Title: Les fiançailles: Féerie en cinq actes et onze tableaux
Author: Maurice Maeterlinck
Release date: May 6, 2012 [eBook #39637]
Most recently updated: April 3, 2024
Language: French
Credits: Produced by Annemie Arnst and Marc D'Hooghe (Images generously made available by the Internet Archive.)
1er TABLEAU La Cabane du Bûcheron.
2e TABLEAU Devant une porte.
3e TABLEAU La Cave de l'Avare.
4e TABLEAU Un Cabinet dans le Palais de la Fée.
5e TABLEAU Une Salle de bal dans le Palais de la Fée.
6e TABLEAU Devant le rideau qui représente de grands rochers.
7e TABLEAU Le Séjour des Ancêtres.
8e TABLEAU Devant le rideau qui représente la Voie Lactée.
9e TABLEAU Le Séjour des Enfants.
10e TABLEAU Devant le rideau qui représente la lisière d'une forêt.
11e TABLEAU Le Réveil
TYLTYL.
LA FÉE.
MILETTE, la fille du Bûcheron.
BELLINE, la fille du Boucher.
ROSELLE, la fille de l'Aubergiste.
AIMETTE, la fille du Meunier.
JANILLE, la fille du Mendiant.
ROSARELLE, la fille du Maire.
MAJOIE, la fille voilée ou le Fantôme.
LE DESTIN.
L'AVARE.
LA LUMIÈRE.
QUELQUES PENSÉES HABITUELLES.
GRAND'MAMAN TYL.
GRAND-PAPA TYL.
LE GRAND ANCÊTRE.
LE GRAND PAUVRE.
LE GRAND PAYSAN.
L'ANCÊTRE RICHE.
L'ANCÊTRE MALADE.
L'ANCÊTRE IVROGNE.
L'ANCÊTRE ASSASSIN.
AUTRES ANCÊTRES.
QUELQUES «MOI» DE TYLTYL.
DIVERS ENFANTS DU SÉJOUR DES ENFANTS.
LES CINQ PETITS.
LE PLUS PETIT.
LA MÈRE TYL.
MYTYL.
LE PÈRE TYL.
LA VOISINE.
C'est la chaumière de l'Oiseau Bleu, l'intérieur d'une cabane de bûcheron, simple, rustique, mais non point misérable. Cheminée à manteau où s'assoupit un feu de bûches, ustensiles de cuisine, armoire, huche, horloge à poids, rouet, fontaine, etc. Un chien et une chatte endormis. Un grand pain de sucre blanc et bleu. Accrochée au plafond, une cage ronde renfermant un oiseau bleu. Au fond, deux fenêtres dont les volets sont fermés. A gauche, la porte d'entrée de la maison, munie d'un gros loquet. Échelle menant au grenier. Mais il n'y a plus qu'un seul lit, celui de Tyltyl qui maintenant a seize ans. Il fait nuit; la scène n'est éclairée que par quelques rayons de lune qui filtrent à travers les volets. Tyltyl dort profondément. On frappe à la porte.
TYLTYL, s'éveillant en sursaut.
Qui est là?... (On frappe encore.) Attendez que je passe ma culotte, le verrou est tiré, je vais ouvrir....
LA FÉE, derrière la porte.
Ce n'est pas la peine, ce n'est pas la peine.... Bonjour!... C'est encore moi!...
La porte s'est ouverte d'elle-même. Entre la Fée Bérylune, sous la forme d'une vieille femme, comme au premier tableau de l'Oiseau Bleu. En même temps pénètre dans la chambre, une étrange clarté qui ne disparaît pas lorsque la porte se referme.
TYLTYL, stupéfait.
Qui êtes-vous?...
LA FÉE
Tu ne me reconnais pas? Voyons, Tyltyl, il n'y a pas sept ans que nous nous sommes quittés....
TYLTYL, ahuri et bouleversant vainement sa mémoire.
Oui, oui, je me rappelle et je vois ce que c'est....
LA FÉE
Oui, mais tu ne vois pas qui je suis et tu ne te rappelles rien du tout.... Je vois, moi, que tu n'as pas changé.... Toujours le même petit garçon oublieux, ingrat et distrait.... Mais que tu as grandi et forci, mon enfant, et que te voilà beau!... Si je n'étais pas fée, je ne t'aurais pas reconnu!... Mon Dieu que tu es beau!... Mais le sais-tu, au moins, tu n'as pas l'air de t'en douter?...
TYLTYL
Il n'y avait dans la maison qu'un tout petit miroir, pas plus grand que la main; c'est Mytyl qui l'a pris et le garde dans sa chambre....
LA FÉE
Ah! Mytyl a une chambre à présent?...
TYLTYL
Oui, elle couche à côté, sous l'escalier; et moi je dors ici, dans la cuisine.... Voulez-vous que je la réveille?...
LA FÉE, se fâchant subitement et sans raison, comme autrefois.
C'est absolument inutile!... Je n'ai pas à m'occuper d'elle; son heure n'est pas venue, et quand elle sonnera, je saurai bien la retrouver sans qu'on me guide comme une aveugle.... En attendant, je n'ai besoin des conseils de personne....
TYLTYL, consterné.
Mais madame, je ne savais pas....
LA FÉE
Il suffit. (Se radoucissant non moins subitement qu'elle s'était courroucée.) A propos, quel âge as-tu?...
TYLTYL
J'aurai seize ans quinze jours après l'Épiphanie.
LA FÉE, se fâchant encore.
Quinze jours après l'Épiphanie!... Qu'est-ce que cette manière de compter?... Et moi qui justement n'ai pas mon almanach que j'ai laissé chez le Destin, à la dernière visite que je lui fis, il y a cinquante ans.... Je ne sais plus où j'en suis.... Enfin, tant pis; quand nous le reverrons, je ferai le calcul, car il faut que ce soit très exact.... Et qu'as-tu fait durant ces sept années que nous ne nous sommes vus?...
TYLTYL
J'ai travaillé dans la forêt avec papa....
LA FÉE
C'est-à-dire que tu l'as aidé à abattre des arbres.... Je n'aime pas beaucoup ça.... Tu appelles ça travailler!... Enfin, puisqu'il paraît que les hommes ne peuvent plus vivre sans saccager les dernières beautés de la terre.... Parlons donc d'autre chose.... (Mystérieusement.) On ne peut pas nous entendre?...
TYLTYL
Je ne crois pas...
LA FÉE, se fâchant encore.
Il ne s'agit pas de ne point croire, il s'agit d'être sûr... Ce que j'ai à te dire est extrêmement important et tout à fait confidentiel.... Approche-toi, que je te parle à l'oreille.... Qui aimes-tu?...
TYLTYL, ahuri.
Qui j'aime?...
LA FÉE, toujours irascible et oubliant complètement qu'il importe de parler à voix basse.
Mais oui, ce n'est pas du latin, je suppose.... Je te demande si tu aimes quelqu'un?...
TYLTYL
Mais oui, j'aime tout le monde, mes parents, mes amis, ma sœur, mes voisins, tous ceux que je connais....
LA FÉE
Ne fais pas l'idiot, n'est-ce pas?... Tu sais bien ce que je veux dire.... Je te demande si tu aimes particulièrement l'une ou l'autre jeune fille, parmi celles que tu as rencontrées?...
TYLTYL, rougissant et se renfermant en lui-même.
Je ne sais pas....
LA FÉE, se fâchant plus fort que jamais.
Comment, tu ne sais pas!... Mais qui le sait alors?... A ton âge on ne doit plus penser qu'à ça, sinon on est un niquedouille, un Niçaise et un pas grand'chose.... Il n'y a pas de quoi rougir; c'est quand on n'aime pas qu'il faut rentrer sous terre.... Nous ne sommes plus ici dans le mensonge des paroles, mais dans la vérité de la pensée et c'est tout le contraire.... Voyons, parmi toutes celles que tu as rencontrées....
TYLTYL, timidement.
Je n'en rencontre pas beaucoup....
LA FÉE
Ce n'est pas une raison; il n'est pas nécessaire d'en rencontrer des tas.... Il suffit bien souvent de n'en découvrir qu'une; quand on n'en a pas d'autres on aime celle-là, et l'on n'est pas à plaindre.... Mais voyons, parmi celles qui sont autour de toi....
TYLTYL
Il n'y en a pas autour de moi....
LA FÉE
Il y en a chez les voisins....
TYLTYL
Il n'y a presque pas de voisins....
LA FÉE
Il y en a au village, à la ville, au fond de la forêt, dans toutes les maisons.... On en trouve partout lorsque le cœur s'éveille.... Laquelle est la plus belle?...
TYLTYL
Mais toutes sont très belles....
LA FÉE
Combien en connais-tu?...
TYLTYL
Quatre dans le village, une dans la forêt et une près du pont....
LA FÉE
Hé! hé!... Ce n'est déjà pas mal!...
TYLTYL
Vous savez, ici, on ne voit pas grand monde....
LA FÉE
Tu es plus dégourdi qu'on ne croirait.... Mais dis-moi, confidentiellement, est-ce qu'elles t'aiment aussi?...
TYLTYL
Elles ne me l'ont pas dit; elles ne savent pas que je les aime....
LA FÉE
Mais on n'a pas besoin de savoir ni de dire ces choses-là!... On voit ça tout de suite quand on vit dans le vrai.... Il suffit d'un regard, on ne s'y trompe point; et les mots qu'on prononce ne servent qu'à masquer ce que le cœur a dit.... Voyons, je suis pressée, veux-tu que je les fasse venir ici?...
TYLTYL, effrayé.
Les faire venir ici?... Mais elles ne voudront pas... Elles me connaissent à peine.... Elles savent que je suis pauvre.... Elles ignorent où j'habite, surtout celles du village, elles ne viennent jamais par ici.... Il y a une heure de marche de l'église jusqu'à la maison, les chemins sont mauvais, difficiles, il fait nuit....
LA FÉE
Quoi? quoi? et quoi encore?... Ne parlons pas de ça.... Nous sommes de l'autre côté du mensonge.... Elles viendront à l'instant, quand je leur ferai signe....
TYLTYL
Mais je ne sais même pas si elles m'ont remarqué....
LA FÉE
Les as-tu regardées?...
TYLTYL
Oui, des fois....
LA FÉE
Et elles t'ont rendu ton regard?...
TYLTYL
Oui, des fois....
LA FÉE
Eh bien, cela suffit et c'est là que se trouve la seule vérité. C'est ainsi qu'on se donne dans la réalité où je vais te conduire.... Le reste est inutile.... Elles ne s'y trompent point. Tu verras comme elles savent tout ce qu'il faut savoir, quand nous sommes entre nous; car ce qu'on voit n'est rien, c'est ce qu'on ne voit pas qui mène le monde entier.... Maintenant, attention!... C'est encore le petit bonnet vert que j'extrais de mon sac!... Le reconnais-tu?...
TYLTYL
Oui, mais il est plus grand....
LA FÉE, se fâchant.
Naturellement! Il a grandi en même temps que ta tête.... Toujours des observations inutiles....
TYLTYL
Et le diamant a changé de couleur.... On dirait qu'il est bleu....
LA FÉE
Mais ce n'est plus le diamant!... Il s'agit cette fois de tout autre chose que de l'âme du pain, du sucre et de quelques objets simples et sans importance.... Il s'agit de choisir le grand et le seul amour de ta vie; car chaque homme n'en a qu'un.... S'il le manque, il s'en va comme un malheureux sur la terre.... Il cherche jusqu'à la mort, sans avoir rempli le grand devoir envers tous ceux qui sont en lui.... Mais d'habitude, il ne s'en doute pas.... Il marche les yeux fermés, il saisit au hasard une femme dans la nuit, et la montre à ses frères, comme s'il avait conquis l'entrée du paradis. Il se croit seul au monde et s'imagine que tout commence et finit dans son cœr.... Tout cela est absurde.... Mais en voilà assez.... Voyons, tout est-il prêt?... Mets ton bonnet et tourne le Saphir; elles vont entrer....
TYLTYL, effaré.
Mais je ne suis pas habillé!... Attendez, attendez!... Qu'est-ce que je vais mettre?... Veine!... Voilà justement sur la chaise mes habits du dimanche, ma culotte presque neuve et ma chemise propre....
Il s'habille en toute hâte.
LA FÉE
Voyons, finissons-en.... Tout cela n'a aucune importance; elles ne s'occuperont pas de ta toilette.... Tu n'auras pas affaire à de petites dindes.... Elles sont peut-être telles dans l'autre vie; mais pas dans celle-ci qui est la seule qui compte; et c'est leur vérité qui sortira de l'ombre....
TYLTYL, fort inquiet.
Elles viendront en même temps?... Il y en a six, au moins.... Je ne me rappelle plus.... Si elles allaient se quereller et s'arracher les yeux?...
LA FÉE
Serais-tu un peu fat, par hasard?...
TYLTYL
Non, mais je crains le bruit, à cause de papa....
LA FÉE
Mais puisque je te dis que nous ne sommes plus dans le monde d'en-bas!... Tu ne sens donc pas que l'air est bien plus pur et la clarté tout autre?... Les hommes et les femmes ne se querellent plus, ne se veulent plus de mal, dans la sphère où nous sommes.... Tout cela n'était qu'apparences et n'existe pas, au fond.... S'il en est qui s'attristent en voyant que tu hésites dans ton choix, elles espéreront jusqu'au bout et puis elles savent bien qu'il n'est pas possible d'éviter la tristesse dans l'amour....
TYLTYL
Par où entreront-elles?...
LA FÉE
Ma foi, je n'en sais rien.... Chacune d'elles agira selon son idée; l'une prendra la fenêtre, l'autre le toit, le mur, la cave ou la cheminée.... Il en est même qui entreront par la porte; mais ce sont les moins intéressantes, elles n'ont pas d'imagination.... Du reste, nous verrons bien.... Assez bavardé, le temps presse, tourne donc le Saphir....
TYLTYL, cherchant à gagner du temps, pour dissimuler sa frayeur.
De quel côté faut-il tourner?...
LA FÉE
Toujours de droite à gauche, comme pour le diamant.... (Regardant Tyltyl.) Dieu que te voilà pâle!... Qu'est-ce qui te prend?... Tu n'as pas peur au moins?...
TYLTYL
Pas du tout.... Au contraire.... Je suis toujours comme ça....
LA FÉE
Il n'y a pas de honte à l'avouer; c'est un moment très grave et si les hommes savaient toutes les conséquences, en cette vie et dans toutes les autres, d'un choix qui n'est pas bon, ils n'oseraient plus aimer.... Mais tu es trop heureux de différer l'instant terrible, et moi je suis trop bête de t'écouter... Tourne donc le Saphir!...
Tyltyl tourne le Saphir; aussitôt la chaumière s'emplit d'une lumière surnaturelle qui revêt toutes choses de beauté, de pureté et d'allégresse nuptiales. Une fenêtre s'ouvre sans bruit, et une jeune fille, vêtue comme un bûcheronne et tenant à la main une hâchette, descend dans la chambre et court embrasser Tyltyl.
LA JEUNE FILLE
Bonjour, Tyltyl!... Tu m'appelles, me voici!...
TYLTYL
Tiens, tiens, tiens! c'est Milette!... (A la Fée.) C'est Milette, la fille du bûcheron Hachefer.... Nous nous voyons parfois, dans la forêt.... (A Milette.) Tu m'aimais donc?... Tu ne me l'avais jamais dit....
MILETTE
Est-ce qu'on dit ces choses-là dans la vie où tout est défendu?... Est-ce qu'on a besoin de les dire?... Mais j'ai su tout de suite, et dès le premier jour, que tu m'aimais; et moi, en même temps, je t'aimais pour toujours.... C'était un soir que tu passais avec ton père en portant un fagot de lauriers.... Tu ne savais pas encore mon nom; et tu me dis bonsoir en me regardant dans les yeux... Je répondis: «Bonne nuit», en baissant les miens, et j'avais ton regard dans mon cœr; et depuis, sans quitter ma maison, je venais ici bien souvent; mais tu n'avais pas l'air de t'en douter....
TYLTYL
Mais non, mais non, c'est moi qui allais chez toi tous les soirs après le coucher du soleil.... Je n'étais plus jamais à la maison.... Maman me disait: «A quoi penses-tu, Tyltyl?» Et papa répondait: «Le voilà encore dans la lune.» Je n'étais pas du tout dans la lune, mais chez toi; mais tu n'y faisais pas attention; tu t'occupais du feu, de la soupe, des lapins; tu taillais des bûchettes ou liais des fagots, comme si personne n'était entré dans ta chaumière....
MILETTE
Mais non, j'étais ici et je t'embrassais tout le temps; mais tu ne me rendais aucun de mes baisers....
TYLTYL
Je te dis que c'est moi qui t'embrassais toujours; je te dis que c'est toi qui n'étais jamais là....
MILETTE
C'est curieux comme on est bête et comme on ne voit rien, quand on n'y voit pas encore.... Mais maintenant qu'on sait, mais maintenant qu'on voit, on va s'embrasser tant qu'on peut....
TYLTYL, embrassant ardemment Milette.
Oui, oui, embrassons-nous encore, encore et tant qu'on aura des baisers sur les lèvres!... Dieu que c'est bon, que c'est bon, que c'est bon! Je n'avais jamais embrassé personne jusqu'ici; et je ne savais pas du tout ce que c'était!... Dieu que c'est bon, que c'est bon, que c'est bon!... Je n'en aurai jamais assez!... Nous n'allons plus faire autre chose!...
MILETTE
Moi aussi, moi aussi!... Moi non plus, moi non plus!... Je n'avais embrassé que papa et maman; ce n'est pas du tout la même chose.... Mais c'est bien vrai que tu m'aimes, mon Tyltyl, et que tu n'aimes que moi?... Qui entre là?...
Entre, en ouvrant le mur qui se referme derrière elle, une jeune fille vêtue d'un corsage et d'un cotillon rouge sang. A sa ceinture pendent un fusil et un couteau à dépecer. Elle s'élance vers Tyltyl et l'embrasse en s'écriant: «Me voici, mon Tyltyl, me voici...?»
TYLTYL, à la Fée.
C'est Belline, ma cousine, la fille du boucher.... Qu'as-tu donc, te voilà tout en eau et tout essouflée, ma Belline?...
BELLINE
Je crois bien!... Il y a loin du village à chez toi!.... Je n'ai pas pris le temps de me laver les mains.... J'aidais papa à dépecer un veau; dès que ta pensée m'a fait signe, j'ai lâché mon couteau, j'ai tout quitté pour accourir plus vite.... Il paraît même que là-bas je me suis fait au doigt une profonde entaille; mais ici ça ne se voit plus.... Papa n'y comprend rien, il doit être furieux. (Apercevant Milette.) Bonjour, Milette!...
MILETTE
Bonjour, Belline.... Tu l'aimes aussi?...
BELLINE
Mais oui, je l'aime aussi.... Tu ne m'en voudras pas?...
MILETTE
Pas du tout, au contraire.... On l'aimera toutes deux...
BELLINE
Que tu es jolie ce soir, ma Milette....
MILETTE
Mais non, c'est toi, Belline, tu n'as jamais été plus belle....
TYLTYL, à la Fée.
Elles prennent fort bien la chose....
LA FÉE
Naturellement, elles savent qu'il n'y a pas de ta faute....
Ici l'âtre s'illumine, s'entr'ouvre et livre passage à une troisième jeune fille, vêtue comme une servante d'auberge, serrant sous le bras gauche un plateau d'étain et sous le bras droit une bouteille.
LA JEUNE FILLE, exubérante et se précipitant sur Tyltyl.
Voilà, voilà! c'est moi!... Bonsoir à tous, à toutes, et d'abord mes baisers à Tyltyl!...
TYLTYL
Tiens! toi aussi, Roselle!... (A la Fée.) C'est Roselle, la fille de l'auberge du Soleil-d'Or. Il n'y avait donc personne à l'auberge ce soir, que tu aies pu venir?...
ROSELLE
Au contraire!... Il y a un monde fou!... Tu comprends, un soir de Noël.... Il y a des buveurs jusque sur le comptoir et sur le seuil de toutes les fenêtres.... J'ai laissé tomber un plateau chargé de douze verres quand tu m'as appelée.... Tiens, j'ai encore un plateau sous ce bras et une bouteille de fil-en-six sous celui-ci.... Elle me gêne pour t'embrasser.... Ils sont encore là-bas, à crier après moi, comme si j'avais mis le feu à la maison.... Ils doivent se demander si je suis folle.... Mais ça m'est bien égal.... J'étais bien trop heureuse de sentir tout à coup que tu pensais à moi.... Il m'a pris tout à coup un éblouissement.... Eh, bonsoir, mon Tyltyl!... Embrasse-moi encore!... Ça va bien?... Tu es encore plus beau que la dernière fois que je t'ai vu....
TYLTYL, l'embrassant.
Toi aussi, ma Roselle, tu es bien plus belle qu'autrefois, et que tes joues sont douces et sont fraîches ce soir!... Je n'avais pas encore osé t'embrasser jusqu'ici.... Quand d'autres t'embrassaient, je me disais toujours «comme ils doivent être heureux!»...
ROSELLE
Ça ne se compare pas, les autres ne comptent pas.... Mais je voyais bien que tu n'osais pas.... Je n'osais pas non plus, mais j'en mourrais d'envie.... Te rappelles-tu la première fois que tu vins à l'auberge, il y a six semaines?... C'était un dimanche matin, après la grand'messe; tu n'osais regarder personne; mais devant moi, tout à coup, tu as ouvert les yeux, comme en extase....
TYLTYL
Et toi aussi, tu as ouvert les tiens, comme s'ils allaient te manger le visage....
ROSELLE
Qu'est-ce qu'ils ont fait, nos yeux, qu'est-ce qui s'est passé?... Moi, depuis ce jour-là, je ne pense plus qu'à toi, je ne travaille plus, je suis toujours ici; mais toi, tu ne venais pas souvent....
Ici, descendant l'échelle du grenier, paraît une quatrième jeune fille dont les vêtements rustiques sont tout blancs de farine.
TYLTYL, se retournant.
Qui est là?... Toi, Aimette?... (A la Fée.) C'est Aimette, encore une cousine, la fille du meunier....
LA FÉE
Va toujours, va toujours, tu vas bien....
AIMETTE, un peu intimidée.
Je suis venue telle que j'étais dans le moulin.... Je n'ai pas eu le temps de me brosser....
TYLTYL
Ça n'a pas d'importance.... Embrasse-moi tout de même... Que tu es jeune et rose sous ta poudre!...
AIMETTE
Je n'oserai jamais.... Je vais te couvrir de farine....
A peine ont-ils eu le temps de prononcer ces mots, qu'entre par l'autre fenêtre une cinquième jeune fille, elle est nu-pieds, nu-tête, en haillons et tient à la main une sébile dans laquelle tintent quelques sous. Elle n'ose pas s'avancer.
TYLTYL
Encore une!... (A la Fée.) C'est Janille, la petite mendiante du pont de l'Ermitage....
LA FÉE
Ça va bien, ça va bien.... Mais je vais réveiller ton père afin qu'il fasse agrandir la maison....
TYLTYL
Mais ce n'est pas ma faute.... Je ne l' ai pas fait exprès.... On ne peut pas s'empêcher de les aimer.... Comment vas-tu, Janille?... Qu'as-tu fait de ton vieux père aveugle et cul-de-jatte?...
JANILLE
Je l'ai laissé au coin du pont....
TYLTYL
Quoi?... Tout seul dans la nuit?... Mais c'est très imprudent....
JANILLE, près de pleurer.
Oui, je sais que c'est mal.... C'est très mal, c'est très mal.... Je ne le ferai plus.... Mais que veux-tu, Tyltyl, c'était plus fort que moi. Quand tu m'as appelée, je n'ai pas pu rester....
TYLTYL, l'embrassant.
Voyons, ne pleure pas.... Je t'aiderai à le rentrer.... Tu te rappelles que je l'ai fait un soir, en passant sur le pont, et que je t'ai donné le dernier petit sou que j'avais dans ma poche?...
JANILLE
Je l'ai toujours, Tyltyl.... Je l'ai mis dans une boîte.... Je ne le perdrai pas....
TYLTYL, l'embrassant encore.
Mon Dieu! que tu sens bon la verveine et le thym!...
Ici la porte s'ouvre lentement. Entre une sixième jeune fille. Elle est en toilette de soirée, sous un manteau de fourrure entr'ouvert et tient un éventail à la main.
TYLTYL
Qu'est-ce encore?...
LA FÉE
Mais d'où sortent-elles donc?... A ton âge!... Je n'aurais jamais cru....
TYLTYL
Mais je ne savais pas.... (A la Fée.) Mon Dieu! c'est Rosarelle!... C'est la fille du maire!... Vous savez, la grande, grande ferme, avec ses trois tours rondes, à l'entrée du pays?... Qu'est-ce que je vais faire?... Elle qui est si fière!...
LA FÉE
Mais non, mais non, elle ne sera pas plus fière que les autres. Parle-lui, tu verras....
TYLTYL
Je n'oserai jamais.... Qu'est-ce que je vais lui dire?...
ROSARELLE, s'avançant.
Eh bien, Tyltyl, tu ne me reconnais pas?...
TYLTYL
Mais si, Mademoiselle, mais je ne croyais pas....
ROSARELLE
Mademoiselle?... Qu'est-ce que ça veut dire?... Je ne connais pas ce nom-là... Je m'appelle Rosarelle, tu sais bien... Il y avait un grand dîner chez mon père, à cause de la Noël... Ta pensée est venue me chercher au dessert... Je me suis levée tout de suite, en renversant une coupe de Champagne... On était très inquiet, on s'empressait autour de moi, on croyait que j'étais souffrante... J'ai eu du mal à m'échapper, mais enfin me voici, et l'on peut s'embrasser... Te rappelles-tu comme on se regardait quand tu venais apporter des fagots dans la cour?...
TYLTYL
Oh! oui, tu étais belle et je n'osais pas remuer.... Mais tu es encore bien plus belle aujourd'hui....
ROSARELLE
Mais tout a commencé et je n'ai bien compris ce qui m'arrivait que le jour où tu m'as donné les trois petits bouvreuils que tu avais trouvés dans la forêt....
TYLTYL
Oui, oui, je me rappelle.... Moi aussi j'ai compris.... Est-ce qu'ils vivent encore?...
ROSARELLE
Deux des petits sont morts, mais le troisième est magnifique.... Je l'ai mis dans une cage dorée, au coin de ma fenêtre, et chaque fois qu'il chante....
LA FÉE
Voyons, voyons, c'est très intéressant, ces petites confidences, mais nous n'avons pas de temps à perdre... Il faut que tout soit terminé cette nuit, car de telles occasions ne se représentent point et chaque homme dans sa vie n'en a qu'une de ce genre... Malheur à ceux qui ne la saisissent point!... Il s'agit à présent de s'entendre, de s'organiser et de faire le grand choix qui décide du bonheur, tout d'abord de deux êtres, et de beaucoup d'autres ensuite....
TYLTYL, très troublé.
Faudra-t-il choisir tout de suite, et ne pourrai-je en choisir qu'une?...
LA FÉE
Ne te tourmente point, ce n'est pas ton affaire, ce n'est pas toi qui choisiras....
TYLTYL, stupéfait.
Ce n'est pas moi qui choisirai?...
LA FÉE
Mais non, ça ne te regarde pas....
TYLTYL, de plus en plus suffoqué.
Ça ne me regarde pas?...
LA FÉE
Mais non, je te l'ai déjà dit, ce n'est pas ton affaire....
TYLTYL, n'y comprenant plus rien.
Alors, je ne peux pas aimer qui je veux?...
LA FÉE
Mais non, personne n'aime qui il veut ni ne fait ce qu'il veut dans la vie.... Avant tout, il faut apprendre à connaître ce que veulent tous ceux dont tu dépens.
TYLTYL
Tous ceux dont je dépens?...
LA FÉE
Mais oui, tes ancêtres d'abord....
TYLTYL
Mes ancêtres?...
LA FÉE
Tous ceux qui sont morts avant toi....
TYLTYL
De quoi se mêlent-ils puisqu'ils sont morts?... Je ne les connais pas.
LA FÉE
Oui, mais eux te connaissent.... Et puis tous tes enfants....
TYLTYL
Mes enfants?... Quels enfants?... Je n'en ai jamais eu!...
LA FÉE
Mais si, mais si, tu en as des milliers qui ne sont pas encore nés et attendent la mère que tu vas leur donner....
TYLTYL
Alors c'est eux qui choisiront ma fiancée?...
LA FÉE
Mais naturellement; c'est toujours ainsi que ça se passe.... Mais assez discuté; il nous faut faire quelques préparatifs en vue du grand voyage, car il sera fort long et assez fatigant.... Et d'abord, il importe de se procurer de l'argent.... Je n'en ai plus chez moi. La baguette qui m'en fournissait est en réparation au centre de la terre.... Je ne vois pas trop où trouver la somme indispensable.... Les frais sont assez élevés.... (S'adressant aux jeunes filles.) L'une de vous a-t-elle quelques milliers de francs sur elle?...
JANILLE
Je n'ai que treize sous dans ma sébile, puis le sou de Tyltyl que je ne peux donner....
ROSELLE
Moi j'ai sept francs cinquante, la recette de ce soir....
MILETTE
Moi je n'ai rien du tout....
ROSARELLE
Moi je n'ai rien sur moi, mais grand-père est très riche....
LA FÉE
C'est bien, c'est tout ce qu'il nous faut; il pourra nous prêter....
ROSARELLE
Oui, mais il est avare!...
LA FÉE
Mais non; c'est une erreur, il n'y a pas d'avares.... Grâce au Saphir qui découvre le fond des choses, vous verrez qu'il n'est pas plus avare que vous ou moi, et qu'il nous donnera tout ce que nous demanderons. C'est la première course que nous ayons à faire.... Voyons, tout est-il prêt?... Par où sortirons-nous?...
Ici s'ouvre une trappe, au milieu de la scène; et il s'en élève lentement, semblable à une tour, une gigantesque forme deux fois plus haute qu'un homme. Elle est carrée, énorme, imposante, écrasante et donne l'impression d'une masse de granit et d'une puissance aveugle et inflexible. On ne voit pas son visage. Elle est vêtue de draperies grisâtres et rigides comme des arêtes de rocher. La Fée nous dira tout à l'heure que c'est le Destin.
LE DESTIN
C'est moi.... On m'avait oublié, comme toujours....
TYLTYL, assez effrayé.
Qu'est-ce que ce Monsieur?...
LA FÉE
Il a raison, je l'avais oublié.... Ce n'est rien, c'est le Destin.... Je n'avais pas prévu que le Saphir le rendrait visible, lui aussi.... Il faut qu'il t'accompagne; on ne peut pas l'en empêcher, c'est son droit.... Donne-lui la main....
TYLTYL
C'est lui qui nous conduira?...
LA FÉE
C'est à voir.... Nous verrons ce que dira la Lumière; c'est à elle de s'entendre avec lui....
TYLTYL
Mais c'est vrai, la Lumière?... Où est-elle?... Elle ne nous accompagne pas?...
LA FÉE
Si, si; mais elle a fort à faire en ce moment.... Elle n'était pas libre ce soir.... Nous la retrouverons chez moi, où nous nous rendrons tout de suite après ta visite à l'Avare....
TYLTYL
Que je serai heureux de la revoir!... Elle était si gentille, si douce, si belle, si affectueuse et si bonne!...
LA FÉE
Voyons, donne la main au Destin, nous partons....
Tyltyl tend le bras vers le monstre qui saisit la menotte de l'enfant dans son énorme main couleur de bronze.
TYLTYL
Voilà, Monsieur.... (Poussant un cri.) Aïe!... Ce n'est pas une main, c'est une pince d'acier!...
LA FÉE
Ce n'est rien, on s'y fait.... Voyons, tout est-il en règle, à la fin?... Plus rien n'est oublié?... Une, deux, trois, nous sortons....
On frappe à la porte.
LA FÉE, irritée.
Qui vient encore nous déranger?... Nous ne sortirons donc jamais de cette masure?...
On frappe encore.
TYLTYL
Entrez!...
On frappe une troisième fois.
Qui est là?... Mais entrez donc!...
La porte s'ouvre lentement, et l'on voit se dresser sur le seuil une forme de femme enveloppée de longs voiles blancs, comme une statue antique. Le visage, les mains, la bouche, les yeux, les cheveux et les sourcils, sont d'une blancheur de marbre et dénués de vie. Elle demeure immobile sur le seuil.
Qu'est-ce que c'est?...
LA FÉE
Ma foi, je n'en sais rien.... Ce doit être une de celles que tu as oubliées....
TYLTYL, fouillant en vain dans sa mémoire.
Moi?... Je n'ai oublié personne.... Je ne l'ai jamais vue... Je ne me rappelle pas.... (Rapprochant de la forme voilée.) Qui êtes-vous?.... (La forme voilée ne répond pas.)
LA FÉE
Inutile de l'interroger.... Elle ne peut rien te dire, elle ne peut pas revivre, tant que ton souvenir ne l'a pas ranimée....
TYLTYL
Mais je n'ai plus de souvenir.... J'ai beau chercher, j'ai beau creuser, je ne trouve rien du tout....
LA FÉE
Bon, bon, c'est bon; nous verrons ça plus tard quand tout s'éclaircira.... Puisqu'elle barre la porte, nous sortirons par la fenêtre.... En avant, par ici, le sort en est jeté et la fête commence....
LE DESTIN
Permettez, permettez, c'est moi qui suis le Sort, et c'est moi qui commence et c'est moi qui commande.... Je passe le premier, car c'est moi qui mène tout et je suis le seul maître!...
Les fenêtres s'ouvrent jusqu'à ras du sol et tous sortent dans la nuit étoilée, précédés du Destin qui entraîne Tyltyl par la main. La forme blanche les suit lentement, à distance.
RIDEAU
Devant le rideau qui représente une grande porte à deux vantaux qui ferme une voûte surbaissée. La porte est énorme, épaisse, massive, antique, inébranlable, bardée de fer et hérissée de clous. Au milieu de la porte, une serrure impressionnante.
Entrent la Fée et Tyltyl, qui porte sur l'épaule une besace vide.
LA FÉE
Voici la porte de l'Avare....
TYLTYL
Où sont mes petites amies?...
LA FÉE
Chez moi, dans mon palais; elles y sont en sûreté et t'attendent.... Fais vite et reviens tôt....
TYLTYL
Et le Destin?... Je croyais qu'il ne devait plus me quitter....
LA FÉE
En effet, c'est bizarre.... Mais nous n'avons pas à lui courir après; et puis c'est son affaire, il n'est rien de moins qu'indispensable....
TYLTYL
Vous m'accompagnerez chez l'Avare?...
LA FÉE
Non, il est préférable que tu sois seul en sa présence.... Je suppose que tu n'as pas peur?...
TYLTYL
Pas le moins du monde, mais je ne sais trop; comment m'y prendre....
LA FÉE
C'est pourtant bien simple: quand tu seras entré, tu tourneras le Saphir et il te donnera tout ce que tu voudras....
TYLTYL
Il ne fera pas le méchant?... C'est que je n'ai pas d'armes....
LA FÉE
Au contraire, il sera ravi de te rendre service....
TYLTYL
Comment faire pour entrer?... Il n'y a pas de sonnette, pas de marteau.... Faut-il frapper?...
LA FÉE
Garde-t'en bien!... Ce serait lui donner l'éveil et il deviendrait intraitable.... Mais c'est encore bien simple.... Je vais, de ma baguette, toucher la grosse serrure, les vantaux glisseront à droite et à gauche, et tu seras tout à coup de l'autre côté de la porte, c'est-à-dire au dedans même de sa caverne, sans qu'il s'en soit seulement douté. Une fois là, tu te tiendras tranquillement dans ton coin, à l'observer un moment, au milieu de son or, si ça t'amuse; et ça t'amusera, car c'est assez curieux, puis, quand tu l'auras suffisamment contemplé, tu tourneras le Saphir... Mets-toi là, à gauche, contre le mur de la voûte de manière à te glisser tout de suite et sans bruit dans son antre.... Attention!... La porte va disparaître. Quant à moi, je me sauve par ici....
De sa baguette la Fée louche l'imposante serrure; aussitôt les lourds vantaux s'écartent par le milieu, glissent à droite et à gauche et disparaissent dans les coulisses, découvrant entièrement l'antre de l'Avare, vaste cave aux voûtes écrasées où sont entassés de gros sacs que crève de la monnaie de cuivre, d'or et d'argent. La scène n'est éclairée que par une chétive et fumeuse chandelle. Tyltyl se dissimule de son mieux dans un coin sombre. L'Avare, vieillard au nez crochu, à la barbe blanche et sale, aux cheveux longs et rares, est vêtu d'une sorte de robe de chambre sordide et rapiécée. Sur le sol est étendu un vieux tapis au coin duquel se trouvent trois sacs gonflés d'or.
L'AVARE
Aujourd'hui, je vais recompter le contenu de ces trois sacs. J'ai dû faire une erreur dans mon dernier calcul.... Il y manque trois louis.... Trois louis, c'est-à-dire soixante francs, sur une somme de six cent mille francs, c'est considérable.... Je n'ai pas fermé l'œil cette nuit.... Chacun de ces trois sacs doit renfermer deux cent mille francs, les deux premiers en louis de vingt francs et le troisième en demi-louis.... Je vais les vider sur ce tapis pour voir d'abord le joli tas que ça fera.... (Il verse sur le tapis le contenu du premier sac.) Ça ruisselle! Ça ruisselle!... Il y en a!... il y en a!... On ne croirait jamais qu'un sac en contienne tant, quand l'or s'étale ainsi!... Ajoutons-en un autre.... Ceci, c'est le sac des petits louis.... Ils sont aussi jolis que les grands.... Ils sont plus jeunes, voilà tout, et ils sont plus nombreux.... Voyons à présent ce que donne le troisième.... (Il vide le troisième sac; quelques pièces d'or roulent à côté du tapis. Il se jette à plat ventre pour les rattraper.) Ah! mais non! Ah! mais non! mes petites!... Ça ne se fait pas!... On ne s'en va pas comme ça!... Rien ne sort de cette cave!... On voudrait se cacher, je vous demande un peu, pour aller où?... Où peut-on être mieux?... On veut fuir son vieux père! Vraiment, ce n'est pas bien!... Par ici, mes petites, par ici, mes chéries, par ici, mes toutes belles!... On revient au gros tas, on rentre tout de suite au bercail; c'est là qu'on est heureux!... (il ramasse une pièce d'or qui a roulé plus loin que les autres.) Toi, je te reconnais, tu es toujours partie, tu es une petite peste et tu donnes le mauvais exemple.... Demande-moi pardon, sinon je te punis.... Je te dépenserai la première, si un jour je m'achète quelque chose!... Je te donnerai à un pauvre, entends-tu?... (L'embrassant.) Non, non, ce n'est pas vrai.... Va, va, ne pleure pas.... C'était pour te faire peur.... Je t'aime bien tout de même, mais ne recommence pas!... Là, là, là! elles sont là, devant moi et tout autour de moi.... J'en ai bien pour quinze jours à les recompter toutes et puis à les peser au trébuchet.... Il y en a! Il y en a!... Elles sont belles! elles sont belles!... Je les reconnais toutes, je pourrais les appeler par leur nom.... Il faudrait quarante mille noms différents et chacun de ces noms représente un trésor!... (Il se vautre sur le lapis couvert d'or.) J'aime bien les voir de près!... Dieu! qu'il est bon, ce lit, qu'on est bien au milieu de ses filles!... Car ce sont bien mes filles, je les ai mises au monde, je les ai élevées, préservées du malheur, caressées et choyées, je connais leur histoire, les soins qu'elles m'ont coûtés; mais tout est oublié, elles m'aiment, je les aime et l'on ne se quitte plus!... Que c'est bon, le bonheur!... (il remue l'or à pleines mains, le fait ruisseler sur son cœur, sur son front, dans sa barbe et pousse de petits grognements de plaisir qui se transforment peu à peu en véritables rugissements de volupté. Tout à coup il tressaille, sursaute et se redresse. Il croit avoir entendu quelque bruit.) Qu'est-ce que c'est?... Qui est là?... (Se rassurant.) Non, non, ce n'est rien, personne n'oserait.... (Il aperçoit Tyltyl et pousse un cri terrible.) Un voleur!... Un voleur!... Un voleur!... Vous ici!... Vous ici!... (Les mains crispées comme des griffes, effrayé, effrayant, il se précipite sur Tyltyl qui fait un saut en arrière et tourne prestement le Saphir. Le vieillard s'arrête brusquement. Après une lutte intérieure qui semble violente et dure quelques secondes, ses mains retombent, son visage se détend et s'éclaire. Il semble s'éveiller d'un mauvais rêve qu'il écarte de son front. Il regarde avec étonnement l'or répandu sur le tapis, le tâte et le pousse du pied, n'a pas l'air de le reconnaître, puis s'adresse à Tyltyl, d'une voix très calme et très douce.)
L'AVARE
On dirait que tu m'as réveillé.... Comment es-tu ici?... Pourquoi es-tu venu?...
TYLTYL
Je suis venu vous demander de me prêter un peu d'argent.... Il paraît que j'en ai besoin afin de découvrir ma fiancée....
L'AVARE
As-tu quelque chose où le mettre?...
TYLTYL
J'ai apporté cette besace....
L'AVARE
Je ne demande pas mieux que de te la remplir, mais je te préviens que l'or est très lourd et que tu ne pourras pas l'emporter....
TYLTYL
Vous n'y mettrez que ce que vous voudrez....
L'AVARE, versant l'or à pleines mains dans la besace.
Aide-moi.... Nous allons la remplir jusqu'aux bords.... Nous verrons bien ce que ça donnera.... Après, si c'est trop lourd, il ne sera pas difficile de l'alléger....
TYLTYL
Oh! vous m'en donnez trop, et je n'ai que faire de tout ça.... Mais vous n'êtes donc pas avare, comme on me l'avait dit?...
L'AVARE
Moi?... Pas du tout.... Pourquoi serais-je avare?... Je n'ai plus que quelques semaines à vivre, et je n'ai plus besoin de rien.... Je ne mange presque plus et ne bois que de l'eau....
TYLTYL
Pourtant, lorsque je suis entré, vous étiez couché sur votre or, vous l'embrassiez, vous lui donniez des petits noms, vous aviez l'air de l'adorer....
L'AVARE
Oui, il paraît que ça m'amuse.... Que veux-tu, quand on devient vieux, on s'amuse comme on peut.... Mais ce n'est pas moi qui fais ça.... Tout cela n'est qu'une sorte de rêve.... Moi, je pense à tout autre chose.... Tous les hommes sont ainsi, à tout âge.... Ils ne sont pas souvent où on les voit; ils ne font pas souvent ce qu'ils ont l'air de faire; chacun vit ainsi dans un songe qui n'a aucun rapport avec sa vie réelle.... Mais ce n'est pas le moment de t'expliquer ces choses.... Là, voilà, ta besace est remplie.... Peux-tu la soulever?...
TYLTYL, s'évertuant.
Non, vraiment, c'est trop lourd.... Otons-en quelque chose....
L'AVARE, vidant une partie de la besace.
Voilà qui ira déjà mieux....
TYLTYL
Eh mais! vous enlevez tout!... Il n'en restera plus assez.... Je vais en rajouter un peu....
L'AVARE
Deviendrais-tu avare à ton tour, par hasard?...
TYLTYL
Non, mais je ne sais pas si j'aurai l'occasion de revenir.... Aidez-moi seulement à charger la besace sur mes épaules....
L'AVARE, l'aidant à soulever le sac.
Voilà!...
TYLTYL, chancelant sous le faix.
Dieu que ça pèse, l'or!...
L'AVARE
A qui le dis-tu!... As-tu loin à aller?...
TYLTYL
Ma foi, je n'en sais rien....
L'AVARE
Quel temps fait-il dehors?...
TYLTYL
Il y avait un beau soleil....
L'AVARE
On ne s'en douterait pas ici.... Dire que voilà des années que je n'ai plus regardé le ciel et la verdure!... Mais tu étouffes sous ton sac, mon pauvre petit.... Allons, embrassons-nous, on ne sait pas si l'on se reverra.... Merci du bon moment que tu m'as donné et surtout de m'avoir réveillé.... Je vais profiter de mes derniers jours....
TYLTYL
Par où sort-on?...
L'AVARE
C'est par là, je présume....
Tyltyl s'avance sous la voûte; aussitôt les vantaux glissent et se referment derrière lui et il se retrouve seul, dans la nuit, devant la grande porte close.
TYLTYL
Il fait nuit.... Me voilà seul.... Où suis-je?... Où aller?...
LE DESTIN, surgissant de l'ombre.
Par ici!
TYLTYL
Tiens!... Vous voilà, vous!... Je croyais que vous m'aviez abandonné....
LE DESTIN, lui saisissant la main.
J'étais ici. Je ne te perds jamais de vue....
TYLTYL
Oui, mais en attendant, ne marchez pas si vite!... Mon sac est terriblement lourd.... Vous seriez bien gentil si vous m'aidiez un peu à le porter, au lieu de m'en traîner ainsi au pas de course....
LE DESTIN
Je ne suis pas au service des hommes.... En avant, en avant, en avant!...
Ils sortent.
Un cabinet dans le palais de la Fée, sorte d'antichambre ou de débarras où l'on a remisé les principaux accessoires des contes de la Mère l'Oye: la citrouille et la pantoufle de Cendrillon, le pot et la galette du Chaperon Rouge, les cailloux du Petit Poucet, les couronnes d'or des Filles de l'Ogre, la quenouille, les fuseaux et la cuve aux vipères de la Belle-au-Bois-Dormant, les bottes de l'Ogre, la clef de Barbe-Bleue, l'Oiseau Bleu dans sa cage d'argent, et, accrochées au mur, les robes couleur de temps, de lune et de soleil de Peau d'Ane, etc. Tout cela, sous une lumière grise et ingrate, a l'air assez miteux. Les sept petites amies de Tyltyl sont enfermées dans ce cabinet. Sous le même jour défavorable, elles semblent bien moins jolies qu'à leur entrée dans la chaumière et paraissent assez fatiguées, mécontentes et rechignées, exceptée la fille aux voiles blancs qui demeure à l'écart, immobile, impassible et impénétrable.
BELLINE, la fille du boucher.
Où nous a-t-on fait entrer?...
ROSARELLE, la fille du maire.
Je n'en sais rien; mais je constate que c'est un lieu peu convenable pour y faire attendre des jeunes filles bien élevées....
BELLINE
En effet, on dirait un décrochez-moi ça où l'on a entassé tous les débris et tous les rogatons de la maison....
ROSARELLE, touchant les objets avec dégoût.
Qu'est-ce ceci?... Une quenouille!... Pourquoi faire, ma mère-grand?... Une citrouille, une galette, un vieux pot, quoi encore?... Une cuve et des anguilles mortes!... Dieu que ça sent mauvais!... C'est une cuisine bien mal tenue.... Et puis de vieilles robes ornées de verre filé et brodées par les mites!... Ah! quelle horreur, ma chère!... Nous sommes chez un maraîcher, une revendeuse à la toilette, une receleuse, une marchande de bric-à-brac, une tailleuse pour récidivistes ou une modiste pour négresses de Madagascar....
BELLINE
Il y a un peu de tout.... Il n'y manque qu'un balai et un plumeau....
ROSARELLE
Ils auraient trop à faire....
BELLINE
Et comme sièges, un vieux banc de bois....
ROSARELLE
Oui, mais il est sculpté, ma chère!...
BELLINE
En effet, il est sculpté à même la poussière....
ROSARELLE
Passe-moi donc une de ces affreuses nippes, que je la débarbouille un peu....
BELLINE, empressée et obséquieuse.
Attendez, je ferai ça, mademoiselle.... (Elle prend la robe couleur de lune pour essuyer le banc.) Là, ça va un peu mieux; voilà du moins un coin à peu près propre où l'on pourra s'asseoir....
ROSARELLE, s'asseyant.
Je n'en peux plus!...
BELLINE, s'asseyant à côté d'elle.
Moi non plus, les jambes me rentrent dans le corps....
ROSARELLE, regardant autour d'elle à travers son face-à-main.
Mais enfin, où sommes-nous, dans quel guêpier sommes-nous tombées, ma pauvre amie?...
BELLINE
Il est certain que comme société, c'est un peu mêlé.... Il y a la meunière, il y a l'aubergiste, il y a la bûcheronne....
ROSARELLE
Ou plutôt la voleuse de bois, pour être plus exactes.... Il y a même la petite mendiante du pont de l'Ermitage, à qui j'ai refusé deux sous, l'autre dimanche.... Ma chère, elle me les demandait avec une insolence!...
BELLINE
Et qu'est-ce que ce fantôme tout blanc qui se tient debout dans le coin, qui ne bouge pas, qui ne parle jamais et qui nous suit partout?...
ROSARELLE
Cette grande bringue de plâtre, cette statue d'amidon, cette Immaculée Conception à la manque?...
BELLINE
Elle a l'air bien malade....
ROSARELLE
C'est peut-être la lèpre juive, la peste de Zanzibar ou le choléra de Bombay.... En tout cas méfions-nous, ça s'attrape, ces choses-là....
AIMETTE, la fille du meunier, s'approchant timidement du banc.
Je voudrais bien m'asseoir aussi, je suis bien fatiguée....
ROSARELLE
Faites attention, mademoiselle... C'est bien assez de la poussière, je ne tiens pas à avoir la farine par-dessus le marché...
ROSELLE, la fille de l'aubergiste.
Qu'est-ce que c'est, qu'est-ce que c'est?... On méprise la farine, à présent?...
ROSARELLE
Je ne vous ai pas adressé la parole, mademoiselle...
ROSELLE
Non, mais moi je vous parle.... Quel pain mangeriez-vous si vous n'aviez pas de farine?...
ROSARELLE
Vous feriez mieux de dire à votre père qu'il paie ses trois termes en retard....
ROSELLE
Il les paiera quand votre horrible avare de grand-père aura fait fait les réparations qu'on lui réclame depuis trois ans....
BELLINE
C'est aussi ces réparations qui empêchent ton père de payer ce qu'il doit au boucher?...
ROSELLE
Il doit quelque chose chez vous?...
BELLINE
Voilà six mois qu'on n'a pas vu la couleur de ses écus....
ROSELLE
Il attend qu'à l'auberge on voie la couleur des vôtres....
BELLINE
Des miens?... Vous attendrez longtemps avant que je mette les pieds dans votre malpropre cambuse....
ROSELLE
Oui, mais votre papa ne fait pas tant le dégoûté quand il vient le dimanche s'y soûler à tel point qu'on est oblige de le mettre à la porte ivre-mort....
ROSARELLE, à Belline.
Ne réponds pas, ma chère, nous n'avons pas l'habitude de ces querelles de cabaret....
ROSELLE
Quant à vous, Mademoiselle la fille du maire, qui faites tant la renchérie, allez donc demander à Monsieur votre père, qui a fait à la caisse municipale certains trous dont les rats ne sont pas responsables....
ROSARELLE, se dressant, furibonde.
Certains trous dont les rats ne sont pas responsables?... Qu'entendez-vous par là?...
ROSELLE
Eh mais! ce que tout le monde entend au village....
ROSARELLE
Prenez garde à ce que vous dites, et répétez un peu pour voir si vous osez....
ROSELLE
Non, mais que feriez-vous si je le répétais?... Vos grands airs ne me font pas peur....
ROSARELLE
Ce ne seront peut-être pas mes grands airs; mais vous verrez ce que ce sera....
ROSELLE
Eh Lien! voilà, je le répète!...
ROSARELLE, lui donnant une gifle.
Eh bien! voilà, je vous réponds!...
Tumulte, cris perçants, mêlée générale. Roselle et Aimette se jettent sur Belline et Rosarelle, tandis que Milette et Janille s'efforcent vainement de séparer les belligérantes. Seule la fille aux voiles blancs demeure immobile et comme absente, dans son coin. Les autres s'entre-griffent le visage, s'entre-arrachent les cheveux et finissent par pousser des clameurs et des glapissements si aigus que Tyltyl, qui revient de chez l'Avare, les entend du fond du palais et accourt, effaré, effrayé. Il est nu-pieds, nu-tête, à moitié dévêtu et d'abord ne comprend pas ce qui se passe.
TYLTYL
Qu'est-ce que c'est?... Qu'y a-t-il?... Qu'est-il arrivé?... Un accident?... Vous êtes blessées?... Qu'avez-vous fait?...
LES FEMMES, parlant toutes en même temps.
C'est elle!... Non, non, c'est Rosarelle qui a commencé!... Je vous dis que c'est elle!... Elle m'a insultée!... Elle m'a giflée!... Elle a osé s'attaquer à mon père!... Elle a dit du mal de ma mère!... Elle ment, elle ment!... Elle m'a presque arraché une oreille!... Elle m'a enfoncé une épingle à cheveux dans la joue!...
Entre la Fée.
LA FÉE
Eh bien! qu'est-ce que c'est?...
TYLTYL, consterné.
Je ne sais pas, madame.... Je crois qu'elles sont folles.... Elles étaient si gentilles quand je les ai quittées.... Je ne les reconnais plus du tout.... Regardez, regardez, elles ne sont plus les mêmes!... Rosarelle et Belline ont des yeux de furies, Aimette a l'air sournois et Roselle effronté, Janille n'est pas débarbouillée et Milette est rouquine.... (Fondant en larmes et l'avant-bras sur les yeux, à la manière des enfants qui pleurent.) Je n'en veux plus, je n'en veux plus, je n'en veux plus!...
LA FÉE
Mais, petit imbécile, c'est de ta faute!...
TYLTYL
Comment, c'est encore de ma faute?...
LA FÉE
Mais oui, c'est de ta faute.... Et d'abord d'où viens-tu?... Qu'as-tu fait de ta veste et de ton bonnet vert?...
TYLTYL
Mais, madame la Fée, j'étais en train de m'habiller; je passais la petite culotte de soie et la veste brodée de perles que vous m'avez données pour aller visiter les Ancêtres.... J'entends des cris, je lâche tout, j'accours et je vois qu'elles se battent et s'arrachent les cheveux et les yeux....
LA FÉE
C'est bien fait!... Ça t'apprendra à les fréquenter quand tu n'as pas ton talisman qui révèle la vérité.... C'est tout à fait inconvenant et déplacé.... Tu vois bien qu'à présent tu ne les vois pas comme elles sont....
TYLTYL
Je ne les vois pas comme elles sont?... Comment les vois-je alors?...
LA FÉE
Mais justement comme elles ne sont pas, c'est-à-dire comme il ne faut jamais les voir.... Et d'abord, c'est bien simple, tout ce qui est laid n'est pas vrai, ne l'a jamais été, ne le sera jamais....
TYLTYL
C'est facile à dire; mais enfin quand on voit ce qu'on voit....
LA FÉE
Quand on voit ce qu'on voit, on ne voit rien du tout.... Je te l'ai déjà dit, c'est ce qu'on ne voit pas qui mène le monde entier.... Tout ceci ne compte pas; ce n'est qu'un peu d'écume à la surface de la mer.... Mais cours vite chercher le Saphir et nous retrouverons le fond des âmes, la vérité des cœurs et la source de la vie.... Attends, ce n'est pas la peine, je vois s'avancer la Lumière qui te rapporte ton bonne!...
Entre La Lumière.
LA LUMIÈRE
Bonjour, Tyltyl!...
TYLTYL, se jetant passionnément dans ses bras.
Oh! la Lumière! la Lumière!... C'est la bonne Lumière!... Où étais-tu?... Qu'as-tu fait tout ce temps que je ne t'ai pas vue?... Je t'ai tant regrettée et si souvent cherchée!...
LA LUMIÈRE
Mon bon petit Tyltyl!... je ne te perdais pas de vue.... Je t'ai guidé, conseillé, embrassé bien souvent, sans que tu t'en sois jamais douté.... Mais nous reparlerons de tout cela plus tard; aujourd'hui, nous n'avons pas le temps, je n'ai qu'une nuit à te donner et il faut faire beaucoup de choses....
Entre le Destin.