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Œuvres de P. Corneille, Tome 01 cover

Œuvres de P. Corneille, Tome 01

Chapter 120: CLITANDRE.
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About This Book

This volume assembles the author's dramatic and poetic output, presenting tragedies, comedies, prefatory Discours sur le théâtre, and verse pieces alongside a critical apparatus that restores original orthography while correcting typographical errors. The editor reproduces multiple textual states and variants, provides notes, a lexicon of notable words and phrases, a portrait and a facsimile, and explains editorial principles and emendations. Texts follow the author's last reviewed editions but are compared with earlier impressions; informative annotations clarify variant readings, punctuation, and difficult passages to facilitate reading and scholarly study.

ALCANDRE, roi d'Écosse.

FLORIDAN, fils du Roi[868].

ROSIDOR, favori du Roi et amant de Caliste.

CLITANDRE, favori du prince Floridan, et amoureux aussi de Caliste, mais dédaigné.

PYMANTE, amoureux de Dorise, et dédaigné.

CALISTE, maîtresse de Rosidor et de Clitandre.

DORISE, maîtresse de Pymante.

LYSARQUE, écuyer de Rosidor.

GÉRONTE, écuyer de Clitandre.

CLÉON, gentilhomme suivant la cour.

LYCASTE, page de Clitandre.

Le GEÔLIER.

Trois Archers.

Trois Veneurs.

La scène est en un château du Roi, proche d'une forêt[869].

CLITANDRE.

TRAGÉDIE.

ACTE I.

SCÈNE PREMIÈRE.

CALISTE[870].

N'en doute plus, mon cœur, un amant hypocrite[871],
Feignant de m'adorer, brûle pour Hippolyte:
Dorise m'en a dit le secret rendez-vous
Où leur naissante ardeur se cache aux yeux de tous;
Et pour les y surprendre elle m'y doit conduire, 5
Sitôt que le soleil commencera de luire.
Mais qu'elle est paresseuse à me venir trouver[872]!
La dormeuse m'oublie, et ne se peut lever.
Toutefois sans raison j'accuse sa paresse:
La nuit, qui dure encor, fait que rien ne la presse; 10
Ma jalouse fureur, mon dépit, mon amour,
Ont troublé mon repos avant le point du jour;
Mais elle, qui n'en fait aucune expérience,
Étant sans intérêt, est sans impatience.
Toi qui fais ma douleur, et qui fis mon souci[873], 15
Ne tarde plus, volage, à te montrer ici;
Viens en hâte affermir ton indigne victoire;
Viens t'assurer l'éclat de cette infâme gloire;
Viens signaler ton nom par ton manque de foi;
Le jour s'en va paroître; affronteur, hâte-toi. 20
Mais, hélas! cher ingrat, adorable parjure,
Ma timide voix tremble à te dire une injure;
Si j'écoute l'amour, il devient si puissant
Qu'en dépit de Dorise il te fait innocent:
Je ne sais lequel croire, et j'aime tant ce doute, 25
Que j'ai peur d'en sortir entrant dans cette route.
Je crains ce que je cherche, et je ne connois pas
De plus grand heur pour moi que d'y perdre mes pas.
Ah, mes yeux! si jamais vos fonctions propices[874]
A mon cœur amoureux firent de bons services, 30
Apprenez aujourd'hui quel est votre devoir:
Le moyen de me plaire est de me décevoir;
Si vous ne m'abusez, si vous n'êtes faussaires,
Vous êtes de mon heur les cruels adversaires[875].
Et toi, soleil, qui vas, en ramenant le jour, 35
Dissiper une erreur si chère à mon amour
Puisqu'il faut qu'avec toi ce que je crains éclate,
Souffre qu'encore un peu l'ignorance me flatte.
Mais je te parle en vain, et l'aube de ses rais[876]
A déjà reblanchi le haut de ces forêts. 40
Si je puis me fier à sa lumière sombre[877],
Dont l'éclat brille à peine et dispute avec l'ombre[878]
J'entrevois le sujet de mon jaloux ennui,
Et quelqu'un de ses gens qui conteste avec lui[879].
Rentre, pauvre abusée, et cache-toi de sorte[880] 45
Que tu puisses l'entendre à travers cette porte.


SCÈNE II.

ROSIDOR, LYSARQUE[881].

ROSIDOR.

Ce devoir, ou plutôt cette importunité,
Au lieu de m'assurer de ta fidélité,
Marque trop clairement ton peu d'obéissance[882].
Laisse-moi seul, Lysarque, une heure en ma puissance; 50
Que retiré du monde et du bruit de la cour,
Je puisse dans ces bois consulter mon amour[883];
Que là Caliste seule occupe mes pensées,
Et par le souvenir de ses faveurs passées
Assure mon espoir de celles que j'attends; 55
Qu'un entretien rêveur durant ce peu de temps
M'instruise des moyens de plaire à cette belle,
Allume dans mon cœur de nouveaux feux pour elle:
Enfin, sans persister dans l'obstination,
Laisse-moi suivre ici mon inclination. 60

LYSARQUE.

Cette inclination, qui jusqu'ici vous mène[884],
A me la déguiser vous donne trop de peine.
Il ne faut point, Monsieur, beaucoup l'examiner:
L'heure et le lieu suspects font assez deviner
Qu'en même temps que vous s'échappe quelque dame....
Vous m'entendez assez.

ROSIDOR.

Juge mieux de ma flamme,
Et ne présume point que je manque de foi[885]
A celle que j'adore, et qui brûle pour moi.
J'aime mieux contenter ton humeur curieuse,
Qui par ces faux soupçons m'est trop injurieuse. 70
Tant s'en faut que le change ait pour moi des appas[886],
Tant s'en faut qu'en ces bois il attire mes pas:
J'y vais.... Mais pourrois-tu le savoir et le taire?

LYSARQUE.

Qu'ai-je fait qui vous porte à craindre le contraire[887]?

ROSIDOR.

Tu vas apprendre tout; mais aussi, l'ayant su, 75
Avise à ta retraite. Hier un cartel reçu[888]
De la part d'un rival....

LYSARQUE.

Vous le nommez?

ROSIDOR.

Clitandre.
Au pied du grand rocher il me doit seul attendre[889];
Et là, l'épée au poing, nous verrons qui des deux
Mérite d'embraser Caliste de ses feux. 80

LYSARQUE.

De sorte qu'un second....

ROSIDOR.

Sans me faire une offense,
Ne peut se présenter à prendre ma défense:
Nous devons seul à seul vider notre débat.

LYSARQUE.

Ne pensez pas sans moi terminer ce combat:
L'écuyer de Clitandre est homme de courage; 85
Il sera trop heureux que mon défi l'engage
A s'acquitter vers lui d'un semblable devoir,
Et je vais de ce pas y faire mon pouvoir.

ROSIDOR.

Ta volonté suffit; va-t'en donc et désiste
De plus m'offrir une aide à mériter Caliste[890]. 90

LYSARQUE est seul[891].

Vous obéir ici me coûteroit trop cher,
Et je serois honteux qu'on me pût reprocher
D'avoir su le sujet d'une telle sortie,
Sans trouver les moyens d'être de la partie[892].


SCÈNE III.

CALISTE[893].

Qu'il s'en est bien défait! qu'avec dextérité 95
Le fourbe se prévaut de son autorité[894]!
Qu'il trouve un beau prétexte en ses flammes éteintes[895]!
Et que mon nom lui sert à colorer ses feintes!
Il y va cependant, le perfide qu'il est;
Hippolyte le charme, Hippolyte lui plaît; 100
Et ses lâches desirs l'emportent où l'appelle[896]
Le cartel amoureux de sa flamme nouvelle.


SCÈNE IV.

CALISTE, DORISE.

CALISTE.

Je n'en puis plus douter, mon feu désabusé[897]
Ne tient plus le parti de ce cœur déguisé.
Allons, ma chère sœur, allons à la vengeance; 105
Allons de ses douceurs tirer quelque allégeance;
Allons, et sans te mettre en peine de m'aider,
Ne prends aucun souci que de me regarder.
Pour en venir à bout, il suffit de ma rage;
D'elle j'aurai la force ainsi que le courage; 110
Et déjà dépouillant tout naturel humain,
Je laisse à ses transports à gouverner ma main.
Vois-tu comme suivant de si furieux guides
Elle cherche déjà les yeux de ces perfides,
Et comme de fureur tous mes sens animés 115
Menacent les appas qui les avoient charmés?

DORISE.

Modère ces bouillons d'une âme colérée,
Ils sont trop violents pour être de durée;
Pour faire quelque mal, c'est frapper de trop loin.
Réserve ton courroux tout entier au besoin; 120
Sa plus forte chaleur se dissipe en paroles,
Ses résolutions en deviennent plus molles:
En lui donnant de l'air, son ardeur s'alentit.

CALISTE.

Ce n'est que faute d'air que le feu s'amortit[898].
Allons, et tu verras qu'ainsi le mien s'allume, 125
Que ma douleur aigrie en a plus d'amertume[899],
Et qu'ainsi mon esprit ne fait que s'exciter
A ce que ma colère a droit d'exécuter[900].

DORISE, seule[901].

Si ma ruse est enfin de son effet suivie,
Cette aveugle chaleur te va coûter la vie[902]: 130
Un fer caché me donne en ces lieux écartés
La vengeance des maux que me font tes beautés.
Tu m'ôtes Rosidor, tu possèdes son âme:
Il n'a d'yeux que pour toi, que mépris pour ma flamme;
Mais puisque tous mes soins ne le peuvent gagner, 135
J'en punirai l'objet qui m'en fait dédaigner[903].


SCÈNE V.

PYMANTE, GÉRONTE,
sortants d'une grotte[904], déguisés en paysans.

GÉRONTE.

En ce déguisement on ne peut nous connoître,
Et sans doute bientôt le jour qui vient de naître
Conduira Rosidor, séduit d'un faux cartel[905],
Aux lieux où cette main lui garde un coup mortel. 140
Vos vœux si mal reçus de l'ingrate Dorise,
Qui l'idolâtre autant comme elle vous méprise[906],
Ne rencontreront plus aucun empêchement.
Mais je m'étonne fort de son aveuglement,
Et je ne comprends point cet orgueilleux caprice[907] 145
Qui fait qu'elle vous traite avec tant d'injustice.
Vos rares qualités....

PYMANTE.

Au lieu de me flatter,
Voyons si le projet ne sauroit avorter,
Si la supercherie....

GÉRONTE.

Elle est si bien tissue,
Qu'il faut manquer de sens pour douter de l'issue. 150
Clitandre aime Caliste, et comme son rival
Il a trop de sujet de lui vouloir du mal.
Moi que depuis dix ans il tient à son service,
D'écrire comme lui j'ai trouvé l'artifice[908];
Si bien que ce cartel, quoique tout de ma main[909], 155
A son dépit jaloux s'imputera soudain.

PYMANTE.

Que ton subtil esprit a de grands avantages
Mais le nom du porteur?

GÉRONTE.

Lycaste, un de ses pages.

PYMANTE.

Celui qui fait le guet auprès du rendez-vous?

GÉRONTE.

Lui-même, et le voici qui s'avance vers nous: 160
A force de courir il s'est mis hors d'haleine.


SCÈNE VI.

PYMANTE, GÉRONTE, LYCASTE,
aussi déguisé en paysan[910].

PYMANTE.

Eh bien, est-il venu?

LYCASTE.

N'en soyez plus en peine;
Il est où vous savez, et tout bouffi d'orgueil
Il n'y pense à rien moins qu'à son propre cercueil[911].

PYMANTE.

Ne perdons point de temps. Nos masques, nos épées[912]! 165
Lycaste les va querir dans la grotte d'où ils sont sortis[913].)
Qu'il me tarde déjà que, dans son sang trempées,
Elles ne me font voir à mes pieds étendu
Le seul qui sert d'obstacle au bonheur qui m'est dû!
Ah! qu'il va bien trouver d'autres gens que Clitandre[914]!
Mais pourquoi ces habits? qui te les fait reprendre[915]? 170

LYCASTE leur présente à chacun un masque et une épée,
et porte leurs habits[916].

Pour notre sûreté, portons-les avec nous,
De peur que, cependant que nous serons aux coups,
Quelque maraud, conduit par sa bonne aventure,
Ne nous laisse tous trois en mauvaise posture[917].
Quand il faudra donner, sans les perdre des yeux, 175
Au pied du premier arbre ils seront beaucoup mieux.

PYMANTE.

Prends-en donc même soin après la chose faite.

LYCASTE.

Ne craignez pas sans eux que je fasse retraite[918].

PYMANTE.

Sus donc! chacun déjà devroit être masqué.
Allons, qu'il tombe mort aussitôt qu'attaqué[919]. 180


SCÈNE VII.

CLÉON, LYSARQUE.

CLÉON.

Réserve à d'autres temps cette ardeur de courage[920]
Qui rend de ta valeur un si grand témoignage.
Ce duel que tu dis ne se peut concevoir.
Tu parles de Clitandre, et je viens de le voir[921]
Que notre jeune prince enlevoit à la chasse. 185

LYSARQUE.

Tu les as vus passer?

CLÉON.

Par cette même place[922].
Sans doute que ton maître a quelque occasion
Qui le fait t'éblouir par cette illusion[923].

LYSARQUE.

Non, il parloit du cœur; je connois sa franchise.

CLÉON.

S'il est ainsi, je crains que par quelque surprise 190
Ce généreux guerrier, sous le nombre abattu[924],
Ne cède aux envieux que lui fait sa vertu.

LYSARQUE.

A présent il n'a point d'ennemis que je sache[925];
Mais quelque événement que le destin nous cache,
Si tu veux m'obliger, viens de grâce avec moi, 195
Que nous donnions ensemble avis de tout au Roi[926].


SCÈNE VIII.

CALISTE, DORISE.

CALISTE, cependant que Dorise s'arrête à chercher
derrière un buisson
[927].

Ma sœur, l'heure s'avance, et nous serons à peine,
Si nous ne retournons, au lever de la Reine.
Je ne vois point mon traître, Hippolyte non plus.

DORISE,tirant une épée de derrière ce buisson, et saisissant Caliste par le bras[928].

Voici qui va trancher tes soucis superflus[929]; 200
Voici dont je vais rendre, aux dépens de ta vie,
Et ma flamme vengée, et ma haine assouvie.

CALISTE.

Tout beau, tout beau, ma sœur, tu veux m'épouvanter;
Mais je te connois trop pour m'en inquiéter[930].
Laisse la feinte à part, et mettons, je te prie[931], 205
A les trouver bientôt toute notre industrie.

DORISE.

Va, va, ne songe plus à leurs fausses amours,
Dont le récit n'étoit qu'une embûche à tes jours[932]:
Rosidor t'est fidèle, et cette feinte amante
Brûle aussi peu pour lui que je fais pour Pymante. 210

CALISTE.

Déloyale, ainsi donc ton courage inhumain....

DORISE.

Ces injures en l'air n'arrêtent point ma main.

CALISTE.

Le reproche honteux d'une action si noire[933]....

DORISE.

Qui se venge en secret, en secret en fait gloire.

CALISTE.

T'ai-je donc pu, ma sœur, déplaire en quelque point? 215

DORISE.

Oui, puisque Rosidor t'aime et ne m'aime point;
C'est assez m'offenser que d'être ma rivale.


SCÈNE IX.

ROSIDOR, PYMANTE, GÉRONTE, LYCASTE, CALISTE, DORISE.

Comme Dorise est prête de tuer Caliste, un bruit entendu lui fait relever son épée, et Rosidor paroît tout en sang, poursuivi par ces trois assassins masqués. En entrant, il tue Lycaste; et retirant son épée, elle se rompt contre la branche d'un arbre. En cette extrémité, il voit celle[934] que tient Dorise; et sans la reconnoître, il s'en saisit, et passe tout d'un temps le tronçon qui lui restoit de la sienne en la main gauche, et se défend ainsi contre Pymante et Géronte, dont il tue le dernier et met l'autre en fuite.

ROSIDOR.

Meurs, brigand. Ah! malheur! cette branche fatale
A rompu mon épée. Assassins.... Toutefois,
J'ai de quoi me défendre une seconde fois. 220

DORISE, s'enfuyant[935].

N'est-ce pas Rosidor qui m'arrache les armes?
Ah! qu'il me va causer de périls et de larmes[936]!
Fuis, Dorise, et fuyant laisse-toi reprocher
Que tu fuis aujourd'hui ce qui t'est le plus cher.

CALISTE.

C'est lui-même de vrai. Rosidor, ah! je pâme! 225
Et la peur de sa mort ne me laisse point d'âme.
Adieu, mon cher espoir.

ROSIDOR, après avoir tué Géronte.

Cettui-ci dépêché,
C'est de toi maintenant que j'aurai bon marché.
Nous sommes seul à seul. Quoi! ton peu d'assurance[937]
Ne met plus qu'en tes pieds sa dernière espérance? 230
Marche, sans emprunter d'ailes de ton effroi:
Je ne cours point après des lâches comme toi[938].
Il suffit de ces deux. Mais qui pourroient-ils être?
Ah ciel! le masque ôté me les fait trop connoître[939].
Le seul Clitandre arma contre moi ces voleurs; 235
Cettui-ci fut toujours vêtu de ses couleurs[940];
Voilà son écuyer, dont la pâleur exprime
Moins de traits de la mort que d'horreurs de son crime[941];
Et ces deux reconnus, je douterois en vain[942]
De celui que sa fuite a sauvé de ma main. 240
Trop indigne rival, crois-tu que ton absence
Donne à tes lâchetés quelque ombre d'innocence,
Et qu'après avoir vu renverser ton dessein,
Un désaveu démente et tes gens et ton seing?
Ne le présume pas; sans autre conjecture, 245
Je te rends convaincu de ta seule écriture,
Sitôt que j'aurai pu faire ma plainte au Roi.
Mais quel piteux objet se vient offrir à moi[943]?
Traîtres, auriez-vous fait sur un si beau visage,
Attendant Rosidor, l'essai de votre rage?  250
C'est Caliste elle-même! Ah Dieux, injustes Dieux[944]!
Ainsi donc, pour montrer ce spectacle à mes yeux,
Votre faveur barbare a conservé ma vie[945]!
Je n'en veux point chercher d'auteurs que votre envie:
La nature, qui perd ce qu'elle a de parfait, 255
Sur tout autre que vous eût vengé ce forfait,
Et vous eût accablés, si vous n'étiez ses maîtres.
Vous m'envoyez en vain ce fer contre des traîtres[946];
Je ne veux point devoir mes déplorables jours
A l'affreuse rigueur d'un si fatal secours. 260
O vous qui me restez d'une troupe ennemie
Pour marques de ma gloire et de son infamie,
Blessures, hâtez-vous d'élargir vos canaux[947],
Par où mon sang emporte et ma vie et mes maux!
Ah! pour l'être trop peu, blessures trop cruelles, 265
De peur de m'obliger vous n'êtes pas mortelles.
Eh quoi, ce bel objet, mon aimable vainqueur,
Avoit-il seul le droit de me blesser au cœur?
Et d'où vient que la mort, à qui tout fait hommage,
L'ayant si mal traité, respecte son image? 270
Noires divinités, qui tournez mon fuseau,
Vous faut-il tant prier pour un coup de ciseau?
Insensé que je suis! en ce malheur extrême,
Je demande la mort à d'autres qu'à moi-même;
Aveugle! je m'arrête à supplier en vain, 275
Et pour me contenter j'ai de quoi dans la main.
Il faut rendre ma vie au fer qui l'a sauvée;
C'est à lui qu'elle est due, il se l'est réservée;
Et l'honneur, quel qu'il soit, de finir mes malheurs,
C'est pour me le donner qu'il l'ôte à des voleurs. 280
Poussons donc hardiment. Mais, hélas! cette épée[948],
Coulant entre mes doigts, laisse ma main trompée;
Et sa lame, timide à procurer mon bien,
Au sang des assassins n'ose mêler le mien.
Ma foiblesse importune à mon trépas s'oppose; 285
En vain je m'y résous, en vain je m'y dispose;
Mon reste de vigueur ne peut l'effectuer;
J'en ai trop pour mourir, trop peu pour me tuer:
L'un me manque au besoin, et l'autre me résiste.
Mais je vois s'entr'ouvrir les beaux yeux de Caliste[949], 290
Les roses de son teint n'ont plus tant de pâleur,
Et j'entends un soupir qui flatte ma douleur.
Voyez, Dieux inhumains, que malgré votre envie
L'amour lui sait donner la moitié de ma vie,
Qu'une âme désormais suffit à deux amants. 295

CALISTE.

Hélas! qui me rappelle à de nouveaux tourments?
Si Rosidor n'est plus, pourquoi reviens-je au monde[950]?

ROSIDOR.

O merveilleux effet d'une amour sans seconde[951]!

CALISTE.

Exécrable assassin, qui rougis de son sang[952],
Dépêche comme à lui de me percer le flanc, 300
Prends de lui ce qui reste.

ROSIDOR.

Adorable cruelle[953],
Est-ce ainsi qu'on reçoit un amant si fidèle?

CALISTE.

Ne m'en fais point un crime: encor pleine d'effroi,
Je ne t'ai méconnu qu'en songeant trop à toi.
J'avois si bien gravé là dedans ton image[954], 305
Qu'elle ne vouloit pas céder à ton visage.
Mon esprit, glorieux et jaloux de l'avoir,
Envioit à mes yeux le bonheur de te voir[955].
Mais quel secours propice a trompé mes alarmes?
Contre tant d'assassins qui t'a prêté des armes? 310

ROSIDOR.

Toi-même, qui t'a mise à telle heure en ces lieux,
Où je te vois mourir et revivre à mes yeux?

CALISTE.

Quand l'amour une fois règne sur un courage....
Mais tâchons de gagner jusqu'au premier village,
Où ces bouillons de sang se puissent arrêter; 315
Là j'aurai tout loisir de te le raconter,
Aux charges qu'à[956] mon tour aussi l'on m'entretienne.

ROSIDOR.

Allons; ma volonté n'a de loi que la tienne;
Et l'amour, par tes yeux devenu tout-puissant,
Rend déjà la vigueur à mon corps languissant. 320

CALISTE.

Il donne en même temps une aide à ta foiblesse[957],
Puisqu'il fait que la mienne auprès de toi me laisse,
Et qu'en dépit du sort ta Caliste aujourd'hui[958]
A tes pas chancelants pourra servir d'appui.

FIN DU PREMIER ACTE.

ACTE II.

SCÈNE PREMIÈRE.

PYMANTE, masqué[959].

Destins, qui réglez tout au gré de vos caprices, 325
Sur moi donc tout à coup fondent vos injustices[960],
Et trouvent à leurs traits si longtemps retenus,
Afin de mieux frapper, des chemins inconnus[961]!
Dites, que vous ont fait Rosidor ou Pymante?
Fournissez de raison, destins, qui me démente[962]; 330
Dites ce qu'ils ont fait qui vous puisse émouvoir[963]
A partager si mal entre eux votre pouvoir.
Lui rendre contre moi l'impossible possible[964]
Pour rompre le succès d'un dessein infaillible,
C'est prêter un miracle à son bras sans secours, 335
Pour conserver son sang au péril de mes jours.
Trois ont fondu sur lui sans le jeter en fuite;
A peine en m'y jetant moi-même je l'évite;
Loin de laisser la vie, il a su l'arracher;
Loin de céder au nombre, il l'a su retrancher: 340
Toute votre faveur, à son aide occupée,
Trouve à le mieux armer en rompant son épée,
Et ressaisit ses mains[965], par celles du hasard,
L'une d'une autre épée, et l'autre d'un poignard.
O honte! ô déplaisirs! ô désespoir! ô rage[966]! 345
Ainsi donc un rival pris à mon avantage
Ne tombe dans mes rets que pour les déchirer!
Son bonheur qui me brave ose l'en retirer[967],
Lui donne sur mes gens une prompte victoire,
Et fait de son péril un sujet de sa gloire! 350
Retournons animés d'un courage plus fort,
Retournons, et du moins perdons-nous dans sa mort.
Sortez de vos cachots, infernales Furies;
Apportez à m'aider toutes vos barbaries;
Qu'avec vous tout l'enfer m'aide en ce noir dessein[968], 355
Qu'un sanglant désespoir me verse dans le sein.
J'avois de point en point l'entreprise tramée,
Comme dans mon esprit vous me l'aviez formée;
Mais contre Rosidor tout le pouvoir humain
N'a que de la foiblesse; il y faut votre main. 360
En vain, cruelles sœurs, ma fureur vous appelle;
En vain vous armeriez l'enfer pour ma querelle[969]:
La terre vous refuse un passage à sortir.
Ouvre du moins ton sein, terre, pour m'engloutir;
N'attends pas que Mercure avec son caducée 365
M'en fasse après ma mort l'ouverture forcée[970];
N'attends pas qu'un supplice, hélas! trop mérité,
Ajoute l'infamie à tant de lâcheté;
Préviens-en la rigueur; rends toi-même justice
Aux projets avortés d'un si noir artifice. 370
Mes cris s'en vont en l'air, et s'y perdent sans fruit.
Dedans mon désespoir, tout me fuit ou me nuit:
La terre n'entend point la douleur qui me presse;
Le ciel me persécute, et l'enfer me délaisse.
Affronte-les, Pymante, et sauve en dépit d'eux[971] 375
Ta vie et ton honneur d'un pas si dangereux.
Si quelque espoir te reste, il n'est plus qu'en toi-même;
Et si tu veux t'aider, ton mal n'est pas extrême[972].
Passe pour villageois dans un lieu si fatal;
Et réservant ailleurs la mort de ton rival, 380
Fais que d'un même habit la trompeuse apparence,
Qui le mit en péril, te mette en assurance.
Mais ce masque l'empêche, et me vient reprocher[973]
Un crime qu'il découvre au lieu de me cacher.
Ce damnable instrument de mon traître artifice, 385
Après mon coup manqué, n'en est plus que l'indice;
Et ce fer, qui tantôt, inutile en ma main[974],
Que ma fureur jalouse avoit armée en vain,
Sut si mal attaquer et plus mal me défendre,
N'est propre désormais qu'à me faire surprendre. 390
(Il jette son masque et son épée dans la grotte[975].)
Allez, témoins honteux de mes lâches forfaits,
N'en produisez non plus de soupçons que d'effets[976].
Ainsi n'ayant plus rien qui démente ma feinte,
Dedans cette forêt je marcherai sans crainte,
Tant que....


SCÈNE II.

LYSARQUE, PYMANTE, Archers[977].

LYSARQUE.

Mon grand ami!

PYMANTE.

Monsieur?

LYSARQUE.

Viens çà, dis-nous,
N'as-tu point ici vu deux cavaliers aux coups?

PYMANTE.

Non, Monsieur.

LYSARQUE.

Ou l'un d'eux se sauver à la fuite?

PYMANTE.

Non, Monsieur.

LYSARQUE.

Ni passer dedans ces bois sans suite?

PYMANTE.

Attendez, il y peut avoir quelques[978] huit jours....

LYSARQUE.

Je parle d'aujourd'hui: laisse là ces discours; 400
Réponds précisément.

PYMANTE.

Pour aujourd'hui, je pense[979]....
Toutefois, si la chose étoit de conséquence,
Dans le prochain village on sauroit aisément....

LYSARQUE.

Donnons jusques au lieu[980]; c'est trop d'amusement.

PYMANTE, seul.

Ce départ favorable enfin me rend la vie, 405
Que tant de questions m'avoient presque ravie.
Cette troupe d'archers, aveugles en ce point,
Trouve ce qu'elle cherche et ne s'en saisit point[981];
Bien que leur conducteur donne assez à connoître
Qu'ils vont pour arrêter l'ennemi de son maître, 410
J'échappe néanmoins en ce pas hasardeux
D'aussi près de la mort que je me voyois d'eux[982].
Que j'aime ce péril, dont la vaine menace[983]
Promettoit un orage et se tourne en bonace,
Ce péril qui ne veut que me faire trembler, 415
Ou plutôt qui se montre, et n'ose m'accabler!
Qu'à bonne heure défait d'un masque et d'une épée,
J'ai leur crédulité sous ces habits trompée!
De sorte qu'à présent deux corps désanimés
Termineront l'exploit de tant de gens armés, 420
Corps qui gardent tous deux un naturel si traître,
Qu'encore après leur mort ils vont trahir leur maître,
Et le faire l'auteur de cette lâcheté,
Pour mettre à ses dépens Pymante en sûreté!
Mes habits, rencontrés sous les yeux de Lysarque[984], 425
Peuvent de mes forfaits donner seuls quelque marque;
Mais s'il ne les voit pas, lors sans aucun effroi
Je n'ai qu'à me ranger en hâte auprès du Roi[985],
Où je verrai tantôt avec effronterie
Clitandre convaincu de ma supercherie. 430


SCÈNE III.

LYSARQUE, Archers[986].

LYSARQUE regarde les corps de Géronte et de Lycaste[987].

Cela ne suffit pas; il faut chercher encor,
Et trouver, s'il se peut, Clitandre ou Rosidor.
Amis, Sa Majesté, par ma bouche avertie
Des soupçons que j'avois touchant cette partie,
Voudra savoir au vrai ce qu'ils sont devenus. 435

PREMIER ARCHER[988].

Pourroit-elle en douter? Ces deux corps reconnus
Font trop voir le succès de toute l'entreprise.

LYSARQUE.

Et qu'en présumes-tu?

PREMIER ARCHER.

Que malgré leur surprise,
Leur nombre avantageux et leur déguisement,
Rosidor de leurs mains se tire heureusement. 440

LYSARQUE.

Ce n'est qu'en me flattant que tu te le figures;
Pour moi, je n'en conçois que de mauvais augures[989],
Et présume plutôt que son bras valeureux
Avant que de mourir s'est immolé ces deux.

PREMIER ARCHER.

Mais où seroit son corps?

LYSARQUE.

Au creux de quelque roche, 445
Où les traîtres, voyant notre troupe si proche,
N'auront pas eu loisir de mettre encor ceux-ci,
De qui le seul aspect rend le crime éclairci[990].

SECOND ARCHER, lui présentant les deux
pièces rompues de l'épée de Rosidor
[991].

Monsieur, connoissez-vous ce fer et cette garde?

LYSARQUE.

Donne-moi, que je voie. Oui, plus je les regarde, 450
Plus j'ai par eux d'avis du déplorable sort
D'un maître qui n'a pu s'en dessaisir que mort.

SECOND ARCHER.

Monsieur, avec cela j'ai vu dans cette route
Des pas mêlés de sang distillé goutte à goutte[992].

LYSARQUE.

Suivons-les au hasard. Vous autres, enlevez 455
Promptement ces deux corps que nous avons trouvés.
(Lysarque et cet archer[993] rentrent dans le bois, et le reste des archers reportent à la cour les corps de Géronte et de Lycaste.)


SCÈNE IV.

FLORIDAN, CLITANDRE, Page[994].

FLORIDAN, parlant à son page[995].

Ce cheval trop fougueux m'incommode à la chasse;
Tiens-m'en un autre prêt, tandis qu'en cette place,
A l'ombre des ormeaux l'un dans l'autre enlacés,
Clitandre m'entretient de ses travaux passés. 460
Qu'au reste les veneurs, allant sur leurs brisées,
Ne forcent pas le cerf, s'il est aux reposées;
Qu'ils prennent connoissance, et pressent mollement,
Sans le donner aux chiens qu'à mon commandement.

(Le Page rentre[996]).

Achève maintenant l'histoire commencée 465
De ton affection si mal récompensée.

CLITANDRE.

Ce récit ennuyeux de ma triste langueur,
Mon prince, ne vaut pas le tirer en longueur;
J'ai tout dit en un mot: cette fière Caliste
Dans ses cruels mépris incessamment persiste; 470
C'est toujours elle-même; et sous sa dure loi
Tout ce qu'elle a d'orgueil se réserve pour moi,
Cependant qu'un rival, ses plus chères délices,
Redouble ses plaisirs en voyant mes supplices.

FLORIDAN.

Ou tu te plains à faux, ou, puissamment épris, 475
Ton courage demeure insensible aux mépris;
Et je m'étonne fort comme ils n'ont dans ton âme
Rétabli ta raison ou dissipé ta flamme.

CLITANDRE.

Quelques charmes secrets mêlés dans ses rigueurs
Étouffent en naissant la révolte des cœurs; 480
Et le mien auprès d'elle, à quoi qu'il se dispose,
Murmurant de son mal, en adore la cause.

FLORIDAN.

Mais puisque son dédain, au lieu de te guérir,
Ranime ton amour, qu'il dût faire mourir[997],
Sers-toi de mon pouvoir; en ma faveur, la Reine 485
Tient et tiendra toujours Rosidor en haleine;
Mais son commandement dans peu, si tu le veux,
Te met, à ma prière, au comble de tes vœux.
Avise donc; tu sais qu'un fils peut tout sur elle.

CLITANDRE.

Malgré tous les mépris de cette âme cruelle, 490
Dont un autre a charmé les inclinations,
J'ai toujours du respect pour ses perfections[998],
Et je serois marri qu'aucune violence....

FLORIDAN.

L'amour sur le respect emporte la balance.

CLITANDRE.

Je brûle; et le bonheur de vaincre ses froideurs, 495
Je ne le veux devoir qu'à mes vives ardeurs[999];
Je ne la veux gagner qu'à force de services.

FLORIDAN.

Tandis tu veux donc vivre en d'éternels supplices?

CLITANDRE.

Tandis ce m'est assez qu'un rival préféré
N'obtient, non plus que moi, le succès espéré. 500
A la longue ennuyés, la moindre négligence
Pourra de leurs esprits rompre l'intelligence;
Un temps bien pris alors me donne en un moment
Ce que depuis trois ans je poursuis vainement.
Mon prince, trouvez bon[1000]....

FLORIDAN.

N'en dis pas davantage;
Cettui-ci qui me vient faire quelque message
Apprendroit malgré toi l'état de tes amours.


SCÈNE V.

FLORIDAN, CLITANDRE, CLÉON.

CLÉON.

Pardonnez-moi, seigneur, si je romps vos discours[1001];
C'est en obéissant au Roi qui me l'ordonne,
Et rappelle Clitandre auprès de sa personne. 510

FLORIDAN.

Qui?

CLÉON.

Clitandre, seigneur.

FLORIDAN.

Et que lui veut le Roi[1002]?

CLÉON.

De semblables secrets ne s'ouvrent pas à moi[1003].

FLORIDAN.

Je n'en sais que penser; et la cause incertaine
De ce commandement tient mon esprit en peine.
Pourrai-je me résoudre à te laisser aller[1004] 515
Sans savoir les motifs qui te font rappeler?

CLITANDRE.

C'est, à mon jugement, quelque prompte entreprise,
Dont l'exécution à moi seul est remise;
Mais quoi que là-dessus j'ose m'imaginer,
C'est à moi d'obéir sans rien examiner. 520

FLORIDAN.

J'y consens à regret: va, mais qu'il te souvienne[1005]
Que je chéris ta vie à l'égal de la mienne,
Et si tu veux m'ôter de cette anxiété,
Que j'en sache au plus tôt toute la vérité.
Ce cor m'appelle[1006]. Adieu. Toute la chasse prête 525
N'attend que ma présence à relancer la bête.