Si mon bonheur passé pouvait encor renaître,
Sans me faire espérer un douteux avenir,
Ou que dès aujourd'hui l'avenir pût paraître,
Et que je susse enfin si mon mal doit finir....[88]

Et voici la glose que j'ai faite:

Tout change, hélas! et rien ici-bas n'est durable;
Dans les plus grands plaisirs il n'est rien d'arrêté;
Le sort à mes désirs autrefois favorable
Par un nouveau caprice enfin m'a tout ôté.
Fortune, en ma faveur, poursuis ton inconstance;
Je n'ai que trop souffert, fais cesser ma souffrance,
Et laisse-toi fléchir à l'ardeur de mes vœux;
Je ne désire rien qu'un bien dont je fus maître;
Et malgré tant de maux je serais trop heureux
Si mon bonheur passé pouvait encor renaître.
Je ne demande point la pompe et l'ornement,
Ce superbe appareil, où la richesse éclate;
La gloire qui des rois fait tout l'empressement
N'est point ce qui me touche, et n'a rien qui me flatte;
Sans orgueil, sans envie, et sans ambition,
Mon cœur avait borné toute sa passion
A goûter mon bonheur dans une paix tranquille;
Mais que m'en reste-t-il, qu'un triste souvenir?
Rends-moi ce bien, Fortune, à qui tout est facile,
Et sans me faire attendre un douteux avenir.
Mais il faut que mes maux me rendent bien sensible,
Pour nourrir si longtemps des désirs superflus;
Je souhaite, et je tente une chose impossible;
Hélas! le temps passé ne se rappelle plus.
Le temps, qui fuit sans cesse, incessamment s'efface;
Il ne laisse après lui qu'une invisible trace;
C'est en vain qu'on le cherche, en vain qu'on le poursuit;
Cessons donc d'espérer ce qui ne saurait être,
Ou qu'on pût retenir le passé qui nous fuit,
Ou que dès aujourd'hui l'avenir pût paraître.
Que le sort m'a réduit dans un état fâcheux!
A toute heure agité d'espérance et de crainte;
Et si quelque moment j'espère un bien douteux,
La crainte au même instant me donne quelque atteinte.
Ah! terminons enfin le cours de mes ennuis,
Mourons, c'est un bien sûr en l'état où je suis
Mourons; mais perdre tout, renonçant à la vie,
Le dur remède, hélas! ne saurais-je obtenir,
Perdant l'espoir du bien, d'en perdre aussi l'envie,
Ou que je susse enfin si mon mal doit finir?

A peine Lorenzo eut achevé de lire, que don Quichotte se levant vivement, et lui saisissant les deux mains; Vive Dieu! s'écria-t-il avec transport, vous êtes bien le meilleur poëte que j'aie rencontré de ma vie: et certes, vous auriez bien mérité d'être couronné de lauriers par les académies d'Athènes, si elles existaient encore, comme vous méritez de l'être aujourd'hui par celles de Paris, de Bologne et de Salamanque. Qu'Apollon perce de ses flèches les juges assez ignorants pour vous refuser le premier prix, et que jamais les Muses ne franchissent le seuil de leurs demeures. Récitez-moi, je vous supplie, Seigneur, quelques vers de grande mesure, car je désire connaître à fond votre admirable génie.

Est-il besoin de dire que Lorenzo fut enchanté de s'entendre louer par don Quichotte, bien qu'il le tînt pour fou! O puissance de la flatterie! que tu es grande, et combien loin s'étendent les lois de ton séduisant empire! Notre jeune étudiant confirma cette vérité, en s'empressant de réciter à don Quichotte un sonnet sur la mort de Pyrame et Thisbé, qui lui valut encore de la part de notre héros les plus hyperboliques compliments.

Enfin, après quatre jours passés dans la maison de don Diego, don Quichotte lui demanda la permission de prendre congé: Je suis très-reconnaissant de votre bon accueil, lui dit-il; mais il sied mal aux chevaliers errants de s'oublier au sein de l'oisiveté; je dois poursuivre le devoir de ma profession, et chercher les aventures dont je sais que le pays abonde, en attendant l'époque des joutes de Saragosse, qui sont le principal but de mon voyage. Mon intention est de commencer par la caverne de Montésinos, dont on raconte tant de merveilles, et de rechercher la source de ces lacs, au nombre de sept, vulgairement appelés les lagunes de Ruidera.

Don Diego et son fils louèrent sa noble résolution, et se mirent à son service pour tout ce qui était en leur pouvoir et dont il pourrait avoir besoin.

Enfin arriva le jour du départ, aussi beau pour don Quichotte que triste pour Sancho, qui, du sein de l'abondance où il nageait, se voyait forcé de retourner aux aventures et d'en revenir aux maigres provisions de son bissac. En attendant, il le remplit tout comble de ce qui lui parut nécessaire.

En prenant congé de ses hôtes, don Quichotte s'adressa à Lorenzo: Seigneur, je ne sais si j'ai dit à Votre Grâce, mais en tous cas je le lui répète, que si elle veut arriver sûrement au temple de Mémoire, il lui faut quitter le sentier déjà fort étroit de la poésie pour prendre le sentier plus étroit encore de la chevalerie errante; cela suffit pour devenir empereur en un tour de main.

Par ces propos, don Quichotte acheva de vider le procès de sa folie, et surtout quand il ajouta: Dieu sait si j'aurais eu du plaisir à emmener avec moi le seigneur Lorenzo, pour lui enseigner les vertus inhérentes à la profession que j'exerce, et lui montrer de quelle manière on épargne les humbles et on abat les superbes. Mais comme il est trop jeune pour cela, et qu'il a d'ailleurs d'autres occupations, je me bornerai à lui donner un conseil: c'est que pour devenir un poëte célèbre, il fera bien de se guider plutôt sur l'opinion d'autrui que sur la sienne propre; car s'il n'y a pas d'enfants disgracieux aux yeux de leur père et mère, pour les enfants de notre intelligence, c'est bien une autre affaire.

Don Diego et son fils ne cessaient de s'étonner des propos tantôt sensés, tantôt extravagants de notre chevalier, et surtout de son incurable manie de se lancer incessamment à la recherche des aventures. On réitéra de part et d'autre les politesses et les offres de service, après quoi, avec la gracieuse permission de la dame du château, don Quichotte et Sancho s'éloignèrent, l'un sur Rossinante et l'autre sur son grison.


A peine Lorenzo eut achevé de lire que don Quichotte se levant vivement (p. 371).

CHAPITRE XIX
DE L'AVENTURE DU BERGER AMOUREUX, ET DE PLUSIEURS AUTRES CHOSES

Don Quichotte n'était qu'à peu de distance du village de don Diego, quand il fut rejoint par quatre hommes, dont deux étaient des laboureurs et les deux autres paraissaient des étudiants, tous montés sur des ânes. L'un des étudiants portait en guise de porte-manteau un petit paquet composé de quelques hardes et de deux paires de bas en bure noire; tout le bagage de son compagnon consistait en deux fleurets mouchetés; quant aux laboureurs, leurs bêtes étaient chargées de différentes provisions qu'ils venaient sans doute d'acheter à quelque ville voisine.

Étudiants et laboureurs éprouvèrent la même surprise que causait don Quichotte à quiconque le voyait pour la première fois, et tous ils mouraient d'envie de savoir quel était cet homme dont le pareil ne s'était jamais présenté à leurs yeux. Notre héros les salua, et lorsqu'il eut appris qu'ils suivaient la même direction, il leur témoigna le désir de faire route ensemble, en les priant de ralentir le pas, parce que leurs bêtes marchaient plus vite que son cheval. Par courtoisie, il leur dit sa qualité et sa profession; à savoir, qu'il était chevalier errant, et qu'il allait cherchant les aventures par toute la terre, il ajouta qu'il s'appelait don Quichotte de la Manche, surnommé le chevalier des Lions. Pour les laboureurs, c'était parler grec, mais il n'en fut pas de même des étudiants, qui comprirent aussitôt que cet inconnu avait des chambres vides dans la cervelle. Néanmoins ils le regardaient avec un étonnement mêlé de respect, et l'un d'eux lui dit: Seigneur chevalier, si, comme tous ceux qui cherchent les aventures, Votre Grâce n'a point de chemin arrêté, venez avec nous, et vous verrez assurément une des noces les plus belles et les plus magnifiques dont on ait eu, depuis longtemps, le spectacle dans toute la Manche.

De la façon dont vous parlez, il faut que ce soient les noces de quelque prince, répondit don Quichotte.

Point du tout, répliqua l'étudiant, ce sont les noces d'un laboureur, mais le plus riche du pays, et d'une paysanne, la plus belle fille qui se puisse voir. Ces noces doivent se faire dans un pré, voisin du village de la fiancée. Elle s'appelle Quitterie la belle; le fiancé se nomme Gamache le riche; c'est un garçon d'environ vingt-deux ans; la fiancée en compte à peine dix-huit; en un mot, ils sont faits l'un pour l'autre, quoique certains disent que la race de Quitterie est plus ancienne que celle de Gamache; mais il ne faut pas s'arrêter à cela, et dans la richesse il y a de quoi boucher bien des trous. Ce Gamache, qui est libéral, ne veut rien épargner pour rendre la fête célèbre; il a fait couvrir le pré avec des branches d'arbres, afin que le soleil ne puisse y pénétrer: là auront lieu toutes sortes de divertissements, jeu de paume, jeu de barre, luttes, danse avec les castagnettes et le tambour de basque, car son village est rempli de gens qui savent le faire résonner, sans compter la Zapateta[89], qu'on y exécute dans la perfection. Mais de toutes ces belles choses et de bien d'autres encore que je passe sous silence, aucune, j'imagine, ne vaudra le spectacle que nous donnera le désespéré Basile.

Et quel est ce Basile? demanda don Quichotte.

Basile, répondit l'étudiant, est un berger du même village que Quitterie, et dont la maison touche presque à la sienne: tous deux ils se sont aimés dès l'enfance. Lorsqu'ils commencèrent à devenir grands, le père de Quitterie, qui ne trouvait pas Basile assez riche pour sa fille, commença par lui refuser l'entrée de sa maison: et pour lui ôter toute espérance, il résolut de la marier avec Gamache. Ce Gamache a beaucoup plus de bien que Basile; mais, à vrai dire, il ne l'égale pas dans le reste, car Basile est le garçon le mieux fait et le plus adroit, toujours le premier à la course et à la lutte; personne ne lance mieux une barre, et n'est si adroit à la paume; il pince de la guitare au point de la faire parler; il chante comme une alouette, saute comme un daim; mais surtout il manie l'épée comme un maître d'escrime.

Pour ce seul talent, dit don Quichotte, ce garçon méritait d'épouser, non-seulement la belle Quitterie, mais la reine Genièvre elle-même, si elle vivait encore, en dépit de Lancelot et de tous ceux qui voudraient s'y opposer.

Allez donc dire cela à ma femme, interrompit Sancho, qui n'avait fait jusque-là qu'écouter et se taire; elle qui veut qu'on ne se marie qu'avec son égal, chaque brebis avec sa pareille. Ce que je demande, moi, c'est que ce brave Basile, car je commence à l'aimer, se marie avec cette dame Quitterie; maudits soient dans ce monde et dans l'autre ceux qui empêchent les gens de se marier à leur goût!

Si tous ceux qui s'aiment pouvaient se marier ainsi, repartit don Quichotte, que deviendraient le pouvoir et l'autorité des pères? Il serait beau vraiment que les enfants eussent la liberté de choisir suivant leur caprice! Si le choix d'un mari était laissé à la volonté des filles, telle épouserait le valet de son père, ou le premier venu qu'elle trouverait à sa fantaisie, quand même ce serait un débauché et un spadassin; car l'amour est aveugle, et, quand il nous possède, on n'a plus assez de raison pour faire un bon choix. Ainsi tu vois, mon pauvre Sancho, qu'il n'y a point de circonstance dans la vie où l'on ait plus grand besoin de jugement que lorsqu'il s'agit de contracter mariage: une femme légitime n'est pas une marchandise dont on puisse se défaire à sa volonté; c'est une compagne inséparable qu'on s'associe au lit, à la table, en tout et partout; c'est un lien qu'on ne peut rompre, à moins qu'il ne soit tranché par le ciseau des Parques. Je pourrais en dire beaucoup plus sur ce sujet, mais j'ai hâte de savoir si le seigneur licencié n'a point autre chose à nous apprendre touchant ce Basile.

Il ne me reste qu'une chose à dire, répondit l'étudiant, c'est que du jour où Basile a su que la belle Quitterie épousait Gamache le riche, on ne l'a plus vu rire, on ne lui a plus entendu tenir un propos sensé. Il marche triste, la tête basse, se parlant à lui-même; il mange peu et ne dort pas davantage; s'il mange, ce sont des fruits, et s'il dort, c'est comme une brute, sur la terre nue. De temps en temps on le voit lever les yeux au ciel, puis tout à coup les attacher fixement sur le sol, comme s'il était en extase, et de telle sorte qu'il semble métamorphosé en statue; enfin, le pauvre garçon est dans un tel état, que ceux qui le connaissent ne doutent pas qu'à peine Quitterie aura prononcé le oui fatal, il ne rende le dernier soupir.

Dieu y mettra ordre, reprit Sancho: quand il envoie le mal, il envoie le remède; personne ne sait ce qui doit arriver! d'ici à demain il y a bien des heures, et dans un instant la maison peut tomber. Combien de fois ai-je vu pleuvoir et faire soleil tout ensemble! tel se couche bien portant, qui s'éveille roide mort le lendemain; quelqu'un pourrait-il se vanter d'avoir attaché un clou à la roue de fortune? sans compter qu'entre le oui et le non d'une femme, je ne voudrais pas mettre la pointe d'une aiguille, elle n'y tiendrait pas. Faites seulement que Quitterie ait de la bonne volonté pour Basile, et je prédis qu'il lui reste encore de fameuses chances; car, à ce que j'ai entendu dire, l'amour regarde avec des yeux qui font passer le cuivre pour de l'or et des noyaux pour des perles.

Où t'arrêteras-tu, maudit Sancho? interrompit don Quichotte; quand une fois tu commences à enfiler des proverbes, personne ne peut te suivre, si ce n'est le diable en personne, et puisse-t-il t'emporter! Dis-moi, animal, sais-tu ce que c'est que la roue de fortune, pour te mêler d'en dire ton sentiment?

Si l'on ne m'entend pas, répondit Sancho, il n'est pas étonnant que mes sentences passent pour des sottises; mais qu'importe! je m'entends moi-même, et je suis sûr de n'avoir pas dit trop de bêtises; mais Votre Grâce prend toujours plaisir à pontrôler mes paroles.

Dis donc contrôler, prévaricateur du beau langage, reprit don Quichotte, ou que Dieu te rende muet pour le reste de tes jours.

Que Votre Grâce ne se fâche point contre moi, répondit Sancho; vous savez bien que je n'ai pas été élevé à la cour, et que je n'ai pas étudié à Salamanque, pour savoir si je manque quand je parle. Vive Dieu! le paysan de Sayago ne peut pas parler comme le citadin de Tolède: sans compter qu'il y a beaucoup de gens à Tolède qui parlent comme il plaît à Dieu.

C'est vrai, reprit un des étudiants; ceux qui sont élevés dans les tanneries ou dans les boutiques du Zocodover ne parlent pas aussi bien que ceux qui passent tout le jour à se promener dans le cloître de la cathédrale: cependant ils sont tous de Tolède. L'élégance du langage ne se trouve guère que parmi les courtisans, et encore parmi les plus délicats. Quant à moi, seigneurs, j'ai, pour mes péchés, étudié quelque temps à Salamanque, et je me pique de m'exprimer en termes choisis.

Si vous ne vous piquiez pas de jouer encore mieux de ces fleurets que de la langue, dit l'autre étudiant, vous auriez tenu la tête du concours, au lieu d'en avoir la queue.

Bachelier, répliqua le licencié, vous vous trompez grandement quand vous croyez que savoir manier l'épée soit chose inutile.

Pour moi ce n'est pas une opinion, repartit Corchuelo (c'était le nom du bachelier), c'est une vérité démontrée; au reste, s'il vous plaît d'en faire l'expérience, l'occasion est belle: vous avez là deux épées, et je possède en force et en courage plus qu'il n'en faut pour vous prouver que j'ai raison. Descendez seulement de votre monture, mettez en usage toutes les ruses de la salle, et si, avec la seule adresse que m'a donnée la nature, je ne vous fais voir des étoiles en plein midi, je veux recevoir des étrivières: tel que je suis, voyez-vous, je défie qui que ce soit de me faire reculer d'un pas, et il n'est personne à qui je ne puisse faire perdre terre.

Pour ce qui est de ne point reculer, je le crois, répondit le licencié; mais il pourrait se faire que là où vous auriez cloué le pied on creusât votre sépulture: je veux dire que, faute d'avoir appris le métier, il pourrait vous en coûter la vie.

C'est ce que nous allons voir, repartit Corchuelo; et, sautant à bas de son âne, il saisit avec furie un des fleurets que portait le licencié.

Ah! vraiment, cela ne peut se passer ainsi, dit don Quichotte; il faut procéder avec méthode, et je veux être le juge d'une question tant de fois débattue et qui n'est point encore décidée.

Aussitôt il descendit de cheval, et prenant sa lance, il se campa au milieu du chemin, pendant que le licencié, d'un air dégagé et en mesurant ses pas, s'avançait contre Corchuelo, qui courait sur lui plein de fureur, et, comme on dit, jetant le feu par les yeux. Les deux paysans et Sancho s'écartèrent un peu, sans descendre de leurs ânes, et furent ainsi spectateurs du combat qui commença à l'instant. Les bottes d'estoc et de taille que portait Corchuelo ne pouvaient se compter; il attaquait en lion, et un coup n'attendait pas l'autre; mais le licencié, sans s'émouvoir, parait toutes ses attaques, et lui faisait souvent baiser la pointe de son fleuret comme si c'eût été une relique, quoique avec moins de dévotion. Bref, le licencié lui coupa l'un après l'autre tous les boutons de sa soutanelle, et la mit en lambeaux, sans jamais être touché; il lui abattit deux fois son chapeau, et le fatigua de telle sorte, que, de dépit et de rage, Corchuelo jeta son fleuret, qui alla tomber à plus de cinquante pas, comme en témoigna par écrit un des laboureurs, greffier de son état, qui était allé le ramasser; ce qui fit voir par preuve authentique, comment la force est vaincue par l'adresse.

Corchuelo s'était assis tout essoufflé: Par ma foi, seigneur bachelier, lui dit Sancho, si vous m'en croyez, dorénavant vous ne défierez personne à l'escrime, mais plutôt à jeter la barre, ou à lutter, car vous avez la force nécessaire pour cela. Quant à ces bretteurs, croyez-moi, il ne faut pas s'y frotter: je me suis laissé dire qu'ils mettraient la pointe de leur épée dans le trou d'une aiguille.

J'en conviens, reprit Corchuelo, et ne regrette pas l'expérience qui m'a fait revenir de mon erreur.

En même temps il embrassa le licencié, et ils restèrent meilleurs amis que jamais.

Les voyageurs se remirent en marche, hâtant leurs montures pour arriver de bonne heure au village de Quitterie, d'où ils étaient tous. Chemin faisant, le licencié leur expliqua l'excellence de l'escrime, et il en prouva les avantages par tant de figures et de démonstrations mathématiques, que chacun resta persuadé de l'utilité de cet art; Corchuelo encore plus que les autres.

Paris, S. Raçon, et Cie, imp.

Furne, Jouvet et Cie, édit.

Le licencié, sans s'émouvoir, parait toutes ses attaques (p. 376).

La nuit venue, et comme ils étaient sur le point d'arriver, ils crurent voir en avant du village un ciel resplendissant d'innombrables étoiles; bientôt après ils entendirent un bruit confus, mais agréable, de divers instruments, flûtes, hautbois, fifres et tambours de basque. En approchant ils virent qu'on avait suspendu aux arbres une infinité de lampions, dont l'effet était d'autant plus agréable qu'il ne faisait pas le moindre vent. Les joueurs d'instruments qu'on rencontrait de tous côtés par bandes, les uns dansant, les autres jouant de leurs cornemuses ou de leurs flageolets, réjouissaient toute l'assemblée. Enfin, ce pré semblait le séjour de la joie et des plaisirs: en divers endroits il y avait des gens occupés à dresser des échafauds pour placer beaucoup de monde durant la fête qui devait avoir lieu le lendemain, jour fixé pour la solennité des noces du riche Gamache, et, suivant les apparences, pour les funérailles du pauvre Basile.

Don Quichotte ne voulut pas pénétrer dans le village, quelques instances que lui fissent ses compagnons de route, alléguant l'antique coutume des chevaliers errants, qui aimaient mieux dormir à la belle étoile que sous les lambris dorés. Il se détourna donc un peu du chemin, quoi que pût dire son écuyer, qui regrettait de tout son cœur la maison du seigneur don Diego.


CHAPITRE XX
DES NOCES DE GAMACHE, ET DE CE QU'Y FIT BASILE

A peine les rayons du brûlant Phébus achevaient de sécher les perles liquides des cheveux de la pâle Aurore, que don Quichotte, secouant ses membres engourdis, se leva et appela son écuyer qui dormait encore; mais en l'entendant ronfler de toutes ses forces, il s'arrêta pour lui adresser ces paroles:

O toi, bienheureux entre tous les mortels, puisque, sans exciter ni ressentir l'envie, tu dors dans le repos de ton esprit, aussi libre des persécutions des enchanteurs que peu troublé des enchantements; dors, te dirai-je mille fois, dors, toi qui ne connus jamais les cuisants soucis d'une flamme jalouse, les pénibles insomnies du débiteur qui ne peut s'acquitter, ni la sollicitude quotidienne de fournir à ta subsistance et à celle de ta pauvre famille; dors, toi dont le repos n'est pas troublé par l'ambition, et dont la vaine pompe du monde n'excite pas les désirs, lesquels se bornent au soin de ton âne, celui de ta personne étant remis à ma charge, compensation légitime qu'imposent au seigneur la nature et la coutume. Le valet dort, pendant que veille le seigneur, songeant au moyen de le nourrir et de lui assurer un juste salaire: un ciel de bronze a beau refuser à la terre la rosée dont elle a besoin, ce soin ne regarde pas le serviteur, il revient tout entier au maître, qui doit, dans la stérilité, nourrir celui qui l'a servi dans l'abondance.

A tout cela Sancho ne répondait mot, car il dormait, et certes il ne se serait pas réveillé de longtemps si don Quichotte ne l'eût poussé deux ou trois fois avec le bois de sa lance. Enfin il ouvrit les yeux, et encore à moitié endormi, il promena ses regards à droite et à gauche. Du côté de cette ramée, dit-il, vient, si je ne me trompe, une odeur de jambon rôti qui vaut bien celle du thym et du serpolet. Sur mon âme, des noces qui s'annoncent par de tels parfums promettent d'être abondantes et libérales.

Paix! glouton, dit don Quichotte; lève-toi, et allons voir ces noces qui te préoccupent si fort, pour savoir ce que fera le pauvre Basile.

Par ma foi! qu'il fasse ce qu'il voudra, répondit Sancho. Puisqu'il est pauvre, pourquoi veut-il épouser Quitterie? Quand on n'a pas le sou vaillant, pourquoi vouloir se marier dans les nuages? En vérité, seigneur, le pauvre, selon moi, devrait se contenter de ce qu'il trouve, sans chercher des perles dans les vignes. Je gagerais bien ma tête que Gamache pourrait enterrer Basile sous ses réaux; cela étant, pourquoi Quitterie irait-elle renoncer aux parures et aux joyaux que Gamache lui a donnés, et lui donnera encore, pour un tireur de barre ou de fleuret comme Basile. Ce n'est pas sur un coup de barre ou un coup d'épée qu'on trouve à la taverne un verre de vin. Foin des talents qui ne rapportent rien; quand ils se rencontrent avec les écus, oh! c'est différent. Sur un bon fondement on peut bâtir une bonne maison; et en fait de fondement, il n'y a rien de tel que l'argent.

Au nom de Dieu! Sancho, dit don Quichotte; mets fin à ta harangue! quand une fois tu as commencé à parler, je crois, si l'on ne t'arrêtait, que tu ne songerais plus à manger ni à dormir.

Si Votre Grâce avait bonne mémoire, répliqua Sancho, elle se souviendrait qu'avant notre dernière sortie, nous sommes convenus qu'il me serait permis de parler tant que je voudrais, pourvu que ce ne soit pas contre le prochain ou contre votre autorité. Jusqu'à présent, vous n'avez rien à me reprocher.

Je ne m'en souviens pas, répondit don Quichotte, et quand cela serait vrai, je veux que tu te taises et que tu me suives. J'entends déjà le son des instruments qui retentissent de toutes parts; sans doute que le mariage aura lieu de bon matin, pour éviter la chaleur du jour.

Sancho obéit et sella promptement Rossinante, puis, ayant mis le bât sur le grison, le maître et l'écuyer montèrent sur leurs bêtes et se dirigèrent au petit pas du côté de la ramée.

La première chose qui s'offrit aux regards de Sancho, ce fut un bœuf entier, auquel un ormeau servait de broche. Une montagne de gros bois composait le foyer où l'on allait le faire rôtir; alentour bouillaient six grandes marmites, ou plutôt six cuves capables d'engloutir plusieurs moutons tout entiers; une multitude de chapons, d'oisons et de poules, étaient déjà préparés pour être ensevelis dans les marmites, et toutes sortes d'oiseaux, de gibier de basse-cour et autres pendaient en foule à des arbres où on les avait mis la veille pour les mortifier. Sancho compta plus de soixante outres pleines de vin, qui contenaient chacune pour le moins cinquante pintes. On voyait là des monceaux de pain blanc, comme on voit les tas de moëllons près des carrières; les fromages empilés ressemblaient à un mur de briques. Tout auprès, deux chaudières pleines d'huile et plus grandes que celles des teinturiers, servaient à faire des beignets et la pâtisserie, pendant qu'on prenait le sucre à pleines mains dans une caisse qui en était remplie. Il y avait plus de cinquante cuisiniers ou cuisinières, tous la joie peinte sur le visage, et travaillant avec diligence. Dans le large ventre du bœuf on avait cousu une douzaine de cochons de lait pour l'attendrir et lui donner du goût. Quant aux épiceries de toutes sortes, elles n'étaient point là en cornets de papier, mais par quintaux et à plein coffre. Finalement, les préparatifs de la noce, quoique rustiques, étaient très-abondants, et il y avait de quoi nourrir une armée entière.

Sancho regardait chaque chose avec de grands yeux; il prenait tout en amitié, et était enchanté de ce spectacle. Les marmites le tentèrent les premières, et il eût de bon cœur pris le soin de les écumer. Plus loin, il se sentit attendri par la vue des outres de vin; puis les gâteaux et l'odeur des beignets le captivèrent tout à fait; enfin, n'y pouvant plus tenir, il aborda un des cuisiniers et avec la politesse d'un estomac affamé, il le pria de permettre qu'il trempât une croûte de pain dans une de ces marmites.

Frère, répondit le cuisinier, ce jour-ci n'est pas un jour de jeûne, grâce à la libéralité du riche Gamache; mettez pied à terre, et cherchez s'il n'y a point là quelque cuiller à pot pour écumer une ou deux poules, et grand bien vous fasse! personne ne s'avisera de vous le reprocher.

Je ne vois point de cuiller, dit Sancho en soupirant.

Parbleu! répondit le cuisinier, vous voilà embarrassé pour bien peu de chose; et prenant une casserole, il la plongea dans une marmite d'où il tira d'un seul coup trois poules et deux oies: Tenez, ami, dit-il à Sancho, déjeunez de cette écume en attendant l'heure du dîner.

Grand merci, mais je ne sais où mettre cela, dit Sancho.

Emportez la casserole et ce qu'elle contient, repartit le cuisinier; Gamache est trop riche et trop heureux aujourd'hui pour y regarder de si près.

Pendant que Sancho mettait ainsi le temps à profit, don Quichotte regardait entrer douze jeunes garçons en habits de fête, et montés sur de belles juments couvertes de riches harnais avec quantité de grelots autour du poitrail. Ils s'élancèrent dans le pré, maniant leurs montures avec beaucoup d'adresse, et criant tous ensemble. Vive Quitterie et Gamache, lui aussi riche qu'elle est belle, et elle la plus belle du monde! On voit bien, dit don Quichotte en lui-même, que ces gens-là ne connaissent pas ma Dulcinée, car s'ils l'avaient vue, ils seraient un peu plus sobres de louanges pour leur Quitterie. Un moment après, on vit déboucher sur plusieurs points de la ramée une troupe de danseurs que précédaient vingt-quatre jeunes bergers de bonne mine, vêtus de toile blanche et fine, ayant sur la tête des mouchoirs de soie de différentes couleurs, avec des couronnes de laurier et de chêne, et tous l'épée à la main. Sitôt qu'ils parurent, un de ceux qui étaient à cheval demanda à celui qui les conduisait, jeune homme élégant et bien pris, si aucun des danseurs n'était blessé.

Aucun jusqu'à cette heure, répondit celui-ci; nous sommes, Dieu merci, tous bien portants et prêts à faire merveille; et aussitôt il se mêla avec ses compagnons, qui s'escrimèrent les uns contre les autres en cadence et avec tant d'adresse, que don Quichotte, tout habitué qu'il était à ces sortes de spectacles, avoua qu'il n'en avait jamais vu de comparable. Notre héros ne fut pas moins charmé de l'entrée d'une autre troupe: c'étaient de belles jeunes filles âgées de quinze à seize ans au plus, vêtues d'une étoffe verte; partie de leurs cheveux était attachée avec des rubans, et le reste épars et traînant presque jusqu'à terre; elles portaient sur la tête des guirlandes de jasmin, de roses et de chèvrefeuille. Cette troupe, sous la conduite d'un vénérable vieillard et d'une imposante matrone, tous deux plus dispos que ne l'annonçait leur grand âge, exécuta une danse moresque au son de la cornemuse et avec tant de légèreté et d'élégance, qu'elle enleva tous les suffrages.

Après cela on vit exécuter une autre danse fort ingénieusement composée, de celles qu'on appelle parlantes[90]. C'était une troupe de huit nymphes partagées en deux files, l'une conduite par l'Amour, avec ses ailes, son carquois, son arc et ses flèches; et l'autre par l'Intérêt, couvert d'une riche étoffe d'or et de soie. Les nymphes qui suivaient l'Amour avaient sur les épaules un morceau de taffetas blanc pour les distinguer: la Poésie était la première; la Sagesse, la seconde; la Noblesse, la troisième, et la Vaillance, la quatrième. Celles qui marchaient sous la conduite de l'Intérêt avaient des marques différentes: l'une s'appelait la Libéralité; l'autre, la Largesse; celle-ci, la Richesse, et celle-là, la Possession pacifique. Devant cette troupe, une espèce de château était traîné par quatre sauvages vêtus de toile verte, tous couverts de lierre, et porteurs de si horribles masques, que Sancho ne put les voir sans en être effrayé. Sur la façade du château et sur les trois autres côtés, on lisait: Château de la Prudence.

L'Amour ouvrit la danse au son de deux tambours et de deux flûtes; après avoir fait quelques pas, il leva les yeux, saisit une flèche et fit mine de vouloir tirer sur une jeune fille qui était venue se placer entre les créneaux du château, mais à laquelle il adressa d'abord ces paroles:

Je suis le souverain de la terre et de l'onde,
Et tout cède à ma voix:
Je ne me borne pas à l'empire du monde,
Le ciel et les enfers reconnaissent mes lois;
C'est en vain qu'on résiste, et jusqu'à l'impossible,
J'en sais venir à bout;
Et portant en tous lieux un pouvoir invincible,
La gloire et les lauriers m'accompagnent partout.

En finissant, l'Amour décocha une flèche par-dessus le château, et regagna sa place. L'Intérêt s'avança à son tour, dansa aussi deux pas, puis regardant la jeune fille, il récita ces vers:

J'ai plus de pouvoir que l'Amour,
Quelque vanité qu'il en fasse;
Rien n'est plus noble que ma race,
Dont l'auteur est père du jour.
C'est moi qui fais la paix, c'est moi qui fais la guerre;
C'est moi qui meus tout ici-bas:
Mais pendant que je règne en tyran sur la terre,
Je veux suivre en captif et ton char et tes pas.

L'Intérêt se retira, et la Poésie ayant pris sa place, récita les vers suivants, les yeux élevés du côté du château, comme l'avaient fait les deux personnages précédents:

C'est moi qui des vertus conserve la mémoire,
Moi qui les sauve de l'oubli;
Et le nom des héros serait enseveli,
Si mes soins et mes vers ne consacraient leur gloire.
Je viens, au bruit de ta beauté,
Te rendre un légitime hommage,
Et par un immortel ouvrage
Apprendre à l'univers quelle est la vanité
De t'en disputer l'avantage.

La Poésie étant retournée à sa place, la Libéralité quitta la troupe de l'Intérêt, et vint dire à son tour:

C'est mon humeur et mon plaisir
De donner avec abondance,
Et sans attendre qu'on y pense
Je préviens même le désir;
Mais enfin je me lasse
De donner au hasard, et donner tant de fois:
Il est temps de faire un beau choix
Qui relève l'éclat des trésors que j'amasse:
Je vous les offre tous, et ne voudrais pour grâce
Que recevoir vos lois[91].
Emportez la casserole et ce qu'elle contient, repartit le cuisinier (p. 379).

De la même façon entrèrent et sortirent tous les personnages des deux troupes, chacun récitant des vers après avoir fait son entrée. Les uns étaient bons, les autres mauvais, et don Quichotte, qui avait une excellente mémoire, retint seulement ceux que je viens de citer. Ensuite tous les personnages se mêlèrent, formant tour à tour ou rompant la chaîne, et se séparant à la fin de chaque cadence avec beaucoup d'aisance et de grâce. Toutes les fois que l'Amour passait devant le château, il lançait ses flèches par-dessus, tandis que l'Intérêt brisait contre ses murs des boules dorées. Finalement, quand ils eurent longtemps dansé, l'Intérêt tira une grande bourse qui paraissait pleine d'argent, et l'ayant lancée contre le château, les planches qui le formaient tombèrent, laissant à découvert et sans défense cette belle fille qui avait paru entre les créneaux. L'Intérêt s'approcha aussitôt avec sa suite, et lui jeta au cou une chaîne d'or, comme pour la faire prisonnière; mais l'Amour accourut avec les siens pour la défendre.

Quand on eut bien disputé de part et d'autre, toujours au son des tambours, et avec des mouvements appropriés à la cadence et au sujet, les sauvages les séparèrent, et rajustèrent en un instant les planches du château, où la jeune fille s'enferma comme auparavant. C'est ainsi que le ballet finit aux applaudissements de tous les spectateurs.

Don Quichotte demanda qui avait composé cette petite fête; on lui répondit que c'était un bénéficier de village, qui avait beaucoup de talent pour ces sortes d'inventions.

Je gagerais, dit le chevalier, qu'il est plus ami de Gamache que de Basile, et qu'il s'entend mieux à cela qu'à réciter son bréviaire: sa pièce est fort bonne, et il y fait valoir adroitement la richesse de Gamache et les talents de Basile.

Ma foi, dit Sancho, qui écoutait, le roi est mon coq, et je suis pour Gamache.

On voit bien, reprit don Quichotte, que tu es un vilain, et de ceux qui toujours disent: Vive le plus fort!

Je ne sais trop desquels je suis, répliqua Sancho, mais je sais que je ne tirerai jamais de la marmite de Basile l'écume que j'ai tirée de celle de Gamache. En même temps il montrait les poules et les oies dont il se remit à manger avec grand appétit, en disant: Nargue des talents de Basile! Autant tu as, autant tu vaux; autant tu vaux, autant tu as. Il n'y a que deux familles au monde, disait ma grand'mère: avoir ou n'avoir pas, et elle se sentait beaucoup de penchant pour avoir. Aujourd'hui, mon seigneur et maître, on aime mieux l'argent que la science, et un âne chargé d'or a meilleure mine qu'un cheval couvert de panaches. Encore une fois, je suis pour Gamache, dont la marmite est farcie d'oies et de poules, tandis que celle de Basile ne me donnerait, je le crains bien, que de l'eau claire.

Auras-tu bientôt fini? dit don Quichotte.

Voilà qui est fait, seigneur, répondit Sancho, car je vois que cela vous fâche: autrement, j'avais de la besogne taillée pour huit jours.

Que Dieu m'accorde la grâce de ne pas mourir avant de t'avoir vu devenir muet, dit don Quichotte.

Au train dont nous allons, repartit Sancho, j'ai peur de vous en donner le plaisir un de ces jours: il ne faut pour cela que tomber entre les mains des muletiers Yangois, ou marcher toute une semaine à travers les forêts, sans trouver quoi que ce soit à mettre sous la dent; alors vous me verrez si bien muet, que je ne dirai pas une seule parole d'ici au jugement dernier.

Et quand cela serait, reprit don Quichotte, jamais ton silence n'égalera ton bavardage. D'ailleurs, selon l'ordre de la nature, je dois mourir avant toi; aussi je désespère de jamais te voir muet, non pas même en buvant, ou en dormant, ce qui est tout ce que je peux dire de plus.

Par ma foi, seigneur, repartit Sancho, il n'y a point à se fier à cette maudite camarde, je veux dire à la Mort: car elle mange l'agneau tout comme le mouton; et j'ai entendu notre curé dire qu'elle frappait également les palais des rois et les cabanes des chevriers[92]. Elle a beaucoup de pouvoir, cette dame, mais pas un brin de courtoisie: car elle s'en prend à tout, mange de tout, et remplit sa besace de gens de tout âge et de toute condition. Oh! ce n'est point là un moissonneur qui fasse la sieste; elle a les yeux sans cesse ouverts, elle coupe l'herbe verte comme la sèche, aussi bien la nuit que le jour. Par ma foi, on peut dire non pas qu'elle mange, mais bien plutôt qu'elle dévore et engloutit tout ce qui se trouve sur son chemin, car elle a une faim qu'on ne peut rassasier; et quoiqu'elle n'ait point de ventre, on la dirait hydropique, tant elle a soif de boire la vie de tous les hommes, comme on boit une jarre d'eau fraîche.

Assez, assez, s'écria don Quichotte, tu ne t'en es pas mal tiré avec ton éloquence rustique: ne va pas plus loin, mon ami, dans la crainte de tomber; par ma foi, si tu avais autant de science et d'étude que tu as d'esprit naturel et de jugement, tu pourrais monter en chaire et devenir un excellent prédicateur.

Qui vit bien prêche bien, repartit Sancho, je n'en sais point davantage.

Tu n'as pas besoin d'en savoir davantage, dit don Quichotte; cependant je ne puis comprendre que, le commencement de la sagesse étant la crainte de Dieu, toi qui crains moins Dieu qu'un lézard, tu en saches si long.

Seigneur, reprit Sancho, que Votre Grâce soit juge de sa chevalerie, et non de la peur ou du courage des autres, puisque notre curé dit qu'il faut examiner ses actions et non celles d'autrui. Après tout, laissez-moi dire un mot à cette écume, car tous ces discours ne sont que paroles oiseuses, dont il nous faudra rendre compte au jour du jugement.

Sans plus discourir, il donna un nouvel assaut à la casserole, et avec tant de vigueur, qu'il réveilla l'appétit de son maître; lequel lui aurait tenu compagnie s'il n'en eût été empêché par ce qu'il faudra remettre au chapitre suivant.


CHAPITRE XXI
SUITE DES NOCES DE GAMACHE, ET DES CHOSES ÉTRANGES QUI Y ARRIVÈRENT

Don Quichotte et Sancho achevaient la conversation que nous venons de rapporter, quand il se fit un grand bruit de voix; ce bruit venait des cavaliers qui venaient au-devant des nouveaux époux. En effet, ceux-ci s'avançaient au milieu de toutes sortes d'instruments, avec le curé, leurs familles, et suivis de la plus brillante compagnie des villages circonvoisins, tous en habit de fête.

Dès que la fiancée parut; Peste! s'écria Sancho, ce n'est point là une paysanne; par ma foi, on dirait plutôt une princesse: quelle belle guirlande de corail elle vous a autour du cou! et cette robe d'un velours à trente poils, avec bordures de satin! Mais voyez donc ses mains: que je meure si elles ne sont pas d'émail; et ces belles bagues d'or avec des perles blanches comme du lait; il n'y en a pas une qui ne vaille pour le moins un œil de la tête. Tudieu! quels cheveux! s'ils ne sont pas faux, je n'en ai vu de ma vie d'aussi longs ni d'aussi blonds. Que dites-vous de sa taille et de sa tournure? A la voir ainsi couverte de joyaux de la tête aux pieds, on la prendrait pour un palmier chargé de dattes. En vérité, voilà une maîtresse fille et qui pourrait passer sur les bancs de Flandre[93].

Don Quichotte souriait des éloges de Sancho, et il convenait en lui-même qu'après Dulcinée on n'avait jamais rien vu de si merveilleux. Quitterie paraissait un peu pâle, suite ordinaire de la mauvaise nuit que passent les jeunes filles en préparant pour le lendemain leur parure de noces. Les fiancés se dirigeaient vers une espèce d'estrade, couverte de rameaux, de tapis et de branchages, sur laquelle devaient se faire les épousailles, et d'où ils pouvaient plus commodément voir les jeux et les danses.

Tout à coup, au moment d'atteindre leurs places, ils entendirent derrière eux un grand tumulte, et du milieu sortit une voix qui disait: «Attendez, attendez, gens inconsidérés, vous êtes trop pressés d'en finir.» A ces mots tous les assistants tournèrent la tête, et l'on vit s'avancer un homme vêtu d'une casaque noire, bordée de bandes cramoisies et parsemée de flammes; il avait sur la tête une couronne de cyprès, et dans la main un long bâton. Quand il fut proche, chacun reconnut Basile, et, le voyant dans un pareil lieu, l'on commença à craindre quelque triste événement. Il arriva enfin essoufflé, hors d'haleine, et dès qu'il fut devant les deux époux, fichant en terre son bâton garni d'une pointe d'acier, le visage pâle et les yeux attachés sur Quitterie, il lui dit d'une voix sourde et tremblante:

As-tu donc oublié, ingrate Quitterie, que tu m'avais donné ta foi, et que tu ne pourrais prendre un autre époux, tant que je serais vivant? M'as-tu jamais trouvé infidèle, et en attendant qu'il me fût donné de t'épouser, peux-tu me reprocher d'avoir manqué à l'amitié que je te dois, ou fait quelque chose qui pût t'offenser? Pourquoi donc fausser ta parole, pourquoi donner à un autre un bien qui m'appartient, sans qu'il ait sur moi d'autre avantage que celui que le hasard distribue suivant sa fantaisie? Eh bien, qu'il en jouisse, puisque c'est ta volonté; je vais faire disparaître l'obstacle qui pouvait s'y opposer, et le rendre heureux aux dépens de ma propre vie. Vivent! vivent le riche Gamache et l'ingrate Quitterie! et meure Basile, puisque la pauvreté a coupé les ailes à son bonheur et l'a précipité dans le tombeau.

En achevant ces paroles, Basile tira une courte épée qui était cachée dans son bâton, et, en ayant appuyé la poignée contre terre, il se jeta sur la pointe avec autant de célérité que de résolution, et tomba nageant dans son sang. A ce funeste spectacle, ses amis accoururent, poussant des cris et déplorant son malheur. Don Quichotte accourut aussi, et prenant l'infortuné entre ses bras, il trouva qu'il respirait encore. On voulut lui retirer l'épée de la poitrine, mais le curé s'y opposa, avant qu'il ne se fût confessé, disant qu'on ne pouvait arracher l'épée sans lui ôter en même temps la vie. Alors Basile, revenant un peu à lui, dit d'une voix affaiblie et presque éteinte: Cruelle Quitterie! si à cette heure terrible et solennelle tu voulais m'accorder ta main comme époux, je regretterais moins ma témérité, puisqu'elle m'a procuré le bonheur d'être à toi.

Mon enfant, lui dit le curé, il n'est plus temps de penser aux choses de ce monde; songez à vous réconcilier avec Dieu, et à lui demander pardon d'une résolution si désespérée.

J'avoue que je suis désespéré, reprit Basile; et il prononça encore quelques paroles qui montraient sa résolution de ne point se confesser sans obtenir de Quitterie ce qu'il demandait, ajoutant que cette satisfaction pouvait seule lui en donner le courage et la force.

Don Quichotte déclara la demande parfaitement juste et raisonnable, et d'autant plus aisée à accorder, qu'il y avait le même honneur pour Gamache à prendre Quitterie, veuve d'un si honnête homme, que s'il la recevait des mains de son père. D'ailleurs, ajouta-t-il, il n'y a qu'un oui à proférer, et ce oui ne doit pas lui coûter beaucoup, puisque le lit nuptial de Basile sera son tombeau.

En voyant et entendant tout cela, Gamache était plein d'incertitude; mais les amis de Basile le prièrent avec tant d'instances de consentir à ce que Quitterie donnât la main à leur ami mourant, au moins pour sauver son âme, qu'ils le décidèrent à déclarer que si elle y consentait il ne s'y opposait pas, puisque ce n'était que différer un instant l'accomplissement de ses propres désirs. Alors tous s'approchèrent de Quitterie, et les uns les larmes aux yeux, les autres avec des paroles obligeantes, ils tâchèrent de l'émouvoir en lui représentant qu'elle ne pouvait refuser cette dernière grâce à un homme qui n'en jouirait pas longtemps. Mais la belle Quitterie, immobile comme un marbre, ne savait ou ne voulait pas répondre, et l'on n'aurait peut-être pas tiré d'elle une parole, si le curé ne l'eût pressée de prendre un parti, disant que Basile ayant la mort sur les lèvres, il n'y avait pas un instant à perdre. Triste et troublée, Quitterie s'approcha de Basile, qui, les yeux déjà fermés et respirant à peine, murmurait entre ses dents le nom de Quitterie. Dès qu'elle fut près de lui, elle se mit à genoux et lui demanda sa main, mais seulement par signe, comme n'ayant pas la force de parler.