[136] Il paraîtrait par ce passage que Pasquier n’avait pas connaissance de la première édition de la Gramère de la Ramée, publiée en 1562 chez Wechel, sans nom d’auteur: autrement il n’eût pas été assez injuste pour donner la priorité à la tentative faite par Jean-Antoine de Baïf dans les Etrennes de poezie françoise, dont le privilége est de 1571 et l’édition datée de 1574. L’antériorité de Ramus, appuyée sur le rapprochement des dates, ne saurait être un moment douteuse. D’ailleurs, dans l’énumération que ce savant fait, dans l’édition de 1562, de tous ses prédécesseurs dans la carrière de la réforme, énumération que j’ai transcrite plus haut (p. 192), il n’est nullement question de Baïf. Toutefois, dans sa seconde édition, datée de 1572, Ramus ajoute, après l’énoncé des écrivains indifférents ou même hostiles à ses idées, ce passage:
«Naguère I. A. de Baif a doctement et vertueusement entreprins le poinct de la droicte escripture, et la fort esbranlé par ses viues et pregnantes persuasions.»
Comme il ne peut être ici question de l’édition des Etrennes datée de 1574, c’est-à-dire mise au jour deux ans après la deuxième édition de la Gramère de la Ramée, il est à croire que le poëte Baïf aura publié quelque chose sur ce sujet dans l’intervalle compris entre 1562 et 1572, ou bien qu’il existe une édition des Étrennes publiée l’année même du privilége (1571) et complétement inconnue aux bibliographes.
La lettre de Pasquier se termine ainsi: «..... A quel propos donc tout cela? Non certes pour autre raison, sinon pour vous monstrer qu’il ne faut pas estimer que nos ancestres ayent temerairement orthographié, de la façon qu’ils ont faict, ny par consequent qu’il falle (sic) aisément rien remuer de l’ancienneté, laquelle nous devons estimer l’un des plus beaux simulachres qui se puisse presenter devant nous, et qu’avant que de rien attenter au prejudice d’icelle, il nous faut presenter la corde au col, comme en la republique des Locriens: et à peu dire que tout ainsi qu’anciennement en la ville de Marseille ils executoyent leur haute justice avec un vieux glaive enroüillié, aymans mieux user de celuy-là que d’en rechercher un autre qui fust franchement esmoulu, aussi que nous devons demeurer en nostre vieille plume. Je ne dy pas que s’il se trouve quelques choses aigres, l’on n’y puisse apporter quelque douceur et attrempance, mais de bouleverser en tout et par tout sens dessus dessous nostre orthographe, c’est, à mon jugement, gaster tout. Les longues et anciennes coustumes se doivent petit à petit desnoüer, et suis de l’opinion de ceux qui estiment qu’il vaut mieux conserver une loy en laquelle on est de longue main habitué et nourry, ores qu’il y ait quelque defaut, que, sous un pretexte de vouloir pourchasser un plus grand bien, en introduire une nouvelle, pour les inconveniens qui en adviennent auparavant qu’elle ait pris son ply entre les hommes. Chose que je vous prie prendre de bonne part, comme de celuy, lequel, combien qu’il ne condescende à vostre opinion, si vous respecte-t-il et honore pour le bon vouloir qu’il voit que vous portez aux bonnes lettres. A Dieu.»
Henri Estienne. Traicté de la conformité du language françois auec le grec (sans lieu ni date, mais Genève, 1565), pet. in-8 de 16 ff. prél. et 159 pp.; Paris, Rob. Estienne, 1569, pet. in-8 de 18 ff. prél. et de 171 pp.; nouvelle édit., accomp. de notes, et précéd. d’une étude sur cet auteur, par L. Feugère. Paris, Delalain, 1853, in-8 de CCXXXVI et 223 pp.—Deux dialogues du nouveau langage francois italianizé, et autrement desguizé, principalement entre les courtisans de ce temps (Genève, 1578), pet. in-8 de 16 ff. prél. et 623 pp.; Anvers, Guill. Niergue, 1579 et 1583, in-16.—Proiet du liure intitulé de la Precellence du langage françois. Paris, Mamert Patisson, 1579, pet. in-8 de 16 ff. et 295 pp.; nouvelle édit. accomp. d’une étude sur cet auteur et de notes, par L. Feugère. Paris, Delalain, 1850, in-8 de XLIV et 400 pp.—Hypomneses de gallica lingua peregrinis eam discentibus necessariæ; quædam vero ipsis Gallis multum profuturæ. (Genevæ), 1582, pet. in-8 de 6 ff. prél., 215 et 11 pp.
Quoique Henri Estienne, fils de Robert, par la disposition hellénique de son esprit[137] et sous l’influence de ses études, ait en général rapproché l’orthographe française de l’orthographe grecque, il reconnaît la nécessité de simplifier notre écriture. Dans son Traité de la conformité du language françois avec le grec, p. 159, il termine ainsi l’avis au lecteur:
[137] Son père lui fit apprendre le grec avant le latin.
«I’ay aussi vn mot à dire touchant l’orthographe de ce liure: c’est que ie ne l’approuue pas du tout comme elle est: ains que ma deliberation estoit de faire tailler quelques poinçons expres pour les lettres superflues quant à la prononciation, et toutesfois characteristiques. Mais ayant eu le temps trop court pour ce faire, i’ay remis telle entreprise iusques à l’autre liure françois promis ci-dessus: lequel surpassera ma promesse... s’il plaist à Dieu me prester la vie encores quelques mois.»
La multiplicité des travaux de Henri lui aura fait ajourner ce projet, car toute trace de ce passage a disparu dans les réimpressions de ce livre. Je le regrette, car je ne doute pas qu’il ne s’agisse ici de modifier le ch, ph, th, st helléniques, qu’il eût ramenés à des formes simples comme χ, φ, θ, ς.
Ce docte imprimeur a compris, mieux qu’on ne l’a fait de son temps, le mode de formation des mots que le français emprunte aux langues anciennes. Il a bien vu que blâmer et blasphémer sont un même mot βλασφημεῖν, l’un sous sa forme française, l’autre sous la forme grecque.
Bien qu’il ait fixé l’origine des mots suivants, il admet par renvoi seulement l’orthographe rigoureusement étymologique ainsi indiquée par lui dans la troisième colonne:
| caresser | de χαρίζεσθαι | charesser |
| cédule | σχέδη | schédule |
| cerfeuil | χαιρέφυλλον | cherfueil |
| chicorée | κιχώριον | cichorée |
| esquinancie | συνάγκη | squinancie |
| dyssenterie | δυσεντερία | dysentérie[138] |
| migraine | haêmikrania | hémicranie |
| orthographe | ὀρθογραφία | orthographie |
| fiole | φιάλη | phiole |
| seringue | σύριγξ | syringue |
| rime | ῥύθμος{ | rhythme qu’il écrit rythme |
| autruche[139] | ὁ στρουθός | ostruche |
| sciatique[140] | ἰσχιάς | ischiatique |
[138] C’est ainsi que ce mot devrait être écrit.
[139] Il écrit avec raison ostruche, ὁ στρουθός. Il écrit troter, raptasser, qu’il fait venir de ῥάπτειν; utilisant le z, il écrit gargarizer, ozeille, pezer, pindarizer, riz; il écrit mistère sans y, et sifler, que l’étymologie erronée qu’il invoque, σιφλοῦν aurait dû lui faire écrire avec ph.
[140] Il blâme dans cette orthographe la suppression, à contre-sens, de l’i.
Dans les mots dérivés du latin, il propose la suppression de certaines lettres muettes, abusivement employées de son temps sous couleur d’étymologie. Telles sont l dans chevaulx, animaulx, aulcun, maulx. «Notre au, dit-il, tient lieu du al primitif. Mais il faut conserver cet l dans coulpe (culpa), poulpe (aujourd’hui pulpe, de pulpa).» Comme Ronsard et autres, il écrit aureilles.
On voit par ces exemples quel esprit de sage critique et de fine observation philologique avait su déployer déjà le savant helléniste typographe qui nous a laissé, dans ses Dialogues du nouveau langage françois italianizé, un document si curieux pour l’histoire du français et un si brillant témoignage d’une érudition spirituelle et de bon aloi.
Jean-Antoine de Baïf. Etrénes de poézie fransoęze an vęrs mezurés. Paris, Denys du Val, 1574, pet. in-4, de 16 ff. non chiff. et 20 ff. chiff.
L’insuccès de ses devanciers ne rebuta pas ce poëte. Dans son système de l’orthographe il est plus novateur que Ramus, auquel il n’emprunte que ses lettres avec cédille (c, l, n). Il distingue trois e: bref (muet), long (ouvert), qu’il figure par un e avec cédille[141], et commun (fermé) représenté par un e avec une apostrophe. Partant du principe que chaque son devrait être représenté par un signe particulier, il substitue aux diphthongues ou triphthongues œu ou eu, ou et au et eau, de nouveaux caractères inventés par lui. Le premier est un e dont le trait se prolonge de manière à former un v; le second ressemble au ȣ grec[142]; le troisième n’est que la lettre a modifiée de la même façon que l’e dans le cas précédent. Le c dur est remplacé par le k, et les consonnes h muet, q et x sont proscrites comme inutiles. Il est supérieur à Ramus en ce qu’il remplace partout em, en, par an. Il supprime comme lui les lettres doubles qui ne se prononcent pas; mais, pour les syllabes finales, il est moins phonographe que Ramus, et, sans faire, comme lui, disparaître la marque du pluriel, il se borne à remplacer l’e muet final par une apostrophe, lorsque le mot suivant commence par une voyelle. Ce qu’il y a de curieux dans son système, c’est qu’il écrit d’un seul mot les adverbes composés de plusieurs membres, mais exprimant une seule idée, comme ojȣrdui (aujourd’hui), tȣdemème (tout de même), tȣtalantȣr (tout à l’entour), sansèsse (sans cesse).
[141] Notre diphthongue ai est considérée par lui comme e long.
[142] Dans les idées phonographiques c’est une heureuse innovation. La voyelle que nous faisons figurer par le double signe ou, et qui n’est qu’un son simple, est représentée dans toutes les langues de l’Europe, excepté le grec, par un seul signe.
Il écrit duk d’Alanson, egzakte ekriture, élémans, anploiér, komansant.
A la fin de sa préface, il promet au lecteur un Avęrtisemant tant sur la prononsiasion fransoęze[143] ke sur l’art métrik, qui n’a point paru.
[143] A son époque l’oi se prononçait comme oè.
Honorat Rambaud, maistre d’eschole à Marseille. La declaration des abus que l’on commet en escriuant, et le moyen de les euiter et representer nayuement les paroles: ce que iamais homme n’a faict. Lyon, Iean de Tournes, 1578, pet. in-8, de 351 pp.
L’auteur de cet ouvrage, en créant, au grand étonnement de l’œil et sans grand profit pour la lecture, un alphabet de sa façon, où toutes les lettres sont changées, s’est efforcé de donner une image d’une fidélité absolue de la prononciation. Voici comment il expose lui-même ses principes (p. 6):
«Vous sçauez bien, lecteurs, que l’escriture est le double et coppie de la parolle, et que le double doit estre du tout semblable à l’original. Tellement que tout ce qui se treuue en l’original se doit trouuer en la coppie, et rien plus: autrement la coppie est fausse. Par quoy faut conclurre que l’escriture doit estre totalement semblable à la parolle, et qu’en l’escriture se doit trouuer tout ce que la bouche a prononcé, et rien plus: autrement est fausse, et trompe les lecteurs et auditeurs, comme disent fort bien Quintilien, Nebrisse, et plusieurs autres, lesquels se faschent, et non sans cause, de ce que ne representons pas les parolles comme les prononçons, et semble que le facions par despit et tout expres, pour mettre en peine tous hommes, femmes et enfans, presens et aduenir. Les susnommés nous ont laissé par escrit plusieurs remonstrances qu’ils en ont faict, par lesquelles leur sommes obligés, et mesmes à Nebrisse, lequel nous donne esperance, disant, Quod ratio persuaserit, aliquando fiet. C’est à dire que: Ce que raison approuuera, en quelque saison se fera. Et pource que raison, dame et princesse des hommes, approuue et nous commande de representer les parolles tresnayuement et tout ainsi que la bouche les prononce, luy voulant obeïr, comme humble et tresobeïssant seruiteur, me suis efforcé, selon mon petit pouuoir, d’accomplir son commandement, comme verrez presentement, pourueu qu’il vous plaise lire et bien entendre mon dire.»
Il ajoute, p. 26: «Escrire est faire un chemin, par et moyennant lequel voulons conduire et guider nous mesmes, et les autres aussi. Et puis qu’il est necessaire que tous hommes, femmes et enfans, presents et advenir, y passent, il est tresnecessaire qu’il soit bien aisé. Et l’on a faict tout au rebours: tellement que peu de gents y peuuent passer: et quasi tous ceux qui y passent le font par contrainte et à force de coups. Et ie n’en parle pas par ouïr dire: car il y ia trentehuict ans que je contrains les enfans à passer par ledit chemin; durant lesquels ayant eu loisir de contempler les tourmens qu’ils endurent, et endureront, si l’on ne repare ledit chemin.....»
Dans l’extrait du privilége donné le 18 mai 1577 par le roi Henri III, on lit: «Notre cher et bien amé Honoré Rambaud... ayant, pour la commodité d’un chacun qui voudra apprendre de luy et pour la sienne aussi, composé un alphabet de quelques charactères qui pourront seruir grandement à soulager les personnes, mesmes les petits enfans, de lire et escrire. L’inuention duquel Alphabet il luy a esté ja permis de faire imprimer et mettre en lumiere, tant à Tholouze qu’à Lyon...»
Ce qui dut contribuer surtout au peu de succès de l’écriture phonétique de Rambaud, c’est que dans son ouvrage elle représente, du moins je suis fondé à le croire, la prononciation française au seizième siècle dans le midi de la France.
Charles Nodier, oubliant qu’un art très-important, la sténographie, est fondé sur le perfectionnement de l’écriture phonétique, et qu’il a quelques chances de pénétrer dans l’éducation de la jeunesse, s’exprimait ainsi en 1840, à propos du livre de Honorat Rambaud:
«Le maître d’école de Marseille n’étoit pas un de ces révolutionnaires circonspects qui marchent à pas mesurés dans la réforme et qui soumettent le désordre et la destruction à une apparence de loi. Radical en néographie, il débute modestement par la suppression de l’alphabet, et lui en substitue un nouveau, composé tout d’une pièce pour cet usage. Cette manière de procéder prouve du moins que Rambaud avoit la conscience de son entreprise, et qu’il savoit apprécier à leur juste valeur les ridicules tentatives de ses prédécesseurs et de ses émules. Aussi n’hésiterai-je pas à le regarder comme l’homme de génie de la bande, et le seul qui offre dans son fatras quelques vues ingénieuses et fortes. La question de savoir si l’alphabet usuel est bon ou mauvais n’étoit pas difficile à résoudre; le fait est qu’il est détestable dans la figure des signes, dans leurs attributions et dans leur ordre, et qu’il en est de même de tous les alphabets anciens et modernes. Mais la difficulté n’est pas là. La difficulté n’est pas même de créer un alphabet meilleur que le nôtre, et besoin n’étoit pour cela des doctes labeurs d’un maître d’école. Le moindre de ses écoliers y auroit suffi de reste. Ce qu’il y a d’embarrassant, ce n’est pas de faire, tant bien que mal, une espèce d’alphabet rationnel et philosophique, propre à faciliter l’enseignement de la lecture et à rendre peu sensibles et même tout à fait nulles les équivoques et les ambiguïtés de l’orthographe. C’est d’appliquer cet alphabet à une langue écrite, sans altérer, sans détruire peut-être son esprit et son caractère. C’est surtout de le faire accepter par le peuple auquel on le destine, comme la forme d’un chapeau ou la coupe d’un habit. Voilà ce qui n’arriva jamais, et ce qui jamais n’arrivera. La religion en sait, je crois, la raison. Si la philosophie en sait une autre, qu’elle la dise.» (Description raisonnée d’une jolie collection de livres, p. 83.)
Nodier, un peu injuste dans ses dédains irréfléchis, a oublié de dire que le digne maître d’école est le premier qui ait proposé et développé la nouvelle épellation: be, ce, de, fe, ge, le, me, etc.
Laurent Joubert, médecin ordinaire du Roi de France et du Roi de Navarre, premier docteur, régent, chancelier et juge de l’Université en médecine de Montpellier. Dialogue sur la cacographie fransaise, avec des annotacions sur l’ortographie de M. Joubert (par Christophe de Beauchatel) (à la suite de son Traité du ris. Paris, Nicolas Chesneau, 1579, pet. in-8 de 15 ff. prél., 407 pp. et 8 pp.)
On sait que le docte chancelier de l’Université de Montpellier, médecin ordinaire du roi Henri III, a pratiqué une orthographe réformée dans la plupart de ses ouvrages, dont plusieurs renfermaient des doctrines très-remarquables pour son temps. Homme d’esprit et de grand savoir, vir acuti ingenii, comme le qualifie Haller, il a combattu et détruit plus d’un préjugé scientifique, consacré par les siècles. La routine qu’il appelle cacographique présentait plus de résistance et a surmonté ses efforts.
A la suite de son Traité du ris, p. 376, Laurent Joubert a inséré un Dialogue sur la cacographie fransaize expliquant la cause de sa corruption. Les deux antre-parleurs (sic) sont Fransais et Wolffgang. Voici un spécimen de leurs propos qui donnera une idée de l’orthographe du savant docteur:
«Fransais..... Il y a ha defaut à ne pouvoir, ou ne savoir represanter par ecrit ce qu’on prononce; il y a ha du dommage bien grand, pour ceus qui veulet apprandre ce langage: d’autant qu’il leur faut à chaque mot une observacion, de savoir dissimuler quelques lettres an prononsant, lèquelles on ne veut toutesfois permettre ætre omises de l’ecrivain.
«Wolffgang. J’an ay eté an fort grand’peine, l’espace de sis ans, durant lequel tams j’ay merveilleusemant travalhé à comprandre la droite prolacion de ce langage, pour ansegner par apres les miens avec plus grande facilité. Car il y a ha plusieurs Alemans qui vienet an France expressemant pour apprandre sa langue: lèquels voyans l’ecriture si repugnante au parler, s’an degoutet, & perdet courage d’y proufiter, sinon par trop long tams. Car ils voyet qu’il faut oblier l’ecriture pour la bien prononcer, & la prolacion pour ecrire à la mode des Fransais. A cause dequoy certains princes d’Alemagne m’ont donné charge d’essayer à comprandre exactemant ce langage, pour le savoir par apres communiquer aus leurs, & an parlant, & an ecrivant, ainsi qu’il le faut prononcer. Et pource j’ay meprisé tous livres ecris an fransais, & me suis contraint d’apprandre le langage, an conversant familieremant avec ceus qui parlet mieus, observant træ-sogneusemant la vraye prolacion. De laquelle m’etant bien assuré, j’ay commancé d’exprimer par ecrit le naïf parler du fransais: de sorte que (à mon avis) le plus nouveau & etrangier, qui sache lire an latin, ou an autre langage de ceus qui uset de semblables lettres, il le prononcera dans peu de jours, aussi bien que moy. Ainsi j’espere de contanter ceus de ma nacion, qui attandet ce bien de moy: & par mæme moyen feray satisfaccion à la Fransaise, laquelle se peut plaindre que l’Alemande a causé la corrupcion de son ecriture.»
A la page 390 de ce volume, Christophe de Beauchatel, neveu et disciple de Joubert, a résumé ainsi «l’orthographie» de son maître:
«Premieremant il tient cette maxime qu’il faut ecrire tout ainsi que l’on parle et prononce, comme il èt trè-bien remontré an l’Apologie de son orthographie par Isaac, son fils ainé.
«..... M. Ioubert difere de ses predecesseurs, an ce principalemant qu’il ne change pas de lettres, qu’il ne tranche les siennes, ne les charge d’acsans, ne les marque de crocs, autremant que fait le commun: dont sa lettre èt fort courante et ne retarde point le lecteur.»
Claudii Sancto a Vinculo de Pronuntiatione linguæ gallicæ libri II, ad illustrissimam simulque doctissimam Elizabetham,Anglorum Reginam. Londini, excud. Th. Vautrollerius, 1580, in-8, de 199 pp.
