«Il a bien raison; le français doit avoir son orthographe à lui, indépendante des langues auxquelles il emprunte quelques mots. Il est déraisonnable, si l’on écrit fantôme et fantaisie, par des f, de ne pas écrire de même diafane et Épifanie qui dérivent également de φαίνω... Il ne s’agit pas ici des mots grecs d’où les mots français sont tirés, il s’agit des mots français entre lesquels se trouve l’analogie représentée par la syllabe fan qu’il faut conserver partout la même, puisque c’est elle qui exprime l’idée principale.
«De même si vous écrivez frénétique, frénésie, écrivez frénologie, Eufrosine: mettez, en un mot, partout des ph ou partout des f. Rien n’est plus important pour la régularité des langues et la satisfaction de l’esprit que des règles générales.»
Pour terminer cet article, dont l’étendue permet de mieux apprécier le mérite des travaux de M. Jullien, je transcris un passage important tiré de ses Principales étymologies de la langue française. Il se rapporte à la double formation de nos mots: l’une, originale, nationale; l’autre, imitative, scolastique.
«La raison de l’irrégularité de la plupart de nos racines, c’est que nos mots français ont été tirés du latin selon deux systèmes fort différents. Pour bien comprendre cette difficulté, il faut se rappeler que, quand on prononce des mots isolés, il y a toujours dans ces mots une syllabe prononcée plus fortement que les autres. On dit que cette syllabe porte l’accent, ou qu’elle est accentuée. Chez nous rien de plus simple que la théorie de l’accent: il tombe toujours sur la dernière syllabe sonore du mot; et par conséquent, lorsque la dernière syllabe est muette, il recule sur la pénultième qui devient aussi la dernière sonore. Dans aimé, venir, opportun, les syllabes fortes sont mé, nir, tun, les dernières du mot, parce qu’elles sont sonores. Dans aimable, atteindre, ils importunent, les syllabes accentués sont ma, tein, tu, pénultièmes dans les mots donnés, parce que les dernières sont muettes.
«La règle latine n’était pas tout à fait aussi simple que chez nous. L’accent portait en général sur la pénultième syllabe, comme dans rosa, lupus; et si cette pénultième était brève, dans les mots de plus de deux syllabes, l’accent reculait sur l’antépénultième: dominus, concipere; do et ci étaient ces syllabes fortes.
«Personne n’ignore que, quand une langue est prononcée, c’est la syllabe accentuée des mots qui est la plus apparente, et celle qui se conserve le mieux dans les divers changements que le mot éprouve. Il s’ensuit que, quand notre ancienne langue s’est formée du latin, c’est-à-dire pendant les dix ou douze premiers siècles de notre ère, c’est l’accent, ou, si on l’aime mieux, c’est la syllabe accentuée qui a joué le principal rôle dans ce passage. Soient, par exemple, les mots latins tabula qui signifie table, fabula qui veut dire fable, templum qui veut dire temple, etc., etc. Si nous lisons ces mots à la française, nous appuyons sur les dernières syllabes, la ou plum; mais les Latins appuyaient sur les premières, ta, fa, tem: celles qui les suivaient ne s’entendaient presque pas, et nous les avons en effet remplacées par des e muets, table, fable, temple.
«La même chose se verra mieux encore sur le verbe dire venu du latin dicere, sur faire venu de facere, et sur mille autres que je pourrais citer ici. On ne reconnaît pas facilement cette dérivation quand on prononce ces mots latins à la française: di-cè-ré, fa-cè-ré. Mais c’est là une prononciation tout à fait fausse. Les Romains appuyaient sur di et sur fa; les deux syllabes suivantes sonnaient très-peu, à peu près comme cre dans sacre, ocre, sucre. Il a donc suffi d’adoucir cette forme cre en re pour avoir les verbes dire et faire, au lieu de dicre et facre; c’est de même que findere nous a donné fendre; legere, lire; solvere, soudre; conficere, confire, etc.
«Tant que le français s’est formé sur le latin par l’usage et la parole, c’est ainsi qu’on a opéré. Les mots étaient prononcés, l’oreille seule en jugeait. La syllabe accentuée dominait tout le reste; et l’écriture n’était à peu près rien, puisque ce n’était pas sur des mots écrits, mais bien sur les mots prononcés que se faisaient les changements.
«Mais à partir du quatorzième siècle, et surtout vers le quinzième et le seizième, les livres intervinrent. Le latin n’était plus parlé du tout: on l’étudiait comme une langue morte sur des textes écrits. La syllabe accentuée, n’étant plus entendue, perdit toute sa supériorité sur les autres, et les lettres qui n’avaient eu que peu de valeur auparavant, en prirent une plus grande qu’on ne l’aurait jamais pensé, c’est-à-dire que l’on tira alors du latin une foule de mots français, où l’on conservait aussi fidèlement que possible l’orthographe latine, bien entendu aux dépens de la prononciation, puisqu’on y déplaçait l’accent et qu’on le portait à la française sur les dernières syllabes des mots où il n’était pas naturellement. Je prends pour exemple le mot, d’ailleurs très-peu usité, adminicule, qui s’est formé du latin adminiculum. On voit qu’en français la syllabe forte est l’avant-dernière cu, tandis que chez les Latins c’était l’antépénultième ni. Si ce mot se fût formé d’après la langue parlée, il eût été adminicle, comme nous avons eu spectacle de spectaculum, obstacle de obstaculum, oracle de oraculum, etc. Comme il s’est formé de la langue écrite, on n’a tenu compte que des lettres, et on nous a donné adminicule. C’est ainsi que exprimere et imprimere qui, par l’accent, nous avaient donné épreindre et empreindre, nous ont, par les lettres, fourni exprimer et imprimer.
«Je ne donne cet exemple que pour montrer comment cette double origine de notre langue a pu augmenter les difficultés qu’il y avait déjà à passer d’un idiome à un autre. On conçoit en effet qu’ainsi le même primitif a pu produire des dérivés différents; que, de plus, des mots admis pendant les premiers siècles ont pu disparaître plus tard et laisser cependant des traces de leur existence première. J’en trouve un exemple frappant dans la famille de concevoir, décevoir, recevoir, etc. Recevoir était autrefois reçoivre, et ce mot était très-bien formé de recipere, qui avait l’accent sur l’i. Reçoivre a disparu, mais le présent je reçois, le prétérit je reçus et le participe reçu se déduisent mieux de la première forme que de la forme allongée recevoir. Voilà donc des conjugaisons tout entières qui, rapportées à leur infinitif actuel, semblent donner la preuve d’une irrégularité, laquelle n’existait pourtant pas dans la première forme du langage.
«N’est-ce pas là un exemple bien remarquable des difficultés que le cours des siècles a successivement ajoutées à l’étude étymologique de notre langue?»
Egger, de l’Académie des inscriptions et belles-lettres. Notions élémentaires de grammaire comparée. Paris, Aug. Durand, 1865, sixième édition, in-12.
Ce savant écrit joint au mérite de la clarté celui de la sobriété et donne avec précision l’exposé des faits qui constituent les rapports existant entre la langue grecque, la langue latine et la langue française. Je me bornerai à citer ici ce qui concerne l’orthographie, car M. Egger regrette que ce mot ait été défiguré contre toute analogie par le barbarisme orthographe.
«Comme la langue française, formée d’éléments assez divers, n’a pas eu de grammairiens proprement dits avant le XVIe siècle, et que l’orthographe en fut, jusqu’à cette époque, abandonnée à tous les caprices de l’usage, on comprend que cette partie de notre grammaire soit aujourd’hui une des plus irrégulières et en même temps une des plus épineuses à réformer. Plusieurs auteurs ont cherché à rapprocher l’orthographe française de la prononciation, tantôt par des essais partiels, tantôt par des innovations générales et systématiques. Les premières réformes, qui sont les plus modestes, ont eu aussi plus de succès; les autres, pour lesquelles on a inventé le nom de néographie, ou néographisme, ont toujours échoué; elles échoueront toujours contre la force invincible de l’habitude et contre quelque chose de plus respectable encore que l’habitude, je veux dire la tradition même de la langue française et la loi de ses étymologies. Aussi Voltaire a réussi à faire consacrer l’usage de la diphthongue ai pour oi dans les noms, comme français, et dans les verbes, comme avait, pour exprimer le son d’un e ouvert; changement dont, au reste, il n’avait pas eu la première idée. Mais ni Ramus au XVIe siècle, ni Expilly au XVIIe, ni l’abbé Dangeau au XVIIIe, ni Domergue et Marle au XIXe, n’ont réussi à faire admettre leurs systèmes de réforme absolue, et l’on prédira facilement le même échec à tous ceux qui les imiteront.»
M. Egger, lorsqu’il écrivait ce passage, n’avait pas connaissance des transformations successives que les mots ont reçues dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie. Il aurait vu que ce qui reste à opérer est peu de chose comparé à ce qui a été fait, et que ce qu’il appelle «la tradition de la langue française et la loi de ses étymologies» est en opposition avec la vraie et nationale tradition de notre vieille langue. Quant à l’adoption d’un système de réforme absolue, j’en suis aussi éloigné que lui, mais pour tout ce qui est conforme à la raison, au génie de notre langue et aux analogies, je suis sûr qu’il partagera mes opinions, qui d’ailleurs sont celles de tant hommes éminents dont j’ai voulu m’appuyer pour donner plus d’autorité à ma faible voix.
J’ai cru devoir entrer dans ces détails historiques pour montrer quels sont les points sur lesquels se sont concentrés les efforts tentés pour la rectification de l’orthographe et quels sont ceux qui méritent d’être pris en considération. On a pu voir aussi combien il serait difficile de concilier la réforme dite phonographique avec le système orthographique des langues néo-latines, particulièrement avec notre langue. De cet examen il résulte que notre alphabet, tout incomplet qu’il est, peut, avec de légères modifications, suffire à l’expression de tous les sons de notre langue.
Abréger et simplifier sont des besoins impérieux de notre époque: le système métrique a remplacé l’ancien système, si compliqué et si irrégulier, de même que la numération des Arabes a remplacé la pénible numération des Romains. Déjà même lorsque l’on compare l’orthographe du Dictionnaire de l’Académie de 1694 avec celle d’aujourd’hui, on voit qu’il reste peu de chose à faire pour compléter l’œuvre de 1740.
S’il est regrettable qu’en 1740, l’Académie française ne se soit pas montrée aussi hardie que le furent l’Académie de la Crusca en 1612, l’Académie de Madrid en 1726, et le grand Vocabulario portuguez de Coïmbre en 1712, qui ont rapproché l’orthographe de la prononciation autant qu’il était possible de le faire avec notre alphabet, et que, dans son Dictionnaire, elle se soit arrêtée à moitié chemin, du moins, en ouvrant la voie aux améliorations qu’elle-même y a introduites à chaque nouvelle édition, elle l’a débarrassée des entraves d’un grand nombre de lettres inutiles et d’anomalies qui fatiguent la mémoire, rebutent l’enfance et surchargent la grammaire de règles et d’exceptions.
Toute modification qui ne touche en rien à la langue et ne porte aucune atteinte à nos chefs-d’œuvre, même poétiques, contribuera, bien plus qu’on ne saurait le croire, à maintenir et prolonger la vie de notre idiome, qui n’est que la simplification du latin; par là nos chefs-d’œuvre deviendront de plus en plus accessibles à tous.
Quelques autres petites régularisations de détail, qui ne dérangeraient en rien l’ensemble de notre système orthographique, lui donneraient successivement le degré de perfection désirable.
Je veux cependant aller au-devant de cette objection, tant de fois répétée à propos de toute tentative de réforme, si peu grave qu’elle soit: toucher à notre écriture actuelle, c’est poser une main profane sur les œuvres de nos grands écrivains et les trahir en altérant la forme extérieure qu’ils ont prétendu donner à leurs pensées.
Nos plus grands écrivains ont abandonné la plupart du temps à leurs imprimeurs le soin d’orthographier leurs œuvres, contrairement même à l’écriture de leurs manuscrits; ceux de Bossuet et d’autres en sont la preuve; mais les imprimeurs trouvèrent plus commode d’appliquer à tous uniformément l’orthographe consignée dans les éditions successives du Dictionnaire de l’Académie. Les exemples suivants prouveront que les manuscrits de nos grands auteurs du seizième et du dix-septième siècle sont écrits d’une tout autre manière qu’ils ont été imprimés de nos jours. Il est donc regrettable, sous bien des rapports, qu’on ne se soit pas conformé aux originaux: les réformateurs les plus hardis y trouveraient souvent de nombreux arguments en leur faveur:
Montaigne, dans son manuscrit autographe des Essais conservé à la bibliothèque de Bordeaux, adopte l’orthographe suivante:
«Nous devons la subjection et l’obeissance esgalement à tous roys, car elle regarde leur office; mais l’estimation non plus que l’affection, nous ne la devons qu’à leur vertu. Donons à l’ordre politique de les souffrir patiammant indignes, de celer leurs vices, d’aider de notre recomandation leurs actions indifferentes, pendant que leur autorité a besoing de nostre appuy; mais nostre commerce fini, ce n’est pas raison de refuser à la justice et à nostre liberté l’expression de nos vrays ressentimans; et nommeemant de refuser aus bons subjets la gloire d’avoir reverrammant et fidelemant servi un maistre, les imperfections duquel leur estoint si bien conues.
«J’honore le plus ceux que j’honore le moins; et, où mon âme marche d’une grande aleigresse, j’oublie les pas de la contenance.
«A bienveigner, à prandre congé, à remercier, à saluer, à presanter mon service et tels complimants verbeus des lois ceremonieuses de nostre civilité, je ne conois persone si sottement sterile de lengage que moi; et n’ai jamais esté emploié à faire des lettres de faveur et recomandation, que celuy pour qui c’estoit n’aye trouvées seches et lasches.» (Essais, l. I, ch. III, manuscrit de Bordeaux.)
Voir plus haut, p. 206, les indications orthographiques qu’il adresse à son imprimeur.
Voici, d’après l’exemplaire que je possède et que je crois unique, la reproduction de la belle et noble supplique adressée au roi par la Fontaine en faveur de Fouquet. Elle contient des variantes non reproduites dans aucune édition.
Cette épître forme trois pages petit in-folio fort bien imprimées en gros caractères italiques. Sur la marge de cet exemplaire est écrit Fouquet[235].
[235] D’après quelques autographes de la Fontaine que je possède, je ne crois pas que ce mot soit écrit de sa main.
Dans cette pièce, antérieure d’une trentaine d’années à l’apparition du premier Dictionnaire de l’Académie, l’orthographe est remarquable, et probablement nous représente celle même de la Fontaine que l’imprimeur (il n’est pas nommé) aura suivie fidèlement.
Mais ce que cette édition princeps offre de plus remarquable, c’est la répétition de la qualification de Grand donnée deux fois à Henri IV et qui a été remplacée dans toutes les éditions par magnanime, épithète faible comparativement à cette réduplication du mot Grand; ce qui me porte à croire que lorsque cette supplique fut lue à Louis XIV, ces vers
un froncement de sourcil avertit que Louis le Grand s’en trouvait offensé.
[236] Toutes les éditions portent, «en vos grottes profondes.»
[237] Fouquet fut arrêté en 1661. L’élégie ne parut dans les Recueils publiés par la Fontaine qu’en 1671. Cependant on la trouve imprimée dans le Recueil de quelques pièces nouvelles et galantes, tant en prose qu’en vers, in-18, Cologne, 1667, t. II, p. 195, sous le titre d’Élégie pour le malheureux Oronte. Mais, ajoute Walckenaer, «il est probable que la Fontaine fit d’abord imprimer cette pièce séparément et sur une feuille volante comme il a fait pour beaucoup d’autres de ses ouvrages.» (Histoire de la vie et des ouvrages de J. de la Fontaine, t. I, p. 100.) Ce que présumait Walckenaer se trouve donc réalisé par la présence de cet exemplaire.
Bossuet, dans son manuscrit des Sermons (t. II, p. 261, Bibl. Imp.), écrit de sa main:
«Sa vangeance nous poursuiura a la vie et a la mort et ny en ce monde ny en l’autre iamais elle ne nous laissera aucun repos. Ainsi n’atandons pas lheure de la mort pour pardonner à nos ennemis, mais plustost pratiquons ce que dit l’apostre, que le soleil ne se couche pas sur vostre colere (ce cœur tandre, ce cœur paternel), l’apostre ne peut comprendre qu’un chrestien, enfant de paix, puisse dormir d’un sommeil tranquille ayant le cœur ulcéré et aigri contre son frère, ni qu’il puisse gouster du repos uoulant du mal a son prochain dont Dieu prend en main la querelle et les interests. Mes frères, le iour decline, le soleil est sur son panchant, lapostre ne nous donne guere de loisir et uous nauez plus guere de tems pour lui obéir; ne differons pas dauantage une œuvre si necessaire, hastons-nous de donner a Dieu nos ressentimens: le iour de la mort sur lequel on reiette toutes les affaires du salut n’en aura que trop de pressées; commancons de bonne heure a nous preparer les graces qui nous seront necessaires en ce dernier iour et en pardonnant sans delai asseurons-nous leternelle misericorde du Père, du Fils et du Saint-Esprit.»
J’ajouterai ici aux exemples cités précédemment p. 54, p. 55 et 73, les caractères suivants de son écriture. Souvent il supprime les doubles lettres; ainsi, dans le début du Sermon de la Pénitence au temps du Jubilé, on lit dans son manuscrit: «Quelle merveilleuse nouvelle nous aprenons aujourd’hui,» et p. 4 et 5, aprenons, et aprendre, p. 92. Il écrit aussi atendre, abatre, atantif, flater, froter. Ailleurs il écrit une tandre éducation, p. 99; il écrit aussi sepulcre sans h, p. 27 des Sermons. Voyez pour son opinion au sujet de l’orthographe, plus haut p. 130 et suiv.
A Mgr le maréchal de Luxembourg.—Félicitations sur la victoire de Fleurus.
«Au milieu des louanges et des complimens que vous receués de tous costés pour le grand seruice que vous venés de rendre à la France, trouués bon, Monseigneur, qu’on vous remercie aussi du grand bien que vous aués faict à l’Histoire, et du soin que vous prenés de l’enrichir. Personne jusqu’ici n’y a trauaillé avec plus de succez que vous, et la bataille que vous venés de gagner fera sans doute un de ses plus magnifiques ornemens. Jamais il n’y en eut de si propre à estre racontée, et tout s’y rencontre à la fois, la grandeur de la querele, l’animosité des deux partis, l’audace et la multitude des combattans, une résistance de plus de six heures, un carnage horrible, et enfin une déroute entière des ennemis. Jugés donc quel agrément c’est pour des historiens d’avoir de telles choses à escrire, surtout quand ces historiens peuuent esperer d’en apprendre de vostre bouche mesme le detail. C’est de quoi nous osons nous flatter. Mais, laissant là l’Histoire à part, serieusement, Monseigneur, il n’y a point de gens qui soient si veritablement touchés que nous de l’heureuse victoire que vous aués remportée; car, sans conter l’interest general que nous y prenons avec tout le royaume, figurés vous quelle est notre joie d’entendre publier partout que nos affaires sont restablies, toutes les mesures des ennemis rompues, la France, pour ainsi dire, sauuée, et de songer que le heros qui a faict tous ces miracles est ce mesme homme d’un commerce si agréable, qui nous honore de son amitié, et qui nous donna à disner le jour que le Roi lui donna le commandement de ses armées.
«Nous sommes avec un profond respect, Monseigneur,
«Vos très-humbles et très-obéissant serviteurs,
Racine, Despréaux.
