SCÈNE VI.

Les mêmes, PAUL ET JEAN.

JEAN.
Voici devant vous, madame, ceux que vous avez mandés.
CONSTANCE.
Allez sur-le-champ trouver Gallicanus, et, vous attachant à sa personne, instruisez-le peu à peu du mystère de notre foi. Peut-être Dieu daignera-t-il se servir de nous pour le gagner à lui.
PAUL.
Que Dieu nous donne le succès! Pour nous, nous offrirons à Gallicanus de continuelles exhortations.

SCÈNE VII.

GALLICANUS, PAUL ET JEAN, LES TRIBUNS, L’ARMÉE ROMAINE.

GALLICANUS.
Vous arrivez à propos, Jean et vous Paul; je vous, attendais depuis longtemps avec inquiétude.
JEAN.
Dès que nous avons entendu les ordres de notre souveraine, nous sommes accourus tous deux pour vous offrir nos services.
GALLICANUS.
Je reçois vos offres de services avec beaucoup plus de joie que d’aucune autre part.
PAUL.
Ce n’est pas sans raison; car on dit vulgairement: Celui qui accueille bien nos amis devient notre ami lui-même.
GALLICANUS.
Cela est vrai.
JEAN.
L’affection que vous porte la maîtresse qui nous envoie nous conciliera votre bienveillance.
GALLICANUS.
Certainement.—Venez, tribuns et centurions, rassemblez les troupes! Venez vous tous, soldats, sous mes ordres! Voici Jean et Paul, dont l’absence m’empêchait de me mettre en route.
LES TRIBUNS.
Précédez-nous. (Les tribuns suivent en troupe Gallicanus(14).)
GALLICANUS.
Montons d’abord au Capitole, entrons dans les temples, et apaisons la majesté des dieux par les sacrifices accoutumés: c’est le moyen d’obtenir pour nos armes un heureux succès.
LES TRIBUNS.
L’accomplissement de ces rites est nécessaire.
JEAN.
Retirons-nous en attendant.
PAUL.
La bienséance le commande.

SCÈNE VIII.

Les mêmes.

JEAN.
Voici le général qui sort du temple; montons à cheval et allons à sa rencontre.
PAUL.
Sans perdre un instant.
GALLICANUS.
D’où venez-vous? Où étiez-vous?
JEAN.
Nous venons de préparer nos bagages; nous les avons envoyés devant, pour pouvoir vous accompagner en liberté.
GALLICANUS.
C’est bien.

SCÈNE IX.

Les mêmes, BRADAN, SOLDATS SCYTHES.

GALLICANUS.
Par Jupiter! ô tribuns! j’aperçois les légions d’une innombrable armée. La diversité de leurs armes offre un spectacle effrayant(15).
LES TRIBUNS.
Par Hercule! ce sont les ennemis!
GALLICANUS.
Résistons avec courage et combattons en hommes.
LES TRIBUNS.
A quoi peut-il nous servir de combattre une telle multitude?
GALLICANUS.
Et qu’aimez-vous mieux faire?
LES TRIBUNS.
Nous soumettre au joug.
GALLICANUS.
Qu’Apollon nous préserve de cette honte!
LES TRIBUNS.
Par Pollux! il faut bien le faire; voyez, nous sommes enveloppés de toutes parts: on nous blesse, on nous massacre.
GALLICANUS.
Hélas! qu’arrivera-t-il si les tribuns méprisent mes ordres et se rendent?
JEAN.
Faites vœu au Dieu du ciel d’embrasser la religion du Christ, et vous serez vainqueur(16).
GALLICANUS.
Je fais ce vœu et je l’accomplirai.
LES ENNEMIS.
Hélas! roi Bradan, la fortune qui nous avait montré la victoire, se joue de nous. Voyez, nos bras faiblissent, nos forces s’épuisent; une incroyable faiblesse de cœur nous force d’abandonner la bataille.
BRADAN.
Je ne sais que vous dire: le même mal dont vous vous plaignez me frappe. Il ne nous reste qu’à nous rendre au général romain.
LES ENNEMIS.
C’est notre unique voie de salut.
BRADAN.
Général Gallicanus, ne vous obstinez pas à notre perte; laissez-nous la vie, et disposez de nous comme de vos esclaves.
GALLICANUS.
Cessez de craindre; ne tremblez point; donnez-moi seulement des otages, reconnaissez-vous tributaires de l’empereur, et vivez heureux sous la paix romaine.
BRADAN.
Vous n’avez qu’à fixer vous-même le nombre et la qualité des otages, ainsi que le poids du tribut que vous exigez.
GALLICANUS.
Soldats, déposez vos armes; ne tuez, ne blessez personne; embrassons comme alliés ceux que nous combattions comme ennemis publics.
JEAN.
Combien est plus efficace une prière fervente que toute la présomption humaine!
GALLICANUS.
Cela est vrai.
PAUL.
Quel appui secourable la miséricorde divine accorde à ceux qui se recommandent à elle par une humble dévotion!
GALLICANUS.
J’en ai la preuve évidente.
JEAN.
Mais le vœu qu’on a fait pendant la tourmente, il faut l’accomplir lorsque le calme est revenu.
GALLICANUS.
C’est bien mon sentiment. Aussi désiré-je d’être baptisé le plus tôt possible et de consacrer le reste de ma vie au service de Dieu.
PAUL.
Ce sera justice.

SCÈNE X.

Les mêmes.

GALLICANUS.
Voyez comme à notre entrée dans Rome tous les citoyens accourent et nous apportent, selon l’usage, les insignes de la gloire(17).
JEAN.
Cet accueil est mérité.
GALLICANUS.
Ce n’est pourtant ni à notre valeur ni à la protection de leurs dieux qu’est du l’honneur du triomphe.
PAUL.
Non, assurément; c’est au vrai Dieu.
GALLICANUS.
Je pense donc que nous devons passer devant les temples, sans nous y arrêter....
JEAN.
Votre pensée est juste.
GALLICANUS.
Et entrer, au contraire, dans l’église des saints apôtres en humbles confesseurs de la foi.
PAUL.
Oh! que vous êtes heureux de penser ainsi! Vous venez de témoigner que vous êtes un vrai chrétien.

SCÈNE XI.

CONSTANTIN, SOLDATS ROMAINS.

CONSTANTIN.
Je m’étonne, ô soldats! que Gallicanus se dérobe aussi longtemps à nos regards.
LES SOLDATS.
A peine entré dans Rome, il a porté ses pas vers l’église de Saint-Pierre, et, prosterné jusqu’à terre, il a rendu grâce au Tout-Puissant, qui lui a donné la victoire.
CONSTANTIN.
Gallicanus?
LES SOLDATS.
Lui-même.
CONSTANTIN.
Voilà qui est incroyable.
LES SOLDATS.
Il vient; vous pouvez l’interroger.

SCÈNE XII.

Les mêmes, GALLICANUS.

CONSTANTIN.
Depuis longtemps je vous attendais, Gallicanus, pour apprendre de vous les circonstances et l’issue du combat.
GALLICANUS.
Je vous les raconterai de point en point.
CONSTANTIN.
C’est pourtant là ce qui m’intéresse le moins. Dites-moi d’abord ce que je désire surtout d’apprendre.
GALLICANUS.
Qu’est-ce?
CONSTANTIN.
Pourquoi en partant êtes-vous entré dans les temples des dieux, et à votre retour avez-vous visité l’église des saints apôtres?
GALLICANUS.
Vous le demandez!
CONSTANTIN.
Avec la plus vive curiosité.
GALLICANUS.
Je vais vous l’expliquer.
CONSTANTIN.
Je le souhaite.
GALLICANUS.
Empereur très-sacré, à mon départ, je le confesse, j’entrai dans les temples, comme vous m’en faites le reproche, et je me présentai aux dieux et aux démons en suppliant.
CONSTANTIN.
Cette coutume a été de toute antiquité reçue chez les Romains.
GALLICANUS.
Coutume funeste.
CONSTANTIN.
Déplorable.
GALLICANUS.
Ensuite, les tribuns arrivèrent avec leurs légions et accompagnèrent ma marche.
CONSTANTIN.
Vous êtes sorti de Rome dans un très-pompeux appareil.
GALLICANUS.
Nous allâmes en avant, nous rencontrâmes les ennemis, nous combattîmes, et nous fûmes vaincus(18).
CONSTANTIN.
Les Romains vaincus!
GALLICANUS.
Complétement.
CONSTANTIN.
O événement cruel et dont aucun siècle n’offre d’exemples!
GALLICANUS.
Je recommençai les sacrifices criminels; mais aucun dieu ne vint à mon secours. Au contraire, la fureur du combat ne fit que s’accroître, et beaucoup des nôtres périrent.
CONSTANTIN.
Ce récit me confond.
GALLICANUS.
Enfin, les tribuns cessèrent d’obéir à mes ordres et se rendirent.
CONSTANTIN.
A l’ennemi?
GALLICANUS.
A l’ennemi.
CONSTANTIN.
O ciel! et qu’avez-vous fait?
GALLICANUS.
Que pouvais-je faire que de prendre la fuite?
CONSTANTIN.
Non.
GALLICANUS.
Il est trop vrai.
CONSTANTIN.
Quelles angoisses dut alors souffrir votre courage?
GALLICANUS.
Les plus pénibles.
CONSTANTIN.
Et comment êtes-vous sorti de ce danger?
GALLICANUS.
Mes deux fidèles compagnons Jean et Paul me conseillèrent de faire un vœu au Créateur.
CONSTANTIN.
Salutaire conseil!
GALLICANUS.
Je l’ai bien éprouvé. A peine avais-je ouvert la bouche pour prononcer ce vœu, que je ressentis l’effet du secours céleste.
CONSTANTIN.
Comment cela?
GALLICANUS.
Un jeune homme de haute stature m’apparut. Il portait une croix sur son épaule et m’ordonna de le suivre, l’épée à la main.
CONSTANTIN.
Ce jeune homme, quel qu’il fût, était un envoyé du ciel.
GALLICANUS.
J’en eus bientôt la preuve. A l’instant même, je vis à mes côtés des soldats dont le visage m’était inconnu, et qui me promettaient leur aide.
CONSTANTIN.
C’était la milice céleste.
GALLICANUS.
Je n’en doute point. Alors, suivant les pas de mon guide, je pénétrai sans crainte au milieu des rangs ennemis, et je parvins jusqu’à leur roi, nommé Bradan, qui, saisi tout à coup d’une incroyable terreur, et se jetant à mes pieds, se rendit avec les siens et s’engagea à payer un tribut perpétuel au maître du monde romain.
CONSTANTIN.
Grâces soient rendues à l’auteur de notre victoire, qui ne souffre pas que ceux qui mettent leur espoir en lui soient confondus.
GALLICANUS.
L’expérience me l’a bien prouvé.
CONSTANTIN.
Je voudrais savoir ce que firent ensuite les tribuns fugitifs.
GALLICANUS.
Ils s’empressèrent de se réconcilier avec moi.
CONSTANTIN.
Et les avez-vous reçus à merci?
GALLICANUS.
Moi! recevoir à merci des hommes qui m’avaient abandonné dans le péril, et s’étaient rendus à l’ennemi! non, certes.
CONSTANTIN.
Et que fîtes-vous?
GALLICANUS.
Je leur proposai un moyen d’obtenir leur pardon.
CONSTANTIN.
Lequel?
GALLICANUS.
Je déclarai que ceux qui embrasseraient la religion chrétienne rentreraient dans leur grade et recevraient même de nouveaux honneurs; et que ceux qui s’y refuseraient n’obtiendraient point leur grâce et seraient dégradés.
CONSTANTIN.
Cette condition était juste, et vous aviez le droit de l’imposer.
GALLICANUS.
Pour moi, purifié par les eaux du baptême, je me suis donné si complétement à Dieu, que je renonce même à votre fille, que j’aimais cependant plus que toutes choses au monde, afin qu’en m’abstenant du mariage, je puisse plaire au fils de la Vierge.
CONSTANTIN.
Approchez, approchez, que je me jette dans vos bras! Aujourd’hui, Gallicanus, le moment est venu de vous révéler ce que, pour un temps, j’ai dû couvrir d’un voile.
GALLICANUS.
Et quoi?
CONSTANTIN.
Ma fille et les deux vôtres sont entrées dans la voie sainte que vous avez choisie.
GALLICANUS.
Je m’en réjouis.
CONSTANTIN.
Et elles ont un si ardent désir de garder leur virginité, que ni les prières, ni les menaces ne pourraient ébranler leur résolution.
GALLICANUS.
Qu’elles y persévèrent! je le désire.
CONSTANTIN.
Entrons dans l’appartement qu’elles occupent.
GALLICANUS.
Marchez devant, je vous suivrai.
CONSTANTIN.
Les voici; elles accourent, avec l’auguste Hélène, ma glorieuse mère. Elles versent toutes des larmes de joie.

SCÈNE XIII.

Les mêmes, CONSTANCE, ATTICA, ARTÉMIA, HÉLÈNE, PAUL ET JEAN.

GALLICANUS.
Vivez heureuses, ô vierges saintes! Persévérez dans la crainte de Dieu, et conservez l’honneur intact de votre virginité! C’est ainsi que le monarque éternel vous jugera dignes de ses embrassements.
CONSTANCE.
Nous garderons notre virginité d’autant plus aisément que nous vous voyons disposé à ne pas contrarier notre désir.
GALLICANUS.
Je n’y mets ni opposition, ni empêchement, ni obstacle; au contraire, je cède si volontiers à vos vœux, que je ne souhaite rien tant que de vous voir achever ce que votre volonté a entrepris, ô ma Constance! vous que j’ai achetée avec tant d’ardeur aux prix de mon sang.
CONSTANCE.
Dans ce changement apparaît la main du Très-Haut.
GALLICANUS.
Si Dieu ne m’avait changé et rendu meilleur, je ne pourrais consentir à l’accomplissement de votre vœu.
CONSTANCE.
Que le protecteur de la pureté virginale, que le fauteur de toutes les bonnes résolutions, que celui qui vous a fait renoncer à un mauvais dessein, et qui s’est réservé ma virginité, daigne, pour prix de notre séparation corporelle, nous réunir un jour dans les joies de l’éternité.
GALLICANUS.
Puisse cela arriver!
CONSTANTIN.
A présent que le lien de l’amour du Christ nous unit dans une même communion, il convient qu’on vous honore comme gendre des Augustes, et que vous partagiez nos honneurs en venant habiter avec nous dans le palais.
GALLICANUS.
Il n’y a pas de tentation plus à craindre que la séduction des yeux.
CONSTANTIN.
Je ne puis le nier.
GALLICANUS.
Il n’est pas à propos que je voie trop souvent une vierge que j’aime, vous le savez, plus que mes parents, plus que ma vie, plus que mon âme.
CONSTANTIN.
Faites votre volonté.
GALLICANUS.
Aujourd’hui, grâce à Jésus-Christ et à mes soins, vous avez une armée quadruple. Permettez donc que je serve à présent sous le drapeau de l’Empereur, par la protection duquel j’ai vaincu, et à qui je dois tout ce que j’ai eu de succès dans ma vie.
CONSTANTIN.
A lui sont dues la louange et les actions de grâces. Toute créature doit le servir.
GALLICANUS.
Surtout celles qu’il a assistées le plus généreusement dans les dangers.
CONSTANTIN.
Cela est vrai.
GALLICANUS.
De tout ce que je possède, je fais d’abord une part de ce qui appartient à mes filles; je m’en réserve une autre pour le soulagement des pèlerins; avec le reste, je veux enrichir mes esclaves rendus à la liberté, et subvenir aux besoins des pauvres(19).
CONSTANTIN.
Vous disposez sagement de vos richesses; aussi ne serez-vous pas privé de la récompense éternelle.
GALLICANUS.
Quant à moi, je brûle de me rendre à Ostie, auprès du saint homme Hilarianus, et de me faire son compagnon inséparable, afin de pouvoir passer là le reste de ma vie à louer Dieu et à soulager les pauvres.
CONSTANTIN.
Que l’Être unique, à qui la puissance ne manque jamais, vous permette d’exécuter heureusement vos projets et de vivre selon sa volonté! Qu’il vous conduise à la possession des joies éternelles, celui qui règne et se glorifie dans l’unité de la Trinité!
GALLICANUS.
Amen.

SECONDE PARTIE
DE GALLICANUS(20),
ou
LE MARTYRE DE JEAN ET PAUL.


PERSONNAGES.

JULIEN, empereur.
GALLICANUS.
TÉRENTIANUS.
JEAN et PAUL.
Les consuls.
Soldats romains.
Une troupe de chrétiens.
Le fils de Térentianus, personnage muet.


SCÈNE PREMIÈRE.

JULIEN, LES CONSULS, GARDES.

JULIEN.
Il m’est bien démontré que le malaise de notre empire vient de l’extrême liberté dont jouissent les chrétiens, qui prétendent suivre les lois qu’ils ont reçues du temps de Constantin.
LES CONSULS.
Il serait honteux pour vous de le souffrir.
JULIEN.
Je ne le souffrirai pas.
LES CONSULS.
Vous agirez ainsi d’une manière convenable.
JULIEN.
Soldats! prenez les armes et dépouillez les chrétiens de ce qu’ils possèdent, en leur objectant la maxime de Jésus-Christ qui a dit: «Celui qui ne renoncera pas pour moi à tout ce qu’il possède ne peut être mon disciple(21)
LES GARDES.
Nous vous obéirons sans retard.

SCÈNE II.

Les mêmes.

LES CONSULS.
Voici les soldats qui reviennent.
JULIEN.
Est-ce un heureux retour que le vôtre?
LES GARDES.
Heureux.(22)
JULIEN.
Et pourquoi si prompt?
LES GARDES.
Nous allons vous le dire. Nous avions résolu d’enlever les châteaux forts que Gallicanus possède, et de les occuper pour vous(23); mais à peine un des nôtres avait-il posé le pied sur le seuil, qu’il était frappé tout à coup de lèpre ou de frénésie.
JULIEN.
Retournez, et forcez Gallicanus à quitter sa patrie ou à sacrifier aux idoles.

SCÈNE III.

GALLICANUS, GARDES.

GALLICANUS.
Soldats, ne perdez pas vos peines à me donner d’inutiles conseils; je ne fais, en comparaison de la vie éternelle, nul cas de tout ce qui existe sous le soleil. Je vais donc abandonner ma patrie; et, banni pour le Christ, je me rendrai à Alexandrie, où j’espère recevoir la couronne du martyre.

SCÈNE IV.

JULIEN, GARDES.

LES GARDES.
Gallicanus exilé, suivant vos ordres, s’est retiré à Alexandrie. Arrêté dans cette ville par le comte Rautianus, il a péri par le glaive.
JULIEN.
Oh! la bonne action!
LES GARDES.
Mais Jean et Paul vous bravent.
JULIEN.
Que font-ils?
LES GARDES.
Ils parcourent librement les provinces et distribuent les trésors que leur a laissés Constance.
JULIEN.
Qu’on les fasse venir.
LES GARDES.
Les voici.

SCÈNE V.

Les mêmes, PAUL ET JEAN.

JULIEN.
Je n’ignore pas, Jean et Paul, que, dès le berceau, vous avez été attachés au service des empereurs qui m’ont précédé.
JEAN.
Nous l’avons été.
JULIEN.
Il convient dès lors que, toujours à mes côtés, vous serviez dans le palais, où vous avez été nourris dès l’enfance.
PAUL.
Nous ne servirons pas.
JULIEN.
Refusez-vous de me servir?
JEAN.
Nous l’avons dit.
JULIEN.
Ne me reconnaissez-vous pas pour un Auguste?
PAUL.
Oui; mais pour un Auguste bien différent de ses prédécesseurs.
JULIEN.
En quoi?
JEAN.
En religion et en mérite.
JULIEN.
Je souhaite que vous développiez plus amplement votre pensée.
PAUL.
Nous voulons dire que les très-glorieux et très-renommés empereurs Constantin, Constant et Constance, dont nous étions les officiers, furent des princes très-chrétiens et se glorifiaient de servir le Christ.
JULIEN.
Je ne l’ai pas oublié; mais je n’ai nulle envie de suivre en cela leur exemple.
PAUL.
Vous n’imitez que le mal. Ils fréquentaient les églises, et, déposant leur diadème, ils adoraient à genoux Jésus-Christ.
JULIEN.
Vous ne me forcerez point d’agir comme eux.
JEAN.
Aussi ne leur ressemblez-vous pas.
PAUL.
En offrant leur encens au Créateur, ils rehaussaient la dignité impériale; ils la béatifiaient par l’éclat de leur vertu et de leur sainteté, et méritaient que le succès couronnât tous leurs vœux.
JULIEN.
Et moi de même.
JEAN.
Par des moyens bien différents; car, eux, la grâce divine les accompagnait.
JULIEN.
Niaiseries! Moi aussi, je fus assez simple jadis pour suivre de telles pratiques. J’ai été clerc dans l’Église.
JEAN.
Que t’en semble, Paul? Il a été clerc!
PAUL.
Chapelain du diable.
JULIEN.
Mais lorsque je vis qu’il n’y avait là rien à gagner, je me tournai vers le culte des dieux, dont la bonté m’a élevé au faîte du pouvoir.
JEAN.
Vous nous avez interrompus, pour ne pas entendre la louange des justes.
JULIEN.
En quoi cela me regarde-t-il?
PAUL.
En rien; mais ce que nous allons ajouter vous regarde. Lorsque ce monde ne fut plus digne de les posséder, Dieu les plaça dans le chœur des anges, et la malheureuse république tomba sous votre pouvoir.
JULIEN.
Pourquoi l’appelez-vous à présent malheureuse?
JEAN.
A cause du caractère de son souverain.
PAUL.
Vous avez déserté toute religion et imité les superstitions de l’idolâtrie. Cette iniquité nous a obligés de fuir votre présence et la société de vos courtisans.
JULIEN.
Quoique vous ayez manqué gravement au respect qui m’est dû, je veux bien encore pardonner à votre audace, et désire vous élever au premier rang des dignitaires du palais.
JEAN.
Ne vous fatiguez pas en vain! nous ne céderons ni aux séductions ni aux menaces.
JULIEN.
Je vous accorde un délai de dix jours, pour que vous ayez le temps de revenir à résipiscence et de regagner notre faveur impériale. S’il en arrive autrement, je ferai ce qu’il conviendra pour ne pas vous servir plus longtemps de jouet.
PAUL.
Ce que vous méditez contre nous, faites-le dès ce moment, car vous ne nous ramènerez jamais ni à votre cour, ni à votre service, ni au culte de vos dieux.
JULIEN.
Allez; retirez-vous, et obéissez à mes conseils.
JEAN.
Nous acceptons volontiers le délai que vous nous donnez; mais c’est pour consacrer toutes nos facultés au ciel et nous recommander à Dieu, dans cet intervalle, par les jeûnes et les prières.
PAUL.
Cette conduite est seule raisonnable(24).

SCÈNE VI.

JULIEN, TÉRENTIANUS.

JULIEN.
Allez, Térentianus, prenez avec vous quelques soldats, et forcez Jean et Paul de sacrifier au dieu Jupiter. S’ils s’obstinent dans leur refus, qu’ils soient mis à mort, non pas en public, mais aussi secrètement que vous pourrez, parce qu’ils ont exercé la charge d’officiers du palais.

SCÈNE VII.

TÉRENTIANUS, PAUL ET JEAN, GARDES.

TÉRENTIANUS.
Paul, et vous Jean, l’empereur Julien, mon maître, vous envoie, dans sa clémence, cette statue d’or de Jupiter, et vous ordonne de lui offrir de l’encens. Si vous refusez d’obéir, vous subirez la peine capitale.
JEAN.
Puisque Julien est votre maître, vivez en paix avec lui et jouissez de ses faveurs. Quant à nous, nous n’avons nul autre maître que Notre Seigneur Jésus-Christ, pour l’amour duquel nous désirons mourir, afin de mériter une part des joies éternelles.
TÉRENTIANUS.
Que tardez-vous, soldats? tirez vos épées et tuez ces rebelles aux dieux et à l’empereur. Quand ils auront rendu le dernier soupir, inhumez-les secrètement dans cette maison, et ne laissez aucune trace du sang versé.
LES GARDES.
Et que dirons-nous si l’on nous interroge?
TÉRENTIANUS.
Vous direz qu’ils ont été envoyés en exil.
JEAN ET PAUL.
O toi, Christ! qui règnes avec le Père et le Saint-Esprit, Dieu unique! nous t’invoquons dans ce péril nous proclamons tes louanges en expirant; daigne, ô Dieu! recevoir nos âmes, qui pour toi sont chassées de leur habitation de boue!

SCÈNE VIII.

TÉRENTIANUS, TROUPE DE CHRÉTIENS.

TÉRENTIANUS.
Hélas! ô chrétiens? quel mal a saisi mon fils unique?
LES CHRÉTIENS.
Il grince les dents; sa bouche écume; il roule les yeux comme un insensé. Il est la proie du démon.
TÉRENTIANUS.
Malheur à son père! Et en quel lieu souffre-t-il ces tourments?
LES CHRÉTIENS.
Auprès des tombeaux des martyrs Jean et Paul. Il se roule par terre, et déclare que leurs prières sont la cause de ses tortures.
TÉRENTIANUS.
C’est ma faute, c’est mon crime; car à ma voix et par mon ordre, l’infortuné a porté ses mains impies sur les saints martyrs.
LES CHRÉTIENS.
Si vous avez partagé la faute par vos conseils, vous partagez le châtiment par vos souffrances.
TÉRENTIANUS.
Hélas! je n’ai fait qu’obéir aux ordres de l’impie Julien.
LES CHRÉTIENS.
Lui-même a été frappé par la colère divine.
TÉRENTIANUS.
Je le sais, et ma frayeur en redouble; car je n’ignore pas que nul ennemi des serviteurs de Dieu n’est demeuré impuni.
LES CHRÉTIENS.
La justice le voulait ainsi.
TÉRENTIANUS.
Si, en expiation de mon crime, j’allais me jeter à genoux devant les saints tombeaux?
LES CHRÉTIENS.
Vous mériteriez votre pardon, pourvu que vous fussiez purifié par le baptême.

SCÈNE IX.

TÉRENTIANUS, TROUPE DE CHRÉTIENS, le fils de Térentianus.

TÉRENTIANUS.
Glorieux confesseurs du Christ, Jean et Paul, suivez l’exemple et le commandement de votre maître, et priez pour les péchés de vos persécuteurs. Compatissez aux angoisses d’un père qui craint d’être privé de son enfant; ayez pitié des souffrances d’un fils tombé dans la frénésie; faites que tous les deux, purifiés par les eaux du baptême, nous persévérions dans la foi de la sainte Trinité.
LES CHRÉTIENS.
Séchez vos larmes, Térentianus, et calmez les angoisses de votre cœur. Voyez, votre fils a recouvré la santé et la raison par l’intercession des martyrs(25).
TÉRENTIANUS.
Grâces soit rendues au roi de l’éternité qui accorde tant de gloire à ses soldats, que non-seulement leurs âmes se réjouissent au ciel, mais qu’au fond du sépulcre leurs os inanimés opèrent encore les plus éclatants miracles, en témoignage de leur sainteté, et par la grâce de Notre Seigneur Jésus-Christ, qui vit et règne dans tous les siècles. Amen(26).