Ayant achevé de souper, Sancho laissa l'hôtelier bien repu, et passa dans la chambre des cavaliers: Qu'on me pende, seigneurs, dit-il en entrant, si l'auteur de ce livre a envie que nous restions longtemps bons amis; je voudrais bien, puisqu'il m'appelle glouton, comme vous le dites, qu'il se dispensât de m'appeler ivrogne.
En effet, c'est ainsi qu'il vous qualifie, répondit don Geronimo; je ne me rappelle point le passage, mais je soutiens qu'il a mille fois tort: la physionomie seule du seigneur Sancho, ici présent, fait assez voir que celui qui en parle de la sorte est un imposteur.
Vos Grâces peuvent m'en croire, reprit Sancho; le Sancho et le don Quichotte de cette histoire doivent être d'autres gens que ceux de l'histoire de Cid Hamet, qui fait mon maître sage, vaillant et amoureux, et moi, simple et plaisant, mais non ivrogne et glouton.
Je n'en doute pas, répondit don Juan, et il aurait fallu faire défense à tout autre qu'à Cid Hamet de se mêler d'écrire les prouesses du grand don Quichotte, de même qu'Alexandre défendit à tout autre peintre qu'Apelle de faire son portrait.
Fasse mon portrait qui voudra, dit don Quichotte; mais qu'on y prenne garde, il y a un terme à la patience.
Hé! répliqua don Juan, quelle injure ferait-on au seigneur don Quichotte dont il ne puisse aisément tirer vengeance? à moins qu'il ne préférât la parer avec le bouclier de cette patience qui, on le sait, n'est pas la moindre des vertus qu'il possède?
Une partie de la nuit se passa en de semblables entretiens, et toutes les instances de don Juan pour engager notre héros à s'assurer si le livre ne contenait pas d'autres impertinences, furent inutiles, don Quichotte disant qu'il tenait l'ouvrage pour lu et relu, qu'il le déclarait en tout et partout impertinent et menteur; que de plus si l'auteur venait à savoir qu'il lui fût tombé entre les mains, il ne voulait pas donner à un pareil imposteur le plaisir de croire qu'il se fût arrêté à le lire, parce que si un honnête homme doit détourner sa pensée des objets ridicules ou obscènes, à plus forte raison doit-il en détourner les yeux.
Don Juan ayant demandé à notre héros quels étaient ses projets et le but de son voyage, il répondit qu'il se rendait à Saragosse, afin d'assister aux joutes qui avaient lieu tous les ans. Mais lorsque don Juan lui eut appris que dans l'ouvrage il était question d'une course de bagues où l'auteur faisait figurer don Quichotte, récit dénué d'invention, pauvre de style, plus pauvre encore en descriptions de livrées, mais fort riche en niaiseries, en ce cas, repartit notre chevalier, il en aura le démenti, je ne mettrai pas le pied à Saragosse; et alors tout le monde reconnaîtra, je l'espère, que je ne suis pas le don Quichotte dont il parle.
Ce sera fort bien fait, dit don Geronimo: d'ailleurs il y a d'autres joutes à Barcelone où Votre Seigneurie pourra signaler sa valeur.
Tel est mon dessein, repartit don Quichotte. Mais il est temps que Vos Grâces me permettent de leur souhaiter le bonsoir et d'aller prendre quelque repos. Qu'elles me comptent désormais au nombre de leurs meilleurs amis et de leurs plus fidèles serviteurs.
Et moi aussi, ajouta Sancho; peut-être leur serai-je bon à quelque chose.
Le maître et le valet se retirèrent dans leur chambre, laissant nos cavaliers émerveillés de ce mélange de sagesse et de folie, et bien convaincus que c'étaient là le véritable don Quichotte et le vrai Sancho, et non ceux qu'avait dépeints l'auteur aragonais. Don Quichotte se leva de grand matin, et, frappant à la cloison, il dit adieu à ses hôtes de la veille; puis Sancho paya magnifiquement l'hôtelier, tout en lui conseillant de moins vanter à l'avenir son auberge, et de la tenir un peu mieux approvisionnée.
La matinée était fraîche et promettait une belle journée, quand don Quichotte partit de l'hôtellerie après s'être informé de la route la plus courte pour se rendre à Barcelone, résolu qu'il était, en n'allant pas à Saragosse, de faire mentir l'auteur aragonais qui le traitait si mal dans son histoire. Il chemina six jours entiers, sans qu'il lui arrivât rien qui mérite d'être rapporté.
Le septième jour, vers le soir, s'étant écarté du chemin, la nuit le surprit dans un épais bouquet de chênes et de liéges. Maître et valet mirent pied à terre, et Sancho, qui avait fait ses quatre repas, ne tarda pas à franchir la porte du sommeil. Don Quichotte, au contraire, que ses pensées tenaient constamment éveillé, ne put fermer les yeux: porté par son imagination en cent lieux divers, tantôt il se croyait dans la caverne de Montesinos, tantôt il voyait Dulcinée transformée en paysanne, cabrioler et sauter sur son âne; tantôt résonnaient à ses oreilles les paroles du sage Merlin, qui venait lui révéler l'infaillible moyen de désenchanter la pauvre dame. A ce souvenir il se désespérait en voyant la lenteur et le peu de charité de Sancho, qui, de son propre aveu, s'était donné cinq coups de fouet seulement, nombre bien minime en comparaison de ceux qu'il lui restait à s'appliquer. Notre amoureux chevalier en conçut un tel dépit, qu'il voulut y mettre ordre sur-le-champ. Si Alexandre le Grand, se disait-il, trancha le nœud gordien, en soutenant qu'autant vaut couper que délier, et n'en devint pas moins le maître de l'Asie, pourquoi donc ne viendrais-je pas à bout de désenchanter Dulcinée en fouettant moi-même Sancho? Si la vertu du remède consiste en ce que Sancho reçoive les trois mille et tant de coups de fouet, qu'importe de quelle main ils lui soient appliqués? l'essentiel est qu'il les reçoive. Là-dessus, muni des rênes de Rossinante, il s'approche avec précaution de son écuyer, et se met en devoir de lui détacher l'aiguillette, mais à peine avait-il commencé, que Sancho s'éveillant en sursaut se mit à crier: Qui va là? qui est-ce qui détache mes chausses?
C'est moi, répondit don Quichotte, qui viens réparer ta négligence et remédier à mes peines: je viens te fouetter, et acquitter en partie la dette que tu as contractée. Dulcinée périt, malheureux! et pendant que je me consume dans le désespoir, tu vis sans te soucier de rien. Défais tes chausses de bonne volonté, car mon intention est de t'appliquer dans cette solitude au moins deux mille coups de fouet.
