Paris, S. Raçon, et Cie, imp.

Furne, Jouvet et Cie, édit.

L'embrassant avec tendresse: Comment t'es-tu porté, mon fils? lui dit-il (p. 164).

Je te promets, Sancho, de suivre ton conseil, dit don Quichotte, et de ne pas chercher à revoir Dulcinée avant d'avoir rétabli la princesse dans ses États. En attendant, ne parle pas de la conversation que nous venons d'avoir ensemble, car Dulcinée est si réservée qu'elle n'aime pas qu'on sache ses secrets, et il serait peu convenable que ce fût moi qui les eusse découverts.

S'il en est ainsi, reprit Sancho, à quoi pense Votre Grâce en lui envoyant tous ceux qu'elle a vaincus? n'est-ce pas leur déclarer que vous êtes son amoureux, et est-ce bien garder le secret pour vous et pour elle, que de forcer les gens d'aller se jeter à ses genoux?

Que tu es simple! dit don Quichotte; ne vois-tu pas que tout cela tourne à sa gloire? ne sais-tu pas qu'en matière de chevalerie, il est grandement avantageux à une dame de tenir sous sa loi plusieurs chevaliers errants, sans que pour cela ils prétendent à d'autres récompenses de leurs services que l'honneur de les lui offrir, et qu'elle daigne les avouer pour ses chevaliers?

C'est de cette façon, disent les prédicateurs, qu'il faut aimer Dieu, reprit Sancho, pour lui seulement, et sans y être poussé par l'espérance du paradis ou par la crainte de l'enfer; quant à moi, je serais content de l'aimer n'importe pour quelle raison.

Diable soit du vilain, dit don Quichotte; il a parfois des reparties surprenantes, et on croirait vraiment qu'il a étudié à l'université de Salamanque.

Eh bien, je ne connais pas seulement l'A, B, C, répondit Sancho.

Ils en étaient là quand maître Nicolas leur cria d'attendre un peu, parce que la princesse voulait se rafraîchir à une source qui se trouvait sur le bord du chemin. Don Quichotte s'arrêta, au grand contentement de Sancho, qui, las de tant mentir, craignait enfin d'être pris sur le fait; car, bien qu'il sût que Dulcinée était fille d'un laboureur du Toboso, il ne l'avait vue de sa vie. On mit donc pied à terre auprès de la fontaine, et on fit un léger repas avec ce que le curé avait apporté de l'hôtellerie.

Sur ces entrefaites, un jeune garçon vint à passer sur le chemin. Il s'arrêta d'abord pour regarder ces gens qui mangeaient, et après les avoir considérés avec attention, il accourut auprès de notre chevalier et embrassant ses genoux en pleurant: Hélas! seigneur, lui dit-il, ne me reconnaissez-vous pas? ne vous souvient-il plus de cet André que vous trouvâtes attaché à un chêne?

Don Quichotte le reconnut sur ces paroles, et le prenant par la main, il le présenta à la compagnie en disant: Seigneurs, afin que Vos Grâces voient de quelle importance et de quelle utilité sont les chevaliers errants, et comment ils portent remède aux désordres qui ont lieu dans le monde, il faut que vous sachiez qu'il y a quelque temps, passant auprès d'un bois, j'entendis des cris et des gémissements. J'y courus aussitôt pour satisfaire à mon inclination naturelle et au devoir de ma profession. Je trouvai ce garçon dans un état déplorable, et je suis ravi que lui-même puisse en rendre témoignage. Il était attaché à un chêne, nu de la ceinture en haut, tandis qu'un brutal et vigoureux paysan le déchirait à grands coups d'étrivières. Je demandai à cet homme pourquoi il le traitait avec tant de cruauté; le rustre me répondit que c'était son valet, et qu'il le châtiait pour des négligences qui sentaient, disait-il, encore plus le larron que le paresseux. C'est parce que je réclame mes gages, criait le jeune garçon. Son maître voulut me donner quelques excuses, dont je ne fus pas satisfait. Bref, j'ordonnai au paysan de le détacher, en lui faisant promettre d'emmener le pauvre diable, et de le payer jusqu'au dernier maravédis. Cela n'est-il pas vrai, André, mon ami? Te souviens-tu avec quelle autorité je gourmandai ton maître, et avec quelle humilité il me promit d'accomplir ce que je lui ordonnais? Réponds sans te troubler, afin que ces seigneurs sachent de quelle utilité est dans ce monde la chevalerie errante.

Tout ce qu'a dit Votre Seigneurie est vrai, répondit André; mais l'affaire alla tout au rebours de ce que vous pensez.

Comment! répliqua don Quichotte, ton maître ne t'a-t-il pas payé sur l'heure?

Non-seulement il ne m'a pas payé, répondit André, mais dès que vous eûtes traversé le bois et que nous fûmes seuls, il me rattacha au même chêne, et me donna un si grand nombre de coups que je ressemblais à un chat écorché. Il les assaisonna même de tant de railleries en parlant de Votre Grâce, que j'aurais ri de bon cœur, si ç'avait été un autre que moi qui eût reçu les coups. Enfin il me mit dans un tel état, que depuis je suis resté à l'hôpital, où j'ai eu bien de la peine à me rétablir. Ainsi, c'est à vous que je dois tout cela, seigneur chevalier errant: car si, au lieu de fourrer votre nez où vous n'aviez que faire, vous eussiez passé votre chemin, j'en aurais été quitte pour une douzaine de coups, et mon maître m'eût payé ce qu'il me devait. Mais vous allâtes lui dire tant d'injures qu'il en devint furieux, et que, ne pouvant se venger sur vous, c'est sur moi que le nuage a crevé; aussi je crains bien de ne devenir homme de ma vie.

Tout le mal est que je m'éloignai trop vite, dit don Quichotte: je n'aurais point dû partir qu'il ne t'eût payé entièrement; car les paysans ne sont guère sujets à tenir parole, à moins qu'ils n'y trouvent leur compte. Mais tu dois te rappeler, mon bon André, que je fis serment, s'il manquait à te satisfaire, que je saurais le retrouver, fût-il caché dans les entrailles de la terre.

C'est vrai, reprit André; mais à quoi cela sert-il?

Tu verras tout à l'heure si cela sert à quelque chose, repartit don Quichotte; et se levant brusquement, il ordonna à Sancho de seller Rossinante qui, pendant que la compagnie dînait, paissait de son côté.

Dorothée demanda à don Quichotte ce qu'il prétendait faire: Partir à l'instant, dit-il, pour aller châtier ce vilain, et lui faire payer jusqu'au dernier maravédis ce qu'il doit à ce pauvre garçon, en dépit de tous les vilains qui voudraient s'y opposer.

Seigneur, reprit Dorothée, après la promesse que m'a faite Votre Grâce, vous ne pouvez entreprendre aucune aventure que vous n'ayez achevé la mienne; suspendez votre courroux, je vous prie, jusqu'à ce que vous m'ayez rétabli dans mes États.

Cela est juste, madame, répondit don Quichotte, et il faut de toute nécessité qu'André prenne patience; encore une fois je jure de ne prendre aucun repos avant que je ne l'aie vengé et qu'il ne soit entièrement satisfait.

Je me fie à vos serments, comme ils le méritent, dit André, mais j'aimerais mieux avoir de quoi me rendre à Séville, que toutes ces vengeances que vous me promettez. Seigneur, continua-t-il, faites-moi donner un morceau de pain avec quelques réaux pour mon voyage, et que Dieu vous conserve, ainsi que tous les chevaliers errants du monde. Puissent-ils être aussi chanceux pour eux qu'ils l'ont été pour moi.

Sancho tira de son bissac un quartier de pain et un morceau de fromage, et le donnant à André: Tenez, frère, lui dit-il, il est juste que chacun ait sa part de votre mésaventure.

Et quelle part en avez-vous? repartit André.

Ce pain et ce fromage que je vous donne, répondit Sancho, Dieu sait s'ils ne me feront pas faute; car, apprenez-le, mon ami, nous autres écuyers de chevaliers errants, nous sommes toujours à la veille de mourir de faim et de soif, sans compter beaucoup d'autres désagréments qui se sentent mieux qu'ils ne se disent.

André prit le pain et le fromage; et voyant que personne ne se disposait à lui donner autre chose, il baissa la tête et tourna le dos à la compagnie. Mais avant de partir, s'adressant à don Quichotte: Pour l'amour de Dieu, seigneur chevalier, lui dit-il, une autre fois ne vous mêlez point de me secourir; et quand même vous me verriez mettre en pièces, laissez-moi avec ma mauvaise fortune; elle ne saurait être pire que celle que m'attirerait Votre Seigneurie, que Dieu confonde ainsi que tous les chevaliers errants qui pourront venir d'ici au jugement dernier.

Don Quichotte se levait pour châtier André; mais le drôle se mit à détaler si lestement, qu'il eût été difficile de le rejoindre, et pour n'avoir pas la honte de tenter une chose inutile, force fut à notre chevalier de rester sur place; mais il était tellement courroucé que, dans la crainte de l'irriter davantage, personne n'osa rire, bien que tous en eussent grande envie.


CHAPITRE XXXII
QUI TRAITE DE CE QUI ARRIVA DANS L'HOTELLERIE A DON QUICHOTTE ET A SA COMPAGNIE

Le repas terminé on remit la selle aux montures; et sans qu'il survînt aucun événement digne d'être raconté, toute la troupe arriva le lendemain à cette hôtellerie, la terreur de Sancho Panza. L'hôtelier, sa femme, sa fille et Maritorne, qui reconnurent de loin don Quichotte et son écuyer, s'avancèrent à leur rencontre avec de joyeuses démonstrations. Notre héros les reçut d'un air grave, et leur dit de lui préparer un meilleur lit que la première fois; l'hôtesse répondit que, pourvu qu'il payât mieux, il aurait une couche de prince. Sur sa promesse, on lui dressa un lit dans le même galetas qu'il avait déjà occupé, et il alla se coucher aussitôt, car il n'avait pas le corps en meilleur état que l'esprit.

Dès que l'hôtesse eut fermé la porte, elle courut au barbier, et lui sautant au visage: Par ma foi, dit-elle, vous ne vous ferez pas plus longtemps une barbe avec ma queue de vache, il est bien temps qu'elle me revienne; depuis qu'elle vous sert de barbe, mon mari ne sait plus où accrocher son peigne. L'hôtesse avait beau faire, maître Nicolas ne voulait pas lâcher prise; mais le curé lui fit observer que son déguisement était inutile, et qu'il pouvait se montrer sous sa forme ordinaire. Vous direz à don Quichotte, ajouta-t-il, qu'après avoir été dépouillé par les forçats, vous êtes venu vous réfugier ici; et s'il demande où est l'écuyer de la princesse, vous répondrez que par son ordre il a pris les devants pour aller annoncer à ses sujets qu'elle arrive accompagnée de leur commun libérateur. Là-dessus, le barbier rendit sa barbe d'emprunt, ainsi que les autres hardes qu'on lui avait prêtées.

Tous les gens de l'hôtellerie ne furent pas moins émerveillés de la beauté de Dorothée que de la bonne mine de Cardenio. Le curé fit préparer à manger; et stimulé par l'espoir d'être bien payé, l'hôtelier leur servit un assez bon repas. Pendant ce temps, don Quichotte continuait à dormir, et tout le monde fut d'avis de ne point l'éveiller, la table lui étant à cette heure beaucoup moins nécessaire que le lit. Le repas fini, on s'entretint devant l'hôtelier, sa femme, sa fille et Maritorne, de l'étrange folie de don Quichotte, et de l'état où on l'avait trouvé faisant pénitence dans la montagne. L'hôtesse profita de la circonstance pour raconter l'aventure de notre héros avec le muletier; et comme Sancho était absent pour le moment, elle y ajouta celle du bernement, ce qui divertit fort l'auditoire.

