Action, addition, affection, caution, cession, collation, commission, concussion, condition, confession, constitution, convention, correction, démission, diction, division, espion, fraction, friction, intention, légion, mention, million, mission, occasion, pardon, pension, perfection, pétition, proportion, question, ration, religion, sanction, soumission, station, subvention, tradition, vision.

Pourquoi, en effet, écrire actionner, actionnaire, concessionnaire, constitutionnel, constitutionnalité, constitutionnellement, dictionnaire, etc.? ces mots ne sont-ils pas déjà assez longs à écrire sans y mettre le double n qui ne se prononce pas?

Il est aussi d’autres mots où le double n devrait être supprimé, et même conformément à l’étymologie, comme dans: honneur (honor, puisqu’on écrit honorer), donner (donare: on écrit donation), monnaie (moneta), sonner, résonner (sonare, resonare), légionnaire (legionarius), rationnel (rationalis), couronne (corona), personne (persona)[52].

[52] Dans tous ces mots l’orthographe française est en perpétuelle contradiction avec la quantité latine:

honneur hŏnŏr personne pērsōna
donner dōnāre légionnaire lĕgĭōnāriŭs
ennemi ĭnĭmīcūs rationnel rătĭōnālis
monnaie mŏnēta couronne cŏrōna
sonner sŏnāre résonnant rĕsŏnāns

L’Académie figure avec raison la désinence ame tantôt avec un m et tantôt avec deux m, lorsque la prononciation l’exige. Mais flamme (que Corneille écrivait flame) ne devrait conserver qu’un seul m; et puisque l’Académie écrit affame[53], entame, réclame, diffame, elle ne saurait écrire enflamme; flame et enflame exigeraient même un â circonflexe comme infâme, blâme, et j’ai vu flâme ainsi écrit par Racine.

[53] Les seuls mots où le m est doublé et doit l’être, puisque la désinence est en e muet sont: anagramme, épigramme, femme, flamme, homme, gramme, et les composés avec ce mot, programme; mais les verbes assommer, consommer, nommer, dénommer, surnommer, renommer ne doivent prendre qu’un m de même qu’on écrit consumer.

Dans évidemment, prudemment, le double m ne se prononce pas; cependant il faut le conserver, ne fût-ce que pour éviter la confusion avec évidement (de évider)[54], et prudement (de prude).

[54] Il serait préférable d’écrire évidament, de même que Bossuet écrit contantement.

Tous les mots terminés en ime et ume sont écrits avec un seul m.

Le double r devrait être conservé partout où il se fait sentir: correcteur, correction, correct, terreur, horreur. Mais il doit être supprimé dans charrue, puisqu’on écrit chariot, dans nourrice, nourriture, nourrir, pourrir, puisqu’on écrit mourir et courir (bien qu’en latin currere ait deux r)[55], et c’est à tort que l’on écrit par deux r je pourrai.

[55] Ces deux verbes par exception prennent deux r au futur et au conditionnel, je courrai, je mourrai, par la contraction de l’i, puisqu’on n’écrit pas ces mots comme on écrit je pourrirai, je nourrirai.

L’Académie adopte coreligionnaire et codonataire; elle devrait écrire de même corespondant.

Le lierre devrait n’être écrit qu’avec un seul r, comme l’ont fait Henri Estienne et Ronsard, et suivant l’étymologie, l’hière (hedera)[56].

[56] Par une semblable bizarrerie, on écrit le loisir, au lieu de l’oisir, de otium, d’où nous viennent aussi oisif, oisiveté; le loriot au lieu de l’oriot, et le lendemain, au lieu de l’endemain. On commet la même faute lorsqu’on écrit l’Alcoran au lieu de le Coran, l’alchimie, l’alcôve; et c’est à tort qu’on a admis dorer, dorure, au lieu de orer, orure, comme on écrit orfèvre, orfévrerie.

On ne devrait pas écrire dyssenterie par deux s, puisque l’étymologie grecque ne nous en donne qu’une, et que, dans le Cahier de remarques, on rapproche avec raison dysenterie de dysurie. Il faudrait même écrire dysentérie avec l’accent aigu.

