Outre ces divers ouvrages, contenus dans le manuscrit de Munich, et qu’ont reproduits les deux éditions de Hrotsvitha (celle de Celtes et celle de Schurzfleisch), on a imprimé d’après une copie plus récente, un poëme ou fragment de poëme, de 837 hexamètres, sur la fondation du monastère de Gandersheim (Carmen de constructione sive de primordiis cœnobii Gandesheimensis), chronique en vers, précieuse pour l’histoire littéraire et monastique des IXe et Xe siècles[67]. Hrotsvitha entre dans son sujet par un récit étendu de la vie de deux vénérables patrons du monastère, saint Innocent et saint Athanase. Quelques historiens, notamment Bodo, ont mentionné ce début du poëme, de manière à induire plusieurs critiques et, entre autres, Fabricius[68], à croire que Hrotsvitha avait composé une Vie en vers de ces deux saints pontifes, séparée de son poëme et aujourd’hui perdue[69]. Par une erreur du même genre, plusieurs biographes, sur la foi de Trithème[70], ont signalé comme un ouvrage à part de Hrotsvitha, un livre d’épigrammes qui, du moins sous cette forme, ne nous est pas parvenu. Il est très-vraisemblable, comme l’a soupçonné Fabricius, que ces épigrammes ne sont autre chose que les préfaces et les dédicaces en vers que Hrotsvitha a placées en tête de la plupart de ses ouvrages, et qu’un manuscrit, qui n’existe plus, avait peut-être rassemblées[71].
C’est par la même absence de critique, que Leuckfeld, l’historien allemand du monastère de Gandersheim, dans la liste des ouvrages en vers de Hrotsvitha, cite les huit légendes et le panégyrique des Othons, puis ajoute un dixième ouvrage purement imaginaire, qu’il intitule: De la chasteté des nonnes. Cette erreur, répétée par divers critiques, vient d’une phrase ambiguë et mal comprise de Henri Bodo[72]. On a pris l’énoncé du caractère des productions de Hrotsvitha pour le titre d’un de ses ouvrages particuliers. Il est trop certain, d’ailleurs, que Leuckfeld, compilateur laborieux, qui a donné judicieusement une large place à Hrotsvitha dans ses Antiquités de Gandersheim, n’avait lu que bien superficiellement les œuvres qu’il louait. Dans la liste des comédies de l’illustre nonne, il traduit le titre de la première, Conversio Gallicani principis, par Histoire de la conversion d’un prince français[73].
Tels sont les écrits moins connus que vantés de cette femme extraordinaire. Ils sont de ceux qui honorent le plus son sexe, et qui, malgré quelques défauts inhérents à l’époque où elle a vécu, relèvent le mieux le Xe siècle de l’accusation de barbarie, qu’on lui a trop légèrement prodiguée. Un des anciens historiens de Gandersheim, que nous avons plusieurs fois cité, Henri Bodo, termine le chapitre qu’il consacre à Hrotsvitha, par ce trait: Rara avis in Saxonia visa est[74]. C’est trop peu dire. Cette dixième muse, cette Sapho chrétienne, comme la proclamaient à l’envi ses enthousiastes compatriotes du XVIe siècle, ne fut pas seulement une merveille pour la Saxe; elle est une gloire pour l’Europe entière: dans la nuit du moyen âge, on signalerait difficilement une étoile poëtique plus pure et plus éclatante.
V.
Il ne me reste plus qu’à dire un mot de mon propre travail. En 1835, j’ignorais si le manuscrit, sur lequel Conrad Celtes a donné l’édition de 1501, existait encore. Ce savant éditeur avait négligé de faire connaître le nom du couvent de l’ordre de saint Benoît, où il avait découvert ce trésor. Jean Aventinus, dans la préface de sa Vie d’Henri IV, signala et répara cet oubli; il apprit au monde savant que ce précieux recueil était conservé au couvent de Saint-Emmeran à Ratisbonne. Guidés par cette indication, Mabillon[75] et ensuite Gottsched, purent voir et toucher ce manuscrit[76], dont ils ne firent d’ailleurs aucun usage. En 1835, M. Pol Nicard, le traducteur français du Manuel d’archéologie d’Otfried Müller, ayant fait un voyage en Allemagne, dans l’intention spéciale de visiter les musées et les bibliothèques, voulut bien, à ma prière, s’informer à Ratisbonne de ce qu’étaient devenus les livres et manuscrits de Saint-Emmeran. Il apprit qu’ils avaient été transportés, vers l’année 1803, dans la bibliothèque royale de Munich, et il m’envoya sur-le-champ une description exacte et détaillée du manuscrit de Hrotsvitha: il m’indiqua même un fait important, qui, si je ne me trompe, a été négligé par tous ceux qui ont examiné ce manuscrit; je veux parler de deux fragments, l’un de treize vers élégiaques[77], l’autre de trente-cinq vers hexamètres, qui sont jetés, je ne sais pourquoi, à la suite des comédies, le premier au verso du feuillet 129, le second au recto du feuillet 130. Ces vers sont encore inédits.
Grâce aux démarches de M. Nicard, secondées de l’obligeante entremise de M. de Martius, j’obtins du bibliothécaire, M. Lichtenthaler, de pouvoir faire prendre une copie exacte, page pour page et ligne pour ligne, de la seconde partie de ce manuscrit, depuis le feuillet 78 jusqu’au feuillet 129, comprenant toutes les comédies. Cette copie presque figurative est la base du texte que je donne aujourd’hui.
La comparaison attentive que j’ai été obligé de faire du manuscrit et de l’édition de Celtes, m’a convaincu que ce savant homme a apporté à ce travail beaucoup de soins et de lumières. Je n’ai eu à insérer dans mon texte qu’un petit nombre de lectures préférables à celles de la première édition. Pour permettre au lecteur d’apprécier la valeur de ces restitutions, j’ai eu soin de donner toujours au bas des pages la leçon du premier éditeur.
L’orthographe du manuscrit est tellement inconstante et si habituellement fautive, qu’il était impossible de la reproduire sans modification. L’ancien copiste, par exemple, supprime presque constamment l’h dans les mots où les Latins l’admettent, et il l’ajoute où elle ne doit pas être; il écrit souvent les adverbes terminés en e par æ et par un e les génitifs de la première déclinaison, etc., etc. J’ai rétabli l’orthographe commune, avertissant, une fois pour toutes, de quelques incorrections constantes du manuscrit, mais signalant en note, d’une manière spéciale, certaines anomalies singulières. J’ai, d’ailleurs, accepté l’orthographe du manuscrit, toutes les fois qu’elle était admissible et surtout constante. Par exemple, le manuscrit porte, non pas une fois, mais toujours, neglegentia, neglegere; j’ai adopté cette forme, quoique moins bonne que negligentia, negligere, parce qu’elle est latine, et que tout porte à croire qu’elle a été celle de Hrotsvitha. Mais, quand le copiste n’a pas de règles fixes et qu’il écrit le même mot, tantôt d’une façon et tantôt d’une autre, je me suis cru autorisé à n’employer que la meilleure. J’ai suivi le même système pour la ponctuation et les capitales. Le manuscrit m’ayant paru ne présenter à cet égard aucune règle appréciable, j’ai dû me conformer à l’usage communément reçu.
Quant à la traduction, je me suis efforcé de la rendre aussi fidèle et aussi littérale qu’il était possible de le faire, en respectant le génie de notre langue; je serais heureux qu’elle pût reproduire quelque chose de la grâce et de la délicatesse de l’original. Elle aura toujours l’avantage d’être la première traduction complète de ce recueil théâtral. Gottsched n’a traduit que la première partie de Gallicanus en allemand. J’ai eu à surmonter dans ce travail, surtout pour le rétablissement du texte, d’assez graves et assez nombreuses difficultés. Si les juges compétents en cette matière, soit en France, soit à l’étranger, croient mes efforts dignes de quelques éloges, je dois en reporter la meilleure partie aux conseils que je n’ai cessé de recevoir de mon ami et collègue, M. Louis Dubeux, qui m’a prêté en cette occasion, comme en toutes, le secours de la sagacité philologique la plus sûre et du savoir le plus étendu.
4 juillet 1845.
THÉATRE DE HROTSVITHA.
HROTSUITHÆ
VIRGINIS ET MONIALIS GERMANICÆ,
GENTE SAXONICA ORTÆ,
INCIPIT
LIBER DRAMATICA SERIE CONTEXTUS
[78].
Hujus omnem materiam, sicut et prioris, opusculi sumsi ab antiquis libris sub certis auctorum nominibus conscriptis, excepta superius scripta passione sancti Pelagii, cujus seriem martyrii quidam, ejusdem qua passus est indigena civitatis, mihi exposuit, qui ipsum pulcherrimum virorum se vidisse et exitum rei attestatus est veraciter agnovisse. Unde si quid in illis falsitatis dictando comprehendi, non ex meo fefelli, sed fallentes incaute imitata fui.
Plures inveniuntur catholici, cujus nos penitus expurgare nequimus[80] facti, qui, pro cultioris facundia sermonis, gentilium vanitatem librorum utilitati præferunt sacrarum Scripturarum. Sunt etiam alii sacris inhærentes paginis, qui licet alia gentilium spernant, Terentii[81] tamen figmenta[82] frequentius lectitant, et, dum dulcedine sermonis delectantur, nefandarum notitia rerum maculantur. Unde ego, Clamor validus Gandeshemensis, non recusavi illum imitari dictando, dum[83] alii colunt legendo; quo, eodem dictationis genere, quo turpia lascivarum incesta feminarum recitabantur, laudabilis sacrarum castimonia virginum, juxta mei facultatem ingenioli, celebraretur. Hoc tamen facit non raro verecundari gravique rubore perfundi, quod, hujusmodi specie dictationis cogente, detestabilem inlicite[84] amantium dementiam et male dulcia colloquia eorum, quæ nec nostro auditui[85] permittuntur, accommodari dictando mente tractavi et stili officio designavi. Sed, si[86] hæc erubescendo neglegerem, nec proposito satisfacerem, nec innocentium laudem adeo plene juxta meum posse exponerem, quia quanto blanditiæ amantium[87] ad illiciendum promptiores, tanto et superni adjutoris gloria sublimior et triumphantium victoria probatur gloriosior, præsertim cum feminea fragilitas vinceret, et virile[88] robur confusioni subjaceret. Non enim dubito mihi ab aliquibus objici, quod hujus vilitas dictationis multo inferior, multo contractior, penitusque dissimilis ejus, quem proponebam imitari; sit, sententiis concedo[89]: ipsis tamen denuncio me in hoc jure reprehendi non posse, quasi his vellem abusive assimilari, qui mei inertiam longe præcesserunt in scientia sublimiori. Nec enim tantæ sum jactantiæ, ut vel extremis me præsumam conferre auctorum alumnis, sed hoc solum nitor, ut, licet nullatenus valeam apte, supplici tamen mentis devotione, acceptum in datorem retorqueam ingenium. Ideoque non sum adeo amatrix mei, ut pro vitanda reprehensione, Christi, qui in Sanctis operatur, virtutem (quocumque ipse dabit posse) cessem prædicare. Si enim alicui placet mea devotio, gaudebo; si autem, vel pro mei abjectione, vel pro vitiosi sermonis rusticitate nulli placet, memet ipsam tamen juvat quod feci; quia, dum proprii vilitatem laboris in aliis meæ inscientiæ opusculis heroico ligatam strophio, in hoc dramatica junctam serie colo[90], perniciosas gentilium delicias abstinendo devito.
Plene sciis et bene moratis, nec alieno profectui invidentibus, sed, ut decet vere sapientes, congratulantibus, Hrotsuitha[92] nesciola, nullaque probitate idonea, præsens valere et perpes gaudere. Vestræ igitur laudandæ humilitatis magnitudinem satis admirari nequeo, magnificæque, circa mei utilitatem, benignitatis atque dilectionis plenitudinem, condignarum recompensatione gratiarum remetiri non sufficio, quia, cum philosophicis adprime studiis enutriti et scientia longe excellentius sitis perfecti, mei opusculum vilis mulierculæ, vestra admiratione dignum duxistis, et largitorem in me operantis gratiæ fraterno affectu gratulantes laudastis, arbitrantes mihi inesse aliquantulum scientiam artium, quarum subtilitas longe præterit mei[93] muliebre ingenium. Denique rusticitatem meæ dictatiunculæ hactenus vix audebam paucis ac solummodo familiaribus meis ostendere; unde pene opera cessavit dictandi ultra aliquid hujusmodi, quia, sicut pauci fuere, qui me prodente perspicerent, ita non multi, qui, vel quid corrigendum inesset enuclearent, vel ad audendum[94] aliquid huic simile provocarent. At nunc, quia trium testimonium constat esse verum, vestris corroborata sententiis, fiducialius[95] præsumo et componendis operam dare, si quando Deus annuerit posse, et quorumcumque sapientium examen subire. Inter hæc diversis affectibus, gaudio videlicet et metu, in diversum trahor. Deum namque, cujus solummodo gratia sum id quod sum, in me laudari cordetenus gaudeo; sed major quam sim videri timeo, quia utrumque nefas esse non ambigo, et gratuitum Dei donum negare, et non acceptum accepisse simulare. Unde non denego præstante gratia Creatoris per dynamin me artes scire, quia sum animal capax disciplinæ, sed per energiam[96] fateor omnino nescire. Perspicax quoque ingenium divinitus mihi collatum esse agnosco, sed magistrorum cessante diligentia, incultum et propriæ pigritia inertiæ torpet neglectum. Quapropter, ne in me donum Dei annullaretur ob neglegentiam mei, si qua forte fila vel etiam floccos de panniculis a veste philosophiæ abruptis evellere quivi, præfato opusculo inserere curavi, quo vilitas meæ inscientiæ intermixtione nobilioris materiæ illustraretur, et largitor ingenii tanto amplius in me jure laudaretur[97], quanto muliebris sensus tardior esse creditur. Hæc mea in dictando intentio, hæc sola mei sudoris est causa, neque simulando me nescita scire jacto, sed quantum ad me tantum scio quod nescio. Quia enim attactu vestri favoris atque petitionis arundineo more inclinata libellum, quem tali intentione disposui, sed usque huc pro sui vilitate occultare quam in palam proferre malui, vobis perscrutandum tradidi, decet ut non minoris diligentia sollicitudinis eum emendando investigetis, quam proprii seriem laboris; et sic tandem ad normam rectitudinis reformatum mihi remittite, quo, vestri magisterio præmonstrante in quibus maxime peccassem possim agnoscere.
ARGUMENTUM IN GALLICANUM[99].→
Conversio Gallicani principis militiæ, qui iturus ad bellum contra Scythas, sacratissimam virginem Constantiam Constantini imperatoris filiam desponsavit, sed in conflictu prælii nimium coartatus, per Joannem et Paulum primicerios Constantiæ conversus, ad baptisma convolavit, cælibemque vitam elegit. Postea autem jubente Juliano apostata in exilium missus martyrio est coronatus. Sed et Joannes et Paulus eodem jubente clam occisi et in domo occulte sunt sepulti. Nec mora: percussoris filius a dæmonio arreptus, patris commissum et martyrum confitendo meritum juxta eorum sepulchra salvatus, una cum patre est baptizatus.
GALLICANUS.→
DRAMATIS PERSONÆ[100].
CONSTANTINUS imperator.
GALLICANUS.
CONSTANTIA.
ARTEMIA.
ATTICA.
JOANNES.
PAULUS.
Principes.