Dans une route défleurie,
Sous un ciel froid qu’oublie un soleil bienfaisant,
Je n’ai rencontré pour ma vie
Qu’indigence, regrets, vains désirs... et pourtant
J’ai peur de la quitter cette existence amère,
Et je viens vous crier: Sauvez-moi pour ma mère!
Pour elle qui, sans moi, ployant sous le chagrin,
Seule au monde de l’âme, à ceux dont sa misère
En cherchant la pitié trouverait le dédain,
Irait, dans sa douleur cruelle,
Dire: «Ma fille est morte, oh! donnez-moi du pain!
«Du pain, je n’en ai plus, pauvre enfant, c’était elle
«Dont le sort faisait mon destin.»
Ah! que ce cri jamais à ses lèvres n’échappe! etc.

Ces vers, écrits par une agonisante, prouvent qu’Élisa était peut-être plus réellement poète qu’on ne le penserait d’après son recueil, venu prématurément et avant la saison, pareil à ces fleurs qu’une chaleur factice fait éclore dans la serre au risque d’épuiser la plante. Rien de plus dangereux pour les jeunes talents que les encouragements trop facilement prodigués à ces premiers et pâles essais, fruits d’une production hâtive. Si l’amitié, plus sévère pour Élisa, n’eût pas si vite caressé cette impatience naturelle à un jeune auteur, exalté ses espérances de gloire par des louanges exagérées, sûrement elle eût laissé mûrir sa pensée, elle eût su attendre l’heure de l’inspiration véritable et appris à la traduire, à la couler dans un moule plus personnel et orné de plus riches ciselures. Elle ne se fût pas laissé tenter, éblouir, fasciner par ce fatal mirage de Paris, qui en a perdu et perdra tant d’autres, en dépit des sages conseils et des terribles exemples.

Nous ne saurions trop le dire, ô jeunes gens, et vous, bien plus encore, pauvres filles, qu’un entraînement si souvent funeste pousse vers la capitale par des espoirs de fortune ou de gloire, tremblez, tremblez d’être le jouet d’une illusion perfide. Pesez bien vos forces avant de vous risquer dans cette formidable mêlée. Vous, jeune poète, vous, jeune artiste, n’en croyez pas trop vite, non pas seulement les amis de la famille, les journaux complaisants de la localité, mais des juges en apparence plus compétents, plus sévères qui trouvent facile et commode de répondre à la flatterie intéressée par un compliment banal plutôt que par une dure, mais courageuse et utile vérité.

Plût au ciel qu’il en eût été ainsi pour notre poète après ses premières publications! restée sans doute dans sa ville natale, entourée de ses protecteurs naturels et dans un milieu tout sympathique, elle eût continué sa vie d’études et de paisibles labeurs, doucement reposée d’un travail agréable par une promenade à travers les champs ou par quelque bonne causerie avec de vieux amis. Sans doute son succès eût été moins rapide, mais plus sûr et plus durable, loin de cette atmosphère parisienne où l’on vit dans une fièvre continuelle et qui roule l’imprudent qui s’y laisse une fois prendre dans son dévorant tourbillon en ne lui laissant bientôt ni repos ni trève. Car à la fatigue d’une journée laborieuse succédera souvent la fatigue d’une veille ardente où les succès de la vanité, vanité de femme et vanité d’auteur, sans jamais satisfaire complètement, ne font que rendre la passion plus insatiable, et surexciter le désir impatient de nouvelles et semblables émotions. Ainsi le malheureux que la fièvre dévore sent par la boisson même s’augmenter sa soif inextinguible.

Oh! bien sûrement, Élisa, demeurée dans sa ville natale, n’aurait pas entendu tant et de si bruyants échos répéter son nom! Mais n’eût-il pas été murmuré par des voix plus connues et plus chères, celles de ses jeunes compagnes, de ses jeunes amies! peut-être par la voix d’un époux digne d’elle, mais à qui fit peur la célébrité de la muse et la compagnie de la femme de lettres, et bien plus auteur que femme. Élisa Mercœur, dans son premier milieu, aurait vécu mère de famille heureuse et honorée, ou si, jeune fille, elle eût succombé prématurément touchée par le doigt invisible, oh! combien ce semble, plus doucement, on l’eût vue s’éteindre! Que de précieuses consolations auraient charmé pour l’infortunée les longues heures de sa lente agonie!

Croyez-en le poète, enfant aussi de la Bretagne:

Oh! ne quittez jamais, c’est moi qui vous le dis,
Le devant de la porte où l’on jouait jadis,
L’église où, tout enfant, et d’une voix légère,
Vous chantiez à la messe auprès de votre mère;
Et la petite école où, traînant chaque pas,
Vous alliez le matin, oh! ne la quittez pas!
Car une fois perdu parmi ces capitales,
Ces immenses Paris, aux tourmentes fatales,
Repos, fraîche gaîté, tout s’y vient engloutir,
Et vous les maudissez sans en pouvoir sortir.

Brizeux, hélas! parlait d’après sa propre et cruelle expérience.

[38] M. Mellinet, l’imprimeur de Nantes si dévoué pour Élisa Mercœur.

[39] Biographie universelle.

[40] Outre les secours immédiats, M. Guizot accorda une pension à la mère d’Élisa.


MOLIÈRE


Oh! que m’ordonnes-tu, Muse, pour cette fois,
Je ne puis obéir, frissonnant à ta voix.
Non, ne l’exige pas. Quoi! moi, qu’inexorable,
J’exécute, en bourreau, cet arrêt implacable,
Et qu’au lieu de jeter un voile sur leurs torts,
J’ose porter la main sur la cendre des morts?
Outrager un tombeau, mais c’est un sacrilége!
—Enfant, tu te souviens des leçons du collége!
Est-il mort celui-là dont les écrits vivants
Charment tant de lecteurs, adorateurs fervents?
Vit-il pas dans son œuvre, hélas! impérissable?
—Un si rare génie?—Il en est plus coupable!
—Mais à son piédestal, ingrat, porter ce coup,
Moi parfois son disciple et qui lui dois beaucoup?
—Ne dois-tu rien à Dieu? Vois-tu pas qu’il outrage,
Ce Molière, à plaisir l’honneur du mariage?
Le foyer domestique est par lui diffamé?
—Boileau, sage et prudent, pourtant l’a peu blâmé
Et de tous ses Dandins ne lui fit pas un crime.
—Notre illustre Boileau, que j’aime et que j’estime,
Le poète entre tous grave, honnête, sensé,
L’a, je le sais aussi, largement encensé.
Mais l’Horace français, tolérant casuiste,
Ne jugeait point toujours de l’art en moraliste.
Critique à l’œil de lynx et jamais endormi,
Mais voyant dans Molière un confrère, un ami,
Le vieux Boileau gardait pour les sots ses férules,
Prompt à les quereller pour de simples virgules.
S’il me faut te le dire enfin, quoique tout bas,
Boileau fit plus d’un vers que je n’approuve pas.
—Muse, tu me fais peur, terriblement sévère,
—Pour ceux que j’aime, enfant, je dois être sincère,
Car leur gloire est la mienne, et si, malgré ma loi,
Ils viennent à faillir, s’en prend-on pas à moi?
Va, tu ne peux savoir combien certaines pages,
Que dis-je? quelques vers ont causé de ravages!
Tremble, jeune homme, tremble, orgueilleux de ton lot!
Souvent, pour perdre une âme, il a suffi d’un mot.
Ah! notre art, sais-tu bien, n’est pas un jeu frivole.
—Il est trop vrai, moi-même, une simple parole,
Je l’éprouve, un seul mot, un mot dit au hasard,
Quelquefois pour le cœur semble un coup de poignard.
—Et tu peux t’étonner si j’accuse Molière?
—Hélas!—Et si devant cette ombre familière
Je veux qu’en t’inclinant, sévère et solennel,
Tu ne l’excuses pas quand il fut criminel;
Et, fût-ce avec douleur, qu’en juge incorruptible,
Malgré son art savant, suprême, irrésistible,
Tu saches le blâmer?—Moi, moi, qu’à ce géant
J’ose bien m’attaquer, oubliant mon néant?
—Souviens-toi de David. Mais, enfant, je t’écoute,
Quand j’ai droit d’ordonner. Va, moi-même il m’en coûte,
Et c’est avec chagrin que, préférant me taire,
Je dois forcer ma bouche à ce langage austère.
Car ce poète aussi m’est cher. Mais quoi, doté
Si richement par moi, comment, en effronté,
De mots qui font rougir vint-il souiller la scène,
En immortalisant mainte pensée obscène?
Les plus honnêtes gens en parlent chapeau bas,
Le préjugé l’absout, je ne l’absoudrai pas,
Merveilleux enchanteur, mais terrible génie!
Ah! dans le cœur gardant sa mémoire bénie,
L’innocence rit-elle à son fier piédestal?
Et quel bien a-t-il fait, lui qui fit trop de mal?
Quel est le malheureux, faible et tenté qui lutte,
Et dont sa noble voix ait empêché la chute?
L’adolescent naïf, mais déjà combattu,
En reçoit-il la force, appui de la vertu?
Demande-moi plutôt (Hélas! faut-il le dire,
Et que la vérité ressemble à la satire!)
Demande-moi plutôt combien de jeunes cœurs,
Hélas! se sont flétris à ses accents moqueurs!
Combien en l’écoutant d’une âme encor paisible,
Sentent gronder en eux un orage terrible!
Que d’Agnès a séduits la voix de l’histrion,
Et que d’époux trompés grâce à l’Amphytrion!
Pour l’écrivain coupable est-il assez de blâmes,
Enfant, pour celui-là, le meurtrier des âmes,
Et qui, crime sans nom, irréparable tort!
En se jouant, les voue à l’éternelle mort?

Puis encor, ce divorce éternel qui divise,
Un bon juge l’a dit[41], le théâtre et l’église,
Molière l’a voulu, lui, cet homme de bien,
Qui donne à l’hypocrite un masque de chrétien.
Ce fut erreur sans doute et non malice noire,
Il le dit assez haut pour qu’on doive le croire.
Mais, gaudisseur sans frein, de sa morale, hélas!
Scandale du lecteur, il ne s’excuse pas,
Faut-il qu’on applaudisse aux crimes du génie?
Mais c’est lui qui surtout voue à l’ignominie
Le théâtre souillé par d’illustres excès!
Et son fatal exemple, absous par le succès,
A tous ses successeurs semble frayer la route.
A ta tâche tu fis, Molière, banqueroute.
Tu pouvais épurer le théâtre naissant,
Tu le pouvais, toi seul, magicien puissant;
Quand il se débattait encore dans ses langes,
O Maître, tu pouvais en secouer les fanges,
Et le public sans doute eut écouté ta voix,
Si loin de le flatter, comme tu fis des rois,
Pour ses vices chéris, ses coupables faiblesses,
Tu n’avais jamais eu de ces lâches tendresses!
Si ton art sérieux, dans ses libres façons,
N’eut pas craint de donner de sévères leçons,
Mieux instruit, le public, en te laissant ta place,
Aurait voulu toujours qu’on marchât sur ta trace.
Le théâtre plus pur en serait-il moins grand?
Qu’il cesse d’étaler ce mensonge flagrant,
Du frontispice ancien qui l’appelle une école!
C’est le temple plutôt du vice, infâme idole,
Le foyer de la peste et des corruptions
Que doivent foudroyer nos malédictions.

[41] M. Edouard Thierry, dans un de ses feuilletons du Moniteur quand celui-ci était le Journal officiel.


MONCEY


I

Dans peu de jours, va s’inaugurer un monument en l’honneur du maréchal Moncey, duc de Conégliano, sur la place Clichy[42], près de l’ancienne barrière qui fut le principal théâtre de sa gloire. Car, avec six mille hommes seulement qu’il déploya sur les hauteurs de Saint-Chaumont, de Belleville, des Batignolles, le maréchal tint en échec, pendant toute la journée du 30 mars 1814, les armées alliées qui, par masses énormes, affluaient sur la capitale. Il ne cessa le feu que le dernier, quand il sut qu’une capitulation avait été signée par Marmont, duc de Raguse. Rassemblant alors les débris de ses troupes, il les conduisit à Fontainebleau, jaloux de prouver à l’Empereur qu’il s’était jusqu’à la fin montré digne de sa confiance. Car c’est à Moncey, nommé commandant général de la garde nationale parisienne, que Napoléon avait dit, en partant pour sa campagne d’hiver:

«C’est à vous et au courage de la garde nationale que je confie l’Impératrice et le Roi de Rome.»

L’abdication signée (11 avril 1814), Moncey envoya au gouvernement provisoire l’adhésion du corps de la gendarmerie et la sienne, puis il se rallia au gouvernement de la Restauration, ce qui, dans les circonstances actuelles, était faire acte de patriotisme. Nommé chevalier de Saint-Louis et pair de France, il fut conservé dans ses fonctions d’inspecteur-général de la gendarmerie. Mais, l’année suivante, Napoléon, lors du retour de l’île d’Elbe, comprit dans la promotion de pairs du mois de juin le maréchal Moncey, qui ne crut pas devoir refuser. Aussi, après les Cent-Jours, fut-il éliminé de la haute Assemblée où il ne fut appelé de nouveau à siéger qu’en 1819. La fermeté du caractère cependant, pas plus que le courage des champs de bataille, ne manquait à Moncey; il en donna la preuve bientôt après. Nommé, en août 1815, président du conseil de guerre appelé à juger le maréchal Ney, le duc de Conégliano refusa par une lettre adressée au roi, lettre qui, malgré la vivacité de certains passages, témoigne de la générosité de son cœur et sait allier la sincérité du respect à la noble et courageuse franchise. Cependant, voyez ce qu’il en est des prévisions humaines, et comme on peut se tromper même avec les intentions les meilleures, Moncey, ainsi que ses collègues les maréchaux, en acceptant, au lieu de refuser, d’être les juges de leur ancien compagnon d’armes, pouvaient lui sauver la vie, puisqu’il dépendait d’eux de l’acquitter. Voici la lettre en question:

«Sire, placé dans la cruelle alternative de désobéir ou de manquer à ma conscience, j’ai dû m’en expliquer à Votre Majesté. Je n’entre pas dans la question de savoir si le maréchal Ney est innocent ou coupable; votre justice et l’équité de ses juges en répondront à la postérité qui pèse dans la même balance les lois et leurs sujets; mais, Sire, je ne puis me taire sur les dangers dont on environne Votre Majesté. Eh quoi! le sang français n’a-t-il pas assez coulé? Nos malheurs ne sont-ils pas assez grands? L’avilissement de la France n’est-il pas à son dernier période? Est-ce lorsqu’on a besoin de rétablir, de restaurer, d’adoucir et de calmer, qu’on nous propose, qu’on exige de nous des proscriptions? Ah! Sire, si ceux qui dirigent vos conseils ne voulaient que le bien de Votre Majesté, ils lui diraient que jamais l’échafaud ne fit des amis; croient-ils que la mort soit si redoutable pour ceux qui la bravèrent si souvent? C’est au passage de la Bérésina, Sire, c’est dans cette malheureuse catastrophe que Ney sauva les débris de l’armée. J’y avais des parents, des amis, des soldats enfin qui sont les amis de leurs chefs; et j’enverrais à la mort celui à qui tant de Français doivent la vie, tant de familles leurs fils, leurs époux, leurs parents? Non Sire, s’il ne m’est pas permis de sauver mon pays, ni ma propre existence, je sauverai du moins l’honneur; et s’il me reste un regret, c’est d’avoir trop vécu, puisque je survis à la gloire de ma patrie.

»Quel est, je ne dis pas le maréchal, mais l’homme d’honneur qui ne sera pas forcé de regretter de n’avoir pas trouvé la mort dans les champs de Waterloo? Ah! peut-être si le maréchal Ney avait fait là ce qu’il avait fait tant de fois ailleurs, peut-être ne serait-il pas traîné devant une commission militaire, peut-être ceux qui demandent aujourd’hui sa mort imploreraient sa protection.

»Excusez, Sire, la franchise d’un vieux soldat qui, toujours éloigné des intrigues, n’a connu que son métier et sa patrie. Il a cru que la même voix qui a blâmé les guerres d’Espagne et de Russie pouvait parler le langage de la vérité au meilleur des rois, au père de ses sujets. Je ne me dissimule pas qu’auprès de tout autre monarque ma démarche aurait été dangereuse; je ne me dissimule pas non plus qu’elle pourra m’attirer la haine des courtisans; mais si, en descendant dans la tombe, je puis, avec un de vos illustres aïeux, m’écrier: Tout est perdu fors d’honneur! alors je mourrai content.

»Moncey,
»duc de Conégliano.»

«Mais ce refus, dit M. Michaud, junior[43], ne put empêcher l’issue d’un procès que voulait, qu’exigeait une puissance supérieure à celle de Louis XVIII. Le duc de Conégliano fut suspendu de ses fonctions de maréchal de France, et il expia pendant plusieurs mois à la prison de Ham sa noble résistance. Ce qui prouve que la volonté royale n’avait eu aucune part à la condamnation du malheureux Ney, c’est qu’aussitôt que le mouvement de réaction et d’orage fut passé, le roi se hâta de rendre toute sa faveur à Moncey, et qu’en 1823, il lui confia l’un des postes les plus importants de la guerre d’Espagne.» Dans cette campagne, où il eut à lutter contre Espoz et Mina, Moncey prouva que le doyen des maréchaux français n’avait rien perdu de sa vigueur.

«Il eut cependant de grandes difficultés à vaincre, dit un écrivain militaire. Ce n’est pas ici que nous rappellerons les embarras de toutes sortes que l’on suscita au maréchal Moncey, et qui auraient porté le dégoût dans une âme moins bien trempée que la sienne. Ce n’est pas ici non plus que nous redirons combien, pendant la dernière campagne d’Espagne, Moncey fut digne de sa réputation impériale. A cheval vingt heures par jour, il fut à soixante-dix ans ce qu’il avait été toute sa vie, actif, intrépide, juste, respecté des ennemis, adoré de ses soldats.»

Aussi le poète des Méditations put dire dans le Chant du Sacre:

C’est Moncey! Des combats le bruit l’a rajeuni.
Malgré ses traits flétris sous les glaces de l’âge,
Les camps l’ont reconnu... mais c’est à son courage.

Ce glorieux passé, auquel Lamartine fait allusion, nous aurions dû, suivant les errements habituels de la biographie, le raconter d’abord, mais entraîné par le sujet nous sommes entré tout d’abord de plain pied dans le récit, et il est bien tard pour revenir en arrière. Aussi nous bornons-nous à résumer, en quelques lignes, la première partie de la carrière militaire du maréchal.

Né à Besançon, le 31 juillet 1754, Moncey (Bon-Adrien Jannot, de), était fils d’un avocat au parlement de la capitale de la Franche-Comté. Entraîné par son penchant vers l’état militaire, dès l’âge de quinze ans, s’échappant du collége, il s’engageait dans le régiment de Conti-Infanterie. Racheté six mois après, un peu contre son gré, par son père qui désirait qu’il suivît une autre carrière, Moncey s’engagea de nouveau, au mois de septembre 1769, comme grenadier dans le régiment de Champagne-Infanterie, et fit, en cette qualité, en 1773, la campagne des côtes de Bretagne. Racheté de nouveau, il essaya pour complaire à sa famille de l’étude du droit, mais avec peu de succès, et, libre enfin de suivre sa vocation, il entra dans la gendarmerie de Lunéville, corps d’élite, où les simples soldats, après quatre années de service, avaient rang de sous-lieutenant. Il passa avec ce grade dans les volontaires de Nassau-Liégen. La Révolution le trouva lieutenant et le fit capitaine (1791).

Dès lors, son avancement fut rapide; nous le voyons, au mois d’août 1794, général en chef de l’armée chargée d’opérer contre l’Espagne. Après avoir inauguré son commandement par les victoires du Luxembourg et de Villa-Nova, il conquit toute la Navarre, à l’exception de Pampelune. Ses succès, plus décisifs encore l’année suivante, à Castellane, Tolosa, Villa-Real, etc., amenèrent la signature de la trève de Saint-Sébastien, qui fut bientôt suivie du traité de Bâle. N’oublions pas ce détail: pendant qu’il commandait en chef l’armée des Pyrénées-Orientales, Moncey eut soin de faire abattre le monument de Roncevaux, pyramide élevée en mémoire de la défaite des preux de Charlemagne. Un décret de la Convention déclara que le général avait bien mérité de la patrie.

A propos de cette campagne d’Espagne, si vigoureusement menée, le représentant Garat écrivait: «Les soldats de Moncey ne sont pas des hommes, mais des démons ou des dieux.»

Nommé au commandement de l’armée des côtes de Brest, Moncey prit, au mois de septembre 1796, le commandement de la 11e division militaire à Bayonne, qu’il quitta, après le 18 brumaire, pour la division de Lyon. Il eut une part brillante à la campagne d’Italie, et vers 1801, appelé à Paris, il fut nommé inspecteur de la gendarmerie. Le voyage qu’il fit en 1803, dans les Pays-Bas, avec le premier Consul, acheva de lui gagner la confiance de celui-ci qui, en 1804, le nomma grand-cordon de la Légion d’Honneur et maréchal de France; en 1808, duc de Conégliano. Dans cette même année et dans la suivante, Moncey servit en Espagne et se montra digne de lui-même, encore qu’il eût échoué devant Sarragosse, où commandait l’héroïque Palafox.

Le maréchal ne prit point part à la campagne de Russie qu’il n’avait pas hésité à désapprouver; et malheureusement les résultats ne lui donnèrent que trop raison. L’Empereur, comme on l’a vu, ne lui garda pas rancune de son opposition, et peut-être même, le premier moment d’humeur passé, il ne l’en estima que davantage.

[42] Elle prendra, paraît-il, le nom de: place Moncey.

[43] Biographie universelle.

II

Le roi Charles X ne se montra pas moins bienveillant que son frère Louis XVIII pour le vieux et illustre maréchal qui avait été l’un de ses pairs au Sacre. Aussi notre impartialité habituelle ne nous permet pas de le dissimuler: on a regret de voir Moncey, lors des évènements de 1830, faire si promptement acte d’adhésion au gouvernement. Il eût été plus digne de lui de se résigner à la retraite et de ne pas prêter de nouveaux serments. On comprend, on approuve même qu’un jeune officier, qu’un jeune général hésite à briser son épée au début ou au milieu de sa carrière, et ne se prive pas volontiers du bonheur de servir son pays; mais le vétéran, arrivé aux suprêmes honneurs, et sur lequel sont fixés tous les regards, a des devoirs, ce semble, plus sévères, et il est des cas où, pour l’exemple, il lui faut savoir faire, fût-ce au sentiment exagéré de sa dignité, le sacrifice de sa satisfaction personnelle et d’une position dont l’habitude a fait un besoin. C’est ce que comprit admirablement Drouot dans sa fidélité chevaleresque à son premier et unique serment.

Moncey fut nommé, en 1834, gouverneur des Invalides, en remplacement de Jourdan, qui venait de mourir. «C’était, dit Michaud, un emploi qui convenait parfaitement à son esprit d’ordre et de discipline, mais ce fut en vain qu’il essaya d’y réformer quelques abus dans l’administration. Le ministre de la guerre, Maison, étant intervenu, le vieux maréchal lui répondit avec une force et une énergie dont on ne le croyait plus capable. Il fallut pour le calmer recourir à l’intervention la plus puissante et la plus élevée.»

Lors du retour en France des cendres de Napoléon Ier et de la solennité funéraire du 15 décembre, Moncey, quoique malade, et pouvant à peine se mouvoir, malgré la rigueur d’un froid excessif, se fit porter dans l’église et voulut assister à la cérémonie tout entière. «Lorsque parut le glorieux cercueil porté sur les épaules des marins, un frémissement parcourut l’assemblée, dit un témoin oculaire[44], le Roi descendit de son siége pour venir à la rencontre du cercueil; tout le monde se leva. Le vieillard (Moncey) assis à gauche de l’autel, voulait se lever aussi, les forces lui manquèrent, il retomba sur son fauteuil. Un éclair d’émotion passa sur ce visage déjà marqué de l’empreinte de la mort, et de son regard éteint un instant ranimé, le vieillard semblait dire: J’ai assez vécu!»

Quelques semaines après (20 avril 1842), le vieux guerrier, en effet, avait cessé de vivre, et, dit à ce sujet le capitaine Ambert: «Les premières impressions de son enfance ne s’étaient pas effacées, et le vieux maréchal de France se souvenait des principes que recevait jadis le fils de l’avocat au parlement de Besançon. Moncey était donc religieux; mais de cette religion inséparable de la haute morale. Nous avons vu le prêtre administrer les derniers sacrements au vieux soldat, et ce spectacle était plein de grandeur et de majesté.»

«Un des vieux compagnons du maréchal Moncey était-il dans la peine, dit le même biographe; une pauvre veuve de soldat, un orphelin avaient-ils besoin d’appui; le duc de Conégliano s’empressait de tendre la main pour soulager l’infortune. Il ouvrait des écoles pour les enfants du laboureur, il relevait l’église du village, construisait des ponts pour le commerce; et cependant sa fortune était médiocre, puisque son patrimoine n’allait pas à 10,000 fr. de revenu.

«Un peu inquiet par caractère et même difficile dans ses rapports, le maréchal Moncey n’en était pas moins doué de cette sorte de bonté naïve qui est toujours l’indice d’une belle âme. Semblable aux patriarches des anciens temps, il soignait la vieillesse de ses serviteurs. Il n’était pas jusqu’à ses chevaux qui ne fussent protégés jusqu’à la mort. Il eut ainsi vingt-neuf vieux chevaux qu’il ne voulut jamais vendre, parce qu’ils eussent été malheureux loin de lui. Cette religion des souvenirs a quelque chose de touchant que l’on aime à trouver chez les grands hommes de guerre.»

Quelques anecdotes encore: elles achèveront de mettre en relief cet admirable caractère.

Lors de la paix de Saint-Sébastien, le gouvernement espagnol, craignant que l’arsenal de Bilbao, riche en munitions de toute espèce, ne fût évacué sur la France, envoya deux membres du conseil de Castille au général Moncey, afin d’obtenir de lui que l’arsenal de Bilbao ne restât pas compris dans le traité. Les députés ne lésinèrent pas, et ils offrirent du premier coup au général Moncey, pour que la clause en question fût rayée du traité, une somme ronde de un million cinq cent mille francs! Pouvaient-ils douter de la réussite sachant que Moncey, comme nos autres généraux à cette époque, touchait pour toute solde 8 francs par mois en numéraire? Pour toute réponse cependant, en présence même des députés espagnols, Moncey donna l’ordre d’envoyer en France, où l’on manquait de tout, le matériel immense de l’arsenal espagnol.

Lorsque Moncey commandait les troupes françaises dans la république Cisalpine, la municipalité de Milan lui fit offrir, à titre de représentation, une forte indemnité de guerre. Il s’agissait de 400 mille fr. par mois:

«Je vous remercie, messieurs, mais ne puis rien accepter pour moi-même, répondit Moncey; mais puisque vous comprenez que le soldat souffre, vous donnerez à chaque fusilier quatre sous par jour; les généraux seront satisfaits.»

C’est bien là le langage de celui qui disait: «L’officier doit se lever le premier et se coucher le dernier; il est le protecteur du soldat.»

Pendant le consulat, Moncey eut la plus grande part à l’organisation de la gendarmerie, destinée à remplacer l’ancienne maréchaussée, et dont il fut tout naturellement nommé commandant en chef: «Un jour, dit le capitaine Ambert, Moncey faisait observer à l’Empereur que le poste de chef de la force publique à l’intérieur était d’une telle importance, qu’il y faudrait placer un frère du monarque.

«Ce poste est tellement important, son influence est si grande, disait Moncey, qu’il faut, pour l’occuper, plus que des talents de guerre, plus que des dignités sociales.

—C’est vrai, dit l’Empereur, on ne confie pas une telle armée à tous les bras; mais Moncey est trop fort et trop sûr, pour que je ne la lui abandonne pas toujours.»

Condisciple de Pichegru, Moncey resta lié avec ce général; aussi lors de l’arrestation de Pichegru, des lettres de Moncey furent trouvées dans ses papiers, lettres d’ailleurs nullement compromettantes. Pourtant «quelqu’un crut pouvoir hasarder de perfides insinuations contre les généraux dont les lettres se trouvaient dans le portefeuille de Pichegru.» L’attaque dans sa forme semblait surtout dirigée contre Moncey. Napoléon répondit d’un ton calme mais sévère à l’accusateur:

«Vous ne vous connaissez pas en hommes: Moncey est honnête jusque dans ses pensées les plus intimes

L’opinion de l’Empereur sur le vieux soldat n’a jamais varié, puisqu’à Sainte-Hélène il écrivait: «Moncey est un honnête homme.»

Cet honnête homme, cet héroïque soldat joignait à tant de belles et rares qualités une singulière modestie, témoin la lettre qu’il écrivait, au mois d’août 1794, pour refuser le commandement en chef de l’armée des Pyrénées-Orientales, et dans laquelle se lisait cette phrase: «Je serais criminel envers la République, et surtout envers moi-même, si j’acceptais un poste que ma conscience me dit hautement de refuser.»

Peu de mois avant sa mort, voulant laisser un souvenir à ceux qu’il aimait et estimait, il donna à ses deux aides de camp, Lheureux et de Bellegarde, ses croix de la Légion d’Honneur, reliques du vieux soldat. Puis un matin regardant l’épée de connétable, qu’au sacre du roi Charles X il avait reçue des mains du monarque, il murmura:

—Je veux qu’on la donne à mon vieil ami le maréchal Soult.

Mais aussitôt se reprenant: «Oh! non, non, je ne puis rien donner au maréchal Soult, il est bien plus grand que moi, ses services sont autrement importants que les miens; oh! non, ce n’est pas moi qui puis donner une telle épée au maréchal Soult...»

Le duc de Dalmatie sans doute n’ignorait pas cette circonstance, quand sur la tombe du maréchal, d’une voix si profondément émue, au milieu du plus religieux silence, il faisait entendre ces paroles: «C’est un dernier adieu que je veux donner à l’homme de bien, au soldat illustre que la mort nous a enlevé. Lié avec lui depuis quarante ans, j’ai connu toutes ses vertus guerrières, toutes ses qualités de citoyen. J’ai vu tout le bien qu’il a fait; je l’ai suivi dans la longue carrière qu’il a parcourue au milieu des combats où sa gloire s’est fondée; partout je l’ai trouvé égal à lui-même, modeste, redoutant presque qu’on s’occupât de lui, qu’on le jugeât capable des actions d’éclat qu’il venait d’accomplir.

«.... A la mort du maréchal Jourdan, le roi nomma spontanément le maréchal Moncey, duc de Conégliano, gouverneur des Invalides; c’était faire vibrer encore une fois l’orgueil de ces glorieux débris de nos armées qui entourent ici son cercueil; c’était leur offrir, dans la personne de leur général, un modèle de toutes les vertus.

«Adieu, mon vieil ami, adieu, soldat sans peur et sans reproche.»

«A ces belles paroles, dit un écrivain déjà cité par nous, jeunes et vieux soldats se sont serré la main. La voix du maréchal Soult, disant adieu au maréchal Moncey, avait réveillé dans les âmes tous les nobles et généreux instincts. On oubliait les mesquines passions de la cité, on était purifié par ce contact avec la vieille patrie, le vieil honneur, la vieille gloire!»

Plaise à Dieu qu’il en soit de même aujourd’hui à l’inauguration de ce monument qui acquitte noblement la dette de la France envers cette héroïque mémoire que naguère Horace Vernet, par un de ses meilleurs tableaux, avait contribué à rendre populaire!

[44] Notice historique sur le maréchal Moncey, par le capitaine Ambert, in-8o, 1842.


MONGE


I

«Dans le court trajet de cette vie, quelques hommes supérieurs, secondés par la fortune, immortalisent leur passage et signalent leur puissance, avec des œuvres qui triomphent des ravages du temps. Déjà leur gloire est digne d’envie lorsqu’ils décorent nos cités, en élevant des monuments qui portent à la fois pour caractères la sagesse, la grandeur et la durée. Mais leur gloire est bien plus pure et bien plus noble encore, lorsque dans les âmes de la jeunesse ils élèvent un édifice de science et de raison; lorsqu’ils y font éclore et fleurir le goût éclairé du beau, de l’utile et du vrai; lorsque enfin, par leurs encouragements, leurs préceptes et leurs exemples, ils entraînent et dirigent une génération tout entière dans la voie laborieuse qui conduit à la prospérité, à la puissance, à l’illustration de la patrie.

«... Si de tels hommes ont marché vers un but en traversant des époques désastreuses par leurs lugubres subversions, et d’autres non moins désastreuses par leur éclat asservissant et corrupteur; si, frappés d’adversité, ni la peur, ni la détresse, n’ont arraché de leurs cœurs l’amour pour la science et l’actif intérêt poux la génération, espoir de la patrie; si, devenus les favoris de la fortune, ni les honneurs, ni l’opulence n’ont affaibli cet amour, ni ralenti cet intérêt, ni changé la bonté naïve, qui encourage et féconde, en orgueil superbe qui repousse et flétrit les jeunes âmes, arrêtons-nous à la vue d’un si beau spectacle. Disons hardiment que ces hommes, par une telle constance, font honneur à la société. Au lieu de glaner avec malignité dans les détails de leur existence orageuse et traversée, pour y faire la part à la faible humanité, moissonnons largement dans le champ de leurs grandes pensées, de leurs chefs-d’œuvre et de leurs belles actions. Honorons-les pendant leur vie. Et quand la mort nous les enlève, accordons sans hésiter à leurs mânes le tribut de nos éloges, de nos regrets et de notre vénération.»

Ainsi s’exprime M. Charles Dupin au début de son Essai historique sur Gaspard Monge, et ces nobles paroles pouvons-nous mieux faire, en commençant ce récit, que de les reproduire, heureux de pouvoir nous les approprier.

Monge (Gaspard), né à Beaune en 1746, avait pour père un homme d’un grand sens, et «à qui, dit de Pongerville, la justesse d’esprit et les qualités du cœur, tinrent lieu de rang et de fortune.» Simple marchand ambulant, dans ses courses autour de la ville de Beaune, il ne dédaignait pas d’aiguiser des couteaux comme les ciseaux des ménagères bourguignonnes. Son commerce d’ailleurs était lucratif, puisqu’il put donner à ses trois fils une éducation libérale, comme on dirait aujourd’hui, et supérieure à leur condition. Gaspard, l’aîné, sorti du collége de sa ville natale après avoir remporté tous les premiers prix, fut jugé digne par les Oratoriens de Lyon de prendre rang parmi tous les professeurs émérites et on lui confia, à lui jeune homme de seize ans, la chaire de physique de l’établissement. Pendant ses vacances, il avait levé le plan de sa ville natale en s’aidant d’instruments géométriques fabriqués de ses propres mains. Le lieutenant-colonel de génie, du Vignan, traversant la Bourgogne, eut occasion de voir ce travail dont il fut vivement frappé et il proposa au jeune Gaspard d’entrer à l’école du génie de Metz. Le nouvel élève donna des preuves telles de sa capacité que, bientôt nommé répétiteur, il succédait en 1772 à Bossuet, puis l’abbé Nollet comme professeur et pendant de longues années, il remplit cet emploi à Metz à la grande satisfaction comme au grand profit des auditeurs. On a dit de lui: «D’autres peut-être parlent mieux, personne ne professe aussi bien. Avant tout il voulait se faire comprendre et évitait l’emphase ne trouvant, ainsi qu’il disait, aucune différence entre un langage affecté et ce qui est absolument mal dit.»

Et cependant, au témoignage d’un juge compétent, assidu pendant de longues années à ses leçons, il rencontrait souvent sans la chercher la véritable éloquence. M. C. Dupin, dans une page vivement sentie et la meilleure peut-être de son livre, nous fait de Monge dans sa chaire ce portrait remarquable:

«Il était d’une haute stature, la force physique se montrait dans ses larges muscles, comme la force morale se peignait dans son regard vaste et profond. Sa figure était large et raccourcie comme la face du lion. Ses yeux grands et vifs étincelaient sous d’épais sourcils noirs, que surmontait un front large, élevé, nuancé des ondulations qui marquent la haute capacité. Cette grande physionomie était habituellement calme et présentait alors l’aspect concentré de la méditation. Mais, lorsqu’il parlait, on croyait tout à coup voir un autre homme; tel que l’Ulysse d’Homère, on eût dit qu’il grandissait aux yeux de ses auditeurs; un feu nouveau brillait tout à coup dans ses yeux; ses traits s’animaient, sa figure devenait inspirée; elle semblait apercevoir, en avant d’elle, les objets même créés par son imagination qui l’animait. Si Monge avait à dépeindre des formes idéales ou matérielles, il annonçait, il suivait du regard ces formes au milieu de l’espace; ses mains les dessinaient par leurs mouvements ingénieux; elles indiquaient les contours des objets comme s’ils eussent été palpables; en fixaient les limites et ne les dépassaient jamais. Cette rare justesse dans la peinture mimique des formes, cette vue supérieure et si nouvelle, cette attention profonde, et la chaleur d’un ensemble si bien combiné de gestes, de regards et de paroles, absorbaient à la fois par tous les organes des sens l’attention des auditeurs. On craignait de faire le moindre mouvement dont le bruit pût troubler le charme de cette étonnante harmonie; et l’on éprouvait tant de jouissance à voir uni le langage pittoresque de l’imagination aux explications méthodiques de la raison, que le temps passé dans les efforts de la contention d’esprit la plus soutenue, s’écoulait néanmoins, par un insensible et doux mouvement, qui faisait perdre le sentiment de la durée.[45]»

Monge à ses talents comme professeur joignait la noblesse du caractère et la parfaite honnêteté, en voici la preuve: Le maréchal de Castries, ministre de la marine dont il n’avait eu qu’à se louer d’ailleurs, à propos d’un élève refusé, ne put s’empêcher de lui dire:

«En refusant un candidat qui appartient à une famille considérable, vous m’avez suscité beaucoup d’embarras.

—Monseigneur, répondit l’examinateur, vous pouvez faire admettre ce candidat, mais en même temps il faudra supprimer la place que je remplis.»

Le ministre n’insista pas. A quelque temps de là, le même maréchal le pria de refaire, pour les élèves des écoles militaires, les Éléments de mathématiques de Bezout, recommandables par leur clarté, mais auxquels on reprochait, avec la prolixité, de n’être plus au niveau des progrès de la science.

—Monseigneur, répondit Monge, veuillez m’excuser, les livres de Bezout, réputés classiques, n’ont point autant démérité de la science qu’on l’affirme. Leur produit, d’ailleurs, est la seule ressource de la veuve à laquelle, Bezout, en mourant, n’a pas laissé d’autre héritage; je ne puis consentir à le lui faire perdre et réduire à la misère cette digne femme.

De pareils traits n’ont pas besoin de commentaire.

[45] Ch. Dupin.—Essai historique sur Monge, in 4o 1819.

II

Membre de l’Académie des sciences en 1780, Monge fut appelé à professer la physique au Lycée de Paris, de création récente et qui ne devait avoir qu’une existence éphémère. Lorsqu’éclata la Révolution, notre savant comme beaucoup d’autres, n’y vit au début que la promesse du plus heureux avenir. Il crut surtout, et en cela sans doute il ne se trompait point, voir tomber les barrières qui pour certaines carrières empêchaient toute émulation et souvent faisaient obstacle au vrai mérite non soutenu par la faveur et la naissance.

Après la journée du 10 août, nommé au ministère de la marine, Monge n’accepta le portefeuille qu’avec répugnance, déterminé seulement, d’après ce qu’il a dit lui-même, par la présence des Prussiens sur notre territoire. Dans ce poste élevé, il fit tout ce qu’il était possible humainement de faire pour empêcher la désorganisation de la flotte et arrêter l’émigration des officiers et ses efforts ne furent pas complètement inutiles. Néanmoins, au mois d’avril 1793, jugeant la situation trop difficile avec l’acharnement croissant des partis, il donna sa démission, deux fois refusée déjà, et acceptée enfin. Il aurait donc souhaité pouvoir se retirer plus tôt.

Pendant son court ministère, avaient eu lieu le jugement et la condamnation du roi Louis XVI par la Convention. Monge ne faisait point partie de l’Assemblée, mais comme ministre il dut, avec ses collègues, concourir à l’exécution du jugement, et sa participation, dans une certaine mesure, involontaire, à la funeste journée du 21 janvier, le poursuivit longtemps comme un souvenir pénible, presque comme un remords.

Sa démission acceptée, quoique étranger dès lors à la politique, Monge suivait avec une inquiète sollicitude la marche des événements, et «quand l’Europe entière s’émeut et vient fondre sur la France» dit Pongerville, l’illustre savant fut prompt à répondre à l’appel de la patrie. En face de cette formidable coalition, un sublime enthousiasme exalte les jeunes générations; de tous les points du sol accourent d’intrépides défenseurs; quatorze armées, comptant près d’un million d’hommes, se lèvent pour repousser l’invasion. Néanmoins le gouvernement d’alors comprit que la lutte serait inégale si la science ne nous venait pas en aide. Six savants de premier ordre, physiciens, chimistes et mécaniciens furent appelés au Comité du salut public pour y travailler à la fabrication révolutionnaire, c’est-à-dire, rapide de tout ce qui manquait à nos défenseurs et d’abord des armes de toute espèce. «Il est difficile de se faire et de donner une idée de l’activité prodigieuse qui régnait alors dans les opérations intéressant le salut public; il en est de même du patriotique dévouement, du noble désintéressement qui animaient les esprits. Monge dominait, entraînait tous ses collègues, par son exemple, par l’ascendant de son enthousiasme, par la vivacité de son caractère. Il n’avait de repos ni jour ni nuit; ce qu’il a fait alors pour procurer du salpêtre, des armes à feu, des armes blanches, des pièces d’artillerie, de campagne et de siége, afin d’armer nos places fortes et nos vaisseaux des mortiers, des obus, des boulets de tout calibre; ce qu’il a fait, dis-je, aidé de ses collaborateurs, dépasse tout ce que pourrait se figurer l’imagination aujourd’hui dans ces temps de calme et de paix profonde.[46]»

Le dévouement de Monge était d’autant plus méritoire qu’il était absolument désintéressé, ses fonctions comme délégué du Comité du salut public auprès des manufactures n’étant point rétribuées. Pourtant elles lui prenaient tout son temps et Monge n’ayant aucune fortune se trouvait souvent dans une véritable gêne. Voici à ce sujet une anecdote racontée par Mme Monge, et insérée par Arago dans l’Éloge de son confrère:

«Il arrivait souvent (je copie textuellement ces mots dans une note de la respectable compagne de notre confrère) il arrivait souvent qu’après ses inspections journalières, si longues et si fatigantes, dans les usines de la capitale, Monge, rentrant chez lui, ne trouvait pour dîner que du pain sec. C’est aussi avec du pain sec, qu’il emportait sous le bras en quittant sa demeure à quatre heures du matin, que Monge déjeunait tous les jours. Une fois, la famille du savant géomètre avait ajouté un morceau de fromage au pain quotidien. Monge s’en aperçut et s’écria avec quelque vivacité: «Vous allez, ma chère, me mettre une méchante affaire sur les bras; ne vous ai-je donc pas raconté qu’ayant montré, la semaine dernière, un peu de gourmandise, j’entendis avec beaucoup de peine le représentant Niou dire mystérieusement à ceux qui l’entouraient: Monge commence à ne pas se gêner; voyez, il mange des radis

On est heureux de pouvoir ajouter que, malgré ses rapports forcés avec certains hommes du Comité du salut public, Monge, ainsi que l’affirme Arago, eut une véritable aversion pour les hommes qui avaient demandé à la terreur, à l’échafaud, la force d’opinion dont ils croyaient avoir besoin pour diriger la révolution.

Les grands périls conjurés et un calme relatif au moins revenu, Monge retrouva quelque liberté; mais il n’en profita, dans sa passion du bien public, comme dans son amour pour la science, que pour se créer de nouvelles occupations. «De concert avec ses confrères Berthollet et Fourcroy, dit M. de Pongerville, il voulut centraliser l’instruction pour tous les travaux publics.... Il rassembla, dans une maison louée à ses frais, des jeunes gens déjà instruits afin de les perfectionner avec émulation dans les mathématiques, la géographie et la géométrie descriptive. Cet établissement fut le prélude de l’École centrale des travaux publics qui prit bientôt un si heureux développement sous le titre célèbre d’École Polytechnique.»

C’est dans cette École sans doute que Monge fit, pendant les années 1795 et 1796, ces cours si justement appréciés et dans lesquels, au dire des témoins oculaires, par sa facile élocution comme par sa science profonde, il se montrait l’égal des plus illustres professeurs. Nommé membre de la commission dite des arts qu’on envoyait en Italie pour recevoir les trésors cédés à la France, Monge à son arrivée fut présenté au général en chef que, trois années auparavant, il avait vu simple officier venir presque en solliciteur dans ses bureaux.

«Permettez-moi, lui dit Bonaparte, de vous remercier de l’accueil qu’un jeune officier d’artillerie inconnu reçut, en 1792, du ministre de la marine. Cet officier lui a conservé une profonde reconnaissance; il est heureux aujourd’hui de vous présenter une main amie.»