Non pas, non pas, dit Sancho; laissez-moi, ou je vais pousser de tels cris, que les sourds nous entendront: les coups de fouet auxquels je me suis engagé, doivent être volontaires; et pour l'heure, je n'ai nulle envie d'être fouetté. Qu'il vous suffise de la parole que je vous donne de me fustiger aussitôt que la fantaisie m'en prendra, mais encore faut-il la laisser venir.
Je ne puis m'en fier à toi, mon ami, répondit don Quichotte, car tu es dur de cœur, et, quoique vilain, tendre de chair.
En parlant ainsi, il s'efforçait de lui dénouer l'aiguillette; mais Sancho, se dressant sur ses pieds, sauta sur notre héros, lui donna un croc en jambe, l'étendit par terre tout de son long, puis il lui mit le genou sur la poitrine et lui saisit les deux mains de façon qu'il ne pouvait remuer.
Comment! traître, s'écria don Quichotte, tu te révoltes contre ton maître, contre ton seigneur naturel! tu t'attaques à celui qui te donne du pain!
Je ne trahis point mon roi, répondit Sancho, je ne fais que me secourir moi-même, qui suis mon propre maître et mon véritable seigneur; que Votre Grâce me promette de me laisser tranquille et de ne point parler de me fouetter pour le moment, aussitôt je vous lâche; sinon, tu mourras ici, traître, ennemi de dona Sancha[123].
Notre héros lui promit ce qu'il exigeait, jurant par la vie de Dulcinée qu'il ne toucherait pas un poil de son pourpoint, et que désormais il s'en remettait à sa bonne volonté.
Sancho, s'étant relevé, alla chercher pour dormir un endroit plus éloigné. Comme il s'appuyait contre un arbre, il sentit quelque chose lui toucher la tête; il y porta les mains, et rencontra deux jambes d'hommes. Saisi de frayeur, il courut se réfugier sous un autre arbre, où il fit même rencontre. Alors il se mit à pousser de grands cris; don Quichotte accourut, et lui en demanda la cause.
Ces arbres sont pleins de pieds et de jambes d'hommes, répondit Sancho.
Don Quichotte toucha à tâtons, et devina sur-le-champ ce qu'il en était: Ne crains rien, lui dit-il; ces pieds et ces jambes appartiennent sans doute à des bandits qu'on a pendus à ces arbres. C'est le lieu où l'on a coutume d'en faire justice quand on les prend; on les attache par vingt et trente à la fois, et cela m'indique que nous ne sommes pas loin de Barcelone.
Le chevalier avait raison; car dès qu'il fut jour ils reconnurent que la plupart des arbres étaient chargés de cadavres. Déjà épouvantés par les morts, ce fut bien pis encore quand nos aventuriers virent tout à coup fondre sur eux une cinquantaine de bandits vivants, qui sortant d'entre les arbres leur crièrent en catalan de ne pas bouger jusqu'à la venue de leur capitaine. Se trouvant à pied, son cheval débridé, sa lance loin de lui, don Quichotte ne pouvait penser à se défendre. Il croisa les mains et baissa la tête, réservant son courage pour une meilleure occasion. Les bandits débarrassèrent le grison de tout ce qu'il portait, ne laissant rien ni dans le bissac ni dans la valise; et bien prit à Sancho d'avoir sur lui les écus d'or que lui avait donnés le majordome, ainsi que l'argent de son maître, qu'il portait dans une ceinture sous sa chemise, car ces honnêtes gens n'auraient pas manqué de le trouver, l'eût-il caché dans la moelle de ses os, si par bonheur leur capitaine n'était survenu.
C'était un homme robuste, d'environ trente-cinq ans, d'une taille haute, au teint brun, au regard sévère; il portait une cotte de mailles, à sa ceinture quatre de ces pistolets qu'en Catalogne on appelle pedrenales, et il montait un cheval de forte encolure. Voyant que ses écuyers (c'est le nom que se donnent entre eux les gens de cette profession) allaient dépouiller Sancho, il leur commanda de n'en rien faire: ainsi fut sauvée la ceinture. Étonné de voir une lance appuyée contre un arbre, une rondache par terre, et de plus un personnage armé de pied en cap, avec la mine la plus triste et la plus mélancolique qu'il soit possible d'imaginer, il s'approcha en lui disant: Rassurez-vous, bonhomme, vous n'êtes pas tombé entre les mains de quelque cruel Osiris, mais dans celles de Roque Guinart, qui jamais ne maltraite les gens dont il n'a pas à se plaindre.
Ma tristesse, répondit don Quichotte, ne provient pas de ce que je suis tombé en ton pouvoir, ô vaillant Roque, toi dont la renommée n'a point de bornes sur la terre, mais de ce que tes soldats m'ont surpris sans bride à mon cheval; car les règles de la chevalerie errante, dont je fais profession, me prescrivent d'être constamment en alerte et de me servir de sentinelle à moi-même. Apprends, ô grand Roque Guinart, que s'ils m'avaient trouvé en selle, la rondache au bras et la lance au poing, ils ne seraient pas venus à bout de moi si aisément, car je suis ce don Quichotte de la Manche qui a rempli l'univers du bruit de ses exploits.
Il n'en fallut pas davantage pour faire connaître à Roque Guinart quelle était la maladie de notre héros; il avait souvent entendu parler de lui, mais il avait peine à se persuader que semblable fantaisie fût parvenue à se loger dans une cervelle humaine. Ravi d'avoir rencontré don Quichotte, afin de pouvoir juger par lui-même si l'original ressemblait aux copies: Vaillant chevalier, lui dit-il, consolez-vous et n'interprétez point à mauvaise fortune l'état où vous vous trouvez; il se pourrait, au contraire, que votre sort fourvoyé retrouvât sa droite ligne. C'est souvent par des chemins étranges, en dehors de toute prévoyance humaine, que le ciel se plaît à relever les abattus et à enrichir les pauvres.
Don Quichotte s'apprêtait à lui rendre grâces quand ils entendirent derrière eux comme le bruit d'une troupe de gens à cheval: il n'y avait pourtant qu'un cavalier, mais il était monté sur un puissant coursier, et s'approchait à toute bride. En tournant la tête, ils aperçurent un jeune homme de fort bonne mine, d'environ vingt ans, vêtu d'une étoffe de damas vert ornée de dentelle d'or, le chapeau retroussé à la wallonne, les bottes étroites et luisantes, l'épée, le poignard et les éperons dorés; il tenait un mousquet à la main et avait deux pistolets à sa ceinture.
O vaillant Roque! je te cherchais, pour trouver auprès de toi sinon le remède, du moins quelque soulagement à mon malheur, dit le cavalier en les abordant; et pour ne pas te tenir davantage en suspens, car je vois que tu ne me reconnais pas, sache que je suis Claudia Geronima, fille de Simon Forte, ton meilleur ami et l'ennemi juré de Clauquel Torellas, qui est dans le parti de tes ennemis. Ce Torellas a un fils nommé don Vincent. Don Vincent me vit et devint amoureux de moi; je l'écoutai favorablement à l'insu de mon père; enfin il me promit de m'épouser, me donna sa parole, et reçut la mienne. Eh bien, j'ai appris hier qu'oubliant sa promesse, l'ingrat allait en épouser une autre. Cette nouvelle a produit sur moi l'effet que tu peux imaginer, aussi, profitant de l'absence de mon père, je me suis mise à la recherche du perfide en l'équipage où tu me vois. Je l'ai rejoint à une lieue d'ici; et sans perdre de temps à lui faire des reproches, ni à recevoir ses excuses, je lui ai tiré un coup de carabine et deux coups de pistolet, lavant ainsi mon affront dans son sang. Il est resté sur la place, entre les mains de ses gens, qui n'ont osé ni pu prendre sa défense. Je viens te prier de me faire passer en France, où j'ai des parents, et de protéger mon père contre la vengeance de la famille et des amis de don Vincent.
Paris, S. Raçon, et Cie, imp.
Furne, Jouvet et Cie, édit.
Muni des rênes de Rossinante, il s'approche avec précaution de son écuyer (p. 559).Surpris de la bonne mine de la belle Claudia, aussi bien que de sa résolution, Roque lui promit de l'accompagner partout où elle voudrait. Mais avant tout, ajouta-t-il, allons voir si votre ennemi est mort; nous aviserons ensuite à ce qu'il faudra faire.
Notre héros, qui avait écouté attentivement la belle Claudia et la réponse de Roque Guinart: Que personne, dit-il, ne se mette en peine de défendre cette dame; je la prends sous ma protection; qu'on me donne mon cheval et mes armes, et qu'on m'attende ici: j'irai chercher ce chevalier, et, mort ou vif, je saurai bien le forcer à ne pas devenir parjure.
Oh! cela est certain, s'écria Sancho, car mon maître a la main heureuse en fait de mariages: il y a peu de jours, il fit tenir à un certain drôle la parole qu'il avait de même donnée à une demoiselle; et si les enchanteurs qui le poursuivent n'avaient transformé cet homme en laquais, à cette heure la pauvre fille serait pourvue.
Plus occupé de la belle Claudia que des discours du maître et du valet, Roque fit rendre à Sancho tout ce que lui avaient pris ses compagnons; et après leur avoir ordonné de l'attendre, il s'éloigna avec elle au grand galop. Arrivés à l'endroit où Claudia avait rencontré son amant, ils n'y trouvèrent que des taches de sang fraîchement répandu; mais en promenant la vue de toutes parts, ils aperçurent un groupe d'hommes au sommet d'une colline. Jugeant que ce devait être le blessé que ses gens emportaient, ils piquèrent de ce côté et ne tardèrent pas à les rejoindre. En effet, ils trouvèrent entre leurs bras don Vincent, qui, d'une voix éteinte, les priait de le laisser mourir sur la place; le sang qu'il perdait et la douleur causée par ses blessures ne lui permettant pas d'aller plus loin.
Roque et Claudia sautèrent à bas de leurs chevaux, et celle-ci, le cœur partagé entre l'amour et la vengeance, s'approcha de son amant: Si tu ne m'avais pas trahie, don Vincent, dit-elle en lui prenant la main, tu ne serais pas en cette cruelle extrémité.
Le malheureux ouvrit les yeux, et reconnaissant les traits de la jeune fille: Belle et abusée Claudia, répondit-il, je vois que c'est toi qui m'as donné la mort; mais ni mes actions ni mes sentiments ne méritaient ce cruel châtiment.
Grand Dieu! repartit Claudia, tu ne devais donc pas, ce matin même, épouser Léonore, la fille du riche Ballastro?
Non, certainement! répondit don Vincent; c'est ma mauvaise fortune qui t'a porté cette fausse nouvelle, afin qu'elle me coûtât la vie. Mais puisque je la quitte entre tes bras, je ne meurs pas sans consolation, et je me trouve trop heureux de pouvoir encore te donner des marques sincères de mon amour et de ma constance. Serre ma main, chère Claudia, et reçois-moi pour époux: la seule joie que je puisse avoir en mourant, c'est de te donner satisfaction de l'injure que tu croyais avoir reçue de moi.
Pénétrée d'une vive douleur, Claudia tomba évanouie sur le corps de son amant, qui rendit le dernier soupir. Les gens de don Vincent coururent chercher de l'eau pour la jeter au visage de leur maître, mais ce fut inutilement.
Lorsque, revenue à elle, Claudia s'aperçut que don Vincent avait cessé de vivre, elle remplit l'air de ses cris, s'arracha les cheveux et se déchira le visage. Malheureuse, disait-elle, avec quelle facilité t'es-tu laissée emporter à cet horrible dessein! Ta jalousie a mis au tombeau celui qui ne vivait que pour toi; eh bien, meurs à ton tour, meurs de douleur, puisque tu survis à un époux si fidèle! Meurs de honte et de désespoir, car après ton crime, te voilà devenue l'objet de la vengeance de Dieu et des hommes! Hélas! cher amant, ajouta-t-elle en jetant ses bras autour de ce corps inanimé, faut-il que je te perde, faut-il que nous ne soyons réunis que pour être séparés à jamais!
Il y avait dans ces plaintes une douleur si déchirante et si vraie, que, pour la première fois peut-être, Roque lui-même se sentit attendri; les domestiques fondaient en larmes, et les lieux d'alentour semblaient devenus un champ de tristesse et de deuil.
Roque commanda aux gens de don Vincent de porter le corps de leur maître à la maison de son père, qui était située non loin de là. En les regardant s'éloigner, Claudia exprima le désir de se retirer dans un monastère dont l'abbesse était sa tante. Là, dit-elle, je finirai mes jours dans la compagnie d'un époux préférable à tout autre, et qui ne m'abandonnera jamais. Roque approuva sa résolution, et proposa de l'accompagner, l'assurant qu'il défendrait sa famille contre celle de don Vincent, et même contre le monde entier; Claudia le remercia de ses offres, et prit congé de lui en pleurant.
Étant venu rejoindre ses hommes, Roque trouva au milieu d'eux don Quichotte à cheval. Notre héros, par un sage discours, tâchait de leur faire quitter un genre de vie qui présente tant de danger pour l'âme et pour le corps; mais comme la plupart étaient des Gascons, gens grossiers et farouches, ils goûtaient médiocrement le prédicateur et le sermon. Le chef demanda à Sancho si on lui avait rendu tout ce qui lui appartenait; Sancho répondit que oui, hormis trois mouchoirs de tête qui valaient trois bonnes villes.
Eh! l'ami, que dis-tu là? reprit un des bandits, c'est moi qui les ai, et ils ne valent pas trois réaux.
Cela est vrai, repartit don Quichotte; mais mon écuyer les estime beaucoup à cause de la personne qui les lui a donnés.
Roque les fit rendre sur-le-champ; il fit ensuite ranger sa troupe et apporter devant lui les pierreries, l'argent, enfin le butin fait depuis le dernier partage; et après en avoir examiné la valeur, supputé en argent ce qui ne pouvait être divisé, il répartit le tout avec tant d'équité que chacun se montra satisfait. Seigneur, dit-il ensuite à don Quichotte, si avec ces gens-là on n'observait pas une exacte justice, il n'y aurait pas moyen d'être obéi.
Par ma foi, il faut que la justice soit une bonne chose, puisqu'elle se pratique même parmi des voleurs! répliqua Sancho.
A ces paroles, un des bandits qui les avait entendues le coucha en joue avec son arquebuse, et il lui aurait cassé la tête, si Roque n'eût crié à cet homme de s'arrêter. Sancho frissonna de tout son corps et éprouva un tel saisissement, qu'il se promit bien de ne plus ouvrir la bouche au milieu de gens qui entendaient si peu raillerie.
Sur ces entrefaites, un des écuyers postés sur le grand chemin accourut dire au capitaine: Seigneur, j'aperçois non loin d'ici une troupe de voyageurs qui se dirigent vers Barcelone.
Sont-ils de ceux qui nous cherchent ou de ceux que nous cherchons? demanda Roque.
De ceux que nous cherchons, répondit l'écuyer.
En ce cas, à cheval, enfants! cria le capitaine, et qu'on les amène ici sans qu'il en manque un seul.
Les bandits obéirent. Pendant ce temps, Roque, don Quichotte et Sancho se trouvant seuls, le premier dit à notre héros: Seigneur, ce genre de vie vous paraît étrange, et je ne m'en étonne pas, car ce sont tous les jours aventures nouvelles, nouveaux événements, et tous également périlleux. Il n'y a pas, je dois l'avouer, une vie plus inquiète, plus agitée que la nôtre. Malheureusement, je m'y trouve engagé par des sentiments de vengeance dont je n'ai pu triompher, car je suis par nature d'une humeur douce et compatissante; le besoin de me venger a si bien imposé silence à mes honnêtes inclinations, qu'il me retient dans ce périlleux métier en dépit de moi-même; et comme toujours l'abîme attire un autre abîme, comme les vengeances sont toutes enchaînées, non-seulement je poursuis les miennes, mais encore je me charge de poursuivre celles des autres. Malgré tout, j'espère de la miséricorde de Dieu, plein de pitié pour la faiblesse humaine, qu'il me tirera de cet affreux labyrinthe dont je n'ai pas la force de me tirer moi-même.
En entendant un tel discours, don Quichotte se demandait comment parmi des voleurs et des assassins il pouvait se trouver un homme qui montrât des sentiments si sensés et si édifiants. Seigneur Roque, lui dit-il, pour le malade, le commencement de la santé c'est de connaître son mal et de se montrer disposé à prendre les remèdes que prescrit le médecin. Votre Grâce est malade, elle connaît son mal; Eh bien, ayez recours à Dieu, c'est un médecin infaillible: il vous donnera les remèdes dont vous avez besoin, remèdes qui agissent d'autant plus sûrement qu'ils rencontrent une bonne nature et une heureuse disposition. Un pécheur éclairé est bien plus près de s'amender qu'un sot, car discernant entre le bien et le mal, il rougit de ses propres vices; tandis que le sot, aveuglé par son ignorance, n'écoute que son instinct et s'abandonne à ses passions dont il ne connaît pas le danger. Courage, donc, seigneur Roque, courage, et puisque vous avez de l'esprit et du bon sens, servez-vous de ces lumières, et ne désespérez pas de l'entière guérison de votre âme. Mais si Votre Grâce veut abréger le chemin et entrer dans celui de son salut, venez avec moi; je vous apprendrai la profession de chevalier errant. A la vérité, c'est une source inépuisable de travaux et de fâcheuses aventures, mais en les offrant à Dieu comme expiation de vos fautes, vous vous ouvrirez les portes du ciel.
Roque sourit du conseil de notre héros, et pour changer d'entretien il lui raconta la triste fin de l'aventure de Claudia, dont Sancho se trouva très-contristé, car il avait trouvé fort de son goût la pétulance et la beauté de la jeune personne.
En cet instant les bandits arrivèrent avec leurs prisonniers, c'est-à-dire avec deux cavaliers assez bien montés, deux pèlerins à pied, puis un carrosse dans lequel il y avait des dames accompagnées de sept ou huit valets tant à pied qu'à cheval. Ces hommes farouches les environnèrent en silence, attendant que leur chef prît la parole. Roque demanda aux cavaliers qui ils étaient et où ils allaient.
Seigneurs, répondit l'un d'eux, nous sommes capitaines d'infanterie; nos compagnies sont à Naples, et nous allons nous embarquer à Barcelone, d'où quatre galères ont reçu l'ordre de passer en Sicile. Nous possédons environ deux ou trois cents écus, avec lesquels nous nous croyons assez riches, car, vous le savez, le métier ne permet guère de thésauriser.
Et vous? demanda Roque aux pèlerins.
Monseigneur, répondirent-ils, nous allons à Rome; et à nous deux nous n'avons qu'une soixantaine de réaux.
Roque demanda ensuite quels étaient les gens du carrosse; un des hommes à cheval répondit: Ma maîtresse est la señora Guyamor de Quinonez, femme du régent de l'intendance de Naples, elle est avec sa fille, une femme de chambre et une duègne; nous sommes trois valets à cheval et trois valets à pied qui les accompagnons, et leur argent monte à six cents écus.
De façon, dit Roque, que nous avons ici neuf cents écus et soixante réaux. Moi, j'ai soixante soldats; voyez, seigneurs, ce qui peut revenir à chacun d'eux, car je ne sais guère calculer.
A ces mots, les bandits s'écrièrent: Vive le grand Roque Guinart, en dépit de ceux qui ont juré sa perte!
Les capitaines, la tête baissée, faisaient bien voir à leur contenance qu'ils regrettaient leur argent; la régente et sa suite n'étaient guère plus gaies, et les pauvres pèlerins ne montraient nul envie de rire.
Roque les tint un moment en suspens, mais ne voulant pas prolonger leur anxiété: Seigneurs capitaines, leur dit-il en se tournant vers eux, prêtez-moi, je vous prie, soixante écus; madame la régente m'en donnera quatre-vingts: pour contenter mes soldats, car le prêtre vit de ce qu'il chante. Cela fait, vous pourrez continuer votre route, munis d'un sauf-conduit de ma main, afin que ceux de mes hommes qui parcourent les environs ne vous fassent aucune insulte; car je ne veux pas qu'on maltraite les gens de guerre ni les femmes, et surtout les dames de qualité.
Les capitaines se confondirent en remercîments sur la courtoisie et la libéralité de Roque, car, à leurs yeux, c'en était une de leur laisser leur propre argent; la señora voulait descendre de son carrosse pour embrasser ses genoux, mais il s'y opposa, lui demandant pardon de la violence que son méchant état le forçait à lui faire.
La régente et les capitaines avaient donné ce qu'on leur demandait, et voyant qu'on ne parlait point de diminuer leur contribution, les pauvres pèlerins s'apprêtaient à remettre tout leur argent; mais Roque leur fit signe d'attendre: De ces cent quarante écus, dit-il à ses gens, il vous en revient deux à chacun; des vingt formant l'excédant, donnez-en dix à ces pèlerins, et les autres à ce bon écuyer, afin qu'il ait sujet de se réjouir de cette aventure. Puis se faisant apporter de l'encre et du papier, il écrivit un sauf-conduit par lequel il était enjoint à ses lieutenants de laisser passer librement toute la caravane, qui s'éloigna exaltant la façon d'agir du grand Roque, sa courtoisie, sa bonne mine, et le traitant plutôt de galant homme que de corsaire.
Un des bandits qui ne partageait pas l'humeur généreuse de son chef, ne put s'empêcher de donner son avis: Parbleu, dit-il dans son jargon mi-gascon, mi-catalan, notre capitaine serait meilleur moine que chef de bons garçons; mais à l'avenir s'il a de pareils accès de libéralité, qu'il les satisfasse avec son argent et non avec le nôtre. Le malheureux ne parla pas si bas qu'il ne fût entendu de Roque, qui tirant son épée lui fendit presque la tête, en disant: C'est ainsi que je châtie les insolents et les téméraires. Aucun n'osa souffler mot, tant le chef savait se faire craindre et obéir.
Roque se retira à l'écart et écrivit à un de ses amis de Barcelone, pour lui donner avis qu'il avait fait rencontre du fameux don Quichotte de la Manche, cet illustre chevalier errant dont on parlait par toute l'Espagne, l'assurant que c'était l'homme le plus divertissant qu'on pût trouver; il ajouta que sous quatre jours, à la fête de Saint-Jean, il l'amènerait lui-même à Barcelone, sur la grande place, armé de pied en cap et montant le superbe Rossinante, suivi de l'écuyer Sancho sur son âne. Il le priait d'en donner avis aux Niaros, ses amis, à qui il voulait procurer ce plaisir; il eût bien désiré que leurs ennemis les Cadeils n'y eussent point part, mais il en reconnaissait l'impossibilité, les extravagances du maître et les bouffonneries du valet étant trop éclatantes pour ne pas attirer tout le monde.
La lettre, portée par un des bandits déguisé en paysan, fut remise à son adresse.
Don Quichotte demeura trois jours et trois nuits avec les bandits, et fût-il resté trois siècles, il aurait toujours trouvé de quoi s'étonner. C'était sans cesse nouvelle aventure: on s'éveillait ici, on mangeait là-bas; quelquefois on fuyait sans savoir pourquoi, et l'on s'arrêtait de même. En alerte continuelle, ces hommes dormaient à cheval, interrompaient à toute heure leur sommeil pour changer d'asile; leur temps se passait à poser des sentinelles, à écouter le cri d'alarme, à souffler des mèches d'arquebuse, quoiqu'ils eussent peu de ces armes, presque tous portant des mousquets à pierre. Roque passait la nuit loin des siens; car le vice-roi de Barcelone ayant mis sa tête à prix, il craignait d'être livré par eux à la justice: existence assurément fort triste et fort misérable.
Enfin, par des chemins détournés et des sentiers couverts, Roque, don Quichotte et Sancho se dirigèrent vers Barcelone. Ils arrivèrent sur la plage la veille de la Saint-Jean, pendant la nuit. Après avoir donné à Sancho les dix écus qu'il lui avait promis, le capitaine l'embrassa ainsi que son maître, puis on se sépara, échangeant mille offres de services.
Don Quichotte attendit en selle la venue du jour, et il ne tarda pas à voir paraître la face pâle de la blanche aurore, qui s'avançant en silence sur les balcons de l'orient, venait humecter les plantes et les fleurs. Presque au même instant, le son d'une agréable musique se fit entendre: c'étaient des hautbois, des fifres et des tambours auxquels succédaient des cris joyeux qui paraissaient venir de la ville. L'aurore fit bientôt place au soleil, dont le visage plus large qu'une rondache s'élevait sur l'horizon. Don Quichotte et Sancho, jetant les yeux de toutes parts, aperçurent pour la première fois la mer, qui leur parut spacieuse, immense et beaucoup plus étendue que les lagunes de Ruidera, situées dans leur province. Ils virent aussi des galères amarrées à la plage, lesquelles, abattant leurs voiles, se montrèrent couvertes de mille banderoles qui tantôt flottaient au vent, tantôt balayaient la surface des eaux, pendant qu'échappé de leurs flancs le bruit des clairons et des trompettes faisait retentir les lieux d'alentour d'une harmonie suave et belliqueuse. Bientôt ces galères commencèrent à s'ébranler, simulant une escarmouche navale, tandis qu'un nombre infini de cavaliers, sortant de la ville avec de brillantes livrées, maniaient adroitement leurs chevaux, et suivaient les mouvements de la flotte, dont l'artillerie faisait un bruit épouvantable, la mer était calme, le jour pur et serein, quoique voilé de temps en temps par la fumée du canon. Tout semblait d'accord pour enivrer de joie la population entière. Quant à Sancho, il ne parvenait pas à comprendre comment ces énormes masses qui se mouvaient sur l'eau pouvaient avoir tant de pieds.
Bientôt une troupe de cavaliers, portant de magnifiques livrées, accourt avec des cris de joie vers don Quichotte, qui était resté tout stupéfait d'un si beau spectacle; et l'un d'entre eux, celui que Roque avait fait prévenir, dit à haute voix:
Qu'il soit le bienvenu, le miroir, le fanal, l'étoile polaire de la chevalerie errante; qu'il soit le bienvenu, le grand, le valeureux don Quichotte, le vrai chevalier de la Manche, dont la fleur des historiens, cid Hamet Ben-Engeli, nous a raconté les exploits, et non pas le controuvé, le faux historien, dont on vient de publier le livre mensonger.
Don Quichotte n'eut pas le temps de répondre, parce que les cavaliers et les gens de leur suite faisant caracoler leurs chevaux, l'entourèrent aussitôt en décrivant mille cercles autour de lui: Ces seigneurs, dit-il à Sancho, nous ont sans doute reconnus; je parierais qu'ils ont lu notre histoire, et même celle que l'Aragonais a publiée récemment.
Le cavalier qui avait parlé à don Quichotte s'approcha de nouveau, et lui dit: Que Votre Grâce, seigneur, veuille bien venir avec nous: tous nous sommes ses serviteurs et les amis de Roque Guinart.
Si les courtoisies engendrent les courtoisies, répondit don Quichotte, la vôtre, seigneur chevalier, doit être fille ou proche parente de celle du grand Roque. Conduisez-moi où il vous plaira, je vous suivrai avec plaisir, surtout si vous me faites l'honneur d'accepter mes services.
Le cavalier répondit avec non moins de civilité; puis, lui et ses amis ayant placé notre héros au milieu d'eux, on prit le chemin de Barcelone, au son des fifres et des tambours. Mais, à l'entrée de la ville, deux petits drôles, plus malins que la malice elle-même, s'avisèrent d'un méchant tour: se faufilant au milieu de la foule, ils s'approchèrent de nos aventuriers, et levant la queue, l'un à Rossinante, l'autre au grison, ils leur plantèrent à chacun dans cet endroit un paquet de chardons. Les pauvres bêtes ne sentirent pas plus tôt ces éperons d'un nouveau genre, qu'elles se mirent à serrer la queue; ce qui, augmentant leur souffrance, les poussa à ruer de telle sorte qu'elles jetèrent leurs cavaliers dans la poussière. Honteux et mortifié, don Quichotte se hâta d'enlever le panache à Rossinante, et Sancho en fit autant à son âne. Leurs nouveaux amis s'apprêtaient à châtier cette insolente canaille, mais il leur fallut y renoncer, car les deux espiègles s'étaient perdus dans la foule. Bref, don Quichotte et Sancho remontèrent sur leurs bêtes, et toujours suivis de la musique et accompagnés des mêmes cris de joie, ils gagnèrent la maison de leur hôte, une des plus belles de Barcelone. Suivons-y notre chevalier, ainsi le veut cid Hamet Ben-Engeli.
L'hôte de don Quichotte s'appelait don Antonio Moreno; c'était un gentilhomme riche et plein d'esprit, qui aimait à se divertir avec décence et bon goût. Quand il vit notre héros en sa maison, il songea à lui faire faire quelques bonnes folies, sans lui causer de déplaisir, car la plaisanterie a des bornes, et un passe-temps ne saurait être agréable, s'il a lieu aux dépens d'autrui. La première chose dont il s'avisa, ce fut, quand on eut désarmé le chevalier, de le conduire, couvert seulement de cet étroit pourpoint déjà décrit tant de fois, à un balcon donnant sur une des principales rues de la ville, où on l'exposa à la vue des passants comme une bête curieuse. Les cavaliers aux livrées firent de nouvelles passes sous ses yeux, de même que si c'eût été pour lui seul, et non à cause de la fête, qu'ils se fussent mis en frais. Sancho était tout radieux, s'imaginant avoir trouvé de nouvelles noces de Gamache, ou une maison semblable à celle de don Diego, ou bien un château comme celui du duc.
Plusieurs amis de don Antonio vinrent dîner avec lui; tous firent de grands honneurs à don Quichotte, et le traitèrent en véritable chevalier errant, ce qui le rendit si fier et si rengorgé, qu'il ne se sentait pas d'aise. De son côté, Sancho lâcha tant de plaisantes reparties, que les gens de la maison et tous ceux qui étaient là n'avaient d'oreilles que pour lui et riaient à gorge déployée.
Seigneur écuyer, lui dit don Antonio, il nous a été conté que vous êtes extrêmement friand de blanc-manger et de petites andouilles; et que lorsque vous en avez de reste, vous les mettez dans votre poche pour le lendemain[124].
C'est une insigne fausseté, seigneur, répondit Sancho; je suis plus propre que goulu, et monseigneur don Quichotte, ici présent, pourra vous dire que nous nous contentions bien souvent, lui et moi, pendant des jours entiers, d'une poignée de noisettes, ou d'une demi-douzaine d'oignons. Il est vrai que si parfois on me donne la génisse, je cours lui mettre la corde au cou; c'est-à-dire que je mange ce qu'on me présente, et prends le temps comme il vient. Mais quiconque ose avancer que je suis un mangeur vorace et malpropre, peut se tenir pour dit qu'il se trompe du tout au tout, et je le lui apprendrais d'une autre façon, n'était le respect que je dois aux vénérables barbes ici présentes.
Oui, certes, dit don Quichotte, la modération et la propreté de Sancho quand il mange, mériteraient d'être écrites et gravées sur le bronze pour servir d'exemple aux races futures: tout ce qu'on peut lui reprocher, c'est lorsqu'il a faim d'être un peu glouton; alors il mâche des deux côtés à la fois, et un morceau n'attend pas l'autre. Mais pour ce qui est de la propreté, on ne le trouvera jamais en défaut, et il l'a prouvé du reste pendant qu'il était gouverneur, car il mangeait avec tant de délicatesse, qu'il prenait les grains de raisin avec sa fourchette.
Comment! s'écria don Antonio, le seigneur Sancho a été gouverneur?
Oui, seigneur, répondit Sancho, j'ai été gouverneur, et d'une île qu'on appelle Barataria; je l'ai gouvernée pendant dix jours, à bouche que veux-tu; j'y ai perdu le repos, l'esprit et l'embonpoint, et j'y ai appris à mépriser tous les gouvernements du monde. J'ai quitté l'île en courant, et je suis tombé dans un grand trou, où je me suis cru mort, mais dont par miracle je suis sorti vivant.
Alors don Quichotte se mit à conter l'histoire du gouvernement de Sancho, ce qui divertit fort la compagnie.
Le repas achevé, don Antonio prit notre héros par la main, et le conduisit dans une pièce où pour tout meuble se trouvait une table de jaspe, soutenue par un pied de même matière; sur cette table était un buste qui paraissait de bronze et représentait un empereur romain. Ils se promenèrent pendant quelque temps de long en large, firent le tour de la table, puis, don Antonio s'arrêtant dit à don Quichotte: Maintenant que je suis certain de n'être écouté par personne, je vais apprendre à Votre Grâce une des plus étonnantes aventures dont on ait jamais entendu parler, à condition toutefois que ce secret restera entre elle et moi.
Je le jure, seigneur, répondit notre héros: celui à qui vous parlez a des yeux et des oreilles, mais point de langue. Votre Grâce peut en toute assurance verser dans mon cœur ce qu'elle a dans le sien, et rester persuadée qu'elle l'a jeté dans les abîmes du silence.
Sur la foi de cette promesse, repartit don Antonio, je vais vous confier des choses qui vous raviront d'admiration, et je me soulagerai moi-même d'un fardeau qui me pèse, car je n'ai encore révélé à personne le secret que je vais vous dire. Cette tête que vous voyez, seigneur don Quichotte, ajouta-t-il en la lui faisant toucher avec la main, a été fabriquée par un des plus grands enchanteurs qui aient jamais existé. C'était, je crois, un Polonais, disciple du fameux Scot dont on raconte tant de merveilles. Je reçus chez moi cet enchanteur; et pour la somme de mille écus il me fabriqua cette tête, qui a la propriété de répondre à toutes les questions qu'on lui adresse. Après avoir tracé des cercles, observé les astres, écrit des caractères cabalistiques, épié les conjonctions voulues, l'auteur mit la dernière main à son ouvrage avec une perfection dont vous aurez la preuve demain, car le vendredi cette tête est muette, et il serait inutile de lui rien demander aujourd'hui. D'ici là, Votre Grâce peut songer aux questions qu'il vous conviendra de lui faire, et l'expérience vous prouvera si je dis vrai.
Paris, S. Raçon, et Cie, imp.
Furne, Jouvet et Cie, édit.
Les pauvres bêtes se mirent à ruer de telle sorte, qu'elles jetèrent leurs cavaliers dans la poussière (p. 567).Étonné de ce qu'il entendait, don Quichotte avait peine à croire que cette tête fût douée d'une telle vertu; mais comme il devait bientôt savoir à quoi s'en tenir, il se contenta de faire de grands remercîments à son hôte pour lui avoir confié un secret de cette importance. Ils sortirent de la chambre, que don Antonio ferma à clef, et ils retournèrent dans le salon, où Sancho avait eu le temps de conter à la compagnie une partie des aventures de son maître.
Le soir venu, ils allèrent tous ensemble se promener par la ville, don Quichotte sans armes, mais couvert d'une houppelande de drap fauve, capable, à cette époque de l'année, de mettre en sueur l'hiver lui-même. Sancho resta au logis avec les valets, qui avaient ordre de l'entretenir et de l'amuser si bien qu'il ne pensât point à sortir. Notre héros ne montait pas Rossinante, mais un grand mulet de bât harnaché avec beaucoup de richesse et d'élégance; sans qu'il s'en doutât, on lui avait attaché au dos, et par-dessus la houppelande, un parchemin sur lequel était écrit en grosses lettres: Je suis don Quichotte de la Manche. Cet écriteau arrêtait tous les passants; et comme chacun répétait: Je suis don Quichotte de la Manche, le chevalier fut surpris que tant de gens prononçassent son nom comme s'ils le connaissaient:
Seigneur, dit-il à don Antonio qui marchait à côté de lui, la chevalerie errante a de bien grands avantages, puisqu'elle répand sur toute la terre le nom de ceux qui l'exercent. Entendez-vous comme on parle de moi; jusqu'aux petits enfants, tous me connaissent sans m'avoir jamais vu!
Quoi d'étonnant à cela, seigneur don Quichotte? répondit don Antonio. De même que le feu jette une lumière qui le trahit, de même la vertu a un éclat qui ne manque jamais de la faire reconnaître, surtout celle qui s'acquiert dans la profession des armes, car elle resplendit par-dessus toutes les autres.
Or, pendant que don Quichotte marchait ainsi, tout fier de lui-même, il arriva qu'à la vue de l'écriteau, un passant s'arrêta, et lui jeta ces mots à la face en bon castillan: Au diable soit don Quichotte de la Manche! comment peux-tu être encore de ce monde, après les coups de bâton que tu as reçus? Il faut, en vérité, que tu sois fou. Si encore tu l'étais seul, il n'y aurait pas grand dommage; mais ta folie est si contagieuse, qu'elle se communique à tous ceux qui t'approchent; ceux qui t'accompagnent en ce moment n'en sont-ils pas la preuve? Va, va, nigaud, retourne chez toi prendre soin de ton bien, de ta femme et de tes enfants, sans creuser davantage ta pauvre cervelle, qui n'est déjà que trop endommagée.
Mon ami, dit Antonio à cet homme, passez votre chemin sans vous mêler de donner des conseils à qui ne vous en demande pas: le seigneur don Quichotte est très-sain d'esprit, et nous qui l'accompagnons, nous ne sommes pas des imbéciles: la vertu a droit à nos hommages, en quelque lieu qu'elle se rencontre. Passez votre chemin, et mêlez-vous de vos affaires.
Par ma foi, seigneur, vous avez raison, répondit le Castillan; aussi bien, donner des conseils à ce pauvre fou, ce serait frapper du poing contre l'aiguillon. Mais il est vraiment dommage de voir le bon sens qu'il montre, dit-on, sur tant de matières, s'en aller en eau claire quand il s'agit de chevalerie. Que je meure à l'instant, moi et tous mes descendants, si je m'avise jamais de donner des conseils à personne, dût-on m'en prier à genoux.
Le Castillan disparut, et la promenade continua; mais une telle foule se pressait pour lire l'écriteau, que don Antonio fut obligé de l'enlever.
La nuit venue, on retourna chez don Antonio, où sa femme, personne aussi aimable que belle, avait invité plusieurs de ses amies pour faire honneur à leur hôte et s'amuser de ses étranges folies. Il vint donc quantité de dames; il y eut un souper magnifique, et sur les dix heures le bal commença. Parmi ces dames, il s'en trouvait surtout deux pleines d'esprit et d'humeur moqueuse, qui, pour divertir la compagnie, invitèrent don Quichotte à danser; et, chacune tour à tour s'emparant de lui dès que l'autre l'avait quitté, elles exténuèrent si bien le pauvre chevalier qu'il suait à grosses gouttes et ne pouvait presque plus se remuer. Qu'on se représente ce grand corps maigre, sec, efflanqué, au teint jaune, aux yeux creux, aux moustaches longues et tombantes, serré dans ses habits, fort maussade enfin et d'une légèreté plus que problématique, agacé par deux belles personnes qui lui lançaient à la dérobée des propos d'amour auxquels il ne répondait qu'avec dédain. A bout de patience: Arrière, démons! s'écria-t-il, arrière; laissez-moi en paix, importunes pensées. Tâchez, Mesdames, de maîtriser vos sentiments; la sans pareille Dulcinée du Toboso est l'unique souveraine de mon âme, et elle ne souffre point que d'autres en triomphent. Puis il se laissa tomber au beau milieu du salon, brisé et rompu d'un si violent exercice.
Don Antonio le fit emporter à bras dans sa chambre. Sancho, qui s'était empressé de le suivre: Peste, monseigneur, lui dit-il, comme vous vous êtes trémoussé! Pensiez-vous, par hasard, que tous les braves sont tenus d'être des danseurs, et tous les chevaliers errants des faiseurs d'entrechats? Par ma foi, mon cher maître, vous étiez dans une grande erreur, car tel aura moins de mal à tuer un géant qu'à faire une cabriole. Sauter en se donnant du talon dans le derrière, c'est mon fort, à moi; mais danser comme vous venez de le faire, je ne m'en pique point.
Chacun riait aux éclats des propos de notre écuyer, qui, ayant mis son maître au lit, eut grand soin de le bien couvrir, dans la crainte qu'il n'éprouvât quelque refroidissement.
Le lendemain, don Antonio jugea à propos de faire l'expérience de la tête enchantée. Suivi de don Quichotte, de Sancho, de deux de ses amis et des dames qui avaient fait danser notre chevalier, il se dirigea vers la chambre où elle se trouvait. Quand tout le monde fut entré, il ferma soigneusement la porte, énuméra à la compagnie les vertus de cette tête, disant que c'était la première fois qu'on en faisait l'épreuve et qu'il demandait le secret. Personne, à l'exception des deux gentilshommes, ne savait ce qui allait se passer.
Don Antonio s'approcha le premier, et demanda à voix basse, de manière pourtant à être entendu: Tête, par la vertu que tu renfermes, dis-moi ce que je pense en ce moment. Sans remuer les lèvres, mais d'une voix claire et distincte, la tête répondit vivement: «Je ne juge point des pensées.»
Chacun resta stupéfait, surtout les dames, car ni autour de la table ni dans la salle il ne se trouvait personne qui pût faire cette réponse, et on voyait bien qu'elle venait directement de la tête.
Combien sommes-nous ici? continua don Antonio?
«Toi et ta femme, répondit la tête, deux de ses amies et deux des tiens, ainsi qu'un fameux chevalier appelé don Quichotte de la Manche, et son écuyer, qui se nomme Sancho Panza.»
La surprise augmenta, et plus d'un assistant sentit ses cheveux se dresser.
Bien, dit don Antonio en se retirant; ceci fait voir que je n'ai point été trompé par celui qui t'a fabriquée, tête sage, tête parlante, tête merveilleuse et incomparable. Qu'un autre me remplace, ajouta-t-il, et t'adresse telle question qu'il voudra.
Comme les femmes sont d'ordinaire assez curieuses, une des dames s'approcha: Dis-moi, tête, demanda-t-elle, que faut-il que je fasse pour être très-belle?
«Sois très-honnête.»
Cela suffit, dit la dame en faisant place à sa compagne.
Savante tête, demanda celle-ci, je désirerais bien savoir si mon mari m'aime ou non?
«Remarque sa conduite envers toi, et tu le sauras.»
Je n'en veux pas davantage, dit la dame: en effet, la conduite des hommes nous donne la mesure de l'affection qu'ils nous portent.
Un des amis de don Antonio demanda: Qui suis-je?
«Tu le sais,» lui fut-il répondu.
Ce n'est pas là ce que je demande, repartit le cavalier; je veux savoir si tu me connais.
«Je te connais, tu es don Pedro Noriz.»
O tête admirable! c'en est assez pour me convaincre que tu n'ignores rien, ajouta le cavalier.
L'autre ami s'approcha et fit cette question: Quel est le plus vif désir de mon fils aîné?
«Je t'ai déjà dit que je ne juge point des pensées; cependant je puis ajouter: Ton fils ne souhaite que de t'enterrer.»
Je le savais déjà, repartit le gentilhomme, et je n'en doutais nullement.
La femme de don Antonio s'approcha comme les autres, et dit: En vérité, tête, je ne sais que te demander; je voudrais seulement savoir si je conserverai longtemps mon cher mari.
«Oui, car sa bonne santé et sa manière de vivre lui promettent de longs jours, que la plupart des hommes abrégent par la débauche et l'intempérance.»
A son tour, don Quichotte s'approcha: Dis-moi, tête, toi qui réponds si bien, est-ce une réalité ou un songe ce que j'ai vu dans la caverne de Montesinos? Sancho, mon écuyer, se donnera-t-il les coups de fouet auxquels il s'est engagé? et verrai-je enfin le désenchantement de Dulcinée?
«Quant à l'histoire de la caverne, il y a beaucoup à dire, l'aventure tient de la réalité et du songe; les coups de fouet de Sancho se feront un peu attendre, mais l'enchantement de Dulcinée finira.»
Cela me suffit, répliqua don Quichotte; que Dulcinée soit désenchantée, et mes vœux seront accomplis.
Le dernier qui interrogea la tête, ce fut Sancho. Il le fit en ces termes: Dis-moi, tête, aurai-je encore un gouvernement? quitterai-je le misérable métier d'écuyer errant, et reverrai-je enfin ma femme et mes enfants?
Il lui fut répondu: «Tu gouverneras en ta maison, si tu y retournes; tu pourras y revoir ta femme et tes enfants, s'ils y sont; et quand tu ne pourras plus servir, tu ne seras plus écuyer.»
Par ma foi, voilà qui est plaisant, repartit Sancho; il ne faut pas être sorcier pour deviner cela, je le savais de reste.
Et que veux-tu donc qu'on te dise, imbécile? repartit don Quichotte: n'est-ce pas assez que les réponses de la tête concordent avec les questions?
Cela suffit, puisque vous le voulez, répondit Sancho; mais je voudrais qu'elle se fût un peu mieux expliquée et qu'elle m'en apprît davantage.
Là s'arrêtèrent les questions et les réponses, mais non l'étonnement de la compagnie, car tous étaient en admiration, excepté les deux amis de don Antonio, qui savaient à quoi s'en tenir. Cid Hamet Ben-Engeli, pour ne pas laisser le lecteur en suspens, de crainte qu'il ne soupçonne de la magie dans une chose si surprenante, s'empresse de révéler le secret: Don Antonio, dit-il, afin de se divertir aux dépens des niais, fit faire cette tête à l'imitation d'une autre qu'il avait vue à Madrid. La table avec son pied, d'où sortaient quatre griffes d'aigle, était de bois peint en jaspe, la tête, semblable à un buste d'empereur romain et couleur de bronze, était creuse comme la table, sur laquelle on l'avait si bien enchâssée que tout paraissait d'une seule pièce. Le pied de la table était creux aussi et communiquait par deux tuyaux à la bouche et à l'oreille de la tête; ces tuyaux descendaient dans une chambre au-dessous, où se tenait cachée la personne qui faisait les réponses. La voix, partie de haut en bas ou de bas en haut, passait si bien par ces tuyaux, qu'on ne perdait pas une parole; de sorte qu'à moins de le savoir, il était impossible de pénétrer l'artifice. Un étudiant, neveu de don Antonio, jeune homme plein d'esprit, fut chargé des réponses; et comme il connaissait les personnes entrées dans la chambre où était la tête, il lui fut facile de répondre sans hésiter, tantôt directement, tantôt par conjecture, et toujours avec un extrême à-propos.
Cid Hamet ajoute que cette merveille dura une douzaine de jours. Le bruit s'étant répandu par la ville que don Antonio avait chez lui une tête enchantée, la crainte que la chose ne parvînt aux oreilles des seigneurs inquisiteurs le décida à aller lui-même leur apprendre ce qui en était. Ils lui dirent de briser la machine et qu'il n'en fût plus question. La tête n'en passa pas moins pour enchantée dans l'opinion de don Quichotte et de Sancho: le chevalier resta très-satisfait de la réponse qu'il avait obtenue, et l'écuyer assez peu content de la sienne.