[101] M. Ch. Marty-Laveaux a réédité en 1863, chez le libraire J. Gay, à trois cents exemplaires, ces deux éditions en les faisant précéder d’une intéressante introduction.
«La premiere observation que la Compagnie a creu devoir faire est que, dans la langue françoise, comme dans la pluspart des autres, l’orthographe n’est pas tellement fixe et determinée qu’il n’y ait plusieurs mots qui se peuvent escrire de deux differentes manieres, qui sont toutes deux esgalement bonnes, et quelquefois aussi il y en a une des deux qui n’est pas si usitée que l’autre, mais qui ne doit pas estre condamnée.
«Generalement parlant, la Compagnie prefere l’ancienne orthographe qui distingue les gens de lettres d’avec les ignorans, et est d’avis de l’observer par tout, hormis dans les mots où un long et constant usage en a établi une differente.
«L’ancienne orthographe peche quelquefois en lettres superfluës; mais il ne faut pas les appeller ainsi quand elles servent à marquer l’origine, comme en ce mot vingt, qui s’escrit de la sorte, encore que le g ne se prononce point, parce qu’il vient du latin viginti. Il n’en est pas de mesme quand l’usage a depuis long-temps reglé le contraire: ainsi on n’orthographie plus le mot escripre avec un p ni escripture.»
Suivent quelques règles sur la permutation des consonnes ou le maintien des consonnes caractéristiques, règles que l’usage a consacrées ou que l’Académie a abrogées elle-même en 1740.
Cependant, le passage suivant est à noter particulièrement: il explique et justifie l’abandon des caractères étymologiques dans les mots tirés du grec et devenus d’un usage vulgaire: «Plusieurs aussi escrivent: fantaisie, fantastique, fantasque, fantosme, mais d’autres veulent un ph à phantaisie, qui signifie cette faculté de l’ame que les Latins appellent imagination; mais fantaisie que signifie caprice, bizarrerie, s’escrit avec f. Ce n’est pas que les deux mots n’ayent la mesme origine, mais le dernier, à force d’estre usité et de passer dans les mains de tout le monde, a changé son PH grec en un F françois.»
C’est ce dernier précepte qui aurait dû être appliqué plus rigoureusement dans les éditions successives du Dictionnaire.
«On doit garder, ajoute le Cahier, les doubles consones aux mots où il y en avoit dans le latin, par example, deux bb, deux cc, deux dd, etc. D’autre costé, pour l’ordinaire la consone n’est pas double dans le françois quand elle ne l’estoit point dans le latin.»
Le Cahier, pour être conséquent avec l’exemple qu’il donne en écrivant partout consone avec un seul n, aurait dû supprimer la double lettre à persone, à sonette, à pome, etc., etc.
«Les composez et les derivez suivent l’orthographe de leurs simples.»
Le Cahier passe ensuite en revue les prépositions latines qui entrent dans la composition des mots français. «Quand la preposition a est suivie d’un g ou d’une m, ces consones ne se doublent pas, excepté pour le g les mots où il est déja double en latin. Exemples: aggreger, aggresseur, aggraver, exaggerer. Toute autre consone que g ou m se double: abbatre, abbonner, abbreuver, abbreger, abbrutir.» Il y a un certain nombre d’exceptions indiquées.
«Avec la préposition ad il y a à distinguer; quelques-uns enlèvent le d, mais la meilleure orthographe le conserve. Exemples: addonner, adjoint, adjourner, adjouster, adjuger, adjuster, admettre, admirable, admiral[102], admis, admodier, admonester, addresser, advis, advocat. Quelques-uns neantmoins escrivent ENCORE[103] avis, avertissement, avertir et avocat sans d.»
[102] On a reconnu plus tard que le mot amiral vient de l’arabe émir. La préposition ad des Latins n’avait rien à faire ici.
[103] L’habitude d’écrire simplement et d’essayer de figurer la prononciation plutôt que l’étymologie est plus ancienne en France que l’Académie de 1694 ne paraît le supposer, car cet usage remonte à l’époque même de nos plus anciens monuments écrits du XIe, du XIIe et du XIIIe siècle (Lois de Guillaume, Apocalypse, Quatre Livres des rois, etc.). Le mot appellata, que l’Académie de 1694 écrit appellée, est figuré ainsi, apeled et apelee; le tesmoignage (testimonium) est alors testimoine ou tesmoigne; les yeux, comme écrivait R. Estienne, sont des oils, etc. Il est vrai que, depuis le XIVe siècle, les clercs, fort épris du latin, se sont donné carrière pour saupoudrer de plus en plus leurs transcriptions de lettres étymologiques et souvent de lettres qui ne le sont pas; mais c’est à partir de la Renaissance de l’antiquité que cette fièvre d’érudition a pris son plus grand développement. Voir plus haut, p. 112.
«Preposition e. Devant un mot simple commençant par f, cette consone se double. Exemples: effaroucher, effeminer. Devant toute autre consone que f, on met aprés la preposition latine un s. Exemples: esbattre, esmouvoir, espleurer, espris, esrailler, estester, etc.
