréable, père d'une fille belle et tendre, nommée Marianne qui aspire à se marier avec Valère dont elle est aimée. Elmire est le nom de la femme d'Orgon; madame Pernelle est sa mère; Cléante, homme froid et judicieux, est son beau-frère; Dorine est la suivante de Marianne, ancienne dans la maison à qui tout langage est permis.

Tout vit en paix, en joie, en amitié, en amour dans cette heureuse famille, lorsque Orgon, en allant à l'église, est séduit par les grimaces de Tartuffe, le héros de la pièce, qui simule la sainteté, et finit par s'introduire dans la famille et y prendre un empire absolu.

Les premières scènes se bornent à l'exposition. Orgon parle à Dorine:

ORGON.

Dorine?... Mon beau-frère, attendez, je vous prie,
Vous voulez bien souffrir, pour m'ôter de souci,
Que je m'informe un peu des nouvelles d'ici...
Tout s'est-il ces deux jours passé de bonne sorte?
Qu'est-ce qu'on fait céans? comme est-ce qu'on s'y porte?

DORINE.

Madame eut avant-hier la fièvre jusqu'au soir.
Avec un mal de tête étrange à concevoir.

ORGON.

Et Tartuffe?[34]

DORINE.

Tartuffe? Il se porte à merveille,
Gros et gras, le teint frais et la bouche vermeille!

ORGON.

Le pauvre homme[35]!

DORINE.

Le soir, elle eut un grand dégoût,
Et ne put, au souper, toucher à rien du tout.
Tant sa douleur de tête était encor cruelle!

ORGON.

Et Tartuffe?

DORINE.

Il soupa, lui tout seul, devant elle;
Et fort dévotement il mangea deux perdrix,
Avec une moitié de gigot en hachis.

ORGON.

Le pauvre homme!

DORINE.

La nuit se passa tout entière
Sans qu'elle pût fermer un moment la paupière;
Des chaleurs l'empêchaient de pouvoir sommeiller,
Et jusqu'au jour, près d'elle, il nous fallut veiller.

ORGON.

Et Tartuffe?

DORINE.

Pressé d'un sommeil agréable,
Il passa dans sa chambre au sortir de la table;
Et dans son lit bien chaud il se mit tout soudain,
Où, sans trouble, il dormit jusques au lendemain.

ORGON.

Le pauvre homme!

DORINE.

À la fin, par nos raisons gagnée,
Elle se résolut à souffrir la saignée;
Et le soulagement suivit tout aussitôt.

ORGON.

Et Tartuffe?

DORINE.

Il reprit courage comme il faut;
Et, contre tous les maux fortifiant son âme,
Pour réparer le sang qu'avait perdu madame,
But, à son déjeuner, quatre grands coups de vin.

ORGON.

Le pauvre homme!

DORINE.

Tous deux se portent bien enfin;
Et je vais à madame annoncer, par avance,
La part que vous prenez à sa convalescence.

SCÈNE VI

ORGON, CLÉANTE.

CLÉANTE.

À votre nez, mon frère, elle se rit de vous:
Et, sans avoir dessein de vous mettre en courroux,
Je vous dirai tout franc que c'est avec justice.
A-t-on jamais parlé d'un semblable caprice?
Et se peut-il qu'un homme ait un charme aujourd'hui
À vous faire oublier toutes choses pour lui;
Qu'après avoir chez vous réparé sa misère,
Vous en veniez au point...?

ORGON.

Halte là, mon beau-frère!
Vous ne connaissez pas celui dont vous parlez.

CLÉANTE.

Je ne le connais pas, puisque vous le voulez;
Mais enfin, pour savoir quel homme ce peut être...

ORGON.

Mon frère, vous seriez charmé de le connaître;
Et vos ravissements ne prendraient point de fin.
C'est un homme... qui... ha! un homme... un homme enfin!
Qui suit bien ses leçons goûte une paix profonde,
Et comme du fumier regarde tout le monde.
Oui, je deviens tout autre avec son entretien;
Il m'enseigne à n'avoir affection pour rien;
De toutes amitiés il détache mon âme;
Et je verrais mourir frère, enfants, mère et femme,
Que je m'en soucierais autant que de cela!

CLÉANTE.

Les sentimens humains, mon frère, que voilà!

ORGON.

Ah! si vous aviez vu comme j'en fis rencontre,
Vous auriez pris pour lui l'amitié que je montre.
Chaque jour à l'église il venait, d'un air doux,
Tout vis-à-vis de moi se mettre à deux genoux.
Il attirait les yeux de l'assemblée entière
Par l'ardeur dont au ciel il poussait sa prière,
Il faisait des soupirs, de grands élancements,
Et baisait humblement la terre à tous moments;
Et, lorsque je sortais, il me devançait vite
Pour m'aller, à la porte, offrir de l'eau bénite.
Instruit par son garçon, qui dans tout l'imitait,
Et de son indigence et de ce qu'il était,
Je lui faisais des dons: mais, avec modestie,
Il me voulait toujours en rendre une partie.
C'est trop, me disait-il, c'est trop de la moitié;
Je ne mérite pas de vous faire pitié.
Et quand je refusais de le vouloir reprendre,
Aux pauvres, à mes yeux, il allait le répandre.
Enfin le ciel chez moi me le fit retirer,
Et depuis ce temps-là tout semble y prospérer.
Je vois qu'il reprend tout, et qu'à ma femme même
Il prend, pour mon honneur, un intérêt extrême;
Il m'avertit des gens qui lui font les yeux doux,
Et plus que moi six fois il s'en montre jaloux.
Mais vous ne croiriez point jusqu'où monte son zèle:
Il s'impute à péché la moindre bagatelle;
Un rien presque suffit pour le scandaliser,
Jusque-là qu'il se vint l'autre jour accuser
D'avoir pris une puce en faisant sa prière,
Et de l'avoir tuée avec trop de colère.

CLÉANTE.

Parbleu! vous êtes fou, mon frère, que je crois.
Avec de tels discours, vous moquez-vous de moi?

XXXI

Orgon finit par avouer qu'il a l'intention de marier sa fille avec Tartuffe.

Au deuxième acte, il le propose à Marianne. Dorine, qui écoute à la porte, entre, raille le père et relève le courage de Marianne; son amant Valère survient; Dorine les gronde et les réconcilie.

Au troisième acte paraît Tartuffe; il parle à son valet Laurent:

Laurent, serrez ma haire avec ma discipline,
Et priez que toujours le ciel vous illumine.
Si l'on vient pour me voir, je vais aux prisonniers
Des aumônes que j'ai partager les deniers.

DORINE, à part.

Que d'affectation et de forfanterie!

TARTUFFE.

Que voulez-vous?

DORINE.

Vous dire...

TARTUFFE, tirant un mouchoir de sa poche.

Ah! mon Dieu, je vous prie,
Avant que de parler, prenez-moi ce mouchoir...

DORINE.

Comment?

TARTUFFE.

Couvrez ce sein que je ne saurais voir.
Par de pareils objets les âmes sont blessées,
Et cela fait venir de coupables pensées.

DORINE.

Vous êtes donc bien tendre à la tentation,
Et la chair sur vos sens fait grande impression!
Certes, je ne sais pas quelle chaleur vous monte:
Mais à convoiter, moi, je ne suis point si prompte;
Et je vous verrais nu du haut jusques en bas,
Que toute votre peau ne me tenterait pas.

TARTUFFE.

Mettez dans vos discours un peu de modestie,
Ou je vais sur-le-champ vous quitter la partie.

DORINE.

Non, non, c'est moi qui vais vous laisser en repos.
Et je n'ai seulement qu'à vous dire deux mots.
Madame va venir dans cette salle basse,
Et d'un mot d'entretien vous demande la grâce.

TARTUFFE.

Hélas! très-volontiers.

DORINE, à part.

Comme il se radoucit!
Ma foi, je suis toujours pour ce que j'en ai dit.

TARTUFFE.

Viendra-t-elle bientôt?

DORINE.

Je l'entends, ce me semble.
Oui, c'est elle en personne, et je vous laisse ensemble.

SCÈNE III

ELMIRE, TARTUFFE.

TARTUFFE.

Que le ciel à jamais, par sa toute-bonté,
Et de l'âme et du corps vous donne la santé,
Et bénisse vos jours autant que le désire
Le plus humble de ceux que son amour inspire!

ELMIRE.

Je suis fort obligée à ce souhait pieux.
Mais prenons une chaise, afin d'être un peu mieux.

TARTUFFE, assis.

Comment de votre mal vous sentez-vous remise?

ELMIRE, assise.

Fort bien; et cette fièvre a bientôt quitté prise.

TARTUFFE.

Mes prières n'ont pas le mérite qu'il faut
Pour avoir attiré cette grâce d'en haut;
Mais je n'ai fait au ciel nulle dévote instance
Qui n'ait eu pour objet votre convalescence.

ELMIRE.

Votre zèle pour moi s'est trop inquiété.

TARTUFFE.

On ne peut trop chérir votre chère santé;
Et, pour la rétablir, j'aurais donné la mienne.

ELMIRE.

C'est pousser bien avant la charité chrétienne;
Et je vous dois beaucoup pour toutes ces bontés.

TARTUFFE.

Je fais bien moins pour vous que vous ne méritez.

ELMIRE.

J'ai voulu vous parler en secret d'une affaire,
Et suis bien aise, ici, qu'aucun ne nous éclaire.

TARTUFFE.

J'en suis ravi de même; et, sans doute, il m'est doux,
Madame, de me voir seul à seul avec vous.
C'est une occasion qu'au ciel j'ai demandée,
Sans que, jusqu'à cette heure, il me l'ait accordée.

ELMIRE.

Pour moi, ce que je veux, c'est un mot d'entretien,
Où tout votre cœur s'ouvre et ne me cache rien.

(Damis, sans se montrer, entr'ouvre la porte du cabinet dans
lequel il s'était retiré, pour entendre la conversation.)

TARTUFFE.

Et je ne veux aussi, pour grâce singulière,
Que montrer à vos yeux mon âme tout entière,
Et vous faire serment que les bruits que j'ai faits
Des visites qu'ici reçoivent vos attraits
Ne sont pas envers vous l'effet d'aucune haine,
Mais plutôt d'un transport de zèle qui m'entraîne,
Et d'un pur mouvement...

ELMIRE.

Je le prends bien ainsi,
Et crois que mon salut vous donne ce souci.

TARTUFFE, prenant la main d'Elmire et lui serrant les doigts.

Oui, madame, sans doute; et ma ferveur est telle...

ELMIRE.

Ouf! vous me serrez trop.

TARTUFFE.

C'est par excès de zèle.
De vous faire aucun mal je n'eus jamais dessein,
Et j'aurais bien plutôt...

(Il met la main sur les genoux d'Elmire.)

ELMIRE.

