[130] Horace Vernet.

[131] Il ne faut pas oublier qu'à cette époque, Corot (1795-1875) était encore fort contesté. Delacroix parvenu à la grande célébrité, et d'ailleurs admirateur convaincu du talent du paysagiste, songeait sans doute avec quelque mélancolie que c'était là l'inévitable sort des originalités tranchées.

Corot avait envoyé à l'Exposition universelle de 1855 cinq tableaux, parmi lesquels le Bain de Diane, aujourd'hui au Musée de Bordeaux.

[132] Sans doute Théodore-Casimir Delamarre (1796-1870), qui fut directeur de la Patrie et s'occupa activement des questions économiques et industrielles.

[133] Paul Huet (1804-1866), paysagiste, élève de Guérin et de Gros, qui peut être classé parmi les meilleurs peintres de l'école romantique, était intimement lié avec Delacroix depuis l'hiver de 1822. (Voir Peintres et statuaires romantiques, par Ernest Chesneau.)

[134] Ernest Hébert, peintre, né en 1817, obtint le prix de Rome en 1839: il devint en 1865 directeur de l'École de Rome, et membre de l'Académie des Beaux-Arts en 1874.

[135] Carrier figure avec Huet comme légataire sur le testament de Delacroix.

[136] Tedesco fut, avec Francis Petit, chargé par Delacroix de classer ses dessins et de préparer la vente de ses œuvres. «Je m'en rapporte à MM. Francis Petit et Tedesco, dit-il dans son testament, pour les soins qu'ils mettront à la mise en vente de mes objets d'art.»


2 décembre.—Dîner chez Mme de Vaufreland: Derryer, la princesse, etc.

*

5 décembre.—Dîné chez Mme de Lagrange avec Berryer; le soir, charades; j'ai trouvé le temps long.

*

7 décembre.—Dîné chez Cerfbeer avec Vieillard, Lefèvre[137] et sa femme, Marchand[138], Chabrier, etc. Bonne soirée. Beauchesne venu. Poinsot a été très causeur; on a parlé du beau dans Corneille, etc.

Je suis très agité de ces affreux logements.

*

11 décembre.—Je viens d'examiner des lithographies de Géricault[139]; je suis frappé de l'absence constante d'unité... Absence dans la composition en général, absence dans chaque figure, dans chaque cheval. Jamais ses chevaux ne sont modelés en masse. Chaque détail s'ajoute aux autres et ne forme qu'un ensemble décousu. C'est le contraire de ce que je remarque dans mon Christ au tombeau du comte de Geloës[140], qui est sous mes yeux. Les détails sont, en général, médiocres, et échappent en quelque sorte à l'examen. En revanche, l'ensemble inspire une émotion qui m'étonne moi-même. Vous restez sans pouvoir vous détacher, et pas un détail ne s'élève pour se faire admirer ou distraire l'attention. C'est la perfection de cet art-là, dont l'objet est de faire un effet simultané. Si la peinture produisait ses effets à la manière de la littérature, qui n'est qu'une suite de tableaux successifs, le détail aurait quelque droit à se produire en relief.

—Je relis ceci en décembre 1856. Cela me rappelle que Chenavard me disait, il y a deux ans, à Dieppe, qu'il ne regardait pas Géricault comme un maître, parce qu'il n'a pas l'ensemble; c'est son critérium à lui pour la qualité de maître. Il la refuse même à Meissonier.

*

12 décembre.—Dîné chez la princesse avec Mme Viardot.

*

14 décembre.—Dîné chez Mme Pierret avec Durier et Feuillet[141].

*

15 décembre.—Dîné chez Chabrier avec le général Alexandre, Poinsot, M. Harmand que j'aime beaucoup, M. Joly de Fleury et le sculpteur sicilien que protège Chabrier.

Harmand me dit, à propos de la vigne dans la Gironde, que les pertes considérables consistent en ce que les vieux ceps, qui remontent souvent à cinquante ans, ne peuvent résister à la maladie; ces souches produisent à la vérité très peu, mais la qualité des grappes est excellente. Il faudra donc beaucoup d'années pour que les nouvelles souches produisent d'abord, mais surtout arrivent à approcher de cette qualité.

*

16 décembre.—Écrit à Chatrousse[142].


[137] Sans doute Lefèvre-Deumier, bibliothécaire des Tuileries.

[138] Le comte Marchand, qui suivit l'Empereur à Sainte-Hélène et qui plus tard accompagna le prince de Joinville pour ramener en France les cendres de Napoléon.

[139] On trouve dans ce jugement sur Géricault l'influence manifeste d'une conversation que Delacroix eut avec Chenavard à Dieppe en 1854. Il est intéressant de rapprocher ce passage du Journal, écrit en 1855, des notes antérieures sur le même sujet, notamment celles de 1854 et surtout celles des premières années 1823, 1824. (Voir t. I, p. 47, 60, 61, et t. II, p. 454.)

[140] Voir Catalogue Robaut, nos 1034 et 1035.

[141] Feuillet de Conches.

[142] Émile Chatrousse, sculpteur, né en 1830, élève de Rude et d'Abel de Pujol. En 1855, il exposa la Résignation, une figure de femme accroupie au pied de la croix, qu'on peut voir à Saint-Eustache.


1856

10 janvier.—Aller chez Rossini.—Soirée de Ségalas[143]. Le même en aura une autre dans quinze jours.—Soirée de Mme Viardot.—Aller chez Bisson[144]. Tableau ou dessin à lui envoyer.

Chez Rossini, chez Ségalas ensuite, où le préfet[145] m'a montré une bienveillance très inaccoutumée. Il s'est prodigué en récits dans lesquels il ne m'a pas épargné ceux qui étaient à sa louange: sa fermeté, sa bravoure même dans différentes circonstances critiques ont été le thème de la conversation dans laquelle je n'ai eu qu'à approuver du bonnet.

Chez Rossini auparavant; je contemple avec plaisir cet homme rare: je l'entoure à plaisir d'une certaine auréole; j'aime à le voir; il n'est plus le Rossini moqueur d'autrefois.

J'y trouve la bonne Alberthe, sa fille et Mareste; c'est Boissard qui m'avait conduit.

*

11 janvier.—Aller chez Perpignan avant le conseil.—Chez Philippe Rousseau[146], si je peux.—Chez Mouilleron.—Je suis resté chez moi.

*

12 janvier.—(Le dîner du préfet.) Au lieu de dîner chez le préfet, j'ai été chez Mme Sand, voir au cirque sa pièce de Favilla[147]. Excellente donnée que la pauvre amie n'a pas fait ressortir. Je crois que malgré les belles parties de son talent, elle ne parviendra jamais à faire une pièce[148]; les situations périssent entre ses mains: elle ne connaît pas le point intéressant. Le point intéressant, tout est là; elle le noie dans des détails et émousse continuellement l'impression qui devrait résulter de la science des caractères. Cette situation d'un fou aimable, qui se croit le maître d'un château où on le tolère, devait être une excellente occasion de comique ou de pathétique; elle ne se doute pas le moins du monde de ce qui lui manque.

Cette obstination à poursuivre un talent qui paraît lui être refusé, à en juger par tant de tentatives infructueuses, la classe, bon gré, mal gré, dans un rang inférieur. Il est bien rare que les grands talents ne soient pas portés dune manière presque invincible vers les objets qui sont de leur domaine: c'est surtout à ce degré que conduit plus particulièrement l'expérience. Les jeunes gens peuvent se tromper pendant quelque temps sur leur vocation, mais non les talents mûris et exercés dans un genre.

*

13 janvier.—Dîner chez Baroche[149].—Mme de Vaufreland.—J'ai rempli mon programme.

