[557] Macbeth, traduction en vers de Jules Lacroix, représentée à l'Odéon en février 1863.

[558] Voir t. II, p. 311.


4 mai.—Le système, tant prôné par les romantiques, du mélange du comique et du tragique comme le pratique Shakespeare, peut être apprécié comme on voudra. Le génie de Shakespeare a droit d'y accoutumer l'esprit par la force, par la franchise des intentions et la grandeur du plan, mais je crois ce genre interdit à un génie secondaire; nous devons à cette maladroite intention nombre de mauvaises pièces et de mauvais romans: les meilleurs parmi ces derniers, pendant ces trente dernières années, en sont furieusement gâtés: ceux de Dumas, ceux de Mme Sand, etc.

Mais ce n'est pas le seul inconvénient que la littérature moderne présente à cet endroit; on n'écrit pas aujourd'hui un sermon, un voyage, un rapport même sur la première affaire venue où on ne prenne tour à tour tous les tons. Thiers lui-même, dans sa belle histoire, et tout imbu qu'il est des traditions et des grands exemples de notre langue, n'a pu résister à ces péroraisons, fins de chapitres, réflexions entachées du style pleurard et sentimental. Un homme qui écrit un voyage décrit tous les couchers de soleil, tous les paysages qu'il rencontre avec un comique attendrissant, qu'il croit fait pour gagner le lecteur. Ce mélange des styles dans chaque morceau est pour ainsi dire à chaque ligne. «Et on écrit aujourd'hui, dit Voltaire, des histoires en style d'opéra-comique», etc. Il est bon que chaque chose soit à sa place. Quand cet homme étonnant écrit la Pucelle, il ne tire pas le lecteur du style léger et badin, il ne sort pas du ton de la plaisanterie; quand, au contraire, dans l'Essai sur les mœurs, il consacre à la Pucelle une page éloquente, il ne montre que l'admiration et le regret pour l'héroïne, sans toutefois le faire dans un style d'une apologie emphatique ou d'une oraison funèbre.

On ne peut lire aujourd'hui une comédie ou un vaudeville sans avoir son mouchoir à la main, pour s'essuyer les yeux aux passages où l'auteur a voulu s'adresser à la sensibilité de son lecteur.

*

Vendredi, 8 mai.—J'écris à Dutilleux:

«Mon cher ami, quand j'ai vu avant-hier dans vos mains et sous vos yeux la petite esquisse de Tobie[559], elle m'a paru misérable, quoique cependant je l'eusse faite avec plaisir. Enfin, quoi qu'il en soit de cette impression, je me suis rappelé après votre départ que vous aviez regardé avec plaisir le Petit lion[560] qui était sur un chevalet. Je souhaite bien ne pas me tromper en pensant qu'il a pu vous plaire: je vous l'aurais envoyé tout de suite sans les petites touches nécessaires à son achèvement et que j'ai faites hier. Recevez-le avec le même plaisir que j'ai à vous l'envoyer, et vous me rendrez bien heureux.

«Il est encore frais dans de certaines parties: évitez la poussière pendant deux ou trois jours.»


[559] Voir Catalogue Robaut, n° 1450.

[560] Voir Catalogue Robaut, n° 1449.


Champrosay, 16 juin.—Revenu à Champrosay après mes quinze jours de maladie.

*

22 juin[561].—(Au crayon.) Le premier mérite d'un tableau est d'être une fête pour l'œil. Ce n'est pas à dire qu'il n'y faut pas de la raison: c'est comme les beaux vers;... toute la raison du monde ne les empêche pas d'être mauvais, s'ils choquent l'oreille. On dit: avoir de l'oreille; tous les yeux ne sont pas propres à goûter les délicatesses de la peinture. Beaucoup ont l'œil faux ou inerte; ils voient littéralement les objets, mais l'exquis, non.


[561] C'est la dernière des notes qu'on ait retrouvées sur les calepins de Delacroix, qui mourut le 13 août suivant.

FIN DU TOME TROISIÈME.


TABLE CHRONOLOGIQUE DES TROIS VOLUMES
DU JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX

TOME PREMIER

(1822-1849)

1822     1
1823   28
1824   50
1825 140
1830 142
1832 (Voyage au Maroc) 143
1834 193
1840 195
1843 198
1844 202
1846 218
1847 235
1849 337

TOME II

(1850-1854)

1850     1
1851   46
1852   69
1853 139
1854 305

TOME III

(1855-1803)

1855     1
1856 123
1857 189
1858 304
1859 352
1860 363
1861 425
1862 429
1863 433


TABLE ALFABÉTHIQUE DES NOMS ET DES ŒUVRES
CITÉS DANS LE JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX.