SCÈNE IV.→
SAPIENCE, FOI, ESPÉRANCE ET CHARITE.
- SAPIENCE.→
-
O mes tendres filles, enfants bien aimées! que le
séjour de cette étroite prison ne vous contriste pas!
que les menaces d’un prochain supplice ne vous inspirent
point d’effroi!
-
FOI.→
-
Nos faibles corps pourront pâlir devant les tortures;
mais nos âmes ne cesseront d’aspirer à la récompense
céleste.
- SAPIENCE.→
-
Que la maturité de votre courageuse raison triomphe
de la faiblesse enfantine de votre âge.
- ESPÉRANCE.→
-
C’est à vous de nous aider de vos prières, pour que
nous puissions vaincre.
- SAPIENCE.→
-
Ma prière continuelle et la plus instante est de vous
voir persévérer dans la foi, qu’au milieu même des
jouets de l’enfance je n’ai cessé de faire pénétrer dans
votre entendement.
- CHARITÉ.→
-
Ce qu’enfants à votre mamelle nous avons appris dans
notre berceau, nous ne pourrons jamais l’oublier.
- SAPIENCE.→
-
Je vous ai nourries de mon lait maternel, je vous
ai prodigué les plus tendres soins, dans la pensée de
vous donner, non à un époux terrestre, mais à l’époux
céleste, et de mériter, à cause de vous, le titre de belle-mère
du roi éternel.
- FOI.→
-
Pour l’amour de cet époux, nous sommes toutes
prêtes à mourir.
- SAPIENCE.→
-
J’ai plus de plaisir à vous voir dans cette disposition
qu’à savourer le plus doux nectar(89).
-
ESPÉRANCE.→
-
Envoyez-nous devant le tribunal du juge, et vous
verrez combien l’amour de cet époux nous donnera
d’intrépidité.
- SAPIENCE.→
-
Mon plus vif désir est de me parer de la couronne
de votre virginité et de la gloire de votre martyre.
- CHARITÉ.→
-
Marchons en enlaçant nos mains, et faisons rougir
le front du tyran!
- SAPIENCE.→
-
Attendez que vienne l’heure où l’on nous appellera.
- FOI.→
-
Quoique les retards nous soient pénibles, nous devons
nous résigner à attendre.
SCÈNE V.→
HADRIEN, ANTIOCHUS, ensuite SAPIENCE,
FOI, ESPÉRANCE ET CHARITÉ.
- HADRIEN.→
-
Antiochus, faites venir devant nous ces captives
grecques.
- ANTIOCHUS.→
-
Approchez, Sapience, et comparaissez devant l’empereur
avec vos filles.
-
SAPIENCE.→
-
Marchez courageusement avec moi, mes filles;
unies de cœur, persévérez dans la foi, afin de pouvoir
obtenir heureusement la palme du martyre.
- ESPÉRANCE.→
-
Marchons; nous aurons à nos côtés pour compagnon
celui pour l’amour duquel on nous mène à la
mort.
- HADRIEN.→
-
Notre Sérénité vous a accordé trois jours; si vous
avez su mettre ce délai à profit, cédez à nos ordres.
- SAPIENCE.→
-
Ce délai nous a été très-profitable; il nous a affermies
dans la résolution de ne vous point obéir.
- ANTIOCHUS à Hadrien.→
-
Pourquoi daignez-vous parler à cette femme obstinée,
qui vous fatigue de son insolente présomption?
- HADRIEN.→
-
Dois-je donc la renvoyer impunie?
- ANTIOCHUS.→
-
Non, assurément.
- HADRIEN.→
-
Et que ferai-je?
- ANTIOCHUS.→
-
Exhortez ces jeunes filles; et si elles vous résistent,
sans pitié pour leur âge, faites-les périr. La vue de la
mort de ses enfants sera le plus cruel supplice pour
cette mère rebelle.
-
HADRIEN.→
-
Je ferai ce que vous me conseillez.
- ANTIOCHUS.→
-
Vous n’avez que ce moyen de la dompter.
- HADRIEN.→
-
Foi, regardez cette image vénérable de la grande
Diane, et offrez des libations à la déesse, afin d’obtenir
sa protection.
- FOI.→
-
O l’absurde commandement de l’empereur, et bien
digne de tout mon mépris!
- HADRIEN.→
-
Que murmurez-vous d’un air railleur? De qui vous
moquez-vous, en fronçant le sourcil?
- FOI.→
-
Je me ris de votre sottise, je me moque de votre
folie.
- HADRIEN.→
-
De ma folie?
- FOI.→
-
De votre folie.
- ANTIOCHUS.→
-
De la folie de l’empereur?
- FOI.→
-
De lui-même.
- ANTIOCHUS.→
-
O crime!
- FOI.→
-
Que peut-on voir de plus absurde, de plus insensé?