«A Paris, 8e de juillet 1690.»
Parmi les notes que j’ai prises en parcourant les manuscrits de Racine déposés à la Bibliothèque impériale, j’ai remarqué ce passage dans sa lettre à l’abbé Levasseur, 1661:
«Je lis des vers, je tasche d’en faire, je lis les avantures de l’Arioste; je ne suis pas moi-même sans avanture..... Mais voilà les massons qui arrivent.»
Et ailleurs, dans sa correspondance avec Boileau:
«Je vas au cabaret deux fois par jour; je commande à des massons.»
Dans une de ses lettres à Mme de Grignan, je vois écrits de sa main le mot tandresse quatre fois, et aussi par un a les mots commancement, entandre, contante. Voici cette lettre:
A Angers, mercredy 29 septembre.
«I’arive hier à cinq heures au pont de Se, après auoir veu le matin a Saumur ma niece de Busy, et entandu la messe a la bonne Nostre Dame, ie trouue sur le bort de ce pont vn carosse a six cheuaux qui me parut estre mon fils. Cestoit son carosse et labé Charyer quil a enuoyé me receuoir, parcequil est vn peu malade aux Rochers. Cet abé me fut agreable, il a vne petite impression de Grignan par son pere et par vous auoir veue, qui luy donne un pris au dessus de tout ce qui pouuoit venir audeuant de moy. Il me donna vostre lettre ecritte de Versailles, et ie ne me contraignis point deuant luy de repandre quelques larmes tellement ameres que ie serois etoufée sil auoit falu me contraindre. Ha ma bonne et tres aymable, que le comancement a esté bien vangé. Vous affectes de paroistre vne véritable Dulcinee, ha que vous lestes peu, et que iay veu au travers de la peine que vous prenes a vous contraindre cette mesme douleur et cette mesme tandresse qui nous fit repandre tant de larmes en nous separant. Ha ma bonne, que mon cœur est penetré de vostre amitié, que ien suis bien parfaitement persuadée, et que vous me faches quand, mesme en badinant, vous dittes que ie deurois auoir vne fille come Mlle Daleral et que vous estes imparfaite. Cette Aleral est aymable de me regretter come elle fait, mais ne me souhaittes iamais rien que vous. Vous estes pour moy toutes choses, et iamais on a esté aymee sy parfaitement dvne fille bien aymee que je le suis de vous. Ha quels tresors infinis mauez vous quelquefois cachés, ie vous assure pourtant, ma tres chere bonne, que ie nay iamais douté du fons, mais vous me combles presentemant de toutes ces richesses, et ie nen suis digne que par la tres parfaite tandresse que iay pour vous, qui passe au dela de tout ce que pourois vous en dire. Vous me paroisses asses mal contante de vostre voyage et du dos de M. de Brancas, vous aues trouué bien des portes fermées, vous aues, ce me semble, fort bien fait denvoyer vostre lettre. On mande icy que le voyage de la cour est retardé, peut estre poures vous reuoir M. de Lerme. Enfin Dieu conduira cela come tout le reste. Vous saves bien come ie suis pour ce qui vous touche, ma chere bonne, vous aures soin de me mander la suitte. Ie viens denvoyer la lettre que vous ecriues a mon fils; quelle tandresse vous y faites voir pour moy, quels soins, que ne vous dois ie point, ma chere bonne. Ie consens que vous luy fassies valoir mon depart dans cette saison; mais Dieu scait sy l’impossibilité et la crainte dvn desordre honteux dans mes affaires nen a pas esté la seule raison. Seuigné[238].»
[238] Extrait de l’Isographie des hommes célèbres publiée par Delarue, t. IV.
La Bruyère, parlant des progrès de la langue, remarque «que depuis vingt ans que l’on écrit régulièrement, on a secoué le joug du latinisme et réduit le style à la phrase purement française....., et qu’on a mis enfin dans le discours tout l’ordre et toute la netteté dont il est capable, ce qui conduit insensiblement à y mettre de l’esprit.»
Sans être novateur en fait d’orthographe La Bruyère cependant donna l’exemple de quelques améliorations, contrairement au Dictionnaire de l’Académie qui venait de paraître quand il publia sa dernière édition (la huitième, en 1694).
Comme Corneille, Fénelon, Bossuet, il écrit donc toujours vanger[239], avanture, avanturier, restraindre; il écrit soupante, paranthèse, paitrie (ame paitrie de boue).
[239] Cependant il écrit vengeance. «C’est par faiblesse que l’on hait un ennemi et que l’on songe à s’en vanger et c’est par elle que l’on s’appaise et que l’on ne se venge point.» (P. 179.)
Peut-être la Bruyère aurait-il désiré simplifier l’orthographe des participes; car je trouve dans toutes ses éditions ce passage ainsi écrit: «Il leur envoya tous les éloges qu’il n’a pas cherché par le travail et par ses veilles.» (P. 79.)
Conformément à l’orthographe du temps il écrit je sçay, sçû, vuide, prosneur, nous sommes seurs (sûrs), beautez, loüez, extremitez, les mieux flattez, les mieux entourez et les mieux caressez, convents (et non couvents), bien-seance, la vûë, fauteüil.
Il supprime la double lettre dans sifler, aranger, flater, échaper, regreter, chaufer.
Il supprime l’y dans stile, peristille, hiperbole, patetique, tim, onix, phisionomie, synonime. Mais il en met à parmy, employ, ennemy, pourquoy, luy, soy, celuy, aujourdhuy, etc.
Il emploie le z dans magazin, carrouzel, embrazement, cizelé.
Il écrit avec raison un homme pratic, un homme fidele, une femme fidelle, et comme Racine prétension et masson. Il écrit avec la double consonne les mots terminés par e muet, duppe, secrette, platte, diette.
Comme ce système d’orthographe se reproduit dans toutes les éditions qu’il a publiées et qu’il revoyait avec le plus grand soin, on doit admettre que ces mots ainsi écrits l’ont été par sa volonté.
Voltaire, dans sa Correspondance (1752-55), a employé une orthographe qui varie souvent, mais qui prouve son désir de voir prédominer une orthographe plus simple, conformément aux opinions de ses prédécesseurs, Dangeau, d’Olivet, Duclos, Beauzée, de Wailly et autres académiciens, et conformément aux tendances des collaborateurs de l’Encyclopédie, d’Alembert et Diderot.
Dans les lettres inédites de Voltaire publiées par M. Hénin en 1825 et par M. Th. Foisset en 1836, son orthographe est figurée conformément à ses manuscrits. Les variations, les erreurs mêmes prouvent combien son esprit supérieur attachait peu d’importance à ces règles fastidieuses et incohérentes qui fatiguent l’attention et la mémoire et qui arrêtent la plume au détriment de la pensée, entravée sans cesse dans sa liberté et sa rapidité. Ainsi lorsqu’on lui voit écrire (Lettres au Président de Brosse et au Président Ruffey) dix fois chatAU et sept fois chatEAU, d’autres fois teatre et theatre, parentese, autentique, il sait bien d’où dérivent ces mots et qu’ils sont écrits en grec avec θ; mais soit désir d’abréger le temps qui arrête sa plume, soit de simplifier l’écriture, il supprime les h inutiles: bien plus, si deux fois le mot hippotequés et celui d’hippotèse s’offrent dans ses lettres[240], il sait fort bien que leurs radicaux sont ὑπό et τίθημι, mais, préoccupé qu’il est de son idée, la réflexion lui fait défaut et il commet deux barbarismes qui l’eussent fait exclure de tout concours littéraire et empêché même de devenir instituteur primaire. Qu’importe après tout? le temps perdu à de telles minuties l’eût été aussi pour la postérité. Si, mieux inspiré, il eût écrit ipotequés et ipotèse, il n’eût pas hésité et il eût économisé quatre lettres. Ne sommes-nous pas arrêtés aussi quand il nous faut écrire Hippolyte, hyperbole, hippiatrique, hypogée, esthétique, apathique, etc.?
[240] Lettre à M. Liebault, 12 novembre 1761. Lettre à M. de La Marche, 18 décembre 1762. Si l’on trouve prophane dans une lettre sans date adressée à M. Ruffey, c’est par la même inadvertance causée par l’irréflexion: il sait bien que ce mot provient de la préfixe pro pour pros et de fanum, le temple.
Il écrit sans exception avantures, bien qu’il sache, comme Fénelon et Racine, que le mot dérive d’advenire, mais tous l’ont ainsi écrit. Les doubles lettres, il les supprime dans sotise, reconu, chaufer, efrayer, raporter, nourir, aprobation, acorder, suplier, embelissement, échaper, afaire, il poura, il a falu; il écrit même quelquefois le tems. Il supprime l’y dans sindic, sindicat, enciclopedie, stile, et de même qu’il écrit chatau, il écrit potau, tonnau[241], fardau. Le z remplace aussi le s dans mazure, écrazer, lézé, lézine, scandalizé, eau roze, aprez, procez, délabréz, etc. Enfin, on remarque souvent le mot masson, celui de sausse et le mot érecsion ainsi écrits.
[241] Quatre fois tonnau et une fois tonneau.
Voici la transcription exacte de quatre de ses lettres à d’Alembert, toutes d’après les originaux que je possède; la dernière est inédite:
«A Potsdam, 5 septembre 1752.
«Vraiment, monsieur, c’est a vous a dire, «je rendray grace au ciel et resterai dans Rome.» Quand je parle de rendre grace au ciel, ce n’est pas du bien qu’on vous a fait dans votre patrie, mais de celuy que vous luy faittes. Vous et Mr Didrot vous faites un ouvrage qui sera la gloire de la France, et la honte de ceux qui vous ont traversez. Paris abonde de barbouilleurs de papier. Mais de philosophes éloquents je ne connais que vous et luy. Il est vrai qu’un tel ouvrage devait être fait loin des sots et des fanatiques sous les yeux d’un roy aussi philosofe que vous. Mais les secours manquent icy totalement. Il y a prodigieusement de bayonetes et fort peu de livres. Le roy a fort embelli Sparte, mais il n’a transporté Athene que dans son cabinet, et il faut avouer que ce n’est qu’a Paris que vous pouvez achever cette grande entreprise: j’ay assez bonne opinion du ministere pour esperer que vous ne serez pas reduit a ne trouver que dans vous même la recompense dun travail si utile. Jay le bonheur d’avoir chez moy monsieur labbé de Prades, et jespere que le Roy a son retour de la Silesie luy aportera les provisions d’un bon benefice. Il ne s’attendait pas que sa tèse dut le faire vivre du bien de l’eglise, quand elle luy attirait de si violentes persecutions. Vous voyez que cette eglise est comme la lance d’Achille qui guérissait les blessures qu’elle avait faittes. Heureusement les benefices ne sont point en Silesie a la nomination de Boyer ny de Couturier. Je ne scai pas si labbé de Prade est heretique, mais il me parait honnete homme, aimable et guai. Comme je suis toujours tres malade, il poura bien mexhorter a mon agonie, il l’eguaiera et ne me demandera point de billet de confession. Adieu, monsieur, s’il y a peu de Socrates en France, il y a trop d’Anitus et trop de Melitus, et surtout trop de sots, mais je veux faire comme Dieu qui pardonait à Sodome en faveur de cinq justes. Je vous embrasse de tout mon cœur.»
V.
Aux Délices, 18 avril.
«Ce ne sont pas aujourdui des liturgies que je vous envoie, mon cher philosofe, ce sont trois brochures de la relligion vangée, comme elle doit l’être par Bertier et consorts. Je vous prie instament de vouloir bien faire rendre à Briasson ce libelle dont je n’ay a me reprocher que d’auoir lu la première page.
«Vos articles de l’Enciclopedie seront l’ecole de la posterité. Tout ce qui est de philosofie nouvelle dans ce dictionaire est admirable, du moins tout ce que jen ai lu.»V.
Au Chene, par Lausane, 1er septembre.
«Manne me parait assez bon quoy qu’un peu rabiniste. Je crois que les philosofes et les curieux pouront etre contants de l’article. Cependant un bon apoticaire en eut dit davantage, et aurait demontré apoticairement la superiorité de manne grasse sur manne maigre.
«Mon tres-cher philosofe, je suis fort faché d’être à Lausane au milieu des platras quand votre teologal est à Geneve. On dit que vous pouriez bien revoir le lac cet hiver, vous savez si je le souhaitte; nous vous donnerions la comédie à Lausane. Amenes M. Didrot et nous luy jouerons son Fils naturel.
«Pouriez-vous, si jamais vous aviez du temps, me dire si vous voiez Mme du Deffant, pouriez-vous luy dire que je pense toujourz a elle quoyque je ne luy écrive point? Pouriez-vous faire mes compliments au P. Henaut?»
Interim vale. V.
Aux Délices, 15 décembre (1756-60).
«Mon cher maitre, vous ne m’avez point acusé la reception de mon petit tribut. Je ne reçois ny mon article Histoire, ny ordre de vous. J’ay peur davoir parlé trop librement des Femmes, mais la franchise doit plaire aux philosofes. J’ay encor peur de ne vous avoir envoyé que des sottises. Une autre peur, c’est de traitter fort mal Idées. Il y a grande aparence que l’un de vous deux s’est chargé de cet article important ou que M. labbé de Condillac le fera.
«J’ay oublié de vous dire que je ne pouvais traitter l’article de littérature grecque: 1ment parceque je scais tres peu de grec, 2ment parceque je suis sans livres grecs, 3ment parceque je suis ignorant surtout en cette partie.
«Employez moy a boucher des trous, a faire les articles dont vos amis de Paris se seront dispensez, et qui pouront être de ma compétence. Je suis a vos ordres. Mme Denis vous fait mille compliments. Nous souhaittons, mon cher philosofe, que toutes vos pensions soient toujours payées. Souvenez vous des deux hermites qui vous aiment.»
V.
Parmi les autres lettres de la correspondance de Voltaire avec d’Alembert, dont je possède les autographes, je remarque ces mots écrits ainsi:
[242] On voit par cet exemple que le mot avanture, ainsi écrit et imprimé dans les œuvres de Corneille, de Fénelon, de la Bruyère, de Racine et autres, était encore ainsi écrit avec a au temps de Voltaire; et en effet, si l’on voulait se conformer à l’étymologie on devrait aussi écrire aventage qui dérive également d’advenire.
Je n’ai cru devoir citer ici que l’orthographe personnelle d’un petit nombre de nos auteurs classiques les plus éminents; mais j’ai pu m’assurer que l’écriture de la majorité des écrivains distingués du dix-septième et du dix-huitième siècle est non moins hétérodoxe au point de vue académique.
Si nous ne possédons aucun autographe de Molière pour nous édifier en ce qui le concerne, on peut croire qu’il partageait le sentiment si spirituellement exprimé par Henriette dans les Femmes savantes.
On voit, en effet, par la correspondance de Mme de Sévigné que les femmes les plus spirituelles et les plus élégantes de cette époque ne se piquaient nullement de purisme orthographique. Leur négligence, sous ce rapport, semblait une grâce de plus.
J’ai signalé rapidement, dans mes Observations sur l’orthographe française, page 58, le mode de composition des mots susceptibles d’union adopté par les Grecs et les Latins, et les régularisations qu’on pourrait opérer, dès à présent, dans notre système de figuration de ce genre de locutions. Je crois devoir revenir ici sur ce sujet pour exposer les différentes théories des grammairiens sur la matière, et, d’abord, les principes mis en usage par les étrangers dans les autres langues.
Tandis qu’en France l’orthographe des mots composés avec ou sans trait d’union réclamerait presque une étude de plusieurs années, elle est d’une simplicité merveilleuse et souvent d’un emploi très-ingénieux dans toutes les langues de l’Europe.
Les Italiens et les Espagnols ne connaissent l’emploi du trait d’union que dans le troisième cas ci-dessous des Allemands. Ainsi les Italiens écrivent: Dizionario italiano-francese; politico-sociale; mais ils emploient la séparation, ou plus souvent l’agglutination, dans tous les autres cas: après-soupée, il dopocena; après-demain, posdomani; contre-poids, contrappeso; arc-en-ciel, arcobaleno, etc. En espagnol, on emploie les mêmes procédés: Diccionario frances-español; un entr’acte, entreacto; un bas-relief, bajo relieve; un arc-en-ciel, arco íris; un porte-drapeau, portaestandarte, etc. Donc, dans ces deux langues néo-latines, point de difficulté orthographique.
En ALLEMAND: 1er cas. Sprachkunst, art du langage, grammaire; Sprachlehre, étude du langage, grammaire; Springzeit, le temps de l’accouplement des bêtes.
Ainsi, deux substantifs joints, sans tiret: point de difficulté pour le pluriel.
De même, s’il y a trois mots: Sprachwissenschaft, mot à mot, création de la connaissance des langues, la philologie.
2e cas. Haus- und Familien-Lexikon, dictionnaire de la maison et de la famille. Le trait d’union après Haus tient lieu du mot Lexikon et en épargne le double emploi, en dispensant également de l’article.
3e cas. Theoretisch-praktische Grammatik, grammaire théorique et pratique. Les deux adjectifs sont unis pour éviter l’emploi de la conjonction und, et le premier demeure invariable.
Le HOLLANDAIS s’est modelé sur l’allemand.
Le POLONAIS écrit: Grammatyka teoretyczno-praktyczna, grammaire théorique et pratique. Kolor perlowo-szary, couleur gris-perle. Le premier composant est un mot invariable.
Le RUSSE: Русско-французкая Грамматика, grammaire russe-française. Магазинъ-вахтеръ, un garde-magasin; Магазинъ-вахтеры, des gardes-magasin: le premier composant est toujours invariable; donc, pas de difficulté.
L’ANGLAIS possède le trait d’union, dont il fait un emploi aussi simple qu’ingénieux:
North-wind, vent du Nord; herring-woman, femme au hareng, harengère; eye-service, service qu’on rend sous les yeux du maître; jew-like, mot à mot, à la manière juive; Jews-ears, oreille de Judas. L’invariabilité du premier mot ne permet jamais d’embarras pour l’orthographe du pluriel.
En résumé: aucune hésitation pour l’emploi du trait d’union et l’orthographe des mots composés dans les diverses langues de l’Europe.
Nous sommes moins heureux en FRANÇAIS:
Au lieu de la simplicité des procédés de composition de l’ancien français qui agglutinait les mots, en les fondant au besoin, ou les laissait séparés, mais ne connaissait pas le trait d’union, voici DIX règles, accompagnées d’exceptions, règles sur lesquelles on n’est pas d’accord, et dont quelques-unes contredisent l’orthographe académique. Je les extrais de la Grammaire générale de la langue française de M. Poitevin, tome Ier, p. 74 et suivantes.
Tout cela est fort ingénieux et très-bien dit; mais, je le demande aux hommes pratiques, aux instituteurs de la jeunesse, lorsqu’on dictera une phrase dans laquelle se présente un de ces singuliers à accord controversé, un de ces pluriels si épineux, accordera-t-on à l’élève dix minutes de réflexion, et doit-on surcharger sa mémoire d’aussi puériles minuties? D’ailleurs, ce trait d’union, si multiplié dans nos dictionnaires et cause de tant d’embarras pour le pluriel, est-il aussi utile que nos grammairiens semblent le croire? Dans le discours parlé, on n’en tient jamais compte, et personne, sans doute, ne s’est aperçu qu’il en résultât la moindre obscurité.
M. Léger Noël, dans l’ouvrage dont nous avons parlé, p. 187, a émis sur l’emploi du trait d’union des idées toutes différentes de celles de nos grammairiens. En voici l’analyse: