SCÈNE V.→
THAÏS, PAPHNUCE.
- THAÏS.→
-
Me voici, Paphnuce mon père. Je viens à vous toute
prête à vous obéir.
- PAPHNUCE.→
-
Votre retard commençait à m’inquiéter; je craignais
que vous ne vous fussiez engagée de nouveau
dans les distractions du siècle.
-
THAÏS.→
-
N’ayez pas cette crainte: les pensées qui roulent
dans mon esprit sont bien différentes. J’ai disposé de
ma fortune comme je le voulais, et j’ai renoncé publiquement
à mes amants.
- PAPHNUCE.→
-
Puisque vous avez renoncé à eux, vous pouvez
maintenant vous unir à votre amant qui est au ciel.
- THAÏS.→
-
C’est à vous de me tracer, comme avec une règle,
la conduite que je dois tenir.
- PAPHNUCE.→
-
Suivez-moi.
- THAÏS.→
-
Mes pas vous suivront, et plût à Dieu que je pusse
vous suivre de même par mes actions!
SCÈNE VI.→
Les précédents.
- PAPHNUCE.→
-
Vous voyez ce monastère; il est habité par un noble
collége de vierges consacrées à Dieu. C’est là que je
désire que vous passiez le temps de votre pénitence.
- THAÏS.→
-
Je ne résiste point à vos ordres.
-
PAPHNUCE.→
-
Je vais entrer et prier l’abbesse, directrice de cette
maison, de vouloir bien vous y recevoir.
- THAÏS.→
-
Que dois-je faire en attendant?
- PAPHNUCE.→
-
Entrez avec moi.
- THAÏS.→
-
J’obéis.
- PAPHNUCE.→
-
L’abbesse vient à notre rencontre. Je ne comprends
pas qui l’a si promptement instruite de notre arrivée.
- THAÏS.→
-
C’est la renommée, dont nul retard n’arrête la
course.
SCÈNE VII.→
Les mêmes, L’ABBESSE.
- PAPHNUCE.→
-
Je vous rencontre à propos, illustre abbesse; c’est
vous que je cherche.
- L’ABBESSE.→
-
Vous êtes le bien-venu, Paphnuce notre vénérable
père. Bénie soit votre arrivée, vous que chérit le Seigneur!
-
PAPHNUCE.→
-
Que la grâce du souverain Créateur répande sur
vous la béatitude de sa bénédiction éternelle!
- L’ABBESSE.→
-
D’où me vient ce bonheur, que votre Sainteté daigna
visiter aujourd’hui mon humble habitation?
- PAPHNUCE.→
-
J’ai besoin de votre assistance dans une nécessité
pressante.
- L’ABBESSE.→
-
Vous n’avez qu’à m’apprendre, d’un mot, ce que
vous désirez de moi; je m’empresserai de vous obéir
et de satisfaire à vos vœux, selon mon pouvoir.
- PAPHNUCE.→
-
Je vous apporte une chèvre demi-morte, que j’ai
arrachée à la dent du loup; je vous prie de lui accorder,
pour la guérir, votre miséricordieuse sollicitude,
jusqu’à ce qu’elle ait échangé sa rude peau de chèvre
contre une douce toison de brebis.
- L’ABBESSE.→
-
Expliquez-vous plus clairement.
- PAPHNUCE.→
-
Cette femme que vous voyez a mené la vie d’une
courtisane.
- L’ABBESSE.→
-
Cela est déplorable.
- PAPHNUCE.→
-
Elle s’est abandonnée tout entière aux plaisirs sensuels.
-
L’ABBESSE.→
-
Elle s’est perdue elle-même.
- PAPHNUCE.→
-
Mais enfin, par mes conseils, et avec le secours du
Christ, elle n’a plus à présent que de l’aversion pour
les vanités qui la séduisaient, et elle a résolu de vivre
chaste.
- L’ABBESSE.→
-
Grâces soient rendues à l’auteur de cette conversion!
- PAPHNUCE.→
-
Les maladies de l’âme, comme celles du corps,
se guérissent par l’emploi des contraires. Il faut donc
que cette pécheresse, séquestrée des agitations du
siècle, soit renfermée seule dans une cellule étroite,
où elle puisse, avec plus de loisir, méditer sur ses fautes.
- L’ABBESSE.→
-
Rien n’est plus utile.
- PAPHNUCE.→
-
Donnez des ordres pour qu’une cellule soit construite
le plus tôt possible.
- L’ABBESSE.→
-
Elle le sera dans un court délai.
- PAPHNUCE.→
-
Il faut n’y laisser ni entrée, ni sortie, mais seulement
une petite fenêtre, par laquelle elle puisse recevoir
un peu de nourriture, que vous lui ferez donner
discrètement à des jours et des heures marqués.
-
L’ABBESSE.→
-
Je crains que la faiblesse de cette femme habituée
au luxe n’ait peine à supporter la rigueur d’une pénitence
aussi dure.
- PAPHNUCE.→
-
N’ayez pas cette inquiétude: il faut pour de grandes
fautes recourir à des remèdes proportionnés.
- L’ABBESSE.→
-
Cela est vrai.
- PAPHNUCE.→
-
Ce qui m’inquiète davantage, ce sont les délais;
je crains qu’elle ne retombe dans la société corrompue
des hommes.
- L’ABBESSE.→
-
Pourquoi cette inquiétude? Que ne la renfermez-vous?
La cellule que vous avez demandée est prête.
- PAPHNUCE.→
-
Tant mieux. Entrez, Thaïs, dans ce réduit, où
vous pourrez convenablement pleurer vos désordres.
- THAÏS.→
-
Que cette cellule est étroite et obscure! Que ce séjour
est incommode pour une femme délicate!
- PAPHNUCE.→
-
Pourquoi maudissez-vous cette habitation? Pourquoi
frémissez-vous d’y entrer? Indomptée jusqu’à ce
jour, vous avez erré sans contrainte; il convient aujourd’hui
que vous receviez un frein dans la solitude.
- THAÏS.→
-
L’âme accoutumée aux plaisirs des sens ne peut se
défendre de quelques retours vers sa première vie.
-
PAPHNUCE.→
-
C’est pourquoi les rênes de la discipline doivent la
retenir, jusqu’à ce que la révolte ait cessé.
- THAÏS.→
-
Avilie, comme je le suis, je ne refuse pas d’obéir
aux ordres de votre paternité; mais il y a dans cette
habitation un inconvénient bien difficile à supporter
pour ma faiblesse.
- PAPHNUCE.→
-
Quel est cet inconvénient?
- THAÏS.→
-
Je rougis de le dire.
- PAPHNUCE.→
-
Ne rougissez pas, et parlez sans détour.
- THAÏS.→
-
Qu’y a-t-il de plus pénible, de plus révoltant que
d’être forcée de satisfaire dans un même lieu à toutes
les nécessités corporelles? Il est certain que cette cellule
sera bientôt infecte et inhabitable.
- PAPHNUCE.→
-
Craignez les douleurs de la torture éternelle, et ne
redoutez pas les maux passagers.
- THAÏS.→
-
C’est ma faiblesse qui me force à craindre.
- PAPHNUCE.→
-
Il est convenable que vous expiiez par des incommodités
rebutantes la mollesse et les jouissances coupables
de votre vie passée.
-
THAÏS.→
-
Je ne résiste pas: je conviens qu’il est juste que,
souillée par l’impureté, j’habite une fosse impure et fétide.
Je gémis seulement de voir qu’il ne me restera
aucune place où je puisse convenablement et décemment
invoquer le nom de la redoutable Majesté.
- PAPHNUCE.→
-
Et d’où vous vient cette présomption d’oser prononcer
de vos lèvres salies le nom de la Divinité sans
tache?
- THAÏS.→
-
Et de qui puis-je espérer mon pardon? qui me sauvera
par sa miséricorde, s’il m’est défendu d’invoquer
celui contre qui seul j’ai péché, et à qui seul je dois
offrir mes prières ferventes?
- PAPHNUCE.→
-
Vous devez prier non par des paroles, mais par des
larmes; non par le son plaintif de votre voix, mais
par le râle de votre cœur repentant.
- THAÏS.→
-
S’il n’est pas permis à ma voix de prier Dieu, comment
puis-je espérer mon pardon?
- PAPHNUCE.→
-
Vous l’obtiendrez d’autant plus vite, que votre humilité
sera plus parfaite. Dites seulement: «O mon
Créateur, ayez pitié de moi!»
- THAÏS.→
-
J’ai bien besoin qu’il m’accorde sa pitié, pour n’être
pas vaincue dans ce périlleux combat.
-
PAPHNUCE.→
-
Combattez avec courage, et vous obtiendrez une
heureuse victoire.
- THAÏS.→
-
C’est à vous de prier pour me faire obtenir la
palme du triomphe.
- PAPHNUCE.→
-
Cette recommandation n’est pas nécessaire.
- THAÏS.→
-
J’ai l’espérance. (Elle entre dans la cellule.)
- PAPHNUCE.→
-
Il est temps de reprendre le chemin désiré de ma
solitude, et d’aller revoir mes disciples chéris. Vénérable
abbesse, je confie cette captive à votre sollicitude
et à votre charité. Je vous prie de lui donner le nécessaire,
avec un peu d’indulgence pour son corps délicat,
et de régénérer abondamment son âme par vos
salutaires exhortations.
- L’ABBESSE.→
-
Soyez sans inquiétude, j’aurai pour elle une tendresse
et des soins de mère.
- PAPHNUCE.→
-
Je pars.
- L’ABBESSE.→
-
Allez en paix(73).
SCÈNE VIII.→
PAPHNUCE, LES DISCIPLES.
- LES DISCIPLES.→
-
Qui heurte à la porte?
- PAPHNUCE.→
-
Moi.
- LES DISCIPLES.→
-
C’est la voix de Paphnuce notre père!
- PAPHNUCE.→
-
Otez le verrou.
- LES DISCIPLES.→
-
Salut, ô notre père!
- PAPHNUCE.→
-
Salut.
- LES DISCIPLES.→
-
La durée de votre absence nous inquiétait beaucoup.
- PAPHNUCE.→
-
Je me félicite de m’être absenté.
- LES DISCIPLES.→
-
Qu’avez-vous fait de Thaïs?
- PAPHNUCE.→
-
Ce que j’avais projeté.
- LES DISCIPLES.→
-
Où l’avez-vous conduite?
- PAPHNUCE.→
-
Dans une étroite cellule, où elle pleure ses péchés.
-
LES DISCIPLES.→
-
Gloire à la sainte Trinité!
- PAPHNUCE.→
-
Et que béni soit son nom redoutable, maintenant
et dans tous les siècles!
- LES DISCIPLES.→
-
Amen.
SCÈNE IX.→
PAPHNUCE, seul.→
-
-
Il y a trois ans(74) que Thaïs subit sa pénitence,
et j’ignore si son repentir est agréable à Dieu. Je vais
aller trouver mon frère Antoine, afin que, par son
intervention, la vérité se manifeste à moi.
SCÈNE X.→
Le même, ANTOINE.
- ANTOINE.→
-
Quel bonheur inespéré! quel sujet imprévu de joie!
ne vois-je pas Paphnuce, mon frère et mon compagnon
de solitude? C’est lui-même.
-
PAPHNUCE.→
-
C’est moi, en effet.
- ANTOINE.→
-
Vous êtes le bien-venu, mon frère, votre bonne arrivée
me comble de joie.
- PAPHNUCE.→
-
Je ne suis pas moins joyeux de vous voir que vous
ne l’êtes de ma venue.
- ANTOINE.→
-
Quel événement si heureux, si agréable pour nous,
vous a fait sortir de votre retraite et vous amène ici?
- PAPHNUCE.→
-
Je vais vous le dire.
- ANTOINE.→
-
Je le souhaite.
- PAPHNUCE.→
-
Il y a plus de trois ans qu’une courtisane nommée
Thaïs était venue s’établir dans notre voisinage. Non-seulement
elle courait à sa perte, mais elle entraînait
une foule d’âmes à la mort.
- ANTOINE.→
-
Oh! déplorable désordre!
- PAPHNUCE.→
-
J’allai la trouver sous les dehors d’un amant. Tantôt
je m’efforçais de ramener par de douces remontrances
ce cœur livré à la volupté, tantôt je l’effrayais
par d’énergiques conseils et de terribles menaces.
-
ANTOINE.→
-
Un semblable mélange était bien approprié à ce
genre de faiblesse(75).
- PAPHNUCE.→
-
Elle céda enfin, et, renonçant à ses habitudes honteuses,
elle se voua à la chasteté et consentit à s’enfermer
dans une étroite cellule.
- ANTOINE.→
-
Ce que vous m’apprenez me cause tant de satisfaction,
que toutes les fibres de mon cœur en ont tressailli
de joie.
- PAPHNUCE.→
-
De tels sentiments sont dignes de votre sainteté.
Pour moi, quoique je me réjouisse infiniment de cette
conversion, j’éprouve cependant une fort grave inquiétude.
Je crains que cette femme délicate n’ait trop
de peine à supporter une pénitence si longue.
- ANTOINE.→
-
La vraie charité est toujours accompagnée d’une
pieuse compassion.
- PAPHNUCE.→
-
Je vous demande ces tendres sentiments pour Thaïs.
Daignez, vous et vos disciples, unir vos prières aux
miennes, jusqu’à ce que le ciel nous fasse connaître si
les larmes de notre pénitente ont attendri et amené à
l’indulgence la miséricorde divine.
- ANTOINE.→
-
Nous consentons bien volontiers à votre demande.
-
PAPHNUCE.→
-
Dieu dans sa clémence vous exaucera, j’en suis
certain.
SCÈNE XI.→
Les mêmes, ensuite PAUL.
- ANTOINE.→
-
Déjà la promesse évangélique s’est accomplie en
nous.
- PAPHNUCE.→
-
Quelle promesse?
- ANTOINE.→
-
Celle qui nous assure qu’en unissant nos prières
nous pourrons tout obtenir de Jésus-Christ(76).
- PAPHNUCE.→
-
Qu’est-il arrivé?
- ANTOINE.→
-
Mon disciple Paul vient d’avoir une vision.
- PAPHNUCE.→
-
Appelez-le.
- ANTOINE.→
-
Paul, approchez, et racontez à Paphnuce ce que
vous avez vu.
- PAUL.→
-
J’ai vu dans le ciel un lit magnifique, tendu de blanc,
auprès duquel se tenaient debout et comme en sentinelle,
quatre jeunes vierges brillantes de clarté. En admirant
cette réjouissante splendeur, je disais à part moi:
une telle gloire n’appartient à personne autant qu’à
mon père et à mon maître Antoine.
- ANTOINE.→
-
Je ne me crois pas digne d’une semblable béatitude.
- PAUL.→
-
A peine avais-je achevé cette réflexion, qu’une voix
divine et tonnante me dit: «Ce n’est pas à Antoine,
comme tu l’espères, mais à Thaïs la courtisane, que
cette gloire est réservée.»
- PAPHNUCE.→
-
Grâces soient rendues à la douceur de ta miséricorde,
Christ, fils unique de Dieu, qui as daigné accorder
cette consolation à ma tristesse!
- ANTOINE.→
-
Louons le Seigneur; il en est digne.
- PAPHNUCE.→
-
Je vais visiter ma captive.
- ANTOINE.→
-
Le temps est venu de lui faire espérer son pardon
et de la consoler par la promesse de la béatitude éternelle.
SCÈNE XII.→
PAPHNUCE, THAÏS.
- PAPHNUCE.→
-
Thaïs! ma fille adoptive! ouvrez votre fenêtre, que
je vous voie.
- THAÏS.→
-
Qui me parle?
- PAPHNUCE.→
-
Paphnuce, votre père.
- THAÏS.→
-
D’où me vient un si grand bonheur, que vous daigniez
me visiter, moi, pauvre pécheresse?
- PAPHNUCE.→
-
Quoique depuis ces trois ans j’aie été absent de
corps, je n’ai pas moins éprouvé une constante sollicitude
pour votre salut.
- THAÏS.→
-
Je n’en doute pas.
- PAPHNUCE.→
-
Exposez-moi l’histoire de votre régime intérieur et
les degrés de votre repentir.
- THAÏS.→
-
Je ne puis vous dire qu’une seule chose, c’est que
je sais n’avoir rien fait qui soit digne du Seigneur.
- PAPHNUCE.→
-
Si Dieu scrutait toutes nos iniquités, nul ne pourrait
soutenir cet examen.
-
THAÏS.→
-
Si cependant vous voulez savoir ce que j’ai fait: j’ai
réuni dans ma pensée, comme en un faisceau, la multitude
de mes fautes; je n’ai pas cessé de les contempler
et de les repasser dans mon esprit. Aussi, comme
l’odeur infecte de ma cellule ne quittait point mes narines,
de même la crainte de l’enfer ne s’est pas éloignée
un moment des yeux de ma conscience.
- PAPHNUCE.→
-
Parce que vous vous êtes punie vous-même par le
repentir, vous avez mérité votre pardon.
- THAÏS.→
-
Oh! plût au ciel!
- PAPHNUCE.→
-
Donnez-moi la main, que je vous aide à sortir.
- THAÏS.→
-
Non, mon vénérable père! non, ne me retirez pas
de ce fumier, souillée comme je suis: laissez-moi dans
ce lieu bien digne de mes mérites.
- PAPHNUCE.→
-
Le temps est venu pour vous de déposer la crainte
et de commencer à espérer la vie éternelle, car votre
pénitence est agréable à Dieu.
- THAÏS.→
-
Que tous les anges louent sa miséricorde, puisqu’il
n’a pas repoussé l’humble repentir d’un cœur contrit!
- PAPHNUCE.→
-
Persistez dans la crainte de Dieu et maintenez-vous
dans son amour; car lorsque quinze jours se seront
écoulés, vous dépouillerez votre enveloppe humaine,
et, votre course ici-bas étant heureusement achevée,
vous irez, avec le secours de la grâce suprême, habiter
les astres.
- THAÏS.→
-
Oh! puissé-je échapper aux tourments de l’enfer, ou
du moins être brûlée par des flammes moins ardentes!
car je ne saurais obtenir par mes mérites la béatitude
éternelle.
- PAPHNUCE.→
-
La grâce, ce don gratuit de la divinité, ne pèse point
le mérite des hommes; car, si elle n’était accordée
qu’aux mérites, on ne l’appellerait pas la grâce(77).
- THAÏS.→
-
Que le concert des cieux, que tous les arbrisseaux
de la terre, que toutes les espèces d’animaux, que les
gouffres même des lacs et des mers s’unissent pour
louer celui qui non-seulement supporte les pécheurs,
mais qui prodigue encore généreusement des récompenses
gratuites à ceux qui se repentent!
- PAPHNUCE.→
-
Il a, de toute éternité, préféré la miséricorde aux
châtiments(78).
SCÈNE XIII.→
Les mêmes.
- THAÏS.→
-
Ne me quittez pas, mon vénérable père! restez auprès
de moi, pour me consoler à l’heure où mon corps
va se dissoudre.
- PAPHNUCE.→
-
Non, je ne m’en irai point, je ne m’éloignerai point,
jusqu’au moment où votre âme se sera élancée triomphante
au ciel, et où j’aurai livré votre corps à la sépulture.
- THAÏS.→
-
Voici que je commence à mourir.
- PAPHNUCE.→
-
C’est à présent l’heure de prier.
- THAÏS.→
-
Vous qui m’avez formée, ayez pitié de moi, et permettez
que l’âme que vous avez soufflée dans mon sein
retourne heureusement vers vous.
- PAPHNUCE.→
-
Toi qui n’as point eu de créateur, forme vraiment
immatérielle, dont l’essence simple a formé de diverses
parties l’homme qui n’est pas, comme toi, celui qui
est, permets que les éléments dont cette créature humaine
est composée rejoignent sans obstacle le principe
de leur origine; que l’âme venue du ciel participe
aux joies célestes, et que le corps trouve une couche
paisible au sein de la terre d’où il est sorti, jusqu’au
jour où cette poussière se réunissant et le souffle
de la vie animant de nouveau ces membres, cette
même Thaïs ressuscitera, créature complète comme
autrefois, pour prendre place parmi les blanches
brebis du Seigneur et entrer dans la joie de l’éternité(79);
ô toi, qui seul es ce que tu es, qui règnes dans
l’unité de la Trinité, et qui es perpétuellement glorifié
dans les siècles des siècles.
VI.
SAPIENCE.
ARGUMENT.→
Passion des vierges saintes, Foi, Espérance et Charité,
que l’empereur Hadrien(80) fait périr par divers supplices
sous les yeux de Sapience, leur vénérable mère, qui les
exhorte, au nom de l’autorité maternelle, à supporter
les tortures. Dès que le martyre est consommé, la sainte
mère réunit les corps de ses filles, les embaume et leur
donne une sépulture honorable à cinq milles de Rome.
Elle-même, au bout de quarante jours, rend son âme
au ciel, en prononçant auprès de leurs tombes les derniers
mots d’une pieuse oraison(81).
SAPIENCE,→
ou
FOI, ESPÉRANCE ET CHARITÉ.
PERSONNAGES.
| ANTIOCHUS, préfet de Rome(82). |
| HADRIEN, empereur. |
| SAPIENCE, princesse grecque. |
| FOI, |
} |
filles de Sapience. |
| ESPÉRANCE, |
| CHARITÉ, |
| Matrones romaines. |
| Soldats et Bourreaux, personnages muets. |
SCÈNE PREMIÈRE.→
ANTIOCHUS, HADRIEN.
- ANTIOCHUS.→
-
Dans mon désir, ô empereur Hadrien, de voir tout
succéder au gré de vos vœux et les fondements de
votre empire à l’abri des perturbations, je m’efforce
d’arracher promptement et d’anéantir dans leurs racines
toutes les causes de troubles qui pourraient
ébranler la république et porter atteinte au calme de
votre esprit.
- HADRIEN.→
-
Et vous n’avez pas tort; car votre bonheur est attaché
à ma prospérité. Je vous élève, chaque jour, à de
plus grands honneurs.
- ANTIOCHUS.→
-
J’en rends grâces à votre bonté paternelle. Aussi
à peine vois-je surgir quelque obstacle à votre pouvoir,
que, loin de le dissimuler, je vous le dénonce
sans retard.
- HADRIEN.→
-
Et vous agissez comme il convient pour n’être pas
accusé de lèse-majesté, en cachant ce qui ne doit point
être caché.
- ANTIOCHUS.→
-
Je n’ai jamais eu à craindre une pareille accusation.
- HADRIEN.→
-
Assurément; mais dites-moi si vous ne savez rien de
nouveau.
- ANTIOCHUS.→
-
Une femme étrangère est arrivée depuis peu dans
Rome, accompagnée de trois jeunes enfants qui sont
nés d’elle.
- HADRIEN.→
-
De quel sexe sont ces enfants?
- ANTIOCHUS.→
-
Tous trois du sexe féminin.
-
HADRIEN.→
-
Pensez-vous que l’arrivée de ces faibles femmes
puisse amener quelques résultats nuisibles à la république?
- ANTIOCHUS.→
-
Oui; de très-grands.
- HADRIEN.→
-
Lesquels?
- ANTIOCHUS.→
-
Le renversement de la paix publique.
- HADRIEN.→
-
Comment?
- ANTIOCHUS.→
-
Et qu’y a-t-il de plus capable de rompre la concorde
civile que les différences de religion?
- HADRIEN.→
-
Il n’y a rien de plus fâcheux, rien de plus funeste,
comme le prouve assez la situation du monde romain,
qui est partout souillé par des flots impurs de sang
chrétien.
- ANTIOCHUS.→
-
Cette femme donc, que je vous signale, exhorte les
citoyens à abandonner le culte de nos ancêtres et à se
vouer à la religion chrétienne.
- HADRIEN.→
-
Est-ce que ses exhortations font des prosélytes?
- ANTIOCHUS.→
-
Beaucoup trop; car déjà nos femmes nous traitent
avec tant de hauteur et de mépris, qu’elles ne daignent
plus prendre place à nos tables, encore bien
moins partager nos lits.
- HADRIEN.→
-
Je l’avoue, le péril est sérieux.
- ANTIOCHUS.→
-
C’est votre devoir, empereur, de veiller au salut de
l’État(83).
- HADRIEN.→
-
J’en conviens. Qu’on appelle cette femme, et nous
verrons si, en ma présence, elle ne consent pas à se
soumettre.
- ANTIOCHUS.→
-
Vous désirez que je la fasse venir?
- HADRIEN.→
-
Oui, sans aucun doute.
SCÈNE II.→
ANTIOCHUS, SAPIENCE, FOI, ESPÉRANCE ET
CHARITÉ.
- ANTIOCHUS.→
-
Quel est votre nom, femme étrangère?
- SAPIENCE.→
-
Je me nomme Sapience.
- ANTIOCHUS.→
-
L’empereur Hadrien vous ordonne de comparaître
devant lui dans son palais.
-
SAPIENCE.→
-
Je n’ai aucune crainte d’entrer dans le palais, avec
la noble escorte de mes filles; et je ne redoute nullement
de voir de près le visage menaçant de l’empereur.
- ANTIOCHUS.→
-
Cette odieuse race des sectateurs du Christ est toujours
prête à résister aux princes.
- SAPIENCE.→
-
Le prince de l’univers, qui l’emporte sur tous, ne
permet pas que ses serviteurs soient vaincus par l’ennemi.
- ANTIOCHUS.→
-
Trêve à ce flux de paroles, et venez sur-le-champ au
palais.
- SAPIENCE.→
-
Marchez devant, et montrez-nous la route; nous
vous suivrons en toute hâte.
SCÈNE III.→
Les mêmes, HADRIEN, GARDES.
- ANTIOCHUS, à Sapience.→
-
Voici l’empereur en personne: vous le voyez assis
sur son trône. Pesez bien vos paroles.
- SAPIENCE.→
-
Les préceptes du Christ nous défendent d’user de
telles précautions et nous promettent, en retour, le
don d’une invincible sagesse(84).
-
HADRIEN.→
-
Approchez, Antiochus.
- ANTIOCHUS.→
-
Me voici à vos ordres, seigneur.
- HADRIEN.→
-
Sont-ce là les femmes que vous m’avez dénoncées
comme chrétiennes?
- ANTIOCHUS.→
-
Oui, ce sont elles.
- HADRIEN.→
-
Je suis frappé de leur beauté, et je ne puis surtout
assez admirer la sage dignité de leur maintien.
- ANTIOCHUS.→
-
Cessez, ô mon seigneur, de vous livrer à l’admiration,
et forcez-les d’adorer les dieux.
- HADRIEN.→
-
Si je commençais à leur demander avec douceur si
elles ne voudraient pas céder?
- ANTIOCHUS.→
-
C’est là le meilleur moyen; car la fragilité de leur
sexe ne cède jamais plus facilement qu’à l’impression
des douces paroles.
- HADRIEN.→
-
Illustre matrone, je vous invite doucement et sans
colère à revenir au culte des dieux; vous pourrez par
là jouir des avantages de mon amitié.
- SAPIENCE.→
-
Je n’ai envie ni de satisfaire vos désirs en revenant
au culte de vos dieux, ni de contracter avec vous aucune
amitié.
-
HADRIEN.→
-
Jusqu’ici je retiens ma colère, et loin de donner
cours à mon indignation, je montre une affectueuse
et paternelle sollicitude pour votre bien et celui de vos
enfants.
- SAPIENCE.→
-
Gardez-vous, mes filles, d’ouvrir vos cœurs aux
fallacieuses et sataniques paroles de ce serpent tentateur;
méprisez-les, à mon exemple.
- FOI.→
-
Nous dédaignons et nous méprisons de toute notre
âme ces propos frivoles.
- HADRIEN.→
-
Que murmurez-vous?
- SAPIENCE.→
-
J’adressais quelques mots à mes filles.
- HADRIEN.→
-
Vous me semblez d’une haute naissance; mais je
voudrais que vous me fissiez connaître plus complétement
votre patrie, votre famille et votre nom.
- SAPIENCE.→
-
Quoiqu’il faille mépriser l’orgueil du sang, je ne
nie pas, néanmoins, que je ne sois sortie d’une souche
illustre.
- HADRIEN.→
-
Je le crois volontiers.
- SAPIENCE.→
-
J’ai eu, en effet, pour parents les plus grands princes
de la Grèce(85). Mon nom est Sapience.
-
HADRIEN.→
-
L’éclat de votre naissance brille dans tous vos traits,
et la vertu dont vous portez le nom éclate sur votre
visage.
- SAPIENCE.→
-
En vain vous me flattez; nous ne céderons pas à vos
séductions.
- HADRIEN.→
-
Dites-moi ce qui vous amène et pourquoi vous venez
parmi nos concitoyens.
- SAPIENCE.→
-
La seule cause de mon voyage est le désir de connaître
la vérité, d’apprendre plus à fond la croyance
que vous combattez, et de consacrer mes filles au
Christ.
- HADRIEN.→
-
Apprenez-moi le nom de chacune d’elles.
- SAPIENCE.→
-
La première s’appelle Foi, la seconde Espérance et
la troisième Charité.
- HADRIEN.→
-
Combien ont-elles accompli d’années?
- SAPIENCE.→
-
Ne vous plaît-il pas, ô mes filles! que je fatigue cet
esprit grossier par quelques problèmes d’arithmétique(86)?
- FOI.→
-
Oui, ma mère, et nous vous prêterons l’oreille avec
grand plaisir.
-
SAPIENCE.→
-
O empereur! puisque vous désirez savoir l’âge de
ces jeunes filles, Charité a accompli un nombre d’années
diminué pairement pair; Espérance un nombre
aussi diminué, mais pairement impair; Foi, au contraire,
un nombre superflu et impairement pair.
- HADRIEN.→
-
Par une semblable réponse, vous me laissez complétement
ignorer ce que je vous demandais.
- SAPIENCE.→
-
Cela n’est pas étonnant, car une définition de cette
sorte ne s’applique pas à un seul nombre, mais à plusieurs.
- HADRIEN.→
-
Expliquez-vous avec plus de clarté; sans cela, mon
esprit ne vous peut comprendre.
- SAPIENCE.→
-
Charité a vu la révolution de deux olympiades,
Espérance de deux lustres et Foi de trois olympiades.
- HADRIEN.→
-
Et pourquoi appelez-vous diminué le nombre huit,
qui forme deux olympiades, ainsi que le nombre dix,
qui compose deux lustres? Enfin, pourquoi le nombre
douze, qui contient trois olympiades, reçoit-il le nom
de superflu?
- SAPIENCE.→
-
C’est qu’on appelle diminué tout nombre dont les
parties additionnées forment un total inférieur au
nombre qu’elles composent, comme 8, par exemple; car
la moitié de 8 est 4, le quart 2 et le huitième 1; or 4, 2 et
1 réunis font 7. De même, la moitié de 10 est 5, le cinquième
2, le dixième 1; additionnez, vous obtiendrez
8. On appelle, au contraire, superflu le nombre
dont les parties additionnées forment un total supérieur
à ce nombre même, comme 12. En effet, la moitié
de 12 est 6, le tiers 4, le quart 3, le sixième 2, le
douzième 1, lesquels additionnés donnent 16. Et pour
ne point passer sous silence le nombre principal, qui
tient le milieu entre les deux inégalités contraires, on
appelle parfait le nombre que ses parties additionnées
reproduisent exactement, sans différence en plus ni
en moins, comme 6, dont les parties, c’est-à-dire 3,
2 et 1, forment le nombre 6. Par la même raison, 28,
496 et 8128 sont des nombres parfaits(87).
- HADRIEN.→
-
Et les autres nombres?
- SAPIENCE.→
-
Sont ou superflus ou diminués.
- HADRIEN.→
-
Quel est le nombre pairement pair?
- SAPIENCE.→
-
Celui qu’on peut diviser en deux parties égales, qui
elles-mêmes peuvent se diviser en deux autres parties,
et ainsi de suite, jusqu’à ce qu’on atteigne l’unité indivisible,
comme 8, 16 et les nombres qu’on obtient
en doublant ceux-là.
- HADRIEN.→
-
Et quel est le nombre pairement impair?
- SAPIENCE.→
-
Celui qu’on peut diviser en parties égales, lesquelles
sont indivisibles, comme 10 et tous les nombres qu’on
obtient en doublant un nombre impair; car ce nombre
est d’une nature contraire à celui dont nous venons
de parler, en ce sens que dans le premier (le pairement
pair), le terme mineur est divisible, et que
dans le second (le pairement impair), le terme majeur
peut seul être divisé. De plus, dans celui-là toutes
les parties sont pairement paires, quant à la dénomination
et à la quantité des parties; et dans celui-ci,
lorsque la dénomination est paire, la quantité des parties
est impaire, et si la quantité des parties est paire,
la dénomination est impaire.
- HADRIEN.→
-
Je ne sais ce que signifie le mot terme que vous venez
d’employer, ni ceux de dénomination ou de quantité
des parties.
- SAPIENCE.→
-
Lorsque des nombres aussi grands qu’on voudra sont
rangés dans un ordre croissant, le premier est appelé
terme mineur et le dernier terme majeur; et lorsque
faisant une division nous disons que tel nombre forme
telle partie d’un autre nombre, nous faisons une dénomination(88);
et quand nous énumérons combien il y a
d’unités dans chaque partie, nous exposons ce qu’on
appelle la quantité des parties.
- HADRIEN.→
-
Et quel est le nombre impairement pair?
- SAPIENCE.→
-
Celui qui est non-seulement divisible une fois, mais
deux fois, trois fois et plus, comme le nombre pairement
pair, et dont cependant la division ne peut descendre
jusqu’à l’unité indivisible.
- HADRIEN.→
-
Oh! quelle difficile et inextricable question s’est élevée
à propos de l’âge de ces petites filles!
- SAPIENCE.→
-
C’est en cela qu’il faut admirer la suprême sagesse
du Créateur et la science merveilleuse de l’auteur de
l’univers, qui non-seulement au commencement des
choses a créé le monde du néant, et en a disposé toutes
les parties avec nombre, équilibre et mesure; mais qui
encore nous a permis d’arriver à l’admirable connaissance
des arts, à travers la série des temps et des générations
qui se succèdent.
- HADRIEN.→
-
Longtemps j’ai supporté vos divagations, dans l’espoir
que je vous trouverais plus docile.
- SAPIENCE.→
-
A quoi?
- HADRIEN.→
-
Au culte des dieux.
-
SAPIENCE.→
-
Je n’y consens pas, assurément.
- HADRIEN.→
-
Si vous résistez, vous subirez la torture.
- SAPIENCE.→
-
Vous pourrez tourmenter mon corps par des supplices;
mais vous n’aurez pas le pouvoir de forcer mon
âme à fléchir.
- ANTIOCHUS.→
-
Le jour disparaît, la nuit étend ses voiles; ce n’est
plus le moment de discuter, car l’heure du souper est
venue.
- HADRIEN.→
-
Qu’on enferme ces femmes dans la prison attenante
au palais. Je leur accorde trois jours pour
réfléchir.
- ANTIOCHUS.→
-
Soldats! veillez soigneusement sur elles, et ne leur
laissez aucune occasion de s’évader.