Title: Chroniques de J. Froissart, tome 10/13
1380-1382 (Depuis l'avènement de Charles VI jusqu'au commencement de la campagne de Flandre)
Author: Jean Froissart
Editor: Gaston Raynaud
Release date: March 27, 2023 [eBook #70396]
Language: French
Original publication: France: Vve J. Renouard, 1869
Credits: Clarity, Hans Pieterse and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))
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IMPRIMERIE DAUPELEY-GOUVERNEUR
A NOGENT-LE-ROTROU.
CHRONIQUES
DE
J. FROISSART
DEUXIÈME LIVRE
PUBLIÉ POUR LA SOCIÉTÉ DE L’HISTOIRE DE FRANCE
PAR GASTON RAYNAUD
TOME DIXIÈME
1380-1382
(DEPUIS L’AVÈNEMENT DE CHARLES VI JUSQU’AU COMMENCEMENT DE LA CAMPAGNE DE FLANDRE)
A PARIS
LIBRAIRIE RENOUARD
H. LAURENS, SUCCESSEUR
LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DE L’HISTOIRE DE FRANCE
RUE DE TOURNON, Nº 6
M DCCC XCVII
EXTRAIT DU RÈGLEMENT.
Art. 14.—Le Conseil désigne les ouvrages à publier, et choisit les personnes les plus capables d’en préparer et d’en suivre la publication.
Il nomme, pour chaque ouvrage à publier, un Commissaire responsable, chargé d’en surveiller l’exécution.
Le nom de l’éditeur sera placé en tête de chaque volume.
Aucun volume ne pourra paraître sous le nom de la Société sans l’autorisation du Conseil, et s’il n’est accompagné d’une déclaration du Commissaire responsable, portant que le travail lui a paru mériter d’être publié.
Le Commissaire responsable soussigné déclare que le tome X de l’édition des Chroniques de J. Froissart, préparé par M. Gaston Raynaud, lui a paru digne d’être publié par la Société de l’Histoire de France.
Fait à Paris, le 1er août 1896.
Signé: L. DELISLE.
Certifié:
Le Secrétaire de la Société de l’Histoire de France,
A. DE BOISLISLE.
SOMMAIRE.
1380, septembre. ENTRÉE EN BRETAGNE DE L’ARMÉE DU COMTE DE BUCKINGHAM.—4 novembre. COURONNEMENT DU ROI CHARLES VI A REIMS.—Du commencement de novembre au 2 janvier 1381. SIÈGE DE NANTES PAR LES ANGLAIS.—HIVERNAGE DES ANGLAIS EN BRETAGNE.—15 janvier et 4 avril. TRAITÉ DE PAIX ENTRE LE ROI DE FRANCE ET LE DUC DE BRETAGNE.—11 avril. LES ANGLAIS ÉVACUENT LA BRETAGNE; BUCKINGHAM RENTRE EN ANGLETERRE (§§ 169 à 192).
La nouvelle de la mort du roi Charles V arrive à Buckingham au moment où, après avoir traversé la Sarthe à Noyen, il fait reposer ses gens à Poillé[1]; elle parvient en même temps au Mans[2], au quartier général de l’armée française, dont les chefs se dispersent pour courir aux informations. Les Anglais poursuivent leur route par Saint-Pierre-sur-Erve[3] et par Argentré[4], passent la Mayenne au milieu de marécages dangereux et s’arrêtent à Cossé[5], pour attendre les instructions du duc de Bretagne[6].
Le duc, qui se trouve à Hennebont, mécontent de l’hostilité continue de ses villes et particulièrement de Nantes, à l’approche des Anglais, députe vers Buckingham ses conseillers habituels: Bertrand de Montbouchier, Étienne Guyon, Guillaume Tannegui, Eustache de la Houssaie, Geoffroi de Kerimel et l’élu de Léon[7], pour lui demander de venir à Rennes conférer ensemble.
Cette ambassade rejoint à Châteaubourg[8] l’armée anglaise, qui de Cossé, à travers la forêt de la Gravelle[9], avait gagné Vitré[10], puis Châteaubourg, sûre désormais de ne plus être poursuivie par les Français. P. 1 à 3, 297, 298.
Après de longs pourparlers au cours desquels Buckingham se plaint de ne pas être accueilli en Bretagne comme il s’y attendait d’après les conventions passées, rendez-vous est pris pour Rennes, où les Anglais arrivent au bout de quelques jours. Mais ils n’y peuvent entrer et les portes de la ville ne s’entr’ouvrent que pour loger le comte et quelques barons avec lui. Ils attendent ainsi plus de quinze jours la venue du duc de Bretagne, qui multiplie ses excuses plus ou moins sincères.
Les Nantais profitent de ce répit pour obtenir des quatre oncles du roi, ayant alors le gouvernement du royaume, six cents lances de renfort, qui les mettent en état de soutenir un siège[11]. P. 4 à 6, 298, 299.
Las d’attendre, le comte de Buckingham envoie vers le duc de Bretagne comme messagers: Robert Knolles, Thomas de Persi et Thomas Trivet, accompagnés de cinq cents lances, tandis que lui-même, avec le restant de ses hommes, s’achemine vers Combourg[12] par Saint-Sulpice[13]. Le duc, qui s’était décidé à quitter Vannes, où il était allé en partant de Hennebont, rencontre les trois chevaliers et se dirige avec eux sur Rennes. Entrevue à Hédé[14] du duc et de Buckingham; dîner à la Mézière[15]; longues conférences à Rennes entre le duc et les envoyés du comte. P. 6 à 8, 299, 300.
Finalement le duc de Bretagne s’engage à venir mettre le siège devant Nantes, quinze jours au plus tard après l’arrivée des forces anglaises sous les murs de cette ville, et à fournir les barques nécessaires. Le comte revient de Hédé prendre acte de cette convention à Rennes, et le duc retourne à Hennebont, tandis que les Anglais mettent quinze jours encore à faire leurs préparatifs[16].
De leur côté, les Nantais, ayant à leur tête Jean le Barrois des Barres[17], Jean de Châteaumorand[18], le sire de Tournemine[19] et autres, s’apprêtent à la défense. P. 8, 9, 300.
Pendant ce temps, à Reims, le dimanche 4 novembre 1380, a lieu le couronnement du jeune roi Charles, entouré de ses quatre oncles, les ducs d’Anjou, de Berry, de Bourgogne et de Bourbon[20], des ducs de Brabant, de Bar, de Lorraine, etc. Le comte de Flandre[21] et le comte de Blois s’étaient excusés. La veille, le samedi, le jeune roi avait fait son entrée solennelle, au milieu d’un concours immense de seigneurs et de jeunes écuyers, comme ses cousins de Navarre, d’Albret, de Bar et d’Harcourt, qu’il devait le lendemain armer chevaliers; il avait veillé une grande partie de la nuit dans l’église Notre-Dame. Le dimanche, le roi est sacré par l’archevêque de Reims, en présence de tous les seigneurs et d’Olivier de Clisson, le nouveau connétable[22]. Pour célébrer son avènement, il ordonne que toutes impositions, aides, gabelles, fouages, subsides et autres impôts grevant le peuple seront abolis[23].
Après la messe, le roi dîne au palais, sous une tente, avec ses oncles et les prélats; il est servi par des hauts barons montés sur des destriers caparaçonnés d’or: les sires de Couci, de Clisson, Gui de la Trémoïlle, l’amiral de France[24], et autres.
Le lundi, le roi se rend pour dîner à l’abbaye de Saint-Thierri[25], près de Reims; il retourne ensuite à Paris où il est bien accueilli par les habitants[26].
Après ces fêtes, les oncles du roi se partagent le gouvernement: le duc de Berri a le Languedoc; le duc de Bourgogne la Picardie et la Normandie; le duc d’Anjou reste auprès de son neveu, pour diriger en son nom le royaume[27]. Sur la demande des ducs de Brabant et d’Anjou, le comte de Saint-Pol peut rentrer en France[28], où il s’établit dans son château de Bohain[29]. P. 9 à 13, 300, 301[30].
Le duc de Bretagne, comme nous l’avons dit, avait quitté Rennes et se dirigeait, avec les seigneurs de Montbouchier, de Montraulieu et tous ses conseillers, vers Hennebont et Vannes. Le comte de Buckingham, passant par Châtillon[31], Bain[32] et Nozay[33], arrive en quatre jours aux faubourgs de Nantes où il se loge à la porte Sauvetout; Guillaume de Latimer, connétable de l’armée, Gautier Fitz-Walter et Raoul Basset se logent à la porte Saint-Pierre; Robert Knolles et Thomas de Persi à la porte Saint-Nicolas; Guillaume de Windsor et Hugues de Calverley à la poterne de Richebourg.
Ils sont aussitôt inquiétés par les défenseurs de la ville, Jean le Barrois des Barres en tête[34], qui, la veille de la Saint-Martin (10 novembre), les surprennent à la porte Saint-Pierre. P. 13 à 15, 301, 302.
Le surlendemain (12 novembre), nouvelle escarmouche du côté de la Loire, que soutiennent Jean de Harleston, Guillaume de Windsor et Robert Knolles. P. 15, 16, 302.
Le 18 novembre, les Français font une sortie par la porte Sauvetout; mais les Anglais, gardés par les troupes allemandes, se défendent bien: ils n’en perdent pas moins un de leurs chefs, Thomas de Rhodes, et se laissent faire six prisonniers. P. 16, 17, 302.
Le siège dure toujours, et le comte de Buckingham reste sans nouvelles du duc de Bretagne, malgré les messagers qu’on lui envoie et que guettent sur les chemins les gens du pays. Le duc, en effet, ne peut décider ses hommes à venir avec lui assiéger Nantes: ils refusent de faire guerre et dommage sur la terre de Bretagne, pour le service des Anglais, alors que la cour de France, qu’on voulait effrayer tout d’abord, semble disposée à respecter leurs anciennes coutumes.
D’autre part, les hauts barons, les seigneurs de Clisson, de Dinan, de Laval, de Rochefort, le vicomte de Rohan, menacent le duc de lui faire eux-mêmes la guerre, s’il vient assiéger Nantes; ils lui conseillent, au contraire, de se soumettre au jeune roi de France, qu’il ne peut haïr comme son père[35]. P. 17 à 19, 302, 303.
Sous les murs de Nantes les escarmouches continuent; le soir de la Notre-Dame des Avents (8 décembre), dans une sortie contre Guillaume de Cosyngton[36] et les hommes de guet, le seigneur d’Amboise[37] est fait chevalier par Amauri de Clisson[38], cousin-germain du connétable. P. 19, 20, 303.
Le jeudi d’avant la Noël (20 décembre)[39], les Anglais sont encore attaqués par le Barrois des Barres et le seigneur de Cholet[40]; ils perdent un de leurs chevaliers, Hugues Tyrel[41], mais, malgré leur désir, ils n’osent dégarnir leurs postes pour envoyer, sous bonne escorte, de nouveaux messagers rappeler au duc ses engagements. P. 20 à 22, 303, 304.
La veille de Noël (24 décembre), grande escarmouche, où se distinguent du côté anglais Yves Fitz-Warin et Guillaume Drayton[42]; le chevalier français, Tristan de la Jaille, est fait prisonnier par un écuyer de Hainaut, Thierri de Sommaing[43]. P. 22, 23, 304.
Pendant les fêtes de Noël, les hostilités cessent. P. 23, 24, 304.
Depuis plus de deux mois, les Anglais sont sous les murs de Nantes. Le comte de Buckingham décide alors de lever le siège et d’aller avec toutes ses troupes trouver le duc à Vannes. L’armée anglaise part donc le 2 janvier[44], passe par Nort[45], Moisdon[46], Teillais[47], Bain, traverse la Vilaine et arrive à Lohéac[48] un samedi (12 janvier); de là par Guer[49], Mauron[50], la Trinité[51], elle vient traverser l’Oust à Brehan[52], et campe sur la rive droite de la rivière.
Effrayés de l’approche des Anglais, les habitants de Vannes demandent conseil au duc de Bretagne qui les rassure et les engage à ouvrir leurs portes au comte, sous la condition qu’il ne logera que quinze jours dans leur ville. Lui-même, le lendemain, il sort de Vannes au-devant de Buckingham qui, après un arrêt à Brehan, avait, la nuit précédente, couché à Saint-Jean[53].
Le duc s’excuse auprès du comte de son manque de parole: il invoque les résistances qu’il a rencontrées chez ses vassaux et les menaces des seigneurs de Clisson, de Laval et autres hauts barons. La saison, du reste, est avancée; mieux vaut attendre l’été pour recommencer la campagne. Le comte, bien accueilli par les habitants de Vannes, jure de n’y séjourner que quinze jours et est logé au château de la Motte[54], tandis que le duc s’en va à son château de Sucinio[55], d’où il échange des visites avec le comte.
Les lieutenants de Buckingham devaient, d’après les conventions, être logés avec leurs hommes à Hennebont[56], à Quimper-Corentin[57] et à Quimperlé[58]; mais ils ne peuvent réussir à se faire ouvrir les portes de ces villes et sont forcés de se cantonner dans les faubourgs, où ils souffrent du froid et du manque de vivres[59].
Harcelées sans cesse par les garnisons des châteaux de Kaer[60] et de Guéméné-Guingamp[61], appartenant au vicomte de Rohan, et par celles des châteaux de Josselin[62], de Montaigu[63] et de Moncontour[64], appartenant au seigneur de Clisson, menacées par les forces du connétable qui occupe le pays[65], n’osant ni s’en aller ni se porter mutuellement secours, les troupes anglaises en sont réduites à se contenter de l’intervention douteuse du duc de Bretagne. P. 24 à 30, 304 à 306.
Le duc, en effet, durant ce temps, négocie la paix à Paris avec le roi de France, par l’entremise du vicomte de Rohan, de Charles de Dinan, de Gui de Laval et de Gui de Rochefort, aux conseils desquels il se rend, craignant qu’une fois établis en Bretagne, les Anglais n’en veuillent plus sortir. P. 30 à 32, 306, 307.
Les Anglais ignorent[66] tout cela et passent leur temps en joutes. On se rappelle le combat de Gauvain Michaille et de Janekin Cator dans la forêt de Marchenoir[67]. A cette occasion, plusieurs défis avaient été échangés entre chevaliers anglais et français, mais le comte de Buckingham avait ajourné ces joutes, qui, une fois encore, sous les murs de Nantes, n’avaient pu avoir lieu.
Quand les Anglais sont cantonnés à Vannes et aux environs, les chevaliers français veulent à tout prix tenir leurs engagements, et, grâce à un sauf-conduit donné par le connétable de France, des passes d’armes mettent en présence à Château-Josselin des chevaliers des deux nations, entre autres le Galois d’Aunoi[68] et Guillaume Clynton[69], Lionnel d’Airaines[70] et Guillaume Frank[71]. P. 32 à 34, 307, 308.
Les joutes se continuent à Vannes, en présence du comte de Buckingham et des principaux chefs anglais[72]. P. 34, 35, 308.
Joute des seigneurs de Pouzauges et de Vertaing; le seigneur de Pouzauges est blessé. Joute de Jean d’Aubrecicourt et de Tristan de la Jaille. Joute du bâtard de Clarens[73] et d’Édouard de Beauchamp[74], remplacé par Janekin Stonckel. P. 35 à 37, 308, 309.
Joute de Janekin Cloton[75] et de Jean de Châteaumorand. Janekin Cloton est jugé trop faible pour lutter. P. 37, 38, 309.
Il est remplacé par Guillaume de Faringdon[76], qui blesse à la cuisse Jean de Châteaumorand. P. 38, 39, 309, 310.
Tandis que les Anglais, logés à Vannes et aux environs, sans autre ravitaillement que ce qui leur vient des îles de la Manche et de Cornouailles, attendent la fin de l’hiver pour recommencer la guerre avec de nouveaux renforts, les barons bretons continuent à Paris leurs négociations en vue de la paix, désirée surtout par le duc d’Anjou qui prépare son expédition d’Italie[77].
On arrive enfin à une entente: le duc de Bretagne s’engage à faire évacuer son duché par les Anglais, auxquels il fournira des navires. Ceux d’entre eux qui appartiennent à la garnison de Cherbourg seront libres de retourner par terre avec un sauf-conduit. Le duc viendra en France faire hommage au roi[78]. P. 39 à 42, 310, 311.
Quand les Anglais apprennent que la paix est conclue entre le roi de France et le duc de Bretagne, ils s’en montrent fort mécontents. Après de longues explications et excuses de la part du duc[79], le comte de Buckingham quitte Vannes le 11 avril 1381[80] et s’embarque aussitôt: il part le soir même pour l’Angleterre, refusant une dernière entrevue que lui demande le duc. P. 42 à 44, 311.
Le connétable fait donner des sauf-conduits aux Anglais qui retournent à Cherbourg; parmi eux se trouvent les chevaliers Jean Burley, Yves Fitz-Warin, Guillaume Clynton et l’écuyer Nicolas Clifford[81]. Ce dernier rencontre à Château-Josselin un écuyer du comte de la Marche, Jean Boucinel, qui l’avait défié autrefois à Valognes. Un nouveau défi a lieu, et, malgré les résistances de Clifford, le connétable, pris comme arbitre, décide que le lendemain le combat se fera. P. 44 à 47, 311, 312.
Jean Boucinel est tué par Clifford. Les Anglais, sous la conduite du Barrois des Barres, s’acheminent vers Cherbourg. P. 47 à 51, 312, 313.
1380, juin. CONCLUSION DE LA PAIX ENTRE LE COMTE DE FLANDRE ET LES GANTOIS.—8 août. REPRISE DES HOSTILITÉS.—27 août. DÉFAITE DES GANTOIS.—Septembre. LE COMTE FAIT LE SIÈGE DE GAND.—5 novembre. VICTOIRE DES GANTOIS A LONGPONT.—10 novembre. PAIX MARTINIENNE.—1381, février. NOUVEAUX DIFFÉRENDS.—13 mai. DÉFAITE DES GANTOIS A NEVELE; LEUR DÉSUNION (§§ 193 à 208).
En Flandre, les Gantois sont toujours en hostilités avec le comte, qui profite d’une émeute populaire à Bruges pour intervenir et mettre la main sur la ville, où il fait de nombreuses exécutions; ce qui entraîne la soumission du Franc de Bruges[82].
Enhardi par ce succès, le comte décide d’aller assiéger Ypres, que viennent secourir 3,000 Gantois, conduits par Jean Boele[83] et Arnould de Clerk[84]. De Bruges, le comte se dirige sur Thourout, puis sur Poperinghe, où il réunit une armée de 20,000 hommes. P. 51 à 53, 313, 314.
Les Gantois envoient alors à Ypres un nouveau renfort de 9,000 hommes, sous les ordres de Rasse d’Herzeele, Pierre du Bois, Pierre de Wintere[85] et Jean de Launoit[86], qui, après être passés par Courtrai, décidés à livrer bataille au comte, attendent à Roulers[87] d’être rejoints par les troupes d’Ypres, déjà renforcées par celles de Jean Boele et d’Arnould de Clerk.
Surprises dans une embuscade, ces dernières troupes sont taillées en pièces par les gens du comte[88] et perdent près de 3,000 hommes[89]. Les Yprois rentrent dans leur ville et les Gantois se réfugient à Courtrai. P. 53 à 56, 314.
Mais, dans leur fureur d’avoir été vaincus, ils accusent Jean Boele de trahison et le tuent; ils retournent ensuite à Gand, pendant que Jean de Launoit va s’emparer du château de Gavre sur l’Escaut. P. 56, 57, 315.
Le comte marche alors sur Ypres, qui lui ouvre ses portes et se rend à merci[90]; il fait mettre à mort plus de 700[91] partisans des Gantois, envoie à Bruges 300 otages, et, cela fait, se dispose à assiéger Courtrai. P. 57, 58, 315.
N’espérant plus de secours de la part des Gantois, la ville se rend au comte[92], qui prend 200 otages et, peu de temps après, rentre à Bruges en passant par Deynse[93]. Au bout d’une quinzaine de jours, aux environs de la fête de la Décollation de saint Jean-Baptiste (29 août)[94], le comte convoque de nouveau ses gens et vient s’établir à la Biete[95] pour faire le siège de Gand. Robert de Namur a répondu à son appel, mais non Guillaume, qui alors est en France, auprès du roi. Gautier d’Enghien est maréchal de l’armée. Les Gantois, encouragés dans leur défense par les Liégeois, les gens de Bruxelles et du Brabant, supportent vaillamment le siège, qui ne peut être complet, et sont ravitaillés du côté de Bruxelles et des Quatre-Métiers[96]. P. 58 à 60, 315.
Tandis que le seigneur d’Enghien, que le Hase de Flandre et le jeune sénéchal de Hainaut, Jacques de Werchin, se distinguent dans des escarmouches, les gens de Bruges, de Poperinghe et d’Ypres, envoyés par le comte à Longpont[97], se font battre par les Gantois[98]. P. 60 à 62, 316.
Fiers de ce succès, les Gantois, au nombre de 6,000, vont prendre, brûler et piller Alost[99], dont les seigneurs, Louis de Marbais, Geoffroi de la Tour[100] et Philippe de Jonghe, n’ont que le temps de fuir; ils se rendent maîtres ensuite de la ville de Termonde[101] (Philippe de Masmines est tué dans cette affaire), mais ne peuvent s’emparer du château, défendu par le seigneur de Widescot; enfin ils entrent par force dans Grammont[102], puis retournent à Gand avec leur butin. P. 62, 63, 316.
L’hiver s’approche; le comte se retire alors à Bruges[103] et envoie à Audenarde tenir garnison les seigneurs d’Enghien et de Montigni, pour inquiéter les Gantois.
En mars suivant, au printemps, le comte rassemble une nouvelle armée, dont il fait chef le seigneur d’Enghien. Les contingents de Deynse et d’Audenarde sont attaqués et maltraités par Rasse d’Herzeele et Jean de Launoit, qui revenaient à Gand d’une expédition contre Deynse[104].
Le lendemain, les Gantois vont brûler les faubourgs de Courtrai et rencontrent les troupes du comte à Nevele[105]. Rasse d’Herzeele et Jean de Launoit s’apprêtent à livrer bataille, sans attendre Pierre du Bois et Arnould de Clerk. P. 63 à 66, 316, 317.
L’armée du comte est forte de 20,000 hommes, de 1,500 lances, tant chevaliers qu’écuyers; ce sont: de Hainaut, le seigneur d’Enghien, maréchal de l’armée, Michel de la Hamaide, le bâtard d’Enghien[106], le seigneur de Montigni, Gille de Risoit, Hustin du Lai, le seigneur de Lens et Jean de Berlaimont[107]; de Flandre, Jean et Gui[108] de Ghistelles, le seigneur d’Escornai, le seigneur de Hulluc, le seigneur et Daniel d’Halewin, le seigneur d’Estaimbourg, Thierri de Dixmude[109], et d’autres, en y comptant le jeune sénéchal de Hainaut, Jacques de Werchin, qui mourut à Obies. Le seigneur de Leeuwerghem[110] porte la bannière du comte. Le choc a lieu, et mal fût avenu aux gens du comte, si Pierre du Bois, qui était arrivé sur le lieu du combat, eût pu secourir les siens; mais il en est empêché par un marais. P. 66 à 68, 317, 318.
Rasse d’Herzeele et Jean de Launoit, assaillis par une armée quadruple de la leur, se replient en désordre sur la ville. Rasse d’Herzeele se fait tuer en défendant l’église où Jean de Launoit[111] est brûlé vif avec tous ceux qui s’y sont réfugiés. P. 68 à 70, 318, 319.
Des 6,000 hommes de Jean de Launoit et de Rasse d’Herzeele, à peine en survit-il 300[112]. Pierre du Bois, qui a assisté au combat, sans pouvoir y prendre part, s’achemine vers Gand, où les fuyards ont déjà annoncé la mauvaise nouvelle, se plaignant de l’inaction de Pierre du Bois.
Aussi, quand ce dernier, bien que poursuivi par le seigneur d’Enghien, arrive à Gand, est-il assez mal accueilli et a grand’peine à se disculper. De là cette haine, dont Gilbert de Grutere et Simon Bette sentirent bientôt les effets. P. 70 à 74, 319, 320.
Le comte retourne à Bruges et licencie son armée; il renvoie le seigneur d’Enghien à Audenarde[113].
Les Gantois, au nombre de 15,000, au moment de la fête de Bruges (mai 1381), vont brûler les faubourgs de Courtrai[114], que le comte se contente de munir d’hommes d’armes.
Sous les murs d’Audenarde, les attaques de Pierre du Bois et de ses gens sont repoussées par les chevaliers.
Trois jours après, Arnould de Clerk et 1,200 chaperons blancs viennent tenir garnison à Gavre, pour faire échec aux gens d’Audenarde; ils en sortent bientôt pour surprendre une route conduite par le seigneur d’Escornai, Blanchard de Calonne[115] et autres, leur font perdre plus de 60 hommes et s’emparent de la ville et de l’abbaye d’Eenaeme[116]; Pierre de Steenhuyse est tué. P. 74 à 77, 320, 321.
Le lendemain, les chevaliers d’Audenarde marchent sur Eenaeme, surprennent les Gantois, les tuent presque tous, et, parmi eux, Arnould de Clerk; ils retournent ensuite à Audenarde. Ces nouvelles comblent le comte de joie. P. 77 à 79, 321, 322.
Désespérés de ces échecs, les Gantois songent à faire leur soumission, mais ils n’osent, par crainte de Pierre du Bois et de ses partisans, qui les imposent et les obligent à continuer la lutte, sous prétexte de défendre leurs franchises. Les honnêtes gens sont ainsi victimes de leur faiblesse, témoin Jean de la Faucille[117], qui, pour éviter d’être compromis, s’exile, mais n’en est pas moins accusé par Simon Rym[118], qui le tue en duel à Lille. P. 79 à 81, 322, 323.
Voyant que les notables de Gand sont fatigués de la guerre, et que, d’autre part, il ne peut traiter avec le comte sans risquer sa vie, Pierre du Bois imagine de s’adjoindre un autre chef capable de gouverner la ville de Gand avec lui[119]. Il propose à la nomination des Gantois Philippe d’Artevelde, fils de Jacques d’Artevelde, si populaire autrefois. P. 81 à 85, 323 à 325.
Après bien des hésitations voulues, Philippe se rend aux instances de Pierre du Bois, de Pierre de Wintere et de Sohier d’Herzeele[120]; il accepte et fait donner au seigneur d’Herzeele, ruiné par la guerre, une partie des revenus que le comte possédait dans la ville de Gand. P. 85, 86, 325.
1381, 14 mai. TRAITÉ D’ALLIANCE ENTRE LE PORTUGAL ET L’ANGLETERRE.—HOSTILITÉS ENTRE LE PORTUGAL ET LA CASTILLE.—10 juin. INSURRECTION EN ANGLETERRE; LES BANDES INSURGÉES MARCHENT SUR LONDRES.—13 juin. PILLAGE, MEURTRES ET INCENDIES DANS LA VILLE.—15 juin. MORT DE WAT TYLER.—18 juin. NOUVELLE TRÊVE CONCLUE AVEC L’ÉCOSSE PAR LE DUC DE LANCASTRE.—RÉPRESSION DE L’INSURRECTION DANS LES COMTÉS.—Août. ARRIVÉE DU COMTE DE CAMBRIDGE ET DE SON ARMÉE A LISBONNE (§§ 209 à 227).
La mort du roi Henri de Castille ne met pas fin à la guerre entre la Castille et le Portugal. Aussitôt couronné, lui et sa femme[121], Jean est attaqué par Ferdinand, qui soutient les droits au trône de Castille de ses deux cousines, Constance et Isabelle, filles de Pèdre le Cruel, et mariées, l’une au duc de Lancastre, l’autre au comte de Cambridge. Le roi Jean se défend avec l’aide des chevaliers français[122], qui sont venus se mettre à son service depuis l’entrée des Anglais en Bretagne: le Bègue de Villaines, Pierre[123], son fils, Jean de Berguettes, Guillaume de Nailhac[124], Gauthier de Passac[125], Bertrand de Terride[126], Jean et Tristan de Roye, d’autres encore. Le roi de Portugal songe alors à envoyer en ambassade en Angleterre Jean-Fernandez[127], pour demander au duc de Lancastre de venir à son secours avec une nombreuse armée. Jean-Fernandez s’embarque à Lisbonne et arrive à Plymouth, alors que les troupes du comte de Buckingham, venant de Bretagne, débarquaient en Angleterre après avoir essuyé une violente tempête. Buckingham et l’ambassadeur de Portugal font route ensemble jusqu’à Londres, où est le roi. P. 86 à 89, 326, 327.
Jean-Fernandez est bien accueilli par le roi et ses oncles; il assiste aux fêtes de Saint-Georges (23 avril) à Windsor, en même temps que Robert de Namur, venu auprès du roi relever ses fiefs anglais[128]. Le parlement s’assemble à Westminster et décide que le comte de Cambridge ira en Portugal avec 500 lances et 500 archers, tandis que le duc de Lancastre partira pour l’Écosse et tâchera d’obtenir pour trois ans une prolongation de la trêve qui prend fin au 1er juin; cela fait, il pourra, en août ou en septembre, aller retrouver en Portugal son frère le comte de Cambridge[129]. Sa présence en Angleterre est, du reste, rendue nécessaire par les négociations du mariage du roi avec la sœur du roi des Romains[130]. P. 89 à 91, 327.