Il nous exhorte à adorer un vil métal, au mépris du
Créateur de l’univers!
- ANTIOCHUS.→
-
Foi, vous extravaguez.
- FOI.→
-
Antiochus, vous mentez.
- ANTIOCHUS.→
-
N’est-ce pas le comble de l’extravagance et du délire,
que de traiter d’insensé le maître du monde?
- FOI.→
-
Je l’ai dit, je le répète, et je le redirai aussi longtemps
que je vivrai.
- ANTIOCHUS.→
-
Ce temps sera court; vous allez mourir sur-le-champ.
- FOI.→
-
Je ne souhaite que la mort en Jésus-Christ.
- HADRIEN.→
-
Que douze centurions lui déchirent les membres à
coups de fouet; s’ils sont fatigués, qu’ils se relayent.
- ANTIOCHUS.→
-
Elle mérite ce châtiment.
- HADRIEN.→
-
Braves centurions! approchez, et vengez l’insulte
qu’elle m’a faite.
- ANTIOCHUS.→
-
La justice le commande.
-
HADRIEN.→
-
Demandez-lui, Antiochus, si elle veut céder.
- ANTIOCHUS.→
-
Foi, persistez-vous à vouloir insulter l’empereur
avec vos torrents d’injures accoutumées?
- FOI.→
-
Pourquoi moins à présent que d’ordinaire?
- ANTIOCHUS.→
-
Parce que les coups de fouet vous en empêcheront.
- FOI.→
-
Vos coups ne peuvent me contraindre au silence,
car ils ne me font aucun mal.
- ANTIOCHUS.→
-
O déplorable obstination! incorrigible audace!
- HADRIEN.→
-
Son corps succombe sous les supplices, et son âme
est toujours gonflée d’orgueil.
- FOI.→
-
Vous vous trompez, Hadrien, si vous croyez lasser
mon courage par les tortures; ce n’est pas moi, ce
sont vos faibles bourreaux qui succombent; la fatigue
inonde leurs membres de sueur.
- HADRIEN.→
-
Antiochus, ordonnez qu’on lui coupe les seins;
peut-être que la honte la fera céder.
- ANTIOCHUS.→
-
O plût aux dieux qu’il y eût un moyen de la contraindre!
- HADRIEN.→
-
Peut-être se soumettra-t-elle.
-
FOI.→
-
Vous avez déchiré mon chaste sein; mais vous ne
m’avez pas blessée. Voyez, au lieu de sang, il en jaillit
une source de lait.
- HADRIEN.→
-
Qu’on l’étende sur un gril placé au-dessus d’un
feu ardent, pour que la violence de la chaleur la
brûle et l’étouffe.
- ANTIOCHUS.→
-
Elle est digne de la mort la plus misérable, cette
fille obstinée, qui ne craint pas de résister à vos ordres.
- FOI.→
-
Tout ce que vous inventez pour me faire souffrir se
change pour moi en douceur et en repos. Je me trouve
aussi commodément étendue sur ce gril que dans une
barque tranquille.
- HADRIEN.→
-
Mettez sur ce brasier ardent une chaudière pleine
de poix et de cire, et plongez cette fille rebelle dans
le liquide bouillant.
- FOI.→
-
Je m’y précipite moi-même.
- HADRIEN.→
-
J’y consens.
- FOI.→
-
Que deviennent vos menaces? Voyez, je nage en
me jouant et sans blessure dans ce liquide enflammé.
Au lieu de brûlures, je ressens la douce fraîcheur de
la rosée du matin.
-
HADRIEN.→
-
Antiochus, que faire après cela?
- ANTIOCHUS.→
-
Il faut empêcher qu’elle n’échappe.
- HADRIEN.→
-
Qu’on lui tranche la tête.
- ANTIOCHUS.→
-
Vous ne pourrez la vaincre autrement.
- FOI.→
-
Le moment est venu de me réjouir, et de triompher
dans le Seigneur.
- SAPIENCE.→
-
Christ, vainqueur tout-puissant du démon, donne
à ma fille la force de supporter jusqu’au bout la douleur.
- FOI.→
-
O ma vénérable mère! dites un dernier adieu à
votre enfant; donnez un baiser à l’aînée de vos filles,
et ne vous abandonnez à aucune tristesse de cœur, car
je vais recevoir la couronne de l’éternité.
- SAPIENCE.→
-
O ma fille, ma fille! je n’éprouve ni trouble, ni
chagrin; au contraire, je te dis adieu avec allégresse;
je baise tes yeux et tes joues en pleurant de
joie, et je prie le ciel que, sous le fer du bourreau,
tu conserves intact le mystère de ton nom.
- FOI.→
-
O mes sœurs sorties du même sein! donnez-moi le
baiser de paix, et préparez-vous à soutenir le combat
qui approche.
-
ESPÉRANCE.→
-
Aidez-nous continuellement de vos prières, pour
que nous méritions de suivre vos traces.
- FOI.→
-
Soyez dociles aux conseils de notre sainte mère, qui
nous a toujours enseigné le mépris des biens présents,
pour mériter de jouir de ceux qui n’ont pas de fin.
- CHARITÉ.→
-
Nous obéissons de grand cœur aux avis de notre
mère, qui nous feront obtenir la félicité éternelle.
- FOI.→
-
Avance, bourreau, et remplis l’office qui t’est imposé,
en me donnant la mort.
- SAPIENCE.→
-
O Christ! en embrassant la tête coupée de ma fille
expirante, en la couvrant de mes plus tendres baisers,
je vous remercie d’avoir accordé la victoire à cette
faible vierge.
- HADRIEN.→
-
Espérance, cédez à mes exhortations; je vous le
conseille avec les sentiments d’un père.
- ESPÉRANCE.→
-
A quoi m’exhortez-vous? Que me conseillez-vous?
- HADRIEN.→
-
Je vous conseille de ne pas imiter l’obstination de
votre sœur, afin de ne point mourir dans les mêmes
supplices.
- ESPÉRANCE.→
-
Puisse Dieu m’accorder d’imiter son courage, pour
que j’obtienne un prix égal au sien!
-
HADRIEN.→
-
Déposez cette dureté de cœur, prosternez-vous et
offrez de l’encens à la grande Diane; et je vous élève
aux honneurs et je vous comble de tendresse, comme
mes propres enfants.
- ESPÉRANCE.→
-
Je répudie les sentiments de père que vous m’offrez;
vos bienfaits n’excitent nullement mes désirs; aussi
vous flattez-vous d’un vain espoir, si vous pensez que
je vous cède.
- HADRIEN.→
-
Ménagez vos paroles, pour ne pas m’irriter.
- ESPÉRANCE.→
-
Je me soucie peu de votre colère.
- ANTIOCHUS.→
-
Je m’étonne, auguste empereur, de vous voir supporter
si longtemps les injures de cette jeune fille.
Pour moi, je sens éclater ma fureur, quand je l’entends
aboyer aussi insolemment contre vous.
- HADRIEN.→
-
Jusqu’ici j’ai eu pitié de son enfance; mais je ne
l’épargnerai pas davantage, et je lui infligerai le châtiment
qu’elle mérite.
- ANTIOCHUS.→
-
Oh! plût aux dieux!
- HADRIEN.→
-
Licteurs, approchez et déchirez à coups de fouet
cette fille rebelle, jusqu’à ce qu’elle expire.
- ANTIOCHUS.→
-
Il convient qu’elle ressente les effets de votre sévérité,
puisqu’elle dédaigne le bienfait de votre indulgence.
-
ESPÉRANCE.→
-
Je souhaite cette douceur; je désire cette indulgence.
- ANTIOCHUS.→
-
O Sapience, quelles paroles murmurez vous, les yeux
levés au ciel, et debout auprès du corps inanimé de
votre fille?
- SAPIENCE.→
-
J’invoque le Créateur de l’univers pour qu’il accorde
à Espérance autant de fermeté et de courage qu’il en
a donné à sa sœur.
- ESPÉRANCE.→
-
O ma mère, ma mère! j’éprouve en ce moment
combien vos prières sont efficaces. Elles sont exaucées:
voyez, pendant que vous priez, les bourreaux
hors d’haleine me frappent à coups redoublés, et je
ne sens aucune atteinte.
- HADRIEN.→
-
Si vous êtes insensible aux coups de fouet, nous
vous infligerons des supplices plus pénétrants.
- ESPÉRANCE.→
-
Employez, employez tout ce que vous pourrez inventer
d’atroce et de mortel! plus vous aurez été
cruel, plus grande sera la confusion de votre défaite.
- HADRIEN.→
-
Qu’on la suspende en l’air, et qu’on la déchire
avec des ongles de fer, jusqu’à ce que, les entrailles
arrachées et les os mis à nu, elle expire membre par
membre.
-
ANTIOCHUS.→
-
Ordre digne d’un empereur, et punition proportionnée
au délit!
- ESPÉRANCE.→
-
Antiochus, vous parlez avec la fausseté du renard,
et vous flattez avec l’astuce du caméléon.
- ANTIOCHUS.→
-
Silence, malheureuse! il est temps de mettre fin à
votre bavardage.
- ESPÉRANCE.→
-
L’événement trompera votre espoir. Vous et votre
maître, vous allez être couverts de confusion.
- HADRIEN.→
-
Qu’est ceci? Je sens une odeur nouvelle et suave; je
respire un parfum d’une surprenante douceur.
