OBSERVATIONS
SUR
L’ORTHOGRAPHE
OU ORTOGRAFIE
FRANÇAISE.


Remédier aux imperfections encore si nombreuses de notre orthographe, imperfections qui démentent la logique et la netteté de l’esprit français, serait chose bien désirable à un double point de vue: le bon et rapide enseignement de la jeunesse, la propagation de notre langue et de ses chefs-d’œuvre. Mais cette tâche est bien plus difficile que ne le supposent ceux qui, frappés des abus, ne se sont pas rendu compte de la nature des obstacles, ainsi que des efforts divers tentés depuis trois siècles pour la solution d’un problème aussi compliqué.

C’est à l’Académie française, à cause même de sa légitime influence sur la langue et de l’autorité de son Dictionnaire, devenu depuis longtemps le Code du langage, qu’il convient d’examiner, en vue de la nouvelle édition qu’elle prépare, les modifications à introduire dans l’orthographe, pour satisfaire, dans une juste mesure et conformément à ses propres précédents, aux vœux le plus généralement manifestés.

Fidèle à son institution et à sa devise, l’Académie, tout en tenant compte des nécessités du présent, jette au loin ses regards sur l’avenir pour conduire, de degré en degré, la langue française à sa perfection.

Grâce aux améliorations successivement introduites par l’Académie dans les six éditions de son Dictionnaire, améliorations attestées par la comparaison de celle de 1835 avec la première de 1694, ce qui reste à faire dans notre orthographe est peu considérable, et pourrait même être admis en une seule fois, si l’Académie se montrait aussi hardie qu’elle l’a été dans sa troisième édition.

Jusqu’au commencement de ce siècle, son Dictionnaire, moins répandu, n’avait pas acquis l’autorité dont il jouit universellement; de sorte qu’il restait à chacun quelque liberté pour modifier l’orthographe, soit dans le manuscrit, soit dans l’impression[1]. C’est ainsi qu’avaient pu et que pouvaient encore se faire jour les préférences en matière d’écriture de ceux qu’on nommait alors «les honnêtes gens» et dont la manière était désignée sous ce nom: l’Usage.

[1] Ainsi mon père et mon oncle, dès 1798, s’écartant de l’orthographe traditionnelle, avaient remplacé, dans leurs éditions, l’o par l’a, et imprimé français et non françois, je reconnais et non je reconnois, modification importante qui fut admise par l’Académie dans la dernière édition de son Dictionnaire de 1835.

Maintenant toute rectification, quelque faible qu’elle soit, serait imprudente et même impossible. M. Sainte-Beuve est, je crois, le seul qui exige de ses imprimeurs de rétablir l’accent grave aux mots terminés en ége.

Mais il résulte de l’inadvertance des compositeurs et même des correcteurs une série incessante d’hésitations d’où proviennent des fautes et des corrections très-coûteuses qui rendraient presque impossibles des impressions où chacun voudrait qu’on suivît les caprices de son orthographe. Le Dictionnaire de l’Académie est donc la seule loi.

Mais l’Usage, que l’Académie invoquait jusqu’en 1835 comme sa règle, n’a plus aujourd’hui de raison d’être; le Dictionnaire est là qui s’oppose à tout changement: chaque écrivain, chaque imprimerie, s’est soumis à la loi: elle y est gravée; les journaux, par leur immense publicité, l’ont propagée partout; personne n’oserait la braver. Ainsi tout progrès deviendrait impossible, si l’Académie, forte de l’autorité qu’elle a justement acquise, ne venait elle-même au-devant du vœu public en faisant un nouveau pas dans son système de réforme, afin de rendre notre langue plus facile à apprendre, à lire et à prononcer, surtout pour les étrangers.

Que d’efforts et de fatigues quelques réformes pourraient encore épargner aux mères et aux professeurs! que de larmes à l’enfance! que de découragement aux populations rurales! Tout ce qui peut économiser la peine et le temps perdus à écrire des lettres inutiles, à consulter sa mémoire, souvent en défaut, profiterait à chacun. Car, avouons-le, personne d’entre nous ne saurait s’exempter d’avoir recours au Dictionnaire pour s’assurer s’il faut soit l’y soit l’i dans tel ou tel mot; soit un ou deux l, ou n ou p dans tel autre; soit un ph ou un th; un accent grave ou un accent circonflexe, un tréma ou un accent aigu, un trait d’union ou même la marque du pluriel, l’s ou le x, dans certains mots.

Il serait trop long d’énumérer ici les tentatives plus ou moins sensées, plus ou moins téméraires, proposées depuis le commencement du seizième siècle pour la simplification de l’orthographe: les unes, trop absolues dans leur ensemble, dénaturaient le caractère et les traditions de notre idiome; d’autres déroutaient et offensaient la vue en altérant la simplicité de notre alphabet; d’autres, enfin, n’avaient peut-être que le tort d’être prématurées et de contrarier des habitudes contractées dès l’enfance, et d’autant plus tenaces qu’elles avaient coûté plus de peine à acquérir. (Voy. l’Appendice D.) L’Académie seule, quelquefois avec une grande hardiesse, a pu introduire et sanctionner de sages modifications; toutes ont été accueillies avec reconnaissance en France et dans les pays étrangers. C’est donc à sa sagesse de juger dans quelles limites on devra céder au vœu manifesté par tant de bons esprits durant plus de trois siècles. Les concessions qu’elle croira devoir faire ne seront même que la conséquence de l’opinion émise par elle en 1718 dans la préface de la deuxième édition de son Dictionnaire: «Comme il ne faut point se presser de rejeter l’ancienne orthographe, on ne doit pas non plus, dit-elle, faire de trop grands efforts pour la retenir.»

Ces modifications seraient d’autant plus utiles et opportunes qu’elles hâteraient le développement et la propagation de l’instruction primaire dans nos campagnes, et l’enseignement de la langue française aux Arabes, moyen le plus sûr de nous les assimiler[2]. Ce bienfait s’étendrait même à tout l’Orient, où on se livre à de sérieux efforts pour indiquer par des signes la prononciation des mots de notre langue à ces populations aussi nombreuses que diverses[3]. Faciliter l’écriture et la lecture de la langue nationale, c’est contribuer à la répandre et à la maintenir.

[2] M. le général Daumas a mis en pratique, et avec succès, le système de simplification d’orthographe dont on est redevable à M. Féline.

[3] En ce moment, M. Pauthier me montre plusieurs Dictionnaires polyglottes imprimés à Yeddo. Dans celui qui est intitulé San-gio-ben-ran, les Trois Langues synoptiques, Yeddo, 1854, les mots japonais sont traduits en français, en anglais et en hollandais, et la prononciation y est figurée par des signes. Je vois donc au mot ortographier la notation du son phi figurée par le même signe qui est appliqué à pi dans le mot opiner qui précède. Ainsi donc les Japonais, au lieu de prononcer ortographier, prononceront ortograpier, ou bien ils devront prononcer ofiner au lieu d’opiner.

Avant même que François Ier, par son édit de Villers-Cotterets, du 10 août 1539, eût rendu officielle la langue française, en bannissant le latin de tout acte public, beaucoup de grammairiens et de savants imprimeurs s’étaient occupés de régulariser notre orthographe. Le désordre dans l’écriture du français était alors à son comble: chacun, loin de la rapprocher de sa simplicité antérieure, croyait faire montre de savoir en la compliquant par la multiplicité des consonnes.

Ronsard, après s’être plaint dans la préface de sa première édition de la Franciade, en 1572, de l’impossibilité de se reconnaître dans la «corruption de l’orthographe», écrivait dans sa seconde édition:

«Quant à nostre escriture, elle est fort vicieuse et corrompuë, et me semble qu’elle a grand besoin de reformation: et de remettre en son premier honneur le K et le Z, et faire charactères nouueaux pour la double N, à la mode des Espagnols, ñ, pour escrire monseigneur, et une L double pour escrire orgueilleux[4]

[4] «Tu éviteras toute ORTHOGRAPHIE superflue et ne mettras aucunes lettres en tels mots, si tu ne les prononces en lisant.» (Abrégé de l’Art poétique, par Ronsard, édit. de 1561.)

Plus tard, en tête de son Abrégé de l’Art poétique, il développe plus énergiquement encore son opinion sur la réforme de l’orthographe française. Et le grand Corneille, trente ans avant le Dictionnaire de l’Académie, proposait et appliquait lui-même une écriture plus conforme à la prononciation, devancé même en cela par l’un de ses prédécesseurs à l’Académie, d’Ablancourt, et surpassé en hardiesse par son collègue Dangeau. (Voir les Appendices B et C.)

Cependant, dès l’année 1660, trente-quatre ans avant l’apparition du Dictionnaire de l’Académie, la Grammaire de Port-Royal avait posé les bases de l’accord de l’écriture et de la prononciation; elle voulait:

Pourquoi donc, après de telles prémisses, tant de contradictions qu’on ne saurait justifier et auxquelles l’esprit logique de l’enfance ne se soumet qu’en faisant abandon de cette rectitude de raisonnement qui nous étonne si souvent et nous force d’avouer qu’en fait de langue la raison n’est pas du côté de l’âge mûr?

Pour quiconque veut approfondir l’étude de la langue française, rien de plus intéressant que d’en suivre les progrès dans les modifications apportées par l’Académie dans les éditions successives de son Dictionnaire. Dans chacune d’elles, en effet, sont enregistrés les changements résultant soit de la suppression de mots surannés, soit de l’introduction de ceux qu’elle jugeait admissibles, soit de modifications apportées dans l’acception des mots et des locutions. Mais pour ne parler ici que de l’orthographe, c’est dans ses variations successives qu’on peut apprécier cette tendance à la simplification dans la forme des mots qui répond au besoin toujours croissant de mieux conformer l’écriture à la rapidité de la pensée. Par ce qui est fait on jugera mieux de ce qui reste à faire.

PREMIÈRE ÉDITION DU DICTIONNAIRE.

A l’époque où l’Académie résolut de rédiger son Dictionnaire, deux courants opposés portaient le trouble dans les imprimeries: les unes, sous l’influence des Estienne, modelaient leur orthographe sur la langue latine, les autres sur celle de nos vieux poëtes et chroniqueurs. Antérieurement à l’apparition, en 1540, du Dictionnaire de Robert Estienne, on remarque dans nos plus anciens lexiques une orthographe plus simple. Ainsi, dans les glossaires imprimés de 1506 à 1524[5] je vois les mots lait, laitue, extrait, fait, point, hatif, soudain, etc., écrits comme ils le sont aujourd’hui, tandis qu’Estienne les écrit laict, laictue, extraict, faict, poinct, hastif, soubdain, etc. Son système se propagea dans les Dictionnaires. Cependant, en 1630, se produit un retour vers les principes de «notre ancienne et nayve écriture»: Philibert Monet publie dans son Invantaire des deus langues françoise et latine[6] le dictionnaire de la réforme orthographique, auquel cinquante ans plus tard, Richelet, avec plus de faveur, donne une forme plus complète et plus régulière[7]. Tel était l’état des choses, lorsque, après soixante ans de discussion, d’hésitation et d’examen, l’Académie fit paraître son grand travail.

[5] Catholicon abbreviatum. Iean Lambert, 1506.—Vocabularium Nebrissense. 1524.—Vocabularium latinum, gallicum et theutonicum. Strasbourg, Mathis Humpffuff, 1515. On trouve dans ce petit ouvrage les mots ainsi écrits: emorroïdes, idropisie, sansue, otruche, masson, aguille, aguillon, etc.

[6] P. Monet, de la compagnie de Jésus. Invantaire des deus langues françoise et latine, assorti des plus utiles curiositez de l’un et l’autre Idiome. Lyon, 1635, in-fol. de 6 ff. et 990 pages à 2 colonnes en petit caractère.

[7] Richelet, Dictionnaire françois, etc. Genève, Hermann Widerhold, 1680, 2 tom. petit in-4o. Dans l’Avertissement, Richelet dit que c’est à l’imitation de monsieur d’Ablancourt et de quelques autres auteurs célèbres, qu’on a changé presque toujours l’y grec en i simple; qu’on a supprimé la plupart des lettres doubles et inutiles qui ne défigurent pas les mots lorsqu’elles en sont retranchées, comme dans afaire, ataquer, ateindre, dificile, et non pas affaire, attaquer, atteindre, difficile, etc. Et en effet, dès le début, on trouve dans son Dictionnaire: abesse, abaïe, abatial, abatre, abé, acabler, acablement.

L’apparition du PREMIER Dictionnaire de l’Académie, publié en 1694, fut donc un événement, et on ne saurait être trop reconnaissant du service qu’il rendit alors. Frappée du désordre de l’écriture et des impressions[8], l’Académie, pour y remédier, préféra rapprocher l’orthographe française de la forme du latin littéraire, et cela, malgré l’opposition du vieil esprit français, dont, cent ans plus tôt, Ronsard et d’autres membres de sa pléiade s’étaient montrés les représentants. Elle crut, en s’appuyant sur une langue désormais fixée, donner plus de stabilité à notre orthographe; d’ailleurs on était alors sous l’influence encore toute-puissante de la latinité.

[8] Un seul exemple suffira pour donner une idée des bizarreries et des anomalies de l’orthographe des manuscrits et des impressions: dans une des meilleures éditions du Gargantua de Rabelais (Lyon, François Juste, 1542, in-16), je lis dans le prologue le mot huile écrit en huit lignes de trois manières différentes.

Cependant ce ne fut pas sans luttes et sans opposition au sein même de l’Académie que prévalut l’écriture dite étymologique. M. Sainte-Beuve, dans son article sur Vaugelas, nous en offre une vive image:

«Chapelain, nous dit-il, parmi les oracles d’alors, est le plus remarquable exemple de cet abus du grécisme et du latinisme en français; il avait pour contre-poids, à l’Académie, Conrart qui ne savait que le français, mais qui le savait dans toute sa pureté parisienne. Chapelain aurait voulu, par respect pour l’étymologie, qu’on gardât la vieille orthographe de charactère, cholère, avec ch, et qu’on laissât l’écriture hérissée de ces lettres capables de dérouter à tout moment et d’égarer en ce qui est de la prononciation courante. Il trouvait mauvais qu’on simplifiât l’orthographe de ces mots dérivés du grec, par égard pour les ignorants et les idiots, car c’est ainsi qu’il appelait poliment, et d’après le grec, ceux qui ne savaient que leur langue. Vaugelas faisait le plus grand cas, au contraire, de ces idiots, c’est-à-dire de ceux qui étaient nourris de nos idiotismes, des courtisans polis et des femmelettes de son siècle, comme les appelait Courier; il imitait en cela Cicéron qui, dans ses doutes sur la langue, consultait sa femme et sa fille, de préférence à Hortensius et aux autres savants. Moins on a étudié, et plus on va droit dans ces choses de l’usage: on se laisse aller, sans se roidir, au fil du courant.

«Pour moi, disait Vaugelas, je révère la vénérable antiquité et les sentiments des doctes; mais, d’autre part, je ne puis que je ne me rende à cette raison invincible, qui veut que chaque langue soit maîtresse chez soi, surtout dans un empire florissant et une monarchie prédominante et auguste comme est celle de la France[9]

[9] Nouveaux Lundis, t. VI, p. 372.

Et en effet, si l’on examine l’écriture des mots qui figurent dans cette première édition, en la comparant à celle des Cahiers de Remarques sur l’orthographe françoise pour estre examinez par chacun de Messieurs de l’Académie[10], on voit que la compagnie, en les écrivant plus simplement, montrait déjà plus de réserve et de discernement dans l’emploi des formes étymologiques que ne l’avait fait le secrétaire perpétuel Regnier des Marais dans les Cahiers préparatoires dont il fut l’un des principaux rédacteurs.

[10] Tels que appast, charactere, chameleon, espleuré, écrit ensuite par l’Académie espleuré et esploré, puis éploré, estester (étêter), despourveüe, desgaisner, despescher, desvoyement, phanatique, pyrate, allité, desboesté, que l’Académie écrivit d’abord déboisté, puis déboîté dans la troisième édition.

L’influence de Regnier des Marais «qui avoit employé à cet édifice (la grammaire ordonnée par la compagnie) cinquante ans de reflexions sur nôtre langue, la connoissance des langues voisines et trente quatre ans d’assiduité dans les assemblées de l’Académie, où il avoit presque toûjours tenu la plume»[11], devait naturellement prédominer dans la rédaction du Dictionnaire. Une volonté aussi persévérante, le service réel qu’il rendait en se chargeant de la rédaction difficile de la grammaire dont la société lui avait confié le soin, finirent par l’emporter sur les opinions contraires et les scrupules de ses illustres confrères, parmi lesquels nous voyons Dangeau et d’Ablancourt protester par leurs écrits en adoptant un système entièrement opposé. D’autres membres de l’Académie, tels que Corneille, Bossuet, montrent aussi par leur écriture conservée dans leurs manuscrits qu’ils auraient préféré une orthographe plus simple et plus rapprochée de la forme française. (Voir l’Appendice E.)

[11] Le P. Buffier, dans les Mémoires de Trévoux, t. XXI, p. 1642.

Le courant de la latinité prédomina donc, et l’Académie, pour élever son grand monument littéraire, crut même devoir se conformer à l’exemple donné par les érudits, en adoptant, pour le classement des mots du Dictionnaire, l’ordre savant mais peu pratique dont Robert et Henri Estienne offraient le modèle dans leurs Trésors de la langue latine et de la langue grecque. Les mots rangés, non selon l’ordre alphabétique, mais par familles, furent groupés autour de la racine[12].

[12] A cette édition en deux volumes datée de 1694 se trouvent joints deux autres volumes, même format et même caractère, portant la même date 1694, sous ce titre:

Le Dictionnaire des arts et des sciences, par M. D. C. de l’Académie françoise; tome troisième et tome quatrième, chez la veuve Coignard et Baptiste Coignard.

Le privilége, daté du 7 septembre 1694, est concédé au sieur D. C. de l’Académie française (et rétrocédé par lui à la veuve Coignard et à son fils J.-Baptiste Coignard). On lit au bas: le Dictionnaire a été achevé d’imprimer le 11 septembre 1694. Quant à l’orthographe, c’est la même que celle du Dictionnaire de l’Académie françoise. Elle est encore plus étymologique. Ainsi on y lit phrénésie, phthisie.

La rédaction principale est attribuée à Thomas Corneille. Mais pourquoi le titre porte-t-il par M. D. C. de l’Académie françoise? Je ne vois aucun de ses membres à qui cette indication puisse convenir parmi les noms de ceux qui figurent dans la liste des académiciens placés au commencement du Dictionnaire de l’Académie de 1694. On y lit: «Thomas Corneille receu en 1635 à la place de Pierre Corneille son frère, qui avoit succédé à François Maynard.» D’où peut donc provenir ce D. placé avant l’initiale C. et qui figure aussi au privilége?

DEUXIÈME ÉDITION.

Mais bientôt l’Académie, reconnaissant que l’utilité pratique était préférable, renonça, dans sa SECONDE édition, en 1718, à ce classement pour revenir à l’ordre alphabétique, moins rationnel sans doute, mais plus pratique. C’est ce qu’elle annonçait ainsi dans sa préface:

«La forme en fut si différente, que l’Académie donna plutôt un Dictionnaire nouveau qu’une nouvelle édition de l’ancien. L’ordre étymologique, qui dans la spéculation avoit paru le plus convenable, s’étant trouvé très-incommode, dut être remplacé par l’ordre alphabétique, en sorte qu’il n’y eût plus aucun mot que, dans cette seconde édition, on ne pût trouver d’abord et sans peine.»

L’Académie, sans se borner à ce grand changement, matériel, il est vrai, mais si utile, donna à cette seconde édition un caractère tout particulier en l’enrichissant d’un grand nombre de termes d’art et de sciences dont l’usage avait pénétré dans la société. Elle s’appliqua aussi à rectifier et éclaircir les définitions et compléter les acceptions et significations diverses des mots. Le simple mot bon, par exemple, reçut soixante-quatorze significations toutes différentes.

«On ne doit donc pas s’estonner, dit la préface, que ce travail, qui a changé toute la forme du Dictionnaire, ait occupé durant tant d’années les séances de l’Académie, et quant à l’orthographe, l’Académie, dans cette nouvelle édition, comme dans la précédente, a suivi en beaucoup de mots l’ancienne maniere d’escrire, mais sans prendre aucun parti dans la dispute qui dure depuis si longtemps sur cette matière.»

Elle autorisa même, en quelque sorte, la liberté du choix entre l’ancienne et la nouvelle.

Si elle ne supprima pas l’s dans la foule de mots où cette lettre ne se prononce pas, du moins elle prit soin d’indiquer le cas où le son s’en est conservé. Cette différence se trouve donc indiquée dans hospice, hospitalité, où s se prononce, et hoste, hostel, où l’s ne se prononce pas, et également dans christianisme et chrestienté. Elle modifia l’écriture de quelques mots, tels que éploré, au lieu de esploré et espleuré; elle écrivit noircissure et non noircisseure, et sirop, au lieu de syrop, etc., et, en écrivant encore yvroye, elle nota que quelques-uns prononçaient yvraye. Mais déjà bien des tentatives avaient été faites ailleurs, même par des académiciens, en vue d’une réforme, et leur influence ne devait pas tarder à se faire sentir dans le Dictionnaire même.

TROISIÈME ÉDITION.

C’est dans sa TROISIÈME édition, en 1740, que l’Académie, cédant aux vœux manifestés dès le XVIe siècle par tant de philologues, de savants, d’académiciens même, et répétés par des voix autorisées, supprima des milliers de lettres devenues parasites, sans craindre d’effacer ainsi leur origine étymologique: les s, les d disparurent dans la plupart des mots dérivés du latin. Elle n’écrivit plus accroistre, advocat, albastre, apostre, aspre, tousjours, non plus que bast, bastard, bestise, chrestien, chasteau, connoistre, giste, isle[13]. Les y non étymologiques furent remplacés par des i; elle n’écrivit plus cecy, celuy-cy, toy, moy, gay, gayeté, joye, derniers vestiges de l’écriture et des impressions des XVe et XVIe siècles, mais ceci, celui-ci, toi, moi, gai, gaieté, joie, etc. L’y et l’s du radical grec et latin furent même supprimés; ainsi abysme (ἄβυσσος, abyssus) fut écrit abyme, et plus tard abîme; eschole, escholier, écrits dans la première édition escole, escolier, devinrent dans celle-ci école, écolier, yvroye devient ivroye, ensuite ivroie, puis ivraie; de même que subject devint successivement subjet, puis dans sa forme définitive sujet, et Françoys, François, puis Français.

[13] Il nous reste encore, échappés à la réforme de 1740, les mots baptême, Baptiste, dompter, condamner. Bossuet écrit toujours condanner, domter.

Elle supprima aussi le c d’origine latine dans bienfaicteur et bienfaictrice, et le ç dans sçavoir, sçavant, l’e dans le mot insceu[14], impreveu, indeu, salisseure, souilleure, alleure, beuveur, creu, deu, et grand nombre d’autres; vuide, nopce, nud, furent abrégés; le c et l’e disparurent dans picqueure (piqûre); enfin l’Académie remplaça un grand nombre de th et de ph par t et par f, et, contrairement à la première et à la seconde édition, elle retrancha le t final au pluriel des substantifs se terminant par t au singulier; elle écrivit donc les parens, les élémens, les enfans, etc., au lieu de les parents, les éléments, les enfants, etc. On ne voit pas pourquoi elle écrivit flatterie par deux t contrairement aux deux premières éditions et à la manière d’écrire de Bossuet et de Fénelon et même aux Cahiers pour l’Académie.

[14] Voici les variations d’orthographe de ce mot: 1re édition, insçeu, 2e édit., insceu, 3e édit., insçu, 4e édit., insçu, 6e édit., insu.

L’abbé d’Olivet, à qui l’Académie confia ce travail, l’exécuta conformément à ce qu’elle avait déclaré dans la préface: «qu’on travailleroit à ôter toutes les superfluités qui pourroient être retranchées sans conséquence», et il remarque «qu’en cela, le public étoit allé plus vite et plus loin qu’elle.»

J’ai fait le relevé comparatif de ces suppressions de lettres: sur les 18,000 mots[15] que contenait la première édition du Dictionnaire de l’Académie, près de 5,000 furent modifiés par ces changements.

[15] La table de l’édition de 1694 contient 20,000 mots; mais 2,000 mots se composent de participes ou de locutions adverbiales.

Malgré l’importance de ces réformes, on regrette que l’Académie n’ait pas fait encore plus, puisqu’elle constate qu’en cela le public était allé plus loin et plus vite qu’elle[16]; mais d’Olivet, qui reconnaît «n’avoir pu établir partout l’uniformité qu’il aurait désirée,» fut sans doute retenu par la crainte de contrarier trop subitement les habitudes. Il suffisait pour cette fois d’ouvrir la voie dans laquelle l’Académie continue d’âge en âge à perfectionner l’orthographe.

[16] Histoire de l’Académie françoise, par d’Olivet. C’est dans la Correspondance inédite, adressée au président Bouhier (Lettre du 1er janvier 1736), qu’on trouve ces curieux détails:

«A propos de l’Académie, il y a six mois que l’on délibère sur l’orthographe; car la volonté de la compagnie est de renoncer, dans la nouvelle édition de son Dictionnaire, à l’orthographe suivie dans les éditions précédentes, la première et la deuxième; mais le moyen de parvenir à quelque espèce d’uniformité? Nos délibérations, depuis six mois, n’ont servi qu’à faire voir qu’il étoit impossible que rien de systématique partît d’une compagnie. Enfin, comme il est temps de se mettre à imprimer, l’Académie se détermina hier à me nommer seul plénipotenciaire à cet égard. Je n’aime point cette besogne, mais il faut bien s’y résoudre, car, sans cela, nous aurions vu arriver, non pas les calendes de janvier 1736, mais celles de 1836, avant que la compagnie eût pu se trouver d’accord.»

Dans sa lettre du 8 avril 1736 il écrit: «Coignard a, depuis six semaines, la lettre A, mais ce qui fait qu’il n’a pas encore commencé à imprimer, c’est qu’il n’avoit pas pris la précaution de faire fondre des É accentués, et il en faudra beaucoup, parce qu’en beaucoup de mots nous avons supprimé les S de l’ancienne orthographe, comme dans despescher, que nous allons écrire dépêcher, tête, mâle, etc.»

QUATRIÈME ÉDITION.

Cette édition, qui parut en 1762, se distingue particulièrement par l’addition d’un grand nombre de termes élémentaires consacrés aux sciences et aux arts; par la séparation de l’I voyelle de la consonne J et celle de la voyelle U de la consonne V, d’après l’exemple qu’en avait donné la Hollande; par la simplification de l’orthographe d’un grand nombre de mots au moyen de la suppression de lettres inutiles, et par diverses rectifications.

L’Académie expose ainsi ce qu’elle a fait:

«Les sciences et les arts ayant été cultivés et plus répandus depuis un siècle qu’ils ne l’étoient auparavant, il est ordinaire d’écrire en françois sur ces matières. En conséquence, plusieurs termes qui leur sont propres, et qui n’étoient autrefois connus que d’un petit nombre de personnes, ont passé dans la langue commune. Auroit-il été raisonnable de refuser place dans notre Dictionnaire à des mots qui sont aujourd’hui d’un usage presque général? Nous avons donc cru devoir admettre dans cette édition les termes élémentaires des sciences, des arts, et même ceux des métiers, qu’un homme de lettres est dans le cas de trouver dans des ouvrages où l’on ne traite pas expressément des matières auxquelles ces termes appartiennent.

..... «L’Académie a fait dans cette édition un changement assez considérable, que les gens de lettres demandent depuis long-temps. On a séparé la voyelle I de la consonne J, la voyelle U de la consonne V, en donnant à ces consonnes leur véritable appellation; de manière que ces quatre lettres, qui ne formoient que deux classes dans les éditions précédentes, en forment quatre dans celle-ci; et que le nombre des lettres de l’alphabet, qui étoit de vingt-trois, est aujourd’hui de vingt-cinq. Si le même ordre n’a pas été suivi dans l’orthographe particulière de chaque mot, c’est qu’une régularité plus scrupuleuse auroit pu embarrasser quelques lecteurs, qui, ne trouvant pas les mots où l’habitude les auroit fait chercher, auroient supposé des omissions. On est obligé de faire avec ménagement les réformes les plus raisonnables.

..... «Nous avons supprimé dans plusieurs mots les lettres doubles qui ne se prononcent point. Nous avons ôté les lettres, b, d, h, s, qui étoient inutiles. Dans les mots où la lettre s marquoit l’allongement de la syllabe, nous l’avons remplacée par un accent circonflexe. Nous avons encore mis, comme dans l’édition précédente, un i simple à la place de l’y partout où il ne tient pas la place d’un double i, ou ne sert pas à conserver la trace de l’étymologie. Ainsi nous écrivons foi, loi, roi, etc., avec un i simple; royaume, moyen, voyez, etc., avec un y, qui tient la place du double i; physique, synode, etc., avec un y qui ne sert qu’à marquer l’étymologie. Si l’on ne trouve pas une entière uniformité dans ces retranchemens, si nous avons laissé dans quelques mots la lettre superflue que nous avons ôtée dans d’autres, c’est que l’usage le plus commun ne nous permettoit pas de la supprimer.»

L’Académie crut cependant devoir abandonner dans quelques mots usuels l’y étymologique qu’elle remplaça par l’i, et, comme elle l’avait fait dès sa première édition pour cristal, cristalliser, cristallin, etc., elle supprima l’y à chimie, chimique, chimiste, alchimie, alchimiste, qui, dans la précédente, étaient écrits chymie, chymique, chymiste, alchymie, alchymiste; l’y dans absinthe et yvroie fut avec toute raison remplacé par l’i. L’Académie supprima aussi, dans un grand nombre de mots, les th, les ph, les ch, et adopta détrôner, scolarité, scolastique, scolie, scrofule et scrofuleux, pascal[17], patriarcal, patriarcat, flegme, flegmatique, que la troisième édition écrivait encore déthrôner, scholarité, scholastique, scholie, paschal, partriarchal, patriarchat, phlegme, phlegmatique.

[17] On a donc lieu de s’étonner de voir l’h conservé dans anachorète, catéchumène (bien qu’à toutes les éditions antérieures de l’Académie prévienne, de même qu’elle le faisait pour paschal et patriarchal, que l’h ne se prononce pas).

Ces mots flegme, flegmatique, écrits sans ph, furent donc ajoutés dans cette quatrième édition à ceux de fantôme, frénétique, etc., ainsi écrits dans la troisième édition, après avoir d’abord figuré avec ph, dans la première édition. L’Académie supprima quelques lettres doubles, comme dans les mots agrafe, agrafer, argile, éclore, poupe, etc., au lieu d’agraffe, agraffer, argille, éclorre, pouppe; et, parmi quelques autres changements, je remarque qu’au lieu de coeffe, coeffer, coeffeur, elle écrit coiffe, coiffer, coiffeur; genou, au lieu de genouil; anicroche, au lieu de hanicroche; rez de chaussée, au lieu de raiz de chaussée; spatule, au lieu de espatule, qu’elle aurait même dû écrire spathule, puisque ce mot vient de σπάθη; mais alors on tenait moins compte de l’étymologie.

Profitant un peu tard des réflexions de Messieurs de Port-Royal (Arnauld et Lancelot), qui, dans leur Grammaire, avaient condamné avec raison la vicieuse épellation:

, , , é, effe, , ache, ji, elle, emme, enne, erre, esse, , ixe, zedde,

l’Académie, après avoir suivi dans cette quatrième édition cet ancien mode d’épellation pour les premières lettres, se ravisant ensuite, l’indique ainsi:

fe, ge, he, je, le, me, ne, re, se, ve, xe, ze.

Cette méthode, qui n’est mise en pratique que depuis peu de temps, rend l’épellation un peu moins difficile; et, en effet, bien que nous ayons, et avec tant de peine! appris à lire, prononcerions-nous sans hésiter les mots qu’on nous a fait ainsi épeler:

erre   e   pé   u   té   a   té   i   o   enne réputation
a   i   elle   elle   e   u   erre   esse ailleurs
dé   a   u   pé   ache   i   enne dauphin
qu   u   i   cé   o   enne   qu   u   e quiconque
pé   ache   a   esse   e phase

Dans cette quatrième édition, la suppression du t final au pluriel des mots (substantifs ou adjectifs) terminés en ant et ent fut maintenue, et l’Académie continua à écrire, contrairement aux deux premières éditions: les enfans, les passans, les élémens, les parens.

C’est aussi dans cette édition que l’Académie indiqua, d’une manière bien plus complète qu’elle ne l’avait fait dans la précédente, l’orthographe des temps des verbes dont elle donna le modèle de conjugaison; ainsi au mot voir on lit: je VOI ou je VOIS, il voit, nous voyons, vous voyez, ils voyent; je voyois, etc. Il est regrettable que l’indication de cette double forme de la première personne du présent de l’indicatif ne se trouve pas reproduite dans le Dictionnaire aux autres mots, tenir, venir, vaincre, connaître, etc., ce qui aurait laissé aux poëtes la liberté d’employer l’une ou l’autre forme, comme l’a fait si souvent Corneille pour je tien, je vien, je voi, je vinc, je cognoi[18]. Cette orthographe, conforme à la conjugaison latine, video, -es, -et, permet de distinguer la première personne de la deuxième du présent de l’indicatif, je vien, tu viens, il vient, et cela d’accord avec le vieux français et les anciennes grammaires françaises, celles des Estienne entre autres, où l’s n’existe pas à la première personne du singulier du présent de l’indicatif de nos verbes.

[18] On en trouve des exemples dans La Fontaine, Racine, Molière et même dans Voltaire:

La mort a respecté ces jours que je te doi,
Pour me donner le temps de m’acquitter vers toi.
(Alzire, II, 2.)

Je trouve aussi quelquefois dans sa correspondance pui-je.

CINQUIÈME ÉDITION.

Publiée en dehors du concours de l’Académie, l’édition citée quelquefois comme la cinquième n’a point été cependant reconnue officiellement. Et, en effet, bien que le titre porte: Dictionnaire de l’Académie françoise, revu, corrigé et augmenté par l’Académie elle-même, cette CINQUIÈME édition ne fut point donnée par l’Académie; elle ne parut qu’en vertu d’une LOI datée du premier jour complémentaire de l’an III de la République françoise (1795), portant que: l’Exemplaire du Dictionnaire de l’Académie françoise, chargé de notes marginales, sera publié par les libraires Smith, Maradan et compagnie.

Et l’article III porte: «Lesdits libraires prendront avec les Gens-de-Lettres de leur choix les arrangements nécessaires pour que le travail soit continué et achevé sans délai[19]