SCÈNE IV.

SAPIENCE, FOI, ESPÉRANCE ET CHARITE.

SAPIENCE.
O mes tendres filles, enfants bien aimées! que le séjour de cette étroite prison ne vous contriste pas! que les menaces d’un prochain supplice ne vous inspirent point d’effroi!
FOI.
Nos faibles corps pourront pâlir devant les tortures; mais nos âmes ne cesseront d’aspirer à la récompense céleste.
SAPIENCE.
Que la maturité de votre courageuse raison triomphe de la faiblesse enfantine de votre âge.
ESPÉRANCE.
C’est à vous de nous aider de vos prières, pour que nous puissions vaincre.
SAPIENCE.
Ma prière continuelle et la plus instante est de vous voir persévérer dans la foi, qu’au milieu même des jouets de l’enfance je n’ai cessé de faire pénétrer dans votre entendement.
CHARITÉ.
Ce qu’enfants à votre mamelle nous avons appris dans notre berceau, nous ne pourrons jamais l’oublier.
SAPIENCE.
Je vous ai nourries de mon lait maternel, je vous ai prodigué les plus tendres soins, dans la pensée de vous donner, non à un époux terrestre, mais à l’époux céleste, et de mériter, à cause de vous, le titre de belle-mère du roi éternel.
FOI.
Pour l’amour de cet époux, nous sommes toutes prêtes à mourir.
SAPIENCE.
J’ai plus de plaisir à vous voir dans cette disposition qu’à savourer le plus doux nectar(89).
ESPÉRANCE.
Envoyez-nous devant le tribunal du juge, et vous verrez combien l’amour de cet époux nous donnera d’intrépidité.
SAPIENCE.
Mon plus vif désir est de me parer de la couronne de votre virginité et de la gloire de votre martyre.
CHARITÉ.
Marchons en enlaçant nos mains, et faisons rougir le front du tyran!
SAPIENCE.
Attendez que vienne l’heure où l’on nous appellera.
FOI.
Quoique les retards nous soient pénibles, nous devons nous résigner à attendre.

SCÈNE V.

HADRIEN, ANTIOCHUS, ensuite SAPIENCE, FOI, ESPÉRANCE ET CHARITÉ.

HADRIEN.
Antiochus, faites venir devant nous ces captives grecques.
ANTIOCHUS.
Approchez, Sapience, et comparaissez devant l’empereur avec vos filles.
SAPIENCE.
Marchez courageusement avec moi, mes filles; unies de cœur, persévérez dans la foi, afin de pouvoir obtenir heureusement la palme du martyre.
ESPÉRANCE.
Marchons; nous aurons à nos côtés pour compagnon celui pour l’amour duquel on nous mène à la mort.
HADRIEN.
Notre Sérénité vous a accordé trois jours; si vous avez su mettre ce délai à profit, cédez à nos ordres.
SAPIENCE.
Ce délai nous a été très-profitable; il nous a affermies dans la résolution de ne vous point obéir.
ANTIOCHUS à Hadrien.
Pourquoi daignez-vous parler à cette femme obstinée, qui vous fatigue de son insolente présomption?
HADRIEN.
Dois-je donc la renvoyer impunie?
ANTIOCHUS.
Non, assurément.
HADRIEN.
Et que ferai-je?
ANTIOCHUS.
Exhortez ces jeunes filles; et si elles vous résistent, sans pitié pour leur âge, faites-les périr. La vue de la mort de ses enfants sera le plus cruel supplice pour cette mère rebelle.
HADRIEN.
Je ferai ce que vous me conseillez.
ANTIOCHUS.
Vous n’avez que ce moyen de la dompter.
HADRIEN.
Foi, regardez cette image vénérable de la grande Diane, et offrez des libations à la déesse, afin d’obtenir sa protection.
FOI.
O l’absurde commandement de l’empereur, et bien digne de tout mon mépris!
HADRIEN.
Que murmurez-vous d’un air railleur? De qui vous moquez-vous, en fronçant le sourcil?
FOI.
Je me ris de votre sottise, je me moque de votre folie.
HADRIEN.
De ma folie?
FOI.
De votre folie.
ANTIOCHUS.
De la folie de l’empereur?
FOI.
De lui-même.
ANTIOCHUS.
O crime!
FOI.
Que peut-on voir de plus absurde, de plus insensé? Il nous exhorte à adorer un vil métal, au mépris du Créateur de l’univers!
ANTIOCHUS.
Foi, vous extravaguez.
FOI.
Antiochus, vous mentez.
ANTIOCHUS.
N’est-ce pas le comble de l’extravagance et du délire, que de traiter d’insensé le maître du monde?
FOI.
Je l’ai dit, je le répète, et je le redirai aussi longtemps que je vivrai.
ANTIOCHUS.
Ce temps sera court; vous allez mourir sur-le-champ.
FOI.
Je ne souhaite que la mort en Jésus-Christ.
HADRIEN.
Que douze centurions lui déchirent les membres à coups de fouet; s’ils sont fatigués, qu’ils se relayent.
ANTIOCHUS.
Elle mérite ce châtiment.
HADRIEN.
Braves centurions! approchez, et vengez l’insulte qu’elle m’a faite.
ANTIOCHUS.
La justice le commande.
HADRIEN.
Demandez-lui, Antiochus, si elle veut céder.
ANTIOCHUS.
Foi, persistez-vous à vouloir insulter l’empereur avec vos torrents d’injures accoutumées?
FOI.
Pourquoi moins à présent que d’ordinaire?
ANTIOCHUS.
Parce que les coups de fouet vous en empêcheront.
FOI.
Vos coups ne peuvent me contraindre au silence, car ils ne me font aucun mal.
ANTIOCHUS.
O déplorable obstination! incorrigible audace!
HADRIEN.
Son corps succombe sous les supplices, et son âme est toujours gonflée d’orgueil.
FOI.
Vous vous trompez, Hadrien, si vous croyez lasser mon courage par les tortures; ce n’est pas moi, ce sont vos faibles bourreaux qui succombent; la fatigue inonde leurs membres de sueur.
HADRIEN.
Antiochus, ordonnez qu’on lui coupe les seins; peut-être que la honte la fera céder.
ANTIOCHUS.
O plût aux dieux qu’il y eût un moyen de la contraindre!
HADRIEN.
Peut-être se soumettra-t-elle.
FOI.
Vous avez déchiré mon chaste sein; mais vous ne m’avez pas blessée. Voyez, au lieu de sang, il en jaillit une source de lait.
HADRIEN.
Qu’on l’étende sur un gril placé au-dessus d’un feu ardent, pour que la violence de la chaleur la brûle et l’étouffe.
ANTIOCHUS.
Elle est digne de la mort la plus misérable, cette fille obstinée, qui ne craint pas de résister à vos ordres.
FOI.
Tout ce que vous inventez pour me faire souffrir se change pour moi en douceur et en repos. Je me trouve aussi commodément étendue sur ce gril que dans une barque tranquille.
HADRIEN.
Mettez sur ce brasier ardent une chaudière pleine de poix et de cire, et plongez cette fille rebelle dans le liquide bouillant.
FOI.
Je m’y précipite moi-même.
HADRIEN.
J’y consens.
FOI.
Que deviennent vos menaces? Voyez, je nage en me jouant et sans blessure dans ce liquide enflammé. Au lieu de brûlures, je ressens la douce fraîcheur de la rosée du matin.
HADRIEN.
Antiochus, que faire après cela?
ANTIOCHUS.
Il faut empêcher qu’elle n’échappe.
HADRIEN.
Qu’on lui tranche la tête.
ANTIOCHUS.
Vous ne pourrez la vaincre autrement.
FOI.
Le moment est venu de me réjouir, et de triompher dans le Seigneur.
SAPIENCE.
Christ, vainqueur tout-puissant du démon, donne à ma fille la force de supporter jusqu’au bout la douleur.
FOI.
O ma vénérable mère! dites un dernier adieu à votre enfant; donnez un baiser à l’aînée de vos filles, et ne vous abandonnez à aucune tristesse de cœur, car je vais recevoir la couronne de l’éternité.
SAPIENCE.
O ma fille, ma fille! je n’éprouve ni trouble, ni chagrin; au contraire, je te dis adieu avec allégresse; je baise tes yeux et tes joues en pleurant de joie, et je prie le ciel que, sous le fer du bourreau, tu conserves intact le mystère de ton nom.
FOI.
O mes sœurs sorties du même sein! donnez-moi le baiser de paix, et préparez-vous à soutenir le combat qui approche.
ESPÉRANCE.
Aidez-nous continuellement de vos prières, pour que nous méritions de suivre vos traces.
FOI.
Soyez dociles aux conseils de notre sainte mère, qui nous a toujours enseigné le mépris des biens présents, pour mériter de jouir de ceux qui n’ont pas de fin.
CHARITÉ.
Nous obéissons de grand cœur aux avis de notre mère, qui nous feront obtenir la félicité éternelle.
FOI.
Avance, bourreau, et remplis l’office qui t’est imposé, en me donnant la mort.
SAPIENCE.
O Christ! en embrassant la tête coupée de ma fille expirante, en la couvrant de mes plus tendres baisers, je vous remercie d’avoir accordé la victoire à cette faible vierge.
HADRIEN.
Espérance, cédez à mes exhortations; je vous le conseille avec les sentiments d’un père.
ESPÉRANCE.
A quoi m’exhortez-vous? Que me conseillez-vous?
HADRIEN.
Je vous conseille de ne pas imiter l’obstination de votre sœur, afin de ne point mourir dans les mêmes supplices.
ESPÉRANCE.
Puisse Dieu m’accorder d’imiter son courage, pour que j’obtienne un prix égal au sien!
HADRIEN.
Déposez cette dureté de cœur, prosternez-vous et offrez de l’encens à la grande Diane; et je vous élève aux honneurs et je vous comble de tendresse, comme mes propres enfants.
ESPÉRANCE.
Je répudie les sentiments de père que vous m’offrez; vos bienfaits n’excitent nullement mes désirs; aussi vous flattez-vous d’un vain espoir, si vous pensez que je vous cède.
HADRIEN.
Ménagez vos paroles, pour ne pas m’irriter.
ESPÉRANCE.
Je me soucie peu de votre colère.
ANTIOCHUS.
Je m’étonne, auguste empereur, de vous voir supporter si longtemps les injures de cette jeune fille. Pour moi, je sens éclater ma fureur, quand je l’entends aboyer aussi insolemment contre vous.
HADRIEN.
Jusqu’ici j’ai eu pitié de son enfance; mais je ne l’épargnerai pas davantage, et je lui infligerai le châtiment qu’elle mérite.
ANTIOCHUS.
Oh! plût aux dieux!
HADRIEN.
Licteurs, approchez et déchirez à coups de fouet cette fille rebelle, jusqu’à ce qu’elle expire.
ANTIOCHUS.
Il convient qu’elle ressente les effets de votre sévérité, puisqu’elle dédaigne le bienfait de votre indulgence.
ESPÉRANCE.
Je souhaite cette douceur; je désire cette indulgence.
ANTIOCHUS.
O Sapience, quelles paroles murmurez vous, les yeux levés au ciel, et debout auprès du corps inanimé de votre fille?
SAPIENCE.
J’invoque le Créateur de l’univers pour qu’il accorde à Espérance autant de fermeté et de courage qu’il en a donné à sa sœur.
ESPÉRANCE.
O ma mère, ma mère! j’éprouve en ce moment combien vos prières sont efficaces. Elles sont exaucées: voyez, pendant que vous priez, les bourreaux hors d’haleine me frappent à coups redoublés, et je ne sens aucune atteinte.
HADRIEN.
Si vous êtes insensible aux coups de fouet, nous vous infligerons des supplices plus pénétrants.
ESPÉRANCE.
Employez, employez tout ce que vous pourrez inventer d’atroce et de mortel! plus vous aurez été cruel, plus grande sera la confusion de votre défaite.
HADRIEN.
Qu’on la suspende en l’air, et qu’on la déchire avec des ongles de fer, jusqu’à ce que, les entrailles arrachées et les os mis à nu, elle expire membre par membre.
ANTIOCHUS.
Ordre digne d’un empereur, et punition proportionnée au délit!
ESPÉRANCE.
Antiochus, vous parlez avec la fausseté du renard, et vous flattez avec l’astuce du caméléon.
ANTIOCHUS.
Silence, malheureuse! il est temps de mettre fin à votre bavardage.
ESPÉRANCE.
L’événement trompera votre espoir. Vous et votre maître, vous allez être couverts de confusion.
HADRIEN.
Qu’est ceci? Je sens une odeur nouvelle et suave; je respire un parfum d’une surprenante douceur.
ESPÉRANCE.
Les lambeaux de mon corps déchiré exhalent les plus délicieux aromes du Paradis, pour vous contraindre à confesser, en dépit de vous-même, que vos supplices me trouvent invulnérable.
HADRIEN.
Antiochus, que dois-je faire?
ANTIOCHUS.
Il faut avoir recours à de nouvelles tortures.
HADRIEN.
Qu’on pose sur ce brasier un vase d’airain rempli d’huile et de graisse, de cire et de poix, et qu’on l’y plonge, les pieds et les mains liés.
ANTIOCHUS.
Si on la livre au pouvoir de Vulcain, peut-être ne trouvera-t-elle pas d’issue pour lui échapper.
ESPÉRANCE.
Le Christ a prouvé souvent qu’il a le pouvoir d’ôter au feu sa violence et de changer sa nature.
HADRIEN.
Qu’est-ce? Antiochus, j’entends comme le bruit d’un torrent qui cause une inondation.
ANTIOCHUS.
Hélas! hélas! seigneur.
HADRIEN.
Que nous est-il arrivé?
ANTIOCHUS.
L’eau bouillante a fait éclater le vase; elle a brûlé vos serviteurs, et cette magicienne est demeurée sans blessure.
HADRIEN.
Je le confesse, nous sommes vaincus.
ANTIOCHUS.
Complétement.
HADRIEN.
Qu’on lui tranche la tête.
ANTIOCHUS.
C’est le seul moyen de lui ôter la vie.
ESPÉRANCE.
O Charité! ô ma sœur bien-aimée et maintenant unique, ne vous effrayez pas des menaces de ce tyran; ne redoutez pas les supplices; tâchez d’imiter l’inébranlable fidélité de vos sœurs, qui vous précèdent dans le palais du ciel.
CHARITÉ.
Je n’ai que dégoût pour la vie présente, dégoût pour cette habitation terrestre, qui me sépare encore de vous pour un peu de temps.
ESPÉRANCE.
Oubliez ces dégoûts, et ne pensez qu’à la palme que vous allez cueillir; car nous ne serons pas longtemps séparées, et nous allons tout à l’heure être réunies dans le ciel.
CHARITÉ.
Arrive, arrive ce moment!
ESPÉRANCE.
Courage et joie, ô mon illustre mère! Que la douleur de mon martyre n’afflige pas votre cœur maternel. L’espoir doit l’emporter sur la tristesse, quand vous me voyez mourir pour le Christ.
SAPIENCE.
Oui, je me livre à la joie; mais cette joie pourtant ne sera complète que lorsque j’aurai envoyé au ciel votre plus jeune sœur, morte pour la même cause que vous, et que je vous suivrai la dernière.
ESPÉRANCE.
La Trinité immortelle vous rendra pour l’éternité autant de filles que vous en aurez perdu.
SAPIENCE.
Affermissez votre courage, ma fille; le bourreau s’élance vers nous l’épée nue.
ESPÉRANCE.
Je me livre avec joie au glaive; et vous, Christ, recevez mon âme, qui, pour confesser votre nom, est chassée de son habitation corporelle.
SAPIENCE.
O Charité, ma sainte fille, aujourd’hui unique espoir de mes flancs, n’affligez pas votre mère, qui attend une heureuse issue du combat que vous allez soutenir. Méprisez le bien-être présent, pour parvenir à la joie éternelle, dans laquelle déjà vos sœurs resplendissent couronnées de leur virginité sans tache.
CHARITÉ.
Mère, soutenez-moi par vos saintes prières, jusqu’au moment où j’aurai mérité de partager les joies de mes sœurs!
SAPIENCE.
Je demande à Dieu que vous persévériez jusqu’au bout dans la foi, et je ne doute pas que vous ne soyez admise aux fêtes éternelles.
HADRIEN.
Charité, je suis excédé de l’insolence de vos sœurs et fort courroucé de leurs prolixes arguties. Je ne disputerai donc pas longuement avec vous. Si vous obtempérez à mes désirs, je vous comblerai de toutes sortes de biens; si vous me résistez, je vous accablerai de mille maux.
CHARITÉ.
C’est le bien que j’embrasse de toute mon âme; j’ai le mal en horreur.
HADRIEN.
Rien ne peut vous être plus salutaire et n’est plus propre à m’apaiser. Aussi, dans ma clémence, je n’exigerai de vous qu’une chose très-facile.
CHARITÉ.
Quoi?
HADRIEN.
Dites seulement: «Grande Diane!» et je ne vous force plus à lui sacrifier.
CHARITÉ.
Très-certainement je ne le dirai pas.
HADRIEN.
Pourquoi?
CHARITÉ.
Parce que je ne veux point mentir. Mes sœurs et moi, nous sommes nées des mêmes parents, nous avons reçu l’onction des mêmes sacrements; nous nous reposons fermes et constantes dans une seule et même foi. Sachez donc que nous n’avons aussi qu’une seule volonté, une seule et même manière de sentir et de connaître nos devoirs, et que jamais je ne diffèrerai d’elles en rien.
HADRIEN.
O honte! une si jeune et si faible créature me brave!
CHARITÉ.
Quoique je sois d’un âge bien tendre, je suis cependant assez savante pour vous confondre par mes arguments.
HADRIEN.
Emmenez-la, Antiochus; faites-la hisser sur un chevalet, et qu’on la batte de verges sans pitié.
ANTIOCHUS.
Je crains que les coups ne puissent point la faire céder.
HADRIEN.
S’il en est ainsi, que pendant trois jours et trois nuits on tienne une fournaise continuellement allumée, et qu’on la jette au milieu des flammes.
CHARITÉ.
O impuissance de ce juge, qui craint de ne pouvoir vaincre un enfant de huit ans sans le secours du feu!
HADRIEN.
Allez, Antiochus, et exécutez l’ordre dont je vous ai chargé.
CHARITÉ.
Oui, il obéira et fera ce que votre cruauté exige; mais il ne me causera aucun mal: car les coups ne pourront déchirer mon faible corps, et les flammes ne noirciront ni mes cheveux ni mes vêtements.
HADRIEN.
C’est ce qu’il faudra voir.
CHARITÉ.
Soit; vous verrez.

SCÈNE VI.

HADRIEN, ANTIOCHUS.

HADRIEN.
Antiochus, quel mal vous est-il arrivé? Pourquoi revenez-vous plus triste que de coutume?
ANTIOCHUS.
Vous ne serez pas moins affligé que moi, quand vous connaîtrez la cause de ma tristesse.
HADRIEN.
Parlez, ne me cachez rien.
ANTIOCHUS.
Cette fille impudente que vous m’aviez donnée à torturer, a été flagellée en ma présence; mais elle n’a pas même eu l’épiderme effleuré. Ensuite, je l’ai fait jeter dans une fournaise, que l’excès de la chaleur avait fait devenir rouge....
HADRIEN.
Pourquoi hésitez-vous à continuer. Exposez-moi la fin de tout ceci.
ANTIOCHUS.
La flamme s’est élancée, et a consumé cinq mille hommes.
HADRIEN.
Et que lui est-il arrivé?
ANTIOCHUS.
A Charité?
HADRIEN.
Oui.
ANTIOCHUS.
Elle se promenait, comme en se jouant, au milieu des tourbillons de flammes et de fumée, et chantait les louanges de son Dieu. Ceux qui l’ont observée avec le plus d’attention, prétendaient que trois jeunes hommes vêtus de blanc se promenaient avec elle.
HADRIEN.
Je rougirais de la rappeler en ma présence, puisque je n’ai pas le pouvoir de la punir.
ANTIOCHUS.
Il ne reste plus qu’à la faire périr par le glaive(90).
HADRIEN.
Faites-le sans différer.

SCÈNE VII.

ANTIOCHUS, CHARITÉ, SAPIENCE, LE BOURREAU.

ANTIOCHUS.
Charité, découvrez votre tête aussi dure que le marbre, et livrez-la à l’épée du bourreau.
CHARITÉ.
Pour cela, loin de vous résister, j’obéis avec joie à vos ordres.
SAPIENCE.
C’est à présent, ma fille, à présent qu’il faut nous réjouir dans le Christ. Pour moi, je n’ai plus aucun souci au cœur, assurée comme je le suis de votre victoire.
CHARITÉ.
Donnez-moi un baiser, ma mère, et recommandez au Christ mon âme qui doit retourner vers lui.
SAPIENCE.
Que celui qui vous a donné la vie dans mes entrailles daigne reprendre votre âme, souffle céleste, qu’il a fait descendre en vous.
CHARITÉ.
Gloire vous soit rendue, ô Christ, qui m’appelez à vous avec la palme du martyre!
SAPIENCE.
Adieu, ma fille bien-aimée; et, lorsque dans le ciel tu seras l’épouse du Christ, souviens-toi de ta mère, qui t’a enfantée quand déjà tes sœurs aînées avaient épuisé ses forces.

SCÈNE VIII.

SAPIENCE, MATRONES ROMAINES, les corps des trois jeunes filles.

SAPIENCE.
Venez, illustres matrones, et ensevelissez avec moi les restes mortels de mes filles.
LES MATRONES.
Nous répandons des aromates sur ces corps délicats, et nous leur rendons les honneurs funèbres.
SAPIENCE.
Grande est la bonté, admirable est la compassion que vous me témoignez à moi et à mes mortes.
LES MATRONES.
Nous faisons avec dévouement tout ce qui peut alléger votre peine.
SAPIENCE.
Je n’en doute pas.
LES MATRONES.
Quel lieu avez-vous choisi pour la sépulture?
SAPIENCE.
Un lieu à trois milles de Rome, si la longueur du chemin ne vous effraie pas.
LES MATRONES.
Nullement; nous désirons les suivre jusqu’à l’endroit que vous avez choisi.

SCÈNE IX.

Les mêmes.

SAPIENCE.
Voici le lieu.
LES MATRONES.
Il est convenable pour conserver leurs reliques.
SAPIENCE.
O terre! je te confie ces tendres fleurs nées de mes entrailles; conserve-les avec tendresse dans ton sein formé de même matière qu’elles, jusqu’au jour de la résurrection, où elles reverdiront, je l’espère, avec plus de gloire. Et toi, Christ, remplis, en attendant, leurs âmes des splendeurs célestes, et donne paix et repos à leurs ossements!
LES MATRONES.
Amen.
SAPIENCE.
Je rends grâces à votre humanité pour les consolations que vous m’avez données, après la mort de mes enfants.
LES MATRONES.
Voulez-vous que nous restions ici avec vous?
SAPIENCE.
Non.
LES MATRONES.
Pourquoi ce refus?
SAPIENCE.
De peur que l’intérêt que vous me témoignez ne vous cause trop de fatigue. N’est-ce pas assez que vous ayez passé trois nuits avec moi? Allez en paix, et retournez chez vous heureusement.
LES MATRONES.
Ne voulez-vous pas revenir avec nous à Rome?
SAPIENCE.
Nullement.
LES MATRONES.
Et qu’avez-vous dessein de faire?
SAPIENCE.
De rester ici, pour voir si ma prière et mes vœux seront exaucés.
LES MATRONES.
Que demandez-vous? que désirez-vous?
SAPIENCE.
Seulement de mourir en Jésus-Christ, aussitôt que j’aurai fini ma prière.
LES MATRONES.
Notre devoir est d’attendre, jusqu’à ce que nous vous ayons donné aussi la sépulture.
SAPIENCE.
Faites selon votre désir.—Adonaï Emmanuel, toi qu’avant le commencement des temps la divinité du Créateur de toutes choses a engendré, et qui, dans le temps, es né du sein d’une vierge; toi, dont les deux natures forment miraculeusement un seul Christ, sans que la diversité de ces natures détruise l’unité de ta personne, ni que l’unité de ta personne confonde la diversité des natures; ô Christ! que l’aimable sérénité des anges et la douce harmonie des astres te réjouissent! Que la science de tout ce qu’on peut savoir et que tout ce qui est composé de la matière des éléments, se réunissent pour te louer! car, seul avec le Père et le Saint-Esprit, tu es une forme immatérielle. Par la volonté du Père et la coopération du Saint-Esprit, tu n’as pas dédaigné de te faire homme, passible comme homme, et impassible comme Dieu. Et pour qu’aucun de ceux qui croient en toi ne périssent, et que tous, au contraire, jouissent de la vie éternelle, tu n’as pas dédaigné d’approcher, comme un de nous, tes lèvres de la coupe de mort et de consommer les prophéties par ta résurrection. Dieu parfait, homme véritable, je me rappelle que tu as promis à tous ceux qui, par respect pour ton saint nom, renonceraient à la jouissance des biens terrestres et te préféreraient aux affections de parenté charnelle, qu’ils seraient récompensés au centuple et recevraient pour couronne le don de la vie éternelle(91). Encouragée par cette promesse, j’ai fait ce que tu avais ordonné, et j’ai perdu sans murmure les enfants à qui j’avais donné le jour. Ne tarde donc pas, ô Christ, de tenir fidèlement ta promesse; fais qu’au plus tôt délivrée des liens corporels, j’aie la joie de voir mes filles reçues dans le ciel, elles que, sans balancer, je t’ai offertes en sacrifice, espérant que tandis qu’elles te suivraient, ô agneau de la Vierge, et chanteraient le nouveau cantique, j’aurais la joie de les entendre et de jouir de leur gloire; espérant même que, bien que je ne puisse chanter comme elles le cantique de virginité, je pourrais au moins mériter de te louer avec elles éternellement; ô toi qui n’es point le Père, mais qui es de même nature que lui; qui, avec le Père et le Saint-Esprit, es le seul maître de l’univers, et qui, régulateur unique du système supérieur, moyen et inférieur, règnes et gouvernes pendant la durée infinie des siècles(92)! (Elle expire.)
LES MATRONES.
Recevez-la, Seigneur, dans votre sein! Amen.

FIN.

NOTES
ET
ÉCLAIRCISSEMENTS.

NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS.


PROLOGUE.

Note 1, Page 3.

Par ces mots le livre qui précède, Hrotsvitha désigne le recueil de ses légendes en vers, qui remplit les 76 premiers feuillets de ses œuvres dans le manuscrit de la bibliothèque royale de Munich. Ce court avertissement occupe dans le manuscrit une partie du verso de la page 77, entre le premier livre, qui contient les légendes, et le second qui contient les drames. Conrad Celtes, en intervertissant l’ordre du manuscrit et en commençant son édition par les comédies, a détruit le sens de ce petit morceau, qui précède chez lui le poëme sur les Othons, tandis qu’il était destiné à lier le livre des légendes à celui des drames, et devait servir tout à la fois d’épilogue au premier et de prologue au second.

Note 2, Page 3.

Si nous avons placé ici cette espèce d’avis aux lecteurs, c’est surtout pour constater, par la déclaration même de Hrotsvitha, qu’elle n’a aucune prétention à l’invention des sujets qu’elle traite. Bien au contraire, comme tous les poëtes des époques religieuses, elle s’interdit soigneusement de rien inventer, dans la crainte de profaner ce qu’elle vénère. Elle se contente de reproduire, en les ornant avec discrétion, les récits les plus accrédités des agiographes. Aussi, pourrons-nous très-aisément reconnaître et indiquer les sources authentiques où elle a puisé les sujets de ses six drames.

PRÉFACE DES COMÉDIES.

Note 3, Page 5.

Nulle part l’auteur ne donne à ses pièces le nom de comédies. C’est une main plus moderne, probablement celle de Conrad Celtes, qui a inséré dans le manuscrit les mots Præfatio in comœdias. On sait, d’ailleurs, que dans le latin du moyen âge le mot comœdia avait un sens très-étendu et très-complexe, et qu’il s’appliquait plus ordinairement à un récit épique qu’à une action en dialogue. De là le titre de commedia donné par Dante à son épopée.

Note 4, Page 5.

Le manuscrit porte partout Gandesheim, et nous avons respecté cette orthographe dans le texte; mais nous avons dans la traduction adopté Gandersheim, dont l’usage a prévalu.

Note 5, Page 9.

Il faut se garder de confondre ce que Hrotsvitha appelle ses vers héroïques, c’est-à-dire, les huit histoires qu’elle a tirées des légendes, et qui composent le premier livre de ses œuvres, avec le poëme ou panégyrique des Othons, dont un fragment de 837 vers forme la dernière partie du manuscrit de Munich.

ÉPITRE A CERTAINS SAVANTS.

Note 6, Page 11.

Nous trouvons, dès ces premières pages, un exemple frappant du pédantisme et des subtilités aristotéliques, dans lesquels se complaît la docte religieuse. On voit combien elle affectionne la langue de l’école, et qu’elle ne s’abstient même pas de la terminologie la plus prétentieusement scolastique.

GALLICANUS.

Note 7, Page 17.

Le primicier (primus in cera, ou le premier sur le tableau) était, au Bas-Empire, le chef de la chapelle impériale. Il en fut de même chez les princes francs et saxons. Cette dignité répondait à celle de l’officier appelé depuis grand aumônier. Alcuin, dans sa 42e lettre, donne à Angelbert le titre de primicier du palais du roi Pépin. Hrotsvitha suppose Paul et Jean tous les deux primiciers de la princesse Constance, quoiqu’il ne pût y avoir, ce nous semble, auprès d’une même personne, qu’un seul primicier. Notre auteur n’a pas suivi dans ce détail l’autorité des Actes. Ceux-ci font de Paul le præpositus et de Jean le primicerius de la princesse Constance.

Note 8, Page 17.

L’histoire de la conversion de Gallicanus par Paul et Jean est consignée dans les récits de plusieurs agiographes que les Bollandistes ont discutés et insérés dans leur collection, sous la date du 24 juin. Voyez Acta Sanctorum, Junii t. V, p. 35. On ne peut douter que Hrotsvitha n’ait eu sous les yeux une de ces relations. La légende ayant pour titre Acta præfixa passioni S. S. Johannis et Pauli, présente non-seulement une complète ressemblance quant à l’ordre des faits, mais jusqu’à des phrases entières empruntées textuellement par notre auteur. La seconde partie, qui se rapporte à la résistance des deux frères Paul et Jean et à la réaction tentée par l’empereur Julien, est tirée d’une relation qu’on peut lire dans les Bollandistes, sous la date du 25 juin (Acta Sanctorum, Junii t. V, p. 158). On la trouve également dans le martyrologe romain, dans Bede, Usuardus, Ado, etc.

Note 9, Page 19.

J’ai dans cette pièce et dans les suivantes complété la liste des personnages, qui est très-abrégée dans le texte. J’ai, de plus, coupé le dialogue en scènes, et indiqué au commencement de chacune d’elles, le nom des acteurs qui y figurent, suivant l’usage actuel.

Note 10, Page 29.

Jamais l’auteur n’indique le lieu de la scène, qui d’ailleurs change fort souvent. L’usage des tapisseries, très-répandu au Xe siècle, rendait les changements de décorations assez faciles. J’ajouterai qu’alors, comme aux XVIe et XVIIe siècles, l’imagination des spectateurs dut suppléer facilement à l’imperfection de la mise en scène. Les graves personnages réunis pour ces pieux divertissements dans la grande salle du Chapitre de Gandersheim, ne durent pas se montrer plus exigeants que les turbulents spectateurs du théâtre du Globe à Londres ou du théâtre Del Principe à Madrid.

Note 11, Page 31.

Peut-être serais-je entré davantage dans l’esprit et la couleur de l’original, en traduisant Gallicanus dux par le duc Gallicanus. En effet, Hrotsvitha se sert volontiers des qualifications introduites par la chancellerie byzantine et par les usages de la féodalité.

Note 12, Page 43.

Les notes indicatives du jeu des acteurs, que les grammairiens grecs appelaient didascalies, se rencontrent, comme on sait, fort rarement dans les ouvrages dramatiques anciens. Ces indications de mise en scène sont également fort peu nombreuses dans le théâtre de Hrotsvitha. Cependant, nous en signalerons dans Gallicanus deux, qui ont échappé à Celtes. Nous attachons, pour notre part, une grande importance à ces didascalies, parce qu’elles prouvent, de la manière la plus formelle, que ces drames n’ont pas été écrits seulement pour la lecture, comme le prétend M. Price, un des récents éditeurs de Warton (History of English poetry, édit. de 1824, t. II, p. 68).

Note 13, Page 47.

Le mot ingenuitas a deux sens: vertu, puis noblesse de race. J’ai préféré dans ce passage la première de ces significations, parce que l’humilité toute chrétienne de la princesse qui l’emploie, ne permet pas de supposer qu’elle attachât un grand prix aux avantages de la naissance. Par la raison contraire, dans la dernière comédie de Hrotsvitha, intitulée Sapience, où l’empereur Hadrien se sert du même mot, j’ai cru devoir préférer la seconde acception. Voyez p. 390.

Note 14, Page 51.

Voici une nouvelle indication d’un jeu de théâtre.

Note 15, Page 55.

Le lieu de la scène change ici brusquement; nous passons, en un clin d’œil, des rues de Rome dans les campagnes de la Thrace, près de Philippopolis, où, suivant les Actes et Eusèbe (Vit. Constantini, lib. IV, cap. 5–7) eut lieu la bataille gagnée par Gallicanus sur les Sarmates. On voit que Hrostvitha n’a imité de Térence ni l’unité de lieu, ni l’unité de temps. La nouvelle forme de drame qu’elle emploie, est, en quelque sorte, narrative et calquée sur les légendes. Cette forme a commencé, chose remarquable, à se montrer dans les premiers essais dramatiques, tirés des traditions chrétiennes ou bibliques, et elle est restée celle de Lope de Vega, de Calderon, de Shakespeare et de Schiller.

Note 16, Page 57.

C’est ici une allusion au fameux labarum de Constantin: In hoc signo vinces.

Note 17, Page 61.

Hrotsvitha, toujours préoccupée de plaire aux yeux, ménage aux spectateurs l’appareil d’un triomphe romain.

Note 18, Page 67.

C’est le mot de Jules César renversé: Veni, vidi, vici.

Note 19, Page 81.

Ce projet de répartition charitable est emprunté textuellement aux Actes; mais il n’est pas moins surprenant que Hrotsvitha n’ait ajouté aux dispositions de Gallicanus aucune libéralité pour les églises ou les couvents. Une semblable réserve a lieu d’étonner de la part d’une religieuse, qui écrivait un peu avant l’an 1000. Nous aurons occasion de renouveler cette remarque.