[34] Delacroix fait ici allusion au tableau de Daniel dans la fosse aux lions qui est de 1849 et appartient à la galerie Bruyas de Montpellier. Les hommes de Daniel sont les deux personnages dont la tête et le haut du buste se détachent sur l'ouverture de la fosse et qui regardent épouvantés la scène biblique. Dans une variante de ce même sujet, datée de 1853, ils ont été remplacés par un aigle qui plane. Cette année, qui fut celle où il exposa l'Ugolin, il se présentait à l'Institut, qui lui préférait L. Cogniet. (Voir Catalogue Robaut, nos 1066 et 1213.)
[35] C'était une de ses Baigneuses que Delacroix désignait sous ce titre. «La jeune femme a la tête cernée d'un ruban bleu, qui flotte sur son dos: elle s'appuie sur un banc de verdure, où sont déposés des vêtements qui éclatent en tons blancs et rouges. Les eaux sont d'un bleu intense.» (V. Catalogue Robaut.)
Vendredi 6 juin.—Hier, inauguration des salles du Musée[36]. L'impression profonde que m'ont faite les Lesueur ne m'empêche pas de me rendre compte du degré de force que la couleur peut ajouter à l'expression. Contre l'opinion vulgaire, je dirais que la couleur a une force beaucoup plus mystérieuse et peut-être plus puissante; elle agit pour ainsi dire à notre insu. Je suis convaincu même qu'une grand partie du charme de Lesueur est due à sa couleur. Il a l'art, qui manque tout à fait au Poussin, de donner l'unité à tout ce qu'il représente. La figure en elle-même est un ensemble parfait de lignes et d'effets, et le tableau, réunion de toutes les figures, est accordé partout. Cependant il est permis de croire que s'il avait eu à peindre la Reine à cheval dont Rubens a fait un si magnifique tableau, il n'eût pas été aussi avant à l'imagination dans un sujet dépourvu d'expression comme l'est celui-là. Un coloriste seul pouvait imaginer ce panache, ce cheval, cette ombre transparente de la jambe de derrière, qui se lie au manteau.
Poussin[37] perd beaucoup au voisinage de Lesueur... La grâce est une muse qu'il n'a jamais entrevue. L'harmonie des lignes, de l'effet de la couleur est gaiement une qualité ou une réunion des qualités les plus précieuses qui lui a été complètement refusée. La force de la conception, la correction poussée au dernier terme, jamais de ces oublis ou de ces sacrifices faits au liant, à la douceur de l'effet ou à l'entraînement de la composition! Il est tendu dans ses sujets romains, dans ses sujets religieux; il l'est dans ses bacchanales; ses faunes et ses satyres sont un peu trop retenus et sérieux; ses nymphes sont bien chastes pour des êtres mythologiques; ce sont de très belles personnes qui n'ont rien de mythologique ou de surnaturel. Il n'a jamais pu peindre la tête du Christ; le corps pas davantage, ce corps d'une complexion si tendre; cette tête où se lisent l'onction et la sympathie pour les misères humaines. En faisant ses Christs, il a plus pensé à Jupiter, même à Apollon. La Vierge lui a manqué également; il n'a rien entrevu de ce personnage plein de divinité et de mystère. Il n'intéresse à son enfant Jésus ni les hommes épris de sa grâce, ni les animaux que l'Évangile intéresse à la venue de l'enfant divin. Le bœuf et l'âne manquai autour de la crèche du Dieu qui vient de naître sur la même paille où ils reposent...; la rusticité des bergers qui viennent l'adorer est un peu relevée par un souvenir des figures antiques...; les rois mages ont un peu de la raideur et de l'économie de draperies et d'accoutrements qu'on remarque dans les statues; je ne trouve pas ces manteaux de soie ou de velours couverts de pierreries portés par des esclaves, et qu'ils traînent dans cette étable aux pieds du Maître de la nature qu'un pouvoir surnaturel leur vient révéler. Où sont ces dromadaires, ces encensoirs, toute cette pompe? Admirable contraste dans un humble réduit!
Je suis convaincu que Lesueur n'avait pas cette méthode du Poussin de disposer l'effet de ses tableaux au moyen de petites maquettes éclairées par le jour de l'atelier. Cette prétendue conscience donne aux tableaux du Poussin une sécheresse extrême... Il semble que toutes ses figures sont sans lien les unes avec les autres et semblent découpées; de là ces lacunes et cette absence d'unité, de fondu, d'effet, qui se trouve dans Lesueur et dans tous les coloristes. Raphaël tombe dans ce décousu, par suite d'une autre pratique, celle de dessiner consciencieusement chaque figure nue, avant de la draper.
Bien qu'il soit nécessaire de se rendre compte de toutes les parties de la figure, pour ne pas s'écarter des proportions que les vêtements peuvent dissimuler, je ne saurais être partisan de cette méthode exclusive, et à laquelle il semble, si on s'en rapporte à toutes les études qui nous sont restées de lui, qu'il se soit toujours conformé scrupuleusement. Je suis bien sûr que si Rembrandt se fût astreint à cet usage d'atelier, il n'aurait ni cette force de pantomime, ni cette force dans l'effet qui rend ses scènes la véritable expression de la nature. Peut-être découvrira-t-on que Rembrandt est un beaucoup plus grand peintre que Raphaël[38].
J'écris ce blasphème propre à faire dresser les cheveux de tous les hommes d'école, sans prendre décidément parti; seulement je trouve en moi, à mesure que j'avance dans la vie, que la vérité est ce qu'il y a de plus beau et de plus rare... Rembrandt n'a pas, si vous voulez, absolument l'élévation de Raphaël...
Peut-être cette élévation que Raphaël a dans les lignes, dans la majesté de chacune de ses figures, Rembrandt l'a-t-il dans la mystérieuse conception du sujet, dans la profonde naïveté des expressions et des gestes. Bien qu'on puisse préférer cette emphase majestueuse de Raphaël, qui répond peut-être à la grandeur de certains sujets, on pourrait affirmer, sans se faire lapider par les hommes de goût, mais j'entends d'un goût véritable et sincère, que le grand Hollandais était plus nativement peintre que le studieux élève du Pérugin.
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Samedi 14 juin.—L'exécution des corps morts dans le tableau de Python, voilà ma vraie exécution, celle qui est le plus selon ma pente. Je n'aurais pas celle-là d'après nature, et la liberté que je déploie alors fait passer sur l'absence du modèle.—Se rappeler cette différence caractéristique entre cette partie de mon tableau et les autres.
—Allégorie sur la Gloire[39].—Dégagé des liens terrestres et soutenu par la Vertu, le Génie parvient au séjour de la Gloire, son but suprême: il abandonne sa dépouille à des monstres livides, qui personnifient l'envie, les injustes persécutions, etc.
[36] Cette inauguration précéda de quatre mois seulement l'inauguration du plafond de la galerie d'Apollon, pour laquelle il lança des invitations ainsi rédigées: «M. Delacroix a l'honneur de vous inviter à visiter la peinture qu'il vient de terminer dans la galerie d'Apollon au Louvre. Vous voudrez bien vous y présenter les jeudi 16 et vendredi 17 octobre, depuis onze heures jusqu'à trois heures.» Cette cérémonie attira, comme bien on pense, une foule d'artistes et de curieux; le spectacle de la salle ainsi animée devait inspirer au caricaturiste Daumier une de ses plus chaudes et de ses plus brillantes peintures, dans la manière du Voleur d'ânes et de l'Amateur d'estampes, que les artistes ont admirés à l'Exposition des caricaturistes.
[37] Les idées d'Eugène Delacroix sur Poussin devaient être reprises et développées deux ans plus tard dans une série d'articles qui parurent au Moniteur les 26, 28, 30 juin 1853. Il s'y montre moins sévère pour le Poussin que dans le fragment du Journal, puisqu'il écrit ceci en manière de conclusion: «Indiquer le nom de ces admirables compositions, c'est rappeler à la mémoire de tout le monde ce charme, cette grandeur, cette simplicité dont elles sont remplies et qui rendent toute description languissante. Il en est ainsi de ces bacchanales, de ces allégories dans lesquelles il excellait et qu'on ne peut comparer qu'à ces mêmes sujets, quand ils sont traités par les anciens.»
[38] À propos de ce parallèle sur lequel nous nous sommes expliqué dans la préface, il nous paraît intéressant de renvoyer à l'étude sur Raphaël, qui fut un des premiers travaux littéraires d'Eugène Delacroix et qui parut à la Revue de Paris en 1830. On y verra une nouvelle preuve de ce que nous disions dans cette préface, à savoir que «les points de vue se modifient avec l'âge, et que les qualités qui semblent prépondérantes au début d'une carrière prennent souvent une importance moindre à l'époque de la maturité».
[39] Voir Catalogue Robaut, nos 727 et 728.
11 août.—«Je suis triste de votre ennui. Avec tant de moyens pour passer votre temps agréablement dans ce monde, vous ne jouissez pas des avantages que vous avez sous la main, et que le ciel accorde relativement à bien peu de créatures, dans notre état de civilisation. Vous avez raison, quand vous me trouvez heureux de l'exercice d'un art qui m'amuse et m'intéresse réellement; mais à quel prix acquiert-on ce talent souvent médiocre et contestable, qui nous console, si vous voulez, dans certains moments!... Et que de chagrins l'accompagnent, dont on ne raconte jamais la centième partie! Notez que vous faites partie de ce petit nombre pour lequel, nous autres mouches à miel, nous nous exterminons; c'est pour vous plaire que nous jaunissons et que nous avons des gastrites... Vous n'avez autre chose à faire que de nous admirer, et, ce qui est infiniment plus agréable, de nous critiquer; et cela, avec des conditions de digérer infiniment supérieures, car vous prenez le repos et l'exercice quand il vous plaît... Vous allez, vous venez, vous vous reposez. Mais les bonnetiers eux-mêmes ne travaillent, comme des nègres, trente ans de leur vie que pour se reposer un jour. Vous êtes donc arrivé tout porté là où nous tendons, nous autres nègres, de toute la force de nos muscles ou de notre intelligence; vous êtes à l'abri des journalistes, des envieux. Avez-vous un ennemi?... vous lui donnez à dîner, vous l'enchaînez même à vous amuser dans l'occasion.
«Allons donc, mon ami, égayez-vous un peu, pour ce qui vous concerne, au spectacle de ce que souffrent tant de malheureux qui, loin de donner à dîner et d'avoir du superflu et des jouissances, n'ont pas même le nécessaire; et surtout allez voir la mer. Là, pour le coup, on ne peut jamais s'ennuyer. C'est un spectacle dont on ne peut se lasser...»
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Jeudi 14 août.—Pour les pendentifs[40]: Anges, l'un sonnant de la trompette, l'autre montrant le livre redoutable.—Anges présentant de l'encens ou la flamme des vœux.—Le Chandelier.—Des Palmes.—Ange gardien.—Ange conduisant les âmes à la sortie du corps.—Ange réveillant les morts.
[40] Chapelle des Saints Anges, à Saint-Sulpice. (Voir Catalogue Robaut, n° 1338 et nos 1343 à 1345.)
Meph—Laisse cet objet, on ne se trouve jamais bien
de le regarder... tu as bien entendu raconter l'histoire de Méduse?
Faust, tragédie de M. de Goethe, traduite en français par M. Albert
Stapfer C. Motte (Paris) 1828.
Mercredi 21 janvier.—Avez-vous vu par hasard le pont Neuf, comme on nous le fait? Il sera véritablement digne de son nom, n'ayant plus aucun rapport avec l'ancien, qui était celui que nous avons vu toujours et si connu qu'on disait: Connu comme le pont Neuf. Il faudra rayer le proverbe, avec beaucoup d'autres illusions.
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26 janvier.—Vu les tapisseries sublimes de la Vie d'Achille, de Rubens, à la vente faite à Mousseaux. Ses grands tableaux ou ses tableaux en général n'ont pas cette incorrection; mais ils n'ont pas cette verve incomparable. Ici il ne cherche pas et surtout il n'améliore pas. En voulant châtier la forme, il perd cet élan et cette liberté qui donnent l'unité et l'action; la tête d'Hector renversée, d'une expression et même d'une couleur incomparables; car il est à remarquer que, toutes passées qu'elles sont, ces tapisseries conservent étonnamment le sentiment de la couleur, d'autant plus qu'elles n'ont dû être faites que d'après des cartons légèrement colorés.
Les trépieds apportés devant Achille avec Briséis que les vieillards lui ramènent. Que d'alambiquages, que de petites intentions les modernes auraient prodigués sur ce sujet! Lui va au fait comme Homère... C'est le caractère le plus frappant de ces cartons.
Achille plongé dans le Styx: les petites jambes qui s'agitent, pendant que le haut du corps est caché par l'eau... La vieille qui tient un flambeau, et le fond qui est magnifique. Caron, les suppliciés, etc.
Achille découvert par Ulysse. Le geste d'Ulysse qui s'applaudit de sa ruse et montre Achille à un compère qui est avec lui.
Ne pas oublier les décorations de ces tapisseries: les enfants qui portent des guirlandes; les figures de termes, de chaque côté de la composition, et surtout l'emblème qui caractérise chaque sujet au bas et au milieu. Ainsi dans la Mort d'Hector, la bataille de coqs, dont l'énergie est inexprimable; dans celui du Styx, Cerbère couché et endormi sous la colère d'Achille; un lion rugissant, dans le dernier.
L'Agamemnon, superbe dans son indignation mêlée de crainte. Il est sur son trône. D'un côté, les vieillards s'avancent pour arrêter Achille; de l'autre, Achille tirant son épée, mais retenu par Minerve, qui le prend par les cheveux, brusquement comme dans Homère.
Achille à cheval sur Chiron m'a paru ridicule: il est comme au manège et a l'air d'un cavalier du temps de Rubens.
La mort d'Achille: celui-ci s'affaisse au pied de l'autel où il sacrifie; un vieillard le soutient; la flèche la traversé le talon. À la porte même du temple, Paris, avec un petit arc ridicule à la main, et au-dessus de lui, Apollon qui le lui montre avec un geste qui venge toute la guerre de Troie. Rien n'est plus anti-français que tout cela. Tout ce qu'il y avait, même d'italien, auprès paraissait bien froid.
J'espère y retourner...
