[50] Raymond Bouyer. Le Paysage dans l'Art.

Elle est, avec l'eurythmie des pures lignes que font sur le ciel bleu les crêtes des promontoires méditerranéens, l'incomparable architecte plus grec que l'art grec. Elle est, dans les harmonies du «frais tumulte du matin», des mélopées douces ou tragiques de la mer, de la plaintive chanson des pins qui vibrent dans sa symphonie aérienne, la musicienne divine.

Et l'art pictural sera, dans la joie toujours nouvelle de ces spectacles changeants: gloire des couchants, énigme des aubes, majesté horrifiante des montagnes et poésie des eaux; spectacles sans cesse modifiés ou exaltés suivant la saison et l'heure, par la magique lumière du ciel.

Il faut le répéter encore: par l'épuisement et le rabâchage des inspirations prises à l'histoire, à la légende et à la Bible, le peintre devra maintenant nous intéresser par le sens de la vie dont nous participons, et nous donner en face de la nature «son état d'âme» avec la personnalité de sa vision. Par le portrait de l'homme, par le portrait de la nature, l'artiste recule à l'infini le champ d'action qui peut rendre ses émotions captivantes. Il rattache les sensations de peinture à celles que nous donnent la musique et la poésie.

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Dans le nombre des glorieux paysagistes français qu'on nous montra à la Centennale, un peintre jusqu'alors assez inconnu à Paris, Paul Guigou, se révéla avec un Paysage de Provence[51], un simple paysage, où se magnifiait dans un acte de conscience artistique l'amour de la nature, la tendresse pour le pays natal.

[51] Ce tableau acheté par l'État, à l'issue de l'Exposition universelle, est en ce moment au musée Galliera, attendant son entrée au Louvre.

La conscience, cette qualité des plus grands artistes, est, en effet, dans l'art de Paul Guigou, affirmée avec une si grande et si énergique beauté qu'elle fait passer sur la sécheresse du peintre allant parfois jusqu'à la dureté, et sur son exagérée minutie.

D'où venait ce paysagiste oublié, si peu récompensé aux anciens Salons officiels?

Le 15 février 1834, Paul Guigou naissait à Villars, près d'Apt, sur les confins de l'ancien Comtat, dans cette partie de la Provence qui va en escalade pittoresque jusqu'aux premiers contreforts alpestres. Au collège d'Apt, l'enfant commença des études continuées ensuite au séminaire d'Avignon. Ses parents, qui étaient dans l'aisance, rêvaient pour lui un métier en rapport avec leur situation de fortune. La mère désirait le voir se faire prêtre; désir que faisaient alors secrètement, en Provence, toutes les mères chrétiennes. Mais le jeune homme, bien qu'excellent élève, n'avait pas la vocation sacerdotale; et, à sa sortie du séminaire on le destina au notariat. Le 6 novembre 1851, Paul Guigou, après l'obtention de son diplôme de bachelier ès lettres à l'Université d'Aix, fut envoyé à Apt comme aspirant notaire chez Me Madon.

La famille Guigou, qui avait quitté le Vaucluse, habitait Marseille depuis quelques années. Paul Guigou avait volontiers accepté un déplacement qui lui permettait d'aller vivre pendant un certain temps dans un pays qui lui avait laissé le souvenir de beaux paysages ayant enchanté son enfance. Si la perspective du notariat ne lui souriait que médiocrement—car il était déjà mordu du désir de dessiner et de peindre—il échappait ainsi à l'étroite surveillance paternelle et allait pouvoir se livrer à son art préféré. Dans l'étude de Me Madon où il n'était pas sévèrement tenu, car le tabellion était un brave homme, le clerc s'enfiévrait d'émotions à l'évocation des paysages proches. Par la fenêtre du bureau, il pouvait apercevoir, aux extrémités de la rue de la petite ville, les fonds de collines qui s'étagent et ferment le pays en allant vers la Durance, dans des courbes molles et concentriques au fond desquelles circulent les combes solitaires. Par quelques échancrures de bleu aperçues au-dessus des toitures, il pouvait rêver encore à de fraîches oasis vers Roc-Sallière, à des voisinages de sources ombreuses qui, dans ce pays aride, paraissent par opposition plus édéniques. Mais la beauté sauvage du paysage provençal devait surtout le retenir et il en goûtait déjà l'âpre accent.

Car, non loin de là est le pays des ocres où se ruent sous le ciel intense les colorations extrêmes qui font paraître plus blanche la route et plus puissante la verdure. Sur ce sol rocailleux se hâtent d'habiter l'olivier et le mûrier, entre quelques pentes couvertes de vignes, parmi les rectangles de terre en rouges vifs et en jaunes éclatants.

L'aspirant notaire demeura trois ans à Apt sans trouver le temps long. Il s'était empressé, il est vrai, dès les premiers jours de son arrivée, d'aller demander des leçons de dessin au professeur du collège de la ville, M. Camp. Celui-ci, abasourdi des étonnantes dispositions de son élève, lui dit au bout de peu de temps «Vous en savez autant que moi; allez étudier sur nature.» C'est elle, en effet, qui fut la meilleure et presque la seule éducatrice de Paul Guigou.

Avec beaucoup de ténacité, avec un soin et une volonté extraordinaires, il se mit à dessiner les arbres, les rochers et les montagnes de son pays. Il obtint à la longue de précieux résultats; et lorsqu'il vint montrer ses dessins à Loubon, ce dernier, pressentant une vocation, l'encouragea fort à étudier et se mit à sa disposition pour le conseiller. Paul Guigou était revenu à Marseille et achevait son stage dans l'étude de Me Roubaud, pendant que, préoccupé de recherches sur nature, poussé par le directeur de l'École des Beaux-Arts dont il suivait les cours, il se livrait presque entièrement à la peinture, luttant contre les désirs de sa famille, qu'il devait vaincre malgré tout.

A partir de ce jour, Paul Guigou se révéla vite. On peut même observer que ce peintre, après sa période de débuts, où il reste encore sous la dépendance du faire de Loubon, après sa première manière un peu noire et un peu conventionnelle, fit tout jeune ses meilleures toiles: son tableau du musée de Marseille, par exemple, et celui exposé à la Centennale.

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A l'Exposition de la Société artistique des Bouches-du-Rhône, Paul Guigou se montra pour la première fois, en 1859, avec deux toiles qui y furent remarquées: Chemin dans la colline à Saint-Loup, et Vue prise aux abords de la rue Ferrari. La première se ressentait visiblement de la manière de Loubon, surtout dans la facture et la compréhension des terrains du premier plan; elle contenait cependant des qualités d'atmosphère, un sens de la couleur bien personnels. Quant à la seconde toile, elle était dans une tonalité un peu sombre, très montée de ton. Ces deux tableaux prouvaient déjà le tempérament d'un peintre et la volonté d'un consciencieux. Or, à cette exposition figuraient les œuvres de Puvis de Chavanne, Luminais, Couture, Baron, Jules Dupré, Corot, les deux Rousseau, Troyon, Van Marck, Loubon, Palizzi, Fromentin, Ziem, Monticelli, Diaz, Gudin, Chintreuil, Aiguier, Millet, Jules Noël, etc., c'est dire assez que l'Exposition n'était pas provinciale. Malgré cela et peut être même à cause de la promiscuité de telles œuvres, Paul Guigou n'eut bientôt qu'un désir: aller à Paris. Il n'y fit qu'un court séjour. L'existence n'y était pas facile, car il ne pouvait encore espérer pouvoir vivre du produit de la vente de ses toiles. Il revint enthousiasmé avec l'idée très arrêtée de poursuivre la carrière artistique.

Aussitôt rentré à Marseille, quelque peu influencé par Courbet qu'il avait admiré là bas, Paul Guigou installe son chevalet devant les sites les plus agrestes et les moins peints des environs de cette ville. Il expose, en 1859, le Vallon de la Panouse, qui fleure une Provence aride, désolée même, mais capiteuse; un coin presque inconnu où jusqu'aux bords du chemin, dans le draiou[52] local, le thym, le romarin, la sauge et les lavandes s'acharnent à pousser entre les pierres, parmi les argelas dominateurs et parasites, avec, au fond, la colline nue, abrupte, brûlée, où l'ombre met des cassures d'un violet spécial.—Une nouvelle note était trouvée. La Provence comptait le peintre historiographe de son sol aride, de ses collines marmoréennes, de ses lignes fortement accusées dans la lumière crue, enfin de son caractère particulièrement sauvage.

[52] Sentier.

Paul Guigou ne saura voir autrement son pays: mais éprouvant fortement cette poésie du terroir, il en imprégnera ses toiles avec tant de sincérité qu'on doit lui pardonner sa violente franchise.

Il continue à parcourir les endroits les moins riants, mais les plus caractéristiques: le Ravin de la Nerthe, où on n'aperçoit que des rochers amoncelés en désordre, des arbres décharnés qui élèvent désespérément leurs branches rachitiques vers le ciel; et dans une sorte de vallée de Josaphat impitoyable, un chaos lunaire où la lumière pourtant chante la vie sous l'azur bleu.

Les Gorges d'Ollioules, rendues effarantes par la torsion géologique de leurs roches, l'effort vain de quelques végétaux à pousser dans les interstices du granit et des gneiss; l'eau qui longe le ravin, constamment arrêtée dans sa marche par les pierres anguleuses, tous les détails d'un coin de désolation.

Cependant, de ses paysages, Paul Guigou sait déduire l'effet.

Ici, il attend que les ombres atteignent telles parties des gorges pour éclairer plus vivement les fonds et faire refléter le ciel bleu sur les eaux transparentes; là, il fait courir sur cette nudité des ombres légères dont l'arabesque est une joie pour l'œil, un accident anecdotique emprunté à la nature même, et avec lequel il sait la parer.

Pour le peintre, cette époque est féconde en petites études charmantes et en morceaux puissants. Paul Guigou s'éprend du geste des laveuses qui, agenouillées dans les caisses de bois, un mouchoir couvrant leur tête, font, aux bords des ruisseaux et des rivières, une jolie tache de couleurs; et très consciencieusement il les étudie sans rien omettre des détails de leur costume.

Mais en 1860, à part quelques artistes et quelques rares amateurs, personne n'appréciait l'art de Guigou. Dans la Tribune artistique et littéraire, M. Auguste Chaumelin, animé pourtant de bonnes intentions décentralisatrices et dont les efforts furent méritants, faisait à Paul Guigou, ainsi qu'à Monticelli qu'il ne comprenait point, les reproches les moins mérités.

Incompris dans son pays, le pauvre artiste, fort de sa vocation impérieuse, des encouragements de Loubon et de quelques peintres amis, signifia à sa famille qu'il allait se fixer définitivement à Paris et qu'il renonçait pour toujours au notariat. Un vrai conseil de famille se réunit devant lequel comparut Paul Guigou. La discussion fut orageuse: mais Guigou l'emporta. «Je ne ferai jamais, dit-il, un notaire consciencieux, je puis faire un bon peintre.» Le père consentit alors à laisser partir son fils en lui assurant une pension de cent francs par mois.

A Paris, nous retrouvons Paul Guigou travaillant avec une énergie rare, vendant quelques toiles, et collaborant au Moniteur des Arts. Enfin, après quelques refus, le peintre provençal apparaît au Salon de 1863. En ce temps, le paysage n'était pas en honneur à l'Institut où se recrutaient les seuls membres du jury de peinture. Les paysagistes étaient considérés comme des artistes inférieurs, et dans les catalogues le paysage venait hiérarchiquement après la nature morte. On ne se doutait guère que dans les quelques noms de peintres que la postérité retiendrait comme ayant illustré le xixe siècle, les paysagistes auraient la préséance.

Paul Guigou exposa donc au Salon de 1863 deux toiles importantes: les Collines d'Allauch et le Coucher de soleil à Saint-Menet. Cette même année, Loubon mourait à Marseille. La Provence était, par l'élève devenu un maître—quoique à peine âgé de vingt-neuf ans—dignement représentée. Les deux tableaux du paysagiste vauclusien accusaient le moment d'une personnalité curieuse et primesautière.

Le paysage des Collines d'Allauch du musée de Marseille est une très belle sensation de la campagne de Provence aperçue sous son aspect cassant, rébarbatif, mais lumineux et original. Le tableau est d'une heureuse composition: au premier plan passe au milieu de la toile le chemin capricieux que vient lécher par places la langue longue des ombres, car le soleil est déjà bas sur l'horizon. La lumière qui incendie les terrains ne les décolore point, les ombres qui y courent procèdent du ton local et sont transparentes sans la ressource des partis pris violets. Les plans s'en vont, en perspective, malgré l'énergie du dessin et la couleur des lointains. Les montagnes sont franchement délimitées dans le sens de leur mouvement géologique. Les arbres et les végétaux, comme pour se prémunir du vent violent qui les secoue d'ordinaire, se tiennent au sol par des attaches lourdes, et l'indication de leur masse est synthétique et belle.

LES COLLINES D'ALLAUCH
LES COLLINES D'ALLAUCH
(Musée de Marseille)
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Le peintre a cherché avec soin l'arabesque: son tableau en est une succession. Or, cette arabesque qui n'est jamais imaginative comme chez Monticelli, a été scrupuleusement prise par Paul Guigou dans la nature même. Il a en quelque sorte écrit sous sa dictée. Par des indications incisives et détaillées, l'arabesque du paysagiste cerne, avec de beaux contours, les arbrisseaux, fixe les sinuosités du sentier pierreux, agrémente les ombres, sculpte la silhouette des collines, et architecture les différents plans. Comme avec une pointe sèche, l'artiste a construit la charpente osseuse de son paysage et a introduit dans la partie gravée une couleur chaude, puissante, harmonieuse, adéquate au travail de son burin.

Au point de vue impression dégagée du côté métier, on ne peut s'empêcher de constater qu'on n'a pas encore donné une si juste expression de la Provence vue sous cet angle particulier. Paul Guigou n'a jamais été un tendre. Les subtilités de la lumière ne l'ont pas occupé. Il n'entendait pas comme Aiguier la douce musique aérienne; mais il ne trichait pas. Son pays lui est apparu dur dans une atmosphère éclatante, un peu privé d'enveloppe; il n'a pas cherché à le voir autrement, ni avec les yeux d'un autre. Il fut profondément sincère. Pour cette raison son œuvre doit intéresser et retenir.

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Comme tous les provençaux, Paul Guigou n'était pas fixé à Paris depuis longtemps qu'il souhaita revoir la Provence. Et à peine revenu dans son pays, il va, en compagnie de Monticelli, parcourir, sac au dos, la Durance qu'ils descendent tous deux à partir de Mirabeau.

Loubon leur avait indiqué un coin pittoresque entre tous: le village de Saint-Paul-de-Durance, qu'il affectionnait particulièrement pour lui avoir donné les motifs de quelques tableaux, et qui allait offrir, en effet, à Paul Guigou l'occasion de montrer, en une nouvelle veine de son talent, une Provence souriante et belle, bien qu'aussi peu connue. Le peintre vauclusien qui avait compris et révélé l'âpre beauté de la colline provençale découvrit dans les bords de la Durance des aspects nouveaux, des trésors de grâce.

Il nous plaît de reconstituer par la pensée les bonnes journées passées au plein air, la camaraderie de ces deux Provençaux aux tempéraments si opposés, aux natures enthousiastes et droites bien faites pour se comprendre et s'apprécier. Il nous semble entendre Monticelli jetant de sa voix belle et timbrée le sonore Arrêtons-nous ici, l'aspect de ces montagnes, qu'il aimait à placer dans certaines circonstances. Il nous semble voir Paul Guigou s'installant avec la joie folle du peintre qui vient de découvrir un beau motif; et tous les deux émus, grisés, travaillant côte à côte, pour en arriver à une si différente et pourtant si intéressante interprétation de la nature.

Monticelli aimait Paul Guigou, en qui il reconnaissait un artiste; et quoique ce dernier fût, par tempérament, réfractaire à la compréhension intégrale de l'art du génial coloriste, il était trop intelligent pour ne pas s'apercevoir de la grandeur de cet art. Aussi, chez quelques-unes de ses toiles, on sent chez le Paul Guigou de cette époque la tentative d'une évolution vers la manière large de son compagnon d'études, vers son interprétation transposée du paysage; seulement Paul Guigou, artiste de race, ne perdait point de sa personnalité. Il pouvait dire aussi: Mon verre est bien petit; mais je bois dans mon verre.

Sa manière s'élargit alors et sa couleur s'affine. Il se sert, comme le fait Monticelli, des dessous de son panneau pour cerner avec les neutres de la couleur du bois à peine frottés, les valeurs principales. Il obtient ainsi, même en de petites études, une ampleur qu'il ne possédait pas et qui est un peu factice, puisque lorsqu'il sera livré à lui-même, il retombera de plus en plus dans son faire méticuleux et sec qui va s'exagérant dans ses dernières productions.

Pourtant, à Saint-Paul-de-Durance, le peintre provençal peint ses toiles «avec la naïve humilité de l'œil et de l'âme qui sent». Il nous raconte en reporter avisé la vie du village: la grande place qu'ombragent les platanes séculaires, avec sous leur dais épais de feuillage, l'échappée ensoleillée vers la rivière et les coteaux illuminés; la Fontaine où se réunissent les laveuses et les jeunes paysannes qui viennent remplir les cruches vertes, en causant, à l'ombre, de fiançailles proches. Il nous montre les vieilles maisons avec leurs portes basses et la théorie de leurs escaliers délabrés, les fenêtres étroites auxquelles s'accrochent des lambeaux d'étoffes. Il ouvre les portes d'étable, de style roman grossier; et, sur toutes ces choses, sur cette vétusté et ces haillons, il fait glisser en taches de couleur le soleil qui, à travers les feuilles, apporte ses richesses et sa gaieté.

Le matin et le soir, il descend vers la Durance. Il aime le mouvement peu rapide de ses eaux qui vont entre les graviers blancs, les alluvions roses: la Durance à Cadenet (Salon de 1865). Il choisit parmi les coteaux qui la cernent ceux dont le dessin pittoresque rappelle de vieux châteaux féodaux en ruines: les Bords de la Durance à Saint-Paul (Salon de 1864). Parmi les collines escarpées, celles qui sont assez semblables à de menaçantes forteresses: Bords de la Durance à Mirabeau (Salon de 1867).

Ses fonds sont toujours dans les bleus aériens que les accidents de terrain varient et qui font le charme des collines de Provence. Sur cette note délicate, le peintre place la silhouette fine des arbres lointains. Il dit tout, il n'omet rien: ni l'anecdote des reflets dans l'eau, ni le caillou, ni le brin d'herbe; mais «la lettre est vivifiée par l'esprit»; et cette nature vue par instants photographiquement, n'apparaît pas moins grande dans les paysages de l'artiste.

Si Paul Guigou a pu peindre quelques bons tableaux avec cette Durance jolie et décorative et dont il a déduit le caractère, c'est qu'il l'a étudiée en détail dans de moindres et intéressantes études. C'est tantôt sous des ciels transparents d'azur léger, une plage sablonneuse, une bande de terrains rougeâtres; de l'eau qui glisse entre les bords plats de la rivière; un fond très lointain; le coteau où s'accroche, bâti en amphithéâtre, le village blanc entre les vignes et les pins. Toujours, avec peu de chose, Paul Guigou réussit à donner le sentiment de l'étendue.

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Après avoir récolté de nombreux documents, le peintre provençal retournait à Paris y faire ses tableaux. La vie était pour lui difficile. Il donnait entre temps quelques leçons de peinture et de dessin qui l'aidaient un peu. Souvent, l'été venu, le paysagiste n'avait pas les économies suffisantes pour faire son voyage en Provence. Il se contentait alors d'aller excursionner les bords de la Seine et de la Marne: la Seine à Triel, en Seine-et-Oise (1866), où la rivière est large et a déjà l'aspect normand avec ses gras pâturages riverains bordés de hauts peupliers et ses fonds bas et boisés. Paul Guigou étudie avec soin le mouvement de l'eau: ses remous, les caresses de la brise sur sa surface par bandes espacées et frissonnantes. Dans l'été de 1867, il remonte vers Moret et va peindre le Loing en soulignant son caractère tranquille et intime. A Saint-Mammès, il bâtit quelques arches de pont sous lesquelles la rivière passe, transparente, pendant que des femmes lavent abritées par un parapluie vert; vers la berge, sous le ciel gris, se découpent les toitures ardoisées des maisons riveraines.

A Villennes, il se place devant le Vieux moulin, et, tout en restant d'une exactitude scrupuleuse, il arrange son motif de telle sorte qu'il en fait un paysage héroïque. Rien n'y manque: ni la vieille fabrique perchée sur le pont pittoresque; ni la grande masse des marronniers qui rejettent, comme une coulisse, le motif au second plan, ni les objets reflétés comme dans un miroir; ni, au premier plan, les deux bachots plats et longs dans lesquels des mariniers travaillent.

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Aussitôt qu'il le peut, Paul Guigou revient étudier en Provence. Maintenant, il s'éprend d'un bel enthousiasme pour les arbres, et il les place dans ses paysages comme principaux acteurs. Il pénètre leur caractère avec la conscience qu'il a mise à étudier les paysages agrestes et la Durance décorative.

Aux Bords du Jarret, il peint des effets d'automne sonores, en se servant avec adresse des dessous du ton des panneaux de bois pour obtenir les masses et les chaudes colorations qui s'exaltent en or sous le ciel bleu. Il aime surtout le chêne de Provence. Il place quelquefois aussi un bouquet de pins dans des plaines vastes, aux lumineux lointains. Il choisit «au bon soleil, les jolis bois de pins tout étincelants de lumière qui dégringolent jusqu'au bas de la côte, quand à l'horizon les Alpines découpent leurs crêtes fines[53]».

[53] Alphonse Daudet. Lettres de mon moulin.

S'il ne compose jamais avec art ses paysages, il fait aussi œuvre d'artiste, par le choix heureux du motif. Le peintre pense avec Platon que «le Beau est la splendeur du Vrai»; il n'interprète jamais au sens lyrique, car il copie presque; mais il a l'imitation pittoresque, et son enthousiasme pour la nature l'aide à créer. Pourtant son art n'est pas très élevé, car l'envolée lui fait défaut.

Il aime les arbres, ces

Beaux arbres verts qui modulent des chants divins,

pour les opposer aux soirs de triomphe, aux soirs dorés, et faire de leur masse sombre pleine de majesté théâtrale l'évocation de quelque «bois sacré».

Il voit souvent le chêne, le vieil arbre centenaire au feuillage éternel qui incise dans le paysage lumineux, par un geste de bénédiction, son arabesque lourde et grave.

En 1870, Paul Guigou s'est arrêté devant les bastides provençales haut perchées sur les crêtes des vallons qui s'ouvrent brusquement vers l'échappée d'un fond de collines grecques. Ses verts au soleil, bleuâtres et doux comme de la vieille soie, sont particuliers, étranges, et n'appartiennent qu'à lui.

Il excelle à rendre les paysages aux horizons éloignés: le Paysage de Camargue, avec ses vastes étendues que coupent à peine les salicornes et les salants, où vont à l'infini les fines et minuscules silhouettes d'arbres, «les cubes blancs coiffés de rose de quelques mas isolés» préfacés du cyprès noir, et dans le ciel, l'angle aigu d'un vol de canards sauvages; les Paysages de Crau, océan de cailloux qui roulent jusqu'à l'horizon où pointent comme des tirailleurs isolés quelques rares peupliers. Ici, le peintre traite patiemment les premiers plans de ce paysage monotone. Sans compter les pierres ni les ronces, il semble les peindre toutes. Il a surpris lui aussi le mystère d'invention et de combinaison de la nature, et il les déduit simplement. L'océan pierreux fuit vraiment, dans ses toiles, en perspective, à perte de vue, sous les lignes presque insaisissables des collines lilliputiennes.

Il s'arrête devant la Mare, où se reflètent dans un renversement de lignes et de couleurs apaisées le ciel et les bois. Il y met le détail décoratif des ajoncs, la poésie tranquille du paysage environnant.

Paul Guigou ne construit pas ses plans avec la belle science architecturale de son maître, ses terrains n'ont pas la solidité extraordinaire de Loubon; mais il a su faire l'intelligente sélection des détails des premiers plans. Avec le paysagiste vauclusien «la Nature parle à l'esprit»; sur les dessous de sa peinture, il écrit avec la hampe du pinceau quelques indications d'arbustes qui personnifient bien le sol inculte. Avec quelques traits caractéristiques, il marque le mouvement des eaux de la rivière; par quelques intelligents détails, la végétation qui croît sur ses bords. De même qu'avec quelques coquelicots et quelques bleuets placés à propos, il semble résumer tout un coin de prairie émaillée de fleurs.

Le nom de Paul Guigou commençait à être connu de quelques amateurs et ses œuvres pénétraient enfin dans les galeries réputées qui font à l'artiste la meilleure des réclames, lorsque la guerre de 1870 éclata. Le peintre, en ce moment chez ses parents, fut incorporé dans la garde mobile et on l'envoya passer bien inutilement avec d'autres une partie de l'hiver au camp des Alpines, d'où il rapporta toutefois de nombreuses et intéressantes aquarelles.

Rentré à Paris en novembre 1871, il ne tarda pas à devenir professeur de dessin chez la baronne de Rothschild. L'avenir était désormais assuré pour lui. Les années d'épreuve étaient finies pour l'artiste; mais ses jours étaient parcimonieusement comptés. Une congestion cérébrale l'abattit dans son atelier. Transporté à Lariboisière, il y mourut deux jours après, le 21 décembre 1871.

Quand Paul Guigou disparut, à peine âgé de trente-sept ans, on put regretter l'homme qui fut bon, l'ami qui fut sincère et loyal; mais le peintre avait fait son œuvre. Ses dernières années sont loin d'être les meilleures de sa production. On aurait dit que sa vision se rapetissait et que, dans ses paysages, l'émotion s'affaiblissait dans l'exagération de recherches méticuleuses. L'artiste avait tout donné.

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Que de fois, en montant le raidillon abrupte qui grimpe, bordé à la diable de thym, de sauges et d'argeras, entre les pins odorants du vallon provençal, ne nous sommes nous pas écrié, en voyant devant nous le fond des collines nues, aux jaspures violettes: Voilà un Guigou!

Que de fois, par les brusques apparitions à travers les vitres du chemin de fer qui longe la Durance, n'avons-nous pas, depuis Mirabeau jusqu'à Cheval-Blanc, aperçu des paysages aux lointains bleus, aux coteaux pittoresques, aux eaux animées courant sur des alluvions et des graviers, qui s'imposaient à nous avec le souvenir des toiles de ce peintre!

Cette Durance qu'il nous est si difficile de ne pas voir avec les yeux du paysagiste vauclusien, ce sentier dans la colline provençale qui nous rappelle si impérieusement ses meilleures œuvres, n'est-ce pas le plus bel éloge que nous puissions faire du probe et consciencieux artiste que fut Paul Guigou?

Marseille, septembre 1900-mai 1901.

ÉVREUX, IMPRIMERIE DE CHARLES HÉRISSEY


TABLE DES MATIÈRES

  INTRODUCTION 1
I ÉMILE LOUBON ET SON TEMPS 15
II AUGUSTE AIGUIER 45
III GUSTAVE RICARD 63
IV ADOLPHE MONTICELLI 99
V PAUL GUIGOU 131

ILLUSTRATIONS

Françoise Duparc LA TRICOTEUSE 9
Gustave Ricard LOUBON (ÉMILE) 13
Émile Loubon LES BŒUFS SUR LA ROUTE D'AIX A MARSEILLE 25
Émile Loubon MENONS DE LA CRAU 27
  AUGUSTE AIGUIER 43
Auguste Aiguier LE SOLEIL COUCHANT SUR LA MÉDITERRANÉE, AU VALLON DES AUFFES 50
Gustave Ricard GUSTAVE RICARD (PAR LUI-MÊME) 61
Gustave Ricard PORTRAIT DE CHENAVARD 81
  ADOLPHE MONTICELLI 97
Adolphe Monticelli LA RONDE 111
Adolphe Monticelli PAYSAGE (ÉTUDE) 120
Adolphe Monticelli DÉCAMÉRON 126
  PAUL GUIGOU 129
Paul Guigou LES COLLINES D'ALLAUCH 139

Dos

Corrections:

Page  
27 «grand» remplacé par «grande» (une grande toile, à la vérité).
35 «combattif» remplacé par «combatif» (un esprit combatif, intelligent).
47 Numéro de note [15] ajouté.
51 Note 16: Lonÿs remplacé par Louÿs (Pierre Louÿs).
71 Appel de note [27] ajouté.
82 «inaccescibles» remplacé par «inaccessibles» (dans les sphères inaccessibles).
115 «chrysopase» par «chrysoprase» (la chrysoprase, l'aigue-marine).
122 «quotitien» par «quotidien» (le travail quotidien).
126 «rapellent» par «rappellent» (ne le rappellent à la mémoire).
134 «édénique» par «édéniques» (paraissent par opposition plus édéniques).