- ESPÉRANCE.→
-
Les lambeaux de mon corps déchiré exhalent les
plus délicieux aromes du Paradis, pour vous contraindre
à confesser, en dépit de vous-même, que vos supplices
me trouvent invulnérable.
- HADRIEN.→
-
Antiochus, que dois-je faire?
- ANTIOCHUS.→
-
Il faut avoir recours à de nouvelles tortures.
- HADRIEN.→
-
Qu’on pose sur ce brasier un vase d’airain rempli
d’huile et de graisse, de cire et de poix, et qu’on l’y
plonge, les pieds et les mains liés.
-
ANTIOCHUS.→
-
Si on la livre au pouvoir de Vulcain, peut-être ne
trouvera-t-elle pas d’issue pour lui échapper.
- ESPÉRANCE.→
-
Le Christ a prouvé souvent qu’il a le pouvoir d’ôter
au feu sa violence et de changer sa nature.
- HADRIEN.→
-
Qu’est-ce? Antiochus, j’entends comme le bruit
d’un torrent qui cause une inondation.
- ANTIOCHUS.→
-
Hélas! hélas! seigneur.
- HADRIEN.→
-
Que nous est-il arrivé?
- ANTIOCHUS.→
-
L’eau bouillante a fait éclater le vase; elle a brûlé
vos serviteurs, et cette magicienne est demeurée sans
blessure.
- HADRIEN.→
-
Je le confesse, nous sommes vaincus.
- ANTIOCHUS.→
-
Complétement.
- HADRIEN.→
-
Qu’on lui tranche la tête.
- ANTIOCHUS.→
-
C’est le seul moyen de lui ôter la vie.
- ESPÉRANCE.→
-
O Charité! ô ma sœur bien-aimée et maintenant
unique, ne vous effrayez pas des menaces de ce tyran;
ne redoutez pas les supplices; tâchez d’imiter l’inébranlable
fidélité de vos sœurs, qui vous précèdent
dans le palais du ciel.
-
CHARITÉ.→
-
Je n’ai que dégoût pour la vie présente, dégoût
pour cette habitation terrestre, qui me sépare encore
de vous pour un peu de temps.
- ESPÉRANCE.→
-
Oubliez ces dégoûts, et ne pensez qu’à la palme que
vous allez cueillir; car nous ne serons pas longtemps
séparées, et nous allons tout à l’heure être réunies
dans le ciel.
- CHARITÉ.→
-
Arrive, arrive ce moment!
- ESPÉRANCE.→
-
Courage et joie, ô mon illustre mère! Que la douleur
de mon martyre n’afflige pas votre cœur maternel.
L’espoir doit l’emporter sur la tristesse, quand vous
me voyez mourir pour le Christ.
- SAPIENCE.→
-
Oui, je me livre à la joie; mais cette joie pourtant
ne sera complète que lorsque j’aurai envoyé au ciel
votre plus jeune sœur, morte pour la même cause que
vous, et que je vous suivrai la dernière.
- ESPÉRANCE.→
-
La Trinité immortelle vous rendra pour l’éternité
autant de filles que vous en aurez perdu.
- SAPIENCE.→
-
Affermissez votre courage, ma fille; le bourreau
s’élance vers nous l’épée nue.
- ESPÉRANCE.→
-
Je me livre avec joie au glaive; et vous, Christ,
recevez mon âme, qui, pour confesser votre nom, est
chassée de son habitation corporelle.
-
SAPIENCE.→
-
O Charité, ma sainte fille, aujourd’hui unique
espoir de mes flancs, n’affligez pas votre mère, qui
attend une heureuse issue du combat que vous allez
soutenir. Méprisez le bien-être présent, pour parvenir
à la joie éternelle, dans laquelle déjà vos sœurs resplendissent
couronnées de leur virginité sans tache.
- CHARITÉ.→
-
Mère, soutenez-moi par vos saintes prières, jusqu’au
moment où j’aurai mérité de partager les joies
de mes sœurs!
- SAPIENCE.→
-
Je demande à Dieu que vous persévériez jusqu’au
bout dans la foi, et je ne doute pas que vous ne soyez
admise aux fêtes éternelles.
- HADRIEN.→
-
Charité, je suis excédé de l’insolence de vos sœurs
et fort courroucé de leurs prolixes arguties. Je ne
disputerai donc pas longuement avec vous. Si vous
obtempérez à mes désirs, je vous comblerai de toutes
sortes de biens; si vous me résistez, je vous accablerai
de mille maux.
- CHARITÉ.→
-
C’est le bien que j’embrasse de toute mon âme; j’ai
le mal en horreur.
- HADRIEN.→
-
Rien ne peut vous être plus salutaire et n’est plus
propre à m’apaiser. Aussi, dans ma clémence, je
n’exigerai de vous qu’une chose très-facile.
-
CHARITÉ.→
-
Quoi?
- HADRIEN.→
-
Dites seulement: «Grande Diane!» et je ne vous
force plus à lui sacrifier.
- CHARITÉ.→
-
Très-certainement je ne le dirai pas.
- HADRIEN.→
-
Pourquoi?
- CHARITÉ.→
-
Parce que je ne veux point mentir. Mes sœurs et
moi, nous sommes nées des mêmes parents, nous
avons reçu l’onction des mêmes sacrements; nous
nous reposons fermes et constantes dans une seule et
même foi. Sachez donc que nous n’avons aussi qu’une
seule volonté, une seule et même manière de sentir
et de connaître nos devoirs, et que jamais je ne diffèrerai
d’elles en rien.
- HADRIEN.→
-
O honte! une si jeune et si faible créature me
brave!
- CHARITÉ.→
-
Quoique je sois d’un âge bien tendre, je suis cependant
assez savante pour vous confondre par mes
arguments.
- HADRIEN.→
-
Emmenez-la, Antiochus; faites-la hisser sur un chevalet,
et qu’on la batte de verges sans pitié.
- ANTIOCHUS.→
-
Je crains que les coups ne puissent point la faire céder.
-
HADRIEN.→
-
S’il en est ainsi, que pendant trois jours et trois
nuits on tienne une fournaise continuellement allumée,
et qu’on la jette au milieu des flammes.
- CHARITÉ.→
-
O impuissance de ce juge, qui craint de ne pouvoir
vaincre un enfant de huit ans sans le secours du feu!
- HADRIEN.→
-
Allez, Antiochus, et exécutez l’ordre dont je vous
ai chargé.
- CHARITÉ.→
-
Oui, il obéira et fera ce que votre cruauté exige;
mais il ne me causera aucun mal: car les coups ne
pourront déchirer mon faible corps, et les flammes ne
noirciront ni mes cheveux ni mes vêtements.
- HADRIEN.→
-
C’est ce qu’il faudra voir.
- CHARITÉ.→
-
Soit; vous verrez.
SCÈNE VI.→
HADRIEN, ANTIOCHUS.
- HADRIEN.→
-
Antiochus, quel mal vous est-il arrivé? Pourquoi
revenez-vous plus triste que de coutume?
-
ANTIOCHUS.→
-
Vous ne serez pas moins affligé que moi, quand
vous connaîtrez la cause de ma tristesse.
- HADRIEN.→
-
Parlez, ne me cachez rien.
- ANTIOCHUS.→
-
Cette fille impudente que vous m’aviez donnée à
torturer, a été flagellée en ma présence; mais elle n’a
pas même eu l’épiderme effleuré. Ensuite, je l’ai fait
jeter dans une fournaise, que l’excès de la chaleur
avait fait devenir rouge....
- HADRIEN.→
-
Pourquoi hésitez-vous à continuer. Exposez-moi la
fin de tout ceci.
- ANTIOCHUS.→
-
La flamme s’est élancée, et a consumé cinq mille
hommes.
- HADRIEN.→
-
Et que lui est-il arrivé?
- ANTIOCHUS.→
-
A Charité?
- HADRIEN.→
-
Oui.
- ANTIOCHUS.→
-
Elle se promenait, comme en se jouant, au milieu
des tourbillons de flammes et de fumée, et chantait
les louanges de son Dieu. Ceux qui l’ont observée avec
le plus d’attention, prétendaient que trois jeunes hommes
vêtus de blanc se promenaient avec elle.
-
HADRIEN.→
-
Je rougirais de la rappeler en ma présence, puisque
je n’ai pas le pouvoir de la punir.
- ANTIOCHUS.→
-
Il ne reste plus qu’à la faire périr par le glaive(90).
- HADRIEN.→
-
Faites-le sans différer.
SCÈNE VII.→
ANTIOCHUS, CHARITÉ, SAPIENCE,
LE BOURREAU.
- ANTIOCHUS.→
-
Charité, découvrez votre tête aussi dure que le
marbre, et livrez-la à l’épée du bourreau.
- CHARITÉ.→
-
Pour cela, loin de vous résister, j’obéis avec joie à
vos ordres.
- SAPIENCE.→
-
C’est à présent, ma fille, à présent qu’il faut nous
réjouir dans le Christ. Pour moi, je n’ai plus aucun
souci au cœur, assurée comme je le suis de votre
victoire.
- CHARITÉ.→
-
Donnez-moi un baiser, ma mère, et recommandez
au Christ mon âme qui doit retourner vers lui.
-
SAPIENCE.→
-
Que celui qui vous a donné la vie dans mes entrailles
daigne reprendre votre âme, souffle céleste, qu’il a
fait descendre en vous.
- CHARITÉ.→
-
Gloire vous soit rendue, ô Christ, qui m’appelez à
vous avec la palme du martyre!
- SAPIENCE.→
-
Adieu, ma fille bien-aimée; et, lorsque dans le
ciel tu seras l’épouse du Christ, souviens-toi de ta
mère, qui t’a enfantée quand déjà tes sœurs aînées
avaient épuisé ses forces.
SCÈNE VIII.→
SAPIENCE, MATRONES ROMAINES,
les corps des trois jeunes filles.
- SAPIENCE.→
-
Venez, illustres matrones, et ensevelissez avec moi
les restes mortels de mes filles.
- LES MATRONES.→
-
Nous répandons des aromates sur ces corps délicats,
et nous leur rendons les honneurs funèbres.
- SAPIENCE.→
-
Grande est la bonté, admirable est la compassion
que vous me témoignez à moi et à mes mortes.
-
LES MATRONES.→
-
Nous faisons avec dévouement tout ce qui peut alléger
votre peine.
- SAPIENCE.→
-
Je n’en doute pas.
- LES MATRONES.→
-
Quel lieu avez-vous choisi pour la sépulture?
- SAPIENCE.→
-
Un lieu à trois milles de Rome, si la longueur du
chemin ne vous effraie pas.
- LES MATRONES.→
-
Nullement; nous désirons les suivre jusqu’à l’endroit
que vous avez choisi.
SCÈNE IX.→
Les mêmes.
- SAPIENCE.→
-
Voici le lieu.
- LES MATRONES.→
-
Il est convenable pour conserver leurs reliques.
- SAPIENCE.→
-
O terre! je te confie ces tendres fleurs nées de mes
entrailles; conserve-les avec tendresse dans ton sein
formé de même matière qu’elles, jusqu’au jour de la
résurrection, où elles reverdiront, je l’espère, avec
plus de gloire. Et toi, Christ, remplis, en attendant,
leurs âmes des splendeurs célestes, et donne paix et
repos à leurs ossements!
- LES MATRONES.→
-
Amen.
- SAPIENCE.→
-
Je rends grâces à votre humanité pour les consolations
que vous m’avez données, après la mort de mes
enfants.
- LES MATRONES.→
-
Voulez-vous que nous restions ici avec vous?
- SAPIENCE.→
-
Non.
- LES MATRONES.→
-
Pourquoi ce refus?
- SAPIENCE.→
-
De peur que l’intérêt que vous me témoignez ne
vous cause trop de fatigue. N’est-ce pas assez que
vous ayez passé trois nuits avec moi? Allez en paix,
et retournez chez vous heureusement.
- LES MATRONES.→
-
Ne voulez-vous pas revenir avec nous à Rome?
- SAPIENCE.→
-
Nullement.
- LES MATRONES.→
-
Et qu’avez-vous dessein de faire?
- SAPIENCE.→
-
De rester ici, pour voir si ma prière et mes vœux
seront exaucés.
- LES MATRONES.→
-
Que demandez-vous? que désirez-vous?
-
SAPIENCE.→
-
Seulement de mourir en Jésus-Christ, aussitôt que
j’aurai fini ma prière.
- LES MATRONES.→
-
Notre devoir est d’attendre, jusqu’à ce que nous
vous ayons donné aussi la sépulture.
- SAPIENCE.→
-
Faites selon votre désir.—Adonaï Emmanuel, toi
qu’avant le commencement des temps la divinité du
Créateur de toutes choses a engendré, et qui, dans le
temps, es né du sein d’une vierge; toi, dont les deux
natures forment miraculeusement un seul Christ, sans
que la diversité de ces natures détruise l’unité de ta
personne, ni que l’unité de ta personne confonde la
diversité des natures; ô Christ! que l’aimable sérénité
des anges et la douce harmonie des astres te réjouissent!
Que la science de tout ce qu’on peut savoir
et que tout ce qui est composé de la matière des éléments,
se réunissent pour te louer! car, seul avec le
Père et le Saint-Esprit, tu es une forme immatérielle.
Par la volonté du Père et la coopération du Saint-Esprit,
tu n’as pas dédaigné de te faire homme, passible
comme homme, et impassible comme Dieu. Et
pour qu’aucun de ceux qui croient en toi ne périssent,
et que tous, au contraire, jouissent de la vie éternelle,
tu n’as pas dédaigné d’approcher, comme un de
nous, tes lèvres de la coupe de mort et de consommer
les prophéties par ta résurrection. Dieu parfait, homme
véritable, je me rappelle que tu as promis à tous ceux
qui, par respect pour ton saint nom, renonceraient
à la jouissance des biens terrestres et te préféreraient
aux affections de parenté charnelle, qu’ils seraient
récompensés au centuple et recevraient pour couronne
le don de la vie éternelle(91). Encouragée par
cette promesse, j’ai fait ce que tu avais ordonné, et j’ai
perdu sans murmure les enfants à qui j’avais donné le
jour. Ne tarde donc pas, ô Christ, de tenir fidèlement
ta promesse; fais qu’au plus tôt délivrée des liens corporels,
j’aie la joie de voir mes filles reçues dans le ciel,
elles que, sans balancer, je t’ai offertes en sacrifice,
espérant que tandis qu’elles te suivraient, ô agneau
de la Vierge, et chanteraient le nouveau cantique,
j’aurais la joie de les entendre et de jouir de leur
gloire; espérant même que, bien que je ne puisse
chanter comme elles le cantique de virginité, je pourrais
au moins mériter de te louer avec elles éternellement;
ô toi qui n’es point le Père, mais qui es de
même nature que lui; qui, avec le Père et le Saint-Esprit,
es le seul maître de l’univers, et qui, régulateur
unique du système supérieur, moyen et inférieur,
règnes et gouvernes pendant la durée infinie des
siècles(92)! (Elle expire.)
- LES MATRONES.→
-
Recevez-la, Seigneur, dans votre sein! Amen.
FIN.
NOTES
ET
ÉCLAIRCISSEMENTS.
NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS.
PROLOGUE.
Par ces mots le livre qui précède, Hrotsvitha désigne le
recueil de ses légendes en vers, qui remplit les 76 premiers
feuillets de ses œuvres dans le manuscrit de la bibliothèque
royale de Munich. Ce court avertissement
occupe dans le manuscrit une partie du verso de la
page 77, entre le premier livre, qui contient les légendes,
et le second qui contient les drames. Conrad Celtes, en
intervertissant l’ordre du manuscrit et en commençant
son édition par les comédies, a détruit le sens de ce
petit morceau, qui précède chez lui le poëme sur les
Othons, tandis qu’il était destiné à lier le livre des légendes
à celui des drames, et devait servir tout à la fois d’épilogue
au premier et de prologue au second.
Si nous avons placé ici cette espèce d’avis aux lecteurs,
c’est surtout pour constater, par la déclaration
même de Hrotsvitha, qu’elle n’a aucune prétention à
l’invention des sujets qu’elle traite. Bien au contraire,
comme tous les poëtes des époques religieuses, elle s’interdit
soigneusement de rien inventer, dans la crainte
de profaner ce qu’elle vénère. Elle se contente de reproduire,
en les ornant avec discrétion, les récits les plus
accrédités des agiographes. Aussi, pourrons-nous très-aisément
reconnaître et indiquer les sources authentiques
où elle a puisé les sujets de ses six drames.
PRÉFACE DES COMÉDIES.
Nulle part l’auteur ne donne à ses pièces le nom de comédies.
C’est une main plus moderne, probablement celle
de Conrad Celtes, qui a inséré dans le manuscrit les mots
Præfatio in comœdias. On sait, d’ailleurs, que dans le latin
du moyen âge le mot comœdia avait un sens très-étendu
et très-complexe, et qu’il s’appliquait plus ordinairement
à un récit épique qu’à une action en dialogue. De là le titre
de commedia donné par Dante à son épopée.
Le manuscrit porte partout Gandesheim, et nous avons
respecté cette orthographe dans le texte; mais nous avons
dans la traduction adopté Gandersheim, dont l’usage a
prévalu.
Il faut se garder de confondre ce que Hrotsvitha appelle
ses vers héroïques, c’est-à-dire, les huit histoires qu’elle
a tirées des légendes, et qui composent le premier livre
de ses œuvres, avec le poëme ou panégyrique des Othons,
dont un fragment de 837 vers forme la dernière partie du
manuscrit de Munich.
ÉPITRE A CERTAINS SAVANTS.
Nous trouvons, dès ces premières pages, un exemple
frappant du pédantisme et des subtilités aristotéliques,
dans lesquels se complaît la docte religieuse. On voit
combien elle affectionne la langue de l’école, et qu’elle ne
s’abstient même pas de la terminologie la plus prétentieusement
scolastique.
GALLICANUS.
Le primicier (primus in cera, ou le premier sur le
tableau) était, au Bas-Empire, le chef de la chapelle
impériale. Il en fut de même chez les princes francs et
saxons. Cette dignité répondait à celle de l’officier appelé
depuis grand aumônier. Alcuin, dans sa 42e lettre,
donne à Angelbert le titre de primicier du palais du roi
Pépin. Hrotsvitha suppose Paul et Jean tous les deux primiciers
de la princesse Constance, quoiqu’il ne pût y
avoir, ce nous semble, auprès d’une même personne,
qu’un seul primicier. Notre auteur n’a pas suivi dans ce
détail l’autorité des Actes. Ceux-ci font de Paul le præpositus
et de Jean le primicerius de la princesse Constance.
L’histoire de la conversion de Gallicanus par Paul et
Jean est consignée dans les récits de plusieurs agiographes
que les Bollandistes ont discutés et insérés dans leur collection,
sous la date du 24 juin. Voyez Acta Sanctorum,
Junii t. V, p. 35. On ne peut douter que Hrotsvitha n’ait
eu sous les yeux une de ces relations. La légende ayant
pour titre Acta præfixa passioni S. S. Johannis et Pauli,
présente non-seulement une complète ressemblance quant
à l’ordre des faits, mais jusqu’à des phrases entières empruntées
textuellement par notre auteur. La seconde partie,
qui se rapporte à la résistance des deux frères Paul
et Jean et à la réaction tentée par l’empereur Julien, est
tirée d’une relation qu’on peut lire dans les Bollandistes,
sous la date du 25 juin (Acta Sanctorum, Junii t. V,
p. 158). On la trouve également dans le martyrologe
romain, dans Bede, Usuardus, Ado, etc.
J’ai dans cette pièce et dans les suivantes complété la
liste des personnages, qui est très-abrégée dans le texte.
J’ai, de plus, coupé le dialogue en scènes, et indiqué au
commencement de chacune d’elles, le nom des acteurs
qui y figurent, suivant l’usage actuel.
Jamais l’auteur n’indique le lieu de la scène, qui d’ailleurs
change fort souvent. L’usage des tapisseries, très-répandu
au Xe siècle, rendait les changements de décorations
assez faciles. J’ajouterai qu’alors, comme aux XVIe et
XVIIe siècles, l’imagination des spectateurs dut suppléer
facilement à l’imperfection de la mise en scène. Les graves
personnages réunis pour ces pieux divertissements dans
la grande salle du Chapitre de Gandersheim, ne durent
pas se montrer plus exigeants que les turbulents spectateurs
du théâtre du Globe à Londres ou du théâtre Del
Principe à Madrid.
Peut-être serais-je entré davantage dans l’esprit et la
couleur de l’original, en traduisant Gallicanus dux par
le duc Gallicanus. En effet, Hrotsvitha se sert volontiers
des qualifications introduites par la chancellerie byzantine
et par les usages de la féodalité.
Les notes indicatives du jeu des acteurs, que les grammairiens
grecs appelaient didascalies, se rencontrent,
comme on sait, fort rarement dans les ouvrages dramatiques
anciens. Ces indications de mise en scène sont également
fort peu nombreuses dans le théâtre de Hrotsvitha.
Cependant, nous en signalerons dans Gallicanus
deux, qui ont échappé à Celtes. Nous attachons, pour notre
part, une grande importance à ces didascalies, parce
qu’elles prouvent, de la manière la plus formelle, que
ces drames n’ont pas été écrits seulement pour la lecture,
comme le prétend M. Price, un des récents éditeurs de
Warton (History of English poetry, édit. de 1824, t. II,
p. 68).
Le mot ingenuitas a deux sens: vertu, puis noblesse de
race. J’ai préféré dans ce passage la première de ces significations,
parce que l’humilité toute chrétienne de la princesse
qui l’emploie, ne permet pas de supposer qu’elle
attachât un grand prix aux avantages de la naissance. Par
la raison contraire, dans la dernière comédie de Hrotsvitha,
intitulée Sapience, où l’empereur Hadrien se sert du
même mot, j’ai cru devoir préférer la seconde acception.
Voyez p. 390.
Voici une nouvelle indication d’un jeu de théâtre.
Le lieu de la scène change ici brusquement; nous passons,
en un clin d’œil, des rues de Rome dans les campagnes
de la Thrace, près de Philippopolis, où, suivant les
Actes et Eusèbe (Vit. Constantini, lib. IV, cap. 5–7)
eut lieu la bataille gagnée par Gallicanus sur les Sarmates.
On voit que Hrostvitha n’a imité de Térence ni l’unité
de lieu, ni l’unité de temps. La nouvelle forme de drame
qu’elle emploie, est, en quelque sorte, narrative et calquée
sur les légendes. Cette forme a commencé, chose remarquable,
à se montrer dans les premiers essais dramatiques,
tirés des traditions chrétiennes ou bibliques, et
elle est restée celle de Lope de Vega, de Calderon, de
Shakespeare et de Schiller.
C’est ici une allusion au fameux labarum de Constantin:
In hoc signo vinces.
Hrotsvitha, toujours préoccupée de plaire aux yeux,
ménage aux spectateurs l’appareil d’un triomphe romain.
C’est le mot de Jules César renversé: Veni, vidi, vici.
Ce projet de répartition charitable est emprunté textuellement
aux Actes; mais il n’est pas moins surprenant que
Hrotsvitha n’ait ajouté aux dispositions de Gallicanus aucune
libéralité pour les églises ou les couvents. Une semblable
réserve a lieu d’étonner de la part d’une religieuse,
qui écrivait un peu avant l’an 1000. Nous aurons occasion
de renouveler cette remarque.