Les deux premiers ouvrages de quelque importance sur notre orthographe sont sortis de la cour des rois d’Angleterre, qui déjà, trois siècles et demi auparavant, avaient été les mécènes des auteurs des premiers poëmes de la Table ronde rédigés en français.

L’auteur de cette grammaire, qui s’est nommé dans un acrostiche, rédigea son ouvrage vers 1527, et il l’a dédié à la princesse Marie, fille de Henri VIII, alors âgée de douze ans et devenue plus tard Marie la Sanglante. Il emploie quelques accents pour faciliter la prononciation, et il les marque sous les voyelles et non au-dessus. Voici un spécimen de son orthographe, tiré d’une pièce de vers adressée à sa royale élève pour s’excuser de ne pouvoir continuer ses leçons à cause de la goutte qui le tourmente:

«A uous, tressouueraine maistresse,
jenvoy ces uerse, uoullant sinifiér
ma grand doulleur et que plus mopresse
ne uous pouoir seruir et enseygnér
que de souffrir maladie et dangiér;
pourquoy, sil plaist tant faire a uostre grace
les uoulloir lire quelque petitte espace
mon espoir est que mieulz uous en vauldrés
et par ce point aussi mescuserés.
«Entre les mois qui accomplissent lan
deux en y a espéciallement
qui mont fait deul, grant ennuy et ahan,
estre ne peult que je die aultrement;
souvent ay ueu leur maniere et comment
ilz mont traicte, sans lauoir deseruy
pour ce quilz sont de courage asseruy,
naimant jamais les œuures de printemps
ains sans cessér leur font mal en tous temps.
«Le principal duquel plus je me plains
en son blason se fait nommér Décembre;
par luy ay fait pleurs et soupirs mains
ja ne sera que ne men remembre;
luy et Januiér mont tollu ung membre
qui me fera que tant que je uiuray
en grant doulleur doresnauant iray
pourquoy je crains quen grant merencolie
en fin fauldra que jen perde la uie.»

On voit que l’orthographe de du Guez, venu trop tôt pour s’inspirer de l’exubérance de lettres qui, à partir de la Renaissance jusqu’à la fin du XVIIe siècle, s’est montrée dans l’écriture, est demeurée presque aussi sobre que l’est devenue aujourd’hui la nôtre.

Fr. Génin croit que le livre de du Guez n’a été publié qu’après l’ouvrage de Palsgrave qui suit.

Jehan Palsgrave. Lesclarcissement de la langue francoyse, compose par maistre Iehan Palsgrave Angloys, natyf de Londres et gradue de Paris. Neque luna per noctem. Anno uerbi incarnati M.D.xxx (avec privilége de 1531). (A la fin:) The imprintyng fynysshed by Iohann Haukyns the XVIII daye of Iuly. The yere of our lorde God. Mccccc and XXX. In-fol. goth.

Ce second ouvrage, bien plus important, est dédié à Henri VIII. Dans sa préface l’auteur dit s’être conformé pour le plan de son livre à celui de la Grammaire grecque de Théodore de Gaza. Par les exemples qu’il donne et par l’accent tonique qu’il place sur les voyelles, on voit que sa prononciation différait notablement de la nôtre et qu’elle était parfois beaucoup moins douce. Voici comment il marque pour un lecteur anglais la prononciation des vers qui commencent le Roman de la Rose:

Maintes gentes dient que en songes
Máinto jan díet kan sóungos
Ne sont que fábles et mensonges
Ne soun ko fábles e mansongos
Mais on peult telz songes songier
Mays oun peut tez sóungo soungiér
Que ne sont mye mensongier.
Ke ne soun myo mansoungiér.

Il place l’accent tonique de la façon la plus correcte. Il formule ainsi son précepte: «Règle unique. Les mots dans la langue française ont leur accent sur la dernière syllabe (masculine).» Ex.: honorablemént, paróy, cordelíer, ils áyment, ils aymérent, vous parlástez (parlâtes), cest ung terríble cás. Les enclitiques n’ont jamais l’accent. Il écrit sans division et ainsi accentués: souventesfóys, aulcunefóys, plusieursfóys, dixfóys, troysfóys, quattrefóys, entredeúx, paradventúre, à lencóntre, jusquadíx, jusquaumourír.

On voit par ces exemples combien l’ouvrage de Palsgrave est précieux pour nous faire connaître les véritables traditions de la prononciation du français, mieux conservées au commencement du seizième siècle qu’après le mouvement littéraire de la Renaissance.

Fr. Génin a donné, dans les Documents inédits pour servir à l’histoire de France, une bonne réimpression des ouvrages de Palsgrave et de du Guez.

Jacques Sylvius (Dubois). In linguam gallicam Isagωge. Parisiis, ex officina Roberti Stephani, 1531, in-4 de VIII ff. et 159 pp.

Voir l'Errata (Note de transcription).

Dans ce traité, Jacques Sylvius, un des hommes les plus érudits de son temps, a présenté, pour la première fois, des artifices très-ingénieux mais peu pratiques, pour bien faire comprendre aux latinistes, c’est-à-dire à tous les étrangers instruits, auxquels il se propose d’apprendre le français, le mécanisme de la prononciation. Avec un certain nombre d’accents ^, ̄ , ̑ , ´, `, il détermine la valeur phonique des voyelles digrammes, mal dénommées sous le nom de diphthongues, ai, ei, oi, au, eu, ou. Il écrit ĉeu-al[‡] de caballus, čeûr, meũrt, limac͌on. Nous avons vu Geofroy Tory, aussi habile artiste que savant typographe, remplacer ce dernier signe par l’emploi de la cédille, qui, placée sous le c, ne défigure en rien l’aspect de nos impressions.

[‡] ĉ représente ici le signe c surmonté d’un petit h
  č représente le signe c surmonté d’un petit u
  ũ représente le signe u surmonté d’un macron et d’une brève inversée
  c͌ représente le signe c surmonté de deux petits s

Sylvius distingue le j consonne de l’i voyelle, et le v de l’u, ce qui n’est pas un faible mérite, puisque cette confusion a duré près de deux siècles après lui, et n’a cessé qu’après avoir été adoptée par les Hollandais[127].

[127] Voyez la Préface de Corneille, dans la grande édition qu’il a donnée de ses œuvres en 1664, et reproduite ci-dessus, p. 125.

Dubois fut un des précurseurs de la philologie moderne. Son chapitre de l’étymologie contient une foule d’excellentes observations sur les mutations des lettres latines en lettres françaises et sur la dérivation de nos vocables. On comprend que, par suite de ces recherches, son orthographe soit plus étymologique que celle d’une grande partie des auteurs de son époque. L’usage judicieux qu’il a fait du patois picard donne à sa méthode un grand intérêt historique.

Étienne Dolet. La maniere de bien traduire d’une langue en aultre, de la ponctuation françoyse, des accens d’ycelle, s. l. n. d. (1540), in-8 de 20 ff. (Souvent réimprimé.)

Les imprimeurs ont été de tout temps émus plus que d’autres des vices de l’écriture française et désireux d’y apporter remède. Étienne Dolet, imprimeur de Lyon, helléniste et latiniste consommé, préparait depuis plusieurs années, sous le titre de l’Orateur, un traité complet de la langue, de l’orthographe et de la poésie françaises. Sa fin déplorable l’empêcha de le mettre au jour. Dans plusieurs de ses éditions, et notamment dans l’opuscule que je cite, il put du moins compléter en partie les perfectionnements apportés quelque temps auparavant par Geofroy Tory.

Nous devons à Dolet d’avoir inauguré l’usage de l’accent grave sur à préposition, adverbe. L’apocope ^ qu’il propose, particulièrement en poésie, dans les mots mani^ment pour maniement, lai^rra, pai^rra, vrai^ment, hardi^ment, est le premier germe de notre accent circonflexe, dont l’emploi, tardif en grammaire, pourrait être étendu avec tant d’avantages.

Il a enseigné l’usage du tréma: païs, poëte, sans en faire précisément la même application que de nos jours.

Il ne veut pas, devançant ainsi une réforme qui ne s’est généralisée que deux siècles plus tard, qu’on écrive des dignitez, des voluptez, mais bien dignités, voluptés, réservant la lettre z pour la terminaison de la seconde personne du pluriel des verbes. Il rétablit le t au pluriel des mots terminés en ant, et complète cette judicieuse réforme en écrivant touts (omnes).

Bien qu’étymologiste en matière d’orthographe, comme les Estienne, il admet comme eux d’indispensables simplifications. Son orthographe est malheureusement un peu irrégulière, comme celle de tous les écrivains qui ont précédé l’Académie française. Tandis qu’il écrit aureilles, quelcque, maling, soubdain, rhithme (pour rime), il corrige ainsi: cinqiesme, alaine (halitus), haren, j’exepte, r’imprimer, r’ouvrir, et quelquefois home.

Un de ses principaux titres à l’estime des grammairiens sera peut-être de s’être prononcé, d’après l’exemple des Grecs et des Latins, contre l’emploi de l’accent qu’il appelle enclitique, et que nous représentons aujourd’hui par le trait d’union. (Voir plus haut, p. 58, la Notice sur ce sujet.)

Robert Estienne. Dictionaire francois latin, autrement dict les mots francois, auec les manieres dvser diceulx, tournez en latin, corrigé et augmenté. Paris, de l’imprimerie de Robert Estienne, 1549, pet. in-fol. de 676 pp. (La première édition est de 1539.)—Traicté de la grammaire francoise. L’Oliuier de Rob. Estienne (1557), pet. in-8 de 110 pp.; ibid., 1569, in-8 de 128 pp.

Les services que ce savant imprimeur a rendus à la langue sont immenses. J’ai montré plus haut, p. 108, l’importance du premier dictionnaire complet français-latin qu’il a publié. Ses presses multiplièrent à l’infini ces traités de grammaire, ces lexiques qui fixaient et vulgarisaient les principes de la langue. Pendant ses veilles laborieuses, il rédigeait, sous toutes les formes, des livres élémentaires que ses ouvriers imprimaient aussitôt. Pour en rendre l’utilité plus générale, il publiait en latin et en français des grammaires et de petits écrits, dont il donnait des éditions séparées. Écrivant sous l’influence latine, et voulant vulgariser l’étude du français dans une population naguère demi-latine, on conçoit qu’il employa de préférence l’orthographe la plus généralement répandue parmi les savants. Toutefois la sienne est meilleure et plus logique que celle de la plupart des écrivains de son temps.

En voici un spécimen, tiré de l’avis au lecteur placé en tête de la première édition de sa Grammaire:

«Pourtant que plusieurs desirans auoir ample cognoissance de nostre langue francoise, se sont plains a nous de ce qu’ils ne pouoyent aiseement saider de la Grammaire francoise de maistre Lois Maigret (a cause des grans changements qu’ils y voyoyent, fort contraires a ce qu’ils en auoyent ia apprins, principalement quant a la droicte escripture), ne de l’introduction a la langue francoise composee par M. Iaques Syluius medecin (pourtant que souuent il a meslé des mots de Picardie dont il estoit), nous ayans diligemment leu les deus susdicts autheurs (qui pour certain ont traicté doctement pour la plus part, ce qu’ils auoyent entrepris), auons faict ung recueil, principalement de ce que nous auons veu accorder a ce que nous auions le temps passé apprins des plus scauans en nostre langue, etc.....»

On doit regretter qu’il n’ait pas, non plus que son fils, pris de Sylvius la distinction du v d’avec l’u, du j d’avec l’i; de Dolet l’accent sur a préposition; de Tory l’apostrophe dans tous les cas et la cédille. Ces derniers perfectionnements ne se rencontrent que dans la seconde édition de sa Grammaire. En fait d’écriture et d’orthographe, il n’y a pas de minimes économies de temps à négliger: l’utilité pratique qui résulte de la moindre amélioration profite aux générations qui se succèdent, et ces changements épargnent des peines inutiles à des millions de personnes.

Étymologiste comme Dolet, il a fait peu de chose pour la simplification, et n’a guère innové en fait d’orthographe. Il écrit roole, aage, aiseement. Il propose un instant de distinguer le son du g doux par un autre caractère, et d’employer le I majuscule à cette fonction. C’est ainsi qu’il écrit paIe (pagina), simIe (simia), vendemIe (vendemia), que nous écrivons aujourd’hui page, singe, vendange. Le signe i figurait alors indistinctement le son j ou le son i. En remplaçant par un I capital le g (ayant le son de j), R. Estienne assignait à cet I le son du j; et il est probable que si cette lettre j eût alors été connue, son adoption eût prévalu sur celle du g doux, ce qui nous aurait évité l’obligation d’ajouter un e parasite à la suite du g, lorsque nous voulons lui donner le son du j, comme dans vendangeons; mais ensuite, abandonnant cet emploi insolite de l’I, il écrivit dans son Dictionnaire page, singe, vendenge et vendengeons. Cette grande lettre pour remplacer le g, placée d’une manière si bizarre au milieu des mots, avait, en effet, un aspect déplaisant qui dut lui en faire abandonner l’emploi.

Robert Estienne se montre par moments quelque peu esclave de la routine: «Nos anciens ont escript,» dit-il dans sa Grammaire (page 6-7), «vng auec g en la fin, de peur qu’en escriuant vn, ne semblast estre le nombre VII; toutesfois cela ne plaist a plusieurs. Nous scauons que g en ce lieu ne sert de rien, sinon pour ceste cause: si ailleurs ils l’admettent ou il y a moins de cause, qu’ils l’admettent aussi en ce petit et court mot: s’il ne leur plaist, ie ne veulx estre contentieux, qu’ils escriuent vn et moy vng. Ils ont qui les suyuent, et ie m’arreste aux ancien scauans qui en scauoyent plus que nous[128]

[128] Dans l’édition de 1569, Robert Estienne, tout en conservant ce passage, écrit un sans g final.

On voit par cette citation que Robert, laudator temporis acti, et chez qui l’usage de la langue grecque et latine se confondait avec celui du français, n’éprouvait pas plus que la plupart de ses contemporains le besoin de l’uniformité orthographique.

Louis Meigret. Traité touchant le commun usage de l’escriture francoise; auquel est debattu des faultes et abus en la vraye et ancienne puissance des letres. Auecq priuilege de la court (de 1542). Paris, Jeanne de Marnef, 1545, in-8 de 64 ff. non chiff.—Le Trette de la Grammaire françoeze. Paris, Wechel, 1550, in-4 de 144 ff.—Guillaume des Autels. Traité touchant l’ancien ortographe françois et écriture de la langue françoise, contre l’ortographe des Meygretistes, par Glaumalis de Vezelet. Lyon, 1548, in-8 et 1549, in-16.—Defenses de Louis Meigret, touchant son livre de l’ortographe françoise, contre les censures et calomnies de Glaumalis de Vezelet (Guillaume des Autels) et ses adherans. Paris, Wechel, 1550, in-4 de 18 ff.; Lyon, 1550, in-8.—Replique de Guillaume des Autelz aux furieuses defenses de Louis Meigret. Lyon, Iean de Tournes et Guill. Gazeau, 1551, pet. in-8 de 127 pp. (La Replique finit à la p. 74.)—Réponse à la dézesperée replique de Glaumalis de Vezelet, transformé en Gyllaome des Aotels. Paris, 1551, in-4 de 95 pp.

Meigret est un de ces esprits rigides qui n’admettent pas de compromis entre la configuration étymologique et la configuration de la prolation, comme on disait de son temps. Contrairement à l’école toute-puissante des érudits de la Renaissance, il annonce qu’il a travaillé pour le commun peuple.

«Ie ne voy point, dit-il, de moyen suffisant ny raisonnable excuse pour conseruer la façon que nous auons d’escrire en la langue françoyse... Notre écriture, pour la confusion et commun abus des letres, ne quadre point entierement à la prononciation.

«Les voix, ajoute-t-il, sont les elemens de la prononciation, et les letres les marques ou notes des elemens..... Puisque les letres ne sont qu’images de voix, l’escriture deura estre d’autant de letres que la prononciation requiert de voix; si elle se trouve autre, elle est faulse, abusiue et damnable.»

Meigret a proposé d’excellentes simplifications que l’usage a sanctionées pour quelques-unes, comme l’emploi de ç qu’il emprunte, dit-il, aux Espagnols[129], la suppression du g dans les mots où il n’est pas prononcé, tels que cognoistre, ung, besoing, etc., où il n’était qu’un signe orthographique usité au siècle précédent pour indiquer la nasalité. Il biffe le d de advenir, advisé. Il veut qu’on écrive dit, fait, et non dict, faict; bete, fete et non beste, feste.

[129] Voir plus haut, p. 177, l’article de Geofroy Tory.

D’autres modifications qu’il a proposées n’ont pas prévalu, ce qui est regrettable pour quelques-unes, telles que dixion ou diccion, au lieu de diction; manifestacion, annonciacion, etc.; le n à jambage pour gn mouillé.

Il ne se fait pas illusion sur les chances de succès de sa réforme:

«La plus part de nous, François, usent de cette superfluité de letres plus POUR PARER LEUR ESCRITURE que pour opinion qu’ilz ayent qu’elles y soient necesseres... sans avoir égard si la lecture, pour laquelle elle est principallement inuentée, en sera facile et aisée. I’ose bien d’auantage asseurer que c’est bien l’vne des principales causes pour laquelle ie n’espère pas iamès, ou pour le moins il sera bien dificile, que la superfluité de letres soit quelquefois corrigée, quoy qu’il s’ensuyue espargne de papier, de plume et de temps, et finablement facilité et aisance de lecture à toutes nations.»

Meigret eut l’honneur de faire école. Pendant plusieurs années on parla beaucoup des meigreitistes et l’on rompit des lances, dont le fer n’était pas toujours émoulu, contre eux ou en leur honneur[130]. Ronsard, du Bellay et Baïf se déclarèrent partisans du système. Mais ce mouvement dut bientôt s’assoupir.

[130] Voir Replique de Guillaume des Autelz.

Tout novateur en fait d’orthographe échouera s’il porte un trouble trop grand dans les habitudes, et s’il veut atteindre sur-le-champ un but dont on ne peut approcher qu’avec l’aide du temps. En effet, Meigret fut forcé plus tard d’abandonner son propre système dans sa traduction du livre des Proportions du corps humain, d’Albert Dürer, et il ne fut repris complétement par personne.

Quel qu’ait été le sort de ces systèmes, aujourd’hui tombés dans l’oubli ou dépassés, ils ne méritent ni la dérision ni le blâme. Les luttes ardentes qu’ils ont provoquées ont servi à l’élucidation et à l’affermissement des principes qui ont porté si haut l’éclat de notre littérature. Plusieurs modifications de détail longtemps dédaignées ont été d’ailleurs reprises dans des temps plus favorables.

Joachim du Bellay. La Defense et illustration de la langue françoise, par I. D. B. A. Paris, A. L’Angelier, 1549 et 1557 pet. in-8; ibid, F. Morel, 1561, in-4, et autres. (Réimprimée aussi sous le titre d’Apologie pour la langue françoise.)

Dans ce célèbre plaidoyer, où du Bellay revendique pour notre langue la supériorité que lui assurerait surtout son «recours à ses origines nationales», tout ce qu’il dit pour faciliter l’étude du français s’applique naturellement à l’orthographe, et dans son Avis au lecteur il s’exprime ainsi:

«Quant à l’orthographe, j’ai plus suivy le commun et antique usage que la raison, d’autant que cette nouvelle (mais légitime à mon jugement) façon d’escrire est si mal reçüe en beaucoup de lieux, que la nouveauté d’icelle eust pu rendre l’œuvre, non gueres de soy recommandable, mal plaisant, voire contemptible aux lecteurs.»

Et ailleurs il dit:

«J’entends bien que sur ce qui reste à faire, les professeurs des langues ne seront pas de mon opinion, encore moins les vénérables Druydes, qui, pour l’ambitieux désir qu’ilz ont d’estre entre nous ce qu’estoit le philosophe Anacharsis entre les Scythes, ne craignent rien tant que le secret de leurs mystères, qu’il faut apprendre d’eux, soit descouvert au vulgaire.» Dans un autre endroit, en parlant «de la similitude de son et de la dissemblance d’orthographe des ei et oi (écrits maintenant ai) et des mots maistre et preste, de Athenes et fonteines (maintenant écrit fontaines), cognoistre et naistre», il dit «qu’il doit suffire aux poëtes que les deux dernières syllabes soient uniformes; ce qui arriveroit en la plus grande part, tant en voix qu’en escripture, si l’orthographe françoise n’eût point esté dépravée par les praticiens. Et pour ce que Meigret, non moins amplement que doctement, a traité ceste partie, lecteur, je te renvoye à son livre.»

Ainsi on voit que s’il osait le faire, il suivrait Meigret dans son système, qui a le défaut d’être trop hardi, et, cette opinion, il la confirme de nouveau dans sa postface avec une naïveté toute gauloise:

«I’approuve et loue grandement les raisons de ceux qui ont voulu reformer l’orthographie. Mais voyant que telle nouueauté desplaist aux doctes comme aux indoctes, i’aime beaucoup mieux louer leur inuention que de la suyure, pource que ie ne fay pas imprimer mes œuures en intention qu’ilz seruent de cornetz aux apothiquaires ou qu’on les employe à quelque autre plus vil mestier.»

Jacques Pelletier, du Mans. Dialoguę[131] dȩ l’Ortografę e Prononciation Franço̱esę, departì an deus liuręs. A Poitiers, par Ian e Enguilbert dę Marnef, a l’anseignę du Pelican, 1550 (privil. de 1547), pet. in-8 de VIII ff. et 216 pp.[132]; Lyon, Iean de Tournes, 1555, pet. in-8 de IV et 136 ff.—L’Art poëtiquę, departì an deus liuręs. Lyon, Iean de Tournes, 1555, in-8, de 118 pp.

[131] L’e muet, que nous figurons ici avec une cédille, est représenté dans ce volume par un e barré.

[132] Les 37 premières pages sont consacrées à une Apologie à Louis Meigret Lionnoes, datée de Poitiers le 5 janvier 1549. Pelletier, sans partager en tout l’opinion de Meigret, se montre très-favorable à sa réforme. Cet opuscule lui a valu la Reponse de L. Meigret à l’apologie de Iacques Pelletier. Paris, Wechel, 1550, in-4 de 10 ff.

Le petit volume de Pelletier est intéressant et instructif. La forme d’entretiens, qu’il a adoptée, où chacun de ses interlocuteurs, Jean Martin, Denys Sauvage, Théodore de Bèze, le seigneur Dauron, combat ou défend, avec clarté et une parfaite bonne foi, la réforme orthographique de l’auteur, nous permet de juger quelles étaient, à l’époque de la Renaissance, les idées des hommes instruits sur l’écriture française et ses principes; et, bien que les systèmes plus ou moins absolus de Sylvius, de Meigret, de Pelletier, de Baïf, n’aient point été adoptés, on se félicite de voir tout le chemin que depuis le seizième siècle l’écriture a fait pour se rapprocher de la prononciation.

On écrivait par exemple, comme nous le voyons dans l’ouvrage de Pelletier, soubcontrerolleur, que nous écrivons aujourd’hui sous-contrôleur, et que nous pourrions écrire soucontrôleur, comme nous écrivons soutenement, soucoupe, etc. On prononçait sou, mou, cou, pou, et l’on écrivait sol, mol, col, pol. Bien qu’on prononçât dîne ti, ira ti, on écrivait dîne il, ira il. Nous avons fait depuis ce temps un commencement de retour à la forme primitive du présent de l’indicatif en écrivant dîne-t-il, ira-t-il.

Pelletier supprimait les lettres étymologiques de provenance grecque et écrivait teologie, teze, filosofie, cretien, etc.

L’écriture figurative de la parole proposée par Pelletier ayant, comme celle des autres réformateurs de son époque, l’inconvénient de donner un aspect étrange et désagréable à l’impression, ne fut accueillie ni par les gens de cour ni par les imprimeurs.

Joachimi Perionii benedictini cormœriaceni Dialogorum de linguæ gallicæ origine, eiusque cum græca cognatione, libri quatuor. Parisiis, apud Sebastianum Niuellium, 1555, in-8, de XXXVI et 149 ff.

Périon a écrit en latin un ouvrage dont le plan a beaucoup d’analogie avec la Conformité du language françois avec le grec de Henri Estienne. La recherche des étymologies et d’une parenté chimérique avec le grec l’a beaucoup plus occupé que le perfectionnement de l’écriture de son temps, surchargée, comme on sait, d’une si grande quantité de lettres superflues. Étranger, aussi bien que ses contemporains, à l’exception de Sylvius, à toute critique philologique, il admet, au milieu de judicieuses découvertes, des explications qui feraient sourire à bon droit les linguistes de nos jours.

Ainsi il est plus latiniste et helléniste en orthographe française qu’aucun de ses émules. Il écrit achapter (acheter), acouter (ἀκούειν), præteur (prætor), pœne (peine, de pœna), sœur (soror), pour distinguer ce mot de seur (sûr, securus), aglanthier (églantier, de ἄκανθα), basme (baume, de balsamum), contendents, coulteau (cultellus), droëct (jus), hostruche (autruche, de ὁ στρουθός). Il recommande même onnyon (oignon, de κρομμυών), egraphigner (égratigner), grephyer (greffier), thuer (occire, de θύειν ), etc.

La direction exclusivement hellénique de son travail, qui l’entraîne à ne tenir aucun compte de la provenance germanique ou celtique, ou même de la basse latinité, l’amène à écrire buthyner (de βουθυνεῖν), au lieu de butiner, de l’ancien allemand büte, büten; mokker, de μωκκάσθαι, tandis qu’on a découvert en gallois le radical celtique moc, d’où moquerie; gambe et gambon (jambe, jambon) de καμπή, au lieu du celtique (en écossais, gamban, en irlandais, gambun); Ianthil homme, dont l’étymologie gentilis était pourtant si claire; enfin non cheillant (de νωχελής), au lieu de l’ancien verbe chaloir, qui nous a laissé cette locution: Il ne m’en chaut.

Périon nous offre un curieux exemple des inconvénients de la méthode étymologique poursuivie inconsidérément et à outrance en matière d’orthographe.

Il propose de supprimer l’s dans hoste, et voudrait que la lettre a remplaçât la lettre e partout où e se prononce a, attendu, dit-il, qu’il n’y a que les sapientes qui sachent qu’il faut écrire science ce qui se prononce sciance. Il voit avec peine les savants écrire escrivents, oïents et proueoents (scribentes, audientes, providentes), tandis que certains participes sont écrits par a.

Il admet les accents sur les voyelles, mais il en fait un emploi différent de celui auquel l’usage s’est fixé. Il se sert de l’accent circonflexe, avec d’autres savants du seizième siècle que je cite, devançant ainsi les grammairiens de près d’un siècle et demi. Il écrit aîse, boúrgois (civis) et bourgoîse, françoîse (française), croîstre et cognoîstre.

Jehan Garnier. Institutio gallicæ linguæ ad usum juventutis germanicæ, ad illustrissimos juniores principes landtgravios Hæssiæ conscripta. Authore Ioan. Garnerio. Marpurgi Hæssorum, ap. Io. Crispinum, 1558, pet. in-8.

M. Ch.-L. Livet a donné une analyse très-étendue de ce livre dans son ouvrage intitulé: La Grammaire française et les Grammairiens au XVIe siècle[133]. Garnier, dans ce traité très-utile pour l’histoire des variations de l’orthographe, se plaint amèrement des lettres étymologiques inutiles et du contraste de l’écriture avec la prononciation, ce qui répugne aux étrangers et à tout lecteur: «Quod tædiosum valde molestumque fuit lectoribus; atque linguam ipsam odiosam et difficilem omnibus peregrinis reddidit. Siquidem merito omnes conquerentur, et ab ejus lectione abhorrent quod aliter scribamus, aliter vero pronuntiemus.»

[133] Paris, Auguste Durand, 1859, in-8.

Jean Pillot. Gallicæ linguæ institutio, latino sermone conscripta, per Ioannem Pilotum, barrensem. Parisiis, apud A. Wechelum, seu Steph. Groulleau, 1561 (privil. de 1557), pet. in-8, de 268 pp. et 2 ff. (Souvent réimprimé.)

L’ouvrage de Pillot, analysé avec soin par M. Livet, p. 270 de son livre cité page 190, n’est utile que pour la constatation de l’écriture et de l’orthographe à la fin du XVIe siècle. L’abus des lettres majuscules était devenu tel que Pillot, voulant régler leur emploi, l’étend au point qu’il aurait mieux fait d’énumérer les mots qui devraient n’en pas prendre.

Abel Mathieu, natif de Chartres. Devis de la langue françoyse, à Jehanne d’Albret, royne de Navarre, duchesse de Vendosme, etc. Paris, imprimerie de Richard Breton, 1559-60, 2 part. en 1 vol. pet. in-8 de 44 et 39 ff. (en caractères de civilité).—Devis de la langue francoise....., par A. M., Sieur des Moystardières. Paris, veufue Richard Breton (et Jean de Bordeaux), 1572, pet. in-8, de IV ff. prél. et 64 ff. (Le Devis de la langue finit au f. 35 verso.)

L’auteur n’est point un grammairien, mais un gentilhomme devisant de la langue pour le plaisir des dames. Sans être réformateur, il est indépendant. «Notre langue est à nous, dit-il; les Grecs et les Latins n’ont rien à y voir.»

Il n’approuve l’emploi du s long, du h et de l’y que parce que «ces lettres, par leur forme, servent d’ornement et d’ampliation à l’escripture et lui donnent de la grace suivant la similitude dont il a usé de l’œil à la peinture[134]

[134] Et en effet, si l’on jette les yeux sur les spécimens de calligraphie du XVIe siècle et même sur les chefs-d’œuvre d’écriture de Jarry au XVIIe, on voit que les artistes se complaisaient dans la belle forme qu’ils donnaient aux lettres longues, et particulièrement à l’y.

Pierre Ramus (la Ramée). Gramerę. Paris, André Wechel, 1562, pet. in-8, de 126 pp. et 1 f. d’errata. (1re édit. anonyme.)—Grammaire de P. de la Ramee, lecteur du roy, etc. Paris, A. Wechel, 1572, pet, in-8, de 9 ff. prél. et 211 pp.; ib., Denys du Val, 1587, pet. in-8, de 223 pp.

La Ramée, plus connu sous le nom de Ramus, lecteur du roi en l’Université de Paris, savant latiniste, helléniste et hébraïsant, auteur d’ouvrages fort appréciés de son temps sur la dialectique, les mathématiques, la langue latine et la langue grecque, est peut-être le plus érudit des auteurs de réformes de l’écriture française. Son système a pour but de représenter avec une fidélité absolue la prononciation par l’écriture, et l’on peut dire qu’il y réussit presque aussi bien peut-être que ses représentants de nos jours, M. Marle et M. Féline. Grâce à son petit livre, nous sommes en mesure de prononcer le français comme un orateur au temps de Henri III. Ce n’est pas un faible service rendu à la philologie, et nous serions heureux qu’il y eût eu un Ramus dans Athènes au temps de Périclès, et dans Rome sous Auguste.

A l’exception de l’e muet, qu’il représente par un e à boucle inférieure et que je représenterai par ε; de l et ll mouillé, qu’il écrit par l à boucle et que je figurerai par λ; du ch, qu’il figure par c avec boucle et que je remplace par ξ; de gn, par η, et de nt, qu’il écrit par n à boucle dans les mots en ant final, Ramus n’introduit dans son écriture aucun caractère nouveau, ni étranger au français. Il met ainsi un signe simple à la place des signes binaires ou digrammes, et il donne à toutes ses lettres une prononciation constante et unique. Le c se prononce comme le cappa, le g comme le gamma des Grecs. Le s, si embarrassant pour les étrangers, n’a qu’une seule valeur, celle du sigma. Toute lettre nulle dans la prononciation disparaît de son écriture, et il se passe même d’accents, simplification qui n’est pas à dédaigner pour l’écriture cursive. Il résulte de cette méthode une grande économie dans l’écriture et l’impression, comme on va en juger:

«Apres avoer rεconu (ami lecteur) sε cε j’avoe publie dε la Gramerε tan’ grecε cε latinε, j’e prin’ plezir a considerer selε dε ma patriε: dε lacelε (comε jε puis estimer par le’ livrε’ publies environ dεpui’ trent’ ans ensa) lε premier auteur a ete Jacε’ du Boes (Sylvius), exelen’ profeseur dε medεsinε, ci entr’ autre’ ξozεs a taξe a reformer notr’ ecriturε e la ferε cadrer a la parolε. Etienε Dolet a fet celcε trete, comε de’ poins et apostrofε: mes lε batiment dε set’ euvrε plu’ haut e plu’ maηificε, e dε plu’ riξε e divers’ etofε, e’ proprε a Loui’ Megret: Toutεfoes il n’a pas persuade a un ξacun sε c’il pretendoet touξan’ l’ortografε: Jacε Pelεtier a dεbatu sε point en deu’ dialogεs subtilεment e doctεment: Giλaumε des Autes (Autels) l’a fort combatu pour defendrε e meintεnir l’ansien’ ecriturε. Le’ plu’ nouveaus ont evite setε controversε, e on’ fet celcε formε dε doctrinε ξacun a sa fantaziε, Jan Pilot en latin, com’ avoe’ fet Jacε’ du Boes au paravant, Robert Etienε en fransoes, le’celz tous jε louε et prizε ξacun pour son meritε, en sε c’ilz sε sont eforse dε nou’ doner sε pourcoe nous maηifion’ la langε grecε e latinε, s’et a dirε la loe dε bien parler.»

On jugera, par cette citation, des avantages et des vices du système de Ramus. Toute méthode phonétique doit être absolue comme son principe, pour remplir complétement son objet: la certitude de la prononciation, la facilité et la rapidité de l’écriture. Celle de Ramus ne l’est pas. Il eût fallu se décider, dans cette voie, à écrire prεmie, batiman, subtilεman, et non premier, batiment, subtilεment, comme le fait l’auteur; mintεnir, et non meintεnir. Autrement on laissé subsister, en même temps que le doute dans la lecture, toute la subtilité des distinctions d’origine et d’étymologie. L’écriture, d’un autre côté, comme l’ont si bien remarqué les sténographes, ne peut être facile et prompte qu’à condition de supprimer les levées de la main nécessitées par toutes ces apostrophes prodiguées par Ramus, plus longues à former que les lettres muettes dont elles tiennent la place. A ce point de vue, tout trait nouveau ajouté à une lettre entraîne un retard équivalant au bénéfice de la suppression d’une lettre ou d’un accent. Les réformateurs phonographes, y compris Ramus (excepté Domergue et Marle), ont reculé devant cette nécessité, inhérente à leur méthode, qui forcerait d’abandonner la marque du pluriel quand elle ne se fait pas sentir à l’oreille, et le public, avec son bon sens pratique, a dédaigné des systèmes entachés d’inconséquence, qui mutilaient la grammaire sans grand profit comme économie de temps et comme simplicité.

Pierre Ramus a le mérite d’avoir, deux siècles avant nos grammairiens et nos dictionnaires, distingué le v de l’u, le j de l’i, et ces deux consonnes ont porté longtemps le nom de consonnes ramistes, en souvenir de leur célèbre patron.

Dans l’édition de 1572, l’auteur, pour remédier sans doute à la difficulté que les gens du monde avaient éprouvée à lire son écriture, a placé dans une colonne en regard son texte orthographié selon la manière ordinaire.

Étienne Pasquier[135], dans une de ses «Lettres à M. Ramus, professeur du Roy en la philosophie et les mathématiques», combat avec raison l’excès dans lequel ce savant, renchérissant sur Meigret et Peletier, était tombé, en bouleversant notre orthographe, et, par suite de cet excès même, Pasquier se prononce encore plus fermement pour le maintien des anciens usages. Tel est l’effet ordinaire de toute exagération en matière de réformes.

[135] Les Œuvres d’Estienne Pasquier, 2 vol. in-fol., Amsterdam, 1723, t. II, p. 55.

On lira avec intérêt cette longue Lettre, où, après avoir réfuté le système de Ramus, il traite particulièrement des diphthongues. Malheureusement, nous ne possédons plus le texte original de Pasquier; mais dans l’impression, qui est de près de cent soixante-quinze ans postérieure à l’époque où il écrivait, on paraît s’être attaché en grande partie à suivre celle de l’ancienne édition. On en pourra juger par ce que je transcris ici de cette lettre, où d’ailleurs Pasquier consent que, «s’il se trouve dans notre orthographe quelques choses aigres, on y puisse apporter quelque douceur et attrempance».

«Or sus, je vous veux denoncer une forte guerre, et ne m’y veux pas presenter que bien empoint. Car je sçay combien il y a de braves capitaines qui sont de vostre party. Le premier qui de nostre temps prit ceste querelle en main contre la commune, fut Louys Meigret, et aprés luy Jacques Peletier, grand poëte, arithmeticien, et bon medecin, que je puis presque dire avoir esté le premier qui mit nos poëtes françois hors de page. A la suitte desquels vint Jean Antoine de Baïf, amy commun de nous deux, lequel apporta encores des regles et propositions plus estroites. Et finalement vous[136], pour clorre le pas, avez fraischement mis en lumière une grammaire françoise, en laquelle avez encores adjousté une infinité de choses du vostre, plus estranges que les trois autres. Je dy nommément plus estranges; car plus vous fourvoyez de nostre ancienne ortographe (sic) et moins je vous puis lire. Autant m’en est-il advenu voulant donner quelques heures à la lecture de vos partisans. Je sçay que vostre proposition est trés-précieuse, de prime rencontre; car si l’escriture est la vraye image du parler, à quoy nous pouvons nous plus estudier que de representer par icelle en son naïf, ce pourquoy elle est inventée? Belles paroles vrayement. Mais je vous dy que quelque diligence que vous y apportiez, il vous est impossible à tous de parvenir au dessus de vostre intention. Je le cognois par vos escrits: car combien que vous décochiez toutes vos fleches à un mesme blanc, toutes fois nul de vous n’y a sçeu attaindre (sic): ayant chacun son orthographe particuliere, au lieu de celle qui est commune à la France. Comme de faict nous le voyons par l’Apologie que Peletier a escrit encontre Meigret, où il le reprend de plusieurs traits de son orthographe. Et vous mesmes ne vous rapportez presque en rien par la vostre à celle, ny de Meigret, ny de Peletier, ny de Baïf. Qui me faict dire que pensant y apporter quelque ordre, vous y apportez le desordre: parce que chacun se donnant la mesme liberté que vous, se forgera une orthographe particuliere. Ceux qui mettent la main à la plume prennent leur origine de divers païs de la France, et est mal-aisé qu’en nostre prononciation il ne demeure tousjours en nous je ne sçay quoy du ramage de nostre païs. Je le voy par effect en vous, auquel, quelque longue demeure qu’ayez faite dans la ville de Paris, je recognois de jour à autre plusieurs traits de vostre picard, tout ainsi que Pollion recognoissoit en Tite-Live je ne sçay quoy de son padouan. J’adjouste que soudain que chacun en son particulier se faict accroire estre quelque chose entre nous, aussi nous veut-il servir de mots non meilleurs, ains qu’il nous debite, par une faulse persuasion, pour tels. Le courtisan aux mots douillets nous couchera de ces paroles, reyne, allét, tenét, venét, menét: comme nous vismes un des Essars, qui, pour s’estre acquis quelque reputation par les huit premiers livres du roman d’Amadis de Gaule, en ses dernieres traductions de Josephe et de Dom Flores de Gaule, nous servit de ces mots, amonester, contenner, sutil, calonnier, aministration. Ni vous ni moy (je m’asseure) ne prononcerons, et moins encores escrirons ces mots de reyne, allét, tenét, venét, et menét, ains demeurerons en nos anciens qui sont forts, royne, alloit, venoit, tenoit, menoit. Et quant à mon particulier, des à present, je proteste d’estre resolu et ferme en mon ancienne prononciation, d’admonnester, contemner, subtil, calomnier, administrer. En quoy mon orthographe sera autre que celle de des Essars, puis que ma prononciation ne se conforme pas à la sienne. Peletier, en son dernier livre de l’Orthographe et prononciation françoise, commande d’oster la lettre G des paroles esquelles elle ne se prononce, comme en ces dictions, signifier, regner, digne; quant à moy je ne les prononçay jamais qu’avecques le G. En cas semblable Meigret, en sa Grammaire françoise, escrit, pouvre et sarions; d’autant que vray-semblablement sa prononciation estoit telle, et je croy que celuy qui a la langue françoise naïfve en main, prononcera, et par consequent escrira pauvre et sçaurions. A tant puis que nos prononciations sont diverses, chacun de nous sera partial en son escriture. La volubilité de la langue est telle, qu’elle s’estudie d’addoucir, ou pour mieux dire, racourcir ce que la plume se donne loy de coucher tout au long par escrit. Et de fait, n’estimez pas que les Romains en ayent usé autrement que nous: car quand je ly dans Suetone qu’Auguste fust du nombre de ceux qui pensoient qu’il falloit escrire comme on prononçoit, je recueille que l’escriture ne symbolizoit (sic) en tout au parler, ains qu’Auguste, par une opinion particuliere, telle que la vostre, estoit d’un advis contraire à la commune, toutesfois si ne le peut-il gaigner: d’autant que du temps mesmes de Neron, Quintilian nous enseigne que l’on escrivoit autrement qu’on ne prononçoit.....»