Que fait là votre main?

TARTUFFE.

Je tâte votre habit: l'étoffe en est moelleuse.

ELMIRE.

Ah! de grâce, laissez, je suis fort chatouilleuse.

Elmire recule son fauteuil, et Tartuffe se rapproche d'elle.

TARTUFFE, maniant le fichu d'Elmire.

Mon Dieu! que de ce point l'ouvrage est merveilleux!
On travaille aujourd'hui d'un art miraculeux;
Jamais, en toute chose, on n'a vu si bien faire![36]

ELMIRE.

Il est vrai. Mais parlons un peu de notre affaire.
On tient que mon mari veut dégager sa foi,
Et vous donner sa fille. Est-il vrai, dites-moi?

TARTUFFE.

Il m'en a dit deux mots: mais, madame, à vrai dire,
Ce n'est pas le bonheur après quoi je soupire;
Et je vois autre part les merveilleux attraits
De la félicité qui fait tous mes souhaits.

ELMIRE.

C'est que vous n'aimez rien des choses de la terre.

TARTUFFE.

Mon sein n'enferme pas un cœur qui soit de pierre.

ELMIRE.

Pour moi, je crois qu'au ciel tendent tous vos soupirs[37]
Et que rien ici-bas n'arrête vos désirs.

TARTUFFE.

L'amour qui nous attache aux beautés éternelles
N'étouffe pas en nous l'amour des temporelles:
Nos sens facilement peuvent être charmés
Des ouvrages parfaits que le ciel a formés.
Ses attraits réfléchis brillent dans vos pareilles.
Mais il étale en vous ses plus rares merveilles:
Il a sur votre face épanché des beautés
Dont les yeux sont surpris et les cœurs transportés:
Et je n'ai pu vous voir, parfaite créature,
Sans admirer en vous l'auteur de la nature,
Et d'une ardente amour sentir mon cœur atteint,
Au plus beau des portraits où lui-même il s'est peint.
D'abord, j'appréhendai que cette ardeur secrète
Ne fût du noir esprit une surprise adrète;
Et même à fuir vos yeux mon cœur se résolut,
Vous croyant un obstacle à faire mon salut.
Mais enfin je connus, ô beauté tout aimable,
Que cette passion peut n'être point coupable,
Que je puis l'ajuster avecque la pudeur,[38]
Et c'est ce qui m'y fait abandonner mon cœur.
Ce m'est, je le confesse, une audace bien grande
Que d'oser de ce cœur vous adresser l'offrande;
Mais j'attends en mes vœux tout de votre bonté,
Et rien des vains efforts de mon infirmité.
En vous est mon espoir, mon bien, ma quiétude;
De vous dépend ma peine ou ma béatitude;
Et je vais être enfin, par votre seul arrêt,
Heureux si vous voulez, malheureux s'il vous plaît.

ELMIRE.

La déclaration est tout à fait galante;
Mais elle est, à vrai dire, un peu bien surprenante.
Vous deviez, ce me semble, armer mieux votre sein,
Et raisonner un peu sur un pareil dessein.
Un dévot comme vous, et que partout on nomme...[39]

TARTUFFE.

Ah! pour être dévot, je n'en suis pas moins homme:[40]
Et, lorsqu'on vient à voir vos célestes appas,
Un cœur se laisse prendre et ne raisonne pas.
Je sais qu'un tel discours de moi paraît étrange:
Mais, madame, après tout, je ne suis pas un ange;
Et, si vous condamnez l'aveu que je vous fais,
Vous devez vous on prendre ù vos charmants attraits.
Dès que j'en vis briller la splendeur plus qu'humaine,
De mon intérieur vous fûtes souveraine;
De vos regards divins l'ineffable douceur
Força la résistance où s'obstinait mon cœur;
Elle surmonta tout, jeûnes, prières, larmes,
Et tourna tous mes vœux du côté de vos charmes.
Mes yeux et mes soupirs vous l'ont dit mille fois;
Et, pour mieux m'expliquer, j'emploie ici la voix.
Que si vous contemplez d'une âme un peu bénigne.
Les tribulations de votre esclave indigne;
S'il faut que vos bontés veuillent me consoler
Et jusqu'à mon néant daignent se ravaler,
J'aurai toujours pour vous, ô suave merveille,
Une dévotion à nulle autre pareille.[41]
Votre honneur avec moi ne court point de hasard,
Et n'a nulle disgrâce à craindre de ma part.
Tous ces galants de cour, dont les femmes sont folles,
Sont bruyants dans leurs faits et vains dans leurs paroles;
De leurs progrès sans cesse on les voit se targuer;
Ils n'ont point de faveurs qu'ils n'aillent divulguer;
Et leur langue indiscrète, en qui l'on se confie,
Déshonore l'autel où leur cœur sacrifie.
Mais les gens comme nous brûlent d'un feu discret
Avec qui, pour toujours, on est sûr du secret.
Le soin que nous prenons de notre renommée
Répond de toute chose à la personne aimée;
Et c'est en nous qu'on trouve, acceptant notre cœur,
De l'amour sans scandale et du plaisir sans peur.

ELMIRE.

Je vous écoute dire, et votre rhétorique
En termes assez forts à mon âme s'explique.
N'appréhendez-vous point que je ne sois d'humeur
À dire à mon mari cette galante ardeur,
Et que le prompt avis d'un amour de la sorte
Ne pût bien altérer l'amitié qu'il vous porte?

TARTUFFE.