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Mardi 27 janvier.—Retourné ce jour voir les tapisseries. J'étais dans un état de malaise qui m'a empêché d'en tirer le parti que j'aurais voulu; j'ai fait quelques croquis et éprouvé la même impression et la même impossibilité de m'en aller. En sortant, chez Penguilly[41], où j'ai vu M. Fremiet[42], sculpteur; puis chez Cavé, que j'ai trouvé malade, je crois, gravement.
Il est impossible d'imaginer quelque chose qui soit au-dessus de cet Agamemnon. Quelle simplicité! La belle tête... avec un mélange d'appréhension, que domine l'indignation! Le vieillard lui prend la main, comme pour le calmer, et en même temps regarde Achille. La tête d'Hector mourant est une de ces choses qu'on n'oublie jamais; elle est la plus juste de tous points et la plus expressive que je connaisse dans la peinture. La barbe simple et d'un modelé admirable. La manière dont la lance le frappe, ce fer déjà caché dans sa gorge, et qui y porte la mort, font frémir. Voilà Homère et plus qu'Homère, car le poète ne me fait voir son Hector qu'avec les yeux de l'esprit, et ici je le vois avec ceux du corps. Ici est la grande supériorité de la peinture: à savoir, quand l'image offerte aux yeux non seulement satisfait l'imagination, mais encore fixe pour toujours l'objet et va au delà de la conception.
La Briséis est charmante: elle montre un mélange de pudeur et de joie; il semble qu'Achille, séparé d'elle par les figures d'hommes qui déposent à terre les trépieds, sente augmenter son désir de satisfaire sa tendresse en l'embrassant;... le vieillard, qui la lui présente, s'avance en s'inclinant avec un sentiment de honte, mêlé du désir de plaire à Achille. Dans l'Achille découvert, le groupe des filles est admirable: elles sont partagées entre le désir de s'occuper des chiffons et des bijoux, et la surprise de voir Achille, le casque en tête et déjà émancipé... Jambes charmantes.
J'ai déjà parlé du geste d'Achille, qui est incomparable: la vie et l'esprit éclatent dans ses yeux. La Mort d'Achille pleine des mêmes beautés. En étudiant davantage pour dessiner, on est confondu de cette science. Celle des plans est ce qui élève Rubens au-dessus de tous les prétendus dessinateurs; quand ils les rencontrent, il semble que ce soit une bonne fortune: lui, au contraire, dans ses plus grands écarts, ne les manque jamais. Figure superbe; force et vérité; l'acolyte couronné de feuillage, qui soutient Achille au moment où il succombe et s'affaisse en se tournant vers son meurtrier avec des regrets qui semblent dire: «Comment as-tu osé détruire Achille?» Il y a même quelque chose de tendre dans ce regard, dont l'intention peut aller jusqu'à Apollon, qui se tient implacable au-dessus de Paris et, presque collé à lui, lui indique avec fureur où il faut frapper. Le Vulcain est une des figures les plus complètes et les plus achevées: la tête est bien celle du dieu; l'épaisseur de ce corps est prodigieuse.
Le Cyclope qui apporte l'enclume et ses deux compagnons qui battent sur l'enclume, le Triton qui reçoit d'un enfant ailé le casque redoutable..... chefs-d'œuvre d'imagination et de composition!
Le parti pris et certaines formes outrées montrent que Rubens[43] était dans la situation d'un artisan qui exécute le métier qu'il sait, sans chercher à l'infini les perfectionnements.
Il faisait avec ce qu'il savait, et par conséquent sans gêne pour sa pensée. L'habit qu'il donne à ses pensées est toujours sous la main; ses sublimes idées, si variées, sont traduites par des formes que les gens superficiels accusent de monotonie, sans parler de leurs autres griefs. Cette monotonie ne déplaît pas à l'homme profond qui a sondé les secrets de l'art. Ce retour aux mêmes formes est à la fois le cachet du grand maître et en même temps la suite de l'entraînement irrésistible d'une main savante et exercée. Il en résulte l'impression de la facilité avec laquelle ce ouvrages ont été produits, sentiment qui ajoute à la force de l'ouvrage.
[41] Penguilly L'Haridon.
[42] Emmanuel Fremiet, sculpteur animalier, né en 1824, neveu et élève de Rude. De tempérament fort différent de celui de Rude, il ne put rester longtemps dans son atelier. Il devint, avec Mène et Cain, un des rivaux de Barye.
[43] Voir ce que nous avons dit dans notre Étude sur la constante et inébranlable admiration de Delacroix pour le génie de Rubens. Dans sa lettre sur les concours dont nous parlons plus haut, Delacroix écrivait: «Une idée ridicule s'offre à moi. Je me figure le grand Rubens étendu sur le lit de fer d'un concours. Je me le figure se rapetissant dans le cadre d'un programme qui l'étouffé, retranchant des formes gigantesques, de belles exagérations, tout le luxe de sa manière.»
Dimanche 1er février.—Pierret m'apprend que les belles tapisseries se sont vendues à deux cents francs pièce: il y en avait là de très belles et des Gobelins, avec des fonds d'or. Un chaudronnier les a achetées pour les brûler et en retirer le métal.
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Lundi 2 février.—Mme Sand[44] arrivée vers quatre heures... Je me reprochais, depuis qu'elle est ici, de n'avoir pas été la voir. Elle est fort souffrante, outre sa maladie de foie, d'une espèce d'asthme analogue à celui du pauvre Chopin.
—Le soir chez Mme de Forget.
—J'ai à peu près terminé, dans la journée, le petit samaritain pour Beugniet[45]. Le matin, trouvé à peu près sur la toile la composition du plafond de l'Hôtel de ville.**
Je parlais à Mme Sand de l'accord tacite d'aplatissement et de bassesse de tout ce monde qui était si fier il y a peu de temps: l'étourderie, la forfanterie générale, suivie en un clin d'œil de la lâcheté la plus grande et la plus consentie. Nous n'en sommes pas encore cependant au trait des maréchaux, en 1814, avec Napoléon; mais c'est uniquement parce que l'occasion ne s'en présente pas. C'est la plus grande bassesse de l'histoire.
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Mardi 3 février.—Dîné chez Perrin avec Morny, Delangle, Romieu, Saint-Georges, Alard, Auber, Halévy, Boilay[46], aimables gens: sa femme et sa belle-sœur. Cette dernière que j'ai vue pour la première fois est une femme fort aimable et dont les yeux sont charmants; elle peint et m'a beaucoup parlé de peinture.
Je suis parti très tard avec Auber et Alard. Reconduit ce dernier jusqu'au Palais-Bourbon par le plus beau clair de lune: il m'a raconté des proverbes de sa façon: L'homme qui raconte la prise de la Bastille, etc.
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Mercredi 4 février.—Chez Boilay, en sortant de chez le ministre. Revu là avec plaisir la fille d'Hippolyte Lecomte[47]. Mocquart[48] y est venu; il a raconté avec emphase des particularités sur Géricault. Parlant de la présence de Mustapha[49] à l'enterrement, il a fait une description pittoresque de la douleur de ce pauvre Arabe, qui s'était, disait-il, prosterné la face contre terre sur la tombe. Le fait est qu'il n'en fut rien et qu'il resta à distance, non sans produire un effet touchant sur l'assistance. Mocquart prétend qu'A.....n'y vint pas, et lui en fait un sujet grave de blâme. Il me semble que mes souvenirs le justifient, et je crois le voir encore avec un surtout blanchâtre. J'aime mieux, pour lui, croire à ma mémoire qu'à celle Mocquart.
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Samedi 7 février.—En sortant de Saint-Germain l'Auxerrois—enterrement Lahure—j'ai rencontré, sur le quai, Cousin qui allait à Passy. J'avais rendez-vous au ministère, et j'allais, à pied, causer avec Romieu. J'ai accompagné Cousin jusqu'à la barrière des Bonshommes, à travers les Tuileries et le long de l'eau. Ensuite longue conversation: il m'a amusé en me parlant des relations intimes de personnes de notre connaissance à tous deux. «Thiers[50], m'a-t-il dit, a le talent et l'esprit que tout le monde sait; mais autour d'un tapis vert, et la main au timon de l'État, il est au-dessous de tout. Guizot de même, et ne le vaut pas pour le cœur.» Il m'en a donné la plus mauvaise idée. J'irai peut-être le voir à la Sorbonne.
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Dimanche 8 février.—Chez Halévy le soir. Peu de monde.—J'avais travaillé toute la journée à finir mes petits tableaux: le Tigre et le Serpent[51], le Samaritain[52], et travaillé à mon esquisse de mon plafond de l'Hôtel de ville[53].
—Halévy disait qu'on devrait écrire, jour par jour ce qu'on voit et ce qu'on entend. Il l'a essayé plusieurs fois comme moi, et il eu a été dégoûté par les lacunes que l'oubli ou les affaires vous forcent à laisser dans votre journal...
Se rappeler l'histoire de l'homme qui mettait son doigt dans tous les trous, et que cette singularité avait fait remarquer. Il se trouva, sans beaucoup de titres, porté sur une liste de gens de la Cour qui sollicitaient un régiment. Louis XV, en voyant son nom, demande: « Est-ce ce gentilhomme qui met son doigt dans les trous?—Oui, Sire!—Eh bien, je lui donne le régiment.»
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Lundi 9 février.—Soirée chez M. Devinck[54]. J'ai trouvé là M. Manceau, qui m'a entretenu longuement du conseil municipal[55]. Ces gens-là ont l'air de croire qu'on peut faire le bien entre gens réunis pour discuter.
L'allégorie des hommes qui forgent le même fer représente assez bien l'idéal d'un gouvernement auquel concourent plusieurs personnes. Malheureusement, ce n'est qu'une image propre pour un tableau. Depuis le peu de temps que je suis là, je me suis convaincu que la raison avait peu d'ascendant, qu'un rien le rendait maussade, malgré tous les soins de la présenter du côté séduisant. L'entraînement, la vanité conduisent les meilleures têtes. Dans la question du chauffage de l'hôpital du Nord, deux systèmes étaient en présence: le plus spécieux était celui d'une imposante commission de savants et défendu avec beaucoup d'éloquence par notre confrère Pelouze[56], savant lui-même et partisan de la théorie en général. Les bonnes têtes se rangeaient évidemment pour ce système si bien défendu. L'autre avait l'air de l'être par des gens intéressés. Sur cela, Thierry[57] veut en introduire un troisième qui est repoussé avant d'avoir été entendu. Que croyez-vous que fût au fond l'opinion de la plupart des membres et de Thierry lui-même, comme je l'ai su, en le leur demandant? Exactement la même que je croyais m'être propre à moi seul, à savoir que les appareils de chauffage, comme on les fait, sont bons pour des corridors, pour des lieux de passage et de circulation, mais que la difficulté de modérer et de conduire cette chaleur la rend nuisible ou insuffisante dans les chambres des malades, dortoirs, et que le feu, en définitive, dans les bons poêles, de bon bois dans de bonnes cheminées est le meilleur de tous les chauffages. C'est ce que nous nous disions tous à l'oreille. La somme nécessaire cependant pour un gigantesque établissement d'appareils était votée, et avec ce prix on aurait eu du bois ou du charbon pour chauffer vingt ans l'hôpital.
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Mardi 10 février.—Soirée chez M. Chevalier, rue de Rivoli, dans des appartements très splendides au premier. Détestables tableaux sur les murs, livres magnifiques dans des armoires qu'on n'ouvre pas plus que les livres. Point de goût. J'y ai vu Mme Ségalas[58], qui m'a rappelé que nous ne nous étions pas rencontrés depuis 1832 ou 1833, chez Mme O'Reilly. C'est là aussi et chez Nodier[59] d'abord, que j'ai vu pour la première fois Balzac[60], qui était alors un jeune homme svelte, en habit bleu, avec, je crois, gilet de soie noire, enfin quelque chose de discordant dans la toilette et déjà brèche-dent. Il préludait à son succès.
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Vendredi 13 février.—Occupé tous ces jours-ci de mes compositions pour l'Hôtel de ville.
Aujourd'hui à l'Hôtel de ville, où je me suis senti singulièrement troublé, quand j'ai fait un mince rapport sur les peintures à restaurer à Saint-Severin et à Saint-Eustache; j'étais sous l'impression d'un malaise et d'une lourdeur de tête qui m'en ont fait omettre les trois quarts.
Convoqué pour voir les projets de Lehmann[61].
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Samedi 14 février.—Dîné chez le préfet. Je devais le soir mener Varcollier chez Chabrier; il n'a pu venir.
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Dimanche 15 février.—Symphonie en sol mineur de Mozart, au concert Sainte-Cécile. J'avoue que je m'y suis ennuyé un peu.
Le commencement (et je crois un peu que c'était parce que c'était le commencement), indépendamment du vrai mérite, m'a fait beaucoup de plaisir. L'ouverture et un finale d'Obéron[62]. Ce fantastique de l'un des plus dignes successeurs de Mozart a le mérite de venir après celui du maître divin, et les formes en sont plus récentes. Ça n'a pas encore été aussi pillé et rebattu par tous les musiciens, depuis soixante ans.—Chœur de Gaulois par Gounod, qui a tout l'air d'une belle chose; mais la musique a besoin d'être appréciée à plusieurs reprises.
Il faut aussi que le musicien ait établi l'autorité ou seulement la compréhension de son style par des ouvrages assez nombreux. Une instrumentation pédantesque, un goût d'archaïsme donnent quelquefois dans l'ouvrage d'un homme inconnu l'idée de l'austérité et de la simplicité. Une verve quelquefois déréglée, soutenue de réminiscences habilement plaquées et d'un certain brio dans les instruments, peut faire l'illusion d'un génie fougueux emporté par ses idées et capable de plus encore. C'est l'histoire de Berlioz; l'exemple précédent s'appliquerait à Mendelssohn. L'un et l'autre manquent d'idées, et ils cachent de leur mieux cette absence capitale par tous les moyens que leur suggèrent leur habileté et leur mémoire.
Il y a peu de musiciens qui n'aient trouvé quelques motifs frappants. L'apparition de ces motifs dans les premiers ouvrages du compositeur donne une idée avantageuse de son imagination; mais ces velléités sont trop tôt suivies d'une langueur mortelle. Ce n'est point cette heureuse facilité des grands maîtres qui prodiguent les motifs les plus heureux souvent dans de simples accompagnements; ce n'est plus cette richesse d'un fonds toujours inépuisable et toujours prêt à se répandre, qui fait que l'artiste trouve toujours sous la main ce qu'il lui faut, et ne passe pas son temps à chercher sans cesse le mieux et à hésiter ensuite entre plusieurs formes de la même idée. Cette franchise, cette abondance, est le plus sûr cachet de la supériorité dans tous les arts. Raphaël, Rubens ne cherchaient pas les idées; elles venaient à eux d'elles-mêmes, et même en trop grand nombre. Le travail ne s'applique guère à les faire naître, mais à les rendre le mieux possible par l'exécution.
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Jeudi 19 février.—Dîné chez Desgranges. Le hasard me place encore auprès de Rayer: j'ai été étonné de sa sobriété. Je voudrais me rappeler plus souvent quelle est l'importance de cette vertu, surtout pour un homme qui se trouve dans le triste cas où je suis; ne mangeant qu'une seule fois par jour, il m'est bien difficile de ne pas être entraîné au delà des justes bornes par un appétit de vingt-quatre heures.
Réunion ennuyeuse au premier chef: la sottise du maître de la maison, l'inertie glaciale de sa femme auraient tenu en échec la plus communicative gaieté. J'ai vu chez lui le portrait du sultan Mahmoud en hussard, qui est la chose la plus grotesque du monde.
Je me suis échappé aussi vite que j'ai pu pour aller chez Bertin. Delsarte a chanté[63] et a ravi tout le monde. J'étais à côté d'un monsieur qui m'a appris qu'il avait assisté à la maladie et aux derniers moments de mon pauvre Charles[64]... Cruels détails! cruelle nature!
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Vendredi 20 février.—Dîné chez Villot. Ces dîners continuels me troublent beaucoup. Dîner servi plus que jamais à la russe. Tout le temps du service, la table est couverte de gimblettes, de sucreries; au milieu, un étalage de fleurs, mais nulle part la plus petite parcelle de ce qu'attend un estomac affamé quand il approche la table. Les domestiques servant pitoyablement et à leur fantaisie des morceaux de hasard, en un mot ce qu'ils dédaignent de se conserver pour eux-mêmes. Tout cela est trouvé charmant; adieu la cordialité, adieu l'aimable occupation de faire un bon dîner! Vous vous levez repu tant bien que mal, et vous regrettez votre dîner de garçon du coin de feu. Cette pauvre femme s'est jetée dans une habitude mondaine qui lui donne exclusivement comme société les gens les plus futiles et les plus ennuyeux.
Je me suis sauvé en évitant la musique pour aller chez mon confrère en municipalité Didot[65]. La promenade pour aller chez lui par un froid sec m'a réussi un peu. En arrivant, cohue, musique encore plus détestable, mauvais tableaux accrochés aux murs, excepté un, cet homme nu d'Albert Dürer, qui m'a attiré toute la soirée.
Cette trouvaille inespérée, le chant de Delsarte, la veille chez Bertin, m'ont fait faire cette réflexion qu'il y a beaucoup de fruit à retirer du monde, tout fatigant qu'il est et tout futile qu'il paraît. Je n'aurais eu aucune fatigue, si j'étais resté au coin de mon feu; mais je n'aurais eu aucune de ces souffrances qui doublent peut-être, par le rapprochement de la trivialité et de la banalité, des plaisirs que le vulgaire va chercher dans les salons.
V... était là. Il ne m'a pas paru atteint comme moi par ce terrible tableau, il est borné dans ses admirations; c'est que son sentiment ne le sert plus au delà d'une certaine mesure de talent, qu'il n'apprécie encore que dans un certain nombre d'artistes d'une certaine école: il est excellent et cause sérieusement; mais il ne vous échauffe jamais. C'est un homme de mérite auquel il manque toutes les grâces. Nous avons vu ensemble le tableau de la vieillesse de David[66], qui représente la Colère d'Achille; c'est la faiblesse même; l'idée et la peinture sont également absentes. J'ai pensé aussitôt à l'Agamemnon et l'Achille de Rubens, que j'ai vus il y a à peine un mois.
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Samedi 21 février.—Le soir au Jardin d'hiver où j'ai mené Mme de Forget, au bal du IXe arrondissement, pour lequel j'avais souscrit. Il m'est arrivé comme les deux jours précédents: je me suis préparé avec répugnance, et j'ai été dédommagé de mes appréhensions.
L'aspect de ces arbres exotiques dont quelques-uns sont gigantesques, éclairés par des feux électriques, m'a charmé. L'eau, et le bruit qu'elle fait au milieu de tout cela, faisait à merveille. Il y avait deux cygnes qui se faisaient mouiller à plaisir, dans un bassin rempli de plantes, par la pluie continue d'un jet d'eau qui a quarante à cinquante pieds de haut. La danse même m'a amusé, ainsi que le vulgaire orchestre; mais cet aplomb, cet archet, ce coup de tambour, ces cornets à piston, cet entrain de ces courtauds de boutique se trémoussant dans leurs beaux habits excitaient en moi un sentiment qu'on ne peut, j'en suis certain, éprouver qu'à Paris. Mme de Forget ne partageait pas ma satisfaction. Elle avait compromis étourdiment, sur le pavé de bitume et au milieu des trépignements de cette foule mélangée, une robe neuve de damas rose turc, qui aura perdu un peu de sa fraîcheur. Mme Sand, Maurice[67], Lambert et Manceau avaient dîné avec moi. Impression bizarre de la situation de ces jeunes gens près de cette pauvre femme.
—J'ai commencé dans la seule matinée d'hier tous mes sujets de la Vie d'Hercule[68] pour le salon de la Paix.
Lundi 23 février.—Les peintres qui ne sont pas coloristes font de l'enluminure et non de la peinture. La peinture proprement dite, à moins qu'on ne veuille faire un camaïeu, comporte l'idée de la couleur comme une des bases nécessaires, aussi bien que le clair-obscur, et la proportion et la perspective. La proportion s'applique à la sculpture comme à la peinture. La perspective détermine le contour; le clair-obscur donne la saillie par la disposition des ombres et des clairs mis en relation avec le fond; la couleur donne l'apparence de la vie, etc.
Le sculpteur ne commence pas son ouvrage par un contour; il bâtit avec sa matière une apparence de l'objet qui, grossier d'abord, présente dès le principe la condition principale qui est la saillie réelle et la solidité. Les coloristes, qui sont ceux qui réunissent toutes les parties de la peinture, doivent établir en même temps et dès le principe tout ce qui est propre et essentiel à leur art. Ils doivent masser avec la couleur comme le sculpteur avec la terre, le marbre ou la pierre; leur ébauche, comme celle du sculpteur, doit présenter également la proportion, la perspective, l'effet et la couleur.
Le contour est aussi idéal et conventionnel dans la peinture que dans la sculpture; il doit résulter naturellement de la bonne disposition des parties essentielles. La préparation combinée de l'effet qui compile la perspective et de la couleur approchera plus ou moins de l'apparence définitive suivant le degré d'habileté de l'artiste; mais dans ce point de départ, il y aura le principe net de tout ce qui doit être plus tard.
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Mardi 24 février.—Soirée d'enfants chez Mme Herbelin[69]; je remarque combien nos costumes sont affreux par le contraste des costumes de ces petits êtres qui étaient fort bariolés et qui, à raison de leur petite taille, ne se confondaient pas avec les hommes et les femmes. C'était comme une corbeille de fleurs.
Pérignon[70] m'a parlé de la manière de vernir provisoirement un tableau: c'est avec de la gélatine, comme celle que vendent les charcutiers, qu'on fait dissoudre dans un peu d'eau chaude et qu'on passe avec une éponge sur le tableau. Pour l'enlever, on prend de même de l'eau tiède.
Villot nous disait qu'on détruit l'ombre avec un mélange, parties égales d'essence, d'eau et d'huile. Bon pour repeindre.
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Mercredi 25 février.—Dîné chez Lehmann.—Revenu à l'Opéra-Comique et fini chez Boilay.
Je n'ai rien retiré de tout cela qu'une immense promenade à pied, pour venir de la rue Neuve de Berry jusqu'au théâtre.
—Les gens médiocres ont réponse à tout et ne sont étonnés de rien. Ils veulent toujours avoir l'air de savoir mieux que vous ce que vous allez leur dire; quand ils prennent la parole à leur tour, ils vous répètent avec beaucoup de confiance, comme si c'était de leur cru, ce qu'ils ont, ailleurs, entendu dire à vous-même.
Il est bien entendu que l'homme médiocre dont je parle est en même temps pourvu de connaissances auxquelles tout le monde peut parvenir. Le plus ou moins de bon sens ou d'esprit naturel qu'ils peuvent avoir, peut seul les empêcher d'être des sots parfaits. Les exemples qui se présentent en foule à ma mémoire sont tous à l'appui de ce ridicule si commun. Ils ne diffèrent, comme je l'ai dit, que par le degré de sottise. L'air capable et supérieur va de soi-même avec ce caractère.
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Jeudi 26 février.—Soirée chez Mlle Rachel[71]. Elle a été fort aimable. J'ai revu Musset[72] et je lui disais qu'une nation n'a de goût que dans les choses où elle réussit. Les Français ne sont bons que pour ce qui se parle ou ce qui se lit. Ils n'ont jamais eu de goût en musique ni en peinture. La peinture mignarde et coquette... Les grands maîtres comme Lesueur et Lebrun ne font pas école. La manière les séduit avant tout; en musique presque de même.
—Bleu de ciel de l'esquisse de la Paix:
Sur bleu de Prusse et blanc, introduction de bleu de Prusse, blanc et vert de Scheele. Le ton verdâtre, produit en deux opérations, double l'effet et donne une franchise incomparable.