[1] Domergue donne le genre neutre à quelques mots indéterminés, tels que rien, ce, cela, le, il; comme dans: Rien n’est beau que le vrai, ce n’est pas cela, je ne le suis pas, il est certain que, etc. Il regarde aussi comme neutre le beau, le vrai, l’utile, l’agréable et les expressions analogues.
«2o Lorsqu’il est employé lui-même comme un nom neutre: le pis de l’affaire est que le bonhomme n’est pas mort; mettre les choses au pis.
«3o Lorsqu’il fait la fonction d’adverbe: ils sont pis que jamais ensemble; il se portait un peu mieux, il est pis que jamais.
«Cette distinction paraît assez généralement adoptée par les bons écrivains.
«C’est encore pis.» (J.-J. Rousseau.)
«Il fait encore pis.» (Fénelon).
«Les bons lui paraissent pires que les méchans les plus déclarés.» (Idem, en parlant de Pygmalion.)
«Cependant on emploie aussi le pire comme substantif: qui choisit prend le pire.
«Pis dérive du latin pejùs, plus mal, et pire de pejor, plus mauvais.
«Les expressions suivantes sont vicieuses: de mal en pire, c’est bien pire, de pire en pire, qui pire est.» (Manuel des amateurs de la langue française.)
| Locut. vic. | Vous avez cassé ma plaine. |
| Locut. corr. | Vous avez cassé ma plane. |
La plane est un outil tranchant à deux poignées, et qui sert à planer. Le substantif plane et le verbe planer sont dérivés de plan, uni, formé du latin planus, qui a la même signification. L’Académie ne donne que plane; le dictionnaire de Boiste donne plane et plaine, et nous croyons qu’il a tort. Ne nous opposons jamais au bien qui s’établit.
| Locut. vic. | Achetez-moi une douzaine de plaisirs. |
| Locut. corr. | Achetez-moi une douzaine d’oublies. |
Bien des gens croient que ce mot a la même signification que le mot oublie, et qu’on peut dire manger des plaisirs. C’est une erreur pardonnable à un enfant qui, entendant chaque jour crier dans la rue: voilà l’plaisir, mesdames, voilà l’plaisir! a pu croire que le mot plaisir désignait la légère et croustillante pâtisserie dont il est si friand; une personne faite ne doit point partager cette ignorance. Celle-ci devra donc toujours dire: une marchande d’oublies, manger des oublies, crier des oublies, et non une marchande de plaisirs, manger des plaisirs, crier des plaisirs; et elle fera fort bien aussi de rectifier sur ce point le langage des jeunes gens qu’elle pourrait avoir sous sa direction. On abrège plus qu’on ne le croit les études futures d’un enfant, en lui enseignant de bonne heure à nommer chaque chose par son nom, et surtout par son nom régulier.
| Orth. vic. | Ils m’ont laissé en plan sur la route. |
| Orth. corr. | Ils m’ont laissé en plant sur la route. |
C’est-à-dire: ils m’ont laissé sur la route comme si j’étais un plant, ils m’ont planté là, en un mot.
Aucun de nos lexicographes n’ayant donné, que nous sachions du moins, l’expression: laisser en plant, nous avons cru devoir en déterminer l’orthographe. Cette orthographe pourra, au premier coup d’œil, paraître bizarre à bien des gens, et cependant nous la regardons comme la seule que l’on puisse raisonnablement adopter.
| Locut. vic. | Voilà de la platine. |
| Locut. corr. | Voilà du platine. |
M. Chapsal (Nouv. Dict. gramm.) a prétendu que ce nom de métal était féminin.
Buffon l’a fait, il est vrai, de ce genre, mais l’Académie (1802), Boiste, les lexicographes modernes et l’usage veulent qu’il soit masculin.
| Orth. vic. | Nous ferons cela en velours plein. | |
| Nous voici en plain champ. | ||
| Orth. corr. | Nous ferons cela en velours plain. | |
| Nous voici en plein champ. | ||
Plain signifie uni, plat, sans inégalité. Ainsi écrivez: des appartemens de plain pied, c’est-à-dire au même niveau; une étoffe plaine, c’est-à-dire unie; le plain-chant, c’est-à-dire un chant uni.
Plein signifie rempli, et construit avec la préposition en, il signifie au milieu. On écrira donc: en pleine rue, en plein jour, en plein marché, en plein été, en plein champ, etc., pour dire: au milieu de la rue, au milieu d’un champ, mais il faudra écrire en plaine campagne, selon l’Académie, parce que cette expression équivaut à celle-ci: en rase campagne.
| Locut. vic. | Il a tout plein d’esprit. |
| Locut. corr. | Il a beaucoup d’esprit. |
Cette locution, comme toutes celles qui alongent le discours sans lui donner aucune qualité de plus, doit être évitée avec soin par quiconque raisonne un peu. Ne rien dire de superflu est une des conditions à remplir pour parler correctement.—Le dictionnaire de l’Académie devrait bien expulser de notre langue ces mauvaises expressions de tout plein, au fur et à mesure, à ses risques et périls, aux lieu et place de, etc., qu’on peut toujours remplacer avec avantage par beaucoup, à mesure, à ses risques, à la place de, etc. La tâche difficile mais glorieuse de réformateur de notre langue, ne pourra jamais être remplie avec succès que par une réunion de savans, dont les opinions éclairées et unanimes, appuyées sur des noms compétens et connus, pénétreraient en peu de temps dans la masse de la nation. Mais il ne faudrait pas que cette réunion de savans imprimât dans son Dictionnaire des phrases comme celle-ci: «On trouve tout plein de gens qui, etc.,» parce qu’il se trouverait des grammairiens qui, comme M. Caminade, s’autorisant d’un pareil exemple, diraient: Ils ont tout plein d’esprit (Grammaire usuelle), et parce qu’il y aurait une foule de gens qui, trompés par l’approbation des savans, répéteraient à satiété cette mauvaise locution.
| Locut. vic. | J’ai la première plie, le premier pli. |
| Locut. corr. | J’ai la première levée. |
On emploie souvent au jeu de cartes les mots pli et plie, pour signifier une main qu’on a levée. Ces mots ne se trouvent pas dans les Dictionnaires, et appartiennent exclusivement à quelque patois du Midi.
| Locut. vic. | Faites plier ce jonc. | |
| Aidez-moi a ployer ce drap. | ||
| Locut. corr. | Faites ployer ce jonc. | |
| Aidez-moi à plier ce drap. | ||
«Vaugelas a très bien observé que ces mots ont deux significations fort différentes; mais on n’a pas voulu l’entendre: et plier a pris, presque partout, la place de ployer, sans toutefois l’exclure de la langue; car les bons écrivains, et surtout les poètes, ploient encore des choses que la foule n’a aucune raison de plier.
«Plier, c’est mettre en double ou par plis, de manière qu’une partie de la chose se rabatte sur l’autre; ployer, c’est mettre en forme de boule ou d’arc, de manière que les deux bouts de la chose se rapprochent plus ou moins. On plie à plat; on ploie en rond. Personne ne contestera qu’on ne plie de la sorte: la preuve que c’est ainsi qu’on ploie, est dans l’usage général et constant d’expliquer ce mot par ceux de courber et fléchir. Plier et ployer diffèrent donc comme la courbure du pli. Le papier que vous plissez, vous le pliez; le papier que vous roulez, vous le ployez. Cette distinction fort claire démontre l’utilité des deux mots.
«Plier se dit particulièrement des corps minces et flasques, ou du moins fort souples, qui se plissent facilement et gardent leur pli: ployer se dit particulièrement des corps raides et élastiques qui fléchissent sous l’effort, et tendent à se rétablir dans leur premier état. On plie de la mousseline et on ploie une branche d’arbre. Quand je dis particulièrement, je ne dis pas exclusivement et sans exception.» (Roubaud, Synonymes fr.)
| Orth. et pronon. vic. | Le plurier. |
| Orth. et pronon. corr. | Le pluriel. |
Nous ferons deux remarques sur ce mot: la première, c’est qu’il faut le prononcer pluriel, en faisant sonner le l final, quoique le Dictionnaire de Trévoux ait écrit plurier. Vaugelas est, selon ce dictionnaire, le premier qui ait écrit pluriel. Il le dérive de pluralis et singulier de singularis; ce qui est positif, et ce qui en assigne tout-à-fait l’orthographe.
Notre seconde remarque, c’est qu’on a grand tort de retrancher le t qui se trouve à la fin des mots enfant, garant, parent, etc., en même temps qu’on y ajoute un s pour former le pluriel. «Quand cette lettre radicale (le t) ne nuit point à la prononciation, c’est nuire à l’analogie que de la supprimer. Quoi de plus inconséquent que de supprimer au pluriel le t final des mots polysyllabes, terminés au singulier par nt, quoiqu’on le garde dans les monosyllabes! Pourquoi, en écrivant les dents, les chants, les plants, les vents, s’obstine-t-on à écrire les méchans, les tridens, les contrevens, etc.? Pourquoi terminer de la même manière, au pluriel, des mots qui ont des terminaisons différentes au singulier, comme paysan et bienfaisant, dont les féminins sont paysane et bienfaisante, et dont on veut que les pluriels masculins soient paysans et bienfaisans?» (Beauzée. Encyclopédie méth., art. Analogie.)
«Il vaudrait mieux suivre les auteurs du siècle de Louis XIV, et surtout les écrivains de Port-Royal, et ne jamais supprimer le t au pluriel. Chénier, Domergue, conservaient le t. M. Didot, dans ses belles éditions de nos auteurs classiques, suit cette orthographe.» (Letellier, Gramm. fr.)
| Locut. vic. | Vous perdez cent francs; je perds bien plus. |
| Locut. corr. | Vous perdez cent fr.; je perds bien davantage. |
«Plus est un mot comparatif, après lequel vient naturellement un que ou un de; davantage est un adverbe qui, placé après le verbe qu’il modifie, ne peut jamais modifier un adjectif, et dès-lors avoir un de ou un que à sa suite.
«On dira donc: la langue paraît s’altérer tous les jours, mais le style se corrompt bien davantage.» (Voltaire.)
«Il est attaché à la nature qu’à mesure que nous sommes heureux, nous voulons l’être davantage.» (Montesquieu, Arsace et Isménie. Girault-Duvivier, Gramm. des gramm.)
| Locut. vic. | Sa fortune est plus d’à moitié faite. |
| Locut. corr. | Sa fortune est plus qu’à moitié faite. |
Doit-on dire plus d’à moitié ou plus qu’à moitié? Cela dépend de l’estime qu’on peut avoir pour la justesse ou pour l’élégance du langage. Ceux qui savent apprécier la première de ces qualités préféreront certainement la conjonction que; ceux qui sacrifient tout à l’élégance emploieront la préposition de. Ces derniers, avouons-le, auront même l’usage pour eux; car il est à peu près certain que nos bons auteurs ont préféré plus d’à demi, plus d’à moitié à plus qu’à demi, plus qu’à moitié, puisque l’on ne cite guère, en faveur de cette dernière construction, que ce vers de Racan:
Mais qui ne sait que les meilleurs écrivains ont souvent la faiblesse de sacrifier la pureté de la langue à une futile considération d’euphonie. Aussi, ne balançons-nous jamais dans les questions encore pendantes, comme celle-ci, par exemple, à prendre parti contre eux pour la raison, et à nous insurger contre le fait en faveur du droit.
Comment vous direz qu’une chose est plus que faite (grâce pour l’hyperbole), et si cette chose est à moitié faite et quelque peu de plus, vous ne pourrez pas dire qu’elle est plus qu’à moitié faite? Mais ôtez ces mots à moitié, et il vous restera plus que faite. Or, avec l’autre construction plus d’à moitié faite, supposez que la chose vienne à se parfaire, avec quelque chose même au-delà, et que vous vouliez conséquemment ôter le modificatif à moitié devenu inutile, comment ferez-vous pour y trouver le membre de phrase plus que faite, qui a dû cependant rester indépendant de tout modificatif? Comment ferez-vous pour expliquer la métamorphose du que en de? Il n’y a, comme nous l’avons dit plus haut, que la raison de l’euphonie qui puisse être invoquée ici, et cette raison est tout-à-fait absurde dans le cas présent. Nous pensons donc qu’on doit dire: plus qu’à demi, plus qu’aux deux tiers, plus qu’aux trois quarts, etc.
| Locut. vic. | Plus d’un témoin déposèrent en sa faveur. |
| Locut. corr. | Plus d’un témoin déposa en sa faveur. |
Le verbe qui suit l’expression plus d’un doit être mis au singulier. L’accord a lieu avec le mot et non avec le sens.
«Cependant, dit M. Girault-Duvivier (Grammaire des Gramm.), il est un cas où le pluriel serait nécessaire après plus d’un, c’est celui où l’on se servirait de cette expression avec un verbe pronominal; car, comme cette espèce de verbe exprime l’action de deux ou de plusieurs sujets, alors il est certain qu’il faudrait employer le pluriel. Marmontel nous en offre un exemple dans ses Incas (chap. XLV): à Paris on voit plus d’un fripon qui se dupent l’un l’autre.
| Orth. vic. | Nous arrivâmes plutôt qu’eux. |
| Orth. corr. | Nous arrivâmes plus tôt qu’eux. |
Quand plutôt est l’opposé de plus tard, il doit être écrit en deux mots. On l’écrit en un seul mot dans tous les autres cas.
| Locut. vic. | Vous avez une bonne pogne. |
| Locut. corr. | Vous avez un bon poignet. |
Pogne n’est pas français.
| Locut. vic. | Pognard. |
| Locut. corr. | Poagnard. |
M. Carpentier (Gradus français) prétend que l’i de ce mot ne se prononce pas. Nous le croyons dans l’erreur. Les personnes instruites prononcent généralement poagnard, par égard sans doute pour l’analogie de ce mot avec poing, poignet, poignée; et plusieurs dictionnaires ont aussi indiqué cette prononciation.
| Locut. vic. | Nous arrivâmes à la pointe du jour. |
| Locut. corr. | Nous arrivâmes au point du jour. |
L’Académie autorise cette locution de pointe du jour; nous pensons qu’il vaut mieux dire le point du jour. C’est l’avis de M. Feydel, de Ménage et de beaucoup d’autres grammairiens; et l’usage paraît s’être définitivement prononcé pour la dernière expression. Le jour n’a pas de pointe, mais un moment où il poind, et nous ne croyons pas que la subtile définition de la pointe du jour, donnée par Roubaud (Synonymes) ait fait faire à cette expression une brillante fortune.
| Locut. vic. | Ces poireaux sont durs. |
| Locut. corr. | Ces porreaux sont durs. |
Quoiqu’on ait le choix entre poireau et porreau, nous croyons que ce dernier mot doit être préféré pour raison étymologique. On dit en latin porrus, et nous ferons encore remarquer que l’adjectif poracé (de couleur de porreau) serait bien plus rationnellement formé si l’on disait porreau. Pourquoi dédaignerait-on d’établir la bonne harmonie entre les mots?
Lorsqu’on entend Jocrisse s’écrier: Ne bois pas cela, cadet, c’est de la poison, on croit que Jocrisse fait un barbarisme, et l’on a tort. Jocrisse fait seulement un archaïsme. On lit dans le roman de Perceforest: «Puis leur firent boire poisons qu’elle sceurent que bonnes leur estaient.» Et dans Ronsard:
| Locut. vic. | Prêtez-moi votre pommier en fer-blanc. |
| Locut. corr. | Prêtez-moi votre cuit-pommes en fer-blanc. |
Tous les dictionnaires donnent le mot pommier avec la signification qu’on lui voit ici; mais aucun d’eux n’a accueilli le mot cuit-pommes; et cependant n’est-ce pas une chose étrange que de voir charger le premier mot de deux idées dont l’une a son mot propre? Que peut-on reprocher au substantif cuit-pommes? N’est-il pas tout aussi régulièrement formé que les mots: serre-tête, passe-temps, essuie-mains, gobe-mouches? etc.
Nous pensons que l’adoption de ce mot dans la langue écrite ne peut souffrir la moindre difficulté; car elle offre le double avantage et d’enrichir notre langue d’un bon mot, et d’effacer l’équivoque à laquelle pourrait donner lieu l’emploi du substantif pommier, dans la signification bâtarde qu’on lui a si légèrement attribuée.
| Orth. vic. | Voulez-vous du ponche glacé? |
| Orth. corr. | Voulez-vous du punch glacé? |
Tous nos dictionnaires écrivent ce nom de liqueur comme on le voit en tête de cet article. Mais, malheureusement pour nos dictionnaires, et pour la raison aussi (car il vaudrait beaucoup mieux que l’orthographe fût en complète harmonie avec la prononciation), personne ne suit cet exemple. Les gens instruits écrivent punch, parce qu’ils disent que ce mot s’écrit ainsi dans la langue anglaise, à laquelle on l’a emprunté, et les ignorans qui se soucient fort peu d’étymologie, et ne suivent que l’usage, écrivent également punch, parce qu’il n’y a pas aujourd’hui en France un enfant sachant lire qui n’ait vu sur quelque volet de limonadier ou même d’aubergiste, dans sa ville ou même dans son village, le nom de la liqueur que nous mentionnons ici, orthographié d’une tout autre manière qu’il ne l’est dans l’Académie, Féraud, Boiste, Raymond, etc.
Punch est donc un de ces mots, sur lesquels la raison perd ses droits de réforme, parce que l’usage s’en est définitivement emparé.
| Locut. vic. | Cette porrée ne vaut rien. |
| Locut. corr. | Cette poirée ne vaut rien. |
Il faut dire poirée, parce que cette plante potagère, qu’on nomme aussi bette, emprunte son nom à la forme de sa feuille qui ressemble à la poire.
| Locut. vic. | Je vais à la Porte-Paris. |
| Locut. corr. | Je vais à l’Apport-Paris. |
On lit dans Trévoux, à l’article apport: «Lieu public, espèce de marché où on apporte des marchandises pour vendre. A Paris, il y a deux apports: l’apport Baudoyer vers Saint-Gervais, et l’apport de Paris au grand Châtelet. Le peuple, par corruption, les appelle porte Baudets et porte de Paris[2].»
[2] Et bien plus souvent Porte-Paris.
Tous nos lexicographes prétendent que l’on doit dire: l’Apport de Paris; nous croyons que la préposition est ici de trop, si l’on tient du moins à conserver cette vieille dénomination d’un quartier de Paris, absolument telle qu’elle existait autrefois. La préposition de n’a pas toujours été nécessaire dans notre langue, pour marquer les rapports qu’elle exprime aujourd’hui entre deux substantifs. Mille exemples pourraient le prouver; nous ne donnerons que les suivans:
C’est ainsi qu’on a dit autrefois Hôtel-Dieu, Fête-Dieu; pour hôtel de Dieu, fête de Dieu, expressions auxquelles l’usage n’a pas osé toucher, et qu’il nous a conservées dans leur intégrité primordiale.
| Locut. vic. | Le joli porte-pics. |
| Locut. corr. | Le joli porc-épics. |
«D’après la définition de l’Académie, un porc-épics est un animal dont le corps est couvert de beaucoup d’épics ou de piquans.—Le mot épics, dit M. Boniface, n’est point une altération, c’est l’ancienne orthographe: on disait épic pour épi, piquant; ce mot vient du latin spica.» (Grammaire des Gramm.)
N’en déplaise à la science, le mot populaire nous paraît valoir au moins autant que celui qu’elle a consacré; cela arrive quelquefois.
| Locut. vic. | Votre frère est en posture de faire fortune. |
| Locut. corr. | Votre frère est en position de faire fortune. |
Se mettre en posture de faire quelque chose, est une expression barbare et inconnue, disait l’abbé Desfontaines, au commencement du siècle passé. De nos jours, l’expression est encore barbare aux yeux, du moins, de tout homme de goût; mais pour inconnue, il s’en faut certes de beaucoup qu’elle le soit. On la trouve assez souvent dans des ouvrages où l’on serait peut-être en droit d’exiger un style plus soigné.
Cet homme s’est mis devant le roi en posture de suppliant, est une phrase correcte; mais peut-on en dire autant de cette autre phrase: Cicéron s’était mis en posture de repousser la force par la force? ne vaudrait-il pas mieux, dans ce dernier cas, employer une autre expression, et dire, par exemple: Cicéron s’était apprêté à repousser la force par la force.
| Locut. vic. | Prenez ce pot-à-eau. |
| Locut. corr. | Prenez ce pot-à-l’eau. |
Pot-à-eau a plus d’analogues que pot-à-l’eau; mais l’usage a préféré ce dernier mot. Laveaux dit pot-à-l’eau, et Féraud traite pot-à-eau de gasconisme.
| Locut. vic. | Sa fenêtre est couverte de pots à fleurs. | |
| Il fabrique des pots de fleurs. | ||
| Locut. corr. | Sa fenêtre est couverte de pots de fleurs. | |
| Il fabrique des pots à fleurs. | ||
Un pot de fleurs est un pot où il y a des fleurs; un pot à fleurs est un pot dans lequel on peut mettre des fleurs, et non pas un pot propre à mettre des fleurs, comme le disent incorrectement quelques dictionnaires. Un pot ne peut rien mettre.
| Locut. vic. | L’encrier est plein, mais la poudrière est vide. |
| Locut. corr. | L’encrier est plein, mais le poudrier est vide. |
Un bâtiment ou une boîte, qui contient de la poudre de guerre ou de chasse est une poudrière. Quand il s’agit d’autre poudre, le contenant se nomme un poudrier.
| Locut. vic. | Je l’ai trouvé occupé à faire sa poubouille. |
| Locut. corr. | Je l’ai trouvé occupé à faire sa pobouille. |
Nous ne savons trop s’il peut nous être permis de nous occuper de ce mot familier, si familier même qu’on ne le trouve dans aucun de nos dictionnaires. Quoi qu’il en soit, nous essaierons d’en fixer l’orthographe par l’étymologie peut-être un peu forcée que nous croyons lui avoir trouvée: pobouille ne serait-il pas une syncope de pot-bouille? et ne dirait-on pas: Vous faites votre pobouille, par ellipse, pour dire: Vous faites (le guet pour que) votre pot-bouille? De quelle autre manière pourrait-on interpréter l’origine de cette expression, qui, toute triviale qu’elle est, doit cependant en avoir une, et qui, au reste, a quelquefois l’honneur de figurer dans les journaux?
| Locut. vic. | Je crois cet homme poumonique. |
| Locut. corr. | Je crois cet homme pulmonique. |
Comme l’a fort bien remarqué l’abbé Féraud, l’analogie est en faveur de poumonaire, poumonique et poumonie, puisque ces mots sont dérivés de poumon; mais l’étymologie et l’usage leur étant contraires, il faut dire pulmonaire, pulmonique et pulmonie.
| Locut. vic. | L’avez-vous dit pour de bon ou pour de rire. |
| Locut. corr. | L’avez-vous dit tout de bon ou pour rire. |
| Locut. vic. | Je fais mes provisions pour quand j’irai à la campagne. |
| Locut. corr. | Je fais mes provisions pour l’époque où j’irai à la campagne. |
Cette disgracieuse expression se trouve dans Madame de Sévigné. «M. de Langle (disait le comte de Grammont), gardez ces familiarités pour quand vous jouerez avec le roi.» Mais l’autorité de Madame de Sévigné est peu de chose en grammaire, et nous aimons mieux nous appuyer en cette circonstance sur l’Académie qui a, pour de bonnes raisons sans doute (il est impossible d’en supposer d’autres), passé cette locution sous silence.
| Locut. vic. | Vos prémices ne sont pas bien posés. | |
| Je vous offre les légers prémisses de mon talent. | ||
| Locut. corr. | Vos prémisses ne sont pas bien posées. | |
| Je vous offre les légères prémices de mon talent. | ||
«Prémisses, subst. fém. pl. Terme de logique, qui se dit des deux premières propositions d’un syllogisme. Quand l’argument est en forme, si vous accordez les prémisses sans distinction, vous ne pouvez plus nier la conséquence.
«Prémices, subst. fém. pl. Les premiers fruits de la terre ou du bétail, les premières productions de l’esprit.» (Dictionnaire de l’Académie.)
| Locut. vic. | Il demeure près le Luxembourg. |
| Locut. corr. | Il demeure près du Luxembourg. |
«Près le Palais-Royal, près l’église, sont des expressions que l’usage a abusivement consacrées. Il est plus régulier de dire: près du Palais-Royal, près de l’église. Il n’y a que quelques expressions entièrement consacrées où l’on puisse supprimer la préposition de, comme ministre du roi près la cour d’Espagne, Passy près Paris, etc.» (Laveaux, Dictionnaire des difficultés.)
Il fallait: près de la chandelle.
Au reçu du présent, de la présente. (V. Courant.)
| Orth. vic. | J’ai vu votre ami président l’assemblée. |
| Orth. corr. | J’ai vu votre ami présidant l’assemblée. |
«Ces mots s’écrivent avec un e, lorsqu’ils sont substantifs ou adjectifs, et avec un a, quand ils sont participes actifs:
«L’homme que vous avez vu aujourd’hui présidant l’assemblée n’en est pas le président.
«Le résident de Genève n’est pas toujours résidant à Genève.
«Il y a souvent des différends entre les gens différant d’humeur.» (Chapsal, Dictionnaire gramm.)
| Locut. vic. | Le torrent était prêt à l’emporter. | |
| Le sage est toujours près de mourir. | ||
| Locut. corr. | Le torrent était près de l’emporter. | |
| Le sage est toujours prêt à mourir. | ||
Prêt doit toujours être suivi de la préposition à; près, de la préposition de.
Prêt à et près de ne peuvent pas être employés l’un pour l’autre. La première expression signifie préparé à; la seconde, sur le point de.
La phrase suivante est défectueuse: La rivière est prête à déborder, car la rivière ne peut pas faire des préparatifs pour un débordement, mais on peut dire qu’elle est sur le point de déborder; c’est donc: près de déborder qu’il faut écrire.
Dans cette phrase: Parlez, je suis près de vous suivre partout; il est évident qu’il faut prêt à, parce qu’il y a ici disposition à suivre.
Ce qui précède explique la différence qu’il y a entre les deux locutions: prêt à mourir et près de mourir. L’une signifie qui est préparé à mourir; l’autre, qui est sur le point de mourir.
Autrefois on écrivait prêt devant la préposition de comme devant la préposition à; aujourd’hui il faut toujours écrire près dans le premier cas.
«La maison d’Autriche se vit donc prête d’accabler tous ses voisins.» (Mercier, Histoire de France.) Lisez: près d’ accabler.
| Locut. vic. | Faut-il que je me prévaille de cela? |
| Locut. corr. | Faut-il que je me prévale de cela? |
Ce verbe se conjugue comme valoir; cependant au subjonctif on dit: que je prévale, que tu prévales, qu’il prévale, que nous prévalions, que vous prévaliez, qu’ils prévalent.
| Locut. vic. | Qu’est-ce que la valeur de l’or auprès de celle du diamant. | |
| Je suis un nain au prix de vous. | ||
| Locut. corr. | Qu’est-ce que la valeur de l’or au prix de celle du diamant. | |
| Je suis un nain auprès de vous. | ||
«Au prix de et auprès de ont ceci de commun, qu’ils servent l’un et l’autre à faire une comparaison, et ceci de particulier qu’au prix de paraît devoir être préféré, lorsque l’on compare deux objets auxquels on attache un prix réel ou métaphorique: le cuivre est vil au prix de l’or; la richesse n’est rien au prix de la vertu; et l’on doit préférer auprès de lorsque, pour comparer deux objets, on les place à côté l’un de l’autre au propre et au figuré: cette femme si brune est blanche auprès d’une négresse. La terre n’est qu’un point auprès du reste de l’univers.
«Au surplus, lorsque les deux objets à comparer éveillent indifféremment ou l’idée de prix ou l’idée de proximité, le choix dépend de l’écrivain.
«Cette différence entre auprès de et au prix de me paraît bien déterminée, et je crois que les exemples suivans en présentent une juste application.»