Paris, S. Raçon, et Cie, imp.
Furne, Jouvet et Cie, édit.
O mon fils! voici l'instant de t'appliquer quelques-uns de ces coups de foue (p. 598).Il n'y a pas là de quoi s'étonner, dit Sancho; les diables, qu'ils jouent ou qu'ils ne jouent pas, qu'ils gagnent ou qu'ils perdent, ne peuvent jamais être contents.
J'en demeure d'accord, répondit Altisidore; mais une chose qui me parut encore plus étonnante, c'est que d'un seul coup de raquette ils mettaient la balle dans un tel état, qu'elle ne pouvait plus servir, si bien qu'ils firent voler en pièces tant de livres vieux et nouveaux, que c'était merveille. Il y en eut un, entre autres, tout flambant neuf, qui reçut un si rude coup que toutes les feuilles s'éparpillèrent. «Quel est ce livre? demanda un des diables. C'est la seconde partie de don Quichotte de la Manche, répondit son voisin; non pas son histoire composée par cid Hamet, mais celle que nous a donné certain Aragonais qu'on dit natif de Tordesillas. Emporte-la, dit le premier démon, et jette-la au fond des abîmes; qu'elle ne paraisse jamais devant moi. Est-elle donc si détestable? dit l'autre démon. Si détestable, répliqua le premier, que si je voulais en faire une semblable, je n'en viendrais jamais à bout.» Ils continuèrent à peloter avec d'autres livres; et moi, pour avoir entendu seulement le nom de don Quichotte, que j'aime avec tant d'ardeur, j'ai voulu retenir cette vision, et je ne l'oublierai plus.
Vision ce dut être, en effet, répliqua notre héros, car il n'y a point un second moi-même dans le monde; cette histoire dont vous parlez passe ici de main en main, mais elle ne s'arrête en aucune, et partout on la repousse du pied. Pour moi, je ne suis nullement fâché d'apprendre que je me promène, semblable à un corps fantastique, au milieu des ténèbres de l'abîme et à la clarté du jour, n'ayant rien de commun avec le don Quichotte dont parle cette histoire. Si elle est bonne et véridique, elle aura des siècles de vie; si au contraire elle est fausse et menteuse, de sa naissance à son enterrement le chemin ne sera pas long.
Altisidore allait continuer ses doléances, quand don Quichotte la prévint: je vous l'ai dit maintes fois, mademoiselle, j'éprouve un grand déplaisir que vous ayez jeté les yeux sur moi, car je ne puis payer votre affection qu'avec de la reconnaissance. Je suis né pour appartenir à Dulcinée du Toboso; c'est à elle que le destin m'a réservé. S'imaginer qu'une autre beauté puisse prendre dans mon cœur la place qu'elle occupe, c'est rêver l'impossible. Ces quelques mots suffiront, j'en ai l'espoir, pour vous désabuser et pour vous faire rentrer dans les bornes de la modestie.
Ame de mortier, double tigre, plus dur et plus têtu qu'un vilain quand il se croit sûr d'avoir l'avantage, s'écria Altisidore, feignant une grande colère, je ne sais qui m'empêche de t'arracher les yeux! Tu t'imagines, peut-être, don nigaud, don vaincu, don roué de coups de bâton, que je me suis laissée mourir d'amour pour ta maigre figure: non, non, Altisidore n'est pas assez sotte pour cela. Tout ce que tu as vu la nuit dernière n'était qu'une feinte. Je ne suis pas fille à me désespérer pour un animal de ton espèce, et bien loin d'en mourir, je ne voudrais pas qu'il m'en coûtât seulement une larme.
Pardieu, je le crois volontiers, dit Sancho, tous ces morts d'amoureux sont autant de plaisanteries; ils assurent toujours qu'ils vont se tuer, mais du diable s'ils en font rien!
En ce moment entra le musicien qui avait chanté les deux stances précédemment rapportées. Que Votre Grâce, seigneur chevalier, dit-il en faisant un profond salut à don Quichotte, veuille bien me compter au nombre de ses plus fidèles serviteurs. Depuis longtemps j'ai pour vous une grande affection et je vous ai voué une estime toute particulière, tant à cause de vos nombreuses prouesses que de la gloire qu'elles vous ont acquise.
Que Votre Grâce, seigneur, daigne m'apprendre qui elle est, répondit don Quichotte, afin que je proportionne mes remercîments à son mérite.
Le musicien répondit qu'il était le panégyriste d'Altisidore, celui qui avait chanté des vers à sa louange.
Vous avez une bien belle voix, repartit don Quichotte, mais ce que vous chantiez n'était guère à sa place: quel rapport peut-il y avoir entre les stances de Garcilasso et la mort de cette demoiselle?
Que cela ne vous étonne pas, seigneur, répliqua le musicien; il est de mode parmi les poëtes à la douzaine de ce temps-ci, et même parmi les plus habiles, d'écrire ce qui leur passe par la tête et de voler ce qui leur convient. Cela n'empêche pas leurs ouvrages d'être bien accueillis, et leurs plus grandes sottises de passer pour licences poétiques.
Don Quichotte s'apprêtait à répondre, mais il en fut empêché par l'arrivée du duc et de la duchesse. Alors une longue conversation s'engagea, dans laquelle Sancho débita tant de drôleries et de malices, que ses nobles hôtes ne cessaient d'admirer un si curieux mélange de finesse et de simplicité. Notre héros supplia Leurs Excellences de lui permettre de les quitter le jour même, disant qu'à un chevalier vaincu tel que lui, il convenait mieux d'habiter une étable à pourceaux qu'un palais de prince. Ses hôtes accédèrent de bonne grâce à sa demande.
La duchesse lui ayant demandé s'il ne gardait pas rancune à Altisidore: Madame, répondit-il, tout le mal de cette jeune fille prend sa source dans l'oisiveté; une occupation honnête et soutenue en sera le remède. Elle vient de me dire qu'en enfer on porte de la dentelle; je dois supposer qu'elle connaît ce genre d'ouvrage; eh bien, que sa main ne quitte pas les fuseaux, et elle finira par oublier celui qui a troublé son repos. Tel est mon avis et mon conseil.
C'est aussi le mien, ajouta Sancho; on n'a jamais vu mourir d'amour une faiseuse de dentelle, et lorsque les filles sont occupées, elles songent moins à l'amour qu'à leur ouvrage. J'en parle par expérience: car lorsque je suis à piocher aux champs, j'oublie jusqu'à ma ménagère elle-même, je veux dire ma Thérèse; et pourtant je l'aime comme la prunelle de mes yeux.
Fort bien, Sancho, répondit la duchesse. Désormais Altisidore tournera le fuseau; d'ailleurs, elle s'y entend à merveille.
Il n'en sera pas besoin, madame, répondit Altisidore; le seul souvenir de l'ingratitude de ce malandrin vagabond me guérira; et avec la permission de Votre Grandeur, je me retire pour ne pas voir davantage sa maigre et désagréable figure.
Cela me rappelle, reprit le duc, ce qu'on dit souvent: Qui s'emporte et éclate en injures, est bien près de pardonner.
Altisidore feignit de s'essuyer les yeux, et après avoir fait une grande révérence elle sortit.
Pauvre fille! dit Sancho, elle mérite bien ce qu'elle a; aussi pourquoi va-t-elle s'adresser à une âme sèche comme un jonc? Mort de ma vie! si elle s'était tournée de mon côté, elle aurait entendu chanter un autre coq.
La conversation terminée, Don Quichotte s'habilla, et, après avoir dîné avec ses hôtes, il se mit en route.
Moitié triste, moitié joyeux, s'en allait le vaincu don Quichotte; triste à cause de sa défaite, joyeux à cause de la vertu merveilleuse qui s'était révélée dans son écuyer par la résurrection d'Altisidore; quoiqu'à vrai dire il eût conçu quelque doute touchant la mort de l'amoureuse demoiselle. Quant à Sancho, toute sa tristesse venait de ce qu'Altisidore ne lui avait pas donné cette demi-douzaine de chemises qu'il avait si bien gagnée.
En vérité, seigneur, dit-il à son maître, il faut que je sois un bien malheureux médecin: la plupart tuent leurs malades et n'en sont pas moins grassement payés de leur peine, laquelle souvent ne consiste qu'à signer quelque ordonnance qu'exécute l'apothicaire (et tant pis pour la pauvre dupe); tandis que moi, à qui la santé d'autrui coûte des croquignoles, des pincements, des coups de fouet, on ne me donne pas seulement une obole. Je jure qu'à l'avenir, si on m'amène quelque malade, il faudra d'abord me graisser la patte; le moine vit de ce qu'il chante, et si Dieu m'accorde la vertu que je possède, c'est pour en tirer pied ou aile.
Tu as raison, Sancho, répondit don Quichotte, et Altisidore a eu tort de ne pas tenir sa parole; car, bien que la vertu que tu possèdes ne t'ait coûté aucune étude, ce que tu as souffert est pire qu'étudier. Quant à moi, je puis t'assurer une chose, c'est que si tu voulais une récompense pour les coups de fouet que tu as promis de t'appliquer afin de désenchanter Dulcinée, je te la donnerais si bonne que tu aurais lieu d'être satisfait. Je ne sais trop si la guérison suivrait le salaire, et je ne voudrais pas contrarier l'effet du remède en le payant d'avance; cependant faisons-en l'épreuve. Voyons, Sancho, combien exiges-tu pour te fouetter sur l'heure; l'affaire finie, tu te payeras par tes mains sur l'argent que tu as à moi.
Ces paroles firent ouvrir les yeux et dresser les oreilles à Sancho, qui à l'instant résolut d'en finir avec le désenchantement de Dulcinée. Allons, seigneur, dit-il, il faut vous donner satisfaction: mon amour pour ma femme et mes enfants me fait songer à leur avantage, bien que ce soit aux dépens de ma peau. Or çà, combien m'accorderez-vous pour chaque coup de fouet?
Si la récompense devait égaler la nature et la grandeur du service, répondit don Quichotte, le trésor de Venise et les mines du Potose ne suffiraient pas; mais calcule d'après ce que tu portes dans ma bourse, et mets toi-même le prix à chaque coup.
Il y a, repartit Sancho, trois mille trois cents et tant de coups de fouet; je m'en suis déjà donné cinq; que ceux-ci passent pour ce qui excède les trois mille trois cents, et calculons sur le reste. A un cuartillo la pièce, et je n'en rabattrais pas un maravédis, fût-ce pour le pape, ce sont trois mille cuartillos, qui font quinze cents demi-réaux, ou sept cent cinquante réaux; pour les trois cents autres, je compte cent cinquante demi-réaux ou soixante-quinze réaux, lesquels ajoutés aux sept cent cinquante, font en tout huit cent vingt cinq réaux. Je retiendrai cette somme sur l'argent que j'ai à Votre Grâce, et je rentrerai chez moi content, quoique bien fouetté; mais on ne prend pas de truites sans se mouiller les chausses.
O mon cher Sancho! s'écria don Quichotte, ô mon aimable Sancho! à quelle reconnaissance, Dulcinée et moi, nous allons être tenus envers toi pour le reste de tes jours. Si la pauvre dame se retrouve jamais dans son premier état, sa disgrâce aura été un bonheur, et ma défaite un véritable triomphe. Voyons, mon fils, quand veux-tu commencer? Afin de te donner du courage, et que tu finisses plus vite, j'ajoute encore cent réaux.
Quand? répliqua Sancho; cette nuit même; seulement, faites en sorte que nous couchions en rase campagne, et vous verrez si je sais m'étriller.
Elle arriva enfin cette nuit que don Quichotte appelait avec tant d'impatience. Il lui semblait que les roues du char d'Apollon s'étaient brisées, et que le jour s'allongeait plus que de coutume, comme cela arrive aux amoureux qui toujours voudraient voir marcher le temps selon leurs désirs. Enfin, nos deux aventuriers entrèrent dans un bosquet d'arbres touffus un peu éloignés du chemin; puis, ayant dessellé Rossinante et débâté le grison, ils s'étendirent sur l'herbe et soupèrent avec ce qui se trouvait dans le bissac.
Lorsque Sancho eut bien mangé, il voulut tenir sa promesse: prenant donc le licou et une sangle du bât de son âne, il s'éloigna d'une vingtaine de pas, et s'établit au milieu de quelques hêtres.
Mon enfant, lui dit son maître en le voyant partir d'un air si résolu, je t'en conjure, prends garde de ne pas te mettre en pièces: fais qu'un coup attende l'autre, ne te presse pas tellement d'arriver au but que l'haleine vienne à te manquer au milieu de la carrière: en un mot, ne te frappe pas à ce point que la vie t'échappe avant que la pénitence soit achevée. Et afin que tu ne perdes pas la partie pour un coup de plus ou de moins, je vais me tenir ici près, et les compter sur mon rosaire. Courage, mon ami, que le ciel seconde tes bonnes intentions et les rende efficaces.
Un bon payeur ne craint point de donner des gages, dit Sancho, et je m'en vais m'étriller de telle façon que, sans me tuer, il ne laissera pas de m'en cuire, car je pense que c'est en cela que doit consister la vertu du remède.
Cela dit, Sancho se dépouille de la ceinture en haut, et se met en devoir de se fouetter, tandis que don Quichotte comptait les coups. Il s'en était à peine appliqué sept ou huit, qu'il commença à se dégoûter, et trouvant la charge trop pesante pour le prix: Par ma foi, seigneur, dit-il, j'en appelle comme d'abus, ces coups-là valent chacun un demi-réal et non un cuartillo.
Courage, ami Sancho, courage, reprit don Quichotte; qu'à cela ne tienne, je double la somme.
A la bonne heure, dit Sancho; à présent les coups de fouet vont tomber comme grêle.
Mais au lieu de s'en donner sur les épaules, le sournois se mit à frapper contre les arbres, poussant de temps à autre de grands soupirs, comme s'il eût été près de rendre l'âme. Don Quichotte, craignant que son fidèle écuyer n'y laissât la vie et que son imprudence ne vînt à tout perdre, lui cria: Arrête, mon ami, arrête! Comme tu y vas; le remède me paraît un peu rude, il sera bon d'y revenir à deux fois; on n'a pas pris Zamora en une heure[130]. Si j'ai bien compté, voilà plus de mille coups que tu viens de te donner; c'est assez quant à présent: l'âne, comme on dit, peut porter la charge, mais non la surcharge.
Non, non, seigneur, repartit Sancho, il ne sera jamais dit de moi: Gages payés, bras cassés. Que Votre Grâce s'éloigne un peu, et je vais m'en donner encore un mille. En deux temps, l'affaire sera terminée, il y aura même bonne mesure.
Puisque tu es en si bonne disposition, dit don Quichotte, fais à ta fantaisie, je vais m'éloigner.
Sancho reprit sa tâche, et avec une telle énergie que bientôt il n'y eut plus autour de lui un seul arbre auquel il restât un lambeau d'écorce. Enfin, poussant un grand cri et frappant de toute sa force un dernier coup contre un hêtre: Ici, dit-il, mourra Samson, et tous ceux qui avec lui sont.
A ce coup terrible et à ce cri lamentable, don Quichotte accourut: A Dieu ne plaise, mon fils, dit-il en lui arrachant l'instrument de son supplice, à Dieu ne plaise que pour me faire plaisir il t'en coûte la vie; elle est trop nécessaire à ta femme et à tes enfants; que Dulcinée attende encore un peu; quant à moi, je m'entretiendrai d'espérance, jusqu'à ce que tu aies repris de nouvelles forces. De cette manière, tout le monde sera content.
Puisque Votre Grâce l'exige, je le veux bien, répondit Sancho: seulement, jetez-moi votre manteau sur les épaules; car je suis tout en eau, et je pourrais me refroidir, comme cela arrive aux nouveaux pénitents.
Don Quichotte lui donna son manteau, et demeura en justaucorps.
Notre compagnon dormit jusqu'au jour, après quoi tous deux se mirent en route. Au bout d'environ trois heures de marche ils arrivèrent à une hôtellerie que don Quichotte reconnut pour telle, et non pour un château avec fossés et pont-levis, ainsi qu'il avait coutume de le faire; car depuis sa défaite, il semblait que la raison lui fût revenue, comme on va le voir désormais. On logea notre héros dans une salle basse où, selon la mode des villages, il y avait en guise de rideaux deux vieilles serges peintes: l'une représentait le rapt d'Hélène, quand Pâris, violant l'hospitalité, l'enleva à Ménélas; sur l'autre était l'histoire de Didon et d'Énée: la reine, montée sur une tour, agitait sa ceinture pour rappeler l'infidèle amant qui fuyait à voiles déployées. Don Quichotte remarqua qu'Hélène ne paraissait nullement fâchée de la violence qu'on lui faisait, car elle riait sous cape. Didon, au contraire, était toute éplorée; et le peintre, de crainte qu'on ne s'en aperçût pas, avait sillonné ses joues de larmes aussi grosses que des noisettes.
Ces deux dames, dit notre héros, furent bien malheureuses de n'être pas nées dans mon temps, et moi plus malheureux encore de n'être pas né dans le leur: si j'avais rencontré ces galants-là, Troie n'aurait pas été embrasée, ni Carthage détruite, car la seule mort de Pâris aurait prévenu tous ces désastres.
Je gagerais, dit Sancho, que d'ici à peu de temps on ne trouvera pas de taverne, d'hôtellerie ou de boutique de barbier où l'on ne trouve en peinture l'histoire de nos prouesses; mais du moins faudrait-il que ce fût par un meilleur peintre que le barbouilleur qui a portraité ces dames.
Tu as raison, reprit don Quichotte; car ce peintre me rappelle celui d'Ubeda[131], qui, lorsqu'on lui demandait ce qu'il peignait: Nous le verrons tout à l'heure, répondait-il; et si c'était quelque chose qui approchât d'un coq, il écrivait au-dessous: «Ceci est un coq,» afin qu'on ne pût s'y tromper.
Je jurerais bien, dit Sancho, que l'Aragonais qui a composé notre histoire n'en savait guère davantage; sa plume a marché au hasard, et il en est résulté ce qu'il aura plu à Dieu.
Il ressemble aussi beaucoup, ajouta don Quichotte, à ce poëte appelé Mauléon, qu'on voyait il y a quelque temps à la cour: ce Mauléon se vantait de répondre sur-le-champ à toutes sortes de questions, et répondait tout de travers. Mais laissons cela; dis-moi, Sancho, dans le cas où il te plairait d'achever cette nuit ta pénitence, veux-tu que ce soit en rase campagne ou à couvert?
Pardieu, seigneur, répondit Sancho, pour les coups que je songe à m'appliquer, il importe peu où je me les donne; pourtant j'aimerais mieux que ce fût dans un bois; j'aime beaucoup les arbres, et je crois qu'ils me procurent du soulagement.
Eh bien, mon ami, répliqua don Quichotte, afin que tu reprennes des forces, nous réserverons cela pour notre village, où nous arriverons au plus tard après-demain.
Comme il vous plaira, seigneur, vous êtes le maître; mais si vous vouliez m'en croire, j'expédierais la chose et je battrais le fer pendant qu'il est chaud: il fait bon moudre quand la meule vient d'être repiquée; lorsqu'on est en haleine, on marche mieux, et l'occasion perdue ne se retrouve pas toujours; un tiens vaut mieux que deux tu auras, et moineau dans la main que grue qui vole.
Halte-là, interrompit don Quichotte; le voilà encore lancé dans les proverbes. Que ne parles-tu simplement et sans raffiner, comme je te l'ai recommandé tant de fois? tu verrais que tu t'en trouverais bien.
Je ne sais quelle malédiction pèse sur moi, repartit Sancho; je ne puis dire une raison sans y joindre un proverbe, ni dire un proverbe qui ne me semble une raison. Cependant, je tâcherai de me corriger. Là finit leur entretien.
Don Quichotte et Sancho passèrent tout le jour dans cette hôtellerie, attendant la nuit, l'un pour achever sa pénitence, l'autre pour en voir la fin, qui était aussi celle de ses désirs. Pendant ce temps, un gentilhomme suivi de trois ou quatre domestiques vint y descendre, et l'un de ces derniers dit en s'adressant à celui qui paraissait être son maître: Votre Grâce, seigneur don Alvaro Tarfé, peut s'arrêter ici pour faire la sieste; l'endroit me paraît convenable.
A ce nom, don Quichotte regarda Sancho: Ne te souvient-il pas, lui dit-il, quand je feuilletai cette seconde partie de mon histoire, que j'y rencontrai ce nom de don Alvaro Tarfé?
Cela peut être, répondit Sancho; laissons-le descendre de cheval, nous le questionnerons ensuite.
Le gentilhomme mit pied à terre, et l'hôtesse lui donna une chambre en face de celle de don Quichotte, ornée pareillement de rideaux de serge peinte. Après avoir revêtu un costume d'été, l'inconnu se rendit sous le portail de l'auberge, qui était frais et spacieux, et y trouva notre chevalier se promenant de long en large. Seigneur, lui dit-il, peut-on savoir où se rend Votre Grâce?
A un village près d'ici où je demeure, répondit don Quichotte; et Votre Grâce, où va-t-elle?
Moi, repartit le cavalier, je vais à Grenade, ma patrie.
Excellent pays, dit don Quichotte. Mais, seigneur, quel est, je vous prie, le nom de Votre Grâce? le cœur me dit que j'ai quelque intérêt à le savoir.
Je m'appelle don Alvaro Tarfé, répondit le cavalier.
En ce cas, seigneur, dit notre héros, serait-ce vous dont il est parlé dans la seconde partie de l'histoire de don Quichotte de la Manche, que certain auteur a fait imprimer depuis peu?
C'est moi-même, répondit le cavalier, et ce don Quichotte, qui est le héros du livre, était fort de mes amis. C'est moi qui le tirai de chez lui, ou qui du moins lui inspirai le dessein de venir aux joutes de Saragosse où j'allais moi-même, et en vérité il m'a quelques obligations, mais une surtout, c'est que je l'ai empêché d'avoir les épaules flagellées par la main du bourreau à cause de ses insolences.
Dites-moi, seigneur don Alvaro, continua notre chevalier, est-ce que j'ai quelque ressemblance avec ce don Quichotte dont parle Votre Grâce?
Non assurément, répondit le voyageur.
Et ce don Quichotte, ajouta notre chevalier, avait-il un écuyer appelé Sancho Panza?
Oui, répondit don Alvaro, cet écuyer passait pour être fort plaisant, mais je ne l'ai jamais entendu rien dire de bon.
Oh! je le crois bien, dit Sancho; plaisanter d'une manière agréable n'est pas donné à tout le monde. Ce Sancho dont vous parlez, seigneur, doit être quelque grand vaurien; mais le véritable Sancho, c'est moi, et je débite des plaisanteries comme s'il en pleuvait. Sinon faites-en l'épreuve, que Votre Grâce me suive pendant toute une année, et à chaque pas vous verrez qu'il m'en sort de la bouche en si grande abondance, que je fais rire tous ceux qui m'écoutent, sans savoir le plus souvent ce que je dis. Quant au véritable don Quichotte de la Manche, le fameux, le vaillant, le sage, le père des orphelins, le défenseur des veuves, le meurtrier des demoiselles, celui enfin qui a pour unique dame de ses pensées la sans pareille Dulcinée du Toboso, c'est mon maître que voilà devant vous. Tout autre don Quichotte et tout autre Sancho Panza sont autant de mensonges.
Pardieu, mon ami, je le crois sans peine, répliqua don Alvaro, en quatre paroles vous venez de dire plus de bonnes choses, que l'autre Sancho dans tous ses longs bavardages. Il sentait bien plus le glouton que l'homme d'esprit, et je commence à croire que les enchanteurs qui persécutent le véritable don Quichotte, ont voulu me persécuter, moi aussi, avec son méchant homonyme. En vérité je ne sais que penser: car j'ai laissé, il y a peu de jours, ce dernier enfermé dans l'hôpital des fous à Tolède, et j'en rencontre ici un autre qui, à la vérité, ne lui ressemble en rien.
Pour mon compte, reprit don Quichotte, je ne vous dirai pas que je suis le bon, mais je puis au moins affirmer que je ne suis pas le mauvais, et pour preuve, seigneur don Alvaro, apprenez que de ma vie je n'ai été à Saragosse. C'est justement pour avoir entendu dire que le faux don Quichotte s'était trouvé aux joutes de cette ville, que je n'ai pas voulu y mettre le pied. Aussi, afin de donner un démenti à l'auteur, j'ai gagné tout droit Barcelone, ville unique par son site et sa beauté, mère de la courtoisie, refuge des étrangers, retraite des pauvres, patrie des braves; le lieu de toute l'Europe où l'on peut le plus aisément lier une amitié constante et sincère. Quoique les choses qui m'y sont arrivées, loin d'être agréables, aient été pour la plupart, au contraire, fâcheuses et déplaisantes, je n'en ai pas moins une joie extrême de l'avoir vue, et cela me fait oublier tout le reste. Bref, seigneur don Alvaro, je suis ce même don Quichotte dont la renommée s'est occupée si souvent, et non ce misérable qui usurpe mon nom et se fait honneur de mes idées. Maintenant j'ai une grâce à vous demander, et cette grâce la voici: c'est que, par-devant l'alcade de ce village, vous fassiez une déclaration valable et authentique, que jusqu'à cette heure vous ne m'aviez jamais vu, et que je ne suis point le don Quichotte dont il est parlé dans cette seconde partie imprimée depuis peu; enfin, que Sancho Panza, mon écuyer, n'est point celui que Votre Grâce a connu.
Paris, S. Raçon, et Cie, imp.
Furne, Jouvet et Cie, édit.
Au lieu de s'en donner sur les épaules, le sournois se mit à frapper contre les arbres (p. 605).Très-volontiers, seigneur don Quichotte, répondit don Alvaro, et je vous donnerai de bon cœur cette satisfaction, quoiqu'il soit assez surprenant de voir en même temps deux don Quichotte et deux Sancho Panza, qui se disent du même pays et sont si différents de visages, d'actions et de manières. Je doute presque de ce que j'ai vu; et peu s'en faut que je ne croie avoir fait un rêve.
Sans doute que Votre Grâce est enchantée, tout comme madame Dulcinée, dit Sancho. Et plût à Dieu qu'il ne fallût pour vous désenchanter que m'appliquer trois autres mille coups de fouet, comme je me les suis donnés pour elle; par ma foi, ce serait bientôt expédié, et il ne vous en coûterait rien.
Qu'est-ce que ces coups de fouet? demanda don Alvaro; je ne comprends pas ce que vous voulez dire.
Oh! seigneur, répondit Sancho, cela serait trop long à raconter; mais si nous voyageons ensemble, je vous le dirai en chemin.
L'heure du souper arriva, don Alvaro et don Quichotte se mirent à table. Bientôt après l'alcade du lieu étant survenu, accompagné d'un greffier, don Quichotte le requit de dresser acte de la déclaration que faisait le seigneur don Alvaro Tarfé, déclaration dans laquelle il affirmait ne point reconnaître don Quichotte de la Manche, ici présent, comme étant celui dont il avait lu l'histoire imprimée sous le titre de seconde partie de don Quichotte de la Manche, composée par un certain Avellaneda de Tordesillas. L'alcade procéda judiciairement, et la déclaration fut reçue dans les formes voulues; ce qui réjouit fort nos chercheurs d'aventures, comme s'il eût été besoin d'un pareil acte pour faire éclater la différence qu'il y avait entre les deux don Quichotte et les deux Sancho, et qu'elle ne fût pas assez marquée par leurs actions et leurs paroles.
Don Alvaro et son nouvel ami échangèrent mille politesses et mille offres de services; et notre chevalier déploya tant d'esprit, que le gentilhomme finit par se croire réellement enchanté, puisqu'il avait vu deux don Quichotte qui se ressemblaient si peu. Sur le soir, ils partirent tous ensemble, et chemin faisant notre héros apprit à don Alvaro l'issue de sa rencontre avec le chevalier de la Blanche-Lune, ainsi que l'enchantement de Dulcinée, sans oublier le remède enseigné par Merlin. Bref, après s'être fait de nouveaux compliments et s'être embrassés, ils se séparèrent.
Don Quichotte passa encore cette nuit-là dans un bois, pour donner à Sancho le loisir d'achever sa pénitence, ce que l'astucieux écuyer accomplit aux dépens des arbres plus que de ses épaules, qu'il sut si bien ménager que les coups de fouet n'auraient pu en faire envoler une mouche qui s'y serait posée. Le confiant chevalier n'omit pas un seul coup, et trouva qu'avec ceux de la nuit précédente, ils montaient à trois mille vingt-neuf; il lui sembla même que le soleil s'était levé plus tôt qu'à l'ordinaire, comme s'il eût été jaloux que la nuit fût seule témoin de cet intéressant sacrifice. Nos aventuriers se remirent en route dès qu'il fut jour, s'applaudissant derechef d'avoir tiré don Alvaro de l'erreur où il était, et surtout d'avoir obtenu de lui une déclaration en si bonne forme.
Cette journée et la nuit suivante se passèrent sans qu'il leur arrivât rien de remarquable, si ce n'est que Sancho compléta sa pénitence. Don Quichotte en ressentit une telle joie, qu'il attendait avec impatience le retour de la lumière, espérant d'un instant à l'autre rencontrer sa dame désenchantée. Ils partirent, et tout le long de la route notre héros n'apercevait point une femme qu'il ne courût aussitôt après elle, pour s'assurer si ce n'était point Dulcinée du Toboso, tant il tenait pour infaillibles les promesses de Merlin.
Dans ces pensées et dans ces espérances, ils arrivèrent au haut d'une colline d'où ils découvrirent un village[132]. A peine Sancho l'eut-il reconnu qu'il se jeta à genoux en s'écriant avec transport: Ouvre les yeux, patrie désirée, et vois revenir à toi ton fils Sancho, sinon bien riche, au moins bien étrillé! Ouvre les bras, et reçois aussi ton fils don Quichotte, lequel, s'il revient vaincu par un bras étranger, revient vainqueur de lui-même, victoire qui est, à ce qu'il a dit souvent, la plus grande qu'on puisse remporter. Quant à moi, j'apporte de l'argent, car si j'ai été bien étrillé, je me suis bien tenu sur ma bête.
Laisse là ces sottises, dit don Quichotte, et préparons-nous à entrer du pied droit dans notre village, où, lâchant la bride à notre fantaisie, nous disposerons tout pour la vie pastorale que nous devons mener. Cela dit, ils descendirent la colline.
A l'entrée du pays, dit cid Hamet, don Quichotte vit sur la place qui sert à battre le grain deux petits garçons qui se querellaient; l'un disait à l'autre: Tu as beau faire, Periquillo; tu ne la reverras de ta vie.
Sancho, dit notre chevalier, entends-tu ce que dit ce drôle: Tu ne la reverras de ta vie!
Qu'importe que ce petit garçon ait prononcé ces paroles? répondit Sancho.
Eh bien, répliqua don Quichotte, cela signifie que je ne reverrai pas Dulcinée!
Sancho allait riposter, mais il en fut empêché par la vue d'un lièvre que des chasseurs poursuivaient avec leurs lévriers. La pauvre bête effrayée vint se réfugier et se blottir entre les jambes du grison; l'écuyer la saisit et la présenta à son maître, qui murmura entre ses dents: malum signum, malum signum[133]. Un lièvre fuit, des lévriers le poursuivent, et Dulcinée ne paraît point!
Parbleu, vous êtes un homme étrange, dit Sancho: supposez que ce lièvre est madame Dulcinée du Toboso, et que les lévriers qui le poursuivent sont les scélérats d'enchanteurs qui l'ont changée en paysanne: elle fuit, je la prends, je la mets entre les mains de Votre Grâce, qui la serre contre son cœur et la caresse tout à son aise. Eh bien, quel mauvais signe est-ce là? et quel mauvais présage peut-on en tirer?
Sur ce, les deux petits garçons s'approchèrent pour voir le lièvre, et Sancho leur ayant demandé le sujet de leur querelle, celui qui avait dit à l'autre: Tu ne la reverras de ta vie, répondit, en montrant une cage à grillons, qu'il avait pris cette cage à son compagnon et qu'il ne la lui rendrait jamais. Sancho leur donna une pièce de monnaie pour la cage, et la présentant à don Quichotte: Tenez, seigneur, lui dit-il, voilà le charme détruit. Si j'ai bonne mémoire, il me souvient d'avoir entendu notre curé dire qu'il n'est pas d'un chrétien et d'un homme de sens de s'arrêter à ces enfantillages; et Votre Grâce ne m'assurait-elle pas encore, ces jours passés, que ceux qui y font attention sont des imbéciles? Allons, seigneur, rentrons chez nous; en voilà assez là-dessus.
Les chasseurs survinrent, réclamant leur lièvre, et don Quichotte le leur rendit.
Le chevalier, s'étant remis en marche, rencontra à l'entrée du pays le curé et le bachelier Carrasco, qui se promenaient dans un petit pré en causant. Nos deux amis accoururent les bras ouverts; et don Quichotte, ayant mis pied à terre, les embrassa tendrement.
Or, il faut savoir que Sancho avait placé sur son grison, par-dessus le paquet des armes de son maître, la robe semée de flammes qu'on lui avait donnée, et coiffé la tête de l'animal avec la mitre couverte de diables, ce qui faisait le plus bizarre effet qui se puisse imaginer. Les petits enfants du pays (cet âge a des yeux de lynx) s'en étant aperçus, accouraient de tous côtés, se criant les uns aux autres: Holà! eh! venez vite, venez voir l'âne de Sancho Panza, plus gentil qu'un prince, et le cheval de don Quichotte, plus maigre encore que le jour de son départ. Bref, entourés de ces polissons et accompagnés du curé et de Carrasco, nos deux coureurs d'aventures entrèrent dans le village, et se rendirent tout droit à la maison de don Quichotte, où ils trouvèrent sur le pas de la porte la gouvernante et la nièce, déjà instruites de leur arrivée.
On avait aussi raconté la nouvelle à Thérèse Panza, qui, les cheveux en désordre et dans une toilette fort incomplète, conduisant par la main Sanchette, sa fille, accourut au-devant de son mari. Mais en le voyant beaucoup moins bien costumé que, dans son opinion, devait l'être un gouverneur, elle lui dit: En quel état vous revois-je, mon cher mari? Vous m'avez l'air de revenir à pied, traînant la patte, et l'on vous prendrait plutôt pour un vaurien ingouvernable que pour un gouverneur.
Tais-toi, Thérèse, répondit Sancho; souvent où il se trouve des crochets il n'y a pas de lard. Allons à la maison; là je t'en conterai de belles! J'apporte de l'argent, ce qui est l'essentiel; et de l'argent gagné par mon industrie, sans avoir fait tort à personne.
Apportez de l'argent, mon bon mari, repartit Thérèse; et peu m'importe qu'il ait été gagné par ceci ou par cela; de quelque manière qu'il soit venu, vous n'aurez pas introduit mode nouvelle dans le monde.
Sanchette embrassa son père, en demandant s'il lui apportait quelque chose; car elle l'attendait, disait-elle, comme on attend la pluie en été. Puis, le prenant d'un côté par sa ceinture de cuir, tandis que de l'autre Thérèse le tenait sous le bras (la petite tirant l'âne par le licou), ils s'en furent à leur maison, laissant don Quichotte dans la sienne, aux mains de sa gouvernante et de sa nièce, et en compagnie du curé et du bachelier.
Don Quichotte, s'étant enfermé avec ses deux amis, leur raconta brièvement sa défaite, et l'engagement qu'il avait pris de rester chez lui pendant une année, engagement que comme chevalier errant il voulait remplir au pied de la lettre. Il ajouta qu'il avait songé à se faire berger pendant ce temps-là, afin de se distraire dans la solitude et de pouvoir y donner libre carrière à ses amoureuses pensées. Enfin, il les supplia, si leurs occupations le leur permettaient, de vouloir bien être ses compagnons. Je me propose, dit-il, d'acheter un troupeau de brebis suffisant pour pouvoir nous dire bergers. Au reste, le plus difficile est fait, car j'ai trouvé des noms qui vous iront à merveille. Le curé lui ayant demandé quels étaient ces noms: Moi, reprit le chevalier, je m'appellerai le berger Quichottin; vous, seigneur bachelier, le berger Carrascon; vous, seigneur licencié, le berger Curiambro; et Sancho Panza, le berger Pancinot.
Les deux amis restèrent confondus de cette nouvelle folie; mais de crainte que le pauvre homme ne leur échappât une troisième fois, et surtout espérant que dans le délai d'une année on parviendrait à le guérir, ils feignirent d'entrer dans son idée, applaudirent à son projet, et promirent de l'accompagner. Il y a plus, ajouta Samson Carrasco; étant, comme on le sait déjà, un de nos plus fameux poëtes, je composerai à ma fantaisie des vers pastoraux ou héroïques, afin de passer le temps. L'essentiel, c'est que nous ne laissions pas un arbre, si dur soit-il, sans y graver les noms de nos bergères, suivant le constant usage des bergers amoureux.
A merveille, repartit don Quichotte. Mais moi, je n'ai pas besoin de chercher; j'ai sous la main la sans pareille Dulcinée du Toboso, gloire de ces rivages, ornement de ces prairies, fleur de l'esprit et de la grâce, finalement, personne si accomplie qu'aucune louange ne serait à la hauteur de son mérite, quelque hyperbolique qu'elle fût.
Cela est vrai, dit le curé. Nous autres, nous chercherons par ici quelques bergerettes à notre convenance.
Et si elles nous faisaient défaut, ajouta le bachelier, nous leur donnerions les noms de ces bergères imprimées et gravées: les Philis, les Amaryllis, les Dianes, les Bélizardes, les Galatées. Puisque les livres en sont pleins et que les boutiques de libraires en regorgent, nous pouvons bien nous en passer la fantaisie. Si ma dame, ou pour mieux dire ma bergère, s'appelle Anne par hasard, je la célébrerai sous le nom d'Anarda; si Françoise, je la nommerai Francine; Lucie, Lucinde, et ainsi du reste. De cette manière, tout sera pour le mieux. Sancho lui-même, s'il entre dans notre confrérie, pourra chanter sa Thérèse sous le nom de Thérésine.
Don Quichotte applaudit; et le curé, l'ayant comblé d'éloges pour une si honorable résolution, s'offrit de nouveau à lui tenir compagnie tout le temps que ne réclameraient pas les devoirs de son ministère. L'affaire convenue, les deux amis prirent congé du chevalier, en l'engageant à bien se soigner et à ne rien négliger de ce qui pourrait lui être salutaire.
Le sort voulut que la nièce et la gouvernante entendissent toute la conversation; aussi, dès que don Quichotte fut seul, elles entrèrent dans sa chambre.
Quoi, mon oncle, dit la nièce: lorsque nous pensions que Votre Grâce venait enfin se retirer dans sa maison pour y vivre tranquillement, voilà que vous vous embarquez dans de nouvelles aventures et que vous pensez à vous faire berger! Croyez-moi, la paille est trop mûre pour en faire des chalumeaux. Et comment, ajouta la gouvernante, Votre Grâce fera-t-elle pour passer les après-midi d'été, les nuits d'hiver à la belle étoile et entendre les hurlements des loups? Non, non; c'est un métier d'homme robuste, endurci, élevé à la peine dès le maillot. Mal pour mal, mieux vaut encore être chevalier errant que berger. Tenez, croyez-moi; suivez mon conseil, je vous le donne à jeun, et avec mes cinquante ans: restez chez vous, occupez-vous de vos affaires, confessez-vous une fois par semaine, venez en aide aux pauvres, et sur mon âme, si mal vous en arrive...
Silence, mes enfants, répondit don Quichotte; vous ne m'apprendrez pas ce que j'ai à faire. Menez-moi au lit, car je ne me sens pas bien, et sachez que, soit chevalier errant, soit berger errant, je ne cesserai de veiller à ce que vous ne manquiez de rien, comme l'avenir vous l'apprendra.
Sur ce, les deux bonnes filles le conduisirent à son lit, ne songeant qu'à le choyer de leur mieux.
Comme rien n'est éternel ici-bas, comme toute chose y va déclinant de son origine à sa fin dernière, principalement la vie de l'homme, comme enfin don Quichotte n'avait reçu du ciel aucun privilége particulier pour prolonger le cours de la sienne, sa fin arriva au moment où il y pensait le moins. Soit par suite de la mélancolie que lui causait le sentiment de sa défaite, soit par la volonté du ciel qui en ordonnait ainsi, il fut pris d'une fièvre obstinée, qui le retint au lit six jours, pendant lesquels le visitèrent maintes fois ses amis le curé, le bachelier et le barbier, sans que le fidèle Sancho quittât son chevet un seul instant. Pensant que la honte d'avoir été vaincu et le chagrin de ne pas voir s'accomplir la délivrance de Dulcinée le tenaient en cet état, chacun d'eux cherchait à le distraire de son mieux. Allons, lui disait le bachelier, prenez courage et levez-vous, afin de commencer notre vie pastorale. J'ai composé tout exprès une églogue qui damera le pion aux églogues mêmes de Sannazar, et j'ai acheté à un berger de Quintanar deux fameux chiens de garde pour notre troupeau; l'un s'appelle Barcino, l'autre Butron.
Le seigneur Carrasco avait beau faire, rien ne pouvait tirer don Quichotte de son abattement. On appela le médecin, qui lui tâta le pouls, n'en fut pas fort satisfait, et dit qu'il fallait sans perdre de temps songer à la santé de l'âme, celle du corps étant en danger. Notre héros entendit cet arrêt d'un esprit calme et résigné; mais il n'en fut pas de même de sa gouvernante, de sa nièce et de son écuyer, qui tous trois se mirent à pleurer comme s'ils l'eussent vu déjà mort. L'avis du médecin fut qu'il était miné par un chagrin secret. Don Quichotte, voulant reposer un peu, demanda qu'on le laissât seul. On s'éloigna, et il dormit d'une seule traite pendant plus de six heures, si bien que sa gouvernante et sa nièce crurent qu'il allait passer durant son sommeil. A la fin pourtant il s'éveilla en s'écriant: Béni soit le Dieu tout-puissant qui m'a accordé un pareil bienfait! Oui! sa miséricorde est infinie, et les péchés des hommes ne sauraient ni l'éloigner, ni l'affaiblir.
Frappée de ces paroles, qui lui parurent plus raisonnables que de coutume: Que dites-vous, seigneur? demanda la nièce; que parlez-vous de miséricordes et de péchés des hommes?
Ma fille, répondit don Quichotte, ces miséricordes sont celles dont Dieu vient à l'instant même de me combler; et je disais qu'il ne s'est pas arrêté à mes péchés. Oui, je me sens l'esprit libre et dégagé des ombres épaisses dont l'avait obscurci l'insipide et continuelle lecture des exécrables livres de chevalerie: aujourd'hui j'en reconnais l'extravagance et la fausseté; et je n'ai qu'un regret, c'est que désabusé trop tard je n'ai plus le temps de lire d'autres livres qui puissent éclairer mon âme. Je me sens près de ma fin, ma chère nièce, et je voudrais en faire une d'où l'on conclût que ma vie n'a pas été si mauvaise que je doive laisser après moi la réputation d'un fou. J'ai été fou, j'en conviens; mais je ne voudrais pas que ma mort en fût la preuve. Mon enfant, fais venir mes bons amis le curé, le bachelier Samson Carrasco, et maître Nicolas le barbier; je désire me confesser et faire mon testament.
La nièce fut dispensée de ce soin, car ils entraient au même instant. Félicitez-moi, mes bons amis, leur dit le pauvre hidalgo en les voyant, félicitez-moi, je ne suis plus don Quichotte de la Manche, mais Alonzo Quixano, que la douceur de ses mœurs fit surnommer le Bon. Je suis à cette heure l'ennemi déclaré d'Amadis de Gaule et de toute sa postérité; j'ai pris en aversion les profanes histoires de la chevalerie errante; je reconnais le danger que leur lecture m'a fait courir; enfin, par la miséricorde de Dieu, devenu sage à mes dépens, je les abhorre et les déteste!