(Amadis. livre II.)
CLOVIS à saint Remi.
«Sire arcevesque, nous lavez
«Corps et ame dedans ces fons,
«Pour nous garder d’aller à fons
«D’enfer, qui tant fait à doubter
(Mystère de Ste Clotilde.)

Froissart ne connaît que le verbe douter ou se douter, pour signifier redouter:

«Le clerc se doubta du chevalier, car Il estoit crueux.... il vint en presence du sire de Corasse, et luy dit:.... Je ne suis pas si fort en ce pays comme vous estes; mais sachez que, au plustost que je pourrai, je vous envoierai tel champion que vous doubterez plus que vous ne faictes moi. Le sire de Corasse..... luy dict: Va à Dieu, va; fais ce que tu peux: je te doubte autant mort que vif.».

(Froissart. Chron. III. ch. 22.)

Se douter avait le même sens. Pathelin confie à sa femme son plan pour duper le drapier: Bon, dit Guillemette:

«Mais se vous renchéez arrière,
«Que justice vous en repreigne,
«Je me doute qu’il ne vous preigne
«Pis la moitié qu’à l’autre fois.»
(Pathelin.)

«Mais si vous ne réussissez pas, et que la justice s’en mêle, j’ai peur qu’il ne vous en arrive la moitié pis que la dernière fois.»

DOUZE, dans une espèce de rébus ou de calembour trivial:

JACQUELINE. Je vous dis et vous douze (10 et 12) que tous ces médecins n’y feront rian que de l’iau claire.

(Méd. m. lui. II. 2.)

DRAPS BLANCS; METTRE QUELQU’UN DANS DE BEAUX DRAPS BLANCS, par ironie:

Ah! coquines, vous nous mettez dans de beaux draps blancs!

(Préc. rid. 18.)

DRESSER; DRESSER UN ARTIFICE:

Et s’il faut par hasard qu’un ami vous trahisse,
Que pour avoir vos biens on dresse un artifice?
(Mis. I. 1.)

Mais pour lequel des deux princes au moins dressez-vous tout cet artifice?

(Am. magn. IV. 4.)

DRESSER SA PROMENADE VERS...., la diriger:

Dressons notre promenade, ma fille, vers cette belle grotte où j’ai promis d’aller.

(Ibid. III. 1.)

«Elle dressa donc ses pas vers le lieu où elle avoit vu cette fumée.»

(La Font. Psyché. II.)

DU, pour que le:

C’est un étrange fait du soin que vous prenez
A me venir toujours jeter mon âge au nez.
(Éc. des mar. I. 1.)

«C’est dommage du gentilhomme, quand il est ainsi mort.»

(Froissart. Chron. II. ch. 30.)
«Voyez que c’est du monde et des choses humaines!»
(Regnier, le mauvais Giste.)

(Voyez DE remplaçant que le.)

DULCIFIÉ, au sens métaphorique:

GROS-RENÉ.
.... Voilà tout mon courroux
Déjà dulcifié; qu’en dis-tu, romprons-nous?
(Dép. am. IV. 4.)

DULCIFIANT, adjectif:

SGANARELLE. Quelque petit clystère dulcifiant.

(Méd. m. lui. II. 7.)

DU MATIN, dès le matin:

Mais demain, du matin, il vous faut être habile
A vider de céans jusqu’au moindre ustensile.
(Tart. V. 4.)

DU GRAND MATIN, dès le grand matin:

Aujourd’hui il est trop tard; mais demain, du grand matin, je l’enverrai querir.

(Mal. im. I. 10.)

DU MIEUX QUE:

Allez; si elle meurt, ne manquez pas de la faire enterrer du mieux que vous pourrez.

(Méd. m. lui. III. 2.)

(Voyez DE exprimant la cause, la manière.)

DU MOINS, pour au moins:

Je vais gager qu’en perruques et rubans il y a du moins vingt pistoles.

(L’Av. I. 5.)

C’est pour éviter l’hiatus a au.

DUPE A (un infinitif):

Et moi, la bonne dupe à trop croire un vaurien....
(L’Ét. II. 5.)

Et moi, qui en croyant un tel vaurien suis une trop bonne dupe.

(Voyez A (un infinitif), capable de, de nature à.)

DURANT QUE:

Je vous dirai..... que, durant qu’il dormoit, je me suis dérobée d’auprès de lui....

(G. D. III. 12.)

C’est le participe ablatif absolu des Latins: durante quod, comme pendant que, pendente quod.

DURER CONTRE QUELQU’UN, DURER A QUELQUE CHOSE:

CLAUDINE. Il a tant bu, que je ne pense pas qu’on puisse durer contre lui.

(G. D. III. 12.)

Il faut observer que ce durer est devenu du style de servante, mais que cette servante parle comme Tite-Live: «Nec poterat durari extra tecta.» On ne pouvait durer hors des maisons; et comme Plaute: «Nequeo durare in ædibus.» Je ne puis durer chez nous.

«....... durate, atque exspectate cicadas.»
(Juven. IX. 69.)

Au surplus, Molière a relevé cette expression, en la mettant dans la bouche de l’aimable et spirituelle Élise:

Pensez-vous que je puisse durer à ses turlupinades perpétuelles?

(Crit. de l’Éc. des fem. 1.)

DU TOUT:

..... Mon fils, je ne puis du tout croire
Qu’il ait voulu commettre une action si noire.
(Tart. V. 3.)

Je relève ces vers, uniquement pour avoir occasion d’observer que du tout ne s’emploie plus aujourd’hui qu’en des formules négatives, mais qu’il entrait aussi originairement dans des phrases affirmatives. Par exemple:

«Nostre Seignur Deu del tut siwez et de tut vostre quer servez.»

(Rois. p. 41.)

Suivez du tout, c’est-à-dire, absolument, sans restriction, Notre Seigneur Dieu.—Nous sommes appauvris de la moitié de cette locution.

«Pensez, amis, que je faz moult
«Quant je me mets en vous du tout
«Et de ma mort et de ma vie.»
(Partonopeus. v. 7730.)

Quand je me confie entièrement en vous, quand je vous livre ma mort et ma vie.

E muet étouffé pour la mesure:

Les flots contre les flots font un remue-ménage.
(Dép. am. IV. 2.)

L’édition de P. Didot écrit remû-ménage; l’édition faite sous les yeux de Molière, remue-ménage.

Je pousse, et je me trouve en un fort à l’écart,
A la queue de nos chiens, moi seul avec Drécart.
(Fâcheux. II. 7.)

La locution étant ainsi faite, il n’y avait pas moyen de l’employer autrement en vers.

Au reste, il est bon d’observer que dans l’ancienne versification l’e muet ne comptait pas plus à l’hémistiche qu’il ne fait aujourd’hui à la fin d’un vers. Et tout atteste que nos pères avaient l’oreille aussi délicate que nous, pour le moins. Il se passe quelque chose d’analogue en musique. C’est l’altération de la septième dans la gamme mineure; on n’en avait pas l’idée jadis, et nous ne saurions nous en passer. Ce sont des effets de l’éducation, qu’on prend pour des lois naturelles:

Tant de nos premiers ans l’habitude a de force!

E muet de la seconde ou de la troisième personne, comptant pour une syllabe:

Anselme, mon mignon, crie-t-elle à toute heure.
(L’Ét. I. 6.)
Ah! n’aie pas pour moi si grande indifférence!
(Ibid. II. 7.)
Ils ne vous ôtent rien, en m’ôtant à vos yeux,
Dont ils n’aient pris soin de réparer la perte.
(Psyché. II. 1.)

Mais Psyché est écrite avec une précipitation extrême. Molière, depuis ses premiers ouvrages, ne se permettait plus cette négligence.

ÉBAUBI:

Je suis tout ébaubie, et je tombe des nues!
(Tart. V. 5.)

Trévoux dit que c’est une forme populaire et corrompue du mot ébahi. Il se trompe. La forme première est abaubi, et nos pères distinguaient bien esbahi et abaubi:

«Lors le voit morne et abaubit
(Rom. de Coucy. v. 185.)
«Li chastelains fut esbahis
(Ibid. v. 223.)

La châtelaine de Fayel, voyant dans sa chambre son époux et son amant, demeure stupéfaite:

«Quant ele andeus leans les vist,
«Le cuer a tristre et abaubit.
«Dont dist come esbahie fame:
«Sire diex! quel gent sont cecy?»
(Ibid. v. 4546.)

Esbahi est celui qui reste la bouche béante, comme s’il bâillait. La racine est hiare.

Abaubi a pour racine balbus, dont on fit baube. Louis le Bègue était Loys li Baube:

«Looys, le fil Challe le Chauf, qui Loys li Baubes fut apelez.»

(Chron. de St.-Denys, ad ann. 877.)

Et Philippe de Mouskes:

«Loeys ki Baubes ot nom.»

Louis, surnommé le Bègue.

En composant cet adjectif avec a, qui marquait une action en progrès, on fit abaubir, comme alentir, apetisser, agrandir, et, par la corruption de l’âge, ébaubi.

Un homme ébahi est muet de surprise; l’ébaubi est celui que la surprise fait bégayer, balbutier.

Trévoux dérive esbahir de l’hébreu schebasch, et ébaubi, d’ébahir.

Le verbe était bauboier ou baubier, qui s’écrivait balbier. Il y a dans Partonopeus un exemple naïf d’une femme ébaubie, ou abaubie: c’est quand la fée Mélior, en s’éveillant, ne trouve plus Partonopeus à ses côtés; elle veut l’appeler par son nom:

«Nel puet nomer, et neporquant
«Balbié l’a en souglotant:
«Parto, Parto, a dit souvent,
«Puis dit nopeu, moult feblement;
«Et quant a Partonopeu dit
«Pasmee ciet desor son lit.»
(Partonopeus. v. 7245.)

(Voyez Du Cange aux mots Balbire et Balbuzare.)

Balbier (baubier), est la forme primitive, tirée de balbus.

Balbutier est de seconde formation, calqué sur balbutire.

ÉBULLITIONS DE CERVEAU:

Je suis pour le bon sens, et ne saurois souffrir les ébullitions de cerveau de nos marquis de Mascarille.

(Crit. de l’Éc. des fem. 6.)

ÉCHAPPER (L’) BELLE:

Je viens de l’échapper bien belle, je vous jure!
(Éc. des fem. IV. 6.)

Le substantif de l’ellipse paraît être occasion, comme dans vous nous la donnez belle! On comprend que, dans ces formules, l’absence du mot précis a permis à l’usage d’étendre un peu le sens et les applications.

Nous l’avons en dormant, madame, échappé belle!
(Fem. sav. IV. 3.)

L’usage a consacré cette forme avec cette orthographe, parce qu’elle date d’une époque où l’on n’était pas bien rigoureux sur l’accord des participes, et que d’ailleurs l’ellipse du substantif féminin dissimule un peu la faute. Il est certain que, à la rigueur, il faudrait échappée belle. Cependant, en prose même, personne n’a jamais écrit le participe au féminin:

«Ma foi, mon ami, je l’ai échappé belle depuis que je ne t’ai vu!»

(Lesage, Gil Blas.)

L’italien possède beaucoup de locutions faites, où l’adjectif est ainsi au féminin par rapport à un substantif sous-entendu:—come la passate?questa non l’intendo;—ei me l’ha fatta;—questa non mi calza, etc., etc., où l’on peut supposer dans l’ellipse les mots vita, cosa, burla, scarpa.

ÉCHELLE; TIRER L’ÉCHELLE APRÈS QUELQU’UN:

Lucas. Oh, morguenne! il faut tirer l’échelle après ceti-là.

(Méd. m. lui. II. 1.)

Cette figure s’entend assez: quand on tire l’échelle, c’est qu’on n’a plus à laisser monter personne, étant satisfait de ce qui est monté.

ÉCHINE; AJUSTER L’ÉCHINE, bâtonner:

Ah! vous y retournez!
Je vous ajusterai l’échine.
(Amph. III. 7.)

ÉCLAIRÉ EN HONNÊTES GENS:

L’âge le rendra plus éclairé en honnêtes gens.

(Crit. de l’Éc. des f. 5.)

C’est-à-dire, lui apprendra à les mieux reconnaître.

ÉCLAIRER QUELQU’UN, l’espionner, éclairer ses démarches:

Au diable le fâcheux qui toujours nous éclaire!
(L’Ét. I. 4.)
Dites-lui qu’il s’avance,
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Et qu’il ne se verra d’aucuns yeux éclairé.
(D. Garcie. IV. 3.)
J’ai voulu vous parler en secret d’une affaire,
Et suis bien aise ici qu’aucun ne nous éclaire.
(Tart. III. 3.)

Il nous reste en ce sens le substantif éclaireur; aller en éclaireur.

On disait éclairer à quelqu’un, pour signifier lui éclairer son chemin. Nicot fait soigneusement la distinction entre éclairer quelqu’un et à quelqu’un; il explique le second: «Prælucere alicui; lucem facere alicui; lustrare lampade.» Ainsi quand on lit dans Don Juan, act. IV, scène 3,—Allons, monsieur Dimanche, je vais vous éclairer,—il faut entendre ce vous au datif, pour à vous, et non pas à l’accusatif, comme aujourd’hui nous disons, Éclairez monsieur. C’est une politesse très-impolie: monsieur n’a pas besoin qu’on l’éclaire, mais qu’on lui éclaire sa route.

Ce vice du langage moderne paraît né de l’équivoque des formes vous, moi, me, qui servent aussi pour à vous, à moi.

ÉCLATS DE RISÉE, éclats de rire:

A tous les éclats de risée, il haussoit les épaules, et regardoit le parterre en pitié.

(Crit. de l’Éc. des fem. 6.)

«Ces paroles à quoi Gélaste ne s’attendoit point, et qui firent faire un petit éclat de risée, l’interdirent un peu.»

(La Fontaine. Psyché. I.)

ÉCOT; PARLER A SON ÉCOT:

Mais quoi...?—Taisez-vous, vous; parlez à votre écot.
Je vous défends tout net d’oser dire un seul mot.
(Tart. IV. 3.)

C’est-à-dire parlez à votre tour, en proportion de votre droit et de votre dû, comme chacun mange à son écot.

ÉCOUTER UN CHOIX, y entendre, l’examiner:

Le choix est glorieux, et vaut bien qu’on l’écoute.
(Tart. II. 4.)

ÉCU; LE RESTE DE NOTRE ÉCU:

Mme JOURDAIN (apercevant Dorimène et Dorante). Ah, ah! voici justement le reste de notre écu! Je ne vois que chagrins de tous côtés.

(B. gent. V. 1.)

Expression figurée, prise du change des monnaies. Voici le reste de notre écu! c’est-à-dire, voici qui complète notre infortune.

EFFICACE, substantif féminin:

On n’ignore pas qu’une louange, en grec, est d’une merveilleuse efficace à la tête d’un livre.

(Préf. des Précieuses ridicules.)

Il est trop heureux d’être fou, pour éprouver l’efficace et la douceur des remèdes que vous avez si judicieusement ordonnés.

(Pourc. I. 11.)

L’efficace, pour l’efficacité, commençait déjà, en 1669, à devenir un terme suranné; mais il a d’autant meilleure grâce dans la bouche d’un personnage grave et doctoral.

Il faut observer qu’il y a dix ans entre les Précieuses ridicules et Monsieur de Pourceaugnac (1659-1669.)

EFFRÉNÉ: PROPOS EFFRÉNÉS:

Comment! il vient d’avoir l’audace
De me fermer la porte au nez,
Et de joindre encor la menace
A mille propos effrénés!
(Amph. III. 4.)

Puisqu’on dit bien une langue sans frein, pourquoi ne dirait-on pas aussi des propos effrénés? La métaphore est la même. Mais on ne saurait approuver des traits effrontés (Tartufe, II. 2); des épigrammes, des coups de langue, peuvent s’appeler des traits, parce que l’effet de l’un comme de l’autre est de blesser, de piquer; mais des traits n’ont pas de front. Il y a incohérence, incompatibilité d’images. C’est Dorine qui est effrontée.

EFFROI, au sens actif. Voyez PLEIN D’EFFROI.

ÉGARER (SE) DE QUELQU’UN:

Je m’étois par hasard égaré d’un frère et de tous ceux de notre suite.

(D. Juan. III. 4.)

Les Italiens disent de même smarrito della via.

J’observe que l’on disait aussi égarer quelqu’un, au même sens que s’égarer de quelqu’un:

«Considerant les mouvements du chien........ à la queste de son maistre qu’il a esgaré

(Montaigne, II. 13.)

C’est-à-dire dont il s’est égaré.

Nicot ne donne que la forme s’égarer d’avec: «L’enfant s’est esgaré d’avec son père

Ménage dérive égarer de je ne sais quel varare, qu’il traduit par traverser. Égarer, garer, garder, garir (auj. guérir), guérite, garantir, tous ces mots descendent de l’allemand, bewahren (en anglais beware), en passant par la basse latinité, d’où le w se changeait, pour le français, en gu ou g dur. Werdung, guerdon;—Wantus, guant (gant);—Wardia, garde;—Wadium, gage;—Wallia, Gaule;—Warenna (ubi animalia custodiuntur), garenne; etc., etc.

Guérite ou garite signifiait une route à l’écart, un sentier détourné, par où l’on cherchait un refuge devant l’ennemi, sich bewahren, à se garer ou à se garir. De là cette vieille expression, enfiler la guérite, c’est-à-dire, fuir, chercher un asile dans la fuite. De même s’égarer, c’est se jeter dans ce petit chemin perdu, hors de la vue et de la poursuite.

On voit d’un même coup d’œil comment se rattachent à cette famille l’exclamation gare! qui n’est que l’impératif du verbe se garer: se garer des chevaux, des voitures; et le substantif féminin gare; une gare pour les bateaux, la gare d’un chemin de fer. L’enchaînement des idées est donc celui-ci: protection, fuite, écart, égarement.

ÉGAYER SA DEXTÉRITÉ, la faire jouer, en faire parade:

Mais la princesse a voulu égayer sa dextérité, et de son dard, qu’elle lui a lancé un peu mal à propos.... etc.

(Am. magn. V. 1.)

ÉLEVER SES PAROLES, élever la voix:

Plus haut que les acteurs élevant ses paroles.
(Fâcheux. I. 1.)

ÉLISION.

Oui, ne faisant pas élision:

Et son cœur est épris des grâces d’Henriette.
—Quoi! de ma fille?
Oui, Clitandre en est charmé.
(Fem. sav. II. 3.)

L’hiatus n’est pas en cet endroit plus choquant que dans cet autre, où la règle du moins n’a pas à se plaindre:

Ces gens vous aiment?—Oui, de toute leur puissance.
(Ibid. II. 3.)

Le repos fortement marqué fait disparaître l’hiatus. Quand ce repos est moindre, Molière ne manque pas d’élider:

Notre sœur est folle, oui!—Cela croît tous les jours.
(Fem. sav. II. 4.)

Sans élision:

Moi, ma mère?—Oui, vous. Faites la sotte un peu!
(Ibid. III. 6.)

Ouais:

Hé non! mon père.—Ouais! qu’est-ce donc que ceci?

(Ibid. V. 2.)

L’hiatus dans ces passages est moins sensible à l’oreille que dans une foule d’autres, où il est plus réel, quoique dissimulé à l’œil par l’orthographe. Ainsi:

Aucun, hors moi, dans la maison
N’a droit de commander.—Oui, vous avez raison.
(Ibid. V. 2.)

Cela est très-légitime; mais on interdirait: il m’a commandé, oui....., qui est pour l’oreille absolument la même chose. Un des pires inconvénients de la versification moderne, c’est que les règles en ont été faites pour le plaisir des yeux, sans égard de celui de l’oreille. C’était précisément le contraire dans l’ancienne poésie française. Aussi les vers modernes, avec leur apparence de politesse et de rigidité, sont-ils remplis d’hiatus et de fautes contre la mesure. C’est ce que j’ai essayé de développer dans mon essai sur les variations du langage français, p. 177.

ELLÉBORE, raison, bon sens:

Vous le voyez, sans moi vous y seriez encore;
Et vous aviez besoin de mon peu d’ellébore.
(Sgan. 22.)

Sur cette expression mon peu d’ellébore, voyez PEU pour un peu.

ELLIPSE:

D’UN VERBE DÉJA EXPRIMÉ, et qui, répété, serait aux mêmes temps, nombre et personne que devant:

Hé bien! vous le pouvez, et prendre votre temps.
(Fâcheux. III. 2.)

Et vous pouvez prendre votre temps.

Oui, toute mon amie, elle est, et je la nomme,
Indigne d’asservir le cœur d’un galant homme.
(Mis. III. 7.)

Toute mon amie qu’elle est, elle est, etc....

Puisse-t-il te confondre, et celui qui t’envoie!
(Tart. V. 4.)

Et confondre celui, etc. Confondre toi et celui...

D’UN VERBE DÉJA EXPRIMÉ, qui, répété, serait à une autre personne, à un autre nombre ou à un autre temps:

Vous vous moquez de moi, Léandre, ou lui de vous.
(L’Ét. III. 4.)

Ou lui se moque de vous.

Ah! vous ne pouvez pas trop tôt me l’accorder (le pardon),
Ni moi sur cette peur trop tôt le demander.
(Dép. am. IV. 3.)

Ni moi je ne peux.....

Il parle d’Isabelle, et vous de Léonor.
(Éc. des mar. III. 10.)

Et vous parlez de Léonor.

Je ne veux point ici faire le capitan,
Mais on m’a vu soldat avant que courtisan.
(Fâcheux. I. 10.)

Avant que de me voir courtisan.

Vous attendez un frère, et Léon son vrai maître.
(D. Garcie. V. 5.)

Vous attendez un frère, et le royaume de Léon attend son vrai maître.

Je suis le misérable, et toi le fortuné.
(Mis. III. 1.)

Tu es le fortuné.

Puisque vous n’êtes pas en des liens si doux
Pour trouver tout en moi, comme moi tout en vous...
(Ibid. V. 7.)

Comme je trouve tout en vous.

Et comme ses lumières sont fort petites, et son sens le plus borné du monde.....

(Pourc. III. 1.)

Et que son sens est le plus borné du monde.

Ces sortes d’ellipses sont très-favorables à la rapidité du langage, mais la grammaire les repousse. Bossuet en use fréquemment:

«Au point du jour, lorsque l’esprit est le plus net et les pensées le plus pures, ils lisoient, etc.»

(Hist. un. IIIe p. § III.)

Et que les pensées sont le plus pures.

«Le roi de Babylone fut tué, et les Assyriens mis en déroute

(Ibid. § IV.)

Et les Assyriens furent mis en déroute.

«M. Arnauld mériteroit l’approbation de la Sorbonne, et moi, la censure de l’Académie.»

(Pascal, 3e Prov.)

Et moi je mériterais.

D’UN VERBE NON EXPRIMÉ, mais que la pensée supplée facilement:

. . . . . . . . . . . . . . . Ton maître t’a chargé
De me saluer?—Oui.—Je lui suis obligé:
Va, que je lui souhaite une joie infinie.
(Dép. am. III. 2.)

Va, dis-lui que, etc.

Non, mon père m’en parle, et qu’il est revenu,
Comme s’il devoit m’être entièrement connu.
(Éc. des fem. I. 6.)

Et me dit qu’il est revenu.

«Ils ont demandé avec instance que s’il y avoit quelque docteur qui les y eût vues (les cinq propositions), il voulût les montrer: que c’étoit une chose si facile, qu’elle ne pouvoit être refusée.»

(Pascal, 1re Prov.)

D’UN SUBSTANTIF OU D’UN ADJECTIF:

Et sur lui, quoiqu’aux yeux il montrât beau semblant,
Petit Jean de Gaveau ne montoit qu’en tremblant.
(Fâcheux. II. 7.)

Gaveau était le nom du marchand de chevaux, petit Jean était son fils ou son valet: le petit Jean de chez Gaveau, comme dans la Comtesse d’Escarbagnas:—Voilà Jeannot de monsieur le conseiller qui vous demande, madame. (Sc. 12.)

Comme à de mes amis, il faut que je le chante
Certain air que j’ai fait de petite courante.
(Fâcheux. I. 5.)

Comme à l’un de mes amis.

Ressouvenez-vous que, hors d’ici, je ne dois plus qu’à mon honneur.

(Don Juan. III. 5.)

Je ne dois plus rien qu’à mon honneur.

D’UN PRONOM PERSONNEL:

C’est donc ainsi qu’absent vous m’avez obéi?
(Éc. des fem. II. 2.)

Moi absent, tandis que j’étais absent, me absente.

La tournure en elle-même n’a rien de blâmable; au contraire, elle s’accorde bien avec la passion qui transporte Arnolphe; seulement il est fâcheux que le mot absent soit placé, de manière à faire équivoque: d’après les règles et les usages de la grammaire, le sens serait, vous absent, tandis que vous étiez absent; et c’est moi absent, en mon absence. Il faut que l’intelligence de l’auditeur supplée à l’inexactitude de l’expression.

ÉLUDER QUELQU’UN DE...., c’est-à-dire, à l’aide, au moyen de:

J’éludois un chacun d’un deuil si vraisemblable,
Que les plus clairvoyants l’auroient cru véritable.
(L’Ét. II. 7.)

Cet exemple se rapporte à DE, employé pour marquer la cause ou la manière.

EMBÉGUINÉ, coiffé, métaphoriquement:

Ce beau monsieur le comte, dont vous êtes embéguiné!

(B. gent. III. 3.)

Est-il possible que vous serez toujours embéguiné de vos apothicaires et de vos médecins?

(Mal. im. III. 3.)

EMBUCHE; METTRE EN EMBUCHE, en embuscade:

Va-t’en faire venir ceux que je viens de dire,
Pour les mettre en embûche au lieu que je désire.