Je sais que vous avez trop de bénignité,
Et que vous ferez grâce à ma témérité;
Que vous m'excuserez, sur l'humaine faiblesse,
Des violents transports d'un amour qui vous blesse,
Et considérerez, en regardant votre air,
Que l'on n'est pas aveugle, et qu'un homme est de chair.

ELMIRE.

D'autres prendraient cela d'autre façon peut-être;
Mais ma discrétion se veut faire paraître.
Je ne redirai point l'affaire à mon époux:
Mais je veux, en revanche, une chose de vous;
C'est de presser tout franc, et sans nulle chicane,
L'union de Valère avecque Marianne.

XXXII

Le fils d'Orgon dénonce l'action et l'audace de Tartuffe à son père, Orgon refuse de le croire. Tartuffe affecte de s'accuser lui-même et d'intercéder pour le fils. À la fin, la scène décisive survient. Madame Orgon donne rendez-vous à Tartuffe, et cache son mari sous la table. La déclaration d'amour de Tartuffe est le chef-d'œuvre de toute la comédie, elle va jusqu'au vif et allait plus loin encore, quand Orgon, alarmé pour la vertu de sa femme, renverse la table et s'élance sur Tartuffe en s'écriant enfin:

Ah! le misérable homme!

À Tartuffe.

Vous épousiez ma fille et convoitez ma femme!
Sortez!...

Tartuffe, se démasquant tout à fait, prétend rester maître de la maison et des biens, en vertu du contrat de donation qu'il a obtenu de son ami Orgon.

Mais le roi, qui veille pour l'intérêt des familles, intervient par l'huissier, saisit les papiers de la donation et emprisonne Tartuffe, reconnu et surveillé comme un odieux charlatan. Et tout fini par cette justice.

Nous allons examiner la morale de ce chef-d'œuvre, si diversement interprété depuis par les différentes passions des hommes intéressés à accuser ou à défendre la plus belle des comédies françaises.

Lamartine.

FIN DE L'ENTRETIEN CL.
FIN DU VINGT-CINQUIÈME VOLUME.
Paris.—Typ. de Rouge frères, Dunon et Fresné, rue du Four-St-Germain, 43.

Notes

1: Ullin, ancien nom de l'Ulster.

2: C'est Ossian qui parle. On le verra tantôt historien, tantôt acteur dans le poëme, et parler de lui, tantôt à la première, tantôt à la troisième personne.

3: Nom du royaume de Swaran, en Scandinavie.

4: L'Irlande.

5: L'île des Baleines; c'était une des Orcades.

6: Nom de l'Irlande, composé de deux mots, dont l'un signifie île et l'autre ouest; l'île d'Ouest.

7: Fergus paraît.

8: Ceci fait allusion à la manière dont les anciens Écossais ensevelissaient les morts.

9: Expression dont le poëte se sert souvent pour désigner le tombeau.

10: Colline de Loclin.

11: Chevaux de Cuchullin.

12: Ce passage fait allusion à la religion de Loclin; et la pierre du pouvoir était sans doute l'image d'une des divinités de la Scandinavie.

13: Les guerriers de Swaran.

14: Fils de Fingal.

15: Cette circonstance singulière, comparée avec la preuve que l'on peut tirer d'une des épigrammes de Politien, nous autorise à croire que cette dame était la maîtresse de Julien, la belle Simonetta, dont nous avons déjà parlé.

In Simonettam.

Dum pulchra effertur nigro Simonetta feretro,
Blandus et examini spirat in ore lepos,
Nactus Amor tempus quo non sibi turba caveret,
Jecit ab occlusis mille faces oculis:
Mille animos cepit viventis imagine risus:
Ac Morti insultans, Est mea, dixit, adhuc;
Est mea, dixit, adhuc; nondum totam eripis illam,
Illa vel exanimis militat ecce mihi.
Dixit et ingemuit.—Neque enim satis apta triumphis
Illa puer vidit tempora—sed lacrymis.

(Polit., Epigr. in op. Ald., 1498.)

16: Voici cette première production poétique de l'amour de Laurent:

Lasso a me, quando io son la dove sia
Quell' angelico, altero e dolce volto,
Il freddo sangue intorno al core accolto
Lascia senza color la faccia mia:
Poi mirando la sua, mi par si pia
Ch' io prendo ardire, e torna il valor tolto,
Amor ne' raggi de' begli occhi involto
Mostra al mio tristo cor la cieca via;
E parlandogli alhor, dice, io ti giuro
Pel santo lume di questi occhi belli
Del mio stral forza, e del mio regno onore,
Ch' io saro sempre teco; e ti assicuro
Esser vera pieta che mostran quelli:
Credogli lasso! e da me fugge il cor.

17: Le sonnet suivant exprime bien tous ces sentiments:

Cherchi chi vuol le pompe, e gli alti onori,
Le piazze, e tempi, e gli edifici magni,
Le delicie, il tesor qual accompagni
Mille duri pensier, mille dolori:
Un verde praticel, pien di bei fiori,
Un rivolo che l'herba intorno bagni,
Un angeletto che d'amor si lagni,
Acqueta molto meglio i nostri ardori:
L'ombrose selve, i sassi, e gli alti monti,
Gli antri oscuri, e le fere fuggitive,
Qualche leggiadra ninfa paurosa;
Quivi veggo io con pensier vaghi e pronti,
Le belle luci, come fossin vive.
Qui me le toglie or una or altra cossa.

18: Val. in Vita Laur., p. 8.

19: Ricordi di Lor., Appendix, no xi.

20: Cette femme, qui inspira une si forte passion à Molière, et qui le rendit si malheureux, n'avait pas une beauté régulière; voici le portrait que Molière en a fait lui-même à une époque où elle lui avait déjà causé beaucoup de chagrins: «Elle a les yeux petits, mais elle les a pleins de feu, les plus brillants, les plus perçants du monde; les plus touchants qu'on puisse voir. Elle a la bouche grande, mais on y voit des grâces qu'on ne voit point aux autres bouches. Sa taille n'est pas grande, mais elle est aisée et bien prise. Elle affecte une nonchalance dans son parler et dans son maintien, mais elle a grâce à tout cela, et ses manières ont je ne sais quel charme à s'insinuer dans les cœurs. Enfin son esprit est du plus fin et du plus délicat; sa conversation est charmante, et si elle est capricieuse autant que personne du monde, tout sied bien aux belles, on souffre tout des belles.» (Bourgeois gentilhomme, acte III, scène ix.) Élève de Molière, elle devint une excellente actrice: sa voix était si touchante, qu'on eût dit, suivant un auteur contemporain, qu'elle avait véritablement dans le cœur la passion qui n'était que dans sa bouche. «Remarquez, dit-il, que la Molière et La Grange font voir beaucoup de jugement dans leur récit, et que leur jeu continue encore lors même que leur rôle est fini. Ils ne sont jamais inutiles sur le théâtre: ils jouent presque aussi bien quand ils écoutent que quand ils parlent. Leurs regards ne sont pas dissipés, leurs yeux ne parcourent pas les loges. Ils savent que leur salle est remplie, mais ils parlent et ils agissent comme s'ils ne voyaient que ceux qui ont part à leur action; ils sont propres et magnifiques sans rien faire paraître d'affecté. Ils ont soin de leur parure, et ils n'y pensent plus dès qu'ils sont sur la scène. Et si la Molière retouche parfois à ses cheveux, si elle raccommode ses nœuds et ses pierreries, ces petites façons cachent une satire judicieuse et naturelle. Elle entre par là dans le ridicule des femmes qu'elle veut jouer; mais enfin, avec tous ces avantages, elle ne plairait pas tant, si sa voix était moins touchante: elle en est si persuadée elle-même, que l'on voit bien qu'elle prend autant de divers tons qu'elle a de rôles différents.»

21: Cependant, ce ne fut pas sans se faire une grande violence que Molière résolut de vivre avec elle dans cette indifférence. Il y rêvait un jour dans son jardin d'Auteuil, quand son ami Chapelle, qui s'y promenait par hasard, l'aborda, et le trouvant plus inquiet que de coutume, il lui en demanda plusieurs fois le sujet. Molière, qui eut quelque honte de se sentir si peu de constance pour un malheur si fort à la mode, résista autant qu'il put; mais, comme il était alors dans une de ces plénitudes de cœur si connues par les gens qui ont aimé, il céda à l'envie de se soulager et avoua de bonne foi à son ami que la manière dont il était forcé d'en user avec sa femme était la cause de cet abattement où il se trouvait. Chapelle, qui croyait être au-dessus de ces sortes de choses, le railla sur ce qu'un homme comme lui, qui savait si bien peindre le faible des autres, tombait dans celui qu'il blâmait tous les jours, et lui fit voir que le plus ridicule de tous était d'aimer une personne qui ne répond pas à la tendresse qu'on a pour elle. «Pour moi, lui dit-il, je vous avoue que si j'étais assez malheureux pour me trouver en pareil état, et que je fusse fortement persuadé que la même personne accordât des faveurs à d'autres, j'aurais tant de mépris pour elle, qu'il me guérirait infailliblement de ma passion. Encore avez-vous une satisfaction que vous n'auriez pas si c'était une maîtresse; et la vengeance, qui prend ordinairement la place de l'amour dans un cœur outragé, vous peut payer tous les chagrins que vous cause votre épouse, puisque vous n'avez qu'à l'enfermer; ce sera un moyen assuré de vous mettre l'esprit en repos.»

Molière, qui avait écouté son ami avec assez de tranquillité, l'interrompit pour lui demander s'il n'avait jamais été amoureux. «Oui, lui répondit Chapelle, je l'ai été comme un homme de bon sens doit l'être: mais je ne me serais jamais fait une si grande peine pour une chose que mon honneur m'aurait conseillé de faire, et je rougis pour vous de vous trouver si incertain.—Je vois bien que vous n'avez encore rien aimé, lui répondit Molière, et vous avez pris la figure de l'amour pour l'amour même. Je ne vous rapporterai point une infinité d'exemples qui vous feraient connaître la puissance de cette passion. Je vous ferai seulement un fidèle récit de mon embarras, pour vous faire comprendre combien on est peu maître de soi-même, quand elle a une fois pris sur nous un certain ascendant que le tempérament lui donne d'ordinaire. Pour vous répondre donc sur la connaissance parfaite que vous dites que j'ai du cœur de l'homme par les portraits que j'en expose tous les jours, je demeurerai d'accord que je me suis étudié autant que j'ai pu à connaître leur faible; mais si ma science m'a appris qu'on pouvait fuir le péril, mon expérience ne m'a que trop fait voir qu'il est impossible de l'éviter: j'en juge tous les jours par moi-même. Je suis né avec les dernières dispositions à la tendresse; et, comme j'ai cru que mes efforts pourraient lui inspirer, par l'habitude, des sentiments que le temps ne pourrait détruire, je n'ai rien oublié pour y parvenir. Comme elle était encore fort jeune quand je l'épousai, je ne m'aperçus pas de ses méchantes inclinations, et je me crus un peu moins malheureux que la plupart de ceux qui prennent de pareils engagements: aussi le mariage ne ralentit point mes empressements; mais je lui trouvai tant d'indifférence, que je commençai à m'apercevoir que toute ma précaution avait été inutile, et que ce qu'elle sentait pour moi était bien éloigné de ce que j'aurais souhaité pour être heureux. Je me fis à moi-même ce reproche sur une délicatesse qui me semblait ridicule dans un mari, et j'attribuai à son humeur ce qui était un effet de son peu de tendresse pour moi; mais je n'eus que trop de moyens de m'apercevoir de mon erreur, et la folle passion qu'elle eut peu de temps après pour le comte de Guiche fit trop de bruit pour me laisser dans cette tranquillité apparente. Je n'épargnai rien, à la première connaissance que j'en eus, pour me vaincre moi-même, dans l'impossibilité que je trouvai à la changer; je me servis pour cela de toutes les forces de mon esprit; j'appelai à mon secours tout ce qui pouvait contribuer à ma consolation. Je la considérai comme une personne de qui tout le mérite est dans l'innocence, et qui, par cette raison, n'en conservait plus depuis son infidélité. Je pris, dès lors, la résolution de vivre avec elle comme un honnête homme qui a une femme coquette, et qui est bien persuadé, quoi qu'on puisse dire, que sa réputation ne dépend point de la méchante conduite de son épouse; mais j'eus le chagrin de voir qu'une personne sans beauté, qui doit le peu d'esprit qu'on lui trouve à l'éducation que je lui ai donnée, détruisait en un moment toute ma philosophie. Sa présence me fit oublier toutes mes résolutions, et les premières paroles qu'elle me dit pour sa défense me laissèrent si convaincu que mes soupçons étaient mal fondés, que je lui demandai pardon d'avoir été si crédule. Cependant mes bontés ne l'ont point changée. Je me suis donc déterminé à vivre avec elle comme si elle n'était pas ma femme: mais si vous saviez ce que je souffre, vous auriez pitié de moi. Ma passion est venue à un tel point, qu'elle va jusqu'à entrer avec compassion dans ses intérêts; et quand je considère combien il m'est impossible de vaincre ce que je sens pour elle, je me dis en même temps qu'elle a peut-être une même difficulté à détruire le penchant qu'elle a d'être coquette, et je me trouve plus dans la disposition de la plaindre que de la blâmer. Vous me direz sans doute qu'il faut être fou pour aimer de cette manière; mais, pour moi, je crois qu'il n'y a qu'une sorte d'amour, et que les gens qui n'ont point senti de semblable délicatesse n'ont jamais aimé véritablement. Toutes les choses du monde ont du rapport avec elle dans mon cœur: mon idée en est si fort occupée, que je ne fais rien en son absence qui m'en puisse divertir. Quand je la vois, une émotion et des transports qu'on peut sentir, mais qu'on ne saurait exprimer, m'ôtent l'usage de la réflexion; je n'ai plus d'yeux pour ses défauts; il m'en reste seulement pour tout ce qu'elle a d'aimable. N'est-ce pas là le dernier point de la folie? Et n'admirez-vous pas que tout ce que j'ai de raison ne sert qu'à me faire connaître ma faiblesse sans en pouvoir triompher?—Je vous avoue à mon tour, lui dit son ami, que vous êtes plus à plaindre que je ne pensais; mais il faut tout espérer du temps. Continuez cependant à faire vos efforts; ils feront leur effet lorsque vous y penserez le moins. Pour moi, je vais faire des vœux afin que vous soyez bientôt content.» Là-dessus, il se retira et laissa Molière, qui rêva encore fort longtemps aux moyens d'amuser sa douleur.» (La Fameuse Comédienne, ou Histoire de la Guérin, auparavant femme de Molière.)

22: Heur pour bonheur. «Heur, dit la Bruyère, se plaçait où bonheur ne pouvait entrer; il a fait heureux, qui est si français, et il a cessé de l'être. Si quelques poëtes s'en sont servis, c'est moins par choix que par la contrainte de la mesure.» Molière est, je crois, le dernier qui ait fait usage de ce mot, que son exemple et les regrets de la Bruyère n'ont pu nous conserver.

23: Arnolphe, en humiliant Agnès par la dureté de ce discours, oublie qu'Horace la charmait tout à l'heure en lui disant les mots les plus gentils du monde. C'est ainsi que l'auteur prépare d'une manière admirable la scène iv du cinquième acte, dans laquelle la jeune fille déclarera naïvement qu'elle a été frappée de ce contraste. Arnolphe paraîtra d'autant plus ridicule alors, que son caractère aura été mieux établi ici. Le comique de ce rôle ne résulte pas, comme les commentateurs l'ont cru, de l'amour et de l'âge d'Arnolphe. Jamais l'amour seul n'a pu rendre ridicule un homme de quarante-deux ans, et c'est l'âge d'Arnolphe. Cette observation est si juste, que Molière nous a montré, dans l'Ariste de l'École des maris, un personnage beaucoup plus âgé, et cependant aimé de Léonor, qui lui dit, dans une effusion de tendresse:

Si vous voulez satisfaire mes vœux,
Un saint nœud dès demain nous unira tous deux.

tandis que Sganarelle, trompé par Isabelle, est un personnage fort ridicule, quoique âgé de vingt ans de moins qu'Ariste. Le comique du rôle d'Arnolphe ne résulte donc ni de son amour ni de son âge; il naît tout naturellement du faux système qui l'égare et qui le fait agir sans cesse contre ses plus chers intérêts. Préoccupé des précautions qu'il a prises, il croit, sans examen, qu'Agnès est aussi stupide qu'il le souhaite, et tous ses discours tendent à entretenir cette stupidité. C'est ainsi qu'en humiliant l'esprit de celle qu'il aime, en opprimant son cœur sous le poids d'une triste reconnaissance, il marche directement contre le but qu'il se propose. Il songe à inspirer de la crainte, du respect; il oublie d'inspirer de l'amour; il veut intimider l'esprit et ne sait pas gagner le cœur. En un mot, l'opposition qui existe entre son véritable intérêt et l'intérêt de calcul et de système fait tout le brillant, tout le comique de ce rôle plein de verve et d'énergie. On sait que Lekain disait que le rôle d'Arnolphe devait lui appartenir.

24: Tout ce discours est supérieurement écrit. Ceux qui ont dit que les vers de Molière étaient inférieurs à sa prose ne se sont pas montrés justes appréciateurs de son génie. À commencer du Cocu imaginaire, ses vers peuvent être regardés comme un modèle de style comique. On a dit encore que Boileau préférait la prose de Molière à ses vers, et l'on a oublié qu'il l'a loué comme grand poëte dans la satire qu'il lui a adressée.

25: Molière a pris la peine de répondre lui-même, dans la Critique de l'École des femmes, à ceux qui l'accusaient de tourner, dans ce discours, la religion en ridicule. «Pour le discours moral, dit-il, que vous appelez un sermon, il est certain que de vrais dévots, qui l'ont ouï, n'ont pas trouvé qu'il choquât ce que vous dites, et sans doute que les paroles d'enfer et de chaudières bouillantes sont assez justifiées par l'extravagance d'Arnolphe et par l'innocence de celle à qui il parle.»

26: En écoutant ce discours, on rit également et de l'abus qu'Arnolphe fait de son esprit et du peu d'effet qu'il produit. Dans ces deux scènes, Agnès ne prononce pas un mot: elle écoute, elle obéit; mais elle ne se laisse pas persuader.

27: «Molière s'est peint lui-même dans le Misanthrope, vertueux, mais peu aimé, à cause de son manque de complaisance pour les faiblesses des autres; il a également représenté Chapelle sous le nom de Philinte, qui, étant d'une humeur plus liante, voit les défauts d'un chacun sans s'irriter.» Cette assertion est appuyée par une multitude de faits que nous recueillerons dans la suite de notre commentaire. On sait que Molière travaillait toujours d'après nature, et que la facilité de Chapelle, qui était son ami d'enfance, le désolait. Il lui disait souvent: «Vous êtes tout aimable, mais vous prodiguez vos agréments à tout le monde, et vos amis ne vous ont plus d'obligation lorsque vous leur donnez ce que vous sacrifiez au premier venu.» La véhémente sortie d'Alceste nous représente donc ici au naturel une des discussions de Chapelle et de Molière.

28: Cette réplique de Célimène est un modèle de récrimination satirique; on ne peut pas mieux repousser l'offense par l'offense, et payer, comme on dit, une personne en même monnaie. Célimène a son histoire toute prête et ses garants tout trouvés pour opposer à ceux d'Arsinoé. Celle-ci a cité des gens de vertu singulière; celle-là cite des gens d'un très-rare mérite. Chacune d'elles a essayé de défendre son amie, mais a eu le chagrin de ne pouvoir faire adoucir la rigueur de la sentence. Enfin, le discours de la coquette est, d'un bout à l'autre, calqué sur celui de la prude avec une fidélité tout à fait piquante. La répétition faite par Célimène des quatre vers qui terminent le couplet d'Arsinoé met le comble à la malignité et au mordant de sa repartie. (A.)—Quiconque lit doit sentir ces beautés, lesquelles mêmes, toutes grandes qu'elles sont, ne seraient rien sans le style. Cette pièce est, de toutes les pièces de Molière, la plus fortement écrite. (V.)

29: En effet, la pruderie est pour ainsi dire l'unique avenir d'une coquette. Célimène semble le pressentir; mais, éblouie par les adorations de ses amants, cet avenir lui semble trop éloigné pour qu'elle puisse le croire redoutable. Cette scène est une des plus morales de l'ouvrage.

30: Cette métaphore expressive, tirée du bruit de la cloche, se trouve aussi dans la Fontaine. Faire sonner son âge, c'est avertir tout le monde qu'on est jeune, comme une cloche avertit d'un grand événement.

31: N'est pas un si grand cas, pour dire: n'est pas une si grande chose. Celle locution, qui se trouve dans le Dictionnaire de l'Académie, édition de 1694, n'est plus d'aucun usage. (A.)

32: Célimène se retranche derrière la vanité pour repousser les traits de sa rivale. Elle l'attaque, en femme instruite de ce qui peut blesser le plus profondément une femme; son triomphe passager sera la cause de sa perte, car elle éveille une haine qui doit être irréconciliable. C'est ainsi que Molière lie cette scène à l'action générale, dont elle va hâter la marche et préparer le dénoûment.

33: Ce mot de brillants était autrefois d'un usage plus étendu qu'aujourd'hui; on disait: Il y a bien des brillants, de grands brillants dans ce poème. Ces exemples sont tirés du Dictionnaire de l'Académie, édition de 1694. (A.)

34: À peine Orgon a-t-il parlé, qu'il se peint tout entier par un de ces traits qui ne sont qu'à Molière. On peut s'attendre à tout d'un homme qui, arrivant dans sa maison, répond à tout ce qu'on lui dit par cette seule question: Et Tartuffe? et s'apitoie sur lui de plus en plus quand on lui dit que Tartuffe a fort bien mangé et fort bien dormi. Cela n'est point exagéré, c'est ainsi qu'est fait ce que les Anglais appellent l'infatuation, mot assez peu usité parmi nous, mais nécessaire pour exprimer un travers très-commun.—Le mot engouement exprime aussi très-bien cette passion des esprits faibles; car, il faut le remarquer, l'infatuation ou l'engouement est une maladie de l'esprit; le cœur n'y a aucune part: ainsi l'infatuation du comte de Galiano pour son singe, d'un roi pour son favori, et d'Orgon pour Tartuffe, sont des passions du même genre. Et, loin d'accuser Molière et Le Sage d'avoir rien exagéré, il faut les louer d'être restés dans de si justes bornes. J'ai vu une mère de famille, en rentrant dans sa maison après un assez long voyage, se dérober aux empressements de son mari et de trois filles charmantes, pour prodiguer ses caresses à un chien favori, vilain animal dont elle faisait ses délices. Une pareille scène est plus outrée cent fois que celle d'Orgon. L'art du poëte comique n'est pas de peindre les travers de la pauvre humanité dans leurs plus grands excès, mais de saisir ce point unique qui excite tout à la fois la réflexion et la gaieté du spectateur.

35: Un soir, pendant la campagne de 1662, comme Louis XIV allait se mettre à table, il lui arriva de dire à Péréfixe, évêque de Rodez, son ancien précepteur, qu'il lui conseillait d'en aller faire autant. «Je ne ferai qu'une légère collation, dit le prélat en se retirant; c'est aujourd'hui vigile et jeûne.» Cette réponse fit sourire un courtisan, qui, interrogé par Louis XIV, répondit que Sa Majesté pouvait se tranquilliser sur le compte de M. de Rodez: après quoi il fit un récit exact du dîner de S. Exc., dont le hasard l'avait rendu témoin. À chaque mets exquis que le conteur nommait, Louis XIV s'écriait: «Le pauvre homme!» prononçant ces mots d'un son de voix varié qui les rendait plus plaisants. Molière, témoin de cette scène, en fit usage dans le Tartuffe.

36: Ce manége est aussi celui de Panurge, dans Rabelais. «Quand il se trouvoit en compaignie de quelques bonnes dames, il leur mettoit sus le propos de lingerie, et leur mettoit la main au sein, demandant: «Et cest ouvraige, est-il de Flandres ou de Haynault?»

37: On ne saurait trop admirer l'adresse avec laquelle Elmire sait en même temps tenir dans le respect le plus audacieux des hommes, et pousser un hypocrite à se montrer à découvert. Elle éveille ses craintes par la dignité de son maintien, et ses espérances par la douceur de ses paroles. Dès lors, l'issue du combat qui se livre dans l'âme de Tartuffe n'est plus douteuse. Lorsque la crainte et l'espérance sont aux prises, la passion l'emporte toujours; c'est la marche du cœur humain.

38: Quel sublime comique le poëte a tiré ici du combat des deux passions hideuses qui agitent ce scélérat! comme dans sa détresse il appelle à son aide tous les secrets de son art infernal! flatterie, hypocrisie, persuasion, humilité, pudeur, il essaye toutes les armes, et on rit; car plus il veut cacher sa turpitude, plus il se montre odieux et ridicule.

39: Elmire a lu depuis longtemps dans le cœur de l'hypocrite: elle n'est ni surprise ni fâchée de sa déclaration; en femme habile, elle comprend tout le pouvoir que lui abandonne celui qui jette le trouble dans sa maison. Elmire n'est pas seulement douce et sage, elle est encore adroite et pénétrante. Nous verrons plus tard qu'elle n'a oublié aucun des avantages qu'elle prend ici.

40: On a cru que ce vers était une parodie de celui de Sertorius:

Et pour être Romain, je n'en suis pas moins homme,

C'est une erreur. Molière imite ici un passage du Décaméron de Boccace, ou, pour mieux dire, il ne fait que traduire littéralement les paroles d'un confesseur qui joue auprès de sa pénitente le même rôle que Tartuffe joue auprès d'Elmire: «Vous devez, lui dit-il, vous glorifier des charmes que le ciel vous a donnés, en pensant qu'ils ont pu plaire à un saint. C'est votre beauté irrésistible, c'est l'amour qui me forcent à en agir ainsi; et pour être abbé, je n'en suis pas moins homme: Come che io sia abbate, in sono uomo come gli altri.» (B.)—Molière a pris tout ce passage dans la huitième nouvelle de la troisième journée du Décaméron. Cette imitation a été indiquée pour la première fois par Michault dans ses excellents Mélanges philologiques. tome Ier, page 226.

41: Molière oppose ici d'une manière admirable la mysticité des expressions à la hideur des sentiments, et les pratiques de la piété aux désirs effrontés d'un libertin. Il y a force comique dans ce double contraste, car le spectateur ne peut s'empêcher de se réjouir de l'aveuglement d'un scélérat qui emploie, pour inspirer l'amour, tous les moyens qui doivent exciter la haine et le mépris.