L’auteur de cette grammaire, Claude de Saint-Lien (a Vinculo), professeur de latin et de français à Londres, raconte qu’ayant été admis auprès d’Élisabeth, à Lewsham (cum tu nuper Lewshamiæ rusticareris), il l’entendit dans la conversation qu’il eut avec elle parler très-bien français. Il croit donc devoir lui dédier son Traité de l’orthographe, et prie la reine d’excuser sa hardiesse, en lui rappelant des souvenirs tirés de l’histoire ancienne.
Parmi les difficultés de l’orthographe, il cite surtout celle qui résulte de l’emploi du s au milieu des mots, difficulté que l’Académie fit cesser cent soixante ans après dans la troisième édition en supprimant les s parasites. Voici comment il s’exprime à ce sujet: «Quam crucem hæc litera fixerit auditorum animis, noverunt qui nostræ linguæ operam dederint.» Tels sont, comme exemple: désastre et folastre, etc.
Il signale surtout le grand nombre de lettres inutiles qui surchargent les mots et qui ne se prononcent pas. Aussi, pour faciliter la lecture et la prononciation, il place sous toute lettre inutile un point qui signale cette superfluité. Il écrit donc ainsi:
[‡] ç̇: Dans l'original le point est placé sous le ç.
Quant à remplacer par un a l’e dans entendent, et écrire antandent, il s’y oppose, attendu que le son de l’e suivi de l’n est (ou du moins était) intermédiaire entre a et e.
Il admet le ç et distingue les j des i et les v des u, et voudrait qu’on écrivît diccion et imposicion, et non diction et imposition.
Il désirerait que le k remplaçât le qu qu’il voudrait «voir exilé à jamais». Ses dialogues, placés sur six colonnes, sont curieux et pour l’orthographe et aussi pour les locutions qui sont encore usitées en Normandie. En voici un exemple:
Latine.—D. Ut vales hoc mane?—R. Non ita quidem ut vellem.
Antiqua orthographia.—D. Comment vous portez-vous à ce matin?—R. Non pas si bien comme je voudrois.
Neotericorum.—D. Comman’ vou’ porte’ vous à ce matin?—R. Non pa’ si bien comme je voudroé.
Authoris.—D. Comment vous portez-vous à ce matin?—R. Non pas si bien comme je vouldroye.
Modus loquendi.—D. Comman vou porté vouz à ce matin?—R. Non pas si bien comme je voudroé.
* Claude Mermet. La Pratique de l’orthographe françoise, avec la manière de tenir livre de raison... composé par Cl. Mermet, escrivain de S. Rambert en Savoie. Lyon, Basile Bouquet, 1583, in-16, de 315 pp.
Je n’ai pu prendre connaissance du contenu de cet ouvrage, qui paraît d’une assez grande rareté.
Montaigne, au verso du frontispice d’un exemplaire (appartenant à la bibliothèque de Bordeaux) de la cinquième édition de ses Essais, in-4, Paris, l’Angelier, 1588, a écrit quelques instructions pour l’impression d’une nouvelle édition.
Ces instructions ont été reproduites dans l’édition des Essais donnée par Naigeon (Paris, 1802, 4 vol. in-8). J’en extrais un passage relatif à l’orthographe:
«Montre, montrer, etc., escrives les sans s a la differance de monstre, monstrueus.
«Cet home, cette fame, escrives le sans s a la differance de c’est, c’estoit.
«Ainsi, mettes le sans n quand une consonante suit et aueq n si c’est une uoyelle; ainsi marcha, ainsin alla[144].
«Campaigne, Espaigne, Gascouigne, etc.; mettez un i devant le g comme a Montaigne[145].
«Mettez regles, regler, non pas reigles, reigler.»
[144] C’est ainsi que les Grecs font emploi du ν euphonique ἐστὶ, ἐστὶν.
[145] Cette prononciation devait être celle de la Gascogne.
Dans la suite de cet avis à l’imprimeur, Montaigne donne des instructions pour la ponctuation, pour l’emploi des lettres majuscules, qu’il réserve seulement aux noms propres; pour les dates, à mettre en toutes lettres et sans chiffres, et pour l’espacement des mots, etc.
Montaigne écrit ainsi les mots: come, differant (adj.), comancemans (au pluriel), lexamplere, lorthografe, imprimur, aus (aux), stile, deus (deux), paranthese, aueq. Dans beaucoup de mots il a devancé son époque, où l’on écrivait escript.
Par la manière dont il orthographie ces mots: come, home et fame, differant (adjectif), comancemans, paranthese, on voit qu’il voulait qu’on imprimât son livre d’une manière plus conforme à la prononciation;
Qu’il remplaçait dans les pluriels l’x par le s: aus, deus;
Qu’il simplifiait l’orthographe dans examplere, stile, ortographe;
Enfin que pour les mots monstre, monstrer, cest, pronom démonstratif, reigle, la correction qu’il indiquait a été adoptée par l’Académie.
Le manuscrit original déposé à la bibliothèque de Bordeaux, qu’un de mes amis vient d’y consulter, est écrit dans le même système: la suppression des doubles lettres inutiles, et l’emploi de l’a substitué à l’e, pour conformer l’écriture à la prononciation. (Voir App. E.)
De Palliot, secrétaire ordinaire de la chambre du Roy. Le vray Orthographe françois, contenant les reigles et preceptes infaillibles pour se rendre certain, correct et parfaict à bien parler françois. Paris, Nicolas Rousset, 1608 (priv. du 24 avril 1600), in-4 oblong de 35 ff. chiff. et 1 f. pour le privil.
Palliot, qui prend le titre de secrétaire ordinaire de la chambre du roi, est un ennemi acharné de toute innovation orthographique. Son argumentation reproduit, sauf la modération de la forme et l’élégance du style, celle de Pasquier dans sa lettre à Ramus (voir p. 194). Abandonnant ce que son émule appelle «la vraye nayveté de nostre langue», il tombe dans l’affectation et le langage pédantesque, dangereux écueil sur lequel était en péril de sombrer le génie de la Renaissance dans l’excès de son zèle de restauration archaïque, si Rabelais n’eût montré le ridicule de la verbocination latiale en la plaçant, d’une façon si comique, au VIe livre de son Pantagruel, dans la bouche de l’écolier limousin. On jugera la manière de raisonner de Palliot et son orthographe par la citation suivante:
«J’inféreray de là que, quelque confusion qu’il y ayt aux dictions proférées, la distinction s’en recognoist à l’orthographe bien reglé, dont le jugement et r’apport s’en fera (affin que ce ne soit point une regula Lesbia, qui se conforme à la diversité de ses applications) sur la déduction de ses motz les uns des autres, par leurs conjugaisons et déclinaisons: ou sur la dérivation du grec et du latin, d’où nous tenons la plus-part de nos termes; voire que nous en tenons des lettres mesmes qui servent de toute notoire distinction en l’escriture, qui est néantmoins toute confuse en sa prolation. Ainsi le z que nous tenons des Grecz parmy nos lettres faict différer noz de nos: l’vn qui sera françois avec ce z, l’aultre qui sera latin avec son s. Ainsi que l’y adverbe de lieu en nostre langue vas-y fera la différence de l’i simple qui sera en latin impératif d’ire: i tu. Ainsi tenans et noz lettres mesmes et noz accentz et noz distinctions et punctuations, comme la plus-part de nos dictions, de ces langues certaines et reglées, la vraye pierre de touche, qui servira à faire recognoistre nostre orthographe plus reglé, sera à ces dérivations, et nous arrester en cela à ce qui en a esté suyvy jusques icy par toute l’antiquité, sans vaciller à l’inconstance et incertitude des nouvelles préscriptions de ces innovateurs, d’un tas de caractêres nouveaux, de nouvelles escrivacheries et telles autres broüilleries modernes, qu’ilz veulent mesmement fonder sur un pilotis si mal asseûré que seroit le commun langage, qui peut estre perverty et corrompu d’ailleurs, soit par l’asnerie des vns, soit par l’insolence des aultres, s’il n’est retenu en bride et en son entier par ceste antienneté d’escriture, sans laquelle nostre langage seroit mesmement desja autant dépravé que noz mœurs.
«..... Ainsi, l’vn de ces desordres provenant de l’aultre, je me serois indifféremment laissé porter de la compassion que j’avois de celuy de nostre orthographe, à la passion de veoir regner ces excês parmi nous, qui m’auroit faict ainsi transporter à les attacquer tout d’vne mesme escarmouche, jusques à charger aussi bien sur le mal-faire et mal-vivre comme sur le mal-dire et mal-escrire. Leur insolence m’ayant poussé à m’en stomacquer si insolemment que de n’avoir pas à moindre contre-cœur l’vn que l’aultre, dont les excez ne cesseront pas plus tost, que je cesseray incontinênt d’estre plus si excessif en telles criticques censures. Esquelles je suppli’ray que l’on ayt plustost esgard à ces recherches et galanteries des motz où je me suis donné libre carrière jusques au bout que non pas aux recharges et contre-battries des maulx, etc.....»
On voit par cette citation, qui eût été inintelligible si je n’avais pris le soin de la ponctuer à la manière actuelle, que l’orthographe de Palliot est aussi lourde et hérissée que son raisonnement et qu’ils sont l’un et l’autre entachés d’une affection aveugle pour les usages surannés.
Robert Poisson. Alfabet nouveau de la vrée et pure ortografe fransoize et modèle sus iselui en forme de Dixionére. Dedié au roi de Franse et de Navarre Henri IIII, par Robert Poisson équier (Auvile) de Valonnes, en Normandie. Prezenté au roi par l’auteur, se 25 jour d’Aut l’an de Grase 1609. A Paris chez Jérémie Perier, livrère és petis degrez du Palæs, 1609, avec privileje du Roi, pet. in-8.
Parmi les pièces de vers en tête de cet ancien traité d’orthographe, où sont indiquées la plupart des modifications adoptées par l’auteur, on lit ce quatrain:
Plusieurs des changements qu’il indique ont été adoptés plus tard: telle est la suppression des s, des d, des p, etc. L’introduction qu’il propose du t surmonté d’un accent ^ pour indiquer la suppression de l’s, comme dans baston, dut être sans objet, puisque cet s est maintenant supprimé. Le seul signe nouveau qu’il introduit est un ch peu gracieux (nous le représentons par cꜧ[‡]), pour distinguer la prononciation du ch dans cher, qu’il écrit cꜧer, de écho, cꜧose de chœur.
[‡]ꜧ représente un h avec un crochet: h avec crochet
Au-dessous de chaque lettre de l’alphabet, il indique dans un quatrain sa valeur et l’emploi qu’il en fait, justifié, à la suite de chacun d’eux, par une longue liste d’exemples. Voici quelques-uns de ces quatrains:
[146] Dans ces trois mots, en latin labra, librarius et obviare, l’auteur prononçait donc le b comme v (comme le β en grec). Nous ne prononçons plus livraire, mais libraire, quoique nous écrivions et que nous prononcions livre; nous ne prononçons plus ovier, mais obvier.
[‡]t^ représente un t avec un accent circonflexe dessus.
Selon lui, l’n et le p ne doivent pas être doublés dans certains mots, comme dans aviéne, miéne, tiéne; et dans apointer, apelant, aparant; selon lui aussi on doit écrire rétorique, réteur.
Pierre le Gaygnard. L’Apprenmolire françois, pour apprendre les ieunes enfans et les estrangers a lire en peu de temps les mots des escritures françoizes, avec la vraye ortographe françoize. Paris, Jean Berjon, 1609, in-8.
L’auteur réforme à sa manière l’orthographe sans introduire de nouveaux signes. Son ouvrage, écrit de la façon la plus confuse et d’un style boursouflé et pédantesque, se refuse à toute analyse.
Étienne Simon, docteur-médecin. La vraye et ancienne orthographe françoise restauree. Tellement que desormais l’on aprandra parfetement à lire et à escrire et encor auec tant de facilité et breueté que ce sera en moins de mois que l’on ne faisoit d’années. Paris, Jean Gesselin, 1609, in-4 de 14 ff., 680 pp. et 7 ff. de table.
Simon est un réformateur hardi; mais, voulant éviter de créer de nouveaux signes ou d’employer les accents déjà connus de son temps, il s’est jeté, pour figurer la prononciation, dans une voie plus mauvaise qu’aucun de ses devanciers; il redouble les voyelles et les consonnes de la façon la plus fastidieuse, sans parvenir à distinguer la valeur phonique des syllabes.
Voici un exemple tiré des poésies de du Bartas: