«Il faudroit expliquer a fond la quantité françoise en quelque endroit du Dictionnaire aussi bien que l’orthographe. La principale remarque à faire sur cela, c’est que la poesie françoise n’a aucun egard à la quantité que pour la rime et nullement pour le nombre et pour la mesure; ce qui fait soupçonner que nostre langue ne marque pas tant les longues a beaucoup pres que la grecque et la latine.»

Les travaux les plus récents ont encore une fois donné raison à Bossuet en établissant qu’il n’existe pas en français de quantité métrique, c’est-à-dire mesurable, mais bien un accent tonique, placé en général sur la même syllabe qui le portait dans le mot du latin rustique dont est sorti notre idiome.

L’abbé de Dangeau, membre de l’Académie française en 1682.

«Il y aurait, dit M. Gabriel Henry (Hist. de la langue française), de l’ingratitude à passer sous silence les services essentiels que l’abbé de Dangeau rendit à la langue en nous donnant une idée claire de ses sons originaires, en fixant irrévocablement la nature du son nasal, confondu si souvent avec les consonnes par nos anciens grammairiens, en examinant la nature des temps du verbe et en nous en faisant connaître les différentes propriétés. On regrette, pourtant, qu’il ne nous ait pas développé ses idées dans toute la suite d’un système grammatical; mais le peu qu’il nous a laissé lui assure une place distinguée parmi nos grammairiens. Ses successeurs n’ont eu qu’à le copier dans les articles qu’il a rendus publics.»

Dangeau reconnaît dans la langue française quinze voyelles ou sons simples qu’il classe ainsi:

Cinq voyelles latines: a, é, i, o, u;

Cinq voyelles françaises: ou, eu, au, è ouvert (comme dans cyprès), e muet (comme dans juste);

Cinq voyelles sourdes ou esclavones, ou nasales: an, en, in, on, un.

«Chez les Latins, dit-il, des mots dérivés du grec sont écrits tantôt par ph et tantôt par f. Preuve certaine qu’ils ne prononçoient pas le ph comme l’f. Quand il leur est arrivé d’adoucir l’aspiration du φ grec, ils ne se sont plus servis du ph. Pourquoi donc ne pas imiter les Italiens et les Espagnols, qui n’ont pas crû être obligez à garder l’ortographe latine dans les mots venus du grec, et qui écrivent teologo sans h, filosofo et Filippo par des f, etc.?»

Tout le travail de l’abbé Dangeau, qui occupe les pages 1 à 231 des Opuscules de d’Olivet, cités au bas de cette page, mérite d’être lu avec attention: non-seulement on y trouve les vues les plus originales, les plus justes et les plus profondes sur la classification des sons du français, mais de curieux détails sur la prononciation de la fin du dix-septième siècle. Voir à l’Appendice D l’analyse de la réforme de Dangeau.

L’abbé de Choisy, membre de l’Académie française en 1687.

En tête de son Journal de l’Académie françoise[116], il donne les explications suivantes:

[116] Ce journal, dont l’Académie ne voulut point permettre la publication, parce que cette société trouvait qu’il était d’un style trop libre et ressemblait trop à celui du Journal de Siam, du même auteur, a paru dans le volume publié en 1754 (par d’Olivet) sous le titre d’Opuscules sur la langue françoise, par divers académiciens, Paris, Brunet, in-12.

«Au commencement de l’année 1696, l’Académie résolut, à la pluralité des voix, qu’on travailleroit en deux Bureaux; que, dans le premier, on reverroit le Dictionnaire, et que, dans le second, on proposeroit des doutes sur la langue, qui, dans la suite, pourroient servir de fondement à une Grammaire. Messieurs Charpentier, Perrault, Corneille (T.), et MM. les abbez de Dangeau et de Choisy promirent assiduité au second Bureau; c’est le dernier nommé (de ces membres) qui se chargea de tenir la plume pendant le reste du quartier.»

Suivent les questions rangées par chapitres, où l’abbé de Choisy expose les diverses opinions de chacun pour et contre; il s’occupe plutôt des difficultés grammaticales proprement dites, cependant il déclare «que les caractères sont faits pour peindre les sons, et que, par conséquent, l’orthographe la moins imparfaite est celle qui nous expose le moins à prononcer mal.»

Voici au XIXe chapitre, relatif à l’Orthographe, un récit curieux des difficultés qu’offrait ce genre de discussion dans l’Académie pour le Dictionnaire de 1694, difficultés qui se reproduisirent pour l’édition de 1740 et dont l’abbé d’Olivet nous a donné le récit.

«Un de Messieurs, rapporte de Choisy, sur la fin de la séance précédente, avoit proposé de faire quelques changemens à l’orthographe de l’Académie, et, par exemple, de mettre une s, pour plus grande uniformité, à tous les pluriels (ce que Corneille avait proposé dès 1666). Un autre, qui abhorre les changemens, a commencé aujourd’hui par nous mettre devant les yeux ces deux vers d’Athalie:

Quel est-il cet objet des pleurs que vous versez?
Les jours d’Éliacin seroient-ils menacez?

«Vous prétendez, nous a-t-il dit, qu’il est à propos que l’écriture fasse distinguer le verbe d’avec les substantifs, adjectifs et participes, ce qui sera très-aisé, lorsqu’on réservera l’s pour les pluriels de tous ceux-ci, et le z pour le verbe seul. Ainsi, selon vous, il faudra écrire:

Quel est-il cet objet des pleurs que vous versez?
Les jours d’Éliacin seroient-ils menacés?

«Mais cette imagination n’est pas nouvelle, puisqu’il y a deux siècles qu’elle à été proposée, sans néanmoins que le public ait paru en faire cas. Il n’y a qu’à ouvrir les Grammaires de Ramus, de Pelletier et de bien d’autres qui s’érigèrent en réformateurs d’orthographe peu de temps après la mort de François Ier. On s’est moqué d’eux. Hé! depuis quand l’orthographe auroit-elle pour but de spécifier et de faire distinguer les parties d’oraison? Assurément, sur cent femmes qui parlent très-bien, et qui même écrivent correctement, il n’y en a pas dix qui sachent ce que c’est que participe. Versez est un verbe, menacez est un participe: donc il faut les écrire différemment? Pour moi, je ne vois ici qu’un principe qui soit également avoué, tant par ceux qui se plaisent à introduire des nouveautez, que par ceux qui tiennent pour l’usage ancien. Quel est ce principe? Que les caractères sont faits pour peindre les sons, et que, par conséquent, l’orthographe la moins imparfaite est celle qui nous expose le moins à prononcer mal. Or il est clair que ce mot, menacez, se prononce absolument de même, et sans la plus légère différence, soit qu’on le fasse verbe, comme quand je dis, vous menacez, soit qu’on le fasse participe, comme dans le vers de M. Racine, seroient-ils menacez. Pourquoi donc, où il ne s’agit que d’un seul et même son, employer deux signes différens? Une règle d’orthographe qui suppose qu’on sait toujours distinguer le verbe d’avec un nom, n’est bonne que pour ceux qui ont étudié; au lieu que celle qui fut adoptée par nos pères est à la portée de tout le monde. Personne, en effet, ne manque assez d’oreille pour confondre l’è ouvert comme dans procès, succès, avec l’é fermé, comme dans aimé, bonté. Voilà le cas où il est utile d’avoir deux signes, puisqu’il y a deux sons. Aussi prenons-nous l’s pour le signe de l’è ouvert, procès, succès; et le z pour le signe de l’é fermé, quand le mot est au pluriel, vous aimez, vous êtes aimez. Règle qui ne souffre aucune exception, qui se conçoit sans étude, qui se retient sans effort. On accentue l’è quand il est ouvert, procès, de peur qu’on ne le prenne pour un e muet, comme dans frivoles, paroles, où l’s n’a lieu que pour marquer le pluriel. Ajoutons que le z a cela de commode, qu’il nous dispense de lever la main pour former un accent. On écrit tout de suite bontez; au lieu que pour écrire bontés, il faut que j’aie l’attention et la patience d’aller chercher la lettre qui doit recevoir l’accent, et que je risque encore de mettre un grave pour un aigu. Quoi qu’il en soit, l’Académie ne s’est jamais départie du z, et cette raison en vaudra toujours mille autres pour moi. Je ne dis point que pour observer cette belle uniformité dans tous les pluriels, il faudroit donc écrire, les travaus, les gens heureus, nos vœus. O! que nos livres en deviendroient bien plus beaus

«Après avoir entendu ce que je viens de rapporter, et qui avoit été dit avec un peu de chaleur, tout le monde jugea que le mieux étoit d’abandonner la matière, parce qu’on a toujours vu que les disputes sur l’orthographe ne finissoient point, et que d’ailleurs elles n’ont jamais converti personne.»

On traita ensuite cette question d’orthographe: «Chapitre XX. J’ai été payé des sommes qu’on m’avoit données, ou, donné à recevoir d’un tel[117].

[117] Après deux siècles, des questions quelque peu analogues sont encore en litige. Et adhuc sub judice lis est.

«Le premier opinant a dit qu’il falloit dire, j’ai été payé des sommes qu’on m’avoit données à recevoir, parce que, les sommes étant au pluriel, données y devoit être aussi.

«Pour moi, a dit le second opinant, je suis d’un avis contraire. Les sommes sont reçues, et non pas données. Ce qu’on donne, c’est à recevoir: on reçoit les sommes. Ainsi il faut dire, donné à recevoir.

«Un troisième, se rangeant du côté du second, a dit que, si l’on pouvoit renverser la phrase et dire, à lesquelles recevoir on m’a donné, on verroit bien que recevoir régit les sommes, et que donné régit recevoir. On m’a donné à faire quelque chose; l’action qu’on m’a donnée à faire, c’est de recevoir. Au lieu de donner, mettons le mot de prier; et au lieu de dire, les sommes qu’on m’a donné à recevoir, disons, qu’on m’a prié de recevoir; vous verrez que vous ne sauriez dire, les sommes qu’on m’a priées de recevoir, mais qu’il faut dire, qu’on m’a prié de recevoir.

«Le quatrième opinant a été de même avis: que ce qu’on donnoit n’étoit pas les sommes, mais une action à faire. On me donne à recevoir ces sommes-là et l’on ne me donne pas ces sommes-là.

«Ceux qui ont suivi ont dit qu’ils avoient bien vû d’abord qu’il falloit dire donné à recevoir, ne consultant que l’usage; et que ce qu’avoient dit les derniers opinans, les confirmoit dans un avis dont ils n’avoient pas examiné jusques-là toutes les raisons grammaticales.

«Mais, Monsieur, a repris quelqu’un, si pour juger de la bonté d’une phrase, il est nécessaire d’examiner, comme viennent de faire ces Messieurs, et les verbes et leurs régimes, si c’est un participe, ou un gérondif, où en serons-nous? J’ai bien peur que ces Messieurs qui raisonnent tant, ne trouvent moyen de nous fournir aujourd’hui des raisons pour une opinion, et demain d’autres raisons aussi bonnes, peut-être meilleures, pour le sentiment contraire. Je me souviens d’avoir vû faire quelque chose de semblable à feu Monsieur de Marca dans nos assemblées du clergé: il soutenoit tantôt un avis, et tantôt un autre, selon les occasions; et il avoit toujours à nous alléguer quelque canon, qui paroissoit fait exprès pour lui. Ainsi, Messieurs, tous vos raisonnemens me paroissent fort suspects.

«Hé bien, Monsieur, trouvons un moyen de nous accommoder, a dit un[118] de ceux qui est le plus accusé d’aimer à raisonner. Quand on vous présente une phrase, le grand usage que vous avez du beau monde, du monde poli, fait que vous prenez aisément le bon parti. C’est peut-être par un usage qui en approche, que nous nous déterminons aussi, ces autres Messieurs et moi. Mais après avoir porté notre premier jugement, et avoir dit, Cette manière de parler me plaît, ou me déplaît, nous rentrons un peu en nous-mêmes, et nous nous disons: Voyons un peu ce qui rend cette manière de parler vicieuse; voyons ce qui la rend bonne. Alors ayant recours à nos participes, à nos régimes, à nos gérondifs, et à tout cet attirail, que vous avez peur qui ne vienne du pays latin, nous tâchons de découvrir les raisons de notre premier goût, et nous sommes quelquefois assez hardis pour faire quelques petites règles générales, à l’occasion d’un sentiment particulier. Un homme voit un bâtiment: du premier coup d’œil il dit: Cela me plaît, cela me déplaît. Il y a tel homme de bon goût, qui par le grand usage qu’il a d’avoir vû des maisons, d’avoir connu celles qui plaisent et celles qui déplaisent aux connoisseurs, dit fort à propos: Cela me plaît, cela me déplaît. Demandez-lui-en la raison, il ne sauroit vous la dire. Mais faites venir M. Perrault: aussi-tôt Vitruve en campagne, les cinq ordres d’architecture, et tout ce qu’il sait par sa méditation, jointe à un grand usage des bâtimens.

[118] M. l’abbé de Dangeau.

«Voyons, avec vos règles, a dit l’homme[119] de Monsieur de Marca, que direz-vous de cette phrase: Elle s’est laissée emporter à la colère? Faut-il dire: elle s’est laissé emporter, etc.

[119] M. l’abbé Testu, abbé de Belval.

«Je ne blâmerois peut-être ni l’un ni l’autre, a-t-il répondu. Mais de grâce, lui a-t-on répliqué, rentrez un peu en vous-même, comme vous nous avez tout à l’heure si bien dit qu’il falloit faire quelquefois; et faites-nous voir sur quoi vous fondez votre indulgence, et pourquoi vous souffrez qu’on dise, elle s’est laissée emporter à la colère, et que vous ne voulez pas dire, les sommes qu’on m’a données à recevoir.

«En vérité, Monsieur, a-t-il répondu froidement, je suis las de raisonner. Permettez-moi de m’abandonner de temps en temps à mon instinct et à un peu de paresse, et de laisser en repos toutes mes règles de grammaire. Je vois ici tant d’honnêtes gens qui font la même chose, et qui ne font peut-être pas mal.

«Hé bien, Monsieur, a dit celui qui avait cité Monsieur de Marca, je crois qu’il faut dire, elle s’est laissée emporter à la colère; et puisque vous ne voulez pas nous en dire la raison, je m’en vais me mettre à votre place, et peut-être vous l’apprendre. Elle s’est laissée emporter se dit, parce qu’il est plus doux à la prononciation. La voyelle qui commence le mot d’emporter mange la dernière du mot laissée, et empêche la rencontre de ces deux e, qui auroit quelque chose de trop languissant.

«Mais, Monsieur, a dit un troisième, s’il y avoit surprendre au lieu d’emporter, croiriez-vous qu’il fallût dire, elle s’est laissée surprendre? Pour moi, je ne le crois pas; et moins indulgent que Monsieur qui a parlé avant vous, je veux qu’on dise, elle s’est laissé emporter à la colère, comme on dit, les sommes qu’on m’a donné à recevoir

L’abbé Girard, membre de l’Académie française en 1744, publia, au commencement du dix-huitième siècle, plusieurs ouvrages importants sur la langue, et entre autres ses Synonymes françois, leurs différentes significations et le choix qu’il faut en faire pour parler avec justesse. C’était le premier ouvrage sur cette matière: son succès fut très-grand et s’est perpétué jusqu’à nos jours, grâce aux éditions qu’en ont données Beauzée et M. Guizot. Deux ans avant la première édition, qui parut sous le titre de Justesse de la langue françoise, il fit paraître un projet de réforme orthographique sous ce titre: L’ortografe française sáns équivoques et dàns sés principes naturels, ou l’art d’écrire notre langue selon lés loix de la raison et de l’usage, d’une manière aisée pour lés dames, comode pour lés étrangérs, instructive pour lés provinciaux, et nécessaire pour exprimer et distinguer toutes lés diférances de la prononciacion, Paris, Pierre Giffart, 1716, in-12. Je crois devoir reproduire ici en partie l’introduction, en supprimant les exemples, pour me borner à l’argumentation pour et contre la réforme:

«Tout le monde convient assez que l’ortografe est la manière de représanter fidèlemànt à la vue par lés caractères qui sont en usage le son dés paroles que la voix fait entandre à l’oreille. Mais tout le monde, ce me samble, ne convient pàs égalemànt de ce qui doit régler la manière de le faire. Lés uns veulent que le seul usage en décide: ils nomment Usage ce qui est observé par le plus grand nombre, et par ceux qui, n’osant se doner aucune liberté raisonable, se font un scrupule de suivre tout ce qui a l’air de nouvauté. Lés autres prétandent corriger l’Usage par la Raison: ils nomment Raison tout ce que la netteté et la facilité leur inspirent d’observer dàns l’ortografe, indépandammànt de la pratique la plus générale et la plus universellemànt suivie par le commun dés écrivains. Cés deux partis ont doné la naissance à un troisième, qui, craignant de contredire la Raison et n’osant contrarier l’Usage, tantôt se done à celui-ci et quelquefois se prête à celle-là.

«Les défanseurs de l’Usage ne sont pàs si fort lés antagonistes de la Raison, qu’ils ne prétandent aussi la mettre de leur côté. Ils disent que puisque lés mots et la prononciacion dépandent du seul Usage, la manière de lés écrire, qui ne parait qu’accessoire, doit entièremànt en dépandre. Que c’est, en effet, obéir à la Raison que de suivre l’Usage en cés sortes de matières. Qu’après tout il n’est pàs si contraire au bon sans qu’on voudrait le faire croire. Que s’il y a dés lettres inutiles pour la prononciacion, elles ne le sont pàs pour la distinction dés mots et pour la siance de l’Étimologie..... Enfin, ils ajoutent que l’Usage est tellemànt le maitre de la manière d’écrire qu’on ne peut l’abandoner et se faire une ortografe particulière, sàns s’attirer dés reproches d’ignorance ou de bizarre ridicule. Qu’écrire autremànt que lés autres, c’est vouloir n’être point lû. Que ce seroit même gâter l’écriture et la langue que d’ôter toutes les lettres inutiles à la prononciacion dés mots; il faudroit par cete raison bannir toutes lés s finales, lés r de la plu-part dés infinitifs, confondre lés singuliérs avec lés pluriels et faire un cahos de tout.

«Lés partisans de la Raison disent à leur tour, que l’écriture n’étant faite que pour copier la parole, il y a une espèce de ridicule à écrire autremànt qu’on ne parle. Que tous lés diférans caractères dont on se sert n’ont été ou ne doivent avoir été invantés que pour marquer lés diférantes prononciacions dés mots et représanter sans équivoque par la diversité de leurs combinaisons celle dés sons de la voix. Qu’ainsi, c’est aller contre leur institucion et leur véritable usage que de lés confondre, en se servant dés mêmes caractères pour dés prononciacions diférantes, surtout y aïant d’autres caractères établis pour marquer cete diférance. S’il y a, disent-ils, une autre manière d’écrire que celle qui est conforme à la prononciacion, quelque commune et générale qu’elle soit, elle ne peut être bonne; ne la pàs suivre, c’est tout au plus pécher contre un mauvais usage, pour prandre le parti de la Raison, qui est toujours préférable à celui de la multitude. On avouera qu’on n’écrit pàs comme les autres; mais on écrit comme on doit écrire et lés autres écrivent mal. N’est-il pàs tout-à-fait déraisonable de marquer le son de l’a par un e, qui est établi pour exprimer un son tout diférant? de prononcer un c et d’écrire un t? d’ajouter jusqu’à trois et quatre lettres inutiles à la fin dés mots? d’en inserer dàns le milieu qu’il faille quelquefois exprimer dàns la prononciacion et d’autrefois supprimer, sàns aucune règle certaine? Doner à un caractère tantôt le son qui lui est propre, tantôt celui d’un autre, et cela seulement pour suivre le caprice d’une mauvaise coutume, dont on s’est randu l’esclave? Cette bizarre ortografe, disent-ils encore, empèche que lés étrangers qui ont quelque commancemant de notre langue ne puissent en aquerir une parfaite conaissance par la seule lecture de nos livres, parce qu’ils ne sauroient lés lire sàns savoir le français presqu’aussi bien que ceux à qui il est naturel. Car enfin ce n’est que par un long usage qu’on peut aprandre qu’une lettre prononcée dàns de certains mots ne l’est point en d’autres, ou qu’une même voyelle change souvànt de son... Enfin pour conaitre toutes cés étranges bizarreries, un étranger n’a d’autre secours que sa mémoire. S’il trouve dàns un livre un mot nouvau, qu’il n’ait point encore ouï prononcer, il hésite, il cherche, il ne sait à quoi s’en tenir: lés règles n’étant point certaines, rien ne le détermine.

«De là vient encore, ajoutent lés partisans de la Raison, la peine que lés enfans ont pour aprandre à lire le français; qu’on leur fait ordinairemànt commancer par le latin comme le plus aisé, quoiqu’ils devroient avoir plus de facilité à lire leur langue naturelle, qu’ils savent et qu’ils parlent à tout momant, que celle qui leur est étrangère et qu’ils n’entandent point. Que non seulemànt lés enfans, mais encore lés persones raisonables sont extrèmemànt fatiguées de cette bizarre manière d’écrire. Qu’il y a peu de Français qui sachent bien lire leur propre langue. Que de très-habiles gens soufrent tous lés jours le reproche honteux de ne savoir pàs lire. Que lés provinciaux qui viènent à Paris avec dés prononciacions qui, pour être communes dàns leur province, n’en sont pàs moins contraires au bon usage, ont une peine infinie à se corriger, n’étant point aidés par une ortografe nette et juste, qui marque le propre son et la vraie prononciacion dés mots. Que quelques Parisiens même près de la cour, au çantre du bau langage, parlent quelquefois en provinciaux. Que le sèxe le plus poli qui entand le mieux à placer un mot dàns un discours, est celui qui sait le moins placer une lettre dàns un écrit.....

«Telles sont lés principales raisons que chacun dés deux partis allègue en sa faveur. Pour lés troisièmes, il y a bien de l’aparance qu’ils n’en ont point eû d’autres qu’un panchant naturel, mais faible, pour randre justice à la Raison, et baucoup de timidité pour combattre l’Usage. Il étoit en effet bien dificile de ranverser l’un pour faire triompher l’autre. Commànt attaquer l’Usage! son pouvoir est tirannique, tout le monde l’avoue, lés plus indépandans le santent. Quel dangér de se déclarer son ênemi! Quelque injuste et ridicule qu’on le suppose, ne l’est-il pàs davantage de s’en séparer? Et n’est-ce pas une espèce de folie que de vouloir être sage parmi lés fous? A quoi ne s’expose-t-on pàs lorsqu’on s’en prand à ce qui se dit et à ce qui se fait? Il y a bien moins à craindre contre la Raison: c’est l’ênemi qu’on a toujours attaqué le plus inpunémànt quoiqu’avec moins de succès. Mais d’honêtes gens peuvent-ils l’abandoner? Sés attraits ne se font-ils pàs santir malgré toute la tirannie de l’Usage? Et ne doit-elle pàs triompher dàns lés siances, lorsqu’elle brïlle à la tête de l’État?

«.....N’est-il pàs juste que puisque notre langue a secoué le joug de la latinité, nous en délivrions aussi notre ortografe? Si elle n’est qu’accessoire à la prononciacion, ne doit-elle pàs suivre tous lés changemans de celle-ci? Pourquoi l’Usage si inconstant de sa nature en toutes choses sera-t-il fixé pour la seule ortografe? Ne semble-t-il pàs qu’à force de vouloir la maintenir par l’autorité de l’Usage, au lieu de la soumettre à sés loix, on ne fait que l’en éxamter et conserver par là dàns nos écrits toute la barbarie gauloise?... Prolongez, de grace, vos jours de quelques siècles, placez-vous dàns ces tams reculés où le français, étint par tout ailleurs, ne vivra que dàns lés colèges, où Déspreaux, la Fontaine et Molière, qui divertissent aujourdui si agréablemànt les plus honêtes gens, ne seront peut-être que l’occupacion ennuyeuse des écoliers et le sujet fatiguant dés veilles de leurs maitres, où la langue française, ranfermée dàns lés ouvrages que la bauté sauvera de la fureur de l’oubli et de la voracité dés tams, ne pourra plus être aprise que par la lecture de nos auteurs. Alors point de cour, point d’académie, point d’oreille pour décider du bel usage: lés livres seuls présanteront aux yeux toute la pureté de la langue. Si nous n’écrivons pàs aujourdui comme on parle, alors on parlera comme nous aurons écrit: on cherchera dàns l’arrangement dés lettres celui dés sons de la voix; et ce sera dàns l’ortografe qu’on étudiera la prononciacion dés mots. Mais, hélàs! quelle horrible confusion ne me samble-t-il pàs voir! Ne vous figurez-vous pas ce cahos affreux et ce bouleversemant general de langage causé par cés lettres inutiles en mille endroits et necessaires en mille autres, par ce protéisme continuel dés caractères, par cés ambiguïtés et cés équivoques perpétuelles dàns le son et dàns la valeur dés lettres? Car cete langue si belle, si noble et si polie dàns la bouche n’est plus sur le papiér qu’un barbare langage, qui choque lés yeux, et que l’oreille ne pourroit soufrir si la langue prononçoit tout ce que la plume a dessiné.....»

On peut juger, par cette citation textuelle, du système orthographique adopté par l’abbé Girard. Le contraste qu’il offrit, lors de son apparition, dut être encore plus choquant qu’il ne l’est aujourd’hui pour nous, puisque l’Académie, dans ses réformes successives, a adopté quelques-unes de celles qu’il indique; elle aurait même dû en admettre quelques autres, ne fût-ce qu’en raison de l’étymologie: etint de extinctus, honète de honestus, etc. Toutefois, si l’on supprimait cette forêt d’accents, fort inutiles pour la plupart, comme sur le mot extrèmemànt, ce système, sauf quelques altérations inadmissibles, telles que le monosyllabe temps écrit tams, et d’autres corrections prématurées, aurait pu obtenir l’assentiment de Voltaire, et il me semble préférable à celui de Duclos. Je donne dans l’Appendice D l’analyse de la réforme du savant auteur des Synonymes.

Charles-Irénée Castel, abbé de Saint-Pierre, nommé membre de l’Académie française en 1695, est un des hommes dont on prononce le nom avec le plus de reconnaissance et de respect. Au commencement du dix-huitième siècle, il se montra l’un des premiers animé de cet amour profond de l’humanité dont l’expression de philanthropie donnait l’image et s’alliait si bien avec ce mot bienfaisance, dont il est le créateur. Exclu de l’Académie dès 1718, à cause des hardiesses politiques contenues dans son Discours sur la polysynodie, il consacra sa longue carrière à l’étude des améliorations pédagogiques, économiques, sociales, gouvernementales que lui paraissait comporter l’état de la société sous le règne de Louis XV.

On trouvera plus loin à l’Appendice D une analyse de son Projet pour perfectioner l’ortografe des langues d’Europe, qu’il fit paraître en 1730, à l’âge de soixante-douze ans, et des procédés imaginés par lui pour figurer les différents sons qu’il croit avoir reconnus dans les langues de l’Europe et particulièrement dans la langue française. Je me contenterai de reproduire ici quelques-unes de ses idées sur le droit de néologisme. En réfléchissant avec lui aux procédés par lesquels s’enrichissent nos lexiques, on s’expliquera la source de bien des contradictions orthographiques et la nécessité de régulariser l’orthographe des mots récemment introduits, pour la faire concorder avec celle des similaires déjà existants.

«Le Dictionaire de Nicod, dit-il (p. 250), parut il y a environ cent cinquante ans; c’étoit le plus ample et le plus parfait de son tems: il comprend non-seulement lèz termes de l’uzaje comun de la conversation, de la chaire, dèz spéctacles et du bareau, mais encore lèz termes dèz arts et dèz siences. Or comparéz le avec le dictionaire de Trevoux, qui a suivi sajement le mème plan de metre en un mème dictionaire géneralement tous lèz mots fransois tanceux de l’uzaje comun que ceux dèz arts et dèz siences. Examinéz en quelques pages et vous trouverèz qu’en cent cinquante ans la langue est devenue au moins trois fois plus riche qu’elle n’étoit en nombre de mots sans compter qu’elle s’est aussi enrichie en nombre de frazes: le dictionaire de Nicod n’est pas la sixième partie du dictionaire de Trevoux imprimé en 1721 en cinq volumes, dont chaque volume a plus de 1900 pages.

«J’ai eu la curiosité de compter lèz mots depuis le mot BÉANT jusqu’au mot BEZOLE, poisson de Geneve, et au mot BEZOARD; j’en ai trouvé environ 110 dans Nicod et pres de 330 dans le dictionaire de Trevoux. Voilà une preuve du nombre prodigieux de mots qui étoient alors inuzitéz et qui se sont établis depuis cent cinquante ans dans notre langue, et la seule comparaison dèz dictionaires de divers siécles forme sur cela une demonstration complète que lèz langues peuvent s’enrichir trez-considerablement chaque siècle par la création et par l’uzaje de termes nouveaux...

«N’est-il pas vrai que si lèz persones qui, dans la conversation, dans la chaire, dans lèz plaidoyers, sur lèz teatres et dans lèz livres ont uzé lèz premiers de çèz termes qui étoient inuzitéz du tems de Nicod n’avoient ozé rien hazarder, nous serions privéz encore aujourdui de plus de la moitié de notre langue? Je conviens que, dans la conversation et dans l’impression, ils ont hazardé quelques mots qui n’ont pas été adoptéz, mais ne leur devons-nous pas au moins ceux que lèz auditeurs et lèz lecteurs ont adoptés, et qui par cette adoption sont venus jusqu’à nous?

«Nous leur devons même la hardièsse qu’ils ont eue d’en hazarder plusieurs qui ont été rejetéz et dont on s’est moqué. Or, n’est-il pas utile à notre nation et même aux autres nations qui étudient le fransois, que notre langue s’enrichisse, d’un coté, par dez mots qui signifient dez choses particulières, tandis qu’elle s’abrege de l’autre, par certains termes généraux qui embrassent plusieurs termes particuliers? Or, cela se peut-il faire autrement que par lez petites hardièsses de quelques persones et par lez adoptions insensibles dez autres?

«...Tout le monde sait que lèz Anglois, soit dans la conversation, soit dans lèz livres, ne font nule dificulté de faire et de prézenter dez mots nouveaux, qui enrichissent tous lez jours leur langue; et hureuzement pour la langue angloize les auteurs anglois n’ont point eu jusqu’ici chez eux certains esprits mediocres qui ont sotement pris pour maximes que tout mot nouveau est mauvais et ne doit jamais être adopté quoique nècessaire. Un de nos écrivains dit que, pour avoir quelque place dans la literature, ils se sont faits suisses du Dictionaire de l’Academie; ils empêchent lez mots qu’ils ne conoissent point d’entrer dans le dictionaire.

«...J’ai vu il y a quarante-cinq ans le mot renversement frondé par un de çéz suisses du Dictionaire. Ce mot s’est trouvé comode et dans l’analogie de la langue et je le vois prezentement avec plaizir tout établi malgré sa malhureuze note de nouveauté...

«De ce que toute nouveauté n’est pas bone et adoptée dans le langaje, s’ensuit-il qu’aucune nouveauté ne puisse être trèz-raizonable et trèz-adoptable?...

«Si le publiq en avoit cru lèz ridicules railleries dèz suisses du dictionaire, qui écrivoient il i a cinquante ans, nous n’aurions pas mème dans le stile familier quantité de mots qui étoient alors inuzitéz, et qui sont prèzentement d’un aussi grand uzaje dans la langue que lez plus anciens. En voici quelques-uns:

«Elle est encore dans l’enivrement de la cour.—C’est une afaire infaizable dans lèz conjonctures prézentes.—S’il a manqué à ce devoir, c’est pure inatention.—On l’a fort desservi auprèz du ministre.—Il est à prezent fort dezocupé.—Il le reçut d’un air gracieux.—Il le grazieuza fort durant le diner.—Cette nouvelle l’a fort tranquilizé...

«Je ne raporte que huit ou neuf de çèz mots nouveaux, mais si l’on vouloit comparer le Dictionaire de ce tems-là avec notre dernier Dictionaire, je ne doute pas que l’on n’en trouvât cent autres que lèz courtizans, lèz dames, lèz savans et les autres hommes de toutes lèz professions ont établis depuis cinquante ans dans le stile de la conversation, d’où ils passent tous lèz jours dans lèz autres stiles et dans lèz livres...

«Quelques persones croient que nous perdons peu-à-peu autant de vieux mots que nous en aquerons de nouveaux et que la moitié dèz mots d’Amiot, qui étoit contemporain de Nicod, ne sont plus uzitéz. Mais j’ai compté lèz mots dèz vint premieres lignes de la Vie de Thezée, in folio, de la traduction d’Amiot: il y en a environ 240, et je n’en ai trouvé que 6 qui ne sont plus uzitéz. Or sur ce pied là ce n’est que la quarantiéme partie de mots perdus et encore çèz 6 mots perdus sont-ils tous remplacéz par d’autres équivalens. Verisimilitude est remplacé par vraisemblance. Reale par réelle. Trouve l’on par trouve-t-on. Controuvé par faussement inventé. Certaineté est remplacé par certitude. Si ai pensé est remplacé par et j’ai pensé ou par j’ai même pensé.

«La langue n’a donq rien perdu depuis cent cinquante ans qu’elle n’ait reparé; elle a au contraire gagné la moitié et mème lèz deux tiers plus de termes qu’elle n’en avoit. Or çèz termes pouvoient-ils jamais servir à enrichir notre langue, s’ils n’avoient comencé d’y entrer comme nouveaux et comme inuzitéz?»

Si l’on remarque dans le passage qui précède certaines contradictions orthographiques, cela tient à un système adopté par l’auteur et qui consiste à varier de temps à autre l’écriture des mêmes mots pour déshabituer l’œil du lecteur des formes graphiques consacrées par l’usage et le préparer ainsi à l’adoption de son système.

Duclos, membre de l’Académie française en 1747 et secrétaire perpétuel en 1755, joignant l’exemple au précepte orthographique, juge ainsi le système de l’écriture étymologique (en 1754):

«Le préjugé des étimologies est bien fort, puisqu’il fait regarder come un avantage ce qui est un véritable défaut; car enfin les caractères n’ont été inventés que pour représenter les sons. C’étoit l’usage qu’en faisoient nos anciens: quand le respect pour eus nous fait croire que nous les imitons, nous faisons précisément le contraire de ce qu’ils faisoient. Ils peignoient leurs sons: si un mot ut alors été composé d’autres sons qu’il ne l’étoit, ils auroient employé d’autres caractères.

«Ne conservons donc pas les mêmes caractères pour des sons qui sont devenus diférens. Si l’on emploie quelquefois les mêmes sons dans la langue parlée, pour exprimer des idées diférentes (champ, chant), le sens et la suite des mots sufisent pour ôter l’équivoque des homonimes. L’intelligence ne feroit-èle pas pour la langue écrite ce qu’èle fait pour la langue parlée? Par exemple, si l’on écrivoit champ de campus, come chant de cantus, en confondroit-on plutôt la signification dans un écrit que dans le discours? L’esprit serait-il là-dessus en défaut? N’avons-nous pas même des homonimes dont l’ortografe est pareille? Cependant on n’en confond pas le sens. Tels sont les mots son (sonus), son (furfur), son (suus), et plusieurs autres.

«L’usage, dit-on, est le maître de la langue, ainsi il doit décider également de la parole et de l’écriture. Je ferai ici une distinction. Dans les choses purement arbitraires, on doit suivre l’usage, qui équivaut alors à la raison: ainsi l’usage est le maître de la langue parlée. Il peut se faire que ce qui s’apèle aujourd’hui un livre s’apèle dans la suite un arbre; que vert signifie un jour la couleur rouge, et rouge la couleur verte, parce qu’il n’y a rien dans la nature ni dans la raison qui détermine un objet a être désigné par un son plutôt que par un autre: l’usage, qui varie la-dessus, n’est point vicieus, puisqu’il n’est point inconséquent, quoiqu’il soit inconstant. Mais il n’en est pas ainsi de l’écriture: tant qu’une convention subsiste, èle doit s’observer. L’usage doit être conséquent dans l’emploi d’un signe dont l’établissement étoit arbitraire; il est inconséquent et en contradiction, quand il done a des caractères assemblés une valeur diférente de cèle qu’il leur a donée et qu’il leur conserve dans leur dénomination, a moins que ce ne soit une combinaison nécessaire de caractères pour en représenter un dont on manque.

«Le corps d’une nation a seul droit sur la langue parlée et les écrivains ont droit sur la langue écrite. Le peuple, disoit Varron, n’est pas le maître de l’écriture come de la parole.

«En effet, les écrivains ont le droit, ou plutôt sont dans l’obligation de coriger ce qu’ils ont corompu. C’est une vaine ostentation d’érudition qui a gâté l’ortografe: ce sont des savans et non des filosofes qui l’ont altérée: le peuple n’y a u aucune part. L’ortografe des fames, que les savans trouvent si ridicule, est plus raisonable que la leur. Quelques-unes veulent aprendre l’ortografe des savans; il vaudroit bien mieus que les savans adoptassent cèle des fames, en y corigeant ce qu’une demi éducation y a mis de défectueus, c’est-à-dire de savant. Pour conoître qui doit décider d’un usage, il faut voir qui en est l’auteur.» (Pages 44-46.)

(Voir à l’Appendice D, à la date de 1756, pour l’exposition de sa réforme.)

Nicolas Beauzée, membre de l’Académie française depuis 1772, mort en 1789, s’était d’abord prononcé contre la réforme de l’orthographe. Dans l’Encyclopédie méthodique, publiée chez Panckoucke, en 1789, revenant sur ses premières opinions, il termine ainsi l’article Néographisme:

«Il faut compter à l’excès sur l’aveugle docilité de ses lecteurs pour oser défendre les abus de notre orthographe actuelle par l’autorité des grands écrivains que l’on cite: comme s’ils avoient spécialement aprofondi et aprouvé formellement les principes d’orthographe qu’ils ont suivis dans leur temps, comme si celle que l’on suit et que l’on défend aujourd’hui étoit encore la même que la leur en tout point, et comme s’il suffisoit d’opposer des autorités à des raisons dans une matière qui doit ressortir nûment au tribunal de la raison.

«Ces raffinements, dit-on, s’ils pouvoient jamais être adoptés, en produiroient d’autres; on perdroit toutes les étymologies; on obscurciroit le génie de la langue et l’histoire de ses variations; on défigureroit toutes les éditions qui ont paru jusqu’à nos jours; les auteurs et les lecteurs, accoutumés à l’ancienne orthographe, seroient réduits à se placer avec les enfants pour aprendre à lire et à écrire; la nouvelle méthode, pour être peut-être plus conforme à la prononciation du moment, n’en auroit pas moins combattu l’impression d’un long usage qui a subjugué l’imagination et les ieux... La lecture de cette orthographe est impossible à tout homme qui n’est pas disposé à changer de tête et d’ieux en sa faveur.» Ce sont les propres termes d’un journaliste dans les annonces qu’il a faites des deux premières éditions de ma traduction des Histoires de Salluste, où j’avois suivi quelques-uns seulement de mes principes de réforme.

«Ces changements, dit-il, en produiroient d’autres. Oui, j’en conviens; l’art de lire, réduit à un nombre déterminé d’éléments précis, seroit mis par sa facilité à la portée des plus stupides, et s’aprendroit en peu de temps; l’orthographe, simplifiée et réduite à des principes clairs et généraux, n’embarrasseroit plus que ceux qui ne voudroient pas s’en occuper quelques semaines. Oh! voilà, je l’avoue, d’affreux bouleversements!

«On perdroit toutes les étymologies. Oui, on perdroit les traces incommodes des étymologies; mais les savants, que cet objet regarde uniquement, sauroient bien les retrouver. La langue appartient à la nation; la multitude n’a nul besoin de remonter aux étymologies, qui sont même perdues pour elle, malgré les caractères étymologiques dont on l’embarrasse dans les livres destinés à son instruction.

«Mais passons à ce qui choque réellement le plus les défenseurs de l’ancienne orthographe; c’est qu’ils seroient réduits à se placer avec les enfants pour aprendre à lire et à écrire, et qu’il leur faudroit changer de tête et d’ieux. Eh! messieurs, n’en changez pas; gardez votre ancienne orthographe, puisqu’elle vous plaît: mais permettez aux générations suivantes d’en adopter une autre, qui leur coutera moins que la vôtre ne vous a couté, qui leur sera plus utile, qui servira, au contraire de ce que vous dites, à fixer notre langue, à la répandre, à la faire adopter par les étrangers.» (Voyez à l’Appendice D, p. 295, l’analyse de la réforme proposée par Beauzée.)

Noel-François de Wailly, membre de l’Institut dès sa création, en 1795. Esprit sage et modéré, il s’oppose aux systèmes des novateurs trop hardis et propose une reforme néographique ayant la prononciation pour base. Ses idées, analogues à celles de d’Olivet, de Girard et de Duclos, sont développées dans deux ouvrages, De l’Orthographe, Paris, 1771, in-12; L’Orthographe des dames, ou l’Orthographe fondée sur la bonne prononciation, démontrée la seule raisonnable, Paris, 1782, in-12. (Voir à l’Appendice D l’exposition de sa méthode orthographique.)

Je crois devoir transcrire ici, malgré leur étendue, les passages les plus importants d’une sorte de philippique en faveur de la réforme que le savant académicien adresse, par la bouche des dames, aux corps savants qui ont autorité sur la langue (Orth. des dames, p.35-44):

«Nous vous prions, Messieurs, de nous donner un plan d’orthographe, raisonné, simple, uniforme; de conformer l’orthographe à la bonne prononciation. Plus vous examinerez cette matiere, plus vous verrez, comme nous, que la bonne prononciation est le seul guide raisonnable. N’est-il pas ridicule qu’ayant adouci notre prononciation, vous conserviez encore dans l’écriture les lettres qui ne se prononcent plus, et que nos peres n’ont employées que parce qu’ils les prononçoient? Vous prononcez à la moderne, et vous orthographiez à l’antique. La langue écrite suppose nécessairement la langue parlée. La perfection, l’essence même de la premiere, consiste sans doute à représenter la seconde avec toute l’intégrité et la précision possible. Or, quelle est l’orthographe qui représente au naturel les traits de la parole? C’est sans contredit celle qui prend pour guide la bonne prononciation. Comme peintres de la pensée et de la parole, ne devez-vous pas, Messieurs, faire dans la langue écrite les changements qu’exige la langue parlée, afin de représenter au naturel les traits de cette dernière?

«L’Académie, dans la dernière édition de son Dictionnaire, sans avoir égard à l’étymologie, a retranché d’un fort grand nombre de mots des lettres qu’on n’y prononçoit pas; mais, d’un autre côté, elle a laissé dans une autre foule de mots des lettres tout aussi inutiles que celles qu’elle a supprimées en de pareilles occasions. Nous avons fait voir les inconvénients de ces défauts d’uniformité: nous prions l’Académie de les faire disparoître dans la première édition qu’elle donnera. Particulièrement consacrée à l’étude, à la perfection de notre langue et de notre orthographe, cette savante compagnie rendroit un service important à la nation, si, par ses réflexions sur la langue et l’orthographe, elle éclairoit l’usage, le dirigeoit, le perfectionnoit. Ce travail nous paroit vraiment digne des philosophes et des grammairiens qui composent cette illustre société.

«Quelques personnes à qui nous avons lu cet article, nous ont dit: «Messieurs les Académiciens savent bien que notre orthographe est fort difficile, pleine de bisarreries et d’inconséquences; mais ils savent aussi qu’ils se rendroient ridicules de vouloir la changer.»

«Cette réflexion est-elle vraie? C’est ce que nous allons examiner. «Oui, nous répond un savant: Il faut pour l’orthographe, comme pour la prononciation, reconnoître l’autorité de l’usage; et il est aussi ridicule de vouloir changer l’orthographe, qu’il le seroit de vouloir changer la prononciation.»

«Voici, Messieurs, notre réponse à cette assertion.

«Il y a une grande différence entre ces deux objets. A la vérité, ceux qui ignorent les langues savantes doivent, comme les savants, se conformer aux lois du bon usage pour la prononciation, et ils se rendroient ridicules dans les sociétés polies, s’ils ne le faisoient pas. Par exemple, vous nous blâmeriez avec raison de prononcer comme faisoient nos pères, em, en, avec le son de l’e fermé nasal, dans empressement, entendement, ardemment, emportement, etc. Vous ririez si vous nous entendiez prononcer oi dans l’Anglois, le François, le Polonois, je paroissois, qu’il paroisse, etc., comme ces lettres se prononçoient autrefois, et comme elles se prononcent encore aujourd’hui dans le Danois, S. François, la paroisse, etc. Pourquoi cela? C’est que les lois de l’usage pour la prononciation sont à notre portée. En effet, nous avons, comme les savants, des organes pour entendre et pour rendre les sons. Il n’en est pas de même de l’orthographe actuelle: fondée sur la connoissance de plusieurs langues qu’on ne nous a pas apprises, ses lois sont au dessus de notre portée; et, comme vous l’avez assuré, il nous est moralement impossible de les observer. Voilà pourquoi nous vous en demandons la réforme. Ne demanderiez-vous pas à un législateur la réforme de ses lois, s’il vous étoit moralement impossible de les suivre? Qui pourroit en ce cas blâmer votre demande? Qui oseroit la traiter de ridicule? Il est sans contredit louable en fait d’orthographe, comme en autre chose, de quitter une mauvaise habitude pour en contracter une bonne. Un usage qui n’est pas à la portée du plus grand nombre de ceux qui doivent l’observer, est contraire à la raison. C’est une erreur, un abus qui doit être corrigé avec empressement. L’erreur, quelque invéterée qu’elle soit, demeure toujours erreur: la multitude de ses sectateurs ne sauroit lui donner le glorieux titre de la vérité, qui mérite seule les respects et les hommages des vrais philosophes.

«Ce qui nous fait croire, Messieurs, que notre demande n’est pas ridicule, c’est qu’elle est conforme aux désirs des auteurs qui méritent le plus de considération sur cet objet; nous voulons dire de ceux qui, ayant écrit sur la langue, l’ont étudiée plus à fond. Or, presque tous les grammairiens ont désiré la réforme de votre orthographe. Sans parler de ceux qui ont vécu avant le siècle de Louis-le-Grand, tels sont, dans le dernier siècle et dans le nôtre, Messieurs de Vaugelas, Thomas Corneille, Richelet, La Touche, de Dangeau, de Saint-Pierre, Buffier, Dumas, Girard, Dumarsais, Boindin, Restaut, Douchet, Valart, Duclos, Cherrier, Mannori, Voltaire, Beauzée, de Wailly, etc. Ce vœu presque unanime est un grand préjugé en notre faveur. Ces Messieurs sont des juges très-compétents en cette matière, et leurs suffrages doivent être du plus grand poids. Vous savez, Messieurs, que dans chaque matière on doit sur-tout s’en rapporter aux maîtres de l’art, qui, sur cet objet, sont les grammairiens: au lieu que les auteurs les plus estimables, quelque nombreux qu’ils soient, ne doivent pas emporter la balance, quand les matières qu’ils traitent n’ont pas de rapport à la langue, quand la grammaire n’a pas été l’objet de leurs études. Pourquoi cela? C’est qu’ils n’ont guère qu’une orthographe d’habitude et de simple copie; c’est qu’ils ne doivent pas plus se piquer de connoître les principes et les défauts de l’orthographe, qu’ils ne se piquent d’être géomètres et architectes, s’ils ne se sont appliqués ni à la géométrie, ni à l’architecture. D’après ces raisons et ces autorités, ne pouvons-nous pas conclure qu’il n’est pas ridicule de demander la réforme de l’orthographe actuelle?

«N’est-il pas ridicule, au contraire, de prescrire des lois que le plus grand nombre ne sauroit observer? La raison ne veut-elle pas qu’on les réforme avec empressement? Nous l’avons déjà dit, les auteurs sont les vrais législateurs en cette matière. Usez de vos droits, Messieurs; travaillez à éclairer de plus en plus la nation, à lui faciliter l’acquisition des connoissances. Loin de vous rendre ridicules en mettant à la portée de tout le monde une connoissance aussi utile que celle de l’orthographe, vous rendrez par cette réforme un service signalé à la nation. Quel est l’homme raisonnable qui taxera de ridicules les savants grammairiens que nous venons de citer? Qui osera faire un pareil reproche aux Académies d’Italie et d’Espagne, qui ont fait pour leurs langues la réforme que nous désirons pour la nôtre? Pourquoi l’Académie françoise et les autres sociétés littéraires seroient-elles blâmables de suivre de pareils exemples? Ne seroit-ce pas suivre la raison, dont les droits sont imprescriptibles? Les Académies ne doivent-elles pas sur l’orthographe, comme sur les autres objets, se servir de son flambeau pour faciliter une connoissance vraiment utile, et qui est, pour ainsi dire, la clef de toutes les autres? Ceux qui prétendent qu’on doit suivre sans examen l’orthographe actuelle veulent donc que l’Académie et les autres sociétés littéraires obéissent aveuglément à un usage bisarre qui varie continuellement, à un tyran déraisonnable et injuste dont les lois ne sont pas à la portée du plus grand nombre des François? Messieurs les académiciens doivent donc s’interdire l’usage de la raison, et constater servilement une orthographe remplie de contradictions? Qui osera soutenir un pareil paradoxe? Seroit-il possible, dit très-bien sur cet objet M. Duclos, qu’une nation reconnue pour éclairée, et accusée de légèreté, ne fût constante que dans les choses déraisonnables?

«Qui est-ce qui forme l’usage actuel? Ce sont surtout les compositeurs et les protes (lisez les correcteurs) dans les imprimeries. Nos bons livres se réimpriment souvent. Lorsqu’un libraire veut donner une nouvelle édition d’un livre, il l’envoie à l’imprimerie: les compositeurs et les protes y mettent l’orthographe à laquelle ils sont habitués. Ainsi ce sont eux sur-tout qui forment l’usage actuel. Parmi ces personnes, il y en a sûrement plusieurs qui sont instruites, témoin Le Roi, prote à Poitiers, qui fut le premier auteur du Dictionnaire d’Orthographe, etc. Mais les protes n’ont pas assez de temps pour se former un systême suivi et bien raisonné. L’orthographe qu’ils ont adoptée est souvent dérangée par celle des différents auteurs; ce qui les fait varier dans la leur, et les oblige ensuite à des corrections dans les épreuves. Cet inconvénient et cette perte de temps n’auroient pas lieu, si les auteurs, les protes et les compositeurs suivoient une orthographe raisonnée et conforme à la bonne prononciation. Les compositeurs feroient moins de fautes en arrangeant les lettres; les protes et les auteurs auroient moins de peine à lire leurs épreuves; ils y feroient moins de corrections; et le compositeur attentif ne seroit plus obligé de passer beaucoup de temps à supprimer des lettres en différents endroits, à en ajouter dans plusieurs autres, etc. Ainsi l’auteur, le prote et le compositeur trouveroient également leur avantage dans cette orthographe.

«L’Académie, jusqu’à présent, nous le savons, s’est contentée d’être le témoin de l’usage, et de le consigner dans son Dictionnaire. Mais n’est-ce pas renverser l’ordre, que de prétendre que cette illustre et savante société ne doit rien faire autre chose?»

Les maîtres imprimeurs, les protes, les correcteurs, les ouvriers compositeurs, ont dû se conformer à une règle uniforme, car ils ne pouvaient s’astreindre aux caprices orthographiques de chacun des auteurs écrivant diversement les mêmes mots, d’où résultaient des hésitations, des pertes de temps considérables en corrections, soit de la part des auteurs, soit des correcteurs. Cette règle fut donc, et avec raison, le Dictionnaire de l’Académie, tel que l’illustre Compagnie le modifiait à chaque édition.

La responsabilité incombe donc tout entière à l’Académie, et l’usage en fait d’orthographe, devenu un non-sens, ne peut désormais être invoqué par elle.

Voltaire, membre de l’Académie française depuis le 9 mai 1746, revient sans cesse sur la critique du vicieux système de notre orthographe. Il dit, entre autres observations, dans le Dictionnaire philosophique, article Orthographe: