C'est heureux, dis?... (Se blotissant plus étroitement.)

Oh! que c'est amusant!... Tu t'amuses aussi, dis?...

LE FANTÔME

Oui.... oui, je suis heureuse....

LE PETIT

Pourquoi tu ne ris pas?...

LE FANTÔME

Je suis trop heureuse....

LE PETIT

Moi aussi, moi aussi!... Ne fais pas attention, je vais pleurer un peu, mais ça ne compte pas....

LE FANTÔME, commençant à lui rendre ses baisers et ses caresses.

Je vais pleurer aussi....

LE PETIT, enivré, ébloui.

Tu m'embrasses.... Maman!... C'est donc vrai, c'est donc vrai, c'est maman!... Encore, encore!... Maintenant, c'est assez; maintenant, je ne peux plus!... Ils ne le croiront pas, ils ne pourront pas croire!...

LE FANTÔME

Appelle-les, il est temps....

LE PETIT

Ne cache pas ton visage, ils ne te verraient pas.... Ils ne me croiraient pas.... (Écartant le voile.) Oh! maman, tu es belle, tu es belle!... (La chevelure s'épanouit sur les épaules.) Oh! maman, tes cheveux!... Tu en as, tu en as!... Là, c'est bien mieux ainsi, je t'embrasse bien mieux.... (Écoulant.) Attention, ils reviennent!... Ils sont là!...

En effet, les cinq petits accourent à toutes jambes dans la salle.

LES CINQ PETITS

Où est-elle?... Où est-elle?... Où est-elle?...

LE PETIT, se dressant sur le banc, à côté de sa mère et la montrant aux autres en trépignant de joie.

Ici! ici!... Elle est ici, elle est ici!... C'est moi qui l'ai trouvée!...

La mère veut se lever pour les embrasser, mais ils ne lui en laissent pas le temps, se jettent sur elle, l'accablent de caresses et de baisers, la forcent à se rasseoir, grimpent sur ses genoux, s'agitent et grouillent sur elle et parlent tous en même temps.

LES CINQ PETITS

C'est elle!... C'est bien elle!... C'est maman!... Où était-elle?... Tu la reconnais, toi?... Je crois bien! Je crois bien!... Toi aussi?... Moi aussi! Moi aussi!... Tu prends toute la place!... Tu l'embrasses tout le temps!... C'est pas juste, c'est mon tour!... C'est ma maman aussi!... Nous t'avons tant cherchée!... Nous avons attendu, attendu!... Elle est belle, n'est-ce pas?... La plus belle de toutes!... Il n'y on a pas d'autre!... Dis-nous, dis-nous!... Quoi Je t'aime!... Nous aimes-tu?... On s'embrasse! On s'embrasse!... Que c'est bon, les mamans!... Que c'est bon d'embrasser!... Dire qu'on ne savait pas!... Tout pour nous, tout pour nous!... Il n'y a qu'un bonheur!... Tout pour toi!... Je t'aime trop!... Dis, me reconnais-tu?... Je serai le deuxième... Et puis moi, le troisième... Et c'est moi le dernier; embrasse-moi d'abord, j'ai le plus longtemps à attendre!... Elle rit.... Elle est heureuse aussi!... Réponds-nous, réponds-nous!... Ton bras, je veux ton bras tout autour de mon cou!... Moi aussi! Moi aussi!... Ne t'en vas pas surtout!... On ne sait plus que faire.... On est fou de bonheur.... On ne peut plus attendre!...

Pendant qu'ils parlent et s'embrassent ainsi, les autres enfants, plus grands, ceux des générations futures, rentrent peu à peu dans les salles qui se repeuplent. Les premiers arrivés s'arrêtent derrière le groupe formé par la mère et les six petits; et bientôt, dans la foule qui s'accroît, on entend murmurer: «Ils l'ont trouvée!... Ils l'ont trouvée!... C'est elle!... Ils sont heureux!... Elle est belle!... Elle est bonne!... Pouvons-nous l'embrasser?... Attendez, attendez, c'est à eux!... Nous aurons notre tour!...»

Maintenant, Tyltyl, suivi de la Lumière, des six jeunes filles et du Destin, rentre également dans la salle. Mouvement parmi les enfants qui s'écartent pour le laisser passer. Le plus petit des six petits l'aperçoit d'abord, va au-devant de lui, et le prenant par la main, le conduit à la mère en disant gravement:

LE PLUS PETIT

C'est elle.... Je l'ai trouvée....

La mère se lève et se dresse devant Tyltyl.

UN AUTRE PETIT

La reconnais-tu?...

Tyltyl hésite, se passe la main sur le front, cherche en vain dans ses souvenirs.

TYLTYL

Pas encore.... Elle est belle!...

UN AUTRE PETIT

Embrasse la, c'est elle....

UN AUTRE PETIT

Il n'y en a pas d'autre....

LE PLUS PETIT

Nous n'en voulons pas d'autre....

TYLTYL, prenant la main de la Mère.

D'où viens-tu?... Qui es-tu?... Où t'ai-je déjà vue?... Je ne me rappelle pas....

La Mère ne répond pas. Les couleurs pâlissent et se raniment, les yeux s'ouvrent et se referment, la vie revient et se retire, selon les palpitations d'un souvenir qui ne peut pas ressusciter....

LE PLUS PETIT

Attention, tu lui fais du mal!...

Les autres petits se rangent devant elle, comme pour la défendre.

UN PETIT

Va-t'en!...

UN AUTRE PETIT

Va-t'en!... Tu ne l'auras pas tant que tu ne sauras pas!...

UN AUTRE PETIT

Tu n'en auras pas d'autre!...

UN AUTRE PETIT

Va-t'en!... Elle reste avec nous jusqu'à ce que tu saches!...

UN AUTRE PETIT

Va-t'en!... Nous t'attendrons, nous serons tous là-bas!...

LE PREMIER PETIT

Va-t'en, va-t'en!... Tu lui fais trop de mal!...

LE PLUS PETIT, enlaçant sa mère.

Viens, maman, viens nous-en!... Il ne sait pas encore!...

Tous entourent, enveloppent leur mère, la pressent, l'entraînent, en faisant à Tyltyl des signes d'adieu: «A bientôt! A bientôt!... Là-bas! là-bas! là-bas!... A bientôt!...» La mère se retourne et regarde Tyltyl fixement; puis la vision de la salle s'obscurcit, se décolore, s'efface, se dissout et disparaît. Tyltyl, la Lumière, le Destin et les six jeunes filles se retrouvent seuls devant le rideau de la Voie Lactée.

TYLTYL

Eh bien, me voilà bien!... Qu'est-ce que je vais faire?... Est-ce que c'est ma faute si je ne peux pas me rappeler?...

LA LUMIÈRE

Ne crains rien.... Ils savent ce qu'ils disent... Tu la retrouveras.... Hâtons-nous de rentrer.... Je suis sure qu'elle t'attend où tu ne l'attends pas....

TYLTYL, rêveur.

C'est égal, elle est belle!... Je crois qu'ils ont raison.... Je crois bien que c'est elle....

Ils sortent tous.

RIDEAU


ACTE CINQUIÈME


DIXIÈME TABLEAU

DEVANT LE RIDEAU QUI REPRÉSENTE LA LISIÈRE D'UNE FORÊT


Entrent Tyltyl et la Lumière.

LA LUMIÈRE

Enfin, nous y voici....

TYLTYL

Où donc?...

LA LUMIÈRE

Mais près de ta maison.... Tu ne reconnais pas ta forêt?...

TYLTYL

Ma forêt, ma forêt.... (Regardant autour de soi.) Mais c'est vrai!... J'ai déjà vu ces hêtres quelque part....

LA LUMIÈRE

C'est assez probable, puisqu'ils entourent la maison où tu es né....

TYLTYL

En tout cas, ce n'est pas trop tôt.... Je n'en peux plus....

LA LUMIÈRE

En effet, le voyage a été fatigant, mais fructueux....

TYLTYL

Fructueux, fructueux?... Je ne vois pas en quoi.... Au départ, j'aimais six femmes; au retour, je n'en aime plus qu'une et c'est la seule qui ne me suive pas.... Mais au fait, où sont-elles, les six autres, et ce pauvre petit Destin qui m'a l'air bien malade?...

LA LUMIÈRE

Les voici!...

Entrent les six jeunes filles. La dernière, Janille, porte le Destin, qui, toujours enveloppé de sa cape et coiffé du sombrero, n'a plus que la taille d'un tout petit enfant et paraît très fatigué.

JANILLE, passant le Destin à Milette.

Veux-tu t'en charger un instant?... Il n'est pas bien grand mais bien lourd....

MILETTE, le prenant des bras de Janille.

Viens ici, mon petit Tintin, viens ici, ne pleure pas, ne pleure pas....

LE DESTIN, d'une voix larmoyante et zézayante.

Moi?... Ze ne pleure zamais!... Ze suis touzours le même.... Ze suis inébranlable, inamovible, infatigable, implacable et inexorable....

MILETTE

Oui, oui; c'est entendu, mon petit Tintin, tu es bien Sage.... (Le Destin s'endort dans ses bras.) Il dort!...

JANILLE, l'emmitouflant maternellement dans sa cape.

Il est bien gentil, bien tranquille et bien obéissant, mais il paraît bien fatigué....

LA LUMIÈRE

Pauvre petit Destin; il n'a pas eu de chance!... Mais nous nous en occuperons tout à l'heure.... En attendant, mes enfants, il faut songer à la séparation et aux derniers adieux....

JANILLE

Aux derniers adieux?...

LA LUMIÈRE

Mais oui; nous n'allons pas voyager toute notre vie.... Vous êtes d'ailleurs près de vos demeures, puisque, vous habitez tous les alentours de cette forêt. Notre but est atteint; nous savons à présent ce que nous avions intérêt à savoir: l'homme n'a droit qu'à un unique amour; tous les autres ne sont que de douloureuses erreurs qui font le malheur d'un nombre infini d'existences. Nous avons appris que le choix de cet unique amour ne dépend pas de nous, mais de ceux qui nous précèdent et qui nous suivent. Vous alliez vous tromper; et malgré la tristesse de toute séparation, il y a lieu de vous réjouir, far découvrir qu'on allait commettre une erreur dangereuse et irréparable, est aussi avantageux que de trouver une grande et belle vérité. J'ai du reste, au nom de la Fée, à vous faire part d'une heureuse nouvelle: c'est que l'unique amour que vous avez cherché avec nous attend au coin du feu, dans chacune de vos maisons, chacune d'entre vous; ou, tout au moins, ne tardera pas à l'y attendre.... Ne tardez pas non plus à l'y rejoindre.... L'heure s'avance, le coq va chanter, les oiseaux se réveillent; que les adieux soient brefs, sans regrets, sans arrière-pensées et sans larmes....

MILETTE, passant le Destin à Aimette.

Veux-tu me le prendre un instant, pendant que j'embrasse Tyltyl?... (Embrassant Tyltyl.) Adieu, mon petit Tyltyl.... Il faut que je parte la première; papa se lève de bonne heure, et s'il ne me trouvait pas à la maison, ce serait effroyable.... Adieu, Tyltyl, je t'embrasse tendrement. Ne me garde pas rancune, quand nous nous reverrons.... J'habite ici près et nous aurons à passer toute la vie dans la même forêt....

TYLTYL, l'embrassant tendrement.

Te garder rancune, ma Milette, et de quoi?... Je sais bien, tu sais bien que ce n'est pas ta faute ni la mienne....

MILETTE

Adieu, adieu!.... Il faut que je me sauve....

Elle sort en courant.

AIMETTE, passant le Destin à Janille.

Veux-tu prendre un instant le petit?... (Embrassant Tyltyl.) Adieu, Tyltyl.... Ne nous oublions pas.... J'en aimerai peut-être un autre; mais je ne l'aimerai jamais comme je croyais t'aimer....

LA LUMIÈRE

Voyons, voyons, abrégeons.... Nous n'en finirons pas si nous continuons sur ce ton.... Si le coq chante avant votre retour, vos parents sauront tout et vous aurez des scènes assez désagréables.... Un simple baiser fraternel, c'est tout ce que je peux vous permettre aujourd'hui.... Vous n'allez pas bien loin, et vous vous reverrez plus d'une fois dans la vie, où, vous connaissant mieux, vous vous aimerez davantage....

Rosarelle et Belline embrassent Tyltyl en silence et sortent. Roselle se mouche bruyamment en épongeant ses larmes et en balbutiant: «Mon petit Tyltyl, mon petit Tyltyl!... Il était si gentil!... On se reverra, n'est-ce pas, on se reverra.... Tu auras tout ce qu'il y a de meilleur à l'auberge!...» Puis elle sort vivement, au pas du course. Seule Janille s'attarde, portant le Destin dans ses bras.

LA LUMIÈRE

Eh bien! Janille, que fais-tu là?...

JANILLE, tout en larmes.

Je ne peux pas, je ne peux pas m'en aller tout de suite comme les autres....

LA LUMIÈRE

Il le faut cependant, ma Janille; ce n'est pas le destin, comme disent les hommes, mais la volonté de ceux qui savent tout et ne meurent jamais.... Adieu, ma petite Janille, tu as été bien douce, bien aimante et bien tendre et j'ai cru un instant que tu serais choisie.... Ne pleure pas, mon enfant, donne-moi ce pauvre Destin, j'en aurai soin, et embrassez-vous plus longuement....

JANILLE, passant le Destin à la Lumière et embrassant longuement Tyltyl.

Adieu, Tyltyl!...

TYLTYL

Adieu, Janille!...

Janille s'éloigne à pas lents.

LA LUMIÈRE

Et maintenant que nous sommes seuls, embrassons-nous aussi.... Nous nous reverrons avant peu pour entreprendre un autre et long voyage....

TYLTYL

Un autre et long voyage?...

LA LUMIÈRE

Le dernier, le plus heureux et le plus beau.... Mais il ne m'est pas encore permis d'en parler.... Adieu, Tyltyl.... Rappelle-toi, mon enfant, que tu n'es pas seul en ce monde et que tout ce que tu y vois n'a ni commencement ni fin. Si tu gardes cette pensée dans ton cœur, si elle grandit en toi en même temps que toi-même, tu sauras toujours, en toutes circonstances, ce qu'il faut dire, ce qu'il faut faire, ce qu'il faut espérer.... Et toi, Tintin, ne pleure pas ainsi.... Nous finirons par nous entendre....

LE DESTIN, dans un sommeil larmoyant et bafouillant.

Moi?... Ze ne pleure zamais!... Moi z'ordonne qu'on s'arrête!... En avant! en avant! en avant!...

La Lumière sort à gauche emportant le Destin dans ses bras. Tyltyl la suit en lui faisant des signes d'adieu et le rideau s'ouvre sur le onzième tableau.


ONZIÈME TABLEAU

LE RÉVEIL

Le même intérieur qu'au premier acte. Tyltyl est profondément endormi dans son lit. La lumière du jour filtre gaîment par toutes les fentes des volets clos. L'Oiseau Bleu s'égosille dans sa cage. On frappe à la porte.


TYLTYL, s'éveillant en sursaut.

Qui est là?...

LA MÈRE TYL, derrière la porte.

C'est moi!... Ouvre vite!... Nous attendons une visite....

TYLTYL

Attends, attends, que je passe ma culotte.... (Se levant et constatant avec stupéfaction qu'il est habillé.) Tiens, je me suis couché tout habillé.... Comment ça se fait-il?...

Il ouvre la porte. Entre la Mère Tyl, agitée, empressée et portant un fagot.

LA MÈRE TYL

Vite, vite.... Aide-moi à rallumer le feu et à ranger la chambre.... Va réveiller Mytyl.... Elles seront ici dans un instant....

TYLTYL, tout en l'aidant de son mieux.

Qui ça, elles?...

LA MÈRE TYL

C'est vrai, tu ne sais pas.... Papa Tyl les a rencontrées hier soir, mais tu étais déjà couché.... Ouvre donc les volets, on n'y voit pas.... (Tyltyl fait ce qu'elle ordonne et la lumière du jour inonde toute la pièce.) Et appelle Mytyl, qu'elle m'aide un peu à ranger tout ça.... Il y a ici un désordre, une poussière!... Je ne veux pas qu'elles voient ma maison dans cet état....

Entre Mytyl.

TYLTYL

Tiens, la voilà, Mytyl.... Mais tu ne me dis pas....

LA MÈRE TYL, à Mytyl.

Le feu prend.... Prépare le café, pendant que je mets tout en ordre.... Qu'est-ce que c'est?... Encore des épluchures de choux qui traînent sous la fontaine?...

MYTYL

Ce n'est pas ma faute.... C'est Tyltyl qui m'avait promis....

LA MÈRE TYL

Eh bien! c'était du propre!... Heureusement que je me suis méfiée.... Prends le balai, Tyltyl; moi je donnerai un coup de serviette aux casserolles et à la vaisselle qui n'a pas été rangée....

TYLTYL

Non, mais c'est donc le Shah de Perse ou l'Empéreur du Japon que nous attendons?...

LA MÈRE TYL

C'est bien mieux. Tu ne devineras jamais ce que c'est.... Te rappelles-tu notre voisine?...

TYLTYL

Quelle voisine?...

LA MÈRE TYL

Nous n'en avons pas tant.... Celle qui avait la jolie petite maison rose, au bord de la route, avec un jardinet plein de soleils et de pieds d'alouette?...

TYLTYL

Ah oui!... Celle qui avait une petite fille à qui j'ai donné ma tourterelle?...

LA MÈRE TYL

Justement....

TYLTYL

Il y a longtemps qu'elles sont parties....

LA MÈRE TYL

Il y a quatre ou cinq ans tout au plus.... Elles étaient allées à la ville, chez un oncle à la petite, un boucher qui était veuf et sans enfants.... Il est mort en leur laissant sa boutique et tout ce qu'il y a dedans.... Elles reviennent pour toujours au pays, qu'elles ont dit au père Tyl.... Elles reprendraient leur jolie maison qui appartenait à l'oncle de la petite Majoie....

TYLTYL

La petite Majoie?...

LA MÈRE TYL

Mais oui, la fillette, tu sais bien, c'est son nom.... On l'appelait Jojotte, quand elle était petite; mais son nom, c'est Majoie.... Papa Tyl qui l'a rencontrée hier soir, m'a dit que c'est à ne pas croire.... Il dit qu'elle est plus grande que toi et qu'il n'a jamais rien vu d'aussi beau.... Il paraît qu'elle a des cheveux, des cheveux tout en or.... Tout ça, c'est à considérer; c'est pourquoi, je veux que la maison soit propre afin qu'on n'ait pas l'air de saltimbanques.... On ne sait pas ce qui peut arriver.... Nous sommes de bonne famille aussi.... Le père de ton grand-père était charcutier....

TYLTYL

C'est curieux, je ne l'ai pas rencontré....

LA MÈRE TYL

Qui?...

TYLTYL

Le père de mon grand-père....

LA MÈRE TYL

Ce n'est pas étonnant, voilà cinquante-sept ans qu'il est mort....

TYLTYL, tout en balayant énergiquement.

Je ferais peut-être bien de mettre mes habits du dimanche?...

LA MÈRE TYL

Ce n'est pas la peine, tu es très propre ainsi.... Nous mettrons simplement la nappe blanche.... Du reste il n'est plus temps; les voici, je les entends marcher dans le sentier....

On frappe à la porte que la Mère Tyl va ouvrir. Entrent la voisine et Majoie, suivies du Père Tyl, la hache sur l'épaule, qui s'écrie dès le seuil: «Les voilai les voilà!...»

LA VOISINE

Mais oui, c'est nous, c'est nous, Madame Tyl.... Bonjour, bonne fête et bonne santé à tous, comme disait défunt mon mari quand il était encore en vie.... Alors, ça va toujours, à ce que je vois?... Et c'est là les enfants?... C'est la petite Mytyl, cette grande et belle fille; et c'est Tyltyl, ce beau petit jeune homme qui a l'air d'un monsieur?...

LA MÈRE TYL

Mais oui, mais oui, madame Berlingot, tout ça pousse, tout ça pousse à vous manger les oreilles.... Tyltyl n'a pas beaucoup grandi, pas autant que sa sœur; mais il est plus solide.... Il n'y a pas plus fort dans le pays.... Mais c'est votre demoiselle qui a profité!... On dirait la Sainte-Vierge!... (Remarquant Tyltyl, immobile, en extase et les yeux arrondis.) Mais voyons, Tyltyl, que fais-tu?... Tu ne reconnais pas ta petite amie?... Sois donc poli, dis-lui bonjour, donne-lui la main et une chaise....

LE PÈRE TYL

Avant de vous asseoir, voulez-vous voir les vaches?...

LA VOISINE

Comment, vous avez des vaches, à présent?...

LE PÈRE TYL

Mais oui; nous avons profité, nous aussi.... Deux petites vaches et un veau.... C'est meilleur que les grandes et ça mange moitié moins... Il y en a une, la rouquine, qui n'a pas peur de nous donner ses vingt litres par jour....

LA VOISINE

Vous avez donc ajouté une étable?... Il n'y en avait pas dans le temps....

LE PÈRE TYL

Mais oui; j'ai bricolé ça moi-même, avec Tyltyl.... (L'entraînant à gauche, vers la porte.) Venez donc par ici; c'est bien fait et ça vaut la peine d'être vu....

LA VOISINE

Bien sûr, bien sûr, je veux voir ça tout de suite....

Ils sortent tous, exceptés Tyltyl et Majoie qui restent seuls, face à face. Dès qu'ils sont sortis, Tyltyl s'approche de Majoie et lui prend la main.

TYLTYL

C'était toi, dis?...

MAJOIE

Mais oui, c'est moi....

TYLTYL

Je t'ai reconnue tout de suite....

MAJOIE

Moi aussi....

TYLTYL

Tu es encore plus belle que là-bas....

MAJOIE

Toi aussi....

TYLTYL

C'est curieux, dis, je ne pouvais pas me rappeler....

MAJOIE

Moi, je n'avais pas oublié....

TYLTYL

Oh! que tu es gentille!... Laisse-moi t'embrasser....

MAJOIE

Je veux bien....

Ils s'embrassent gauchement, tendrement.

TYLTYL

Ils ne s'en doutent pas du tout....

MAJOIE

Crois-tu?...

TYLTYL

J'en suis sûr.... Ils ne savent pas ce que nous savons.... Mais les petits savaient....

MAJOIE

Quels petits?...

TYLTYL

Les petits de là-bas!... Ils étaient bien gentils.... Ils t'ont reconnue tout de suite.... Tu n'étais pas trop triste?...

MAJOIE

Pourquoi?...

TYLTYL

Parce que je ne pouvais pas me rappeler....

MAJOIE

Ce n'était pas ta faute....

TYLTYL

Je sais bien, mais c'était vexant.... Et tu étais pâle, tu étais pâle et tu ne disais rien.... Depuis quand m'aimais-tu?...

MAJOIE

Depuis que je t'ai vu; quand tu m'as donné l'oiseau bleu....

TYLTYL

Moi aussi, moi aussi; mais je ne savais plus.... C'est égal, ce qu'on va être heureux, puisque tous sont d'accord et puisque tous le veulent!...

MAJOIE

Crois-tu qu'ils l'aient fait exprès?...

TYLTYL

J'en suis sûr; il n'y a pas de doute.... Tout le monde le voulait, mais surtout les petits, tous les six!...

MAJOIE

Ah?...

TYLTYL

Car nous en aurons six!... Hein, crois-tu?...

MAJOIE

Six quoi?...

TYLTYL

Mais six enfants, pardi!...

MAJOIE

Oh! Tyltyl!...

TYLTYL

Je sais que c'est beaucoup, mais on s'arrangera.... Il n'y a rien à craindre.... Mais quel rêve, hein?...

MAJOIE

Ou....

TYLTYL

Je n'en ai jamais eu d'aussi beau, et toi?...

MAJOIE

Moi non plus....

TYLTYL

Je te voyais comme tu es là, tout à fait la même chose.... Mais ici tu es tout de même plus vivante et plus belle.... Ah tiens! il faut que je t'embrasse encore!...

Ils s'embrassent longuement. A ce moment, le Père Tyl, qui précède les autres, ouvre la porte.

LE PÈRE TYL, qui les a surpris.

Eh bien, eh bien!... Vous allez bien!... Vous ne perdez pas votre temps!

LA VOISINE, rentrant avec la Mère Tyl et Mytyl.

Qu'est-ce que c'est?...

LE PÈRE TYL

Qu'est-ce que je disais en montrant les lapins?... Ils sont faits l'un pour l'autre.... Ils s'embrassent déjà comme du pain....

LA VOISINE

Majoie!... Tu n'as pas honte?...

MAJOIE

Mais, maman....

LE PÈRE TYL

Voyons, voyons, il n'y a pas grand mal.... Nous en avons fait tout autant, la maman Tyl et moi, lorsque nous étions jeunes; n'est-ce pas, maman Tyl?...

LA MÈRE TYL

Bien sûr, bien sûr.... Ils sont si gentils tous les deux....

LA VOISINE

Je ne dis pas non; mais Majoie est encore bien jeune, et je demande à réfléchir....

LE PÈRE TYL

C'est juste, c'est juste.... Il est bien jeune aussi, mais vous ne trouverez pas mieux dans le pays.... C'est fort, c'est sain, c'est frais, c'est poli, ça travaille déjà comme un nègre.... On réfléchira tant qu'on voudra; mais en attendant, puisque c'est jour de fête, on peut bien les laisser s'embrasser un peu devant nous; ça ne fait de mal à personne et c'est autant de pris.... Allez-y, les enfants, encore un baiser, c'est permis.... (Voyant que Tyltyl et Majoie ne bougent pas, il les rapproche de force.) Eh bien quoi?... Voilà qu'ils ne veulent plus, à présent....

TYLTYL, à voix basse, à Majoie, en l'embrassant.

C'était meilleur quand on était tout seuls, dis?...

MAJOIE, de même.

Bien sûr....

TYLTYL

Ils avaient raison, dis?...

MAJOIE

Qui?...

TYLTYL

Les autres....

MAJOIE

Oui....

TYLTYL

N'en dis rien à personne; c'est notre secret à tous deux....

RIDEAU


Table

TABLEAUX
PERSONNAGES
ACTE PREMIER
PREMIER TABLEAU
ACTE DEUXIÈME
DEUXIÈME TABLEAU
TROISIÈME TABLEAU
QUATRIÈME TABLEAU
CINQUIÈME TABLEAU
ACTE TROISIÈME
SIXIÈME TABLEAU
SEPTIÈME TABLEAU
ACTE QUATRIÈME
HUITIÈME TABLEAU.
NEUVIÈME TABLEAU
ACTE CINQUIÈME
DIXIÈME TABLEAU
ONZIÈME TABLEAU