«La preposition sous garde son s. Exemples: sousbarbe, souschantre, souslever, souspeser, souspir, soustenir, soustraire. Quelques-uns neantmoins escrivent soupir et soutenir.»
Mais l’Académie, en 1740, a décidé contrairememt à la plupart des règles des Cahiers de 1694. Il suffit d’indiquer quelques mots extraits des séries complètes du Cahier qu’elle a rectifiés dès sa troisième édition: appanage, appaiser, appercevoir, etc.; desboetter, desbotter, desborder, desbourser, esbattre, esbranler, escarter, qu’elle écrit les uns par un seul p et les autres sans s.
Dans le Cahier on autorise cependant d’écrire deffaillir et defleurir, deffaire et defricher, et l’on remarque que quelques mots qui n’avaient pas d’h en latin en ont pris en français: «ululare, hurler; altus, haut; exaltare, exhausser; ostreum, huistre; oleum, huile; ostium, huis; octo, huit.»
Voici ce qui est dit à l’article du Circonflexe:
«Le circonflexe mis sur une syllabe marque bien qu’elle est longue; mais ce n’est pas pour cela qu’on l’y met, c’est pour montrer qu’on y a retranché une voyelle, comme on fait en grec aux verbes et aux noms contractes[104]. Par exemple, on le met en bâiller, râiller, contractes de beailler et de riailler; à âge, blessûre, j’ay pû, ingenûment, assidûment, etc. Les novateurs de l’orthographe le veulent substituer à la place de l’s muette, et escrivent tempête, bête, ôter, etc.»
[104] Cet accent circonflexe joue encore dans notre orthographe le double rôle, de marquer la suppression d’une lettre, comme dans affût, affûtage, aîné, vous arrivâtes, nous crûmes, etc., et de rendre la syllabe longue, comme dans bâche, bêche, bellâtre, câlin, etc. Il y a là une source de nombreuses difficultés pour les étrangers.
L’opinion des novateurs a prévalu, et l’Académie a même retranché l’accent circonflexe à la plupart des mots qui ont subi une contraction: railler, blessure, pu, ingénument. Elle l’a conservé à assidûment.
On lit à l’article de la DIVISION:
«La division se met entre deux mots qui, en effet, ne font qu’un, mais qui ne sont pas entierement joincts; comme eux-mesmes, re-saler, re-sumer, francs-fiefs, cordon-bleu, grand-croix, ciel-de-lict, entre-post, etc. On la met aussi entre la troisieme personne singuliere tant du present de l’indicatif que du futur, et le pronom personnel il et elle, et l’impersonnel on. Exemples: parle-il, mange-elle, disne-on ceans, ira-il, dira-elle, sonnera-on. C’estoit l’ancienne orthographe, dont la raison est assez connüe à ceux qui connoissent la langue françoise du quatorziesme et quinziesme siecle. Mais depuis quelques années on s’est advisé de mettre entre ces mots deux tirets et un t au milieu, de cette sorte, dira-t-il, ira-t-on. Ie voy grand nombre de gents qui s’opposent à cet usage, et disent qu’il n’y en a aucune raison, ny aucun exemple chez nos anciens. Messieurs jugeront si leur opposition est bien fondée; et chacun marquera, s’il luy plaist, ce qu’il voudroit changer, corriger, retrancher et adjouster à tout ce Traitté, tant pour le gros et pour l’ordre, que pour le détail et pour les exemples.»
Dans sa Grammaire, publiée en 1706, Regnier des Marais, qu’on peut supposer avoir été le rédacteur des Cahiers, expose les mêmes principes avec plus de développements. (Voir plus loin l’analyse de cette Grammaire, p. 136.)
Ainsi donc, l’Académie de 1694 procédait en matière d’orthographe, sous l’influence gréco-latine, en vue d’une conformité aussi intime que possible avec l’écriture du latin littéraire. Bien qu’elle tienne peu de compte des concessions que le latin vulgaire, la basse latinité et les écrivains français du XIIe au XVIe siècle avaient faites à la prononciation, on remarque une tendance à s’écarter de l’orthographe des Cahiers de remarques rédigés par Regnier des Marais; elle fait quelques sacrifices à la nécessité de simplifier, qui est propre au génie de notre langue et à sa prosodie. Aussi la lecture, d’après ces principes mixtes de 1694, devait être fort difficile, par suite de la multiplicité de ces consonnes ramenées du latin du siècle d’Auguste, consonnes qui tantôt se prononçaient et tantôt ne se prononçaient point. Ronsard, ainsi que le grand Corneille, tous deux véritablement Français, avec des idées et des sentiments antiques, avaient mieux compris l’organisme de notre langue. C’est un grand honneur pour l’Académie d’avoir osé, dès 1740, se déjuger elle-même en renonçant aux règles et aux idées théoriques qu’elle avait adoptées en 1694, et d’avoir su rentrer dans la voie de la tradition et de la vérité pratique.
Ronsard, par l’ampleur et la hardiesse de son esprit, devançant son siècle et ceux qui l’ont suivi, a découvert en partie les différences qui distinguent certaines de nos lettres de leurs correspondantes chez les anciens, et affirmé les droits de notre langue à une orthographe qui lui soit propre. Il se rencontre ainsi, à cent ans de distance, avec Corneille, pour ouvrir la voie dans laquelle l’Académie devait successivement entrer. Sans l’opposition de ses amis, il eût accepté volontiers en grande partie les réformes de Meigret[105]; mais il se borne pour le moment à l’expulsion de l’y étymologique, à la suppression des consonnes superflues, telles que le double cc au mot accorder (qu’il écrit acorder), à l’adoption de l’accent aigu dans nombre de cas, et au remplacement du ph par un f. Il réclame de nouveaux signes pour i et u consonnes (j et v), pour ll mouillé, gn et ch, et la restitution de k et z, qu’il demande de remettre en leur premier honneur[106].
[105] Joachim du Bellay témoigne le même regret (voir plus loin, App. D), et l’exprime avec une naïve énergie.
[106] Préface de la Franciade.
Il s’exprime ainsi dans l’avertissement au lecteur placé en tête de son Abrégé de l’art poëtique (édit. de 1623, t. II, page 1616):
«I’avois deliberé, lecteur, suiure en l’orthographe de mon liure la plus grand’part des raisons de Louys Meigret, homme de sain et parfait iugement (qui a le premier osé desiller les yeux, pour voir l’abus de notre escriture), sans l’aduertissement de mes amis, plus studieux de mon renom que de la verité; me peignant au deuant des yeux le vulgaire, l’antiquité, et l’opiniastre aduis des plus celebres ignorans de nostre temps; laquelle remonstrance ne m’a tant sceu espouuanter, que tu n’y voyes encore quelques marques de ses raisons (de Meigret). Et bien qu’il n’ait totalement raclé la lettre grecque Υ, comme il deuoit, ie me suis hazardé de l’effacer, ne la laissant seruir sinon aux propres noms grecs, comme en Tethys, Thyeste, Hippolyte, Vlysse, à fin qu’en les voyant, de prime face, on cognoisse quels ils sont et de quel païs nouuellement venus vers nous: non pas en ces vocables, abisme, cigne, Nimphe, lire, sire (qui vient comme l’on dit de κύριος, changeant la lettre κ en σ[107]), lesquels sont desia receus entre nous pour françois, sans les marquer de cet espouuantable crochet de y, ne sonnant non plus en eux que nostre i en ire, simple, lice, lime. Bref, ie suis d’opinion (si ma raison a quelque valeur), lors que tels mots grecs auront long-temps demeuré en France, les receuoir en nostre megnie[108], puis les marquer de l’i françois pour monstrer qu’ils sont nostres, et non plus incogneus estrangers; car qui est celuy qui ne iugera incontinent que Sibille, Cibelle, Cipris, Ciclope, Nimphe, lire, ne soient naturellement grecs, ou pour le moins estrangers, puis adoptez en la famille des François, sans les marquer de tel espouuantail de Pythagore? Tu dois sçauoir qu’un peu devant le siecle d’Auguste, la lettre grecque Υ estoit incogneuë aux Romains, comme l’on peut voir par toutes les comedies de Plaute, où totalement tu le verras osté, ne se seruant point d’vn charactere estranger dans les noms adoptez, comme Amphitruon, pour Amphitryon: et si tu me dis qu’anciennement la lettre y se prononçoit comme auiourd’huy nous faisons sonner nostre u latin, il faut donc que tu le prononces encores ainsi, disant Cubelle pour Cybelle; mais ie te veux dire dauantage, que l’y n’a pas esté tant affecté des Latins (ainsi qu’asseurent nos docteurs) pour le retenir comme enseigne en tous les vocables des Grecs tournez par eux en leur langue, mais ils l’ont ordinairement transformé, ores en u, comme μῦς, mus, ores en a, κύων, canis, ores en o, ὕπνος, somnus, tournant l’esprit aspre noté sur ὑ en s, comme estoit presque leur vieille coustume, auant que l’aspiration h fust trouuée. Ie t’ay bien voulu admonester de cecy, pour te monstrer que tant s’enfaut qu’il faille escrire nos mots françois par l’y grec, que nous le pouvons bien oster, suivant ce que i’ay dit, hors du nom naturel, pourueu qu’il soit vsité en nostre langue. Et si les Latins le retiennent en quelques lieux, c’est plus pour monstrer l’origine de leur quantité, que pour besoin qu’ils en ayent. S’il aduient que nos modernes sçauants se vueillent trauailler d’inuenter des dactyles et spondées en nos vers vulgaires, lors à l’imitation des Latins, nous le pourrons retenir dans les noms venus des Grecs, pour monstrer la mesme quantité de leur origine. Et si tu le vois encore en ce mot, yeux, seulement, sçache que pour les raisons dessus mentionnées, obeïssant à mes amis, ie l’ay laissé maugré moy, pour remedier à l’erreur auquel pourroient tomber nos scrupuleux vieillars, ayant perdu leur marque en la lecture des yeux et des jeux (sic): te suppliant, lecteur, vouloir laisser en mon liure la lettre i, en sa naïue signification, ne la deprauant point, soit qu’elle commence la diction, ou qu’elle soit au milieu de deux voyelles, ou à la fin du vocable, sinon en quelques mots, comme en ie, en i’eus, iugement, ieunesse, et autres, où abusant de la voyelle I, tu le liras pour I consonne inuenté par Meigret, attendant que tu receuras cette marque d’I consonne, pour restituer l’I voyelle en sa premiere liberté. Quant aux autres diphthongues[109], ie les ay laissées en leur vieille corruption, avecques insupportables entassemens de lettres, signe de nostre ignorance et de peu de iugement, en ce qui est si manifeste et certain: estant satisfait d’avoir deschargé mon liure, pour cette heure, d’vne partie de tel faix: attendant que nouueaux characteres seront forgez pour les syllabes ll, gn, ch et autres. Quant à la syllabe ph, il ne nous faut autre note que nostre F, qui sonne autant entre nous que φ entre les Grecs, comme manifestement tu peux voir par ce mot φίλη, feille[110]. Et si tu m’accuses d’estre trop inconstant en l’orthographe de ce liure, escriuant maintenant, espée, épée, accorder, acorder, vestu, vétu, espandre, épandre, blasmer, blâmer, tu t’en dois colerer contre toy mesmes, qui me fais estre ainsi, cherchant tous les moyens que je puis de seruir aux oreilles du sçauant, et aussi pour accoustumer le vulgaire à ne regimber contre l’éguillon, lors qu’on le piquera plus rudement, monstrant par cette inconstance, que si i’estois receu en toutes les saines opinions de l’orthographe, tu ne trouuerois en mon liure presque vne seule forme de l’escriture que sans raison tu admires tant.»
[107] On a reconnu depuis la véritable origine, le latin senior, de ce mot sire. Il a été d’abord senre ou sendre (sendra dans le serment de 842), puis sires, et enfin sire, quand l’s du cas-sujet eut disparu. L’accusatif seniorem a donné le cas-régime seignur, signor, seigneur. Identiques à l’origine, comme moindre et mineur, mes sire et mon seigneur, ces deux cas d’un même mot ont été conservés dans la langue, avec des acceptions différentes. Mais, jusqu’au XIIIe siècle, ils étaient employés l’un comme sujet, l’autre comme régime. «Je me chevauchoie d’Amiens à Corbie; s’encontrai le roi et sa maisnie (maison, de mansio).—A cui es tu? dit-il.—Sire, je suis à mon signor.—Qui est tes sires?—Li barons me dame (le mari de ma dame).—Qui est ta dame?—La fame de mon signor.» (La Riote del monde, dans Nouv. rec. de contes, t. I, p. 473.)
[108] Voir la note précédente.
[109] Doubles consonnes, selon l’acception d’autrefois.
[110] Peut-être faut-il lire φύλλον, feuille.
(On trouvera plus loin, dans l’Appendice D, l’analyse des méthodes orthographiques proposées par plusieurs d’entre eux.)
Nicolas Perrot d’Ablancourt, membre de l’Académie en 1637. Partisan, ainsi que Bossuet et Corneille, de la simplification de l’orthographe, il s’exprime ainsi dans la préface de sa traduction de Thucydide (Paris, 1622, in-fol.):
«Avant que de finir il sera bon de mettre icy quelques remarques touchant l’Ortografe et la Grammaire..... Je suy l’ortografe moderne qui retranche les lettres superfluës et je ne mets qu’un T à ataquer, à atendre, pour empescher qu’on ne s’abuse à la prononciation. Et ceux qui soustiennent l’opinion contraire ne sçauroient nier que l’Ortografe ne se soit purifiée peu à peu puisque les langues ne sont jamais si parfaite que lorsqu’elles s’eloignent le plus de leur origine, et qu’elles ont perdu, s’il faut ainsi dire, les marques de l’enfance.»
Dans l’avertissement, qui n’a que six feuillets, j’ai recueilli des mots ainsi écrits:
Acuser, afaire, afection, alumer, aparence, aparent, apeler, aprendre, aquerir, atacher, atribuer, avanture, condanner, le diférent, embaras, exemter, faloir (il a falu), flater, flote, frase, lute, metempsycose, moquer, ocasion, ofrir, raport, raporter, soufrir, stile; il écrit modelle, fidelle, infidelle; je voy, je suy; il supprime le d à je prens, je vens; le p à tems; il écrit qu’ils vinsent et omet le d et le t dans les pluriels: les grans hommes, les defaus, etc. Il écrit aussi: Philipe, Peloponese, Quersonese, Carès, Kios (l’île de Chio).
Pierre Corneille, membre de l’Académie française en 1647, s’est beaucoup préoccupé de l’orthographe. Il désirait sinon une réforme complète, du moins plus qu’une régularisation. Trente ans avant la première édition du Dictionnaire de l’Académie, en tête de l’édition de luxe donnée par lui-même en 1664 (le Théâtre de P. Corneille, reveu et corrigé par l’autheur, impr. à Rouen, 2 vol. in-fol.), il s’exprime ainsi dans un Avis au lecteur:
«Vous trouuerez quelque chose d’étrange aux innouations en l’Ortographe que j’ay hazardées icy, et ie veux bien vous en rendre raison. L’vsage de nostre langue est à present si épandu par toute l’Europe, principalement vers le Nord, qu’on y voit peu d’Estats où elle ne soit connuë; c’est ce qui m’a fait croire qu’il ne seroit pas mal à propos d’en faciliter la prononciation aux estrangers, qui s’y trouuent souuent embarrassez par les diuers sons qu’elle donne quelquefois aux mesmes lettres. Les Hollandois m’ont frayé le chemin, et donné ouuerture à y mettre distinction par de differents caracteres, que jusqu’icy nos imprimeurs ont employé indifferemment. Ils ont séparé les i et les u consones d’auec les i et les u voyelles, en se seruant tousiours de l’j et de l’v pour les premieres, et laissant l’i et l’u pour les autres, qui jusqu’à ces derniers temps auoient esté confondus..... Leur exemple m’a enhardy à passer plus auant. I’ay veu quatre prononciations differentes dans nos ſ et trois dans nos e, et j’ay cherché les moyens d’en oster toutes ambiguïtez, ou par des caracteres differens, ou par des régles generales, auec quelques exceptions. Ie ne sçay si j’y auray reüssi, mais si cette ébauche ne déplaist pas, elle pourra donner iour à faire vn trauail plus acheué sur cette matiere, et peut-estre que ce ne sera pas rendre vn petit seruice à nostre langue et au public.
«Nous prononçons l’s de quatre diuerses manieres: tantost nous l’aspirons, comme en ces mots, peſte, chaſte; tantost elle allonge la syllabe, comme en ceux-cy, paſte, teſte; tantost elle ne fait aucun son, comme à eſblouïr, eſbranler, il eſtoit; et tantost elle se prononce comme vn z, comme à preſider, preſumer. Nous n’auons que deux differens caracteres, ſ et s, pour ces quatre differentes prononciations: il faut donc establir quelques maximes generales pour faire les distinctions entieres. Cette lettre se rencontre au commencement des mots, ou au milieu, ou à la fin. Au commencement elle aspire toujours: ſoy, ſien, ſauuer, ſuborner; à la fin, elle n’a presque point de son, et ne fait qu’allonger tant soit peu la syllabe, quand le mot qui suit se commence par vne consone, et quand il commence par vne voyelle, elle se détache de celuy qu’elle finit pour se joindre auec elle, et se prononce toûjours comme vn z, soit qu’elle soit précedée par vne consone ou par vne voyelle.
«Dans le milieu du mot, elle est, ou entre deux voyelles, ou aprés vne consone, ou auant vne consone. Entre deux voyelles elle passe tousiours pour z, et aprés vne consone elle aspire tousiours, et cette difference se remarque entre les verbes composez qui viennent de la mesme racine. On prononce prezumer, rezister, mais on ne prononce pas conzumer, n’y perzister. Ces régles n’ont aucune exception, et j’ay abandonné en ces rencontres le choix des caracteres à l’imprimeur, pour se seruir du grand ou du petit, selon qu’ils se sont le mieux accommodez auec les lettres qui les joignent. Mais ie n’en ay pas fait de mesme, quand l’ſ est auant vne consone dans le milieu du mot, et ie n’ay pû souffrir que ces trois mots, reſte, tempeſte, vous eſtes, fussent escrits l’vn comme l’autre, ayant des prononciations si differentes. I’ay reserué la petite s pour celle où la syllabe est aspirée, la grande pour celle où elle est simplement allongée, et l’ay supprimée entierement au troisiéme mot où elle ne fait point de son, la marquant seulement par vn accent sur la lettre qui la précede. I’ay donc fait ortographer ainsi les mots suiuants et leurs semblables, peste, funeste, chaste, reſiste, espoir; tempeſte, haſte, teſte; vous étes, il étoit, ébloüir, écouter, épargner, arréter. Ce dernier verbe ne laisse pas d’auoir quelques temps dans sa conjugaison où il faut lui rendre l’ſ, parce qu’elle allonge la syllabe, comme à l’impératif arreſte, qui rime bien auec teſte, mais à l’infinitif et en quelques autres où elle ne fait pas cet effet, il est bon de la supprimer et escrire, j’arrétois, j’ay arrété, j’arréteray, nous arrétons, etc.