Comme le curé accusait de tout cela les livres de chevalerie: Je n'y comprends rien, dit l'hôtelier; car, sur ma foi, je ne connais pas de plus agréable lecture au monde. Au milieu d'un tas de paperasses, j'ai là-haut deux ou trois de ces ouvrages qui m'ont souvent réjoui le cœur, ainsi qu'à bien d'autres. Quand vient le temps de la moisson, quantité de moissonneurs se rassemblent ici les jours de fête: l'un d'entre eux prend un de ces livres, on s'assoit en demi-cercle, et alors nous restons tous à écouter le lecteur avec tant de plaisir, que cela nous ôte des milliers de cheveux blancs. Quant à moi, lorsque j'entends raconter ces grands coups d'épée, il me prend envie de courir les aventures, et je passerais les jours et les nuits à en écouter le récit.

Moi aussi, dit l'hôtesse, et je n'ai de bons moments que ceux-là; en pareil cas, on est si occupé à prêter l'oreille, qu'on oublie tout, même de gronder les gens.

C'est vrai, ajouta Maritorne, j'ai de même un grand plaisir à entendre ces jolies histoires, surtout quand il est question de dames qui se promènent sous des orangers, au bras de leurs chevaliers, pendant que leurs duègnes font le guet en enrageant; cela doit être doux comme miel.

Pour l'amour de Dieu, seigneur chevalier, lui dit-il, une autre fois ne vous mêlez point de me secourir (p. 171).

Et vous, que vous en semble? dit le curé en s'adressant à la fille de l'hôtesse.

Seigneur, je ne sais, répondit la jeune fille; mais j'écoute comme les autres. Seulement, ces grands coups d'épée qui plaisent tant à mon père m'intéressent bien moins que les lamentations poussées par ces chevaliers quand ils sont loin de leurs dames, et souvent ils me font pleurer de compassion.

Ainsi donc, vous ne laisseriez pas ces chevaliers se lamenter de la sorte? reprit Dorothée.

Je ne sais ce que je ferais, répondit la jeune fille; mais je trouve ces dames bien cruelles, et je dis que leurs chevaliers ont raison de les appeler panthères, tigresses, et de leur donner mille autres vilains noms. En vérité, il faut être de marbre pour laisser ainsi mourir, ou tout au moins devenir fou, un honnête homme, plutôt que de le regarder. Je ne comprends rien à toutes ces façons-là. Si c'est par sagesse, eh bien, pourquoi ces dames n'épousent-elles pas ces chevaliers, puisqu'ils ne demandent pas mieux?

Taisez-vous, repartit l'hôtesse; il paraît que vous en savez long là-dessus; il ne convient pas à une petite fille de tant babiller.

On m'interroge, il faut bien que je réponde, répliqua la jeune fille.

En voilà assez sur ce sujet, reprit le curé. Montrez-moi un peu ces livres, dit-il en se tournant vers l'hôtelier; je serais bien aise de les voir.

Très-volontiers, répondit celui-ci; et bientôt après il rentra portant une vieille malle fermée d'un cadenas, d'où il tira trois gros volumes et quelques manuscrits.

Le curé prit les livres, et le premier qu'il ouvrit fut don Girongilio de Thrace; le second, don Félix-Mars d'Hircanie; et le dernier, l'histoire du fameux capitaine Gonzalve de Cordoue, avec la Vie de don Diego Garcia de Paredès. Après avoir vu le titre des deux premiers ouvrages, le curé se tourna vers le barbier en lui disant: Compère, il manque ici la nièce et la gouvernante de notre ami.

Nous n'en avons pas besoin, répondit le barbier; je saurai aussi bien qu'elles les jeter par la fenêtre; et, sans aller plus loin, il y a bon feu dans la cheminée.

Comment! s'écria l'hôtelier, vous parlez de brûler mes livres?

Seulement ces deux-ci, répondit le curé, don Girongilio de Thrace et Félix-Mars d'Hircanie.

Est-ce que mes livres sont hérétiques ou flegmatiques, pour les jeter au feu? dit l'hôtelier.

Vous voulez dire schismatiques? reprit le curé en souriant.

Comme il vous plaira, repartit l'hôtelier; mais si vous avez tant d'envie d'en brûler quelques-uns, je vous livre de bon cœur le grand capitaine et ce don Diego; quant aux deux autres, je laisserais plutôt brûler ma femme et mes enfants.

Frère, reprit le curé, vos préférés sont des contes remplis de sottises et de rêveries, tandis que l'autre est l'histoire véritable de ce Gonzalve de Cordoue qui pour ses vaillants exploits mérita le surnom de grand capitaine. Quant à don Diego Garcia de Paredès, ce n'était qu'un simple chevalier natif de la ville de Truxillo en Estramadure, mais si vaillant soldat, et d'une force si prodigieuse, que du doigt il arrêtait une meule de moulin dans sa plus grande furie. On raconte de lui qu'un jour, s'étant placé au milieu d'un pont avec une épée à deux mains, il en défendit le passage contre une armée entière; et il a fait tant d'autres choses dignes d'admiration, que si au lieu d'avoir été racontées par lui-même avec trop de modestie, de pareilles prouesses eussent été écrites par quelque biographe, elles auraient fait oublier les Hector, les Achille et les Roland.

Arrêter une meule de moulin! eh bien, qu'y a-t-il d'étonnant à cela? repartit l'hôtelier. Que direz-vous donc de ce Félix-Mars d'Hircanie, qui, d'un revers d'épée, pourfendait cinq géants comme il aurait pu faire de cinq raves; et qui, une autre fois, attaquant seul une armée de plus d'un million de soldats armés de pied en cap, vous la mit en déroute comme si ce n'eût été qu'un troupeau de moutons? Parlez-moi encore du brave don Girongilio de Thrace, lequel naviguant sur je ne sais plus quel fleuve, en vit sortir tout à coup un dragon de feu, lui sauta sur le corps et le serra si fortement à la gorge, que le dragon, ne pouvant plus respirer, n'eut d'autre ressource que de replonger, entraînant avec lui le chevalier, qui ne voulut jamais lâcher prise. Mais le plus surprenant de l'affaire, c'est qu'arrivés au fond de l'eau, tous deux se trouvèrent dans un admirable palais où il y avait les plus beaux jardins du monde; et que là le dragon se transforma en un vénérable vieillard, qui raconta au chevalier des choses si extraordinaires, que c'était ravissant de les entendre. Allez, allez, seigneur, vous deviendriez fou de plaisir, si vous lisiez cette histoire; aussi, par ma foi, deux figues[49] pour le grand capitaine et votre don Diego Garcia de Paredès!

Dorothée, se tournant alors vers Cardenio: Que pensez-vous de tout ceci? lui dit-elle à demi-voix: il s'en faut de peu, ce me semble, que notre hôtelier ne soit le second tome de don Quichotte.

Il est en bon chemin, répondit Cardenio, et je suis d'avis qu'on lui donne ses licences; car, à la manière dont il parle, il n'y a pas un mot dans les romans qu'il ne soutienne article de foi, et je défierais qui que ce soit de le désabuser.

Sachez donc, frère, continua le curé, que votre don Girongilio de Thrace et votre Félix-Mars d'Hircanie n'ont jamais existé. Ignorez-vous que ce sont autant de fables inventées à plaisir? Détrompez-vous une fois pour toutes, et apprenez qu'il n'y a rien de vrai dans ce qu'on raconte des chevaliers errants.

A d'autres, à d'autres, s'écria l'hôtelier; croyez-vous que je ne sache pas où le soulier me blesse, et combien j'ai de doigts dans la main? Oh! je ne suis plus au maillot, pour qu'on me fasse avaler de la bouillie, et il faudra vous lever de grand matin avant de me faire accroire que des livres imprimés avec licence et approbation de messeigneurs du conseil royal ne contiennent que des mensonges et des rêveries: comme si ces seigneurs étaient gens à permettre qu'on imprimât des faussetés capables de faire perdre l'esprit à ceux qui les liraient!

Mon ami, reprit le curé, je vous ai déjà dit que tout cela n'est fait que pour amuser les oisifs: et de même que dans les États bien réglés on tolère certains jeux, tels que la paume, les échecs, le billard, pour le divertissement de ceux qui ne peuvent, ne veulent, ou ne doivent pas travailler, de même on permet d'imprimer et de débiter ces sortes de livres, parce qu'il ne vient dans la pensée de personne qu'il se trouve quelqu'un assez simple pour s'imaginer que ce sont là de véritables histoires. Si j'en avais le temps, et que l'auditoire y consentît, je m'étendrais sur ce sujet; je voudrais montrer de quelle façon les romans doivent être composés pour être bons, et mes observations ne manqueraient peut-être ni d'utilité, ni d'agrément; mais un jour viendra où je pourrais m'en entendre avec ceux qui doivent y mettre ordre. En attendant, croyez ce que je viens de vous dire, tâchez d'en profiter, et Dieu veuille que vous ne clochiez pas du même pied que le seigneur don Quichotte!

Oh! pour cela, non, repartit l'hôtelier: je ne serai jamais assez fou pour me faire chevalier errant; d'ailleurs je vois bien qu'il n'en est plus aujourd'hui comme au temps passé, lorsque ces fameux chevaliers s'en allaient, dit-on, chevauchant par le monde.

Sancho, qui rentrait à cet endroit de la conversation, fut fort étonné d'entendre dire que les chevaliers errants n'étaient plus de mode, et que les livres de chevalerie étaient autant de faussetés. Il en devint tout pensif; il se promit à lui-même d'attendre le résultat du voyage de son maître, et, dans le cas où il ne réussirait pas comme il l'espérait, de le planter là, et de s'en aller retrouver sa femme et ses enfants.

L'hôtelier emportait sa malle et ses livres pour les remettre en place; mais le curé l'arrêta en lui disant qu'il désirait voir quels étaient ces papiers écrits d'une si belle main. L'hôtelier les tira du coffre, et les donnant au curé, celui-ci trouva qu'ils formaient plusieurs feuillets manuscrits portant ce titre: Nouvelle du Curieux malavisé. Il en lut tout bas quelques lignes, sans lever les yeux, puis il dit à la compagnie: J'avoue que ceci me tente et me donne envie de lire le reste.

Je n'en suis pas surpris, dit l'hôtelier: quelques-uns de mes hôtes en ont été satisfaits, et tous me l'ont demandé; si je n'ai jamais voulu m'en défaire, c'est que le maître de cette malle pourra repasser quelque jour, et je veux la lui rendre telle qu'il l'a laissée. Ce ne sera pourtant pas sans regret que je verrai partir ces livres: mais enfin ils ne sont pas à moi, et tout hôtelier que je suis, je ne laisse pas d'avoir ma conscience à garder.

Permettez-moi au moins d'en prendre une copie, dit le curé.

Volontiers, répondit l'hôtelier.

Pendant ce discours, Cardenio avait à son tour parcouru quelques lignes: Cela me paraît intéressant, dit-il au curé, et si vous voulez prendre la peine de lire tout haut, je crois que chacun sera bien aise de vous entendre.

N'est-il pas plutôt l'heure de se coucher que de lire? dit le curé.

J'écouterai avec plaisir, reprit Dorothée, et une agréable distraction me remettra l'esprit.

Puisque vous le voulez, madame, reprit le curé, voyons ce que c'est, et si nous en serons tous aussi contents.

Le barbier et Sancho, témoignant la même curiosité, chacun prit sa place, et le curé commença ce qu'on va lire dans le chapitre suivant.


CHAPITRE XXXIII
OU L'ON RACONTE L'AVENTURE DU CURIEUX MALAVISÉ

A Florence, riche et fameuse ville d'Italie, dans la province qu'on appelle Toscane, vivaient deux nobles cavaliers, Anselme et Lothaire; tous deux unis par les liens d'une amitié si étroite, qu'on ne les appelait que Les deux amis. Jeunes et presque du même âge, ils avaient les mêmes inclinations, si ce n'est qu'Anselme était plus galant et Lothaire plus grand chasseur; mais ils s'aimaient par-dessus tout, et leurs volontés marchaient si parfaitement d'accord, que deux horloges bien réglées n'offraient pas la même harmonie.

Anselme devint éperdument amoureux d'une belle et noble personne de la même ville, fille de parents recommandables, et si digne d'estime elle-même qu'il résolut, après avoir pris conseil de son ami, sans lequel il ne faisait rien, de la demander en mariage. Lothaire s'en chargea, et s'y prit d'une façon si habile qu'en peu de temps Anselme se vit en possession de l'objet de ses désirs. De son côté, Camille, c'était le nom de la jeune fille, se trouva tellement satisfaite d'avoir Anselme pour époux, que chaque jour elle rendait grâces au ciel, ainsi qu'à Lothaire, par l'entremise duquel lui était venu tant de bonheur.

Lothaire continua comme d'habitude de fréquenter la maison de son ami, tant que durèrent les réjouissances des noces; il aida même à en faire les honneurs, mais dès que les félicitations et les visites se furent calmées, il crut devoir ralentir les siennes, parce que cette grande familiarité qu'il avait avec Anselme ne lui semblait plus convenable depuis son mariage. L'honneur d'un mari, disait-il, est chose si délicate, qu'il peut être blessé par les frères, à plus forte raison par les amis.

Tout amoureux qu'il était, Anselme s'aperçut du refroidissement de Lothaire. Il lui en fit les plaintes les plus vives, disant que jamais il n'aurait pensé au mariage s'il eût prévu que cela dût les éloigner l'un de l'autre; que la femme qu'il avait épousée n'était que comme un tiers dans leur amitié; qu'une circonspection exagérée ne devait pas leur faire perdre ces doux surnoms des DEUX AMIS, qui leur avait été si cher; il ajouta que Camille n'éprouvait pas moins de déplaisir que lui de son éloignement, et qu'heureuse de l'union qu'elle avait formée, sa plus grande joie était de voir souvent celui qui y avait le plus contribué; enfin il mit tout en œuvre pour engager Lothaire à venir chez lui comme par le passé, lui déclarant ne pouvoir être heureux qu'à ce prix.

Lothaire lui répondit avec tant de réserve et de prudence, qu'Anselme demeura charmé de sa discrétion; et pour concilier la bienséance avec l'amitié, ils convinrent entre eux que Lothaire viendrait manger chez Anselme deux fois la semaine, ainsi que les jours de fête. Lothaire le promit. Toutefois il continua à n'y aller qu'autant qu'il crut pouvoir le faire sans compromettre la réputation de son ami, qui ne lui était pas moins chère que la sienne. Il répétait souvent que ceux qui ont de belles femmes ne sauraient les surveiller de trop près, quelque assurés qu'ils soient de leur vertu, le monde ne manquant jamais de donner une fâcheuse interprétation aux actions les plus innocentes. Par de semblables discours, il tâchait de faire trouver bon à Anselme qu'il le fréquentât moins qu'à l'ordinaire, et il ne le voyait en effet que très-rarement.

Paris, S. Raçon, et Cie, imp.

Furne, Jouvet et Cie, édit.

Pendant ce temps, don Quichotte continuait de dormir (p. 172).

On trouvera, je le pense, peu d'exemples d'une aussi sincère affection; je ne crois même pas qu'il se soit jamais rencontré un second Lothaire, un ami jaloux de l'honneur de son ami, au point de se priver de le voir dans la crainte qu'on interprétât mal ses visites, et cela dans un âge où l'on réfléchit peu, où le plaisir tient lieu de tout. Aussi Anselme ne voyait point ce fidèle ami, qu'il ne lui fît des reproches sur cette conduite si réservée; et chaque fois Lothaire lui donnait de si bonnes raisons, qu'il parvenait toujours à l'apaiser.

Un jour qu'ils se promenaient ensemble hors de la ville, Anselme, lui prenant la main, parla en ces termes: Pourrais-tu croire, mon cher Lothaire, après les grâces dont le ciel m'a comblé en me donnant de grands biens, de la naissance, et, ce que j'estime chaque jour davantage, Camille et ton amitié, pourrais-tu croire que je désire encore quelque chose et n'éprouve guère moins de souci qu'un homme privé de tous ces biens? Depuis quelque temps, te l'avouerai-je, une idée bizarre m'obsède sans relâche; c'est, j'en conviens, une fantaisie extravagante: je m'en étonne moi-même et m'en fais à toute heure des reproches; mais ne pouvant plus contenir ce secret, je m'en ouvre à toi, dans l'espoir que par tes soins je me verrai délivré des angoisses qu'il me cause, et que ta sollicitude saura me rendre le calme que j'ai perdu par ma folie.

En écoutant ce long préambule, Lothaire se creusait l'esprit pour deviner ce que pouvait être cet étrange désir dont son ami paraissait obsédé. Aussi, afin de le tirer promptement de peine, il lui dit qu'il faisait tort à leur amitié en prenant tant de détours pour lui confier ses plus secrètes pensées, puisqu'il avait dû se promettre de trouver en lui des conseils pour les diriger, ou des ressources pour les accomplir.

Tu as raison, répondit Anselme; aussi, dans cette confiance, je t'apprendrai, mon cher Lothaire, que le désir qui m'obsède, c'est de savoir si Camille, mon épouse, m'est aussi fidèle que je l'ai cru jusqu'ici. Or, afin de m'en bien assurer, je veux la mettre à la plus haute épreuve. La vertu chez les femmes est, selon moi, comme ces monnaies qui ont tout l'éclat de l'or, mais que l'épreuve du feu peut seule faire connaître. Ce grand mot de vertu, qui souvent couvre de grandes faiblesses, ne doit s'appliquer qu'à celles qui ne sont séduites ni par les présents ni par les promesses, qu'à celles que la persévérance et les larmes d'un amant n'ont jamais émues. Qu'y a-t-il d'étonnant qu'une femme reste sage quand elle n'a pas assez de liberté pour mal faire, ou qu'elle n'est sollicitée par personne? Aussi je fais peu de cas d'une vertu qui n'est fondée que sur la crainte ou sur l'absence d'occasions, et j'estime celle-là seule que rien n'éblouit et qui résiste à toutes les attaques. Eh bien, je veux savoir si la vertu de Camille est de cette trempe, et l'éprouver par tout ce qui est capable de séduire. L'épreuve est dangereuse, je le sens; mais je ne puis goûter de repos tant que je ne serai pas complétement rassuré de ce côté. Si, comme je l'espère, Camille sort victorieuse de la lutte, je suis le plus heureux des hommes; si, au contraire, elle succombe, j'aurai du moins l'avantage de ne m'être point trompé dans l'opinion que j'ai des femmes, et de n'avoir pas été la dupe d'une confiance qui en abuse tant d'autres. Ne cherche point à me détourner d'un dessein qui doit te paraître ridicule, tes efforts seraient vains; prépare-toi seulement à me rendre ce service. Fais en sorte de persuader à Camille que tu es amoureux d'elle, et n'épargne rien pour t'en faire aimer. Songe que tu ne saurais me donner une plus grande preuve de ton amitié, et commence dès aujourd'hui, je t'en conjure.

Atterré d'une semblable confidence, Lothaire écoutait son ami sans desserrer les lèvres; il le regardait fixement, plein d'anxiété et d'effroi; enfin, après une longue pause, il lui dit:

Anselme, faut-il prendre au sérieux ce que je viens d'entendre? Crois-tu que si je ne l'eusse regardé comme une plaisanterie je ne t'aurai pas interrompu au premier mot? Je ne te connais plus, Anselme, ou tu ne me connais plus moi-même; car, si tu avais réfléchi un seul instant, je ne pense pas que tu m'eusses voulu charger d'un pareil emploi. On a raison de recourir à ses amis en toute circonstance; mais leur demander des choses qui choquent l'honnêteté et dont on ne peut attendre aucun bien, c'est leur faire injure. Tu veux que je feigne d'être amoureux de ta femme, et qu'à force de soins et d'hommages je tâche de la séduire et de m'en faire aimer? Mais si tu es assuré de sa vertu, que te faut-il de plus, et qu'est-ce que mes soins ajouteront à son mérite? Si tu ne crois pas Camille plus sage que les autres femmes, résigne-toi sans chercher à l'éprouver, et, dans la mauvaise opinion que tu as de ce sexe en général, jouis paisiblement d'un doute qui est pour toi un avantage. L'honneur d'une femme, mon cher Anselme, consiste avant tout dans la bonne opinion qu'on a d'elle: c'est un miroir que le moindre souffle ternit, une fleur délicate qui se flétrit pour peu qu'on la touche. Je vais te citer, à ce sujet, quelques vers qui me reviennent à la mémoire et qui sont tout à fait applicables au sujet qui nous occupe; c'est un vieillard qui conseille à un père de veiller de près sur sa fille, de l'enfermer au besoin, et de ne s'en fier qu'à lui-même.

Les femmes sont comme le verre:
Il ne faut jamais éprouver
S'il briserait ou non, en le jetant par terre;
Car on ne sait pas bien ce qui peut arriver.
Mais comme il briserait, selon toute apparence,
Il faut être bien fou pour vouloir hasarder
Une semblable expérience
Sur un corps qu'on ne peut souder!
Ceci sur la raison se fonde,
Et c'est l'opinion de tout le monde encor:
Que tant que l'on verra des Danaés au monde,
On y verra pleuvoir de l'or[50].

Après avoir parlé dans ton intérêt, continua Lothaire, permets, Anselme, que je parle dans le mien. Tu me regardes, dis-tu, comme ton véritable ami, et cependant tu veux m'ôter l'honneur, ou tu veux que je te l'ôte à toi-même. Que pourra penser Camille quand je lui parlerai d'amour, si ce n'est que je suis un traître, qui viole sans scrupule les droits sacrés de l'amitié? Ne devra-t-elle pas s'offenser d'une hardiesse qui semblera lui dire que j'ai reconnu quelque chose de peu estimable dans sa conduite? Si je la trouve faible, faudra-t-il que je te trahisse? Si je cesse ma poursuite, quelle ne sera pas son aversion pour celui qui ne voulait que se jouer de sa crédulité? Si je donne pour excuse les instances que tu me fais, que pensera-t-elle d'un homme qui se charge d'une pareille mission, et quel ne sera pas son mépris pour celui qui l'a imposée? Comment éviterai-je les reproches des honnêtes gens, après avoir troublé, par une fatale complaisance, le repos de toute une famille? Enfin ne deviendrons-nous pas, l'un et l'autre, la risée de ceux qui vantaient notre amitié? Crois-moi, cher Anselme, reste dans une confiance qui doit te rendre heureux et songe que tu compromets ton repos par un projet bien téméraire; car si l'événement ne répondait pas à ton attente, tu en serais mortellement affligé, quoi que tu dises, et tu ne ferais plus que traîner une vie misérable qui me jetterait moi-même dans le désespoir. Bref, pour t'ôter l'espoir de me convaincre, je te déclare que ta prière m'offense, et que je ne te rendrai jamais le dangereux service que tu exiges de moi, quand même ce refus devrait me faire perdre ton affection, ce qui est la perte la plus sensible que je puisse faire.

Ce discours causa une telle confusion à Anselme, qu'il resta longtemps sans prononcer un seul mot; mais se remettant peu à peu: Mon cher Lothaire, lui dit-il, je t'ai écouté avec attention, avec plaisir même; tes paroles montrent tout ce que tu possèdes de discrétion et de prudence, et ton refus fait preuve de ta sincère amitié. Oui j'avoue que j'exige une chose déraisonnable, et qu'en repoussant tes conseils je fuis le bien et cours après le mal. Hélas! Lothaire, celui dont je souffre s'irrite chaque jour davantage. Je t'ai longtemps caché ma faiblesse, espérant la surmonter; mais je n'ai pu m'en rendre maître, et c'est ce déplorable état qui m'oblige à chercher du secours. Ne m'abandonne pas, cher ami; ne t'irrite point contre un insensé: traite-moi plutôt comme ces malades chez qui le goût s'est dépravé, et qui ne savent ce qu'ils veulent. Commence, je t'en supplie, à éprouver Camille: elle n'est pas assez faible pour se rendre à une première attaque, et peut-être qu'alors cette simple épreuve de sa vertu et de ton amitié me suffira, sans qu'il soit besoin d'insister davantage. Réfléchis que j'en suis arrivé à ce point de ne pouvoir guérir seul, et que si tu me forces à recourir à un autre, je publie moi-même mon extravagance et perds cet honneur que tu veux me conserver. Quant au tien, que tu redoutes de voir compromis dans l'opinion de Camille par tes sollicitations, rassure-toi; et s'il faut lui découvrir notre intelligence, je suis certain qu'elle ne prendra tout cela que comme un badinage. Tu as donc bien peu de chose à faire pour me donner satisfaction; car si après un premier effort tu éprouves de la résistance, je suis content de Camille et de toi, et nous sommes en repos pour jamais.

Voyant l'obstination d'Anselme, Lothaire accepta cet étrange rôle, se promettant de le remplir si adroitement, que, sans blesser Camille il trouverait le moyen de satisfaire son ami: il serait imprudent, lui dit-il, de vous confier à un autre; je me charge de l'entreprise, et mon amitié ne saurait vous refuser plus longtemps. Anselme le serra tendrement dans ses bras, le remerciant comme s'il lui eût accordé une insigne faveur, et il exigea que dès le jour suivant commençât l'exécution de ce beau dessein. Il promit à Lothaire de lui fournir le moyen d'entretenir Camille tête à tête; il arrêta le plan des sérénades qu'il voulait que son ami donnât à sa femme, s'offrant de composer lui-même les vers à sa louange si Lothaire ne voulait pas s'en donner la peine, et il ajouta qu'il lui mettrait entre les mains de l'argent et des bijoux pour les offrir quand il le jugerait à propos. Lothaire consentit à tout pour contenter un homme si déraisonnable, et ils retournèrent près de Camille, qui était déjà inquiète de voir son mari rentrer plus tard que de coutume. Après quelques propos indifférents, Lothaire laissa Anselme plein de joie de la promesse qu'il lui avait faite, mais se retira fort contrarié de s'être chargé d'une si extravagante affaire.

Ayant passé la nuit à songer comment il s'en tirerait, Lothaire alla, dès le lendemain, dîner chez Anselme, et Camille, comme à l'ordinaire, lui fit très-bon visage, sachant qu'en cela elle complaisait à son mari. Le repas achevé, Anselme prétexta une affaire pour quelques heures, priant Lothaire de tenir, pendant son absence, compagnie à sa femme. Celui-ci voulait l'accompagner, et Camille le retenir; mais toutes leurs instances furent inutiles; car, après avoir engagé son ami à l'attendre, parce que, disait-il, il avait à son retour quelque chose d'important à lui communiquer, Anselme sortit et les laissa seuls. Lothaire se vit alors dans la situation la plus redoutable; aussi, ne sachant que faire pour conjurer le péril où il se trouvait, il feignit d'être accablé par le sommeil, et, après quelques excuses adressées à Camille, il se laissa aller sur un fauteuil, où il fit semblant de dormir. Anselme revint bientôt après; retrouvant encore Camille dans sa chambre, et Lothaire endormi, il pensa, malgré tout, que son ami avait parlé, et il attendit son réveil pour sortir avec lui et l'interroger.

Lothaire lui dit qu'il avait jugé inconvenant de se découvrir dès la première entrevue; qu'il s'était contenté de parler à Camille de sa beauté, et de lui dire que partout on s'entretenait de l'heureux choix d'Anselme, ne doutant point qu'en s'insinuant ainsi dans son esprit, il ne la disposât à l'écouter une autre fois. Ce commencement satisfit le malheureux époux, qui promit à son ami de lui ménager souvent semblable occasion.

Plusieurs jours se passèrent ainsi sans que Lothaire adressât une seule parole à Camille; chaque fois cependant il assurait Anselme qu'il devenait plus pressant, mais qu'il avait beau faire, chaque fois ses avances étaient repoussées et qu'elle l'avait même menacé de tout révéler à son époux s'il ne chassait pas ces mauvaises pensées. Mais Anselme n'était pas homme à en rester là. Camille a résisté à des paroles, dit-il; eh bien, voyons si elle aura la force de tenir contre quelque chose de plus réel: je te remettrai demain deux mille écus d'or que tu lui offriras en cadeau, et deux mille autres pour acheter des pierreries; il n'y a rien que les femmes, même les plus chastes, aiment autant que la parure; si Camille résiste à cette séduction, je n'exigerai rien de plus. Puisque j'ai commencé, dit Lothaire, je poursuivrai l'épreuve; mais sois bien assuré que tous mes efforts seront vains.

Le curieux malavisé
(page 176).

Le jour suivant, Anselme mit les quatre mille écus d'or entre les mains de son ami, qu'il jetait ainsi dans de nouveaux embarras. Toutefois Lothaire se promit de continuer à lui dire que la vertu de Camille était inébranlable; que ses présents ne l'avaient pas plus émue que ses discours, et qu'il craignait d'attirer sa haine à force de persécutions. Mais le sort, qui menait les choses d'une autre façon, voulut qu'Anselme ayant un jour laissé comme d'habitude Lothaire seul avec sa femme, s'enferma dans une chambre voisine, d'où il pouvait par le trou de la serrure s'assurer de ce qui se passait. Or, après les avoir observés pendant près d'une heure, il reconnut que pendant tout ce temps Lothaire n'avait pas ouvert la bouche une seule fois; ce qui lui fit penser que les réponses de Camille étaient supposées. Pour s'en assurer il entra dans la chambre, et ayant pris Lothaire à part, il lui demanda quelles nouvelles il avait à lui donner et de quelle humeur s'était montrée Camille. Lothaire répondit qu'il voulait en rester là, parce qu'elle venait de le traiter avec tant de dureté et d'aigreur, qu'il ne se sentait plus le courage de lui adresser désormais la parole. Ah! Lothaire! Lothaire! reprit Anselme, est-ce donc là ce que tu m'avais promis, et ce que je devais attendre de ton amitié? J'ai fort bien vu que tu n'as pas parlé à Camille, et je ne doute point que tu ne m'aies trompé en tout ce que tu m'as dit jusqu'ici. Pourquoi vouloir m'ôter par la ruse les moyens de satisfaire mon désir?

Piqué d'être pris en flagrant délit de mensonge, Lothaire ne songea qu'à apaiser son ami au lieu de chercher à le guérir, et il lui promit d'employer à l'avenir tous ses soins pour lui donner satisfaction. Anselme le crut, et pour lui laisser le champ libre, il résolut d'aller passer huit jours à la campagne, où il prit soin de se faire inviter par un de ses amis, afin d'avoir auprès de Camille un prétexte de s'éloigner.

Malheureux et imprudent Anselme! que fais-tu? Ne vois-tu pas que tu travailles contre toi-même, que tu trames ton déshonneur, que tu prépares ta perte? Ton épouse est vertueuse: tu la possèdes en paix, personne ne te cause d'alarmes; ses pensées et ses désirs n'ont jamais franchi le seuil de ta maison; tu es son ciel sur la terre, l'accomplissement de ses joies, la mesure sur laquelle se règle sa volonté; eh bien, comme si tout cela ne pouvait contenter un mortel, tu te tortures à chercher ce qui ne peut se rencontrer ici-bas.

Dès le lendemain Anselme partit pour la campagne, après avoir prévenu Camille que Lothaire viendrait dîner avec elle, qu'il veillerait à tout en son absence, enfin lui enjoignant de le traiter comme lui-même. Cet ordre contraria Camille non moins que le départ de son mari: aussi témoigna-t-elle modestement qu'elle s'y soumettait avec peine; que la bienséance s'opposait à ce que Lothaire vînt si familièrement pendant son absence: Si vous doutez que je sois capable de conduire seule les affaires de la maison, ajouta-t-elle, veuillez en faire l'expérience, et vous vous convaincrez que je ne manque ni d'ordre ni de surveillance. Anselme répliqua avec autorité qu'il le voulait ainsi, et partit sur-le-champ.

Lothaire revint donc le lendemain s'installer chez Camille, dont il reçut un honnête et affectueux accueil; mais pour ne pas se trouver en tête à tête avec lui, l'épouse d'Anselme eut soin d'avoir toujours dans sa chambre quelqu'un de ses domestiques, principalement une fille appelée Léonelle, qu'elle aimait beaucoup. Les trois premiers jours, Lothaire ne lui adressa pas un seul mot, quoiqu'il lui fût aisé de parler tandis que les gens de la maison prenaient leur repas. Il est vrai que Camille avait ordonné à Léonelle de dîner toujours de bonne heure, afin d'être à ses côtés; mais cette fille, qui avait bien d'autres affaires en tête, ne se souciait guère des ordres de sa maîtresse, et la laissait souvent seule. Toutefois Lothaire ne profita pas de l'occasion, soit qu'il voulût encore abuser son ami, soit qu'il ne pût se résoudre à se jouer de Camille, qui le traitait avec tant de douceur et de bonté, et dont le maintien était si modeste et si grave, qu'il ne pouvait la regarder qu'avec respect.

Mais cette retenue de Lothaire et le silence qu'il gardait eurent à la fin un effet opposé à son intention, car si la langue se taisait, l'imagination n'était pas en repos. Croyant d'abord ne regarder Camille qu'avec indifférence, peu à peu il commença à la contempler avec admiration, et bientôt avec tant de plaisir qu'il ne pouvait plus en détacher ses yeux. Enfin, l'amour grandissait insensiblement et avait déjà fait bien des progrès quand lui-même s'en aperçut. Que ne se dit-il point lorsqu'il vint à se reconnaître et à s'interroger, et quels combats ne se livrèrent pas dans son cœur cet amour naissant et la sincère amitié qu'il portait à Anselme! Il se repentit mille fois de sa fatale complaisance, et il était à tout moment tenté de prendre la fuite; mais chaque fois le plaisir de voir Camille le retenait, et il n'avait pas la force de s'éloigner. Lutte inutile! la beauté, la modestie, les rares qualités de cette femme, et sans doute aussi le destin qui voulait châtier l'imprudent Anselme, finirent par triompher de la loyauté de Lothaire. Il crut qu'une résistance de plusieurs jours, mêlée de perpétuels combats, suffisait pour le dégager des devoirs de l'amitié; et ne trouvant d'autre issue que celle d'aimer la plus aimable personne du monde, il franchit ce dernier pas et découvrit à Camille la violence de sa passion. A cette révélation inattendue, l'épouse d'Anselme resta confondue; elle se leva de la place qu'elle occupait, et rentra dans sa chambre sans répondre un seul mot. Mais ce froid dédain ne rebuta point Lothaire, qui l'en estima davantage; et l'estime augmentant encore l'amour, il résolut de poursuivre son dessein. Cependant Camille, après avoir réfléchi au parti qu'elle devait prendre, jugea que le meilleur était de ne plus donner occasion à Lothaire de l'entretenir, et, dès le soir même, elle envoya un de ses gens à Anselme, avec un billet ainsi conçu:


CHAPITRE XXXIV
OU SE CONTINUE LA NOUVELLE DU CURIEUX MALAVISÉ