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Les primitifs: Études d'ethnologie comparée

Chapter 18: CONCLUSION
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About This Book

A series of comparative ethnological essays examines customs, beliefs, and institutions among less-industrialized societies, arguing that cultural practices evolve as adaptive responses and must be understood without ethnocentric disdain. It treats ethnography as the study of collective psychology, traces how rites and superstitions arise from natural causes and historical development, and emphasizes methodical fieldwork, learning native languages, and entering indigenous perspectives. The work advocates patient comparison to reveal continuities between past and present social forms and aims to classify recurring mental habits while situating cultural variation within a framework of progressive human adaptation.

[413] Tiele, Histoire des religions anciennes.


Sensiblement le même quant au fond, le rituel variait quant aux détails de l'exécution. La plupart des cantons avaient leur méthode particulière. La Divinité fêtée portait différents noms. Les uns invoquaient la Terre et les autres le Soleil, et dans ce dernier cas on immolait au moins trois hommes placés en ligne de l'est à l'ouest. On lapidait, on assommait à coups de casse-tête ou de lourds anneaux de fer achetés exprès; on étranglait, on écrasait entre deux planches. On noyait dans une mare de la jungle ou dans un baquet qu'emplissait du sang de porcs. Il y en avait pour tous les goûts. Ici, on administrait un narcotique à haute dose, pour abréger les souffrances; là, tout au contraire, on les voulait augmenter, prétendant que le sacrifice serait d'autant plus efficace qu'il avait été plus douloureux. Parfois la victime était rôtie à petit feu, supplice choisi comme cruel entre tous; parfois elle était expédiée en un seul coup au cœur, et, dans la poitrine béante, le prêtre plongeait un marmouset de bois, le gorgeait de sang. Ailleurs, la mériah était attachée au poteau par les cheveux, quatre hommes écartaient ses jambes, étendaient ses bras en croix et le djanni la décollait. Ou bien, la saisissant par les quatre membres, ils la tenaient horizontalement, le visage tourné vers le sol; le prêtre prononçait une courte prière, tranchait la nuque qui s'égouttait dans un trou; le sang s'épanchait à flots dans la déesse chthonique. D'autres employaient un procédé plus compliqué: pour faire tomber la victime, tête baissée, dans la fosse, ils la suspendaient, sur le vide, par les talons et le cou. Afin de ne pas être étranglée, instinctivement, elle se retenait par les mains aux côtés de la tranchée, et le prêtre, avec la serpette, de la taillader aux chevilles, aux cuisses et dans le dos; au septième coup, il la décapitait. La chose faite, il fichait au poteau le fer rouge et gluant, l'y laissait jusqu'au prochain sacrifice. Après la troisième exécution, la lame avait bien mérité; on venait en grande pompe la détacher, lui donner ses invalides dans un temple. Autre méthode: le djanni forçait la tête du patient dans un bambou fendu, dont un assistant serrait les moitiés avec une corde. La foule n'attendait que le moment; avec des cris d'ivresse et des rugissements de fauve, elle sautait à la curée, et chacun de travailler des ongles et du couteau; tous arrachaient un lambeau de chair palpitante, tous dépeçaient et déchiquetaient.

L'emploi du coutelas, observons-nous, témoigne encore d'un certain adoucissement de mœurs, car maintes hosties étaient déchirées à belles dents: témoin le chevreau qu'on lacérait vivant aux mystères de Bacchus Zagreus. Tout anciennement, c'était un homme qu'on mettait en lambeaux sur l'autel de Dionysos Omostès, Dionysos le Mange-Cru[414].

[414] Plutarque, Vita Themist., XIII; Pelopon. XXI.—Clemens, Cohortationes ad gentes.

Tari, digne cousine de Moloch et «autres dieux de sang» n'est point la seule de son espèce parmi les divinités khondes. A une foule d'autres génies, aériens, terrestres, souterrains, il faut du sang, beaucoup de sang. Si on ne les en gorge, le sol restera aride et infertile; ni la pluie ni le soleil ne viendront en leur temps.

Les Celtes, nos ancêtres, avaient aussi leurs mériahs; ils achetaient des esclaves qu'ils traitaient largement, et, l'année révolue, ils les conduisaient en grande pompe au sacrifice.—Tous les douze mois, la tribu scythe des Albanes engraissait une hétaïre pour la tuer à coups de lance devant l'autel d'Artémis[415].—Au retour de saison, des hiérodules, qu'on avait nourries d'aliments exquis étaient sacrifiées à la déesse syrienne.—«Les Esprits de la Terre sont altérés de sang», disait Athénagore.—Aux Thargélies, les Athéniens ornaient splendidement un homme et une femme qu'ils avaient entretenus aux frais de l'État, les conduisaient en procession et les brûlaient à l'entrée de la campagne.—Aux fêtes de Patræ, en Achaïe, on jetait des animaux sauvages dans un bûcher flambant;—chez les Tyriens, des brebis et des chèvres; le culte de Déméter et celui de Moloch versaient l'un dans l'autre:

[415] Strabon.

Mos fuit in populis, quos condidit advena Dido,
Poscere cæde Deos veniam, ac flagrantibus aris,
Infandum dictu, parvos imponere natos;
Urna reducebat miserandos annua casus[416]!

[416] Cf. les relation de Thomas Herbert; Paul Lucas, Voyage au Levant; Pietro della Valle, Viaggi.

Passons sur les horreurs de Carthage répétées à Upsala par les Scandinaves, à Rügen et Romova par les anciens Slaves. Jusqu'à ces derniers temps, les Ispahanais célébraient la «Fête du Chameau», ou «du Sacrifice d'Abraham», notons la synonymie. Le grand-prêtre de la Mecque envoyait un sien fils adoptif, montant un chameau bénit. Cet animal était promené en grande pompe par la ville; à un moment donné, le roi décochait une flèche contre ses flancs. En un clin d'œil, la pauvre bête était abattue, hachée, chapelée, déchiquetée, emportée et distribuée au loin, chacun en voulait, ne fût-ce que le plus mince des fragments, pour le mettre dans une grande marmite de riz[417]. Les Ghiliaks[418], les Aïnos aussi, adoptaient un ourson, le caressaient, le dorlottaient, le traitaient en enfant gâté, jusqu'au jour où ils s'en disputaient les morceaux. Les nègres contemporains ne croient pas acheter trop cher les minces succès de leur agriculture en empalant ou en coupant le cou à des jeunes filles superbement parées; persuadés qu'il faut du sang pour appeler la pluie[419]. Même dogme professé par les Peaux-Rouges. Ainsi, les Paunies tuaient une captive des Sioux en lui infligeant d'horribles souffrances, et de son sang aspergeaient les champs de fèves et de citrouilles[420].—Les Loups immolaient une vierge au Génie du maïs[421].—Au Mexique et au Nicaragua, la victime, avant d'être égorgée, recevait des honneurs plus que royaux, car on voulait qu'elle représentât la divinité, se faisant immoler pour le bien de tous. On ne nous dit point que sa chair fût enterrée dans les champs, mais le cœur, fontaine de sang, était le revenant-bon des chefs et des prêtres[422]. Ces exemples pourront suffire.

[417] Silius Italicus, Punica.

[418] Deniker.

[419] Adams, Cf. le veau des Ahrifa d'Alger.

[420] Bancroft, The Native Races of America.—P. de Smet, Annales de la Propagation de la Foi, 1843.

[421] James.

[422] Adolf Bastian, Der Mensch in der Geschichte. Lagos.


De la mériah tailladée et mise en pièces, les djannis ne laissent que les entrailles et la tête, encore celle-ci est-elle le plus souvent dépouillée des cheveux. Les oiseaux, les chacals n'ont pas longtemps à ronger, car, dès le lendemain, entrailles, crâne et squelette sont brûlés en même temps qu'un bélier. Soigneusement recueillie, et non sans solennité, la cendre est ensuite confiée aux vents pour qu'ils la disséminent dans les campagnes; en quelques endroits, on la mélange aux grains et semences qu'on veut soustraire aux attaques des insectes. Cette cendre[423] possède toutes les propriétés de la chair vivante, toutes les vertus du sang qui donne au riz, au blé, au millet la faculté d'entretenir la vie, de la nourrir. N'était son action, l'indigo ne pourrait acquérir sa belle couleur bleue, le camphre ne se déposerait pas dans la tige du camphrier[424]. N'était qu'on en a barbouillé le seuil, les maisons et les greniers seraient envahis par les esprits de la fièvre, de la pestilence et de la famine[425].

[423] Cf. Hébreux, IX, 13.—Nombres, XIX, 9.

[424] Ibn Batoutah.

[425] Cf. Exode, XII, 13.

Les débris de la victime, les meurtriers se les disputent, pour les enterrer au plus tôt dans leur jardin, ou les suspendre à une perche au-dessus du ruisseau qui arrose leur champ. Au plus tôt, car, dès le soleil couché, la viande victimale a perdu son efficacité. Les villages qui concourent au sacrifice organisent des relais, font merveilles de célérité. Qu'un cultivateur enterre en son enclos le cadavre entier ou le bout du petit doigt, n'importe, l'effet est le même. Sur ce dogme fondamental, la théologie djanni se rencontre avec la chrétienne. La chair divine opère qualitativement et non quantitativement; elle agit par sa nature et non par son volume; ce n'est point un fumier à étendre par charretées, mais un point lumineux qui rayonne au loin. Chthonisme ou catholicisme, le mystère se formule en termes identiques: l'Être suprême s'incarne pour communiquer la substance au fidèle qui le mange. Tari transmet au sol sa fécondité par l'intermédiaire de la mériah. L'action de la chair divinisée s'arrête aux bornes de la propriété bénite et n'en dépasse jamais les limites. Aux dévots du Christ, la faculté est déniée de communier par procuration. De même, pour féconder ses sillons par un filament de chair sanctifiée, le propriétaire khond ne pouvait se faire suppléer par aucun voisin ou ami. Le premier à frapper la Tari incarnée, le premier à ouvrir la veine fécondante, à trancher dans les muscles qui contiennent la vie, s'empare de la bouchée exquise, du morceau suprême. Il n'est cultivateur qui ne désire être servi avant les autres, mais tous ne se risquent pas au dangereux privilège[426]. Il faut savoir que le premier à donner du couteau est comme magnétisé par le divin contact. Si on le tuait immédiatement, son corps communiquerait aussi la fertilité aux campagnes. En conséquence, chaque village fait choix d'un champion adroit et robuste, enveloppé de toile en plusieurs tours, mis ainsi à l'épreuve du fer. Tandis qu'il s'efforce à piquer le premier dans la mériah, ses amis veillent à ce que lui-même ne reçoive pas de mauvais coups.

[426] Peggs.

Un sang doué de si précieuses qualités, il semblerait que les Khonds devraient être jaloux de l'ingurgiter eux-mêmes, plutôt que d'en asperger leurs champs. Ainsi, les Komis de l'Arracan, criblent de flèches un taureau attaché à un pieu; hommes, femmes et enfants sucent le sang qui coule des blessures[427]. Mais, dans l'espèce, le sentiment a eu raison de la logique, et les Khonds veulent bien se contenter du sang des brebis ou des buffles égorgés au nom de Tari, pour guérir diverses maladies, telles que la démence et la possession. Quand ils en appellent aux ordalies, ou jugements de Dieu, du riz est trempé dans ce sang, et le parjure qui en goûte tombe, tué raide par la déesse.

[427] O'Donnell, Journal of the Asiatic Society of Bengal, 1865.


Longtemps les civilisés des alentours ne connurent les rites sanglants que par de vagues rumeurs. En 1836 seulement, Russell, témoin de ces atrocités, en informa officiellement le Directoire de la Compagnie des Indes. Mais comment abolir la monstrueuse coutume?

A l'origine, les habitants de la plaine immolaient, eux aussi, des mériahs aux divinités agricoles; mais la civilisation qui remontait le cours des fleuves, lentement refoula la cruelle pratique. Les Khonds du midi l'ayant déjà abandonnée au commencement du siècle, le haut pays restait inébranlable dans son orthodoxie. Les deux camps arboraient chacun l'étendard d'un membre du couple divin. Les abolitionnistes tenaient pour Boura, le Soleil, Créateur suprême, qu'ils disaient être en délicatesse avec son épouse et même avec le sexe féminin tout entier, qui aurait introduit dans le monde le mal et le péché. Les conservateurs, au contraire, prenaient parti pour la Terre, Mère universelle, professaient que l'effusion du sang mériah, nécessaire à la consolidation du corps politique, motivait l'agrégation en tribus, même l'existence des nations étrangères et de toute société humaine. La discussion s'échauffant, la rivalité s'accentuant, les congénères méridionaux prirent en abomination la coutume de leurs ancêtres. Qui avait assisté à l'une de ces tueries, passait pour contaminé par les effluves sanguins; aurait mis sa vie en danger, s'il se fût montré avant sept jours révolus. Les Solariens, fanatiques de Boura, n'eussent pas donné un coup de bêche pendant les cinq à six jours qui précèdent la pleine lune de décembre, époque à laquelle les Démétriens enterraient la chair mériah. Même ils établissaient des sentinelles sur la frontière, pour empêcher qu'un ennemi ne souillât leur sol en y apportant un fragment de cette substance vireuse. Le dieu Soleil n'aurait pas pardonné cette désécration du pays qu'il avait fait sien, se serait vengé par de terribles fléaux. Éventualité non moins dangereuse: les démons et divinités inférieures prenaient goût à cette nourriture, n'en voulaient plus d'autre:

«Nous avons, à Cattingya, une jungle très giboyeuse par les efflorescences salines dont tous les animaux se montrent friands. Voilà que, pour nous faire pièce, une tribu rivale y enfouit une charogne... Depuis, il n'y a plus eu de venaison que pour les chasseurs de Gourdapour, tandis que nous autres de Cattingya revenons toujours bredouille. Pourquoi? Parce que les démons favorisent ceux qui les ont mis en appétit de chair humaine!»

Là aussi fallait-il dire: «Laissez faire, laissez passer»? Fallait-il attendre que la civilisation croissante qui avait déjà supprimé les mériahs du Midi, les supprimât aussi dans le Nord? Il eût fallu patienter pendant des siècles, tout au moins pendant deux ou trois générations. Le gouvernement anglais, qui intervient directement pour tant de choses moins importantes, comprit qu'il devait agir en souverain. Interdire les sacrifices humains par ordre motivé, rien de plus facile en théorie. Mais on ne tarda pas à reconnaître que, pour avoir le dernier mot, la Compagnie aurait dû briser l'organisation civile et politique, détruire peut-être une partie de la nation; en tout cas, s'engager en une série de massacres et d'exécutions sommaires dont il était difficile de prévoir la fin. Le remède eût été pire que le mal. Le Conseil des Indes tâtonna quelque temps. Le premier acte systématique, inspiré par Macpherson, fut de reconnaître officiellement l'existence de ces tribus éparses, de leur faire savoir que l'administration de Calcutta s'instituait leur centre et les confédérait sous sa présidence, déclarait qu'à l'avenir il connaîtrait de leurs grosses affaires, querelles et différends. Cette fois-ci, l'autorité supérieure se montra bienveillante, autant que prudente et résolue; comprit qu'il ne suffit pas d'un règlement fiché au bout d'une baïonnette pour supprimer une religion. Elle envoya des troupes commandées par des officiers intelligents et hommes de bien,—on en trouve quand on veut les chercher. Dans cette élite, il faut en premier lien nommer Macpherson et Campbell, Taylor, Russell, Ricketts, Mac Viccar et Frye, qui, dans les années 1848-1852, opérèrent dans les districts les plus mal famés[428].

[428] Tels que ceux de Boad, Patna, Madji Désa, Tchina Kinnédi, Kalahandi, Maha Singui, Bourgui, Bissam Kattak, Goumsor, Rayabidji, Sourada, Tchounderpor, Godaïri, Loumbargan, Sirdapor et Boundari.

Remplissant avec tact sa mission vraiment civilisatrice, l'expédition évita le fracas et les brutalités. Réquisitionnant les victimes désignées pour de futurs sacrifices, elle délivrait des cinquante et des cent. Assez nombreuse pour écraser les résistances qui eussent pu se produire, la troupe cherchait à éviter les collisions; ce qui n'empêcha pas qu'elle n'eût parfois à montrer les dents, à se frayer un chemin de vive force. Le plus souvent, l'officier mandait les caciques, leur expliquait ce qu'il exigeait et pourquoi; ne lâchait prise qu'ils n'eussent juré:

«Que la terre me refuse ses fruits, que le riz m'étouffe, que l'eau me submerge, que le tigre me dévore, moi et mes enfants, si je viole l'engagement que je prends pour moi et mon peuple, de renoncer au sacrifice d'êtres humains!»

Dès qu'ils avaient prêté serment, on pouvait se tenir pour satisfait, car les Khonds n'ont qu'une parole. Par mesure de précaution, l'âge, le nom et le nombre étaient inscrits de tous les enfants et surtout de la progéniture poussiah, serfs et esclaves qu'on eût pu substituer aux mériahs en titre. Il était annoncé que les années suivantes on viendrait prendre des nouvelles. Pour mettre les consciences à l'aise, Campbell accepta gaiement que le Gouvernement et tous ses fonctionnaires fussent, devant le Ciel et la Terre, déclarés responsables de la cessation des sacrifices; il se prêta à un sacrement solennel par lequel était détourné sur sa tête le courroux de tous dieux, de toutes déesses. Seulement, pour se montrer plus puissant que leur Olympe, il mit un jour la main sur quelques idoles, réputées redoutables entre toutes, et les fit écraser, comme malfaiteurs, sous les pieds des éléphants porteurs de bagages. Le dernier acte—non le plus facile—fut de rassurer les mériahs. Pour quelques-unes qui, pâles et tremblantes, se réfugiaient à son camp, traînant un bout de chaîne, ou portant les marques de fers aux poignets et aux chevilles, précautions significatives du supplice qui se préparait, la plupart des victimes fuyaient les libérateurs, se cachaient derrière les meurtriers. On leur avait fait accroire que l'étranger les réservait à des supplices plus affreux que l'immolation à Tari: être martyrisées pour que le sang, répandu goutte à goutte, ramenât l'eau dans les étangs desséchés de la plaine; être dévorées par des tigres sacrés qu'aurait entretenus la reine des Indes. Elles ne revenaient pas de leur étonnement quand on les déclara libres de rester ou de s'en aller. Quelques-unes furent colloquées à de jeunes chefs et à d'ambitieux personnages, sous l'engagement tacite que le gouvernement favoriserait leurs maris. Celles qu'on plaça dans les écoles des missionnaires furent mariées à des convertis protestants; mais on remarqua qu'elles ne tournèrent qu'à demi-bien; les instituteurs leur reprochaient le caprice et l'insubordination, la paresse et la gourmandise. On en vit qui prirent la fuite, retournèrent dans leurs villages, déclarant que vivre avec des étrangers leur était insupportable et qu'elles préféraient être égorgées par leurs proches. Croirait-on que des ambitieuses se dépitaient, regrettant la superbe chance qu'elles auraient eue de passer déesses! Nombre de mériahs étaient déjà femmes et mères. L'idée qu'il faudrait abandonner leur famille les désespérait; mais il fut annoncé que l'union de chacune avec son amant serait déclarée mariage valide. Sitôt la décision prise, on en vit surgir plusieurs qui s'étaient dissimulées. La perspective d'être immolées, tôt ou tard, les effrayait moins que la certitude d'être enlevées, immédiatement, à leur entourage et à leurs affections. Pauvres créatures qui se résignaient à une mort affreuse pour jouir d'un peu d'amour et de maternité! Elles avaient accepté leur sacrifice, convaincues, elles aussi, que leur immolation était d'effet salutaire, et que leur sang rejaillirait en bénédiction sur la communauté.

Quant aux djannis et patours, ébranlés, mais non convaincus, ils eussent volontiers résisté jusqu'au bout; mais que répondre à la puissante argumentation des canons et mousquets? Cela se voyait assez, Loha Soleil, Boura, Seigneur des armées, n'étaient pas de taille à lutter contre un colonel anglais. Il avait donc fallu céder.


Céder... on plutôt transiger. Car la religion, même chez des sauvages, ne s'avoue jamais battue. L'Église montre les dispositions les plus pacifiques, le tempérament le plus conciliant, dès qu'elle rencontre des gens décidés à passer outre; elle est alors admirable dans les compromis, ingénieuse à trouver des accommodements avec le ciel. Envers les violents, elle a des trésors d'indulgence, leur laisse «ravir le ciel», mais envers ceux qu'elle soupçonne de faiblesse, son arrogance ne connaît pas de bornes; envers les vaincus, elle ne connut jamais la pitié.


Quand ils se virent refoulés par les canonniers et carabiniers, les théologiens khonds firent la découverte opportune que Tari avait recommandé, mais non point commandé, qu'on lui apportât des victimes humaines, et que d'autres offrandes, singes, guenons ou cochons sauvages, lui conviendraient presque aussi bien. Ils s'aperçurent, au bon moment, que la chair mériah est supérieure aux autres relativement, mais non pas absolument; que la tête d'un homme vaut plus qu'une dizaine de têtes bovines, moins qu'une centaine. On pouvait donc s'arranger.

Longtemps l'immolation d'une personne constitua l'acte suprême des religions, le moyen d'acheter la faveur des pouvoirs célestes ou infernaux—autant qu'on peut les distinguer. Mais la foi faiblit à mesure qu'augmentèrent les connaissances. La pitié s'en mêla. L'agriculteur découvrit que, pour avoir la pluie en son temps, il importait peu de verser sur l'autel du dieu des Nuages le sang d'un enfant ou d'un agneau; et dès lors il préféra sacrifier le petit d'une brebis que son propre fils. Cependant il était encore loin de soupçonner que, sang ou pas de sang, il n'en pleuvait ni plus ni moins. Force fut aux représentants de la divinité de prendre leur parti de la découverte intempestive et d'accepter les modifications qu'elle imposait. Ne pouvant autrement, ils se résignèrent, hélas! Dès qu'un prêtre accepta un taureau, dès qu'il laissa donner des béliers aux lieu et place d'un homme, la fiction se substitua à la réalité, l'orthodoxie s'en alla à vau-l'eau. Des substitutions, toujours plus hardies, marquèrent le déclin, mesurèrent la dégénérescence du dogme. A se laisser marchander, les dieux se virent floués et trichés; on rogna leur part jusqu'à ne plus laisser qu'une misère. Aux dieux indous, du temps qu'ils étaient encore cousins de Tari et de Loha, on sacrifiait aussi des mériahs, beaucoup de mériahs, mais avec le temps on remplaça l'homme par le cheval, le cheval par le taureau, le taureau par le bélier, le bélier par le chevreau, le chevreau par des poulets, les poulets par les fleurs, beaucoup de fleurs. «Trop de fleurs!» s'écriait Calchas. Jadis, au Pouroucha Médha, on servait un magnifique banquet, cent quatre-vingt-cinq personnes[429], pas une de moins: hommes et femmes, garçons et filles dans la fleur de l'âge. Mais les réformes survenant, on attacha, comme par devant, les victimes au poteau; puis, au milieu des litanies en l'honneur de Narayana immolé, le sacrificateur brandissait un couteau, tranchait les liens des captifs, puis, à la divinité affriandée servait, quoi? du beurre fondu, maigre régal! De même les Perses en arrivèrent à présenter au génie du Feu, non le taureau stipulé, mais un poil, un seul poil, montré de loin. Les Slaves substituèrent aux égorgements d'hommes l'offrande de simples jouets, de quelques odeurs. Les Chinois, toujours ingénieux, incinéraient des bonshommes en papier. Semblablement, les Romains s'étaient engagés à fournir, tous les ans, un festin de trente hommes au Tibre; ils lui servirent autant de mannequins en osier. Ils avaient promis des biches, qu'ils vinrent à remplacer par des brebis, mais en spécifiant nettement qu'elles étaient appelées «biches»[430]. Ailleurs, au lieu de têtes humaines, on piqua aux lances des noix de coco, des têtes d'ail ou de pavot. Aux fêtes carillonnées de nos villages, les marmots et jeunes rustres—dernière dérision—se régalent de pâtisseries figurées dont ils ignorent parfaitement l'origine. D'un terrible rituel innocent souvenir.

[429] Yadjour-Véda.

[430] Festus, de Verborum significatione. Cervaria.

Les djannis ne pouvaient nier que leur Tari ne fût déjà coutumière de transactions. Elle avait déjà permis à la Fête des Semailles la substitution d'un buffle à un homme. Les Démétriaques de Kalahandi faisaient choix d'un joli veau qui devenait propriété communale. Sitôt sevré, laissé libre autant que le cheval destiné, par les brahmanes, au sacrifice de l'Açvamedha, il trouvait toujours ouverte la porte de son étable, vaguait par les champs, gambadait dans les jardins, paissait les orges, broutait les légumes, dévastait les potagers. Les cultivateurs ne le rencontraient que pour le choyer et le caresser, lui donner des friandises; il avait tout à son contentement. Devenu beau taureau, il était conduit au sanctuaire de la déesse.

Des vases rangés autour de l'autel contiennent les échantillons de semences qu'il s'agit de rendre fécondes. Tandis que l'animal les renifle, donne de la langue par-ci par-là, un coup bien asséné le tombe; on l'égorge, et dans sa bouche on passe une jambe de devant; manière de montrer que la pieuse bête s'est apportée elle-même en sacrifice. La carcasse est promptement débitée par les paysans; chacun se saisit d'un rogaton qu'il court enterrer dans son clos. On met à part le sang et les entrailles, sur lesquels débris on casse des cruches et on déverse des victuailles à pleines marmites.

Le lendemain, les laboureurs se rangent devant les grains mis en tas, et, dans le monceau chacun plonge le fer de sa charrue, afin de lui communiquer des vertus prolifiques. S'annonce alors par de bruyants claquements de fouet un djanni, appelé Pot Radj, du même nom que le Faune qu'il est censé représenter. Il apporte un chevreau, la «victime de l'araire», hari mériah, l'égorge en un tour de main, mélange sa chair avec celle du taureau tué la veille, met cette viande dans un panier. Du milieu des laboureurs surgit alors un homme nu, qui saute sur la corbeille, s'en empare et s'esquive. La foule se précipite après. A grandes enjambées et avec de bruyantes vociférations on fait le tour du village, tandis que le coureur jette à droite et à gauche les morceaux qu'il déchire entre les dents; il appelle à la curée les démons, auxquels, de leur côté, les paysans font largesse de brebis et poulets. Sabre dégainé, les Païks veillent à ce que nul étranger ne dérobe la moindre bouchée, car il suffirait d'une bribe pour escamoter les mérites du coûteux sacrifice. Ce n'est pas tout. Au retour de l'expédition, la multitude s'empare de premier taureau qu'elle rencontre, l'abat, et tous les ayants droit en prennent leur part.

Pendant les deux premiers jours, les offrandes ont été présentées au nom de la communauté, mais, aux troisième et quatrième, les particuliers sont libres de capter par des présents, faits en leur propre et privé nom, les faveurs spéciales de Tari et de telles autres divinités champêtres qu'ils jugent opportun. On ne s'y épargne point et il n'est pas rare de voir une grosse bourgade sacrifier quatre à cinq douzaines de bœufs, des brebis par centaines, dont on empile les têtes en deux monceaux. Et alors les femmes qui ont fait des vœux, de dépouiller leur mince costume, et entourées d'amies, de courir nues par les places et par les chemins. Elles sautent et dansent, agitent des ramées, brandissent des feuillages. Les unes veulent être rendues fécondes en même temps que la Terre, et les autres remercient la déesse qui les a rendues mères.

Remarquons en passant, et sans entrer plus avant dans la matière, que les rites agricoles marquent une certaine prédilection pour la nudité des célébrants. Ainsi, aux environs de Madras, une fête annuelle rassemble des myriades de pèlerins, qui égorgent des troupeaux entiers, et quand l'air est épaissi par les vapeurs du sang, ils se déshabillent, processionnent en secouant des rameaux verts, puis vont se baigner.—De même, les Dodoles slaves sont promenées par les champs, vêtues seulement de frondes et de fleurs.—Une légende de Tchamba, près Amrétsir, raconte que l'eau se refusait obstinément à couler dans un canal que l'on venait de creuser. Les sages décidèrent que, pour mettre en mouvement l'artère d'irrigation, il était indispensable que la plus belle et la plus vertueuse princesse de la maison régnante consentît à se faire couper le cou. La généreuse fille accepta de grand cœur. Mais ce ne fut là que son moindre mérite, il lui fallut aussi se résoudre à courir nue dans le lit du canal, en spectacle à la foule assemblée. Vingt-cinq siècles plus tard, le seigneur de Coventry n'en demanda pas tant à l'illustre Lady Godiva. Mais revenons à nos Khonds.


Au cinquième et dernier jour, grande procession des fidèles se rendant, musique en tête, au temple de Pot Radj pour assister à un acte de haute liturgie, un vrai mystère.

Sous l'autel est caché un agneau que le prêtre officiant fait semblant de chercher. Il ne manque pas de le découvrir, fait claquer son fouet,—sans doute en imitation du tonnerre,—et du manche toucha la bête, l'insensibilise par des passes magnétiques. Dès que ses membres sont rigides, il met les quatre pieds sur une main, sautille et tourne autour du l'autel. Après quelques minutes de cette manœuvre, il dépose la victime sur la pierre. A ce moment, les assistants se jettent sur lui, le renversent, lui attachent les mains derrière le dos, puis le poussent dans une ronde. Tous y prennent part en criant. Les musiciens tambourinent à tour de bras. Excité, autant et plus que les autres, le djanni roule des yeux, hérisse le poil. Son Dieu l'envahit; Pot Radj, incarné en sa personne, bondit sur l'agneau stupéfié, le saisit entre les dents, le secoue, l'attaque à la gorge, le fait expirer sous les morsures. Il s'arrête alors, souffle et reprend haleine, mais pour fouiller dans les entrailles déchirées, y plonger la tête à plusieurs reprises et la retirer dégouttante de sang. Satisfaits maintenant, les assistants s'emparent du cadavre lacéré et l'enterrent au pied de l'autel. Ils se rappellent alors que devant Tari sont empilés des grains et semences, des chairs et ossements, les têtes de nombreuses victimes. Et tous, à quelque caste qu'ils appartiennent, de se précipiter sur le tas, de se disputer les débris, chacun pour son champ et son jardin. L'énergumène s'est enfui dans la jungle, ne reparaît de trois jours. Ce n'est encore que la scène avant-dernière.

Pour clore, les villageois portent en triomphe, autour de leurs cultures, l'image de la déesse et la tête du taureau premier immolé. D'ordre, de décence, rien: plus on est fou, plus la Terre sa met en joie et en vigueur. Feu croisé de mots piquants, de propos plus que lestes, de gestes obscènes, de moqueries et railleries. Aux Lénées de Dionysos, les vignerons tenaient le haut bout: ici, les bergers mènent le charivari. Ils tiennent à dire leur mot sur les affaires au moment. Avec une verve endiablée, ils éclaboussent tout le monde et son père, prennent à partie les notables, les autorités, n'épargnant même pas la déesse. De leur côté, les Asadis, danseuses et prostituées attachées au culte, assaillent les citoyens les plus graves et les plus respectables, houspillent brahmanes et lingayats, sautent à califourchon sur les épaules des zémindars. Après les émotions de la mériah immolée, après le spectacle des égorgements, après les pleurs et les cris, après tant de sang répandu, il faut de larges rires, des esclaffements bruyants et sonores. L'âme surmenée ne reprend son équilibre qu'en passant par une agitation en sens contraire. C'est ainsi que la folle bande arrive jusqu'à la chapelle sacrée au dieu Terme, où l'on enterre la tête du taureau. Le lendemain des saturnales, il n'y paraît plus, et chacun de vaquer à ses occupations accoutumées.


CONCLUSION

Ainsi les mériahs pouvaient, hier encore, être observées sur place, débris vivant d'une religion préhistorique. Les évolutions par lesquelles l'humanité a passé dans le temps se répètent dans l'espace. Dans les replis et recoins du labyrinthe que forment les montagnes et les vallées, avec leur multiplicité de climats et d'expositions, sous l'action des vents secs ou humides, la flore intellectuelle des périodes antérieures se retrouve éparse, mais assez complète. Les siècles se survivent, se pénètrent les uns les autres. La petite goutte de rosée, la plus petite, reflète tout un paysage, de même notre individu, de mince durée pourtant, peut assister à la longue procession des âges, se faire contemporain des temps écoulés et des périodes futures:—il n'y a qu'à voir et regarder autour de soi, il n'y a qu'à comprendre.

Ces Khonds, ces Todas et Badagas, ces Apaches, ces Esquimaux, on les dédaigne comme n'étant que des peuples enfants, on les méprise comme n'ayant que les rudiments de l'intelligence et de la moralité. Mais c'est précisément par leur intelligence enfantine et leur moralité rudimentaire qu'ils devraient exciter l'intérêt. Les grands hommes, les sages et avancés, ne représentent que leur personnalité; les individus supérieurs ne sauraient nous enseigner autant que les plus faibles et les plus humbles qui nous montrent l'humanité à ses débuts. Les naturalistes estiment les infiniment petits au moins à l'égal des infiniment grands; les infusoires, les mucosités, les ferments, les pourritures, attirent leur pensée autant que les systèmes solaires, que les trajectoires des comètes, et les tourbillons constellés. Pour le moraliste, non plus, il n'est pas être trop vil, car le plus misérable des hommes est encore son frère, os de ses os et chair de sa chair. Dans notre espèce, il n'est grandeur, il n'est bassesse dont nous ne soyons solidaires. Ne nous a-t-on pas raconté que Newton vit tomber une pomme et se demanda: Pourquoi?—«En y pensant,» il vit s'ébranler la multitude confuse des étoiles; de tous côtés, elles se portaient sur la Voie Lactée, s'y engouffraient, se décomposaient et se recomposaient. Deux mots flamboyèrent sur les obscures profondeurs de l'espace immense: gravitation universelle.


TABLE DES MATIÈRES

PRÉFACE

Les Hyperboréens, chasseurs et pêcheurs.
Les Inoïts orientaux
Les Inoïts occidentaux

Les Apaches, chasseurs nomades et brigands

Les Naïrs, Noblesse guerrière et Famille maternelle

Les monticoles des Nilgherris, pasteurs, agriculteurs et sylvestres (Todas, Badagas, Cotas, Iroulas et Couroumbas).

Les Kolariens du Bengale, et les sacrifices humains chez les Khonds

Conclusion

Paris.—Typ. G. Chamerot, 19, rue des Saints-Pères.—17473.