À dîner, Mérimée me parlait de Dumas avec la plus grande estime: il le préfère à Walter Scott. Peut-être en vieillissant se fait-il meilleur?... Peut-être loue-t-il beaucoup de peur d'avoir des ennemis de sa faveur?...

Je me suis éclipsé le plus tôt que j'ai pu. J'ai été chez Mme de Vaufreland; excellentes gens.

À travers les Champs-Élysées, noyé dans des tourbillons élevés par le vent le plus furieux et le plus glacial.

Berryer partait comme j'arrivais.

*

14 janvier.—Dîner du deuxième lundi. Trousseau nous dit très bien que les médecins sont des artistes. Il y a chez eux, comme chez les peintres et les poètes, une partie scientifique, mais elle ne fait que les médecins et les artistes médiocres. C'est l'inspiration, c'est le génie propre du métier qui fait le grand homme.

J'ai été ensuite, après une assez longue promenade avec Dauzats, chez Delangle un instant, puis chez Halévy. Toujours grande foule, beaucoup de jeu, véritable maison de Socrate, trop petite pour contenir tant d'amis.

Dans la journée, Th. Frère[150] qui me dit avoir remarqué avec d'autres mes progrès constants dans les ouvrages de mon exposition, si bien que le dernier lui paraît le plus ferme, le plus simple, avec les qualités de couleur, comme avec l'absence de noir, etc.

*

15 janvier.—Concert Viardot. Magnifique concert: l'air d'Armide. Ernst[151], le violon, m'a fait plaisir; Telefsen me dit chez la princesse qu'il a été très faible. J'avoue mon impuissance à faire une grande différence entre les diverses exécutions, quand elles sont arrivées à un certain degré. Comme je lui parlais de mon souvenir de Paganini, il me dit que c'était sans doute un homme incomparable. Les difficultés et les prétendus tours de force que présentent ses œuvres sont encore pour la plupart indéchiffrables pour les violons les plus habiles: voilà l'inventeur! Je pensais à tant d'artistes, qui sont le contraire, dans la peinture, dans l'architecture, dans tout.

*

16 janvier.—Jour de Boilay. Aller chez Bisson et chez la princesse. Resté très tard chez la princesse.

*

17 janvier.—Chez Mme Viardot: elle a chanté de nouveau l'air d'Armide... Sauvez-moi de l'amour!

Berlioz insupportable, se récriant sans cesse sur ce qu'il appelle la barbarie et le goût le plus détestable, les trilles et autres ornements particuliers dans la musique italienne; il ne leur fait même pas grâce dans les anciens auteurs, comme Hændel; il se déchaîne contre les fioritures du grand air de D. Anna.

*

18 janvier.—Voir Guillemardet, avant le conseil.—Après le conseil: Guérin, Mesnard[152], Philippe Rousseau.—Carte à Baroche, Grosclaude[153].—Voir à l'Hôtel de ville pour le surplus du payement du salon de la Paix.—Cerfbeer.

—À l'Hôtel de ville et flânerie complète; j'aime beaucoup à rôder ainsi toute une journée dans ce vieux Paris. Quinze jours avant, j'avais été dans le Marais pour trouver le général G..., à la place Royale, et j'étais revenu tout le long des boulevards. Aujourd'hui, j'ai été chez Guérin, que je n'ai pas trouvé, et je suis entré à Notre-Dame.

Chez Baroche; lui écrire.

Le soir, dormi après dîner, malgré toutes sortes de projets.

Je devais, dans la journée, aller chez Mesnard, au Sénat. Rencontré Ravaisson[154], à qui j'ai promis d'envoyer les deux dessins de Chenavard, place du Palais-Bourbon, 6.

Le matin, j'avais été chez mon cher Guillemardet. Il me remet un paquet de mes lettres écrites anciennement à Félix; il est facile d'y voir combien l'esprit a besoin des années pour se développer dans les vraies conditions. Il me dit qu'il y voit déjà le même homme que je suis aujourd'hui. Plus de mauvais goût et d'impertinence que d'esprit, mais il faut que ce soit ainsi. Ce désaccord singulier entre la force de l'esprit qu'amène l'âge et l'affaiblissement du corps, qui en est aussi la conséquence, me frappe toujours et me paraît une contradiction dans les décrets de la nature. Faut-il y voir un avertissement que c'est surtout vers les choses de l'esprit qu'il faut se tourner, quand le corps et les sens nous font défaut? Il est du moins incontestable que c'est une compensation; mais combien il faut veiller sur soi pour ne pas lâcher quelquefois la bride à ces recrudescences mensongères, qui nous font croire que nous pouvons être jeunes ou faire comme si nous l'étions! Tel est le piège où tout va s'abîmer.

*

19 janvier.—Dîné chez Doucet[155]. Je suis revenu avec Dumas, qui m'a parlé de ses amours avec une vierge veuve d'un premier mari et avec un second en exercice.

Pendant qu'on jouait au baccarat chez Doucet, Augier, que j'aime beaucoup, me parlait de la dignité qu'il y a pour un artiste à ne pas chercher à gagner trop d'argent, et par conséquent la nécessité de ne pas le dépenser en objets de pure vanité. Il trouve qu'un artiste peut vivre dans un intérieur simple. Mme Doucet me disait qu'un dîner qui coûtait à des personnes dans une position modeste 3 ou 400 francs les privait d'avoir souvent, pour cinquante francs, trois ou quatre amis, avec la fortune du pot. Du reste, elle habite dans un petit entresol très bas de la rue du Bac, mais décoré avec tout le luxe et l'éclat modernes: dorures, damas, meubles inutiles, rien n'y manque.

*

20 janvier.—Le soir, chez Fortoul[156]. Je trouve Barbier et sa femme, Ravaisson, etc.

*

21 janvier.—Delangle, de Royer[157], Perrier[158], la princesse Camerata.—Répondu à Panseron[159].

—Le clair de la robe verte de l'homme de la Clorinde: zinc vert, orange, zinc jaune.

—Chez la princesse Camerata le soir: elle ne me dit pas un mot, suivant son habitude; V... me dit que c'est par timidité. Nous allons ensuite chez Perrier. J'y trouve Mme de Pontécoulant. Mme Rodrigues me dit qu'on fait de la musique chez elle tous les mardis.

*

22 janvier.—Dîner chez Mme Herbelin[160].—Envoyé à M. Ravaisson les deux têtes du Corrège, de Chenavard.

*

23 janvier.—Quelle bévue! Je vais au bal du préfet qui est la semaine prochaine. Je suis revenu à pied le long de la rivière. Rencontré Mouilleron, qui m'a promis de m'avoir quelques épreuves de la Marguerite auprès de l'autel[161]. Le lui rappeler.

*

27 janvier.—Écrire à M. Lebouc[162] pour les billets de concert promis à M. Riesener.

*

28 janvier.—Dîné chez Mme Viardot avec Berlioz.

*

29 janvier.—Mme Mohl[163] demande à voir mon atelier.

*

30 janvier.—Concert chez Mme Viardot: l'air d'Iphigénie. La bonne Sand devant moi, la princesse la place à côté; son mari y était. Berryer, Mme de Lagrange. Je n'ai pas eu toutefois par la musique le plaisir d'il y a quinze jours.

—Le bon Rouvière[164] venu dans la journée. Je lui ai prêté le tableau du Grec à cheval.


[143] Pierre-Salomon Ségalas (1792-1875), chirurgien français, professeur à la Faculté de médecine, membre du Conseil municipal, et par conséquent collègue de Delacroix.

[144] Louis-Auguste Bisson s'associa avec son frère Auguste-Rosalie Bisson, pour perfectionner et exploiter l'art photographique, auquel il avait été initié par Daguerre. Leurs recherches, les importants travaux qu'ils eurent à exécuter leur valurent une première médaille à l'Exposition de 1855.

[145] Le baron Haussman, qui avait succédé le 22 juin 1853 à M. Berger.

[146] Philippe Rousseau (1808-1887), peintre, élève de Gros et de Bertin. À l'Exposition de 1855, il avait obtenu une médaille de 2e classe.

[147] Maître Favilla, drame en trois actes, de George Sand, représenté pour la première fois sur le théâtre de l'Odéon le 15 septembre 1855.

[148] Delacroix s'est étendu à maintes reprises sur l'impuissance dramatique de George Sand. (Voir t. II, p. 283.)

[149] Baroche était alors président du Conseil d'État.

[150] Théodore Frère, peintre de genre, né à Paris en 1815. Élève de Roqueplan, il fit un voyage en Algérie qui influa sur sa carrière d'artiste.

[151] Henri-William Ernst (1814-1865), violoniste des plus distingués, qui remporta dans les différentes capitales de l'Europe des triomphes éclatants.

[152] Jacques-André Mesnard (1792-1858), magistrat et homme politique, qui devint sénateur et vice-président du Sénat en 1852.

[153] Louis Grosclaude, né a Genève en 1786, peintre de genre, dont plusieurs toiles ont été au Musée du Luxembourg.

[154] Jean-Gaspard-Félix Ravaisson-Mollien, philosophe et archéologue, né en 1813. Ses travaux sur Aristote l'avaient fait remarquer de M. de Salvandy, qui le choisit comme chef de son cabinet, quand il fut ministre de l'instruction publique en 1837. Nommé quelque temps plus tard inspecteur général des bibliothèques publiques, puis en 1853 inspecteur général de l'enseignement supérieur, il devint, en 1862, conservateur du Musée du Louvre. Il appartient depuis 1839 à l'Académie des inscriptions et belles-lettres, et depuis 1881 à l'Académie des sciences morales et politiques.

[155] Camille Doucet, auteur dramatique, membre et secrétaire perpétuel de l'Académie française, né en 1812. Il était à cette époque (1856) chef de la division des théâtres au ministère d'État.

[156] Fortoul, alors ministre de l'instruction publique, mourut cette même année 1856 à Ems, enlevé par une attaque d'apoplexie.

[157] Paul-Henri-Ernest de Royer (1808-1877), était alors procureur général à la Cour de cassation depuis 1853. Il avait remplacé M. Delangle. Il fut plus tard ministre de la justice et président de la Cour des comptes.

[158] Charles Perrier (1835-1860), littérateur. Il a écrit dans l'Artiste et dans la Revue contemporaine des articles critiques, notamment sur l'Exposition universelle de 1855. Plus tard, il fut attaché à l'ambassade de Rome, où il put se livrer à ses goûts d'artiste et poursuivre ses études d'esthétique. Il revint en France pour y mourir en 1860.

[159] Panseron (1795-1859), compositeur. (Voir t. II, p. 311.)

[160] Madame Herbelin avait obtenu une médaille de 1re classe à l'Exposition de 1855. (Voir t. II, p. 89.)

[161] Il s'agit sans doute ici de la lithographie originale de Delacroix. (Voir Catalogue Robaut, n° 247.)

[162] Charles Lebouc (1823-1893), violoncelliste distingué, qui épousa une des filles d'Adolphe Nourrit.

[163] Le salon de madame Mohl était alors un des centres littéraires les plus fréquentés de Paris. Anglaise d'origine, Mary Clarke était devenue l'amie de Mme Récamier et de Chateaubriand. Elle épousa plus tard Jules Mohl, le savant orientaliste, qui devint membre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres. Pendant trente ans elle sut grouper autour d'elle par le charme de son esprit les hommes les plus distingués de son époque. (Voir Un salon à Paris, Mme Mohl et ses intimes, par K. O'Méara.)

[164] Philibert Rouvière (1809-1865), peintre et acteur. Il avait débuté dans l'atelier de Gros, où il avait sans doute connu Delacroix. Plus tard, il s'est presque exclusivement consacré au théâtre.


1er février.—Dîner chez Benoît Champy[165].

*

5 février.—Chute de ma pauvre Jenny.

*

8 février.—Au conseil, il est question de Saint-Denis du Saint-Sacrement.

Je visite Saint-Roch, Saint-Eustache et Saint-Denis avec Merruau[166] et Pastoret[167].

Je reviens à pied du Marais.

En rentrant du conseil, je reçois une lettre déchirante du pauvre Lamey, qui m'annonce la mort de ma chère cousine.

*

10 février.—Dîner chez Mme Herbelin avec Rosa Bonheur.

*

21 février.—Sur les chefs-d'œuvre. Sans le chef-d'œuvre, il n'y a pas de grand artiste: tous ceux qui n'en ont fait qu'un dans leur vie ne sont pourtant pas grands pour cela. Ceux de cette espèce sont ordinairement le produit de la jeunesse: une certaine force précoce, une certaine chaleur qui est dans le sang autant que dans l'esprit, ont jeté quelquefois un éclat singulier; mais pour être classé, il faut confirmer la confiance que les premiers ouvrages ont donnée du talent par ceux que l'âge mûr, l'âge de la vraie force, vient ajouter et ajoute presque toujours, quand le talent est d'une force réelle.

Des hommes très brillants n'ont jamais fait de chefs-d'œuvre; ils ont presque toujours fait des ouvrages qui ont passé pour des chefs-d'œuvre au moment de leur apparition, à raison de la mode, de l'à-propos, tandis que de véritables chefs-d'œuvre de finesse ou de profondeur passaient inaperçus dans la foule, ou amèrement critiqués, à cause de leur étrangeté apparente et de leur éloignement des idées du moment, pour reparaître plus tard à la vérité dans tout leur jour et être estimés à leur valeur, quand on a oublié les formes de convention[168] qui ont donné la vogue aux ouvrages éphémères très vantés d'abord; il est rare que cette justice ne soit pas rendue tôt ou tard aux grandes productions de l'esprit humain dans tous les genres; ce serait, avec les persécutions dont la vertu est presque toujours l'objet, un argument de plus en faveur de l'immortalité de l'âme. Il faut espérer que de si grands hommes, méprisés ou persécutés de leur vivant, trouveront une récompense qui les a fuis dans le terrestre séjour, quand ils seront parvenus dans une sphère où ils jouiront d'un bonheur dont nous n'avons pas l'idée, mais auquel se mêlerait celui de voir, d'en haut, la justice que leur garde la postérité.

*

25 février.—Feuilleton admirable de Gautier[169] sur la mort de Heine, dans le Moniteur de ce jour.

Je lui écris: «Mon cher Gautier, votre oraison funèbre de Heine est un vrai chef-d'œuvre dont je ne puis m'empêcher de vous complimenter. Son impression me suit toujours, et il ira rejoindre ma collection d'excerptæ célèbres. Eh quoi! votre art, qui a tant de ressources que le nôtre n'a pas, est-il donc cependant, dans de certaines conditions, plus éphémère que la fragile peinture? Que deviendront quatre pages charmantes écrites dans un feuilleton entre le catalogue des actions vertueuses des quatre-vingt-six départements et le narré d'un vaudeville d'avant-hier? Pourquoi n'a-t-on pas averti quelques hommes zélés pour les vrais et grands talents? Je ne savais pas même la mort de ce pauvre Heine: j'aurais voulu sentir devant cette bière qui emportait tant de feu et d'esprit ce que vous avez si bien senti. Je vous envoie ce petit hommage, moins pour les obligations que je vous ai d'ailleurs, que pour le plaisir triste et doux que j'ai eu à vous lire. Mille amitiés sincères.»

