— Pas si haut, pas si haut, dis-je vivement.
— Et quand ton Binlikhous, deuxième du nom, serait troisième ou quatrième, dit Bicri en lui serrant le cou pour le maintenir, je te saignerai ici, si tu recommences à te trémousser et à crier si fort.
— Est-ce ainsi qu’on traite l’illustre amiral Magon, ajouta Hannibal, et des guerriers comme Chamaï et moi ?
— J’ai voulu rire, j’ai voulu plaisanter, dit le Terrible. Fais lâcher prise à ton jeune homme. Je te jure, par mes dieux, que je ne vous ferai pas de mal. N’as-tu pas confiance en moi ?
— Pas tout à fait, répondis-je en souriant. Il y aurait un moyen plus simple de nous entendre.
— Et lequel ? dit le Balazou. Parle, grand capitaine ! Parle, homme vaillant !
— As-tu jamais vu de vrais vaisseaux phéniciens, incomparable Balazou, serviteur du roi Binlikhous deuxième ? lui demandai-je ; des vrais vaisseaux phéniciens faisant le voyage de Tarsis ?
— Où veux-tu en venir, homme marin ? me dit le Terrible.
— C’est facile à comprendre, lui répondis-je. Tu vas venir visiter mes vaisseaux !
— Bien volontiers, s’écria le Chaldéen. Tout de suite, tout de suite.
— Doucement, lui répondis-je. En y allant, tu marcheras entre Hannibal et Chamaï, qui seront à tes côtés, l’épée nue pour te faire honneur. Et ton jeune ami Bicri marchera derrière toi, toujours pour te faire honneur. Et quand tu seras à mon bord, tu auras la complaisance d’y rester, jusqu’à ce que je me sois acquitté envers ton roi. Et souviens-toi de ce que te disait tantôt le jeune homme : que sur un navire phénicien, le capitaine est maître après les dieux.
— Je comprends, dit le Balazou en soufflant. Je comprends. Si j’appelle à l’aide jusqu’à tes navires, tu me feras poignarder, et quand j’y serai, tu me garderas en otage.
— Tout juste, mon cher ami, lui répondis-je. Tu as parfaitement compris.
— Tu es un habile homme et tes gens sont hardis ! soupira le Balazou.
— On a vu des petits rabougris et des vieux borgnes comme cela, dit l’incorrigible Himilcon. Dis donc, Balazou, ordonne donc à tes brutes de me donner encore une coupe de vin. »
Le Balazou ne répondit pas. Il ferma les yeux comme un homme qui réfléchit profondément.
« Oh ! ne te presse pas, dit Bicri en s’asseyant sur lui, prends toutes tes aises ; je ne suis pas fatigué.
— Jeune homme, s’écria le Balazou, qui décidément avait une profonde admiration pour les façons d’agir de Bicri, jeune homme, entre à mon service et je ferai ta fortune ! Tu es vaillant et tu me plais. Mais auparavant, ôte ton corps de dessus le mien, car tu es beaucoup plus lourd que tu ne crois »
Pour toute réponse, Bicri se mit à siffler une chanson des Kymris.
« Je m’amuse énormément, » dit Himilcon.
Après quoi, il arracha une outre de vin des mains d’un échanson et lui donna deux grands soufflets en échange.
« Voyons, dis-je, nous ne pouvons pas rester éternellement ici. D’un moment à l’autre quelqu’un peut entrer. Il faut te décider, Balazou. »
Le chef fit un mouvement. Bicri fronça le sourcil et appuya son couteau.
« Allons, dit brusquement le Terrible. Allons, vous êtes de braves gens. Après tout, c’est moi qui ai eu tort. Marchons ! »
Mes matelots ramassèrent leurs caisses. Hannibal et Chamaï se placèrent des deux côtés du Balazou, en lui dormant toutes les marques du respect le plus profond. Bicri le suivit en sifflotant, et nous accompagnâmes le cortége. Sur notre route les soldats se prosternaient devant leur général, ce qui me donnait intérieurement une forte envie de rire. Une demi-heure après, le grand Balazou mettait le pied sur le pont de l’Astarté, au milieu de mes matelots qui me saluaient cordialement, à la manière des marins phéniciens. Il n’avait pas prononcé une parole en chemin.
« Tout le monde à son poste, mes enfants ! m’écriai-je gaiement. Le seigneur ici présent, général de l’armée du roi d’Assyrie, nous fait l’honneur de visiter nos navires.
— Et il distribue double ration de vin à l’équipage pour payer sa bienvenue, ajouta Himilcon.
— Vivent le roi d’Assyrie et son général ! » crièrent nos matelots.
Le Terrible se mit à rire, quoiqu’il fût un peu pâle.
« Tu as là de braves gens sous tes ordres, capitaine, me dit-il. Et vous autres, vous aurez votre double ration, et des moutons, et des bœufs, et un présent en plus ! »
Les matelots acclamèrent encore une fois notre hôte forcé. Hannibal le salua poliment, Chamaï haussa les épaules et Bicri dit, sans se gêner, à son petit ami Dionysos :
« Cet homme que tu vois ici est un ivrogne, un brutal, un couard et un fou. Il commande à cinquante mille autres, qu’il conduit à coups de fouet.
— Ce ne sont pas des Hellènes alors, répondit Dionysos, car les Hellènes sont des hommes libres, qui ne se laissent pas donner de coups de fouet, ni commander par des hommes pareils. »
Le Balazou se mordit les lèvres.
« Vous êtes des gens étranges, et comme on en voit peu ici, dit-il. Les Phéniciens se mêlent d’ordinaire de leur commerce et non de juger les empires.
— Nous revenons de très-loin, dit Hannibal. Cela nous a changé le caractère.
— Si Adonibal, suffète amiral d’Utique et de Cartage, était ici, dit Himilcon, il t’apprendrait que les Phéniciens peuvent juger les empires. Mais tu ne connais pas Utique et tu ne sais pas où est Carthage. »
En ce moment, nous eûmes le spectacle d’une partie de l’armée assyrienne passant de la rive droite sur la rive gauche. Le fleuve était couvert de radeaux et de barques, sur lesquels on embarquait les chariots ; les chevaux suivaient à la nage, tenus par des hommes placés à l’arrière de ces embarcations. Les fantassins traversèrent sur des outres gonflées d’air. Tout cela se fit au milieu des cris et de la plus grande confusion. Quelques-uns se noyèrent. Sur une rive, les officiers, le fouet à la main, frappaient leurs hommes à coups de lanière pour les faire hâter. Sur l’autre, je vis des prisonniers qu’on ramenait devant un chef. Celui-ci était assis sur une espèce de trône, entre des gardes et des officiers. On porta d’abord devant lui les dieux et le butin de la ville capturée. Puis vinrent les prisonniers demi-nus, hommes, femmes, enfants, entourés de soldats qui les frappaient et les maltraitaient. Quelques-uns des hommes avaient des entraves, des chaînes et des carcans de bronze. La plupart avaient les coudes liés derrière le dos. On fit prosterner les principaux d’entre eux devant le chef, qui leur mettait le pied sur la nuque. Il faisait grâce à quelques-uns, et faisait couper, devant lui, la tête aux autres. Quatre furent accrochés par la poitrine sur des pieux aigus qu’on planta sur un tertre, à quelques pas de là.
Ce spectacle de désolation était vraiment affreux. Hannibal et Chamaï, habitués à voir de pareilles scènes dans leurs guerres, y prêtaient une médiocre attention. Mais Aminoclès et les Phokiens regardaient avec une véritable colère.
« Par Dzeuss ! s’écria le brave homme, si jamais une armée pareille fondait sur l’Hellade, tous les peuples hellènes se feraient tuer jusqu’au dernier homme, plutôt que de se laisser enlever leurs dieux et de souffrir qu’on les réduise eux-mêmes en esclavage. Heureusement l’Hellade est loin ! »
Ces Hellènes sont un peuple très-courageux, et qui tient, par-dessus tout, à sa liberté.
Pendant que le Balazou était à notre bord, il vint un messager du roi me demander qui nous étions. Je le lui expliquai convenablement. Il revint une heure après et m’ordonna de l’accompagner devant le grand Binlikhous.
Cette fois, je n’emmenai que le seul Hannon avec mes huit matelots. Hannon marchait à côté de moi, pensif et méditant dans sa tête quelque beau compliment pour le roi d’Assyrie. Mais il ne nous fut donné de voir la splendeur de ce fier souverain que de loin. A cent pas de lui, on nous fit arrêter et prosterner. Il était assis sous un bouquet d’arbres, tellement entouré de gardes, de porteurs d’éventails, de porteurs de parasols, d’échansons, de chasse-mouches et de toute sa pompe, que je ne distinguai d’abord que sa tiare étincelante de dorures, ses pieds nus chargés de pierreries et sa robe brodée et frangée. Dans ce rayonnement, je finis par voir sa tête, fort majestueuse, avec de longs cheveux bouclés et une grande barbe frisée.
Une double haie de soldats formait une avenue depuis nous jusqu’à lui. Des officiers vinrent chercher nos lettres et nos présents, et les portèrent au roi. On nous emmena ensuite, après nous avoir fait prosterner encore une fois, et on nous reconduisit à nos vaisseaux. J’y gardai toujours le Balazou, malgré ses impatiences.
« Pourquoi ne me relâches-tu pas, à présent ? me disait-il.
— Parce que je ne suis pas prêt à appareiller, lui répondis-je. Et tu tiens assez à ta vie pour comprendre que je tienne un peu à la mienne. »
Une heure après, on m’apporta dans une cassette en or les lettres du roi pour la reine de Saba. Quelques esclaves et soldats portaient aussi, pour moi et mes gens, un assez maigre présent en vivres et en étoffes. Mes préparatifs étaient terminés : je n’avais plus rien à faire en ce lieu désagréable et dangereux.
« Allons, Balazou, dis-je à mon hôte involontaire, le moment est venu de nous séparer. J’espère que nous nous quitterons en bons amis. »
Le Terrible respira, comme un homme qui sort d’une eau où il a failli se noyer.
« Je vois que tu es un homme de parole, dit-il.
— Est-ce que tu t’imaginais que je voulais te garder ? lui répondis-je en riant. Qu’est-ce que j’aurais fait de toi ?
— Oh ! dit le Terrible, un homme est un homme, et chacun aime se venger. Je t’avais fait bien peur, et j’avais été très-injuste envers toi. Tu me tenais, tu me lâches. C’est bien.
— Tu ne me lâcherais pas, toi, si tu me tenais, » repris-je à mon tour.
Le Balazou sourit.
« Il faut baiser la main qu’on ne peut couper, » dit-il.
Je fis ostensiblement, devant lui, garnir nos machines de traits et de pierres, puis je le mis à terre avec toutes sortes de respects. Avant de s’en aller, il demanda encore à Bicri s’il voulait entrer à son service. Décidément le Balazou était entêté. L’archer refusa tranquillement.
XXIII
Où nous réglons nos comptes avec Bodmilcar.
Le jour était très-avancé pendant que nous redescendions. N’osant franchir la barre dans les ténèbres, je m’établis, pour la nuit, vis-à-vis d’un petit camp chaldéen, après avoir pris toutes les précautions requises. Je craignais quelque mauvais coup de la part du Terrible.
Sur la berge étaient des huttes de feuillage où des marchands phéniciens vendaient aux soldats assyriens du vin et de la pacotille et leur achetaient leur butin. Himilcon, Gisgon et quelques autres ne purent résister à l’envie d’y descendre, pour y boire et y bavarder. Je les y autorisai, à condition qu’ils ne s’éloigneraient pas du navire plus loin que la portée de la voix. Environ deux heures après, je descendis moi-même dans ce marché éclairé de torches nombreuses. J’étais curieux de voir ce qui s’y passait. Bicri et Jonas m’accompagnèrent. Au moment où j’arrivais à terre, deux grandes galères de construction phénicienne descendaient le fleuve pour venir mouiller en aval de nous. Avec elles était un gaoul que je ne distinguai que vaguement, car il serrait la rive opposée à celle où j’étais, et le fleuve était bien large. Je n’y fis d’ailleurs pas autrement attention, la navigation étant très-active, par suite du grand trafic d’esclaves qui se faisait avec l’armée du roi d’Assyrie.
Je trouvai Himilcon et Gisgon en discussion avec des guerriers chaldéens, qui traitaient leurs récits de hâbleries et de mensonges.
« Comment, dit Himilcon à un chef qui était là, tu ne veux pas croire que nous avons tenu le soleil à notre gauche ? O grand sot ! Demande plutôt au brave Bicri, ici présent, qui a tué des cerfs de dix palmes de haut, et à cet honnête Jonas, qui a été dieu dans le pays de l’huile de poisson !
— Que me dis-tu là ? s’écria le Chaldéen en colère. Que me brouilles-tu de tes cerfs et de ton huile de poisson ? Veux-tu me faire croire qu’il y a des hommes assez stupides pour adorer un autre homme comme dieu ?
— Vous adorez bien Nitsroc, vous autres ! dit Bicri.
— Et vous vous laissez donner des coups de fouet par votre Binlikhous et votre Balazou ! ajouta Gisgon.
— Par le nom du roi ! vieux coquin sans oreilles, s’écria le Chaldéen furieux, je ne souffrirai pas que tu blasphèmes mes dieux, mon roi et mon général. Je briserai tous les os que tu as dans le corps !
— Essaye un peu ! cria le Celte d’une voix goguenarde. Échangeons quelques coups : sais-tu donner des coups de poing à la manière de Preudayn, des coups de tête à la manière d’Armor, des coups de bâton à la manière d’Aitzcoa, dis, ô homme ignorant qui n’as jamais quitté la terre ferme ?
— Connais-tu le fleuve Illiturgis, et les monts Pyrènes, et le cap Chariot des Dieux, et les Iles Fortunées où l’on donne de l’or pour des bouteilles vides ? s’écria Himilcon. Réponds, ô tête de bétail. Connais-tu les Sicules, les Garamantes, les Souomi, les Guermani et les Goti, tous peuples que nous avons vaincus ? Les connais-tu, bœuf chaldéen ? »
Le guerrier courba la tête, abasourdi par ce flot de noms inconnus. La conscience de son ignorance le rendit muet.
« Enfin, dit-il après quelques instants de silence, vous autres Sidoniens, vous allez si loin que vous voyez des choses extraordinaires. Moi, je suis Carduque, et je trouve que c’est déjà bien loin de mes montagnes à ce lieu où nous sommes. Je ne savais pas que la terre était si grande.
— Eh bien, moi, dit un autre, je connais le Tarsis, et j’ai vu un homme de ce pays.
— Tu as vu un homme de Tarsis, toi ? dit Himilcon surpris. Et où cela l’as-tu vu ?
— Au camp du roi, répondit l’autre. Je me suis entretenu avec ce capitaine phénicien, qui est récemment entré au service de notre roi, et je sais ce que c’est que Tarsis, et j’ai vu un homme de ce pays avec ce capitaine-là. »
Un frisson me courut par le corps. Je pensai aux galères et au gaoul qui venaient de passer devant nous.
« Le nom de ce capitaine ! m’écriai-je, le nom de ce capitaine, et je te donne un sicle d’or ! »
Le Chaldéen cligna de l’œil d’un air sournois.
« Donne deux sicles et je te dirai le nom, puisque tu y tiens tant, » répondit-il en tendant la main.
J’y jetai les deux sicles d’or, que l’homme serra dans sa bourse sans se presser. Je tressaillais d’impatience.
« A présent que j’ai mes sicles, dit le Chaldéen, pourquoi te dirais-je le nom de l’homme ? »
Furieux, je fus sur le point de le saisir à la gorge.
« Allons, Rabchaké, cria un des marchands phéniciens qui étaient là, cesse tes sottes plaisanteries. Capitaine, le nom de notre compatriote qui est ici, au service du roi, est Bodmilcar Tyrien. »
Je jetai un cri.
« A nos navires, et tout de suite ! »
Je n’eus pas besoin de le dire deux fois. Mes compagnons avaient entendu le nom de Bodmilcar aussi bien que moi. Un instant après, nous étions embarqués.
Je réunis aussitôt tous mes chefs sur l’arrière de l’Astarté, et je leur rendis compte de tout ce qui venait de se passer.
« Compagnons, ajoutai-je, à quelques encablures d’ici, Bodmilcar est là, qui nous guette dans l’ombre. Derrière nous, le Balazou arrive sans doute avec ses bandes féroces. Nous avons, dans le flanc de nos navires, de quoi faire notre fortune à tous. Nous laisserons-nous prendre misérablement au terme de notre voyage ?
— Non, non ! s’écrièrent-ils tous. Le moment de combattre vaillamment est arrivé. Aux rames, et tombons dessus !
— Que j’arrive à l’abordage, s’écria Chamaï, et Bodmilcar est mon homme.
— Il est à moi, cria Hannon, que je vis en colère pour la première fois de sa vie. Il est à moi seul ; je ne veux pas qu’il m’échappe !
— Jeunes fous, leur dis-je, vous aurez assez affaire tout à l’heure pour ne pas vous quereller maintenant. Il nous reste une heure de nuit : profitons-en pour nous rapprocher de la mer le plus possible. »
Nos navires partirent avec précaution, l’Astarté tenant le milieu du chenal, l’Adonibal la droite et le Cabire serrant la berge à gauche. Tout le monde était en armes. Tous nos feux étaient éteints. Nous étions debout et prêts dans les ténèbres, et le cœur nous battait plus vite qu’à l’ordinaire.
Bicri, accroupi à l’avant, avait répandu ses flèches sur le pont devant lui et tenait son arc tout prêt dans sa main. A ses côtés étaient Dionysos, l’arc bandé, et Jonas, une grande hache passée dans la ceinture et la trompette à la main. Himilcon, à l’arrière, dirigeait les timoniers, le bouclier au bras et le coutelas au poing. Hannibal et Chamaï, debout à la tête de leurs gens, se dressaient sur la pointe des pieds pour apercevoir l’ennemi les premiers.
Enfin le soleil se leva, et en même temps j’entendis le bruit du flot sur la barre, et je vis les trois navires de Bodmilcar nous barrant le passage, le Melkarth au milieu. Sur leur pont, c’était un fourmillement de lances et de casques. Les deux rives étaient désertes.
« Nous avons le courant pour nous, dis-je tout de suite. Commençons par des brûlots. »
Aussitôt nos matelots lancèrent les planches chargées de matières inflammables. La trompette de Jonas donna le signal, auquel répondirent nos autres navires. Des fanfares de défi répondirent du côté de Bodmilcar. Nous nous rapprochâmes rapidement à portée de trait. Une volée de flèches nous arriva, à laquelle nous répondîmes. La bataille était engagée.
Je connaissais bien le Melkarth, je l’avais construit. Sur ses robustes flancs, un coup d’éperon ne pouvait avoir d’effet, et dans une tentative d’abordage, haut comme il l’était, il pouvait impunément nous accabler de projectiles et effondrer notre pont, en laissant tomber sur nous de lourdes masses de pierres et de bronze. Son faible était qu’il était lourd à la manœuvre. En un instant mon parti fut pris.
« Tu tiens bien le chenal ? dis-je à Himilcon.
— Je le tiens, répondit le pilote. Avec son tirant d’eau, le Melkarth ne peut s’en écarter que d’une encablure à droite ou à gauche. J’ai passé dix fois sur la barre et je la connais.
— Bien, répondis-je. Qu’on remplisse nos deux barques de tout ce qui nous reste de matières inflammables. Qu’on signale au Cabire de me ranger. Je veux passer à son bord avec toi et le piloter moi-même. »
Un instant après, je fus à bord du Cabire avec Himilcon, après avoir donné mes instructions à Asdrubal et à Amilcar. Lesflèches pleuvaient comme grêle. Bodmilcar combattait sur place, en homme sûr de son affaire. Il nous barrait le passage et attendait le Balazou.
Amilcar me remplaça sur l’Astarté. Himilcon et Gisgon prirent les timons du Cabire et je me mis entre eux deux. Le Cabire pouvait se vanter d’être gouverné et timonné comme pas un autre navire au monde, j’ose le dire.
Je pris la remorque des deux barques, je fis allumer les matières incendiaires et je gouvernai droit sur le Melkarth.
A un demi-jet de flèche, Bodmilcar se dressa par-dessus le bord. Je le vis debout, menaçant.
« Salut, Magon ! me cria-t-il. Je te revois enfin ! Ici, nous ne sommes ni en Égypte, ni à Tarsis, ni dans le détroit de Gadès ! J’ai trois revanches à prendre, et je les prends d’un coup. Je te tiens ! Avant ce soir, tu seras pendu à ma vergue ! »
Il n’avait pas fini qu’il se rejeta en arrière d’un bond. Une flèche venait de le frapper.
« Touché ! cria la voix de Bicri par-dessus le bruit de la bataille.
— Manqué ! répondit la voix de Bodmilcar. Ma cuirasse est à l’épreuve du trait !
— Eh bien, m’écriai-je, voyons si elle est à l’épreuve du feu ! »
Au même instant, le Cabire se glissa entre le Melkarth et la galère de droite, et Himilcon avec Gisgon donnèrent un double coup de timon si habile qu’en voulant nous éviter, le gaoul alla se coller contre nos deux barques. L’incendie y éclatait justement. Un jet de flamme et de fumée monta par-dessus le bordage du Melkarth.
Je coupai ma remorque au milieu d’une grêle de flèches, dont une me blessa à la joue, et dont une autre traversa la cuisse de Gisgon. Mais le brave pilote continua de gouverner à genoux.
Le Cabire rasa le flanc opposé du Melkarth si vite qu’une masse de pierre qu’on nous jeta tomba dans notre sillage, s’engouffrant dans l’eau avec un bruit terrible.
« Bodmilcar ! criai-je du haut de ma poupe, te voilà brûlé comme la galère égyptienne à Tanis.
— Cela t’apprendra à prendre le dessous du courant, marin d’eau douce, » ajouta l’impitoyable Himilcon.
En quelques coups de rame je fus sur l’Astarté.
« Et maintenant, m’écriai-je, ils sont à nous ! Que l’Adonibal et le Cabire se jettent sur la galère de droite et forcent de vitesse celle de gauche ! En avant ! »
Nous nous jetâmes avec fureur sur l’une des galères.
Elle fit une manœuvre désespérée pour nous éviter et prendre le dessus du courant ; mais elle la fit trop tard. Je lui tombai sur le flanc, et pendant que je l’effondrais d’un côté, le choc la colla contre le Melkarth et nos barques en flammes de l’autre. Aussitôt je vis, dans la fumée, que les gens du Melkarth sautaient audacieusement sur le pont de l’Adonibal, engagé entre l’autre galère et lui. Les six navires ne faisaient plus qu’une seule masse, qui brûlait à un bout. A l’autre, les coups de pique, d’épée, de hache et de coutelas commençaient.
« A l’abordage ! m’écriai-je, nous les tenons !
— A l’abordage ! » répétèrent Hannibal et Chamaï.
Hannon fut le premier sur le pont de l’Adonibal, où les gens de la galère intacte et du gaoul se jetaient en même temps que nous et nos compagnons du Cabire.
« A moi, Bodmilcar ! à moi ! criait le scribe. Où es-tu ? montre aujourd’hui que tu es un homme !
— Me voici, me voici, mauvais efféminé ! répondit Bodmilcar. Toi le premier, les autres après. »
Ils se jetèrent l’un sur l’autre, l’épée haute. Pour moi, entouré d’un flot d’ennemis, je le perdis de vue. Mais Himilcon, qui ne me quittait pas, poussa tout à coup un cri terrible.
« Ah ! coquin, scélérat, gueux très-vil, éborgneur infâme, je te retrouve enfin ! »
C’était son homme de Tarsis, son Ibère qu’il cherchait depuis quatorze ans, et qu’il venait de rencontrer. Il bondit sur lui avec une telle violence qu’il le renversa du choc. Tous deux roulèrent sur le pont, cherchant à se maintenir l’un l’autre.
« Tiens-le bien, Himilcon ! s’écria Bicri qui passait par là, l’épée ensanglantée à la main ; tiens-le bien !
— Le gueux me mord le bras, s’écria le pilote. Tire-moi de dessous ! »
En ce moment le bras d’Himilcon passa au-dessus du dos de l’homme de Tarsis. Bicri lui glissa lestement son couteau dans la main. Le pilote le planta dans les reins de son adversaire, qui fit un soubresaut en râlant.
« Merci, dit Himilcon en se relevant couvert de sang, mais radieux. Je suis vengé. Toi, chien, crève ! »
Jonas, armé de sa hache, faisait des prodiges. Aminoclès le secondait en brave homme. Hannibal et Chamaï, leur armure toute faussée, finirent par jeter par-dessus bord tout ce qui était à l’avant. Amilcar fut tué. Asdrubal, quoique blessé, réussit à déblayer le timon ; je le rejoignis, et faisant manœuvrer au milieu de la bataille, nous réussîmes à dégager l’Adonibal de l’incendie qui menaçait de le gagner. L’autre galère, toute vide, s’en allait à la dérive. Les quelques hommes qui étaient restés sur l’Astarté et le Cabire les maintenaient sous vent à nous.
« A moi tout le monde ! » m’écriai-je.
Comme je disais ces mots, Hannon, couvert de sang, son épée brisée dans la main, se dressa devant moi.
« Il m’échappe ! s’écria-t-il. Le flot des combattants nous a séparés !
— Nous le tenons, au contraire, répondis-je. Il est à nous ! »
Sur mon signal, nous leur abandonnâmes l’avant du navire, où grouillait leur foule pressée, et maîtres de l’arrière, maîtres de gouverner, nous laissâmes porter sur l’Astarté et sur le Cabire.
« Tout le monde à notre bord ! » m’écriai-je.
Hannibal et Chamaï, à la tête de leurs hommes, formés en rang serré, barrèrent le passage aux gens de Bodmilcar et nous permirent d’évacuer le navire. Puis, leur tour, ils se jetèrent qui sur le Cabire, qui sur l’Astarté, suivis du flot de nos ennemis dont quelques-uns passèrent sur notre pont avec nous. Mais ils furent tués tout de suite.
Cette fois Bodmilcar était pris, et bien pris. Embarrassé sur l’Adonibal, incapable de manœuvrer au milieu des débris du combat et des rames en pantenne, il était livré sans défense à nos machines et à nos flèches. Le Melkarth n’était plus qu’un brasier. L’une des galères était coulée, et l’autre, entraînée à la dérive, avait disparu.
Pendant une demi-heure, je l’accablai de projectiles, malgré sa défense désespérée. Puis je me jetai de nouveau à l’abordage par son arrière. Bodmilcar, le visage en sang, nous attendait à l’avant, à la tête d’une trentaine d’hommes qui restaient debout.
« Faut-il l’abattre ? dit Bicri en encochant sa flèche.
— Non, répondis-je en lui arrêtant le bras. Un autre genre de mort l’attend. »
Les gens de Bodmilcar vendirent chèrement leur vie. Pour lui, au moment où il se précipitait sur moi, Jonas le cueillit dextrement et me l’offrit.
« Voilà, me dit le bon trompette, voilà ton ennemi. Allons, ne te trémousse pas ainsi, toi, ou tu feras que je te casserai quelque membre. »
Bodmilcar, écumant de fureur, resta immobile. Il ne répondit à aucune de mes questions et garda un farouche silence jusqu’au moment où on le pendit.
C’est ainsi que finit ce scélérat.
Pour nous, nous revînmes sans encombre à Tyr par le canal du Pharaon, après avoir visité la reine de Saba et le roi Salomon. Notre navigation fut belle et joyeuse.
Une foule de peuple nous attendait sur le quai et nous fit une réception triomphale, et le roi Hiram nous donna une fête splendide, où il voulut que moi-même je racontasse mes aventures devant tous les anciens assemblés.
C’est ainsi que se termina mon long voyage. Le roi me fit pré- sent des trois bateaux qui avaient servi ma navigation, et le peuple de Sidon me nomma suffète amiral. Je gardai avec moi Himilcon, Gisgon, Asdrubal et Hannibal qui fut chef de mes hommes d’armes.
Ai-je besoin de raconter comment je fis flotter le bois de cèdre et amenai les matériaux dont le roi Salomon construisit ce temple magnifique de Jérusalem ? Tous les Sidoniens ne connaissent-ils pas cela ? et ne connaissent-ils pas mon ami Chamaï, capitaine des gardes du roi Salomon, quand il vient me rendre visite dans mon palais, accompagné de sa femme Abigaïl et du grand Jonas, le chef des trompettes royaux ? Et n’ont-ils pas vu souvent Bicri, le riche vigneron, quand il vient vendre à Sidon ses outres et ses tonneaux, et qu’Himilcon et Gisgon les dégustent les premiers ? Et ne voient-ils pas, tous les ans, le navire qui part en grande pompe pour aller chercher à Paphos Hannon, grand prêtre d’Astarté, et sa femme, la belle Chryséis, grande prêtresse de cette déesse chez les Hellènes ? Hannon vient sacrifier au temple de la métropole. Dionysos l’accompagne : c’est un guerrier fameux dans son pays ; il enseigne aux Phokiens la navigation et les lettres phéniciennes. Le vieux Aminoclès, fier de son fils, fait aussi le voyage pour voir son ancien amiral, et ce jour-là, quand le Cabire, orné de tentures, va chercher mes invités au large et les conduit à mon propre débarcadère, le peuple de Sidon acclame le hardi bateau, et se réjouit en voyant réunis sur le pont les compagnons qui ont découvert les îles de l’Étain, la côte de l’Ambre et les Iles Fortunées.
Le soir d’un pareil jour, Himilcon ne marche pas souvent très-droit, et Bicri ne manque pas de siffler la chanson des Kymris et la chanson de Benjamin ; et quand nos hôtes s’en vont, Jonas lui-même veut les précéder, en sonnant de la trompette en leur honneur.
FIN.
NOTES.
Je ne prétends point faire de ce livre un ouvrage de science pure ; j’ai voulu simplement présenter, sous une forme courante, un tableau du monde en l’an 1000 avant Jésus-Christ, et résumer, pour l’usage de la jeunesse, des notions, des découvertes et des faits épars dans des ouvrages que leur caractère exclusivement scientifique et technique et leur prix élevé rendent moins abordables.
Le but que je me suis proposé m’interdit de surcharger de notes les Aventures du capitaine Magon. La lecture d’un livre de ce genre serait fastidieuse à l’excès, s’il fallait à chaque instant quitter le fil du récit pour consulter une note de bas de page, ou courir à une pièce justificative placée la fin du volume. J’ai donc systématiquement évité toute espèce de notes, et je n’ai mis que celles qui étaient strictement nécessaires pour l’intelligence du texte. Il faudra bien que le lecteur me croie sur parole. Toutefois, pour ma justification comme pour répondre au désir des lecteurs qui prendraient goût à l’étude de l’époque dont j’ai parlé, et en particulier à l’histoire du peuple phénicien, je donne ici une liste succincte d’un certain nombre d’ouvrages bons à consulter, et je la fais suivre de quelques commentaires. Ces commentaires éclaireront quelques points que la forme du roman m’a fait laisser dans l’obscurité. Il va sans dire que dans les ouvrages dont je donne la liste, je ne cite pas les livres de l’antiquité classique, depuis la Bible jusqu’à Strabon, en passant par Xénophon. Je ne veux renvoyer le lecteur qu’aux recherches de la science moderne et citer que les travaux qui m’ont servi plus particulièrement.
Ouvrages à consulter.
- Movers (F. C.). Das Phönizische Alierthum.
- Renan. Mission en Phénicie.
- Daux. Recherches sur les Emporia phéniciens dans le Zeugis et le Byzacium.
- Nathan Davis. Carthage and her remains.
- Wilkinson. Manners and Customs of ancient Egyptians.
- Hockh. Kreta.
- Grote. History of Greece.
- Mommsen. Geschichte der Römische Republik (Introduction et Ier chapitre).
- Bourguignat. Monuments mégalithiques du nord de l’Afrique.
- Fergusson. Rude Stone Monuments. (Très-bien résumé en français par M. Louis Rousselet dans la Revue d’Anthropologie.)
- Broca et A. Bertrand. Celtes, Gaulois et Francs (dans la Revue d’Anthropologie).
- L’abbé Bargès. Interprétation d’une inscription phénicienne trouvée à Marseille.
- Layard. Nineveh and its remains.
- Botta. Fouilles de Babylone.
- Reuss. Nouvelle traduction de la Bible (en cours de publication).
Éclaircissements.
Chapitre I.
J’ai adopté le mot classique de « Phéniciens » pour être mieux compris. Le mot national est « Cananéens ». Les gens que les Grecs ont appelés « Phéniciens », mot qui peut s’interpréter de deux façons : « les Rouges » ou « les gens du pays des dattes » s’appelaient entre eux Cananéens, c’est-à-dire « gens de la basse terre », par opposition aux « Araméens », c’est-à-dire aux « gens de la haute terre, de la montagne ». Ce n’est pas le lieu ici de me livrer à une dissertation linguistique et ethnographique sur les deux mots Khna et Aram, d’où Cananéen et Araméen tirent leur origine.
Le sens du mot sicle, qui s’orthographie dans le dialecte hébraïque et se prononçait probablement aussi chekel, est « objet pesé ». On comprend donc qu’il s’applique à la fois à la monnaie, dont les marchands phéniciens inventèrent certainement l’usage, et au système de poids.
Le mot gaoul signifie « un objet rond, creux ». On voit pourquoi il s’applique aux navires ronds qui servaient au commerce. Les Phéniciens appelaient Gozzo : Gaulo Melitta, « Malte la ronde. »
Le type du gaoul est essentiellement tyrien. Onerariam navem Hippus Tyrius invenit. (Pline, Hist nat.)
Pour reconstruire un navire phénicien, je me suis servi particulièrement :
- De deux planches des fouilles de Layard ;
- De la description très-exacte et très-complète qu’en fait le prophète Ézéchiel (Prophétie contre Tyr) ;
- D’une description fort intéressante que donne Xénophon (dans les Œconomiques) du grand navire phénicien qui vient tous les ans au Pirée ;
- Des planches de l’ouvrage de Wilkinson.
Enfin, raisonnant par analogie, j’ai usé de la dissertation du colonel Yule sur les navires génois, pisans et vénitiens du treizième siècle (dans son édition de Marco Polo).
Le doublage en cuivre des navires, qui peut paraître un anachronisme, a parfaitement existé chez les anciens Phéniciens. On en trouvera mention dans Végèce, De re militari, IV, 34 ; dans Athénée, V, 40. C’est même à Melkarth, l’Hercule tyrien, que la légende antique attribue cette invention : Hercules... nave ænea navigavit... habuit navem ære munitam. (Servius.)
L’indication des autres matériaux se trouve tout au long dans la prophétie d’Ézéchiel.
En dehors du type du gaoul, je donne le navire rapide, la barque, et le vaisseau long, vaisseau de guerre à cinquante rames.
Sans entrer dans des détails déplacés, je me bornerai à dire, pour le premier, que les Grecs l’appelaient hippos, « cheval, » soit à cause de sa rapidité, soit à cause de la tête de cheval qu’il portait à l’avant : « Les petits navires de Gadès s’appellent chevaux, à cause de l’image qu’ils ont à la proue (Strabon) » J’ai baptisé du nom de gaditan ce navire caractéristique de la colonie phénicienne de Gadès. Plusieurs monnaies phéniciennes de la côte d’Afrique portent pour empreinte la tête de cheval, et la légende de la tête de cheval trouvée dans les fondations de Carthage a peut-être pour origine l’ornement de proue national des navires rapides phéniciens.
La barque a un nom tout phénicien. Barek (en hébreu) signifie « courber », plier un objet tel qu’une planche. Barca est quæ cuncta navis commercia ad littus portat. (Isidore, Origines.) En berber moderne, une barque s’appelle ibarko.
Le vrai vaisseau sidonien est la galère à cinquante rames, la pentécontore : pentecontoron sidonian (Euripide, Hélène, 1412). Comment manœuvrait-on avec cinquante avirons un bateau long qui portait jusqu’à quatre cents hommes ? quel était le tonnage d’un de ces bateaux ? Je n’ai aucune donnée positive là-dessus, et je répète que je n’ai pas l’intention de faire ici des dissertations. Si l’on veut une analogie, on la trouvera dans les grosses jonques chinoises que l’Arabe Ibn Batouta a vues au quatorzième siècle, qui portaient six cents hommes et qui étaient manœuvrées par cinquante et même soixante avirons gigantesques, chaque aviron étant manié par huit hommes, à l’aide de deux cordes placées des deux côtés. Celles qu’a vues Marco Polo avaient quatre hommes par rame. Il est possible que les Phéniciens se soient servis d’un système de ce genre.
La description que je donne des navires de parade n’a rien d’imaginaire. On peut voir de ces navires figurés dans le recueil de Wilkinson. (t. III). Du reste, les auteurs anciens, depuis Hérodote jusqu’à Plutarque, sont remplis de détails là-dessus. Dans Hérodote, le navire sidonien où Xercès se place pour passer la revue de sa flotte est décoré d’une tente en or, c’est-à-dire en étoffes babyloniennes brochées d’or.
Chapitre II.
La tiare fleurdelisée peut se voir dans l’ouvrage de Botta, planches de la fin, aux détails de costume et d’armement.
Les tarifs du sacrifice et du rituel sont empruntés à l’ouvrage de l’abbé Bargès que j’ai mentionné plus haut.
La coutume d’emporter des oiseaux pour indiquer par leur vol la direction de la terre se trouve mentionnée par toute l’antiquité. Dans des temps plus modernes et chez des peuples demi-barbares, nous voyons le roi de mer Floke Vilgedarson, quand il part de Norvége en 868 pour aller découvrir l’Islande, emporter trois corbeaux.
Chapitre V.
Je ne donne pas le nom du Pharaon qui régnait en Égypte à cette époque, et pour cause : le onzième siècle et le commencement du dixième sont justement les époques où il y a une lacune à combler dans l’histoire de l’Égypte.
Les chariots de guerre qui accompagnent le Pharaon étaient montés par des Libyens, c’est-à-dire par des Berbères de race tamachek, ou, si l’on veut un équivalent moderne, des Kabyles et des Touaregs. La cavalerie et les chariots libyens faisaient la force principale des armées égyptiennes.
Chapitre VI.
Si c’était ici le lieu de faire de l’anthropologie, j’aurais l’occasion de m’étendre longuement sur le compte des Kydoniens et des Pélasges ; mais je n’en vois pas l’opportunité. Je me borne donc à indiquer aux lecteurs l’existence, dans toute l’Europe, de races à type et à langage distincts qui ont précédé les races aryennes. Deux surtout méritent mention : l’une à tête ronde, à type mongoloïde, des Touraniens, comme on est convenu de les appeler, et l’autre à tête longue, des Australoïdes, si l’on veut. Ces races, en possession d’une civilisation inférieure, ont laissé partout des traces de leur présence. Il se trouve justement qu’en Crète les Grecs nous ont conservé le souvenir des Kydoniens et les quelques mots de leur langue que je donne.
Chapitre VII.
Je demande pardon au lecteur de mon Homéros ; mais vraiment je ne pouvais pas me dispenser de faire passer dans mon tableau le grand rhapsode, si problématique qu’il soit. Quant à la date de la guerre de Troie, comme, même après les fouilles de Schliemann, elle est encore à fixer, je la donne pour ce qu’elle vaut.
Chapitre IX.
La description du navire tyrrhénien est empruntée à une figure qui se trouve sur un vase du musée Campana.
Les hâbleries d’Himilcon, à propos de Charybde et de Scylla, sont strictement phéniciennes. J’ai déjà fait allusion plus haut aux mystifications habituelles des marchands et des matelots de Tyr et de Sidon. Pour me justifier, il me suffira de citer le passage d’Hérodote où le père de l’histoire nous parle de l’île Kyraunis, où les jeunes filles pêchent l’or à la ligne, et nous dit tenir ce beau récit d’un Phénicien ! Le Grec est de bonne foi : c’est le loup de mer phénicien qui s’amusait un peu, ou qui dramatisait ses peines et ses aventures pour hausser le prix de sa marchandise.
La superstition du coq gigantesque est empruntée à une légende rabbinique, citée par Movers.