Quand ma volonté me donne à vn party, ce n’est pas d’vne si violente obligation, que mon entendement s’en infecte. Aux presens brouillis de cet estat, mon interest ne m’a faict mescognoistre, ny les qualitez louables en noz aduersaires, ny celles qui sont reprochables en ceux que i’ay suiuy. Ils adorent tout ce qui est de leur costé: moy ie n’excuse pas seulement la plus part des choses, qui sont du mien. Vn bon ouurage, ne perd pas ses graces, pour plaider contre moy. Hors le nœud du debat, ie me suis maintenu en equanimité, et pure indifference, III, 500.

Rien n’empesche qu’on ne se puisse comporter commodément entre des hommes qui se sont ennemis, et loyalement: conduisez vous y d’vne, sinon par tout esgale affection (car elle peut souffrir differentes mesures) au moins temperee, et qui ne vous engage tant à l’vn, qu’il puisse tout requerir de vous. Et vous contentez aussi d’vne moienne mesure de leur grace: et de couler en eau trouble, sans y vouloir pescher, III, 86.

Ie veux que l’aduantage soit pour nous: mais ie ne forcene point, s’il ne l’est. Ie me prens fermement au plus sain des partis. Mais ie n’affecte pas qu’on me remarque specialement, ennemy des autres, et outre la raison generalle, III, 502.

Ceux qui allongent leur cholere, et leur haine delà des affaires, comme faict la plus part, montrent qu’elle leur part d’ailleurs, et de cause particuliere, III, 502.

A nous autres petis, il faut fuyr l’orage de plus loing: il faut pouruoir au sentiment, non à la patience; et escheuer aux coups que nous ne sçaurions parer, III, 508.

Il faut viure par droict, et par auctorité, non par recompense ny par grace. Combien de galans hommes ont mieux aymé perdre la vie, que la deuoir? III, 416.

On peut regretter les meilleurs temps: mais non pas fuyr aux presens: on peut desirer autres magistrats, mais il faut ce nonobstant, obeyr à ceux icy. Et à l’aduanture y a il plus de recommendation d’obeyr aux mauuais, qu’aux bons, III, 470.

Les dissentions intestines produisent souuent ces vilains exemples: Que nous punissons les priuez, de ce qu’ils nous ont creu, quand nous estions autres. Et vn mesme magistrat fait porter la peine de son changement, à qui n’en peut mais. Le maistre foitte son disciple de docilité, et la guide son aueugle. Horrible image de iustice, III, 102.

VANITÉ (PRÉSOMPTION).

Nostre monde n’est formé qu’à l’ostentation. Les hommes ne s’enflent que de vent: et se manient à bonds, comme les balons, III, 546.

Que nous presche la verité: que nostre sagesse n’est que folie deuant Dieu: que de toutes les vanitez la plus vaine c’est l’homme: que l’homme qui presume de son sçauoir, ne sçait pas encore que c’est que sçauoir: et que l’homme, qui n’est rien, s’il pense estre quelque chose, se seduit soy-mesmes, et se trompe? II, 132.

C’est par la vanité qu’il s’egale à Dieu, qu’il s’attribue les conditions diuines, qu’il se trie soy-mesme et separe de la presse des autres creatures, taille les parts aux animaux ses confreres et compagnons, et leur distribue telle portion de facultez et de forces, que bon luy semble, II, 136.

VENGEANCE.

Chacun sent bien, qu’il y a plus de brauerie et desdain, à battre son ennemy, qu’à l’acheuer, et de le faire bouquer, que de le faire mourir. D’auantage que l’appetit de vengeance s’en assouuit et contente mieux: car elle ne vise qu’à donner ressentiment de soy. Voyla pourquoy, nous n’attaquons pas vne beste, ou vne pierre, quand elle nous blesse, d’autant qu’elles sont incapables de sentir nostre reuenche. Et de tuer vn homme, c’est le mettre à l’abry de nostre offence et lui prêter le plus fauorable de touts les offices de la vie, qui est de mourir promptement et insensiblement, II, 570.

Tuer son ennemi est bon pour euiter l’offence à venir, non pour venger celle qui est faicte. C’est vne action plus de crainte, que de brauerie: de precaution, que de courage: Nous quittons par là la vraye fin de la vengeance et auons à conniller, à trotter et à fuir les officiers de la iustice qui nous suyuent et luy est en repos, II, 572.

Tout ainsin est à plaindre la vengeance, quand celuy enuers lequel elle s’employe, pert le moyen de la souffrir. Car comme le vengeur y veut voir, pour en tirer du plaisir, il faut que celuy sur lequel il se venge, y voye aussi, pour en receuoir du desplaisir, et de la repentance, II, 570.

VÉRITÉ (PHILOSOPHIE).

La voye de la verité est vne et simple, celle du profit particulier, et de la commodité des affaires, qu’on a en charge, double, inegale, et fortuite, III, 90.

Pour le profit des hommes, il est souuent besoin de les piper, II, 248.

La verité a ses empeschements, incommoditez et incompatibilitez auec nous. Il nous faut souuent tromper, afin que nous ne nous trompions. Et siller nostre veuë, estourdir nostre entendement, pour les redresser et amender, III, 490.

Nous ne sentons rien, nous ne voyons rien, toutes choses nous sont occultes, il n’en est aucune de laquelle nous puissions establir quelle elle est, II, 244.

VERSATILITÉ.

Ceux qui s’exercent à contreroller les actions humaines, ne se trouuent en aucune partie si empeschez, qu’à les r’apiesser et mettre à mesme lustre: car elles se contredisent communément de si estrange façon, qu’il semble impossible qu’elles soient parties de mesme boutique, I, 600.

Non seulement le vent des accidens me remue selon son inclination: mais en outre, ie me remue et trouble moy mesme par l’instabilité de ma posture, et qui y regarde primement, ne se trouue guere deux fois en mesme estat. Ie donne à mon ame tantost vn visage, tantost vn autre, selon le costé où ie la couche. Si ie parle diuersement de moy, c’est que ie me regarde diuersement. Toutes les contrarietez s’y trouuent, selon quelque tour, et en quelque façon: Honteux, insolent, chaste, luxurieux, bauard, taciturne, laborieux, delicat, ingenieux, hebeté, chagrin, debonnaire, menteur, veritable, sçauant, ignorant, et liberal et auare et prodigue: tout cela ie le vois en moy aucunement, selon que ie me vire: et quiconque s’estudie bien attentifuement, trouue en soy, voire et en son iugement mesme, cette volubilité et discordance. Ie n’ay rien à dire de moy, entierement, simplement, et solidement, sans confusion et sans meslange, ny en vn mot. Distinguo, est le plus vniuersel membre de ma Logique, I, 606.

Qui pour me voir une mine tantost froide, tantost amoureuse enuers ma femme, estime que l’vne ou l’autre soit feinte, il est vn sot, I, 408.

Il n’est pas estrange de plaindre celuy-là mort, qu’on ne voudroit aucunement estre en vie, I, 406.

Nous auons poursuiuy auec resoluë volonté la vengeance d’vne iniure, et ressenty vn singulier contentement de la victoire; nous en pleurons pourtant: ce n’est pas de cela que nous pleurons: il n’y a rien changé: mais nostre ame regarde la chose d’vn autre œil, et se la represente par vn autre visage: car chasque chose a plusieurs biais et plusieurs lustres, I, 408.

Nulle qualité nous embrasse purement et vniuersellement, I, 408.

En nostre ame, bien qu’il y ait diuers mouuements, qui l’agitent, si faut-il qu’il y en ayt vn à qui le champ demeure: mais pas auec si entier auantage, que les plus foibles par occasion ne regaignent encores la place, I, 406.

Nostre façon ordinaire c’est d’aller apres les inclinations de nostre appetit, à gauche, à dextre, contremont, contre-bas, selon que le vent des occasions nous emporte: comme les choses qui flottent, ores doucement, ores auecques violence, selon que l’eau est ireuse ou bonasse. Nous ne pensons ce que nous voulons, qu’à l’instant que nous le voulons: et ce que nous auons à cett’heure proposé, nous le changeons tantost, et tantost encore retournons sur nos pas: ce n’est que branle et inconstance, I, 602.

N’est-ce pas vn singulier tesmoignage d’imperfection, ne pouuoir r’assoir nostre contentement en aucune chose, et que par desir mesme et imagination il soit hors de nostre puissance de choisir ce qu’il nous faut? I, 566.

Non par iouyssance, mais par imagination et par souhait, nous ne pouuons estre d’accord de ce dequoy nous auons besoing pour nous contenter. Laissons à nostre pensée tailler et coudre à son plaisir: elle ne pourra pas seulement desirer ce qui luy est propre, et le satisfaire, II, 368.

VERTU.

La douleur, la volupté, l’amour, la haine, sont les premieres choses, que sent vn enfant: si la raison suruenant elles s’appliquent à elle: cela c’est vertu, III, 694.

La vertu presuppose de la difficulté et du contraste, elle ne peut s’exercer sans partie. C’est à l’auenture pourquoy nous nommons Dieu bon, fort, et liberal, et iuste, mais nous ne le nommons pas vertueux. Ses operations sont toutes naifues et sans effort, II, 86.

La vertu est chose autre, et plus noble, que les inclinations à la bonté, qui naissent en nous. Les ames reglées d’elles mesmes et bien nées, elles suyuent mesme train, et representent en leurs actions, mesme visage que les vertueuses. Mais la vertu sonne ie ne sçay quoy de plus grand et de plus actif, que de se laisser par vne heureuse complexion, doucement et paisiblement conduire à la suite de la raison, II, 84.

Les principaux bienfaicts de la vertu, le mepris de la mort est le moyen qui fournit nostre vie d’vne molle tranquillité, et nous en donne le goust pur et amiable sans qui toute autre volupté est esteinte, I, 110.

Si la fortune commune luy faut, la vertu luy eschappe; ou elle s’en passe, et s’en forge vne autre toute sienne: non plus flottante et roulante: elle sçait estre riche, et puissante, et sçauante, et coucher en des matelats musquez. Elle aime la vie, elle aime la beauté, la gloire, et la santé. Mais son office propre et particulier, c’est sçauoir vser de ces biens là regléement, et les sçauoir perdre constamment, I, 260.

La vertu se contente de soy: sans discipline, sans paroles, sans effects, I, 416.

La vertu n’aduoüe rien, que ce qui se faict par elle, et pour elle seule, I, 400.

Il faut aymer la vertu pour elle mesme, II, 492.

Il n’eschoit pas de recompense à vne vertu, pour grande qu’elle soit, qui est passée en coustume: et ne sçay auec, si nous l’appellerions iamais grande, estant commune, II, 12.

Nous pouuons saisir la vertu, de façon qu’elle deuiendra vicieuse: si nous l’embrassons d’un desir trop aspre et violant, I, 344.

On peut et trop aymer la vertu, et se porter excessiuement en vne action iuste, I, 344.

Voyla pourquoy quand on iuge d’vne action particuliere, il faut considerer plusieurs circonstances, et l’homme tout entier qui l’a produicte, auant la baptizer, II, 94.

L’estrangeté de nostre condition, porte que nous soyons souuent par le vice mesme poussez à bien faire; si le bien faire ne se iugeoit par la seule intention. Parquoy vn fait courageux ne doit pas conclurre vn homme vaillant: celuy qui le seroit bien à poinct, il le seroit tousiours, et à toutes occasions. Si c’estoit vne habitude de vertu, et non vne saillie, elle rendroit vn homme pareillement resolu à tous accidens: tel seul, qu’en compagnie: tel en camp clos, qu’en vne bataille: car quoy qu’on die, il n’y a pas autre vaillance sur le paué et autre au camp. Aussi courageusement porteroit il vne maladie en son lict, qu’vne blessure au camp: et ne craindroit non plus la mort en sa maison qu’en vn assaut. Nous ne verrions pas vn mesme homme, donner dans la bresche d’vne braue asseurance, et se tourmenter apres, comme vne femme, de la perte d’vn procez ou d’vn fils. Quand estant lasche à l’infamie, il est ferme à la pauureté: quand estant mol contre les rasoirs des barbiers, il se trouue roide contre les espées des aduersaires: l’action est loüable, non pas l’homme, I, 608.

Nostre vertu mesme est fautiere et repentable, I, 680.

La vertu refuse la facilité pour compagne; cette aisée, douce, et panchante voie, par où se conduisent les pas reglez d’vne bonne inclination de nature, n’est pas celle de la vraye vertu. Elle demande vn chemin aspre et espineux, elle veut auoir des difficultez estrangeres à luicter, II, 88.

Nuls accidens ne font tourner le dos à la viue vertu: elle cherche les maux et la douleur, comme son aliment. Les menasses des tyrans, les gehennes, et les bourreaux, l’animent et la viuifient, I, 632.

Quoy qu’ils dient, en la vertu mesme, le dernier but de nostre visee, c’est la volupté: mot qui, signifiant quelque supreme plaisir, et excessif contentement, est mieux deu à l’assistance de la vertu, qu’à nulle autre assistance, I, 108.

Le prix et hauteur de la vraye vertu, est en la facilité, vtilité et plaisir de son exercice: si esloigné de difficulté, que les enfans y peuuent comme les hommes, les simples comme les subtilz. Le reglement c’est son vtil, non pas la force. C’est la mere nourrice des plaisirs humains. En les rendant iustes, elle les rend seurs et purs. Les moderant, elle les tient en haleine et en appetit. Retranchant ceux qu’elle refuse, elle nous aiguise enuers ceux qu’elle nous laisse: et nous laisse abondamment tous ceux que veut nature: et iusques à la satieté, sinon iusques à la lasseté; maternellement, I, 260.

Nous auons grand tort de dire, quand nous venons à la vertu, que les suittes et difficultez qui l’accablent, la rendent austere et inaccessible. Elles anoblissent, aiguisent, et rehaussent le plaisir diuin et parfaict, qu’elle nous moienne, et celuy là est certes bien indigne de son accointance, qui contrepoise son coust, à son fruict: il n’en cognoist ny les graces ny l’vsage, I, 108.

Ie voy que plusieurs vertus, comme la chasteté, sobrieté, et temperance, peuuent arriuer à nous, par deffaillance corporelle. La fermeté aux dangers, si fermeté il la faut appeller, le mespris de la mort, la patience aux infortunes, peut venir et se treuue souuent aux hommes, par faute de bien iuger de tels accidens, et ne les conceuoir tels qu’ils sont. La faute d’apprehension et la bestise, contrefont ainsi par fois les effects vertueux. Comme i’ay veu souuent aduenir, qu’on a loué des hommes, de ce, dequoy ils meritoyent du blasme, II, 92.

A quelque chose sert le mal’heur. Il fait bon naistre en vn siecle fort depraué: car par comparaison d’autruy, vous estes estimé vertueux à bon marché. Qui n’est que parricide en nos iours et sacrilege, il est homme de bien et d’honneur, II, 490.

C’est chose facile et lasche que de mal faire; de faire bien, où il n’y eust point de danger, c’est chose vulgaire: de faire bien, où il y ayt danger, c’est le propre office d’vn homme de vertu, II, 88.

VICES.

Socrates disoit, que le principal office de la sagesse est distinguer les biens et les maux. Nous autres, à qui le malheur est tousiours en vice, deurions de mesme auoir la science de distinguer les vices: sans laquelle, bien exacte, le vertueux et le meschant demeurent meslez et incognus, I, 612.

Il faut voir son vice, et l’estudier, pour le redire: ceux qui le celent à autruy, le celent ordinairement à eux mesmes: et ne le tiennent pas pour assés couuert, s’ils le voyent. Ils le soustrayent et desguisent à leur propre conscience, III, 186.

Les vices sont tous pareils en ce qu’ils sont tous vices: mais encore qu’ils soyent également vices, ils ne sont pas égaux vices. Et que celuy qui a franchi de cent pas les limites, ne soit pas de pire condition, que celuy qui n’en est qu’à dix pas, il n’est pas croyable: et que le sacrilege ne soit pire que le larrecin d’vn chou de nostre iardin: Il y a autant en cela de diuersité qu’en aucune autre chose, I, 612.

Ie tiens pour vices, mais chacun selon sa mesure, non seulement ceux que la raison et la nature condamnent, mais ceux aussi que l’opinion des hommes a forgé, voire fauce et erronee, si les loix et l’vsage l’auctorise, III, 112.

Il n’est veritablement vice qui n’offence, et qu’vn iugement entier n’accuse. Car il a de la laideur et incommodité si apparente, qu’à l’aduanture ceux-là ont raison, qui disent, qu’il est principalement produict par bestise et ignorance: tant est-il mal-aisé d’imaginer qu’on le cognoisse sans le haïr. La malice hume la pluspart de son venin, et s’en empoisonne, III, 112.

Aucuns, ou pour estre collez au vice d’vne attache naturelle, ou par longue accoustumance, n’en trouuent plus la laideur. A d’autres, le vice poise, mais ils le contrebalancent auec le plaisir, ou autre occasion: et le souffrent et s’y prestent, à certain prix. Vitieusement pourtant, et laschement, III, 122.

L’ambition, l’auarice, l’irresolution, la peur et les concupiscences, ne nous abandonnent point pour changer de contrée: Elles nous suiuent souuent iusques dans les cloistres, et dans les escoles de Philosophie. Ny les desers, ny les rochers creusez, ny la here, ny les ieusnes, ne nous en démeslent, I, 412.

C’est vne tres-vtile impression, que les vices, quand ils se desroberont de la veuë et cognoissance de l’humaine iustice, demeurent tousiours en butte à la diuine, qui les poursuyura, voire apres la mort des coulpables, II, 322.

Ny les Dieux, ny les gens de bien, dict Platon, n’acceptent le present d’vn meschant, I, 594.

Combien auons nous de mestiers et vacations receuës, dequoy l’essence est vicieuse? I, 582.

Il y a des vices legitimes, comme plusieurs actions, ou bonnes, ou excusables, illegitimes. La iustice en soy, naturelle et vniuerselle, est autrement reglee, et plus noblement, que n’est cette autre iustice speciale, nationale, contrainte au besoing de nos polices, III, 90.

La corruption du siecle se fait, par la contribution particuliere de chacun de nous. Les vns y conferent la trahison, les autres l’iniustice, l’irreligion, la tyrannie, l’auarice, la cruauté, selon qu’ils sont plus puissans: les plus foibles y apportent la sottise, la vanité, l’oisiueté, III, 378.

C’est dommage qu’vn meschant homme ne soit encore vn sot, et que la decence pallie son vice, III, 190.

VIE.

Ceux qui ont apparié nostre vie à vn songe, ont eu de la raison, à l’aduanture plus qu’ils ne pensoyent. Quand nous songeons, nostre ame vit, agit, exerce toutes ses facultez, ne plus ne moins que quand elle veille; mais si plus mollement et obscurement: là elle dort, icy elle sommeille plus et moins; ce sont tousiours tenebres, et tenebres Cymmeriennes. Nous veillons dormants, et veillants dormons: pourquoy ne mettons nous en doubte, si nostre penser, nostre agir, est pas vn autre songer, et nostre veiller, quelque espece de dormir? II, 404.

La vie est vn mouuement inegal, irregulier, et multiforme, III, 136.

La raison nous ordonne bien d’aller tousiours mesme chemin, mais non toutesfois mesme train. Quand la vertu mesme seroit incarnée, ie croy que le poux luy battroit plus fort allant à l’assaut, qu’allant disner: voire il est necessaire qu’elle s’eschauffe et s’esmeuue, I, 500.

Les plus belles vies, sont à mon gré celles, qui se rangent au modelle commun et humain auec ordre: mais sans miracle, sans extrauagance, III, 704.

Les ieunes se doiuent faire instruire; les hommes s’exercer à bien faire: les vieux se retirer de toute occupation ciuile et militaire, viuants à leur discretion, sans obligation à certain office, I, 418.

Si vous auez vescu vn iour, vous auez tout veu: vn iour est égal à tous iours. Il n’y a point d’autre lumiere, ny d’autre nuict. Ce Soleil, cette Lune, ces Estoilles, cette disposition, c’est celle mesme que vos ayeuls ont iouye, et qui entretiendra vos arriere-nepueux: au pis aller, la distribution et varieté de tous les actes de ma comedie, se parfournit en vn an. Si vous auez pris garde au branle de mes quatre saisons, elles embrassent l’enfance, l’adolescence, la virilité, et la vieillesse du monde. Il a ioüé son ieu: il n’y sçait autre finesse, que de recommencer; ce sera tousiours cela mesme, I, 126.

Où que vostre vie finisse, elle y est toute. L’vtilité du viure n’est pas en l’espace: elle est en l’vsage. Tel a vescu long temps, qui a peu vescu, I, 128.

Il faut apprendre à souffrir, ce qu’on ne peut euiter. Nostre vie est composée, comme l’harmonie du monde, de choses contraires, les biens et les maux y sont consubstantiels. Nostre estre ne peut sans ce meslange; et y est l’vne bande non moins necessaire que l’autre, III, 648.

Le glorieux chef-d’œuvre de l’homme, c’est viure à propos. Toutes autres choses: regner, thesauriser, bastir, n’en sont qu’appendicules et adminicules, pour le plus. C’est aux petites ames enseuelies du poix des affaires, de ne s’en sçauoir purement desmesler: de ne les sçauoir et laisser et reprendre, III, 688.

Nostre principalle suffisance, c’est sçauoir s’appliquer à diuers vsages. C’est estre, mais ce n’est pas viure que se tenir attaché et obligé par necessité, à vn seul train. Les plus belles ames sont celles qui ont plus de variété et de souplesse, III, 136.

Qui oublieroit de bien et saintement viure; et penseroit estre quitte de son deuoir, en y acheminant et dressant les autres; ce serait vn sot. De mesme, qui abandonne en son propre, le sainement et gayement viure, pour en seruir autruy, prent à mon gré vn mauuais et desnaturé party, III, 492.

La vie n’est de soy ny bien ny mal: c’est la place du bien et du mal, selon que vous la leur faictes, I, 126.

Aucun ne fait certain dessein de sa vie, et n’en deliberons qu’à parcelles, I, 610.

Ce n’est pas merueille que le hazard puisse tant sur nous, puis que nous viuons par hazard: à qui n’a dressé en gros sa vie à vne certaine fin, il est impossible de disposer les actions particulieres, I, 610.

Il faut estre tousiours botté et prest à partir, en tant que en nous est, et sur tout se garder qu’on n’aye lors affaire qu’à soy: car nous y aurons assez de besongne, sans autre surcrois, I, 118.

L’opinion qui desdaigne nostre vie, est ridicule: car en fin c’est nostre estre, c’est nostre tout. C’est de pareille vanité, que nous desirons estre autre chose, que ce que nous sommes, I, 634.

Nostre vie est partie en folie, partie en prudence. Qui n’en escrit que reueremment et regulierement, il en laisse en arriere plus de la moitié, III, 270.

Il y a tant de mauuais pas, que pour le plus seur, il faut vn peu legerement et superficiellement couler ce monde: et le glisser, non pas l’enfoncer. La volupté mesme, est douloureuse en sa profondeur, III, 488.

La carriere de noz desirs doit estre circonscripte, et restraincte, à vn court limite, des commoditez les plus proches et contigues, III, 498.

Le ieune doit faire ses apprests, le vieil en iouïr, disent les sages. Et le plus grand vice qu’ils remerquent en nous, c’est que noz desirs raieunissent sans cesse. Nous recommençons tousiours à viure, II, 586.

Nous sommes nés pour agir: ie veux qu’on agisse, et qu’on allonge les offices de la vie, tant qu’on peut: et que la mort me treuue plantant mes choux; mais nonchallant d’elle, et encore plus de mon iardin imparfait, I, 120.

Il n’y a rien de mal en la vie, pour celuy qui a bien comprins, que la priuation de la vie n’est pas mal, I, 116.

C’est le viure heureusement, non le mourir heureusement, qui fait l’humaine felicité, III, 132.

Il faut souffrir doucement les loix de nostre condition. Nous sommes pour vieillir, pour affoiblir, pour estre malades, en despit de toute medecine, III, 646.

Il y a en la vie plusieurs accidens pires à souffrir que la mort mesme, I, 630.

Tant les hommes sont accoquinez à leur estre miserable, qu’il n’est si rude condition qu’ils n’acceptent pour s’y conseruer, III, 24.

Les Stoiciens disent, que c’est viure conuenablement à Nature, pour le sage, de de se departir de la vie, encore qu’il soit en plein heur, s’il le faict opportunément: et au fol de maintenir sa vie, encore qu’il soit miserable, pourueu qu’il soit en la plus grande part des choses, qu’ils disent estre selon Nature, I, 632.

La loy de viure aux gens de bien, ce n’est pas autant qu’il leur plaist, mais autant qu’ils doiuent, III, 674.

C’est tesmoignage de grandeur de courage, de retourner en la vie pour la consideration d’autruy, comme plusieurs excellens personnages ont faict: et est vn traict de bonté singuliere, de conseruer la vieillesse, (de laquelle la commodité la plus grande c’est la nonchalance de sa durée, et vn plus courageux et desdaigneux vsage de la vie,) si on sent que cet office soit doux, aggreable, et profitable à quelqu’vn bien affectionné: c’est quelquefois magnanimité que viure, II, 676.

Au iugement de la vie d’autruy, ie regarde tousiours comment s’en est porté le bout, et des principaux estudes de la mienne, c’est qu’il se porte bien, c’est à dire quietement et sourdement, I, 106.

VIE PRIVÉE.

La forme de viure plus vsitée et commune, est la plus belle: toute particularité, semble à euiter: l’vsage publiq donne loy, III, 680.

C’est vne vie exquise, celle qui se maintient en ordre iusques en son priué, III, 114.

Heureux, qui ait reglé à si iuste mesure son besoin, que ses richesses y puissent suffire sans son soing et empeschement: et sans que leur dispensation ou assemblage, interrompe d’autres occupations, qu’il suit, plus conuenables, plus tranquilles, et selon son cœur, I, 474.

Il faut auoir femmes, enfans, bien, et sur tout de la santé, qui peut, mais non pas s’y attacher en maniere que nostre heur en despende, I, 416.

Qui ne couue point ses enfans, ou ses honneurs, d’vne propension esclaue, ne laisse pas de viure commodément apres leur perte, III, 510.

Pourquoy asseruir nostre contentement à la puissance d’autruy? Anticiper les accidens de fortune, se priuer des commoditez qui nous sont en main, comme plusieurs ont faict par deuotion, se seruir soy-mesmes, coucher sur la dure, ietter ses richesses, rechercher la douleur, c’est l’action d’vne vertu excessiue; ny la raison, ny la nature ne le veulent. Il y a pour moy assez affaire sans aller si auant: il me suffit souz la faueur de la fortune, me preparer à sa défaueur, I, 420.

Gaigner vne breche, conduire vne ambassade, regir vn peuple, ce sont actions esclatantes: tancer, rire, vendre, payer, aymer, hayr, et conuerser auec les siens, et auec soy-mesme, doucement et iustement: ne relascher point, ne se desmentir point, c’est chose plus rare, plus difficile, et moins remerquable, III, 116.

Tel a esté miraculeux au monde, auquel sa femme et son valet n’ont rien veu seulement de remercable. Peu d’hommes ont esté admirez par leurs domestiques. Nul a esté prophete non seulement en sa maison, mais en son païs, dit l’experience des histoires. De mesmes aux choses de neant, III, 116.

Miserable à mon gré, qui n’a chez soy, où estre à soy: où se faire particulierement la cour: où se cacher, III, 156.

Il se faut reseruer vne arriere boutique, toute nostre, toute franche, en laquelle nous establissions nostre vraye liberté et principale retraicte et solitude, I, 416.

VIE PUBLIQUE.

O que je feroy peu d’estat de ces grandes dignitez electiues, que ie voy au monde, qui ne se donnent qu’aux hommes prests à partir: ausquelles on ne regarde pas tant, combien deuement on les exercera, que combien peu longuement on les exercera: dés l’entrée on vise à l’issue, I, 498.

Nous nous preparons aux occasions eminentes, plus par gloire que par conscience. La plus courte façon d’arriuer à la gloire, ce seroit faire pour la conscience ce que nous faisons pour la gloire, III, 118.

La vie commune doibt auoir conference aux autres vies. La vertu de Caton estoit vigoureuse, outre la raison de son siecle: et à vn homme qui se mesloit de gouuerner les autres, destiné au seruice commun; il se pourroit dire, que c’estoit vne iustice, sinon iniuste, au moins vaine et hors de saison! III, 464.

A ceux, qui nous regissent et commandent, qui tiennent le monde en leur main, ce n’est pas assez d’auoir vn entendement commun: de pouuoir ce que nous pouuons. Ils sont bien loing au dessoubs de nous, s’ils ne sont bien loing au dessus. Comme ils promettent plus, ils doiuent aussi plus: et pourtant! III, 352.

La iurisdiction ne se donne point en faueur du iuridiciant: c’est en faueur du iuridicié. On fait vn superieur, non iamais pour son profit, ains pour le profit de l’inferieur: et vn medecin pour le malade, non pour soy. Toute magistrature, comme tout art, iette sa fin hors d’elle, III, 296.

Nous ne sçauons pas distinguer les facultez des hommes. De conclurre par la suffisance d’vne vie particuliere, quelque suffisance à l’vsage public, c’est mal conclud. Tel se conduict bien, qui ne conduict pas bien les autres, III, 466.

Les dignitez, les charges se donnent necessairement, plus par fortune que par merite: et a lon tort souuent de s’en prendre aux Roys. Au rebours c’est merueille qu’ils y ayent tant d’heur, y ayans si peu d’adresse, III, 354.

Qui pourroit trouuer moyen, qu’on en peust iuger par iustice, et choisir les hommes par raison, establiroit de ce seul trait, vne parfaite forme de police, III, 358.

Toutes actions publiques sont subiectes à incertaines, et diuerses interpretations: car trop de testes en iugent, III, 518.

Toutes charges importantes ne sont pas difficiles, III, 518.

Ie n’accuse pas vn magistrat qui dorme, pourueu que ceux qui sont soubs sa main, dorment quand et luy. Les loix dorment de mesme, III, 520.

C’est agir, pour sa reputation, et proffit particulier, non pour le bien, de remettre à faire en la place, ce qu’on peut faire en la chambre du conseil: et en plain midy, ce qu’on eust faict la nuict precedente, III, 520.

L’innouation est de grand lustre. L’abstinence de faire, est souuent aussi genereuse, que faire: mais elle est moins au iour, III, 524.

Ie serois d’aduis qu’on estendist nostre vacation et occupation autant qu’on pourroit, pour la commodité publique: et ie trouue la faute en l’autre costé de ne nous y embesongner pas assez tost, I, 596.

Ie ne veux pas qu’on refuse aux charges qu’on prend, l’attention, les pas, les parolles, et la sueur, et le sang au besoing: mais c’est par emprunt et accidentalement; l’esprit se tenant tousiours en repos et en santé: non pas sans action, mais sans vexation, sans passion, III, 492.

Combien de gens se hazardent tous les iours aux guerres, dequoy il ne leur chault: et se pressent aux dangers des batailles, desquelles la perte, ne leur troublera pas le voisin sommeil, III, 492.

Qui se vante, en vn temps malade, comme cestuy-cy, d’employer au seruice du monde, vne vertu naifue et sincere: ou il ne la cognoist pas, les opinions se corrompans auec les mœurs, ou s’il la cognoist, il se vante à tort: et qu’il die, faict mille choses, dequoy sa conscience l’accuse, III, 468.

La plus part de noz vacations sont farcesques. Il faut iouer deuement nostre rolle, mais comme rolle d’vn personnage emprunté. Du masque et de l’apparence, il n’en faut pas faire vne essence réelle, ny de l’estranger le propre. Nous ne sçauons pas distinguer la peau de la chemise, III, 500.

Il faut apprendre à distinguer les bonnetades, qui nous regardent, de celles qui regardent nostre commission, ou nostre suitte, ou nostre mule, III, 500.

VIE SOCIALE.

Considerant la foiblesse de nostre vie, et à combien d’escueils ordinaires et naturels elle est exposée, on n’en deuroit pas faire si grande part à la naissance, à l’oisiueté et à l’apprentissage, I, 598.

En noz actions accoustumees, de mille il n’en est pas vne qui nous regarde, I, 416.

La plus part des regles et preceptes du monde prennent ce train, de nous pousser hors de nous, et chasser en la place, à l’vsage de la societé publique, III, 490.

La societé publique n’a que faire de nos pensees: mais le demeurant, comme nos actions, nostre trauail, nos fortunes et nostre vie, il la faut prester et abandonner à son seruice et aux opinions communes, I, 176.

La volonté et les desirs se font loy eux mesmes, les actions ont à la receuoir de l’ordonnance publique, III, 88.

Les hommes se donnent à louage. Leurs facultez ne sont pas pour eux; elles sont pour ceux, à qui ils s’asseruissent; leurs locataires sont chez eux, ce ne sont pas eux. Il faut mesnager la liberté de nostre ame, et ne l’hypotequer qu’aux occasions iustes; lesquelles sont en bien petit nombre, si nous iugeons sainement, III, 486.

L’occupation est à certaine maniere de gents, marque de suffisance et de dignité. Leur esprit cherche son repos au bransle, comme les enfans au berceau. Ils se peuuent dire autant seruiables à leurs amis, comme importuns à eux mesmes. Personne ne distribue son argent à autruy, chacun y distribue son temps et sa vie. Il n’est rien dequoy nous soyons si prodigues, que de ces choses là, desquelles seules l’auarice nous seroit vtile et louable. Pour l’vsage de la vie, et seruice du commerce public, il y peut auoir de l’excez en la pureté et perspicacité de noz esprits. Cette clarté penetrante, a trop de subtilité et de curiosité. Pourtant se trouuent les esprits communs et moins tendus, plus propres et plus heureux à conduire affaires. Et les opinions de la philosophie esleuées et exquises, se trouuent ineptes à l’exercice, III, 486.

La grauité, la robbe, et la fortune de celuy qui parle, donne souuent credit à des propos vains et ineptes. Il n’est pas à presumer, qu’vn monsieur, si suiuy, si redouté, n’aye au dedans quelque suffisance autre que populaire: et qu’vn homme à qui on donne tant de commissions, et de charges, si desdaigneux et si morguant, ne soit plus habile, que cet autre, qui le salue de si loing, et que personne n’employe, III, 350.

Celuy qui va en la presse, il faut qu’il gauchisse, qu’il serre ses couddes, qu’il recule, ou qu’il auance, voire qu’il quitte le droict chemin, selon ce qu’il rencontre. Qu’il viue non tant selon soy, que selon autruy: non selon ce qu’il se propose, mais selon ce qu’on luy propose: selon le temps, selon les hommes, selon les affaires. Somme, il faut viure entre les viuants, et laisser la riuiere courre sous le pont, sans nostre soing: ou à tout le moins, sans nostre alteration, III, 346.

De vray, pourquoy sans nous esmouuoir, rencontrons nous quelqu’vn qui ayt le corps tortu et mal basty, et ne pouuons souffrir le rencontre d’vn esprit mal rengé sans nous mettre en cholere? Cette vitieuse aspreté tient plus au iuge, qu’à la faute, III, 346.

Ceux, qui se desrobent aux offices communs, et à ce nombre infini de regles espineuses, à tant de visages, qui lient vn homme d’exacte preud’hommie, en la vie ciuile: font, à mon gré, vne belle espargne: quelque pointe d’aspreté peculiere qu’ils s’enioignent. C’est aucunement mourir, pour fuir la peine de bien viure. Ils peuuent auoir autre prix, mais le prix de la difficulté, il ne m’a iamais semblé qu’ils l’eussent. Ny qu’en malaisance, il y ait rien audelà, de se tenir droit emmy les flots de la presse du monde, respondant et satisfaisant loyalement à touts les membres de sa charge, II, 644.

Indiscrette nation. Nous ne nous contentons pas de faire sçauoir nos vices, et folies, au monde, par reputation: nous allons aux nations estrangeres, pour les leur faire voir en presence. Mettez trois François aux deserts de Lybie, ils ne seront pas vn mois ensemble, sans se harceler et esgratigner. Vous diriez que cette peregrination, est vne partie dressée, pour donner aux estrangers le plaisir de nos tragedies: et le plus souuent à tels, qui s’esiouyssent de nos maux, et qui s’en moquent, II, 576.

La naifueté et la verité pure, en quelque siecle que ce soit, trouuent encore leur opportunité et leur mise, III, 82.

C’est vn excellent moyen de gaigner le cœur et volonté d’autruy, de s’y aller soubsmettre et fier, pourueu que ce soit librement, et sans contrainte d’aucune necessité, et que ce soit en condition, qu’on y porte vne fiance pure et nette; le front au moins deschargé de tout scrupule, I, 198.

La crainte et la deffiance attirent l’offence et la conuient, I, 196.

Le monde n’est que babil, et ne vis iamais homme, qui ne die plustost plus, que moins qu’il ne doit, I, 272.

On ne parle iamais de soy, sans perte. Les propres condemnations sont tousiours accreuës, les louanges mescruës, III, 332.

La plus honorable vacation, est de seruir au publiq, et estre vtile à beaucoup, III, 390.

La plus heureuse occupation à chascun, faire ses particuliers affaires sans iniustice, III, 394.

Vn honneste homme n’est comtable du vice ou sottise de son mestier; et ne doit pourtant en refuser l’exercice. C’est l’vsage de son pays, et il y a du proffit. Il faut viure du monde, et s’en preualoir, tel qu’on le trouue, III, 500.

Pour estre aduocat ou financier, il n’en faut pas mescognoistre la fourbe, qu’il y a en telles vacations, III, 500.

En toute police, il y a des offices necessaires, non seulement abiects, mais encores vicieux. Les vices y trouuent leur rang, et s’employent à la cousture de nostre liaison: comme les venins à la conseruation de nostre santé. S’ils deuiennent excusables, d’autant qu’ils nous font besoing, et que la necessité commune efface leur vraye qualité: il faut laisser iouer cette partie, aux citoyens plus vigoureux, et moins craintifs, qui sacrifient leur honneur et leur conscience, comme ces autres anciens sacrifierent leur vie, pour le salut de leur pays. Nous autres plus foibles prenons des rolles et plus aysez et moins hazardeux. Le bien public requiert qu’on trahisse, et qu’on mente, et qu’on massacre: resignons cette commission à gens plus obeissans et soupples, III, 80.

Il ne se faict aucun profit qu’au dommage d’autruy, et à ce compte il faudroit condamner toute sorte de guain. Le marchand ne faict bien ses affaires, qu’à la débauche de la ieunesse: le laboureur à la cherté des bleds: l’architecte à la ruine des maisons: les officiers de la Iustice aux procez et querelles des hommes: l’honneur mesme et pratique des Ministres de la religion se tire de nostre mort et de noz vices. Nul Medecin ne prent plaisir à la santé de ses amis mesmes, dit l’ancien Comique Grec; ny soldat à la paix de sa ville: ainsi du reste. Et qui pis est, que chacun se sonde au dedans, il trouuera que nos souhaits interieurs pour la plus part naissent et se nourrissent aux despens d’autruy. Nature ne se dement point en cela de sa generale police: la naissance, nourrissement, et augmentation de chasque chose, est l’alteration et corruption d’vn’ autre, I, 154.

Cent fois le iour, nous nous moquons de nous sur le subiect de nostre voysin, et detestons en d’autres, les defauts qui sont en nous plus clairement: et les admirons d’vne merueilleuse impudence et inaduertence, III, 346.

Ayons tousiours en la bouche ce mot de Platon: Ce que ie treuue mal sain, n’est-ce pas pour estre moy-mesmes mal sain? Ne suis-ie pas moy-mesmes en coulpe? mon aduertissement se peut-il pas renuerser contre moy? Sage et diuin refrein, qui fouete la plus vniuerselle, et commune erreur des hommes. Non seulement les reproches, que nous faisons les vns aux autres, mais noz raisons aussi, et noz arguments et matieres controuerses, sont ordinairement retorquables à nous: et nous enferrons de noz armes, III, 346.

VIEILLESSE.

Nulle vieillesse peut estre si caducque et si rance, à vn personnage qui a passé en honneur son aage, qu’elle ne soit venerable, II, 26.

C’est faute, de ne se sçauoir recognoistre de bonne heure, et ne sentir l’impuissance et extreme alteration que l’aage apporte naturellement et au corps et à l’ame, II, 30.

Quelle resuerie est-ce de s’attendre de mourir d’vne defaillance de forces, que l’extreme vieillesse apporte, et de se proposer ce but à nostre durée: veu que c’est l’espece de mort la plus rare de toutes, et la moins en vsage? Nous l’appellons seule naturelle, comme si c’estoit contre nature, de voir vn homme se rompre le col d’vne cheute, s’estoufer d’vn naufrage, se laisser surprendre à la peste ou à vne pleuresie, et comme si nostre condition ordinaire ne nous presentoit à tous ces inconuenients. Ne nous flattons pas de ces beaux mots: on doit à l’auenture appeler plustost naturel, ce qui est general, commun et vniuersel, I, 594.

C’est vne puissante maladie, et qui se coule naturellement et imperceptiblement: il y faut grande prouision d’estude, et grande precaution, pour euiter les imperfections qu’elle nous charge: ou aumoins affoiblir leur progrez, III, 134.

Tantost c’est le corps qui se rend le premier à la vieillesse: par fois aussi c’est l’ame: et en ay assez veu, qui ont eu la ceruelle affoiblie, auant l’estomach et les iambes. Et d’autant que c’est vn mal peu sensible à qui le souffre, et d’vne obscure montre, d’autant est-il plus dangereux, I, 598.

Dieu faict grace à ceux à qui il soustrait la vie par le menu. C’est le seul benefice de la vieillesse. La derniere mort en sera d’autant moins plaine et nuisible: elle ne tuera plus qu’vn demy, ou vn quart d’homme, III, 674.

Bien sert à la decrepitude de nous fournir le doux benefice d’inapperceuance et d’ignorance, et facilité à nous laisser tromper. Si nous y mordions, que seroit-ce de nous? II, 36.

La raison nous commande de nous despouiller, quand nos robbes nous chargent et empeschent, et de nous coucher quand les iambes nous faillent, II, 30.

En la vieillesse, nos ames sont subiectes à des maladies et imperfections plus importunes, qu’en la ieunesse. La sagesse, en elle, est le desgout des choses presentes deu à l’impuissance. Outre vne sotte et caduque fierté, vn babil ennuyeux, ces humeurs espineuses et inassociables, vn soin ridicule des richesses, lors que l’vsage en est perdu, i’y trouue plus d’enuie, d’iniustice et de malignité. Elle nous attache plus de rides en l’esprit qu’au visage: et ne se void point d’ames, ou fort rares, qui en vieillissant ne sentent l’aigre et le moisi, III, 134.

Nostre estude et nostre enuie deuroyent quelque fois sentir la vieillesse. Nous auons le pied à la fosse, et noz appetits et poursuites ne font que naistre, II, 588.

Voyez vn vieillart, qui demande à Dieu qu’il luy maintienne sa santé entiere et vigoureuse; c’est à dire qu’il le remette en ieunesse. N’est-ce pas folie? Sa condition ne le porte pas, III, 648.

Le soulagement que ie trouue en ma vieillesse, c’est qu’elle amortist en moy plusieurs desirs et soings, dequoy la vie est inquietée. Le soing du cours du monde, le soing des richesses, de la grandeur, de la science, de la santé, de moy, II, 588.

C’est grand simplesse, d’alonger et anticiper, comme chacun fait, les incommoditez humaines. I’ayme mieux estre moins long temps vieil, que d’estre vieil, auant que de l’estre, III, 182.

A mesure que les commoditez naturelles nous faillent, soustenons nous par les artificielles. C’est iniustice, d’excuser la ieunesse de suyure ses plaisirs, et deffendre à la vieillesse d’en rechercher, III, 436.

Il faut retenir à tout nos dents et nos griffes, l’vsage des plaisirs de la vie, que nos ans nous arrachent des poings, les vns apres les autres, I, 426.

Ie hay cet accidental repentir que l’aage apporte. Le chagrin, et la foiblesse nous impriment vne vertu lasche, et caterreuse. Il ne nous faut pas laisser emporter si entiers, aux alterations naturelles, que d’en abastardir notre iugement, III, 130.

Qui vit iamais vieillesse qui ne louast le temps passé, et ne blasmast le present, chargeant le monde et les mœurs des hommes, de sa misere et de son chagrin? II, 420.

L’esprit parfois a le priuilege, de se r’auoir de la vieillesse, ie luy conseille autant que ie puis, de le faire: qu’il verdisse ce pendant, s’il peut, comme le guy sur vn arbre mort, III, 184.

Quand ie pourroy me faire craindre, i’aimeroy encore mieux me faire aymer. Il y a tant de sortes de deffauts en la vieillesse, tant d’impuissance, elle est si propre au mespris, que le meilleur acquest qu’elle puisse faire, c’est l’affection et amour des siens: le commandement et la crainte, ce ne sont plus ses armes, II, 34.

La vieillesse a vn peu besoin d’estre traictee plus tendrement. Recommandons la à ce Dieu protecteur de santé et de sagesse: mais gaye et sociale, III, 704.

VOLUPTÉ (PLAISIRS).

I’estime pareille iniustice, de prendre à contre cœur les voluptez naturelles, que de les prendre trop à cœur, III, 684.

Qui ne se donne loisir d’auoir soif, ne sçauroit prendre plaisir à boire, I, 488.

La volupté est qualité peu ambitieuse; elle s’estime assez riche de soy, sans y mesler le prix de la reputation: et s’ayme mieux à l’ombre, III, 182.

L’intemperance est peste de la volupté: et la temperance n’est pas son fleau: c’est son assaisonnement, III, 692.

La iouissance des voluptez mesmes, l’aysance et la facilité, oste aux roys l’aigredouce pointe que nous y trouuons, I, 488.

VOYAGES.

Le voyager me semble vn exercice profitable. L’ame y a vne continuelle exercitation, à remarquer des choses incogneuës et nouuelles. Et ie ne sçache point meilleure escole, à façonner la vie, que de luy proposer incessamment la diuersité de tant d’autres vies, fantasies, et vsances: et luy faire gouster vne si perpetuelle varieté de formes de nostre nature. Le corps n’y est ny oisif ny trauaillé: et cette moderee agitation le met en haleine, III, 430.

I’observe en mes voyages cette praticque, pour apprendre tousiours quelque chose, par la communication d’autruy, qui est vne des plus belles escholes qui puisse estre, de ramener tousiours ceux, auec qui ie confere, aux propos des choses qu’ils sçauent le mieux. Car il aduient le plus souuent au contraire, que chacun choisit plustost à discourir de mestier d’un autre que du sien: estimant que c’est autant de nouuelle reputation acquise: par ce train vous ne faictes iamais rien qui vaille. Ainsin, il faut trauailler de reietter tousiours l’architecte, le peintre, le cordonnier, et ainsi du reste chacun à son gibier, I, 92.


TABLE DES MATIÈRES
OBJET DE CE FASCICULE.