«Quant à l’e, nous en auons de trois sortes. L’e feminin qui se rencontre tousiours ou seul, ou en diphtongue dans toutes les dernieres syllabes de nos mots qui ont la terminaison feminine, et qui fait si peu de son, que cette syllabe n’est iamais contée à rien à la fin de nos vers feminins, qui en ont tousiours vne plus que les autres. L’e masculin qui se prononce comme dans la langue latine, et vn troisième e qui ne va iamais sans l’s, qui luy donne vn son esleué qui se prononce à bouche ouuerte, en ces mots, ſucces, acces, expres. Or comme ce seroit vne grande confusion que ces trois e en ces trois mots, aſpres, verite et apres, qui ont vne prononciation si differente, eussent vn caractère pareil, il est aisé d’y remedier, par ces trois sortes d’e que nous donne l’imprimerie, e, é, è, qu’on peut nommer l’e simple, l’e aigu et l’e graue[111]. Le premier seruira pour nos terminaisons feminines, le second pour les latines, et le troisième pour les esleuées, et nous escrirons ainsi ces trois mots et leurs pareils, aſpres, verité après, ce que nous estendrons à ſuccès, excès, procès, qu’on auoit jusqu’icy escrits auec l’e aigu, comme les terminaisons latines, quoy que le son en soit fort different. Il est vray que les imprimeurs y auoient mis quelque difference, en ce que cette terminaison n’estant iamais sans ſ, quand il s’en rencontroit vne aprés vn é latin, ils la changeoient en z et ne la faisoient préceder que par vn e simple. Ils impriment veritez, deïtez, dignitez et non verités, deïtés, dignités, et j’ay conserué cette ortographe: mais pour éuiter toute sorte de confusion entre le son des mots qui ont l’e latin sans ſ, comme verité, et ceux qui ont la prononciation éleuée comme succès, j’ay crû à propos de nous seruir de differents caracteres, puisque nous en auons, et donner l’è grave à ceux de cette derniere espece. Nos deux articles pluriels, les et des ont le mesme son, quoy qu’écrits avec l’e simple: il est si mal-aisé de les prononcer autrement, que ie n’ay pas crû qu’il fust besoin d’y rien changer. Ie dy la mesme chose de l’e deuant deux ll, qui prend le son aussi esleué en ces mots belle, fidelle, rebelle, etc., qu’en ceux-cy, succès, excès; mais comme cela arriue tousiours quand il se rencontre auant ces deux ll, il suffit d’en faire cette remarque sans changement de caractere. Le mesme arriue deuant le simple l, à la fin du mot mortel, appel, criminel et non pas au milieu, comme en ces mots celer, chanceler, où l’e auant cette l garde le son de l’e feminin.
[111] Il est regrettable que, dans cette excellente réforme, Corneille n’ait pas, tout au contraire, nommé grave l’e que nous appelons aigu, et aigu celui que nous nommons grave; cela eût été plus logique, puisque la voix s’abaisse en pesant sur le premier et s’élève sur le second.
«Il est bon aussi de remarquer qu’on ne se sert d’ordinaire de l’é aigu qu’à la fin du mot, ou quand on supprime l’ſ qui le suit, comme à établir, étonner: cependant il se rencontre souuent au milieu des mots auec le mesme son, bien qu’on ne l’escriue qu’avec vn e simple, comme en ce mot seuerité qu’il faudroit escrire séuérité, pour le faire prononcer exactement, et peut-estre le feray-je obseruer en la premiere impression qui se pourra faire de ces recueils.
«La double ll dont ie viens de parler à l’occasion de l’e a aussi deux prononciations en nostre langue, l’vne seche et simple, qui suit l’ortographe, l’autre molle qui semble y joindre vne h. Nous n’auons point de differents caracteres à les distinguer, mais on en peut donner cette régle infaillible. Toutes les fois qu’il n’y a point d’i auant les deux ll, la prononciation ne prend point cette mollesse: en voicy des exemples dans les quatre autres voyelles, baller, rebeller, coller, annuller. Toutes les fois qu’il y a vn i auant les deux ll, soit seul, soit en diphtongue, la prononciation y adjouste vne h. On escrit bailler, éueiller, briller, chatoüiller, cueillir et on prononce baillher, éueillher, brillher, chatouillher, cueillhir. Il faut excepter de cette régle tous les mots qui viennent du latin et qui ont deux ll dans cette langue, comme ville, mille, tranquille, imbecille, distille, illustre, illegitime, illicite, etc. Ie dis qui ont deux ll en latin, parce que les mots de fille et famille en viennent et se prononcent auec cette mollesse des autres, qui ont l’i deuant les deux ll et n’en viennent pas; mais ce qui fait cette difference, c’est qu’ils ne tiennent pas les deux ll des mots latins filia et familia qui n’en ont qu’vne, mais purement de nostre langue. Cette régle et cette exception sont generales et asseurées. Quelques modernes, pour oster toute l’ambiguïté de cette prononciation, ont escrit les mots qui se prononcent sans la mollesse de l’h auec vne l simple, en cette maniere, tranquile, imbecile, distile, et cette ortographe pourroit s’accommoder dans les trois voyelles a, o, u, pour escrire simplement baler, affoler, annuler, mais elle ne s’accommoderoit point du tout auec l’e et on auroit de la peine à prononcer fidelle et belle si on escriuoit fidele et bele; l’i mesme sur lequel ils ont pris ce droit ne le pourroit pas souffrir tousiours et particulierement en ces mots ville, mille, dont le premier, si on le reduisoit à vne l simple, se confondroit auec vile, qui a vne signification toute autre.
«Il y auroit encor quantité de remarques à faire sur les differentes manieres que nous auons de prononcer quelques lettres en nostre langue; mais ie n’entreprends pas de faire vn traité entier de l’ortographe et de la prononciation, et me contente de vous auoir donné ce mot d’auis touchant ce que i’ay innoué icy. Comme les imprimeurs ont eu de la peine à s’y accoustumer, ils n’auront pas suiuy ce nouuel ordre si punctuellement qu’il ne s’y soit coulé bien des fautes: vous me ferez la grace d’y suppléer.»
On peut, en effet, juger du désordre orthographique qui s’était introduit dans les imprimeries d’alors par la longue citation textuelle que je viens de reproduire. Ce n’est donc point un faible service que rendit la publication du Dictionnaire de l’Académie en apportant quelque remède à cette anarchie.
C’est un grand mérite à Corneille d’avoir proposé, comme nous venons de le voir, une accentuation régulière de l’e plus de cent ans avant que l’Académie l’introduisît complétement dans le Dictionnaire. Quant à la distinction qu’il suggère de l’ſ longue et de la petite s, elle devint inutile dès 1740 par l’emploi de l’é aigu et de l’ê circonflexe, ces deux accents ayant remplacé l’s.
Il est regrettable que Corneille, sans doute à cause de son âge, n’ait pu assister aux premières délibérations des Cahiers; son autorité, secondée par celle de Bossuet, eût sans doute fait prévaloir beaucoup d’améliorations dont quelques-unes ne sont pas encore réalisées.
Jacques-Bénigne Bossuet, membre de l’Académie vers 1670, prit une part active à la rédaction du Dictionnaire. Ses idées en matière d’orthographe, dont on trouve quelques traces dans le manuscrit existant à la Bibliothèque impériale des Résolutions de l’Académie françoise touchant l’orthographe[112], sont aussi libérales que progressives. On en jugera par les quelques passages suivants que j’extrais de l’introduction des Cahiers dans l’édition donnée par M. Marty-Laveaux:
[112] C’est le titre primitif des Cahiers sur l’orthographe.
«Parmi les lettres qui ne se prononcent pas et que l’Académie a dessein de retenir, il y en a qui ne seruent guere a faire connoistre l’origine; de plus il faut marquer de quelle origine on ueut parler, car l’ancienne orthographe retient des lettres qui marquent l’origine a l’egard des langues etrangeres, latine, italienne, alemande, et d’autres qui font connoistre l’ancienne prononciation de la France mesme. Il faut demesler tout cela. Autrement des le premier pas on confondra toutes les idées.»
«On ueut suivre, dit-on, l’ancienne orthographe (art. Ier des Cahiers) et cependant on la condamne ici et ailleurs une infinité de fois. Ueut on ecrire recebuoir, deub, nuict, etc.? On les reiette. Ce n’est donc pas l’ancienne orthographe qu’on ueut suiure, mais on ueut suiure l’usage constant et retenir les restes de l’origine et les uestiges de l’antiquité autant que l’usage le permettra.»
On avait proposé de dire dans les Résolutions: «C’est une vilaine et ridicule orthographe d’escrire par un a ces syllabes qu’on a touiours escrites en et ent, par exemple d’orthographier antreprandre, commancemant, anfant, sansemant, etc.» Bossuet, plus grammairien en cette circonstance que Regnier des Marais, qui voulait qu’on passât à l’ordre du jour, s’exprime en ces termes:
«Il y a pourtant ici quelques regles a donner pour l’instruction. La regle la plus generale c’est de retenir en par tout ou il y a en ou in en latin, comme dans in, intra et leurs composez. Cependant dans les participes qui ont ens en latin on ne laisse pas de dire en francois lisant, peignant, oyant, feignant, etc., et de mesme pour les gerondifs legendo, patiendo, en lisant, en pâtissant, etc. Les mesmes participes deuenant adiectifs reprennent l’e comme intelligens, intelligent, patiens, patient, negligens, negligent, et ainsi des autres. On pourroit donc donner pour regle que tous les participes et gerondifs ont ant, que tous les adverbes et noms en mant s’escriuent ment, parce que les noms semblent uenir de quelques latins terminez en mentum, et les adverbes semblent uenir: fortement de forti mente.....
«Au reste, je ne uoudrois pas faire de remarques contre l’orthographe impertinente de Ramus, mais on peut faire uoir par cet excez l’equité de la regle que la Compagnie propose comme je dis a la fin.....
«Le principal est de se fonder en bons principes et de bien faire connoistre l’intention de la Compaignie: qu’elle ne peut souffrir une fausse regle qu’on a uoulu introduire d’escrire comme on prononce, parce qu’en uoulant instruire les estrangers et leur faciliter la prononciation de nostre langue, on la fait mesconnoistre aux François mesmes. Si on ecrivoit tans, chan, cham, emais ou émês, anterreman, connaissais[113], faisaient, qui reconnoistroit ces mots? On ne lit point lettre à lettre, mais la figure entiere du mot fait son impression tout ensemble sur l’œil et sur l’esprit, de sorte que quand cette figure est considerablement changée tout à coup, les mots ont perdu les traits qui les rendent reconnoissables a la ueüe et les yeux ne sont point contents[114]. Il y a aussi une autre ortographe qui s’attache scrupuleusement a toutes les lettres tirées des langues dont la nostre a pris ses mots, et qui ueut escrire nuict, escripture, etc. Celle la blesse les yeux d’une autre sorte en leur remettant en ueüe des lettres dont ils sont desaccoutumez et que l’oreille n’a iamais connus (sic)[115]. C’est la ce qui s’appelle l’ancienne orthographe uicieuse. La Compaignie paroistra conduite par un iugement bien reglé quand apres auoir marqué ces deux extremitez si manifestement uitieuses, elle dira qu’elle ueut tenir un juste milieu. Qu’elle se propose:
[113] C’est pourtant ainsi que l’on écrit ce mot aujourd’hui.
[114] Je n’ai pu vérifier sur l’original la manière dont ce mot est écrit par Bossuet, et cependant son esprit logique le conduisait à écrire comme on prononce: CONTANT. Ainsi, dans le manuscrit original de Bossuet du troisième sermon tout entier que j’ai examiné, il écrit, p. 37, contanter; p. 38, contant; p. 39, contantement; p. 45, pourvu que je sois contant. Ce n’est donc pas un lapsus calami, puisque jamais dans ces mots l’a n’est remplacé par l’e. Il en est de même pour le mot atantif; ainsi on lit, p. 39 (recto), atantions et (verso) atantifs; p. 40, atantifs et atantion; p. 46, atantif; à la page 48 (verso), la raison touiours atantive et touiours constante. Ailleurs, il écrit avec un seul t: ataque, flate, frote, et sans y les mots tiran, mistere, misterieux. Dans un autre sermon, p. 17, je lis: n’est-ce pas lui qui les a assamblés. Voir App. E.
[115] On peut aujourd’hui, grâce au progrès des études philologiques, reconnaître tout ce que cette remarque ingénieuse de Bossuet a de profond et de juste. Le ct des Latins s’était changé en français en it et non en ct; exemple: nuit, fait, trait, étroit, réduit, conduit; allaicter, nuict, faict, étroict, etc., ne sont que de malencontreuses corrections des grammairiens du XVIe siècle.
«Qu’elle a dessein pour cela de retenir les lettres qui marquent l’origine de nos mots, sur tout celles qui se uoyent dans les mots latins, si ce n’est que l’usage constant s’y oppose; que comme la langue latine ne change plus, cela servira à fixer nostre orthographe; que ces lettres ne sont pas superflües parce qu’outre qu’elles marquent l’origine, ce qui sert mesme a mieux apprendre la langue latine, elles ont diuers autres usages, comme de marquer les longues et les breues, les lettres fermées et ouuertes, la difference de certains mots que la prononciation ne distingue pas, etc. Que la Compaignie pretend retenir non seulement les lettres qui marquent l’origine, mais encore les autres que l’usage a conseruées, par ce qu’oultre qu’elle ne ueut point blesser les yeux qui y sont accoustumez, elle desire autant qu’il se peut que l’usage deuienne stable, ioint qu’elles ont leur utilité qu’il faudra marquer, etc.»
Ce juste milieu que Bossuet proposait à l’illustre Compagnie de tenir entre l’orthographe ancienne, surchargée de lettres prétendues étymologiques qui ne se prononçaient pas, et l’écriture des novateurs, purement figurative de la prononciation, est encore aujourd’hui le parti de la sagesse. L’Académie de 1694 ne s’en tint pas à ces idées; elle se jeta alors, à la suite de Regnier des Marais et des latinistes, et contrairement aux principes de Corneille et de Bossuet, dans une voie hérissée de difficultés en voulant concilier à la fois la tradition de la prononciation du français, l’usage qui tend sans cesse à simplifier, et la conformité au latin, où, à défaut d’une accentuation écrite, la duplication de la consonne semble avoir eu pour but de rendre longue la syllabe qui la précède. En transportant ainsi au français les règles de la quantité du latin, on s’exposerait à méconnaître profondément le génie de notre langue.
Bossuet avait pressenti cet écueil, car on trouve encore cette note de sa main: