Il ne m'est pas permis de tirer l'épée contre de pareilles gens, appelez mon écuyer Sancho (p. 243).

Il n'y a pas le moindre doute, ajouta Sancho, et depuis que mon maître l'a conquis, il n'a livré qu'une seule bataille, celle où il délivra ces misérables forçats; et bien lui en prit, car ce plat à barbe ou armet, comme on voudra l'appeler, lui a garanti la tête de nombreux coups de pierre en cette diabolique rencontre.

Eh bien! messeigneurs, dit le barbier, que vous semble de gens qui affirment que ceci n'est point un plat à barbe, mais un armet?


CHAPITRE XLV
OU L'ON ACHÈVE DE VÉRIFIER LES DOUTES SUR L'ARMET DE MAMBRIN ET SUR LE BAT DE L'ANE, AVEC D'AUTRES AVENTURES AUSSI VÉRITABLES

A qui osera soutenir le contraire, repartit don Quichotte, je dirai qu'il ment, s'il est chevalier, et s'il n'est qu'écuyer, qu'il a menti et rementi mille fois.

Pour divertir la compagnie, maître Nicolas voulut appuyer la folie de don Quichotte, et s'adressant à son confrère: Seigneur barbier, lui dit-il, sachez que nous sommes, vous et moi, du même métier: il y a plus de vingt ans que j'ai mes lettres de maîtrise, et je connais fort bien tous les instruments de barberie, depuis le plus grand jusqu'au plus petit. Sachez de plus qu'ayant été soldat dans ma jeunesse je connais parfaitement ce que c'est qu'un armet, un morion, une salade, en un mot toutes les choses de la guerre. Ainsi donc, sauf meilleur avis, je dis que cette pièce qui est entre les mains du seigneur chevalier est si éloignée d'être un plat à barbe, qu'il n'existe pas une plus grande différence entre le blanc et le noir; je dis et redis que c'est un armet; seulement il n'est pas entier.

Assurément, répliqua don Quichotte, car il en manque la moitié, à savoir la mentonnière.

Tout le monde est d'accord là-dessus! ajouta le curé, qui avait saisi l'intention de maître Nicolas.

Cardenio, don Fernand et ses amis affirmèrent la même chose. L'auditeur aurait volontiers dit comme eux, si l'affaire de don Luis ne lui eût donné à réfléchir; mais il la trouvait assez grave pour ne pas se mêler à toutes ces plaisanteries.

Dieu me soit en aide! s'écriait le malheureux barbier; comment tant d'honnêtes gentilshommes peuvent-ils prendre un plat à barbe pour un armet? En vérité, il y a là de quoi confondre toute une université; si ce plat à barbe est un armet, alors ce bât doit être aussi une selle de cheval, comme le prétend ce seigneur.

Quant à cet objet, il me semble bât, reprit notre chevalier; mais je vous ai déjà dit que je ne me mêle point de cela.

Selle ou bât, dit le curé, c'est à vous, seigneur don Quichotte, qu'il appartient de résoudre cette question, car, en matière de chevalerie, tout le monde ici vous cède la palme, et nous nous en rapportons à votre jugement.

Vos Grâces me font trop d'honneur, répliqua notre héros; mais il m'est arrivé des aventures si étranges, les deux fois que je suis venu loger dans ce château, que je n'ose plus me prononcer sur ce qu'il renferme: car tout s'y fait, je pense, par voie d'enchantement. La première fois, je fus très-tourmenté par le More enchanté qui est ici, et Sancho n'eut guère à se louer des gens de sa suite. Hier au soir, la date est toute fraîche, je me suis trouvé suspendu par le bras, et je suis resté en cet état pendant près de deux heures, sans pouvoir m'expliquer d'où me venait cette disgrâce. Après cela, donner mon avis sur des choses si confuses, serait témérité de ma part. J'ai dit mon sentiment pour ce qui est de l'armet; mais décider si c'est là un bât d'âne ou une selle de cheval, cela vous regarde, seigneurs. Peut-être que, n'étant pas armés chevaliers, les enchantements n'auront point de prise sur vous; peut-être aussi jugerez-vous plus sainement de ce qui se passe ici, les objets vous paraissant autres qu'ils ne me paraissent à moi-même.

Le seigneur don Quichotte a raison, reprit don Fernand; c'est à nous de régler ce différend; et pour y procéder avec ordre et dans les formes, je vais prendre l'opinion de chacun en particulier: la majorité décidera.

Pour qui connaissait l'humeur du chevalier, tout cela était fort divertissant; mais pour ceux qui n'étaient pas dans le secret, c'était de la dernière extravagance, notamment pour les gens de don Luis, don Luis lui-même, et trois nouveaux venus qu'à leur mine on prit pour des archers, ce qu'ils étaient en effet. Le barbier enrageait de voir son plat à barbe devenir un armet, et il ne doutait pas que le bât de son âne ne se transformât en selle de cheval. Tous riaient en voyant don Fernand consulter sérieusement l'assemblée, et dans les mêmes formes que s'il se fût agi d'une affaire de grande importance. Enfin, après avoir recueilli les voix, don Fernand dit au barbier: Bon homme, je suis las de répéter tant de fois la même question, et d'entendre toujours répondre qu'il est inutile de s'enquérir si c'est là un bât d'âne, quand il est de la dernière évidence que c'est une selle de cheval et même d'un cheval de race: prenez donc patience, car en dépit de votre âne et de vous, c'est une selle et non un bât. Vous avez mal plaidé, et encore moins fourni de preuves.

Que je perde ma place en paradis, s'écria le pauvre barbier, si vous ne rêvez, tous tant que vous êtes; et puisse mon âme paraître devant Dieu, comme cela me paraît un bât! mais les lois vont... Je n'en dis pas davantage; et certes je ne suis pas ivre, car je n'ai encore bu ni mangé d'aujourd'hui.

On ne s'amusait pas moins des naïvetés du barbier que des extravagances de don Quichotte, qui conclut en disant: Ce qu'il y a de mieux à faire, c'est que chacun ici reprenne son bien. Et comme on dit: ce que Dieu t'a donné, que saint Pierre le bénisse.

Mais si la chose en fût restée là, le diable n'y aurait pas trouvé son compte; un des valets de don Luis voulut aussi donner son avis. Si ce n'est pas une plaisanterie, dit-il, comment tant de gens d'esprit peuvent-ils prendre ainsi martre pour renard? Assurément ce n'est pas sans intention que l'on conteste une chose si évidente; quant à moi, je défie qui que ce soit de m'empêcher de croire que cela est un plat à barbe, et ceci un bât d'âne.

Ne jurez pas, dit le curé; ce pourrait être celui d'une ânesse.

Comme vous voudrez, repartit le valet; mais enfin, c'est toujours un bât.

Un des archers qui venaient d'entrer voulut aussi se mêler de la contestation. Parbleu! dit-il, voilà qui est plaisant! ceci est un bât comme mon père est un homme, et quiconque soutient le contraire doit être aviné comme un grain de raisin.

Tu en as menti, maraud! répliqua don Quichotte; et levant sa lance, qu'il ne quittait jamais, il lui en déchargea un tel coup sur la tête, que si l'archer ne se fût un peu écarté, il l'étendait tout de son long. La lance se brisa, et les autres archers, voyant maltraiter leur compagnon, commencèrent à faire grand bruit, demandant main-forte pour la Sainte-Hermandad. Là-dessus l'hôtelier, qui était de cette noble confrérie, courut chercher sa verge et son épée, et revint se ranger du côté des archers; les gens de don Luis entourèrent leur jeune maître pour qu'il ne pût s'échapper à la faveur du tumulte; le pauvre barbier, qu'on avait si fort mystifié, voyant toute l'hôtellerie en confusion, voulut en profiter pour reprendre son bât, et Sancho en fit autant.

Don Quichotte mit l'épée à la main, et attaqua vigoureusement les archers; don Luis, voyant la bataille engagée, se démenait au milieu de ses gens, leur criant de le laisser aller, et de courir au secours de don Quichotte, de don Fernand et de Cardenio, qui s'étaient mis de la partie; le curé haranguait de toute la force de ses poumons; l'hôtesse jetait les hauts cris, sa fille était toute en larmes, Maritorne hors d'elle-même; Dorothée et Luscinde épouvantées, la jeune Claire évanouie; le barbier gourmait Sancho, et Sancho rouait de coups le barbier; d'un autre côté, don Luis, qui ne songeait qu'à s'échapper, se sentant saisi par un des valets de son père, lui appliqua un si vigoureux coup de bâton, qu'il lui fit lâcher prise; don Fernand tenait sous lui un archer et le foulait aux pieds, Cardenio frappait à tort et à travers, pendant que l'hôtelier ne cessait d'invoquer la Sainte-Hermandad: si bien que dans toute la maison ce n'était que cris, sanglots, hurlements, coups de poings, coups de pied, coups de bâton, coups d'épée et effusion de sang.

Tout à coup, au milieu de ce chaos, l'idée la plus bizarre vient traverser l'imagination de don Quichotte; il se croit transporté dans le camp d'Agramant, et, s'imaginant être au plus fort de la mêlée, il crie d'une voix à ébranler les murs: Que tout le monde s'arrête! qu'on remette l'épée au fourreau! et que chacun m'écoute s'il veut conserver la vie! Tous s'arrêtèrent à la voix de notre héros, qui continua en ces termes: Ne vous ai-je pas déjà dit, seigneurs, que ce château est enchanté, et qu'une légion de diables y fait sa demeure? voyez plutôt de vos propres yeux si la discorde du camp d'Agramant ne s'est pas glissée parmi nous: voyez, vous dis-je; ici l'on combat pour l'épée, là pour le cheval, d'un autre côté pour l'aigle blanc, ailleurs pour un armet; enfin nous en sommes tous venus aux mains sans nous entendre, et sans distinguer amis ni ennemis. De grâce, seigneur auditeur, et vous, seigneur licencié, soyez, l'un le roi Agramant, l'autre le roi Sobrin, et tâchez de nous mettre d'accord; car, par le Dieu tout-puissant, il est vraiment honteux que tant de gens de qualité s'entre-tuent pour de si misérables motifs.

Les archers, qui ne comprenaient rien aux rêveries de don Quichotte et que Cardenio, don Fernand et ses compagnons avaient rudement étrillés, ne voulaient point cesser le combat; le pauvre barbier, au contraire, ne demandait pas mieux, car son bât était rompu, et à peine lui restait-il un poil de la barbe; quant à Sancho, il s'était arrêté à la voix de son maître, et reprenait haleine en s'essuyant le visage; seul, l'hôtelier ne pouvait se contenir et s'obstinait à vouloir châtier ce fou, qui mettait sans cesse le trouble dans sa maison. A la fin pourtant les querelles s'apaisèrent, ou du moins il y eut suspension d'armes: le bât demeura selle, le plat à barbe armet, et l'hôtellerie resta château dans l'imagination de don Quichotte.

Les soins de l'auditeur et du curé ayant rétabli la paix, et tous étant redevenus amis, ou à peu près, les gens de don Luis le pressèrent de partir sans délai pour aller retrouver son père; et pendant qu'il discutait avec eux, l'auditeur, prenant à part don Fernand, Cardenio et le curé, leur apprit ce que lui avait révélé ce jeune homme, demandant leur avis sur le parti qu'il fallait prendre. Il fut décidé d'un commun accord que don Fernand se ferait connaître aux gens de don Luis, leur déclarant qu'il voulait l'emmener en Andalousie, où le marquis son frère l'accueillerait de la manière la plus distinguée, puisque ce jeune homme refusait absolument de retourner à Madrid. Cédant à la volonté de leur jeune maître, les valets convinrent que trois d'entre eux iraient donner avis au père de ce qui se passait, et que le dernier resterait auprès du fils en attendant des nouvelles.

C'est ainsi que, par l'autorité du roi d'Agramant et par la prudence du roi Sobrin, fut apaisée cette effroyable tempête, et que fut étouffé cet immense foyer de divisions et de querelles. Mais quand le démon, ennemi de la concorde et de la paix, se vit arracher le fruit qu'il espérait de si grands germes de discorde, il résolut de susciter de nouveaux troubles.

Or, voici ce qui arriva: les archers, voyant que leurs adversaires étaient des gens de qualité, avec qui il n'y avait à gagner que des coups, se retirèrent doucement de la mêlée. Mais l'un d'entre eux, celui qui avait été si malmené par don Fernand, s'étant ressouvenu que parmi divers mandats dont il était porteur, il y en avait un contre un certain don Quichotte, que la Sainte-Hermandad ordonnait d'arrêter pour avoir mis en liberté des forçats qu'on menait aux galères, voulut s'assurer si par hasard le signalement de ce don Quichotte s'appliquait à l'homme qu'il avait devant les yeux: il tira donc un parchemin de sa poche, et le lisant assez mal, car il était fort peu lettré, il se mit à comparer chaque phrase du signalement avec le visage de notre chevalier. Reconnaissant enfin que c'était bien là le personnage en question, il prend son parchemin de la main gauche, saisit au collet notre héros de la main droite, et cela avec une telle force, qu'il lui coupait la respiration: Main-forte, seigneurs, s'écriait-il, main-forte à la Sainte-Hermandad! et afin que personne n'en doute, voilà le mandat qui m'ordonne d'arrêter ce détrousseur de grands chemins. Le curé prit le mandat, et vit que l'archer disait vrai; mais lorsque don Quichotte s'entendit traiter de détrousseur de grands chemins, il entra dans une si effroyable colère, que les os de son corps en craquaient; et, saisissant à son tour l'archer à la gorge, il l'aurait étranglé plutôt que de lâcher prise, si on n'était venu au secours. L'hôtelier accourut, obligé qu'il y était par le devoir de sa charge. En voyant de nouveau son mari fourré dans cette mêlée, l'hôtesse se mit à crier de plus belle, pendant que sa fille et Maritorne, renchérissant sur le tout, imploraient en hurlant le secours du ciel et de ceux qui se trouvaient là.

Paris, S. Raçon, et Cie, imp.

Furne, Jouvet et Cie, édit.

Néanmoins le barbier ne lâchait pas prise, et il se mit à pousser de tels cris... (p. 244).

Vive Dieu! s'écria Sancho; mon maître a bien raison de dire que ce château est enchanté; tous les diables de l'enfer y sont déchaînés, et il n'y a pas moyen d'y vivre une heure en repos.

On sépara l'archer et don Quichotte, au grand soulagement de tous les deux, car ils s'étranglaient réciproquement. Cependant les archers continuaient à réclamer leur prisonnier, priant qu'on les aidât à le lier et qu'on le remît entre leurs mains, et disant qu'il y allait du service du roi et de la Sainte-Hermandad, au nom de laquelle ils demandaient secours et protection, afin de s'assurer de cet insigne brigand, de ce détrousseur de passants.

A tout cela don Quichotte souriait dédaigneusement, et avec un calme admirable, il se contenta de leur répondre: Approchez ici, hommes mal nés, canaille mal apprise! Quoi! rendre la liberté à des hommes enchaînés, secourir des malheureux, prendre la défense des opprimés, vous appelez cela détrousser les passants! Ah! race infâme, race indigne, par la bassesse de votre intelligence, que le ciel vous révèle jamais la moindre parcelle de cette vertu que renferme en soi la chevalerie errante, ni qu'il vous tire de l'erreur où vous croupissez, en refusant d'honorer la présence, que dis-je? l'ombre du moindre chevalier errant! Venez ici, archers, ou plutôt voleurs de grands chemins avec licence de la Sainte-Hermandad; dites-moi un peu quel est l'étourdi qui a osé signer un mandat contre un chevalier tel que moi? quel est l'ignorant qui en est à savoir que les chevaliers errants ne sont pas gibier de justice, qu'ils ne reconnaissent au monde ni tribunaux, ni juges, qu'ils n'ont d'autres lois que leur épée, et que leur seule volonté remplace pour eux édits, arrêts et ordonnances? Quel est le sot, continua-t-il, qui ne sait pas encore qu'aucunes lettres de noblesse ne confèrent autant de priviléges et d'immunités qu'en acquiert un chevalier errant, dès le jour où il se voue à ce pénible et honorable exercice? quel chevalier errant a jamais payé taille, impôts, gabelle? quel tailleur leur a jamais demandé la façon d'un habit? quel châtelain leur a jamais refusé l'entrée de son château? quel roi ne les a fait asseoir à sa table? quelle dame n'a été charmée de leur mérite, et ne s'est mise à leur entière discrétion? Enfin quel chevalier errant vit-on, voit-on ou verra-t-on jamais dans le monde, qui n'ait assez de force et de courage pour donner à lui seul quatre cents coups de bâton à quatre cents marauds d'archers qui oseraient lui tenir tête?


CHAPITRE XLVI
DE LA GRANDE COLÈRE DE DON QUICHOTTE, ET D'AUTRES CHOSES ADMIRABLES

Pendant cette harangue, le curé cherchait à faire entendre aux archers comme quoi notre chevalier ne jouissait pas de son bon sens, ainsi qu'ils pouvaient en juger eux-mêmes par ses actions et ses paroles, ajoutant qu'il était inutile d'aller plus avant, car ils ne l'auraient pas plus tôt pris et emmené, qu'on le relâcherait comme fou.

Le porteur du mandat répondait qu'il n'était pas juge de la folie du personnage; qu'il devait d'abord exécuter son ordre, qu'ensuite on pourrait relâcher le prisonnier sans qu'il s'en mît en peine.

Vous ne l'emmènerez pourtant pas de cette fois, dit le curé; car je vois bien qu'il n'est pas d'humeur à y consentir. Enfin le curé parla si bien, et don Quichotte fit tant d'extravagances, que les archers eussent été plus fous que lui s'ils n'eussent reconnu qu'il avait perdu l'esprit. Ils prirent donc le parti de s'apaiser, et se portèrent même médiateurs entre le barbier et Sancho, qui se regardaient toujours de travers et mouraient d'envie de recommencer. Comme membres de la justice, ils arrangèrent l'affaire à la satisfaction des deux parties; quant à l'armet de Mambrin, le curé donna huit réaux au barbier sans que don Quichotte s'en aperçût, et sur la promesse qu'il ne serait exercé aucune poursuite.

Ces deux importantes querelles apaisées, il ne restait plus qu'à forcer les gens de don Luis à s'en retourner, à l'exception d'un seul qui suivrait le jeune garçon là où don Fernand avait dessein de l'emmener. Après avoir commencé à se déclarer en faveur des amants et des braves, la fortune voulut achever son ouvrage: les valets de don Luis firent tout ce qu'il exigea, et la belle Claire eut tant de joie de voir rester son amant, qu'elle en parut mille fois plus belle. Quant à Zoraïde, qui ne comprenait pas bien ce qu'elle voyait, elle s'attristait ou se réjouissait selon qu'elle voyait les autres être gais ou tristes, réglant ses sentiments sur ceux de son Espagnol, qu'elle ne quittait pas des yeux un seul instant. L'hôtelier, qui s'était aperçu du présent que le curé avait fait au barbier, voulut se faire apaiser de la même manière, et se mit aussi à réclamer l'écot de don Quichotte, plus le prix de ses outres et de son vin, jurant qu'il ne laisserait sortir ni Rossinante, ni Sancho, ni l'âne, avant d'être payé jusqu'au dernier maravédis. Le curé régla le compte, et don Fernand en paya le montant, quoique l'auditeur eût offert sa bourse. Ainsi, pour la seconde fois, la paix fut conclue, et, selon l'expression de notre chevalier, au lieu de la discorde du camp d'Agramant, on vit régner le calme et la douceur de l'empire d'Auguste. Tout le monde convint que cet heureux résultat était dû à l'éloquence du curé et à la libéralité de don Fernand.

Se voyant débarrassé de toutes ces querelles, tant des siennes que de celles de son écuyer, don Quichotte crut qu'il était temps de continuer son voyage, et de songer à poursuivre la grande aventure qu'il s'était chargé de mener à fin. Dans cette intention, il alla se jeter aux genoux de Dorothée, qui d'abord ne voulut point l'écouter; aussi, pour lui obéir, il se releva et dit: C'est un adage bien connu, très-haute et très-illustre princesse, que la diligence est mère du succès, et l'expérience a prouvé maintes fois que l'activité du plaideur vient à bout d'un procès douteux; mais cette vérité n'éclate nulle part mieux qu'à la guerre, où la vigilance et la célérité à prévenir les desseins de l'ennemi nous en font souvent triompher avant qu'il se soit mis sur la défensive. Je vous dis ceci, très-excellente dame, parce qu'il me semble que notre séjour dans ce château est non-seulement désormais inutile, mais qu'il pourrait même nous devenir funeste. Qui sait si Pandafilando n'aura point appris par des avis secrets que je suis sur le point de l'aller détruire, et si, se prévalant du temps que nous perdons, il ne sera point fortifié dans quelque château, contre lequel toute ma force et toute mon adresse seront impuissantes? Prévenons donc ses desseins par notre diligence, et partons à l'instant même, car l'accomplissement des souhaits de Votre Grâce n'est éloigné que de la distance qui me sépare encore de son ennemi.

Après ces paroles, don Quichotte se tut, et attendit gravement la réponse de la princesse, qui, avec une contenance étudiée et un langage accommodé à l'humeur de notre héros, lui répondit en ces termes:

Seigneur, je vous sais gré du désir ardent que vous faites paraître de soulager mes peines; c'est agir en véritable chevalier; plaise au ciel que vos vœux et les miens s'accomplissent, afin que je puisse être à même de vous prouver que toutes les femmes ne sont pas ingrates. Partons sur-le-champ si tel est votre désir, je n'ai de volonté que la vôtre; disposez de moi: celle qui a mis entre vos mains ses intérêts et la défense de sa personne a hautement manifesté l'opinion qu'elle a de votre prudence, et témoigné qu'elle s'abandonne aveuglément à votre conduite.

A la garde de Dieu! reprit don Quichotte; puisqu'une si grande princesse daigne s'abaisser devant moi, je ne veux point perdre l'occasion de la relever et de la rétablir sur son trône; partons sur-le-champ. Sancho, selle Rossinante, prépare ta monture et le palefroi de la reine; prenons congé du châtelain et de tous ces chevaliers, et quittons ces lieux au plus vite.

Seigneur, seigneur, répondit Sancho en branlant la tête, va le hameau plus mal que n'imagine le bedeau, soit dit sans offenser personne.

Traître, repartit don Quichotte, quel mal peut-il y avoir en aucun hameau, ni en aucune ville du monde, qui soit à mon désavantage?

Si Votre Grâce se met en colère, reprit Sancho, je me tairai; alors vous ne saurez point ce que je me crois obligé de vous révéler et ce que tout bon serviteur doit dire à son maître.

Dis ce que tu voudras, répliqua don Quichotte, pourvu que tes paroles n'aient pas pour but de m'intimider: si la peur te possède, songe à t'en guérir; quant à moi, je ne veux la connaître que sur le visage de mes ennemis.

Il ne s'agit point de cela, ni de rien qui en approche, répondit Sancho; mais il est une chose que je ne saurais cacher plus longtemps à Votre Grâce, c'est que cette grande dame qui se prétend reine du royaume de Micomicon ne l'est pas plus que ma défunte mère; si elle l'était, elle n'irait pas, dès qu'elle se croit seule, et à chaque coin de mur, se becqueter avec quelqu'un de la compagnie.

Ces paroles firent rougir Dorothée, parce qu'à dire vrai don Fernand l'embrassait souvent à la dérobée; et Sancho, qui s'en était aperçu, trouvait que ce procédé sentait plutôt la courtisane que la princesse: de sorte que la jeune fille, un peu confuse, ne sut que répondre. Ce qui m'oblige à vous dire cela, mon cher maître, c'est que, si après avoir vous et moi bien chevauché, passé de mauvaises nuits et de pires journées, il faut qu'un fanfaron de taverne vienne jouir du fruit de nos travaux, je n'ai pas besoin de me presser de seller Rossinante et le palefroi de la reine, ni vous de battre les buissons pour qu'un autre en prenne les oiseaux. En pareil cas, mieux vaut rester tranquille, et que chaque femelle file sa quenouille.

Qui m'aidera à peindre l'effroyable colère de don Quichotte, quand il entendit les inconvenantes paroles de son écuyer? Elle fut telle que, les yeux hors de la tête, et bégayant de rage, il s'écria: Scélérat, téméraire et impudent blasphémateur! comment as-tu l'effronterie de parler ainsi en ma présence, et devant ces illustres dames! comment oses-tu former dans ton imagination des pensées si détestables! Fuis loin de moi, cloaque de mensonges, réceptacle de fourberies, arsenal de malice, publicateur d'extravagances scandaleuses, perfide ennemi de l'honneur et du respect qu'on doit aux personnes royales! fuis, ne parais jamais en ma présence, si tu ne veux pas que je t'anéantisse après t'avoir fait souffrir tout ce que la fureur peut inventer. En parlant ainsi, il fronçait les sourcils, il s'enflait les narines et les joues, portait de tous côtés des regards menaçants, et frappait du pied à grands coups sur le sol, signes évidents de l'épouvantable colère qui faisait bouillonner ses entrailles.

En entendant ces terribles invectives, devant ces gestes furieux et menaçants, Sancho demeura si atterré, que Ben-Engeli ne craint pas de dire que le pauvre écuyer eût voulu de bon cœur que la terre se fût entr'ouverte pour l'engloutir; aussi, dans l'impuissance de répondre, il tourna les talons, et s'en fut loin de la présence de son maître. Mais la spirituelle Dorothée, qui connaissait l'humeur de don Quichotte, lui dit pour l'adoucir: Seigneur chevalier, ne vous irritez point des impertinences de votre bon écuyer; peut-être ne les a-t-il pas proférées sans raison, car on ne peut soupçonner sa conscience chrétienne d'avoir sciemment porté un faux témoignage. Il faut donc croire, et même cela est certain, que, dans ce château, toutes choses arrivant par enchantement, Sancho aura vu par cette voie diabolique ce qu'il dit avoir vu d'offensant contre mon honneur.

Par le Dieu tout-puissant, créateur de l'univers, s'écria don Quichotte, Votre Grandeur a touché juste: quelque mauvaise vision a troublé ce misérable pécheur, et lui aura fait voir par enchantement, ce qu'il vient de dire; car je connais assez sa simplicité et son innocence pour être persuadé que de sa vie il ne voudrait faire de tort à qui que ce soit.

Sans aucun doute, ajouta don Fernand; et votre Seigneurie doit lui pardonner et le rappeler au giron de ses bonnes grâces, comme avant que ces visions lui eussent brouillé la cervelle.

Je lui pardonne, dit don Quichotte; et aussitôt le curé alla chercher Sancho, qui vint humblement se prosterner aux pieds de son maître, en lui demandant sa main à baiser.

Don Quichotte la donna. A présent, mon fils Sancho, lui dit-il, tu ne douteras plus de ce que je t'ai dit tant de fois, que tout ici n'arrive que par voie d'enchantement.

Je n'en doute plus, et j'en jurerai quand on voudra, répondit Sancho, car je vois que je parle moi-même par enchantement. Toutefois, il faut en excepter mon bernement, qui fut véritable, et dont le diable ne se mêla point, si ce n'est pour en suggérer l'idée.

N'en crois rien, répliqua don Quichotte: s'il en était ainsi, je t'aurais vengé alors, et je te vengerai à cette heure; mais ni à cette heure, ni alors, je n'ai pu trouver sur qui venger ton outrage.

Voilà le mandat qui m'ordonne d'arrêter ce détrousseur de grands chemins (p. 248).

On voulut savoir ce que c'était que ce bernement, et l'hôtelier conta de point en point de quelle manière on s'était diverti de Sancho, ce qui fit beaucoup rire l'auditoire; aussi, pendant ce récit, l'écuyer aurait-il cent fois éclaté de colère, si son maître ne l'eût assuré de nouveau que tout cela n'était qu'enchantement. Néanmoins la simplicité de Sancho n'alla jamais jusqu'à croire que ce fût une fiction; au contraire, il persista à penser que c'était une malice bien et dûment exécutée par des hommes en chair et en os.

Il y avait deux jours que tant d'illustres personnages se trouvaient réunis dans l'hôtellerie. Jugeant qu'il était temps de partir, ils pensèrent aux moyens de ramener don Quichotte en sa maison, où le curé et maître Nicolas pourraient travailler plus aisément à remonter cette imagination détraquée, sans donner à don Fernand et à Dorothée la peine de faire le voyage, comme on l'avait arrêté d'abord, sous prétexte de rétablir la princesse de Micomicon dans ses États. Ils imaginèrent de faire marché avec le conducteur d'une charrette à bœufs, qui passait là par hasard, pour emmener notre chevalier de la manière que je vais raconter.

Avec de grands bâtons entrelacés, on construisit une espèce de cage, assez vaste pour qu'un homme y pût tenir passablement à l'aise; après quoi don Fernand et ses compagnons, les gens de don Luis, les archers et l'hôtelier, ayant pris divers déguisements d'après l'avis du curé qui conduisait l'affaire, entrèrent en silence dans la chambre de don Quichotte. Plongé dans le sommeil, notre héros était loin de s'attendre à une pareille aventure. On lui lia les pieds et les mains si étroitement, que lorsqu'il s'éveilla il ne put faire autre chose que s'étonner de l'état où il se trouvait et de l'étrangeté des figures qui l'environnaient. Il ne manqua pas de croire tout aussitôt ce que son extravagante imagination lui représentait sans cesse, c'est-à-dire que c'étaient des fantômes habitants de ce château enchanté, et qu'il était enchanté, puisqu'il ne pouvait se défendre ni même se remuer. Tout réussit précisément comme l'avait prévu le curé inventeur de ce stratagème.

De tous les assistants, le seul Sancho était avec sa figure ordinaire, et peut-être aussi le seul dans son bon sens. Quoiqu'il fût bien près de partager la maladie de son maître, il ne laissa pas de reconnaître ces personnages travestis; mais dans son abasourdissement, il n'osa point ouvrir la bouche avant d'avoir vu où aboutirait cette séquestration de son seigneur, lequel, muet comme un poisson, attendait le dénoûment de tout cela. Le dénoûment fut qu'on apporta la cage près de son lit et qu'on le mit dedans. Après en avoir cloué les ais de telle façon qu'il eût fallu de puissants efforts pour les rompre, les fantômes le chargèrent sur leurs épaules; et au sortir de la chambre, on entendit une voix éclatante (c'était celle de maître Nicolas) prononcer ces paroles:

O noble et vaillant chevalier de la Triste-Figure! N'éprouve aucun déconfort de la captivité que tu subis en ce moment; il doit en être ainsi pour que l'aventure où t'a engagé la grandeur de ton courage soit plus tôt achevée. On en verra la fin, quand le terrible lion de la Manche et la blanche colombe du Toboso reposeront dans le même nid, après avoir humilié leurs fronts superbes sous le joug d'un doux hyménée d'où sortiront un jour de vaillants lionceaux qui porteront leurs griffes errantes sur les traces de leur inimitable père. Et toi, ô le plus discret et le plus obéissant écuyer qui ait jamais ceint l'épée et porté barbe au menton, ne te laisse pas troubler en voyant ainsi enlever sous tes yeux la fleur de la chevalerie errante. Bientôt, toi-même, s'il plaît au grand régulateur des mondes, tu te verras élevé à une telle hauteur que tu ne pourras plus te reconnaître; ainsi seront accomplies les promesses de ton bon seigneur. Je viens encore te dire, au nom de la sage Mentironiane, que tes travaux ne demeureront pas sans récompense, et que tu verras en son temps s'abattre sur toi une fertile rosée de gages et de salaires. Va, divin écuyer, va sur les traces de ce valeureux et enchanté chevalier, car il t'est commandé de le suivre jusqu'au terme fixé par votre commune destinée; et comme il ne m'est pas permis de t'en dire davantage, je te fais mes adieux, et m'en retourne où seul je sais.

A la fin de la prédiction, le barbier renforça sa voix, puis la baissa peu à peu avec une inflexion si touchante, que ceux même qui savaient la supercherie furent sur le point de prendre au sérieux ce qu'ils venaient d'entendre.

Don Quichotte se sentit consolé par les promesses de l'oracle, car il en démêla le sens et la portée et comprit fort bien qu'on lui faisait espérer de se voir un jour uni par les liens sacrés d'un légitime mariage avec sa chère Dulcinée du Toboso, dont le sein fécond mettrait au monde les lionceaux, ses fils, pour l'éternelle gloire de la Manche. Ajoutant donc à ces promesses une foi égale à celle qu'il avait pour les livres de chevalerie, il répondit en poussant un grand soupir:

O toi, qui que tu sois, qui m'annonces de si heureux événements, conjure de ma part, je t'en supplie, le sage enchanteur qui prend soin de mes affaires de ne pas me laisser mourir dans cette prison où l'on m'emmène, avant d'avoir vu l'entier accomplissement des incomparables promesses que tu m'annonces. Pourvu qu'elles viennent à se réaliser, je ferai gloire des peines de ma captivité; et loin de regarder comme un rude champ de bataille le lit étroit et dur sur lequel je suis étendu en ce moment, je le tiendrai pour une molle et délicieuse couche nuptiale. Quant à la consolation que doit m'offrir la compagnie de Sancho Panza, mon écuyer, j'ai trop de confiance dans sa loyauté et son affection pour craindre qu'il m'abandonne en la bonne ou en la mauvaise fortune; et s'il arrivait, par la faute de son étoile ou de la mienne, que je ne pusse lui donner l'île que je lui ai promise ou quelque chose d'équivalent, il est du moins assuré de ses gages, car j'ai eu soin de déclarer par mon testament le dédommagement que je lui destine, dédommagement, il est vrai, fort au-dessous de ses services et de mes bonnes intentions à son égard, mais enfin le seul que me permettent mes faibles moyens.

A ces mots, Sancho Panza, tout attendri, fit un profond salut et baisa les deux mains de son maître, car lui en baiser une seulement n'était pas possible, puisqu'elles étaient attachées ensemble; aussitôt les fantômes, enlevant la cage, la placèrent sur la charrette.


CHAPITRE XLVII
QUI CONTIENT DIVERSES CHOSES

Lorsque don Quichotte se vit hissé sur la charrette: Certes, dit-il, j'ai lu bien des histoires de chevaliers errants, mais de ma vie je n'ai lu, ni vu, ni entendu dire, qu'on emmenât de la sorte les chevaliers enchantés, surtout avec la lenteur particulière à ces lourds et paresseux animaux. En effet, c'est toujours par les airs, et avec une rapidité excessive qu'on a coutume de les enlever, soit enfermés dans un épais nuage, soit sur un char de feu, soit enfin montés sur quelque hippogriffe; mais être emmené dans une charrette traînée par des bœufs, vive Dieu! j'en mourrai de honte. Après tout, peut-être, les enchanteurs de nos jours procèdent-ils autrement que ceux des temps passés. Peut-être aussi étant nouveau chevalier dans le monde, et le premier qui ait ressuscité l'exercice oublié de la chevalerie errante, aura-t-on inventé, pour moi, de nouveaux genres d'enchantements et de nouvelles manières de faire voyager les enchantés. Dis-moi, que t'en semble, ami Sancho?

Je ne sais trop, seigneur, ce qu'il m'en semble, répondit Sancho, car je n'ai pas autant lu que Votre Grâce dans les écritures errantes, mais pourtant j'oserais affirmer que ces visions qui nous entourent ne sont pas très-catholiques.

Catholiques! s'écria don Quichotte; hé, bon Dieu! comment seraient-elles catholiques, puisque ce sont autant de démons qui ont pris des figures fantastiques pour venir me mettre en cet état? Si tu veux t'en assurer par toi-même, touche-les, mon ami, et tu verras que ce sont de purs esprits qui n'ont d'un corps solide que l'apparence.

Pardieu, seigneur, repartit Sancho, je les ai déjà assez maniés, à telles enseignes que le diable qui se donne là tant de peine est bien en chair et en os, et je ne pense pas que cet autre se nourrisse de vent. Il a de plus une propriété très-différente de celle qu'on attribue aux démons, qui est de sentir toujours le soufre, car lui, il sent l'ambre à une demi-lieue de distance.

Sancho désignait par là don Fernand, qui, en qualité de grand seigneur, portait toujours sur lui des parfums.

Ne t'en étonne point, ami Sancho, repartit don Quichotte, les diables en savent plus long que tu ne penses; et bien qu'ils portent avec eux des odeurs, ils ne peuvent rien sentir, étant de purs esprits; ou s'ils sentent quelque chose, ce ne peut être qu'une odeur fétide et détestable. La raison en est simple, quelque part qu'ils aillent, ils traînent après eux leur enfer; et comme la bonne odeur est une chose qui réjouit les sens, il est impossible qu'ils sentent jamais bon. Quand donc tu t'imagines que ce démon sent l'ambre, ou tu te trompes, ou il veut te tromper, afin de t'empêcher de reconnaître qui il est.

Pendant cet entretien du maître et du valet, don Fernand et Cardenio, craignant que don Quichotte ne vînt à découvrir la supercherie, décidèrent, afin de prévenir ce contre-temps, de partir sur l'heure; en conséquence, ils ordonnèrent à l'hôtelier de seller Rossinante et de bâter le grison, en même temps que le curé faisait prix avec les archers pour accompagner jusqu'à son village le chevalier enchanté. Cardenio attacha le plat à barbe et la rondache à l'arçon de la selle de Rossinante, puis le donna à mener à Sancho, qu'il fit monter sur son âne, et prendre les devants, pendant que deux archers, armés de leurs arquebuses, marchaient de chaque côté de la charrette. Mais avant que les bœufs commençassent à tirer, l'hôtesse sortit du logis avec sa fille et Maritorne, pour prendre congé de don Quichotte, dont elles feignaient de pleurer amèrement la disgrâce.

Ne pleurez point, mes excellentes dames, leur dit notre héros; ces malheurs sont attachés à la profession que j'exerce, et sans eux je ne me croirais pas un véritable chevalier errant, car rien de semblable n'arrive aux chevaliers de peu de renom, qu'on laisse toujours dans l'obscurité où ils s'ensevelissent d'eux-mêmes. Ces malheurs, n'en doutez pas, sont le lot des plus renommés, de ceux enfin dont la vaillance et la vertu excitent la jalousie des chevaliers leurs confrères qui, désespérant de pouvoir égaler leur mérite, trament lâchement leur ruine; mais la vérité est d'elle-même si puissante, qu'en dépit de la magie inventée par Zoroastre, elle sortira victorieuse de tous ces périls, surmontera tous ces obstacles, et répandra dans le monde un éclat non moins vif que celui dont le soleil illumine les cieux. Pardonnez-moi, mes bonnes dames, si je vous ai causé quelque déplaisir: croyez bien que ce fut malgré moi, car volontairement et en connaissance de cause jamais je n'offenserai personne. Priez Dieu qu'il me tire de cette prison où me retient quelque malintentionné enchanteur: et si un jour je deviens libre, je veux rappeler à ma mémoire, où elles sont du reste profondément gravées, les courtoisies que j'ai reçues dans votre château, pour vous en témoigner ma gratitude par toutes sortes de bons offices.

Pendant que notre chevalier faisait ses adieux aux dames du château, le curé et le barbier prenaient congé de don Fernand et de ses compagnons, ainsi que du captif, de l'auditeur et des autres dames, principalement de Dorothée et de Luscinde. Tous s'embrassèrent en se promettant de se donner de leurs nouvelles. Don Fernand indiqua au curé une voie sûre pour l'informer de ce que deviendrait don Quichotte, affirmant qu'il ne saurait lui faire un plus grand plaisir; de son côté, il s'engagea à lui mander tout ce qu'il croyait pouvoir l'intéresser, tel que son mariage avec Dorothée, la solennité du baptême de Zoraïde, le succès des amours de don Luis et de la belle Claire. Les compliments terminés, on s'embrassa de nouveau, en se réitérant les offres de service.

Sur le point de se séparer, l'hôtelier s'approcha du curé et lui remit quelques papiers qu'il avait trouvés dans la même valise où était l'histoire du Curieux malavisé, désirant, disait-il, lui en faire présent, puisqu'il n'avait point de nouvelles du maître de cette valise. Le curé le remercia, et prenant le manuscrit, il lut au titre: Histoire de Rinconette et de Cortadillo[55]. Puisqu'elle est du même auteur, pensa-t-il, cette histoire ne doit pas être moins intéressante que celle du Curieux malavisé.

Paris, S. Raçon, et Cie, imp.

Furne, Jouvet et Cie, édit.

Il ne manqua pas de croire que c'étaient des fantômes et qu'il était enchanté (p. 254).

Là-dessus, le cortége se mit en route dans l'ordre suivant: d'abord, le char à bœufs, accompagné, comme je l'ai déjà dit, par deux archers marchant de chaque côté armés de leurs arquebuses; Sancho suivait, monté sur son âne et tirant Rossinante par la bride; puis enfin le curé et le barbier, sur leurs mules et le masque sur le visage pour n'être pas reconnus. Cette illustre troupe marchait d'un pas grave et majestueux, s'accommodant à la lenteur de l'attelage. Quant à don Quichotte, il était assis, appuyé contre les barreaux de sa cage, les mains attachées et les jambes étendues, immobile et silencieux comme une statue de pierre. On fit dans cet ordre environ deux lieues, jusqu'à ce qu'on fût arrivé dans un vallon où le conducteur demanda à faire paître ses bœufs; après en avoir parlé au curé, le barbier conseilla d'aller un peu plus loin, parce que derrière un coteau qu'ils voyaient devant eux se trouvait, disait-il, une vallée où il y avait beaucoup plus d'herbe, et de la meilleure.

Ils continuèrent donc leur chemin, mais le curé ayant tourné la tête, vit venir six ou sept hommes, montés sur de puissantes mules, qui les eurent bientôt rejoints, car ils allaient le train de gens pressés d'arriver à l'hôtellerie, encore éloignée d'une bonne lieue, pour y passer la grande chaleur du jour. Ils se saluèrent les uns les autres, et un des voyageurs, qui était chanoine de Tolède et paraissait chef de la troupe, voyant cette procession si bien ordonnée et un homme renfermé dans une cage, ne put s'empêcher de demander ce que cela signifiait et pourquoi on menait ainsi ce malheureux, pensant bien toutefois, à la vue des archers, que c'était quelque fameux brigand dont le châtiment appartenait à la Sainte-Hermandad.

L'archer à qui le chanoine avait adressé la parole répondit: Seigneur, c'est à ce gentilhomme à vous apprendre lui-même pourquoi on le conduit de la sorte, car nous n'en savons rien.

Don Quichotte avait tout entendu: Est-ce que par hasard, dit-il, Vos Grâces seraient instruites et versées dans ce qu'on appelle la chevalerie errante? En ce cas, je ne ferai pas de difficultés pour vous apprendre mes infortunes; sinon, il est inutile que je me fatigue à vous les raconter.

Frère, répondit le chanoine, je connais bien mieux les livres de chevalerie que les éléments de logique du docteur Villalpando[56]; ainsi vous pouvez en toute assurance me confier ce qu'il vous plaira.

Eh bien, seigneur chevalier, répliqua don Quichotte, apprenez que je suis retenu dans cette cage par la malice et la jalousie des enchanteurs, car la vertu est toujours plus vivement persécutée par les méchants qu'elle n'est soutenue par les gens de bien. Je suis chevalier errant, non de ceux que la renommée ne connaît point, ou dont elle dédaigne de s'occuper, mais de ces chevaliers dont, en dépit de l'envie, en dépit de tous les mages de la Perse, de tous les brahmanes de l'Inde et de tous les gymnosophistes de l'Éthiopie, elle prend soin de graver le nom et les exploits dans le temple de l'immortalité, pour servir, dans les siècles à venir, de modèle et d'exemple aux chevaliers errants qui voudront arriver jusqu'au faîte de la gloire des armes.

Le curé, qui s'était approché avec le barbier, ajouta: Le seigneur don Quichotte a raison; il est enchanté sur cette charrette, non par sa faute et pour ses péchés, mais par la surprise et l'injuste violence de ceux à qui sa valeur et sa vertu donnent de l'ombrage. Vous avez devant vous ce chevalier de la Triste-Figure dont vous aurez sans doute entendu parler et de qui les actions héroïques et les exploits inouïs seront à jamais gravés sur le marbre et le bronze, quelque effort que fassent l'envie pour en ternir l'éclat, et la malice pour les ensevelir dans l'oubli.

Lorsque le chanoine entendit celui qui était libre tenir même langage que le prisonnier, il fut sur le point de se signer de surprise, ainsi que ceux qui l'accompagnaient. En ce moment, Sancho Panza, qui s'était approché afin d'entendre la conversation, voulut tout raccommoder, et prit la parole:

Par ma foi, seigneurs, dit-il, qu'on me sache gré ou non de ce que je vais dire, peu m'importe, puisque ma conscience m'oblige à parler. La vérité est que monseigneur don Quichotte n'est pas plus enchanté que ma défunte mère: il jouit de son bon sens, il boit, il mange, et il fait ses nécessités comme les autres hommes, enfin tout comme avant d'être mis dans cette cage. Cela étant, pourquoi donc veut-on me faire accroire qu'il est enchanté? comme si je ne savais pas que les enchantés ne mangent, ni ne dorment, ni ne parlent; tandis que si une fois mon maître s'y met, je gage qu'il va jaser plus que trente procureurs. Puis, regardant le curé, il ajouta: Est-ce que Votre Grâce s'imagine que je ne devine pas où tendent tous ces enchantements? Vous avez beau cacher votre visage, seigneur licencié, je vous connais comme je connais mon âne. Au diable soit la rencontre! si Votre Révérence ne s'était mise à la traverse, mon maître serait déjà marié avec l'infante de Micomicon, et moi j'allais obtenir un comté ou une seigneurie, ce qui est la moindre récompense que je puisse espérer de la générosité de monseigneur de la Triste-Figure, et de la fidélité de mes services. Je vois à présent combien est vrai ce qu'on dit dans mon pays: «La roue de la fortune va plus vite que celle d'un moulin, et ceux qui étaient hier sur le pinacle sont aujourd'hui dans la poussière.» J'en suis fâché seulement pour ma femme et mes enfants, qui me verront revenir comme un simple palefrenier, au lieu de me voir arriver gouverneur ou vice-roi de quelque île. En attendant, seigneur licencié, prenez garde que Dieu ne vous demande compte, dans ce monde ou dans l'autre, du tour que l'on joue à mon maître, et de tout le bien qu'on l'empêche de faire en lui ôtant les moyens de secourir les affligés, les veuves et les orphelins, et de châtier les brigands.

Allons! nous y voilà, repartit le barbier: comment Sancho, vous êtes aussi de la confrérie de votre maître? Vive Dieu! il me prend envie de vous enchanter, et de vous mettre en cage avec lui comme membre de la même chevalerie. A la malheure, vous vous êtes laissé engrosser de ses promesses, et fourrer dans la cervelle cette île que vous convoitez si fort.

Je ne suis gros de personne, repartit Sancho, et je ne suis point homme à me laisser engrosser, fût-ce par un prince. Quoique pauvre, je suis un vieux chrétien, et je ne dois rien à personne; si je convoite des îles, les autres convoitent bien autre chose, et chacun est fils de ses œuvres. Après tout, puisque, étant homme, je pourrais devenir pape, pourquoi pas gouverneur d'îles, si mon maître en peut conquérir tant qu'il ne sache qu'en faire? Prenez garde à ce que vous dites, seigneur barbier: ce n'est pas tout que de faire des barbes, il faut savoir faire la différence de Pierre à Pierre. Je dis cela parce que nous nous connaissons, et que ce n'est pas à moi qu'il faut donner de faux dés. Quant à l'enchantement de mon maître, Dieu sait ce qui en est. Mais restons-en là, aller plus loin nous ferait trouver pire.

Le barbier ne voulut pas répliquer, de crainte que Sancho, en parlant davantage, ne découvrît ce que lui et le curé avaient tant d'envie de cacher. Pour conjurer ce danger le curé avait pris les devants avec le chanoine et ses gens, à qui il dévoilait le mystère de cet homme encagé; il les informa de la condition du chevalier, de sa vie et de ses mœurs, racontant succinctement le commencement et la cause de ses rêveries extravagantes, et la suite de ses aventures, jusqu'à celle de la cage, enfin le dessein qu'ils avaient de le ramener chez lui, pour essayer si sa folie était susceptible de guérison.

Le chanoine et ses gens écoutaient tout surpris l'histoire de don Quichotte; quand le curé l'eut achevée: Seigneur, lui dit le chanoine, les livres de chevalerie sont, suivant moi, non-seulement inutiles, mais encore très-préjudiciables à un État; et quoique j'aie commencé la lecture de presque tous ceux qui sont imprimés, je n'ai jamais pu me résoudre à en achever un seul, car tous se ressemblent, et il n'y a pas plus à apprendre dans l'un que dans l'autre. Ces sortes de compositions rentrent beaucoup dans le genre des anciennes fables milésiennes, contes bouffons, extravagants, lesquels avaient pour unique objet d'amuser et non d'instruire, au rebours des apologues, dont le but est de divertir et d'enseigner tout ensemble. Si réjouir l'esprit est le but qu'on s'est proposé dans les livres de chevalerie, il faut convenir qu'ils sont loin d'y atteindre, car ils ne sont remplis que d'événements invraisemblables, comme si leurs auteurs ignoraient que le mérite d'une composition résultant toujours de la beauté de l'ensemble et de l'harmonie des parties, la difformité et le désordre ne sauraient jamais plaire.

En effet, quelle proportion de l'ensemble avec les parties et des parties avec l'ensemble peut-on trouver dans une composition où un damoiseau de quinze ans pourfend d'un seul revers un géant d'une taille énorme, comme s'il s'agissait d'un peu de fumée? Comment croire qu'un chevalier triomphe seul, par la force de son bras, d'un million d'ennemis, et sans qu'il lui en coûte une goutte de sang? Que dire de la facilité avec laquelle une reine, ou l'héritière de quelque grand empire, confie ses intérêts au premier chevalier errant qu'elle rencontre? Quel est l'esprit assez stupide et d'assez mauvais goût pour se complaire à entendre raconter qu'une grande tour remplie de chevaliers vogue légèrement sur la mer comme le vaisseau le plus léger pourrait le faire par un bon vent; que le soir cette tour arrive en Lombardie, et le lendemain, à la pointe du jour, sur les terres du Prêtre-Jean des Indes, ou en d'autres royaumes que jamais Ptolémée ou Marco Polo n'ont décrits?

On dit que les auteurs de ces ouvrages, les donnant comme de pure invention, dédaignent la vraisemblance; parbleu! voilà une étrange raison. Pour que la fiction puisse plaire, ne doit-elle pas approcher un peu de la vérité, et n'est-ce pas une règle du bon sens que, pour être divertissantes, les aventures ne doivent pas sembler impossibles? il conviendrait, selon moi, que les ouvrages d'imagination fussent composés de manière à ne pas choquer le sens commun, et qu'après avoir tenu l'esprit en suspens, ils en vinssent à l'émouvoir, à le ravir, et à lui causer autant de plaisir que d'admiration; ce qui est toute la perfection d'un livre. Eh bien, quel livre de chevalerie a-t-on jamais vu dont tous les membres formassent un corps entier, c'est-à-dire dont le milieu répondît au commencement, et la fin au commencement et au milieu? Loin de là, les auteurs les composent de tant de membres dépareillés, qu'on dirait qu'ils se sont plutôt proposés de peindre un monstre ou une chimère qu'une figure avec ses proportions naturelles. Outre cela, leur style est rude et grossier, les prouesses qu'ils racontent sont incroyables, leurs aventures d'amour blessent la pudeur; ils sont prolixes dans la description des batailles, ignorants en géographie, et extravagants dans les voyages; finalement dépourvus de tact, d'art, d'invention, et dignes d'être chassés de tous les États comme gens inutiles et dangereux.

Le curé avait attentivement écouté le chanoine, et le trouvait homme de sens. Il dit qu'il partageait son opinion, et que, par une aversion particulière qu'il avait toujours eue pour les livres de chevalerie, il avait fait brûler le plus grand nombre de ceux que possédait don Quichotte. Il raconta de quelle façon il avait instruit leur procès, ceux qu'il avait condamnés au feu, ceux auxquels il avait fait grâce, enfin ce qu'avait pensé le chevalier de la perte de sa bibliothèque. Ce récit divertit beaucoup le chanoine et ceux qui l'accompagnaient.

Néanmoins, seigneur, reprit le chanoine, quelque mal que je pense de ces livres, ils ont, selon moi, un bon côté, et ce côté le voici: c'est l'occasion qu'ils offrent à l'intelligence de s'exercer et de se déployer à l'aise; en effet, la plume peut y courir librement, soit pour décrire des tempêtes, des naufrages, des rencontres, des batailles, soit pour peindre un grand capitaine avec toutes les qualités qui doivent le distinguer, telles que la vigilance à prévenir l'ennemi, l'éloquence à persuader les soldats, la prudence dans le conseil. Tantôt l'auteur peindra une lamentable histoire, tantôt quelque joyeux événement; là, il représentera une femme belle et vertueuse; ici, un cavalier vaillant et libéral: d'un côté, un barbare insolent et téméraire; de l'autre, un prince sage et modéré, sans cesse occupé du bien de ses sujets, et toujours prêt à récompenser le zèle et la fidélité de ses serviteurs. Il prêtera successivement à ses héros l'adresse et l'éloquence d'Ulysse, la piété d'Énée, la vaillance d'Achille, la prudence de César, la clémence d'Auguste, la bonne foi de Trajan, la sagesse de Caton, enfin toutes les grandes qualités qui peuvent rendre un homme illustre. Si avec cela, l'ouvrage est écrit d'un style pur, facile et agréable; si, au mérite de l'invention, l'auteur joint l'art de conserver la vraisemblance dans les événements, il aura tissu sa toile de fils précieux et variés, et composé un tableau qui ne manquera pas de plaire et d'instruire, ce qui est la fin qu'on doit se proposer en prenant la plume.