—J'ai été chez Delangle, qui a été aimable pour moi. J'y ai vu Béranger[170]: nous nous sommes rappelé notre connaissance dans la triste circonstance de la mort du cher Wilson.

J'ai été ensuite chez Thayer: il demeure dans un vaste terrain planté, occupé par plusieurs maisons. Moreau, qui était là, venait d'entrer dans un bal, chez des personnes inconnues, croyant se trouver chez ledit Thayer: luxe à la mode, ameublements, dorures, valetaille, etc. Les petits fuient les grands; il y a un buffet, comme aux Tuileries, où des hommes en habit noir vous servent le thé, les glaces, etc.


[165] Benoît Champy(1805-1872), magistrat et homme politique. Avocat, puis député, il devint en 1856 président du tribunal de la Seine.

[166] Charles Merruau (1807-1882), professeur, puis rédacteur en chef du Constitutionnel; il fut nommé en 1850 secrétaire général de la Préfecture de la Seine.

[167] Le marquis de Pastoret, sénateur, faisait partie depuis 1855 de la commission municipale.

[168] Voir au début du deuxième volume le développement d'une idée similaire à propos de la musique. C'est ce qu'il appelait d'une formule générale la rhétorique.

[169] Ce feuilleton de Th. Gautier sur H. Heine n'est autre que la très belle et très éloquente étude qui fut insérée dans la traduction des œuvres de H. Heine, et dans laquelle le critique avait fait mieux que dépasser la manière un peu étroite que lui reproche trop souvent Delacroix.


6 mars.—Dîner chez Bertin. Fait le croquis pour le prince Demidoff, et aussi pour Benoît Fould[171].

*

9 mars.—Chez Lefuel avec Cavelier[172]. Causé chez lui des travaux du Louvre.

*

15 mars.—Journée passée à l'Hôtel de ville jusqu'à une heure du matin, en attendant les couches de l'Impératrice[173].

*

16 mars.—Andrieu commence à travailler à l'église[174].

*

20 mars.—Boulangé[175] est venu pour la première fois à l'église. J'y ai été le matin. Désappointement. Je me suis entêté l'année dernière en travaillant trop longtemps. J'en ai trop fait sur de mauvaises données.

Le soir, chez Bixio et chez Bertin.

*

27 mars.—Emporter à la campagne les tableaux pour Beugniet, l'esquisse pour Dutilleux[176], l'Arabe descendu de cheval[177], le Petit Combat, aquarelle faite à Dieppe.

Emporter Edgar Poë, le Petit Christ[178], de Roché, la Pieta[179] de l'église, les Convulsionnaires[180], l'Ovide[181], le Chiron, pour Moreau.

Finir avant de partir les Lions, de Détrimont, la Barque[182], de Morny, le Cavalier grec[183], pour Tedesco, le tableau pour Haro, l'Hamlet.

Reporter le Roméo[184] à Mme Delessert.


[170] Béranger mourut l'année suivante.

[171] C'est sans doute l'esquisse d'Ovide chez les Scythes, un des meilleurs tableaux du maître, et qui fut exposé en 1859.

M. Moreau ayant demandé un tableau à Delacroix pour M. Benoît Fould, Delacroix lui écrit le 11 mars 1856: «Je m'étais occupé tout de suite de chercher des sujets pour répondre au désir que vous m'avez si aimablement exprimé de la part de M. B. Fould. Après avoir hésité quelque temps, je me suis rappelé une esquisse que j'ai traitée, il y a un an environ, dans le projet d'en faire un tableau. Je crois le sujet assez favorable, avec figures, animaux, paysages, etc. C'est Ovide exilé chez les Scythes, auquel les naïfs habitants apportent des fruits, du laitage, etc.» (Corresp., t. II, p. 140 et 141, et Catalogue Robaut, n° 1376.)