Le duc de Lancastre part; quinze jours plus tard, le comte de Northumberland le suit, pour se rendre à son poste de gouverneur du pays de Northumberland et de l’évêché de Durham, jusqu’à la Severn[131]. De son côté, le comte de Cambridge fait à Plymouth[132] tous ses préparatifs de départ pour le Portugal[133]. Il emmène avec lui sa femme, la princesse Isabelle, et son fils Jean[134]. Les chevaliers qui doivent l’accompagner sont nombreux; ce sont Matthieu de Gournai[135], connétable de l’armée, le Chanoine de Robersart[136], Raimond de Castelnau[137], Guillaume de Beauchamp[138], maréchal de l’armée, le syndic de Latrau[139], Jean de la Barthe, Richard Talbot[140], Guillaume Elmham, Thomas Simond[141], Miles de Windsor[142], Jean de Sandwich[143] et d’autres encore[144]; parmi eux, Jean-Fernandez[145], le chevalier portugais. L’expédition compte 500 hommes d’armes et 500 archers[146]. Ils attendent plus de trois semaines à Plymouth un vent favorable.
Pendant ce temps, le duc de Lancastre arrive à Berwick[147], obtient un sauf-conduit du roi Robert et s’achemine par Roxburgh vers l’abbaye de Melrose, où il attend que les Écossais soient réunis au Lammerlaw, pour entamer les négociations, qui durent plus de quinze jours. P. 91 à 94, 327, 328.
Une révolution éclate en Angleterre, qui met le royaume bien près de sa perte. Les serfs des comtés de Kent, d’Essex, de Sussex et de Bedford se soulèvent et prétendent être payés de leur travail[148].
Ils sont poussés à cet esprit de révolte par un prêtre de Kent, Jean Ball[149], puni, à plusieurs reprises, par l’archevêque de Cantorbéry, qui prêche l’égalité de tous les hommes[150], excite le peuple à la haine des riches et des nobles et engage ses auditeurs à aller à Londres demander justice au roi. Les habitants de Londres murmurent de leur côté et appellent à eux les gens des provinces. P. 94 à 97, 328, 329.
Cet appel est entendu; les gens de Kent, d’Essex, de Sussex, de Bedford et des pays environnants, au nombre de 60,000, se dirigent sur Londres. Ils ont pour chefs Jean Ball, Jack Straw[151] et Wat Tyler[152], un couvreur en tuiles, le plus populaire des trois. A leur approche, les habitants de Londres, sauf ceux qui partagent ces idées, ont peur et songent à fermer leurs portes; mais, craignant l’incendie des faubourgs, ils laissent pénétrer dans leur ville ces bandes de paysans, qui, venues parfois de cent lieues, ne savent guère ce qu’ils veulent et ne demandent qu’à voir le roi. Effrayés, les nobles s’apprêtent à la lutte.
Le jour de leur arrivée à Londres, les gens de Kent rencontrent en chemin la mère du roi[153], qui revenait de Cantorbéry. Molestée par eux, elle se hâte de se rendre auprès de son fils. Elle le trouve entouré de son conseil, du comte de Salisbury, de l’archevêque de Cantorbéry[154], de Robert de Namur, de Jean de Gommegnies et d’autres qui, depuis longtemps déjà, avaient connaissance de ce mouvement populaire et auraient dû y pourvoir[155]. P. 97 à 99, 329 à 331.
C’est le lundi 10 juin 1381 que les bandes commandées par Jean Ball, Wat Tyler et Jack Straw entrent à Cantorbéry et envoient des émissaires dans les autres comtés pour leur donner rendez-vous le jour de la Fête-Dieu (13 juin) ou le lendemain, sous les murs de Londres; elles pillent les abbayes de Saint-Thomas et de Saint-Vincent[156], et, le lendemain, prennent le chemin de Rochester, abattant les maisons des gens de loi et entraînant à leur suite les habitants des villages.
Arrivés à Rochester, les insurgés, bien accueillis par la population, s’emparent de Jean Newton[157], capitaine de la ville, et l’emmènent avec eux sous menace de mort.