Commencemens de l'Église luthérienne.—Essais d'organisation, etc.[a44]
Les temps qui suivent le retour de Luther à Wittemberg, forment la période de sa vie, la plus active, la plus laborieuse. Il lui fallait continuer la Réforme, entrer chaque jour plus avant dans la voie qu'il avait ouverte, renverser de nouveaux obstacles, et cependant de temps à autre s'arrêter dans cette œuvre de destruction pour réédifier et rebâtir tellement quellement. Sa vie n'a plus alors l'unité qu'elle présentait à Worms et au château de Wartbourg. Descendu de sa poétique solitude, plongé dans les plus mesquines réalités, jeté en proie au monde, c'est à lui que s'adressèrent tous les ennemis de Rome. Tous affluent chez lui et assiégent sa porte, princes, docteurs ou bourgeois. Il faut qu'il réponde aux Bohémiens, aux Italiens, aux Suisses, à toute l'Europe. Les fugitifs arrivent de tous côtés. De ceux-ci les plus embarrassans, sans contredit, ce sont les religieuses échappées de leurs couvens, repoussées de leurs familles, et qui viennent chercher un asile auprès de Luther. Cet homme de trente-six ans est obligé de recevoir ces femmes et ces filles, de leur servir de père. Pauvre moine, dans sa situation nécessiteuse (voyez le chapitre IV), il arrache à peine quelques secours pour elles au parcimonieux Électeur qui le laisse lui-même mourir de faim. Tomber dans ces misères après le triomphe de Worms, c'était de quoi calmer l'exaltation du réformateur.
Les réponses qu'il donne à cette foule qui vient le consulter[a45], sont empreintes d'une libéralité d'esprit, dont nous le verrons quelquefois s'écarter plus tard, lorsque devenu chef d'une église établie, il éprouvera lui-même le besoin d'arrêter le mouvement qu'il avait imprimé à la pensée religieuse.
D'abord c'est le pasteur de Zwickau, Hansmann, qui interpelle Luther pour fixer les limites de la liberté évangélique. Il répond: «Nous donnons liberté entière sur l'une et l'autre espèce; mais à ceux qui s'en approchent dignement et avec crainte. Laissons tout le reste selon le rite accoutumé, et que chacun suive son propre esprit, que chacun écoute sa conscience pour répondre à l'Évangile.» Ensuite viennent les frères Moraves, les Vaudois de la Moravie. (26 mars 1522): «Le sacrement lui-même, leur écrit Luther, n'est pas tellement nécessaire, qu'il rende superflues la foi et la charité. C'est une folie que de s'escrimer pour ces misères, en négligeant les choses précieuses et salutaires. Là où se trouvent la foi et la charité, il ne peut y avoir de péché, ni parce qu'on adore, ni parce qu'on n'adore pas. Au contraire, là, où il n'y a pas charité et foi, il ne peut y avoir qu'éternel péché. Si ces ergoteurs ne veulent pas dire concomitance, qu'ils disent autrement et cessent de disputer, puisqu'on s'accorde sur le fond. La foi, la charité n'adore pas (il s'agit du culte des saints), parce qu'elle sait qu'il n'est pas commandé d'adorer, et qu'on ne pèche pas pour ne point adorer. Ainsi elle passe en liberté au milieu de ces gens, et les accorde tous en laissant chacun abonder dans son propre sens. Elle défend de disputer et de se condamner les uns les autres; car elle hait les sectes et les schismes. Je résoudrais la question de l'adoration de Dieu dans les saints, en disant que c'est une chose libre et indifférente.» Il s'exprime sur ce dernier sujet avec une hauteur singulière.
«Le monde entier m'interroge tellement (ce que j'admire) sur le culte des saints, que je suis forcé de mettre au jour mon jugement. Je voudrais qu'on laissât dormir cette question, pour ce seul motif, qu'elle n'est pas nécessaire.» (29 mai 1522.) «Quant à l'exposition des reliques, je crois qu'on les a déjà montrées et remontrées par toute la terre. Pour le purgatoire, je pense que c'est chose fort incertaine. Il est vraisemblable qu'à l'exception d'un petit nombre, tous les morts dorment insensibles. Je ne crois pas que le purgatoire soit un lieu déterminé, comme l'imaginent les sophistes. A les en croire, tous ceux qui ne sont ni dans le ciel ni dans l'enfer sont dans le purgatoire. Qui oserait l'assurer? les âmes des morts peuvent dormir entre le ciel, la terre, l'enfer, le purgatoire et toutes choses, comme il arrive aux vivans, dans un profond sommeil... Je pense que c'est cette peine qu'on appelle l'avant-goût de l'enfer, et dont le Christ, Moïse, Abraham, David, Jacob, Job, Ézéchias et beaucoup d'autres ont tant souffert. Comme elle est semblable à l'enfer, et cependant temporaire, qu'elle ait lieu dans le corps ou hors du corps, c'est pour moi le purgatoire.» (13 janvier 1522.)
La confession perd, entre les mains de Luther, le caractère que lui avait donné l'Église. Ce n'est plus ce redoutable tribunal qui ouvre et ferme le ciel. Le prêtre ne fait plus que mettre sa sagesse et son expérience au service du pénitent; de sacrement qu'elle était, la confession devient, pour le prêtre, un ministère de consolation et de bon conseil.
«Dans la confession, il n'est point nécessaire que l'on raconte tous ses péchés[r43]; mais les gens peuvent dire ce qu'ils veulent; nous ne les lapidons point pour cela; s'ils avouent du fond du cœur qu'ils sont de pauvres pécheurs, nous nous en contentons.
»Si un meurtrier disait devant les tribunaux que je l'ai absous, je dirais: je ne sais point s'il est absous; ce n'est pas moi qui confesse et absous, c'est le Christ[r44]. A Venise, une femme avait tué, et jeté à l'eau, un jeune compagnon qui avait couché avec elle. Un moine lui donna l'absolution et la dénonça. La femme s'excusa en montrant l'absolution du moine. Le sénat décida que le moine serait brûlé et la femme bannie de la ville. C'était un jugement bien sage. Mais si je donnais un billet, signé de ma main, à une conscience effrayée, et que le juge eût ce billet, je pourrais justement le réclamer, comme j'ai fait avec le duc Georges. Car celui qui a en main les lettres des autres, sans un bon titre, celui-là est un voleur.»
Quant à la messe, il la traite dès 1519 comme une chose indifférente pour ses formes extérieures[a46]. Il écrivait alors à Spalatin: «Tu me demandes un modèle de commémorations pour la messe. Je te supplie de ne pas te tourmenter de ces minuties; prie pour ceux pour lesquels Dieu t'inspirera, et aie la conscience libre sur ce sujet. Ce n'est pas une chose si importante, qu'il faille enchaîner encore par des décrets et des traditions l'esprit de liberté: il suffit, et au-delà, de la masse déjà excessive des traditions régnantes.» Vers la fin de sa vie, en 1542, il disait encore au même Spalatin (10 novembre): «Fais, pour l'élévation du sacrement, ce qu'il te plaira de faire. Je ne veux pas que dans les choses indifférentes, on impose aucune chaîne. C'est ainsi que j'écris, que j'écrivis, que j'écrirai toujours, à tous ceux qui me fatiguent de cette question.»
Il comprenait pourtant la nécessité d'un culte extérieur: «Bien que les cérémonies ne soient pas nécessaires au salut, cependant elles font impression sur les esprits grossiers. Je parle principalement des cérémonies de la messe, que vous pouvez conserver, comme nous avons fait ici, à Wittemberg.» (11 janvier 1531.) «Je ne condamne aucune cérémonie, si ce n'est celles qui sont contraires à l'Évangile. Nous avons conservé le baptistère et le baptême, bien que nous l'administrions en nous servant de la langue vulgaire. Je permets les images dans le temple; la messe est célébrée avec les rites et les costumes accoutumés; seulement on y chante quelques hymnes en langue vulgaire, et les paroles de la consécration sont en allemand. Enfin je n'aurais point aboli la messe latine, pour y substituer la messe en langue vulgaire, si je n'y avais été forcé.» (14 mars 1528.)
«Tu vas organiser l'église de Kœnigsberg; je t'en prie, au nom du Christ, change le moins de choses possible. Il y a près de là des villes épiscopales, il ne faut pas que les cérémonies de la nouvelle Église diffèrent beaucoup des anciens rites. Si la messe en latin n'est pas abolie, ne l'abolis pas; seulement mêles-y quelques chants en allemand. Si elle est abolie, conserve l'ordre et les costumes anciens.» (16 juillet 1528.)
Le changement le plus grave que Luther fit subir à la messe, fut de la traduire en langue vulgaire. «La messe sera dite en allemand pour les laïques, mais l'office de chaque jour se fera en latin, en y joignant toutefois quelques hymnes allemands.» (28 octobre 1525.)
«Je suis bien aise de voir qu'en Allemagne la messe soit à présent célébrée en allemand[r45]. Mais que Carlostad fasse de cela une nécessité, voilà qui est encore de trop. C'est un esprit incorrigible. Toujours, toujours des lois, des nécessités, des péchés! Il ne saurait faire autrement... Je dirai volontiers la messe en allemand, et je m'en occupe aussi; mais je voudrais qu'elle eût un véritable air allemand. Traduire simplement le texte latin, en conservant le ton et le chant usités, cela peut aller à la rigueur, mais ne sonne pas bien et ne me satisfait pas. Il faut que tout ensemble, texte et notes, accent et gestes, viennent de notre langue et de notre voix natales; autrement ce ne sera qu'imitation et singerie...»
«Je désire, plutôt que je ne promets, de vous donner une messe en allemand; car je ne me sens pas capable de ce travail, où il faut à la fois la musique et l'esprit.» (12 novembre 1524.)
«Je te renvoie la messe; je tolèrerai qu'on la chante ainsi, mais il ne me plaît pas qu'on garde la musique latine sur les paroles allemandes. Je voudrais qu'on adoptât le chant allemand.» (26 mars 1525.)
«Je suis d'avis qu'il serait bon, à l'exemple des prophètes et des anciens pères de l'Église, de faire des psaumes en allemand pour le peuple. Nous cherchons des poètes de tous côtés; mais puisqu'il t'a été donné beaucoup de faconde et d'éloquence dans la langue allemande, et que tu as cultivé ces dons, je te prie de m'aider dans mon travail, et d'essayer de traduire quelque psaume sur le modèle de ce que j'ai déjà fait. Je voudrais exclure les mots nouveaux et les termes de cour: il faudrait, pour être compris du peuple, le langage le plus simple et le plus ordinaire, quoique, cependant, pur et juste; il faudrait que la phrase fût claire et le plus près du texte qu'il sera possible.» (1524.)
Ce n'était pas chose facile que d'organiser la nouvelle Église. L'ancienne hiérarchie était brisée. Le principe de la Réforme étant de ramener toute chose au texte de l'Évangile, pour être conséquent, il fallait rendre à l'Église la forme démocratique qu'elle avait aux premiers siècles. Luther y semblait d'abord disposé.
De ministris Ecclesiæ instituendis, adressé aux Bohémiens[a47]. «Voilà une belle invention des papistes, que le prêtre est revêtu d'un caractère indélébile, et qu'aucune faute ne peut le lui faire perdre...[a48] Le prêtre doit être choisi, élu par les suffrages du peuple, et ensuite confirmé par l'évêque (c'est-à-dire qu'après l'élection, le premier, le plus vénérable d'entre les électeurs impose les mains à l'élu). Est-ce que Christ, le premier prêtre du nouveau Testament, a eu besoin de la tonsure et de toutes ces momeries de l'ordination épiscopale. Est-ce que ses apôtres, ses disciples en ont eu besoin?... Tous les chrétiens sont prêtres, tous peuvent enseigner la parole de Dieu, administrer le baptême, consacrer le pain et le vin, car Christ a dit: Faites cela en mémoire de moi. Nous tous qui sommes chrétiens, nous avons le pouvoir des clés. Christ a dit aux apôtres qui représentaient auprès de lui l'humanité tout entière: Je vous le dis en vérité, ce que vous aurez délié sur la terre, sera délié dans le ciel. Mais lier et délier n'est autre chose que prêcher et appliquer l'Évangile. Délier, c'est annoncer que Dieu a remis les fautes du pécheur. Lier, c'est ôter l'Évangile et annoncer que les péchés sont retenus.
»Les noms que doivent porter les prêtres sont ceux de ministres, diacres, évêques (surveillans), dispensateurs. Si le ministre cesse d'être fidèle, il doit être déposé; ses frères peuvent l'excommunier et mettre quelqu'autre ministre à sa place. Le premier office dans l'Église est celui de la prédication. Jésus-Christ et Paul prêchaient, mais ne baptisaient point[r46].» (1523.)
Il ne voulait point, nous l'avons déjà vu, qu'on astreignît toutes les églises à une règle uniforme. «Ce n'est point mon avis qu'on doive imposer à toute l'Allemagne nos réglemens de Wittemberg.» Et encore: «Il ne me paraît point sûr de réunir les nôtres en concile, pour établir l'unité des cérémonies; c'est une chose de mauvais exemple, à quelque bonne intention qu'on l'entreprenne, ainsi que le prouvent tous les conciles de l'Église, depuis le commencement. Ainsi dans le concile des apôtres on a traité des œuvres et des traditions plus que de la foi; dans ceux qui ont suivi, on n'a jamais parlé de la foi, mais toujours d'opinions et de questions, en sorte que le nom de concile m'est aussi suspect et aussi odieux que le nom de libre arbitre. Si une église ne veut pas imiter l'autre en ces choses extérieures, qu'est-il besoin de se contraindre par des décrets de conciles, qui se changent bientôt en lois et en filets pour les âmes?» (12 novembre 1524.)
Cependant il sentit que cette liberté pouvait aller trop loin, et faire tomber la Réforme dans une foule d'abus. «J'ai lu ton ordination, mon cher Hausmann, mais je pense qu'il ne faut pas la publier. J'en suis depuis long-temps à me repentir de ce que j'ai fait; depuis qu'à mon exemple tous ont proposé leurs réformes, la variété et la multitude des cérémonies a cru à l'infini, si bien qu'avant peu nous aurons surpassé l'océan des cérémonies papales.» (21 mars 1534.)
Pour mettre quelque unité dans les cérémonies de la nouvelle Église, on institua des visites annuelles, qui se firent dans toute la Saxe[a49]. Les visiteurs devaient s'informer de la vie et des doctrines des pasteurs, redresser la foi de ceux qui erraient, et dépouiller du sacerdoce ceux dont les mœurs n'étaient point exemplaires. Ces visiteurs étaient nommés par l'Électeur, d'après les avis de Luther qui, résidant toujours à Wittemberg, formait, avec Jonas, Mélanchton, et quelques autres théologiens, une sorte de comité central pour la direction de toutes les affaires ecclésiastiques[r47].
«Ceux de Winsheim ont demandé à notre illustre prince de te permettre de venir gouverner leur église; d'après notre délibération, il a rejeté cette demande. Il t'accorde de retourner dans ta patrie, si nous te jugeons digne de ce ministère.» (novembre 1531.) Signé Luther, Jonas, Mélanchton.
On trouve dans les lettres de Luther un grand nombre de consultations de ce genre, signées de lui et de plusieurs autres théologiens protestans.
Bien que Luther n'eût aucun titre qui le plaçât au-dessus des autres pasteurs, il exerçait cependant une sorte de suprématie et de contrôle[a50]. «Voici, écrit-il à Amsdorf, de nouvelles plaintes sur toi et Frezhans, parce que vous avez excommunié un barbier; je ne veux point décider encore entre vous, mais réponds, je t'en supplie, pourquoi cette excommunication?»[a51] (juillet 1532.)
«Nous ne pouvons que refuser la communion; tenter de donner à l'excommunication religieuse tous les effets de l'excommunication politique, ce serait nous rendre ridicules en essayant de faire ce qui n'est plus de ce siècle, et ce qui est au-dessus de nos forces... Le magistrat civil doit rester en dehors de toutes ces choses.» (26 juin 1533.) Cependant l'excommunication lui semblait parfois une arme bonne à employer. Un bourgeois de Wittemberg avait acheté une maison trente florins, et, après quelques réparations, il voulut la vendre quatre cents[r48]. «S'il le fait, dit Luther, je l'excommunie. Nous devrions relever l'excommunication.»—Comme on parlait de rétablir les consistoires, le jurisconsulte Christian Bruck dit à Luther[r49]: «Les nobles et les bourgeois craignent que vous ne commenciez par les paysans pour en venir ensuite à eux.—Juriste, répondit Luther, tenez-vous-en à votre droit et à ce qui touche l'ordre extérieur.»—En 1538, apprenant qu'un homme de Wittemberg méprisait Dieu, sa parole et ses serviteurs, il le fait menacer par deux chapelains.—Plus tard, il défend d'admettre au sacrement un noble qui était usurier.
Une des choses qui tourmentèrent le plus le réformateur, fut l'abolition des vœux monastiques[a52]. Dès le milieu de 1522, il publia une exhortation aux quatre ordres mendians. Les Augustins au mois de mars, les Chartreux au mois d'août se déclarèrent hautement pour lui.
«Aux lieutenans de la Majesté impériale à Nuremberg:... Dieu ne peut demander des vœux, qui sont au-dessus de la nature humaine... Chers seigneurs, laissez-vous fléchir. Vous ne savez pas quelles horribles et infâmes malices le diable exerce dans les couvens. Ne vous en rendez pas complices, n'en chargez pas votre conscience. Si mes ennemis les plus acharnés savaient ce que j'apprends chaque jour de tous les pays, ah! ils m'aideraient demain à renverser les couvens. Vous me forcez à crier plus haut que je ne voudrais. Cédez, je vous en supplie, avant que les scandales n'éclatent trop honteusement.» (Août 1523.)
«Le décret général des Chartreux sur la liberté qu'auront les moines de sortir et de quitter l'habit, me plaît fort, et je le publierai. L'exemple d'un ordre si considérable aidera nos affaires et appuiera nos décisions.» (20 août 1522.)—Cependant il voulait que les choses se fissent sans bruit ni scandale. Il écrit à Jean Lange: «Ta sortie du monastère n'a pas, je pense, été sans motif, mais j'aurais mieux aimé que tu te misses au-dessus de tous les motifs; non que je condamne la liberté de sortir, mais je voudrais voir enlever à nos adversaires toute occasion de calomnie.»
Il avait beau recommander qu'on évitât toute violence; la Réforme lui échappait en s'étendant chaque jour au dehors. A Erfurth, en 1521, on avait forcé les maisons de plusieurs prêtres, et il s'en était plaint; on alla encore plus loin, en 1522, dans les Pays-Bas. «Tu sais, je pense, ce qui s'est passé à Anvers, et comment les femmes ont délivré par force Henri de Zutphen. Les frères sont chassés du couvent, les uns prisonniers en divers endroits, les autres relâchés après avoir renié le Christ; d'autres encore ont persisté; ceux qui sont fils de la cité ont été jetés dans la maison des Béghards; tout le mobilier du couvent est vendu, et l'église fermée ainsi que le couvent; on va la démolir. Le saint Sacrement a été transporté en pompe dans l'église de la sainte Vierge, comme si on le tirait d'un lieu hérétique; des bourgeois, des femmes, ont été torturés et punis. Henri lui-même revient à nous par Brême; il s'y est arrêté et y enseigne la parole, à la prière du peuple, sur l'ordre du conseil, en dépit de l'évêque. Le peuple est animé d'un désir et d'une ardeur admirables; enfin, quelques personnes ont établi près de nous un colporteur, qui leur porte des livres de Wittemberg. Henri lui-même voulait avoir de toi des lettres d'obédience; mais nous ne pouvions t'atteindre si promptement. Nous en avons donc donné en ton nom, sous le sceau de notre prieur.» (19 décembre 1522.)
Tous les Augustins de Wittemberg avaient l'un après l'autre abandonné le couvent, le prieur en résigna la propriété entre les mains de l'Électeur, et Luther jeta le froc. Le 9 octobre 1524, il parut en public avec une robe semblable à celle que les prédicateurs portent encore aujourd'hui en Allemagne; c'était l'Électeur qui lui en avait donné le drap.
Son exemple encouragea moines et religieuses à rentrer dans le siècle. Ces femmes, jetées tout-à-coup hors du cloître et fort embarrassées dans un monde qu'elles ne connaissaient pas, accouraient près de celui dont la parole leur avait fait quitter la solitude du monastère.
«J'ai reçu hier neuf religieuses sortant de captivité, du monastère de Nimpschen, et parmi elles Staupitza et deux autres de la famille de Zeschau[a53].» (8 avril 1523.)
«J'ai grand'pitié d'elles, et surtout des autres qui meurent en foule de cette maudite et incestueuse chasteté[a54]. Ce sexe si faible, est uni au mâle par la nature, par Dieu même; si on l'en sépare, il périt. O tyrans, ô parens cruels d'Allemagne!... Tu demandes ce que je ferai à leur égard? D'abord je signifierai aux parens qu'ils les recueillent; sinon, j'aurai soin qu'on les reçoive ailleurs. Voici leurs noms: Magdeleine Staupitz, Elsa de Canitz, Ave Grossin, Ave Schonfeld et sa sœur Marguerite Schonfeld, Laneta de Golis, Marguerite Zeschau et Catherine de Bora. Elles se sont évadées d'une manière étonnante... Mendie-moi auprès de tes riches courtisans quelque argent, dont je puisse les nourrir pendant une huitaine ou une quinzaine de jours, jusqu'à ce que je les rende à leurs parens ou à ceux qui m'ont donné promesse.» (10 avril 1523.)
«Mon maître Spalatin, je m'étonne que vous m'ayez renvoyé cette femme, puisque vous connaissez bien ma main, et que vous ne donnez d'autre raison, sinon que la lettre n'était pas signée... Prie l'Électeur qu'il donne quelques dix florins et une robe neuve ou vieille ou autre chose, enfin qu'il donne pour ces pauvres vierges malgré elles.» (22 avril 1523.)
Le 10 avril 1522, Luther écrit à Léonard Koppe, bourgeois considérable de Torgau, qui avait aidé neuf religieuses à se retirer de leur couvent. Il l'approuve et l'exhorte à ne pas se laisser effrayer par les cris qui s'élèveront contre lui. «Vous avez fait une bonne œuvre, et plût à Dieu que nous pussions délivrer de même tant d'autres consciences qui sont encore prisonnières... La parole de Dieu est maintenant dans le monde et non dans les couvens...»
Le 18 juin 1523, il écrit une lettre de consolation à trois demoiselles que le duc Henri, fils du duc Georges, avait chassées de sa cour pour avoir lu les livres de Luther. «Bénissez ceux qui vous outragent, etc... Vous n'êtes malheureusement que trop vengées de leur injustice. Il faut avoir pitié de ces furieux, de ces insensés qui ne voient pas qu'ils perdent misérablement leur âme en pensant vous faire du mal...»
«Voici bien du nouveau, que tu sais déjà, sans doute, c'est que la duchesse de Montsberg s'est échappée par grand miracle du couvent de Freyberg; elle est dans ma maison avec deux jeunes filles, l'une Marguerite Volckmarin, fille d'un bourgeois de Leipsick, l'autre, Dorothée, fille d'un bourgeois de Freyberg.» (20 octobre 1528.)
«Cette malheureuse Élisabeth de Reinsberg, chassée de l'école des filles d'Altenbourg et n'ayant plus de quoi vivre, s'est adressée à moi après s'être plainte au Prince, qui l'a renvoyée à ceux qui sont chargés du séquestre; elle m'a prié de t'écrire pour que tu l'appuies près d'eux, etc.» (Mars 1533.)
«Cette jeune fille d'Altenbourg, dont le vieux père et la mère ont été pris dans leur maison, s'est adressée à moi pour me supplier de lui donner secours et conseil. Ce que je ferai dans cette affaire, Dieu le sait.» (14 juillet 1533.)
Quelques mots de Luther donnent lieu de croire, que ces femmes qui affluaient autour de lui, abusèrent souvent de sa facilité, que plusieurs même prétendaient faussement s'être échappées du cloître.—«Que de religieuses n'ai-je pas soutenues à grands frais! Que de fois n'ai-je pas été trompé par de prétendues nonnes, de vraies coureuses, quelle que fût leur noblesse (generosas meretrices).» (1535, 24 août.)
Ces tristes méprises modifièrent de bonne heure les idées de Luther, sur l'opportunité de la suppression des couvens. Dans une préface adressée à la commune de Leisnick (1523), il conseille de ne pas les supprimer violemment[r50]; mais de les laisser s'éteindre en n'y recevant plus de novices. «Comme il ne faut contraindre personne dans les choses de la foi, continue-t-il, on ne doit pas expulser ni maltraiter ceux qui voudront rester dans les couvens, soit à cause de leur grand âge, soit par amour de l'oisiveté et de la bonne chère, soit par motif de conscience. Il faut les laisser jusqu'à leur fin comme ils ont été auparavant, car l'Évangile nous enseigne de faire du bien, même aux indignes; et il faut considérer ici que ces personnes sont entrées dans leur état, aveuglées par l'erreur commune, et qu'elles n'ont point appris de métier qui puisse les nourrir... Les biens de ces couvens doivent être employés comme il suit: d'abord, je viens de le dire, à l'entretien des religieux qui y restent. Ensuite il faut donner une certaine somme à ceux qui en sortent (quand même ils n'auraient rien apporté), pour qu'ils puissent commencer un autre état; car ils quittent leur asile pour toujours, et ils auraient pu, pendant qu'ils étaient au couvent, apprendre quelque chose. Quant à ceux qui avaient apporté du bien, il est juste qu'on leur en restitue la plus grande partie, sinon le tout. Ce qui reste sera mis en caisse commune pour en être prêté et donné aux pauvres du pays. On remplira ainsi la volonté des fondateurs; car, quoiqu'ils se soient laissés séduire à donner leur bien aux couvens, leur intention a pourtant été de le consacrer à l'honneur et au culte de Dieu. Or, il n'est pas de plus beau culte que la charité chrétienne qui vient au secours de l'indigent, comme Jésus-Christ l'attestera lui-même au jugement dernier (saint Mathieu, XXV)... Cependant, si parmi les héritiers des fondateurs il s'en trouvait qui fussent dans le besoin, il serait équitable et conforme à la charité de leur délivrer une partie de la fondation, même le tout, s'il était nécessaire, la volonté de leurs pères n'ayant pu être, ou du moins n'ayant pas dû être, d'ôter le pain à leurs enfans et héritiers pour le donner à des étrangers... Vous m'objecterez que je fais le trou trop large, et que de cette manière il restera peu de chose à la caisse commune; chacun, dites-vous, viendra prétendre qu'il lui faut tant et tant, etc. Mais j'ai déjà dit que ce doit être une œuvre d'équité et de charité. Que chacun examine, en sa conscience, combien il lui faudra pour ses besoins et combien il pourra laisser à la caisse, qu'ensuite la commune pèse les circonstances à son tour, et tout ira bien. Quand même la cupidité de quelques particuliers trouverait son profit à cet accommodement, cela vaudrait toujours mieux que les pillages et les désordres qu'on a vus en Bohême...»
«Je ne voudrais pas conseiller à des vieillards de quitter le monastère, d'abord parce que, rendus au monde, ils deviendraient peut-être à charge aux autres, et trouveraient difficilement, dans ce refroidissement de la charité, les soins dont ils sont dignes. Dans l'intérieur du monastère, ils ne seront à charge à personne, ni obligés de recourir à la sollicitude des étrangers; ils pourront faire beaucoup pour le salut de leur prochain, ce qui, dans le monde, leur serait difficile, je dis même impossible.» Luther finit par encourager un moine à rester dans son monastère. «J'y ai moi-même vécu quelques années; j'y aurais vécu plus long-temps, et j'y serais encore aujourd'hui, si mes frères et l'état du monastère me l'avaient permis.» (28 février 1528.)
Quelques nonnes des Pays-Bas écrivirent au docteur Martin Luther, et se recommandèrent à ses prières[r51]. C'étaient de pieuses vierges craignant Dieu, qui se nourrissaient du travail de leurs mains, et vivaient dans l'union. Le docteur en eut grande compassion, et il dit: «On doit laisser de pauvres nonnes comme celles-ci vivre toujours à leur manière. Il en est de même des feldkloster, qui ont été fondés par les princes pour ceux de la noblesse. Mais les ordres mendians... C'est des cloîtres comme ceux dont je parlais tout-à-l'heure, que l'on peut tirer des gens habiles pour les charges de l'Église, pour le gouvernement civil et pour l'économie.»
Cette époque de la vie de Luther (1521-1528) fut prodigieusement affairée et misérablement laborieuse[a55]. Il n'était plus soutenu, comme dans la précédente, par la chaleur de la lutte et l'intérêt du péril. A Spalatin. «Je t'en conjure, délivre-moi; je suis tellement écrasé des affaires des autres, que la vie m'en devient à charge...—Martin Luther, courtisan hors de la cour, et bien malgré lui. (Aulicus extrà aulam, et invitus.) (1523.) Je suis très occupé, visiteur, lecteur, prédicateur, auteur, auditeur, acteur, coureur, lutteur, et que sais-je?» (29 octobre 1528.)
La réforme des paroisses à poursuivre, l'uniformité des cérémonies à établir, la rédaction du grand Catéchisme, les réponses aux nouveaux pasteurs, les lettres à l'Électeur dont il fallait obtenir l'agrément pour chaque innovation; c'était bien du travail et bien de l'ennui. Cependant les adversaires de Luther ne le laissaient pas reposer. Érasme publiait contre lui son formidable livre De libero arbitrio, auquel Luther ne se décida à répondre qu'en 1525. La Réforme elle-même semblait se tourner contre le réformateur. Son ancien ami Carlostad avait couru dans la voie où marchait Luther[a56]. C'était même pour l'arrêter dans ses rapides et violentes innovations, que Luther avait quitté précipitamment le château de Wartbourg. Il ne s'agissait plus seulement de l'autorité religieuse; l'autorité civile elle-même allait être mise en question. Derrière Carlostad, on entrevoyait Münzer[a57]; derrière les sacramentaires et les iconoclastes, apparaissait dans le lointain la révolte des paysans, une jacquerie, une guerre servile plus raisonnée, plus niveleuse et non moins sanglante que celles de l'antiquité.
Carlostad.—Münzer. Guerre des paysans.
«Priez pour moi, et aidez-moi à fouler aux pieds ce Satan qui s'est élevé à Wittemberg contre l'Évangile, au nom de l'Évangile: nous avons maintenant à combattre un ange devenu, comme il croit, ange de lumière. Il sera difficile de faire céder Carlostad par persuasion; mais Christ le contraindra, s'il ne cède de lui-même. Car nous sommes maîtres de la vie et de la mort, nous qui croyons au maître de la vie et de la mort.» (12 mars 1523.)
«J'ai résolu de lui interdire la chaire où il est monté témérairement sans aucune vocation, malgré Dieu et les hommes.» (19 mars.)
«J'ai fâché Carlostad, parce que j'ai cassé ses ordinations, quoique je n'aie pas condamné sa doctrine; il me déplaît cependant qu'il ne s'occupe que de cérémonies et de choses extérieures, négligeant la vraie doctrine chrétienne; c'est-à-dire la foi et la charité.... Par sa sotte manière d'enseigner, il conduisait le peuple à se croire chrétien pour des misères, pour communier sous les deux espèces, pour ne pas se confesser, pour briser des images... Il voulait s'ériger en nouveau docteur et élever ses ordonnances dans le peuple, sur la ruine de mon autorité (pressâ meâ auctoritate).» (30 mars.)
«Aujourd'hui même, j'ai pris à part Carlostad, pour le supplier de ne rien publier contre moi; qu'autrement, nous serions forcés de jouer de la corne l'un contre l'autre. Notre homme a juré par tout ce qu'il y a de plus sacré, de ne rien écrire contre moi.» (21 avril.)
«... Il faut instruire les faibles avec douceur et patience... Veux-tu, après avoir sucé le lait, couper les mamelles et empêcher les autres de se nourrir comme toi? Si les mères jetaient par terre et abandonnaient les enfans qui ne savent pas, en naissant, manger comme les hommes, que serais-tu devenu? Cher ami, si tu as sucé et grandi assez, laisse donc les autres sucer et grandir à leur tour....»
Carlostad abandonna ses fonctions de professeur et d'archidiacre à Wittemberg, mais sans abandonner le traitement, il s'en alla à Orlamunde, puis à Iéna. «Carlostad a érigé une imprimerie à Iéna... Mais l'Électeur et notre académie ont promis, conformément à l'édit impérial, de ne permettre aucune publication qui n'ait été soumise à l'examen des commissaires. On ne peut souffrir que Carlostad et les siens s'affranchissent seuls de la soumission aux princes.» (7 janvier 1524.) «Carlostad est infatigable comme d'habitude; avec ses nouvelles presses qu'il a érigées à Iéna, il a publié et publiera, m'a-t-on dit, dix-huit ouvrages.» (14 janvier 1524.)
«Laissons la tristesse avec l'inquiétude à l'esprit de Carlostad. Pour nous, soutenons le combat sans trop nous en préoccuper; c'est la cause de Dieu, c'est l'affaire de Dieu, ce sera l'œuvre de Dieu, la victoire de Dieu; il saura, sans nous, combattre et vaincre; que s'il nous juge dignes de nous prendre pour cette guerre, nous serons prêts et dévoués. J'écris ceci pour t'exhorter, toi et les autres par ton intermédiaire, à ne pas avoir peur de Satan, à ne pas laisser votre cœur se troubler. Si nous sommes injustes, ne faut-il pas que nous soyons accablés? Si nous sommes justes, il y a un Dieu juste qui fera voir notre justice comme le plein midi. Périsse ce qui périt, survive ce qui survit, ce n'est pas notre affaire.» (22 octobre 1524.)
«Nous rappellerons Carlostad au nom de l'université à l'office de la parole, qu'il doit à Wittemberg, nous le rappellerons du lieu où il n'a pas été appelé; enfin, s'il ne vient pas, nous l'accuserons auprès du prince.» (14 mars 1524.)
Luther crut devoir se transporter lui-même à Iéna[a58]. Carlostad se croyant blessé par un sermon de Luther, lui fit demander une entrevue[r52]. Elle eut lieu dans la chambre de Luther, en présence d'un grand nombre de témoins. Après de longues récriminations de part et d'autre, Carlostad dit: «Allons, docteur, prêchez toujours contre moi, je saurai ce que j'ai à faire de mon côté. Luther: Si vous avez quelque chose sur le cœur, écrivez-le hardiment. Carlost. Aussi ferai-je, et je ne craindrai personne. Luth. Oui, écrivez contre moi publiquement. Carlost. Si c'est là votre envie, j'ai de quoi vous satisfaire. Luth. Faites, je vous donnerai un florin pour gage de bataille. Carlost. Un florin? Luth. Que je sois un menteur si je ne le fais. Carlost. Eh bien! j'accepte.» A ce mot, le docteur Luther tira de sa poche un florin d'or qu'il présenta à Carlostad en disant: «Prenez et attaquez-moi, hardiment; allons, sus.» Carlostad prit le florin, le montra à tous les assistans, et dit: «Chers frères, voilà des arrhes, c'est le signe du droit que j'ai d'écrire contre le docteur Luther. Soyez-en tous témoins.» Ensuite il le mit dans sa bourse et donna la main à Luther. Celui-ci but un coup à sa santé. Carlostad lui fit raison en ajoutant: «Cher docteur, je vous prie de ne pas m'empêcher d'imprimer ce que je voudrai et de ne me persécuter en aucune façon. Je pense me nourrir de ma charrue, et vous serez à même d'éprouver ce que produit la charrue.» Luth. «Comment voudrais-je vous empêcher d'écrire contre moi? Je vous prie de le faire et je vous donne ce florin tout justement pour que vous ne m'épargniez point. Plus vous m'attaquerez violemment, plus j'en serai aise.» Ils se donnèrent encore une fois la main et se séparèrent.
Cependant comme la ville d'Orlamunde entrait trop vivement dans les opinions de Carlostad, et avait même chassé son pasteur, Luther obtint un ordre de l'Électeur pour l'en faire sortir[a59]. Carlostad lut solennellement une lettre d'adieu, aux hommes d'abord, et ensuite aux femmes; on les avait appelés au son de la cloche, et pendant la lecture tous pleuraient: «Carlostad a écrit à ceux d'Orlamunde, avec cette suscription: André Bodenstein, chassé, sans avoir été entendu ni convaincu, par Martin Luther. Tu vois que moi qui ai failli être martyr, j'en suis venu à ce point de faire des martyrs à mon tour. Egranus fait le martyr aussi, et écrit qu'il a été chassé par les papistes et par les luthériens. Tu ne saurais croire combien s'est répandu ce dogme de Carlostad sur le sacrement. *** est venu à résipiscence et demande pardon; on l'avait aussi forcé de quitter le pays; j'ai écrit pour lui, et ne sais si j'obtiendrai. Martin d'Iéna, qui avait également reçu l'ordre de partir, a fait en chaire ses adieux, tout en larmes et implorant son pardon: il a reçu pour toute réponse cinq florins, puis en faisant mendier par la ville, il a eu encore vingt-cinq gros. Tout cela tournera, je pense, au bien des prédicateurs; ce sera une épreuve pour leur vocation, qui leur apprendra en même temps à prêcher et à se conduire avec crainte.» (27 octobre 1524.)
Carlostad tourna alors vers Strasbourg, et de là vers Bâle. Ses doctrines se rapprochaient beaucoup de celles des Suisses, d'Œcolampade, de Zwingli, etc.
«Je diffère d'écrire sur l'eucharistie, jusqu'à ce que Carlostad ait répandu les poisons qu'il doit répandre, comme il me l'a promis après avoir même reçu de moi une pièce d'or.—Zwingli et Léon le juif, dans la Suisse, tiennent les mêmes opinions que Carlostad; ainsi se propage ce fléau; mais le Christ règne, s'il ne combat point.» (12 novembre 1524.)
Toutefois il crut devoir répondre aux plaintes que faisait Carlostad d'avoir été chassé par lui de la Saxe[r53]. «D'abord je puis bien dire que je n'ai jamais fait mention de Carlostad devant l'électeur de Saxe; car je n'ai, de toute ma vie, dit un mot à ce prince; je ne l'ai pas non plus entendu parler, je n'ai pas même vu sa figure, si ce n'est une fois à Worms, en présence de l'Empereur, quand je fus interrogé pour la seconde fois. Mais il est vrai que je lui ai souvent écrit par Spalatin, surtout pour l'engager à résister à l'esprit d'Alstet[6]. Mais mes paroles restèrent sans effet, au point que je me fâchais contre l'Électeur. Carlostad devait donc épargner à un tel prince les outrages qu'il lui a prodigués... Quant au duc Jean Frédéric, j'avoue que je lui ai souvent parlé de ces affaires; je lui ai signalé les attentats et l'ambition perverse de Carlostad...»
«.... Il n'y a pas à plaisanter avec Monseigneur tout le monde (Herr omnes); c'est pourquoi Dieu a constitué des autorités; car il veut qu'il y ait de l'ordre ici-bas.»
Enfin Carlostad éclata. «J'ai reçu hier une lettre de mes amis de Strasbourg au sujet de Carlostad; en voyageant de ce côté, il est allé à Bâle, et il a enfin vomi cinq livres, qui seront suivis de deux autres. J'y suis traité de double papiste, d'allié de l'Antichrist, que sais-je? (14 décembre.) Mes amis m'écrivent de Bâle, que les amis de Carlostad y ont été punis de la prison, et que peu s'en est fallu qu'on ne brûlât ses livres. Il y a été aussi lui-même, mais en cachette. Œcolampade et Pellican écrivent pour donner leur assentiment à son opinion.» (13 janvier 1525.)
«Carlostad avait résolu d'aller nicher à Schweindorf; mais le comte d'Henneberg le lui a interdit par lettres expresses au conseil de ville. Je voudrais bien qu'on en fît autant pour Strauss...» (10 avril 1525.)
Luther parut charmé de voir Carlostad se déclarer: «Le diable s'est tu, écrit-il, jusqu'à ce que je l'eusse gagné avec un florin qui, grâce à Dieu, a été bien placé, et je ne m'en repens pas.» Il écrivit alors divers pamphlets d'une verve admirable Contre les prophètes célestes[r54]. «On ne craint rien, comme si le diable dormait; tandis qu'il tourne autour, comme un lion cruel. Mais j'espère que, moi vivant, il n'y aura point de péril. Tant que je vivrai, je combattrai, serve ce que pourra.» Chacun ne cherche que ce qui plaît à la raison. Ainsi les Ariens, les Pélagiens... Ainsi sous la papauté, c'était une proposition bien sonnante que le libre arbitre pût quelque chose pour la grâce. La doctrine de la foi et de la bonne conscience importe plus que celle des bonnes œuvres; car, si les œuvres manquent, la foi restant, il y a encore espoir de secours. On doit employer les moyens spirituels pour engager les vrais chrétiens à reconnaître leurs péchés. «Mais pour les hommes grossiers, pour Monsieur tout le monde (Herr omnes), on doit le pousser corporellement et grossièrement à travailler et faire sa besogne, de sorte que bon gré mal gré, il soit pieux extérieurement sous la loi et sous le glaive, comme on tient les bêtes sauvages en cages et enchaînées.
»L'esprit des nouveaux prophètes veut être le plus haut esprit, un esprit qui aurait mangé le Saint-Esprit avec les plumes et avec tout le reste... Bible, disent-ils, oui, bibel, bubel, babel... Eh! bien! puisque le mauvais esprit est si obstiné dans son sens, je ne veux pas lui céder plus que je ne l'ai fait auparavant. Je parlerai des images, d'abord selon la loi de Moïse, et je dirai que Moïse ne défend que les images de Dieu... Contentons-nous donc de prier les princes de supprimer les images, et ôtons-les de nos cœurs.»
Plus loin Luther s'étonne ironiquement de ce que les modernes iconoclastes ne poussent pas leur zèle pieux jusqu'à se défaire aussi de leur argent et de tout objet précieux qui porte des empreintes d'images[r55]. «Pour aider la faiblesse de ces saintes gens et les délivrer de ce qui les souille, il faudrait des gaillards qui n'eussent pas grand'chose dans le gousset. La voix céleste, à ce qu'il paraît, n'est pas assez forte pour les engager à tout jeter d'eux-mêmes. Il faudrait un peu de violence.»
«... Lorsqu'à Orlamunde je traitai des images avec les disciples de Carlostad, et que j'eus montré par le texte, que dans tous les passages de Moïse qu'ils me citaient il n'était parlé que des idoles des païens, il en sortit un d'entre eux, qui se croyait sans doute le plus habile, et qui me dit: «Écoute! Je puis bien te tutoyer, si tu es chrétien.» Je lui répondis: «Appelle-moi toujours comme tu voudras.» Mais je remarquai qu'il m'aurait plus volontiers encore frappé; il était si plein de l'esprit de Carlostad, que les autres ne pouvaient le faire taire. «Si tu ne veux pas suivre Moïse, continua-t-il, il faut au moins que tu souffres l'Évangile; mais tu as jeté l'Évangile sous la table, et il faut qu'il soit tiré de là; non, il n'y peut pas rester.»—«Que dit donc l'Évangile?» lui répliquai-je.—«Jésus dit dans l'Évangile (ce fut sa réponse), je ne sais pas où cela se trouve, mais mes frères le savent bien, que la fiancée doit ôter sa chemise dans la nuit des noces. Donc il faut ôter et briser toutes les images, afin de devenir purs et libres de la créature.» Hæc ille.
»Que devais-je faire, me trouvant parmi de telles gens? Ce fut du moins pour moi l'occasion d'apprendre que briser les images c'était, d'après l'Évangile, ôter la chemise à la fiancée dans la nuit des noces. Ces paroles et ce mot de l'Évangile jeté sous la table, il les avait entendus de son maître; sans doute Carlostad m'avait accusé de jeter l'Évangile, pour dire qu'il était venu le relever. Cet orgueil est cause de tous ses malheurs; voilà ce qui l'a poussé de la lumière dans les ténèbres...»
«... Nous sommes alègres et pleins de courage, et nous combattons contre des esprits mélancoliques, timides, abattus, qui ont peur du bruit d'une feuille sans avoir peur de Dieu; c'est l'ordinaire des impies (psaume XXV). Leur passion, c'est de régenter Dieu, et sa parole et ses œuvres. Ils ne seraient pas si hardis si Dieu n'était invisible, intangible. Si c'était un homme visible et présent, il les ferait fuir avec un brin de paille.
»Celui que Dieu pousse à parler, le fait librement et publiquement sans s'inquiéter s'il est seul, et si quelqu'un se met de son parti. Ainsi fit Jérémie, et je puis me vanter d'avoir moi-même fait ainsi[7]. C'est donc sans aucun doute le diable, cet esprit détourné et homicide, qui se glisse par derrière, et qui s'excuse ensuite, disant que d'abord il n'avait pas été assez fort dans la foi. Non, l'esprit de Dieu ne s'excuse point ainsi. Je te connais bien, mon diable...
«... Si tu leur demandes (aux partisans de Carlostad) comment on arrive à cet esprit sublime, ils ne te renvoient point à l'Évangile, mais à leurs rêves, aux espaces imaginaires. «Pose-toi dans l'ennui, disent-ils, comme moi je m'y suis posé, et tu l'apprendras de même; la voix céleste se fera entendre, et Dieu te parlera en personne.» Si ensuite tu insistes et demandes ce que c'est que cet ennui, ils en savent autant que le docteur Carlostad sait le grec et l'hébreu... Ne reconnais-tu pas ici le diable, l'ennemi de l'ordre divin? Le vois-tu comme il ouvre une large bouche, criant: Esprit, esprit, esprit; et tout en criant cela il détruit ponts, chemins, échelles; en un mot, toute voie par laquelle l'esprit peut pénétrer en toi: à savoir, l'ordre extérieur établi de Dieu dans le saint baptême, dans les signes et dans sa propre parole? Ils veulent que tu apprennes à monter les nues, chevaucher le vent, et ils ne te disent ni comment, ni quand, ni où, ni quoi; tu dois, comme eux, l'apprendre par toi-même.»
«Martin Luther, indigne ecclésiaste et évangéliste à Wittemberg, à tous les chrétiens de Strasbourg, les tout aimables amis de Dieu: Je supporterais volontiers les emportemens de Carlostad dans l'affaire des images. Moi-même j'ai fait, par mes écrits, plus de mal aux images qu'il ne fera jamais par toutes ses violences et ses fureurs. Mais ce qui est intolérable, c'est que l'on excite et que l'on pousse les gens à tout cela, comme si c'était obligatoire, et qu'à moins de briser les images, on ne pût être chrétien. Sans doute, les œuvres ne font pas le chrétien; ces choses extérieures telles que les images et le sabbat, sont laissées libres dans le Nouveau Testament, de même que toutes les autres cérémonies de la loi. Saint Paul dit: «Nous savons que les idoles ne sont rien dans le monde.» Si elles ne sont rien, pourquoi donc, à ce sujet, enchaîner et torturer la conscience des chrétiens? Si elles ne sont rien, qu'elles tombent ou qu'elles soient debout, il n'importe.»
Il passe à un sujet plus élevé, à la question de la présence réelle, question supérieure du symbolisme chrétien dont celle des images est le côté inférieur. C'est principalement en ce point que Luther se trouvait opposé à la réforme suisse, et que Carlostad s'y rattachait, quelque éloigné qu'il en fût par la hardiesse de ses opinions politiques.
«J'avoue que si Carlostad ou quelque autre eût pu me montrer, il y a cinq ans, que dans le saint sacrement il n'y a que du pain et du vin, il m'aurait rendu un grand service[r56]. J'ai eu des tentations bien fortes alors, je me suis tordu, j'ai lutté; j'aurais été bien heureux de me tirer de là. Je voyais bien que je pouvais ainsi porter au papisme le coup le plus terrible... Il y en a bien eu deux encore qui m'ont écrit sur ce point, et de plus habiles gens que le docteur Carlostad, et qui ne torturaient pas comme lui les paroles d'après leur caprice. Mais je suis enchaîné, je ne puis en sortir, le texte est trop puissant, rien ne peut l'arracher de mon esprit.
»Aujourd'hui même, s'il arrivait que quelqu'un pût me prouver, par des raisons solides, qu'il n'y a là que du pain et du vin, on n'aurait pas besoin de m'attaquer si furieusement. Je ne suis malheureusement que trop porté à cette interprétation toutes les fois que je sens en moi mon Adam. Mais ce que le docteur Carlostad imagine et débite sur ce sujet me touche si peu, qu'au contraire j'en suis plutôt confirmé dans mon opinion; et si je ne l'avais déjà pensé, de telles billevesées prises hors de l'Écriture, et comme en l'air, suffiraient pour me faire croire que son opinion n'est pas la bonne.»
Il avait écrit déjà dans le pamphlet Contre les prophètes célestes. «Carlostad dit ne pouvoir raisonnablement concevoir que le corps de Jésus-Christ se réduise dans un si petit espace. Mais, si on consulte la raison, on ne croira plus aucun mystère...» Luther ajoute à la page suivante cette bouffonnerie incroyablement audacieuse: «Tu penses apparemment que l'ivrogne Christ ayant trop bu à souper, a étourdi ses disciples de paroles superflues.»
Cette violente polémique de Luther contre Carlostad était chaque jour aigrie par les symptômes effrayans de bouleversement général qui menaçait l'Allemagne. Les doctrines du hardi théologien répondaient aux vœux, aux pensées dont les masses populaires étaient préoccupées, en Souabe, en Thuringe, en Alsace, dans tout l'occident de l'Empire. Le bas peuple, les paysans, endormis depuis si long-temps sous le poids de l'oppression féodale, entendirent les savans et les princes parler de liberté, d'affranchissement, et s'appliquèrent ce qu'on ne disait pas pour eux[8]. La réclamation des pauvres paysans de la Souabe, dans sa barbarie naïve, restera comme un monument de modération courageuse. Peu-à-peu l'éternelle haine du pauvre contre le riche se réveilla, moins aveugle toutefois que dans la jacquerie, mais cherchant déjà une forme systématique, qu'elle ne devait atteindre qu'au temps des niveleurs anglais. Elle se compliqua de tous les germes de démocratie religieuse qu'on avait cru étouffés au moyen-âge. Des Lollardistes, des Béghards, une foule de visionnaires apocalyptiques se remuèrent. Le mot de ralliement devint plus tard la nécessité d'un second baptême; dès le principe, le but fut une guerre terrible contre l'ordre établi, contre toute espèce d'ordre; guerre contre la propriété, c'était un vol fait au pauvre, guerre contre la science, elle rompait l'égalité naturelle, elle tentait Dieu qui révélait tout à ses saints; les livres, les tableaux étaient des inventions du diable.
Les paysans se soulevèrent d'abord dans la Forêt-Noire, puis autour d'Heilbronn, de Francfort, dans le pays de Bade et Spire[a60]. De là, l'incendie gagna l'Alsace, et nulle part il n'eut un caractère plus terrible. Nous le retrouvons encore dans le Palatinat, la Hesse, la Bavière. En Souabe, le chef principal des insurgés était un des petits nobles de la vallée du Necker, le célèbre Goetz de Berlichingen, Goetz à la main de fer, qui assurait n'être devenu leur général que malgré lui et par force.
«Doléance et demande amiable de toute la réunion des paysans, avec leurs prières chrétiennes. Le tout exposé très brièvement en douze articles principaux. Au lecteur chrétien, paix et grâce divine par le Christ!
»Il y a aujourd'hui beaucoup d'anti-chrétiens qui prennent occasion de la réunion des paysans pour blasphémer l'Évangile, disant: que ce sont là les fruits du nouvel Évangile, que personne n'obéisse plus, que chacun se soulève et se cabre, qu'on s'assemble et s'attroupe avec grande violence; qu'on veuille réformer, chasser les autorités ecclésiastiques et séculières, peut-être même les égorger. A ces jugemens pervers et impies, répondent les articles suivans.
»D'abord ils détournent l'opprobre dont on veut couvrir la parole de Dieu; ensuite ils disculpent chrétiennement les paysans du reproche de désobéissance et de révolte.
»L'Évangile n'est pas une cause de soulèvement ou de trouble; c'est une parole qui annonce le Christ, le Messie qui nous était promis; cette parole et la vie qu'elle enseigne ne sont qu'amour, paix, patience et union. Sachez aussi que tous ceux qui croient en ce Christ seront unis dans l'amour, la paix et la patience. Puis donc que les articles des paysans, comme on le verra plus clairement ensuite, ne sont pas dirigés à une autre intention que d'entendre l'Évangile, et de vivre en s'y conformant, comment les anti-chrétiens peuvent-ils nommer l'Évangile une cause de trouble et de désobéissance. Si les anti-chrétiens et les ennemis de l'Évangile se dressent contre de telles demandes, ce n'est pas l'Évangile qui en est la cause, c'est le diable, le mortel ennemi de l'Évangile, lequel, par l'incrédulité, a éveillé dans les siens l'espoir d'opprimer et d'effacer la parole de Dieu qui n'est que paix, amour et union.
»Il résulte clairement de là que les paysans qui, dans leurs articles, demandent un tel Évangile pour leur doctrine et pour leur vie, ne peuvent être appelés désobéissans ni révoltés. Si Dieu nous appelle et nous presse de vivre selon sa parole, s'il veut nous écouter, qui blâmera la volonté de Dieu, qui pourra s'attaquer à son jugement, et lutter contre ce qu'il lui plaît de faire? Il a bien entendu les enfans d'Israël qui criaient à lui, il les a délivrés de la main de Pharaon. Ne peut-il pas encore aujourd'hui sauver les siens? Oui, il les sauvera, et bientôt! Lis donc les articles suivans, lecteur chrétien; lis-les avec soin, et juge.»
Suivent les articles[r57]:
«I. En premier lieu, c'est notre humble demande et prière à nous tous, c'est notre volonté unanime, que désormais nous ayons le pouvoir et le droit d'élire et choisir nous-mêmes un pasteur; que nous ayons aussi le pouvoir de le déposer s'il se conduit comme il ne convient point. Le même pasteur choisi par nous, doit nous prêcher clairement le saint Évangile, dans sa pureté, sans aucune addition de précepte ou de commandement humain. Car en nous annonçant toujours la véritable foi, on nous donne occasion de prier Dieu, de lui demander sa grâce, de former en nous cette même véritable foi et de l'y affermir. Si la grâce divine ne se forme point en nous, nous restons toujours chair et sang, et alors nous ne sommes rien de bon. On voit clairement dans l'Écriture que nous ne pouvons arriver à Dieu que par la véritable foi, et parvenir à la béatitude que par sa miséricorde. Il nous faut donc nécessairement un tel guide et pasteur, ainsi qu'il est institué dans l'Écriture.
»II. Puisque la dîme légitime est établie dans l'Ancien Testament (que le Nouveau a confirmé en tout), nous voulons payer la dîme légitime du grain, toutefois de la manière convenable... Nous sommes désormais dans la volonté que les prud'hommes établis par une commune reçoivent et rassemblent cette dîme; qu'ils fournissent au pasteur élu par toute une commune de quoi l'entretenir lui et les siens suffisamment et convenablement, après que la commune en aura connu, et ce qui restera, on doit en user pour soulager les pauvres qui se trouvent dans le même village. S'il restait encore quelque chose, on doit le réserver pour les frais de guerre, d'escorte et autres choses semblables, afin de délivrer les pauvres gens de l'impôt établi jusqu'ici pour le paiement de ces frais. S'il est arrivé, d'un autre côté, qu'un ou plusieurs villages aient, dans le besoin, vendu leur dîme, ceux qui l'ont achetée, n'auront rien à redouter de nous, nous nous arrangerons avec eux selon les circonstances, afin de les indemniser au fur et à mesure que nous pourrons. Mais quant à ceux qui, au lieu d'avoir acquis la dîme d'un village par achat, se la sont appropriée de leur propre chef, eux ou leurs ancêtres, nous ne leur devons rien et nous ne leur donnerons rien. Cette dîme sera employée comme il est dit ci-dessus. Pour ce qui est de la petite dîme et de la dîme du sang (du bétail), nous ne l'acquitterons en aucune façon, car Dieu le Seigneur a créé les animaux pour être librement à l'usage de l'homme. Nous estimons cette dîme une dîme illégitime, inventée par les hommes; c'est pourquoi nous cesserons de la payer.»
Dans leur IIIe article, les paysans déclarent ne plus vouloir être traités comme la propriété de leurs seigneurs, «car Jésus-Christ, par son sang précieux, les a rachetés tous sans exception, le pâtre à l'égal de l'Empereur.» Ils veulent être libres, mais seulement selon l'Écriture, c'est-à-dire sans licence aucune et en reconnaissant l'autorité, car l'Évangile leur enseigne à être humbles et à obéir aux puissances «en toutes choses convenables et chrétiennes.»
«IV. Il est contraire à la justice et à la charité, disent-ils, que les pauvres gens n'aient aucun droit au gibier, aux oiseaux et aux poissons des eaux courantes; de même: qu'ils soient obligés de souffrir, sans rien dire, l'énorme dommage que font à leurs champs les bêtes des forêts; car, lorsque Dieu créa l'homme, il lui donna pouvoir sur tous les animaux indistinctement.»—Ils ajoutent qu'ils auront, conformément à l'Évangile, des égards pour ceux d'entre les seigneurs qui pourront prouver, par des titres, qu'ils ont acheté leur droit de pêche, mais que pour les autres ce droit cessera sans indemnité.
»V. Les bois et forêts anciennement communaux, qui auront passé en les mains de tiers, autrement que par suite d'une vente équitable, doivent revenir à leur propriétaire originaire, qui est la commune. Chaque habitant doit avoir le droit d'y prendre le bois qui lui sera nécessaire, au jugement des prud'hommes.
»VI. Ils demandent un allégement dans les services qui leur sont imposés, et qui deviennent de jour en jour plus accablans. Ils veulent servir «comme leurs pères, selon la parole de Dieu.»
»VII. Que le seigneur ne demande pas au paysan de faire gratuitement plus de services qu'il n'est dit dans leur pacte mutuel (vereinigung).
»VIII. Beaucoup de terres sont grevées d'un cens trop élevé. Que les seigneurs acceptent l'arbitrage d'hommes irréprochables, et qu'ils diminuent le cens selon l'équité, «afin que le paysan ne travaille pas en vain, car tout ouvrier a droit à son salaire.»
»IX. La justice se rend avec partialité. On établit sans cesse de nouvelles dispositions sur les peines. Qu'on ne favorise personne et qu'on s'en tienne aux anciens réglemens.
»X. Que les champs et prairies distraits des biens de la commune, autrement que par une vente équitable, retournent à la commune.
»XI. Les droits de décès sont révoltants et ouvertement opposés à la volonté de Dieu, «car c'est une spoliation des veuves et des orphelins.» Qu'ils soient entièrement et à jamais abolis.
»XII. ... S'il se trouvait qu'un ou plusieurs des articles qui précèdent, fût en opposition avec l'Écriture (ce que nous ne pensons pas), nous y renonçons d'avance. Si, au contraire, l'Écriture nous en indiquait encore d'autres sur l'oppression du prochain, nous les réservons et y adhérons également dès à présent. Que la paix de Jésus-Christ soit avec tous. Amen.»
Luther ne pouvait garder le silence dans cette grande crise[a61]. Les seigneurs l'accusaient d'être le premier auteur des troubles. Les paysans se recommandaient de son nom, et l'invoquaient pour arbitre. Il ne refusa pas ce rôle dangereux. Dans sa réponse à leurs douze articles, il se porte pour juge entre le prince et le peuple. Nulle part peut-être il ne s'est élevé plus haut.
Exhortation à la paix, en réponse aux douze articles des paysans de la Souabe, et aussi contre l'esprit de meurtre et de brigandage des autres paysans ameutés[r58][a62].—«Les paysans actuellement rassemblés dans la Souabe, viennent de dresser et de faire répandre, par la voie de l'impression, douze articles qui renferment leurs griefs contre l'autorité. Ce que j'approuve le plus dans cet écrit, c'est qu'au douzième article ils se déclarent prêts à accepter toute instruction évangélique meilleure que la leur au sujet de leurs doléances.
»En effet, si ce sont là leurs véritables intentions (et comme ils ont fait leur déclaration à la face des hommes, sans craindre la lumière, il ne me convient pas de l'interpréter autrement), il y a encore à espérer une bonne fin à toutes ces agitations.
»Et moi qui suis aussi du nombre de ceux qui font de l'Écriture sainte leur étude sur cette terre, moi auquel ils s'adressent nommément (s'en rapportant à moi dans un de leurs imprimés), je me sens singulièrement enhardi par cette déclaration de leur part à produire aussi mon sentiment au grand jour sur la matière en question, conformément aux préceptes de la charité, qui doit unir tous les hommes. En quoi faisant, je m'affranchirai et devant Dieu et devant les hommes du reproche d'avoir contribué au mal par mon silence; au cas où ceci finirait d'une manière funeste.
»Peut-être aussi n'ont-ils fait cette déclaration que pour en imposer, et sans doute il y en a parmi eux d'assez méchans pour cela, car il est impossible qu'en une telle multitude, tous soient bons chrétiens; il est plutôt vraisemblable que beaucoup d'entre eux font servir la bonne volonté des autres aux desseins pervers qui leur sont propres. Eh bien! s'il y a imposture dans cette déclaration, j'annonce aux imposteurs qu'ils ne réussiront pas; et que, s'ils réussissaient, ce serait à leur dam, à leur perte éternelle.
»L'affaire dans laquelle nous sommes engagés est grande et périlleuse; elle touche et le royaume de Dieu et celui de ce monde. En effet, s'il arrivait que cette révolte se propageât et prît le dessus; l'un et l'autre y périraient, et le gouvernement séculier et la parole de Dieu, et il s'ensuivrait une éternelle dévastation de toute la terre allemande. Il est donc urgent, dans de si graves circonstances, que nous donnions sur toutes choses notre avis librement, et sans égard aux personnes. En même temps il n'est pas moins nécessaire que nous devenions enfin attentifs et obéissans, que nous cessions de boucher nos oreilles et nos cœurs, ce qui, jusqu'ici, a laissé prendre à la colère de Dieu son plein mouvement, son branle le plus terrible (seinen vollen gang und schwang). Tant de signes effrayans qui, dans ces derniers temps, ont apparu au ciel et sur la terre, annoncent de grandes calamités et des changemens inouïs à l'Allemagne. Nous nous en inquiétons peu, pour notre malheur; mais Dieu n'en poursuivra pas moins le cours de ses châtimens, jusqu'à ce qu'il ait enfin fait mollir nos têtes de fer.
»Première Partie.—Aux princes et seigneurs.—D'abord nous ne pouvons remercier personne sur la terre de tout ce désordre et de ce soulèvement, si ce n'est vous, princes et seigneurs, vous surtout aveugles évêques, prêtres et moines insensés, qui, aujourd'hui encore, endurcis dans votre perversité, ne cessez de crier contre le saint Évangile, quoique vous sachiez qu'il est juste et bon et que vous ne pouvez rien dire contre. En même temps, comme autorités séculières, vous êtes les bourreaux et les sangsues des pauvres gens, vous immolez tout à votre luxe et à votre orgueil effrénés; jusqu'à ce que le peuple ne veuille ni ne puisse vous endurer davantage. Vous avez déjà le glaive à la gorge, et vous vous croyez encore si fermes en selle qu'on ne puisse vous renverser. Vous vous casserez le col avec cette sécurité impie. Je vous avais exhorté maintefois à vous garder de ce verset (psaume CIV): Effundit contemptum super principes: il verse le mépris sur les princes. Vous faites tous vos efforts pour que ces paroles s'accomplissent sur vous, vous voulez que la massue déjà levée tombe et vous écrase; les avis, les conseils seraient superflus.
»Les signes de la colère de Dieu qui apparaissent sur la terre et au ciel, s'adressent à vous pourtant. C'est vous, ce sont vos crimes que Dieu veut punir. Si ces paysans qui vous attaquent maintenant ne sont pas les ministres de sa volonté, d'autres le seront. Vous les battriez, que vous n'en seriez pas moins vaincus. Dieu en susciterait d'autres; il veut vous frapper et il vous frappera.
»Vous comblez la mesure de vos iniquités en imputant cette calamité à l'Évangile et à ma doctrine. Calomniez toujours. Vous ne voulez pas savoir ce que j'ai enseigné et ce qu'est l'Évangile; il en est un autre à la porte qui va vous l'apprendre, si vous ne vous amendez. Ne me suis-je pas employé de tout temps avec zèle et ardeur à recommander au peuple l'obéissance à l'autorité, à la vôtre même, si tyrannique, si intolérable qu'elle fût? qui plus que moi a combattu la sédition? Aussi les prophètes de meurtre me haïssent-ils autant que vous. Vous persécutiez mon Évangile par tous les moyens qui étaient en vous, pendant que cet Évangile faisait prier le peuple pour vous et qu'il aidait à soutenir votre autorité chancelante.
»En vérité, si je voulais me venger, je n'aurais maintenant qu'à rire dans ma barbe et regarder les paysans à l'œuvre; je pourrais même faire cause commune avec eux et envenimer la plaie. Dieu me préserve de pareilles pensées! C'est pourquoi, chers seigneurs, amis ou ennemis, ne méprisez pas mon loyal secours, quoique je ne sois qu'un pauvre homme; ne méprisez pas non plus cette sédition, je vous supplie: non pas que je veuille dire par là qu'ils soient trop forts contre vous; ce n'est pas eux que je voudrais vous faire craindre, c'est Dieu, c'est le Seigneur irrité. Si Celui-là veut vous punir (vous ne l'avez que trop mérité), il vous punira; et s'il n'y avait pas assez de paysans, il changerait les pierres en paysans; un seul des leurs en égorgerait cent des vôtres: tous tant que vous êtes, ni vos cuirasses ni votre force ne vous sauveraient.
»S'il est encore un conseil à vous donner, chers seigneurs, au nom de Dieu reculez un peu devant la colère que vous voyez déchaînée. On craint et on évite l'homme ivre. Mettez un terme à vos exactions, faites trève à cette âpre tyrannie; traitez les paysans comme l'homme sensé traite les gens ivres ou en démence. N'engagez pas de lutte avec eux, vous ne pouvez savoir comment cela finira. Employez d'abord la douceur, de peur qu'une faible étincelle, gagnant tout autour, n'aille allumer, par toute l'Allemagne, un incendie que rien n'éteindrait. Vous ne perdrez rien par la douceur, et quand même vous y perdriez quelque peu, la paix vous en dédommagerait au centuple. Dans la guerre, vous pouvez vous engloutir et vous perdre, corps et biens. Les paysans ont dressé douze articles dont quelques-uns contiennent des demandes si équitables, qu'elles vous déshonorent devant Dieu et les hommes, et qu'elles réalisent le psaume CVIII, car elles couvrent les princes de mépris.
»Moi, j'aurais bien d'autres articles et de plus importans peut-être à dresser contre vous, sur le gouvernement de l'Allemagne, ainsi que je l'ai fait dans mon livre A la noblesse allemande. Mais mes paroles ont été pour vous comme le vent en l'air, et c'est pour cela qu'il vous faut maintenant essuyer toutes ces réclamations d'intérêts particuliers.
»Quant aux premiers articles, vous ne pouvez leur refuser la libre élection de leurs pasteurs. Ils veulent qu'on leur prêche l'Évangile. L'autorité ne peut ni ne doit y mettre d'empêchement, elle doit même permettre à chacun d'enseigner et de croire ce qui bon lui semblera, que ce soit Évangile ou mensonge. C'est assez qu'elle défende de prêcher le trouble et la révolte.