Quant au double t, l’Académie écrit abatage, abatée, abatis; elle pourrait écrire abatoir, et même supprimer le double t dans abattement, abattu. Corneille et Bossuet écrivent abatre, batu et rabatu; et H. Estienne, dans son traité de la Précellence du langage françois, écrit combatre, combatu, débatre, débatu, rabatre, rabatu; Fénelon et Bossuet écrivent: flater et froter, atandre, atantif, atantions, ataque et non attendre, attentif, attentions, attaque, etc. Les imprimeurs ont eu grand tort de ne pas suivre l’orthographe des auteurs et de la transformer (pour ne pas dire défigurer) en la réduisant à l’uniformité d’après l’orthographe du Dictionnaire de l’Académie alors en vigueur. (Voir Appendice E.)

On pourrait aussi supprimer le double t dans attabler, attacher, attendre, atténuer, attribuer, attrouper, puisqu’on écrit atermoyer, atermoiement, atrophier, atourner.

Il y a contradiction à écrire:

démailloter et emmaillotter radoter et ballotter
sangloter et marmotter coqueter et regretter
jeter et flotter tricoter et trotter
concomitant et intermittent tripoter et gigotter
feuilleter et frotter comploter et grelotter
projeter et guetter il épèle et il appelle
cacheter et égoutter souhaiter et guetter
caqueter et fouetter souffleter et acquitter
raboter et garrotter j’époussète et je rejette
exploiter et regretter    

Pourquoi un double p dans apparaître, appartenir, appesantir, appliquer, apposer, apprêter, apprivoiser, approcher, approbation, approximativement, puisque l’Académie écrit apaiser, apercevoir, aplanir, apetisser, apitoyer, aplatir, aposter, apostiller, apurer, et ne pas écrire, conformément à la prononciation, apauvrir, apesantir, aplaudir, aposer, aporter, aparaître, apareiller, apartenir, apartement, aprentissage, aprêter, apointer, aprécier, apréhender, aprendre, aprofondir, aproprier, aprouver, apuyer?

Pourquoi, lorsqu’on écrit avec un seul p: occuper, attraper, grouper, dissiper, mettre deux p à développer, envelopper (Bossuet écrit enveloper), échapper, agripper?

On verrait aussi avec plaisir la suppression du double p à appeler: la nuance de la prononciation dans certains temps de ce verbe est si faible qu’elle peut être omise, à l’exemple de tant d’autres plus sensibles en certains mots. Par là on éviterait la difficulté de l’emploi tantôt du double p et du double l, tantôt du seul p ou l. Le Dictionnaire de l’Académie écrit il appelait et Perrot d’Ablancourt apelloit; dans les anciens manuscrits, apele est écrit avec un seul p, et dans d’autres on lit appelloit.

Puisque l’on écrit déprimer, on devrait écrire suprimer et non supprimer; l’affixe su est la contraction de sus et non de super. Il en est de même de supporter, qui ne devrait prendre qu’un seul p.

Quelques autres anomalies pourraient disparaître, et puisque l’Académie écrit charretier, gazetier, noisetier, tabletier, desquamation, elle devrait supprimer le double t dans aiguillettier et le double m dans squammeux, enflammer.

Dans la première édition, elle a écrit domter. C’est ainsi qu’écrit toujours Bossuet, et cela conformément au Cahier de remarques, qui, au chap. IV, art. 3, dit: «On met un p à compter et à compte, quand ils signifient supputer, supputation, mais à domter, il n’en faut point.» On devrait donc écrire ainsi et de même exemter, au lieu de exempter.

Une manière d’écrire contradictoire à la prononciation aurait à la longue une fâcheuse influence sur le langage. A force de voir les mots ainsi écrits et imprimés, la voix s’habitue à prononcer, surtout dans les provinces et dans les pays étrangers, toutes les lettres dont le son pour l’habitant de Paris s’annule par l’usage d’une prononciation journalière. On peut donc craindre que des mots tels que sculpture, promptitude, doigtier, dompter ne finissent par être prononcés sculpeture, prompetitude, doiguetier, dompeter, au lieu de prononcer sculture, prontitude, doitier, domter.

Les lettres doubles n’ont pas toujours fait partie du système orthographique de notre langue; elles sont en général une imitation des procédés grammaticaux du latin classique, dont l’influence se développe à partir du quinzième siècle, comme on peut le voir par le tableau suivant que j’ai dressé d’après trois monuments littéraires très-réguliers pour leur temps et dont je parlerai plus loin:

Les quatre livres des Rois et saint Bernard (XIIe siècle). Dictionnaire de Le Ver,
1420-1440.
Dictionnaire de Rob. Estienne, 1549.
abandoner S. Bern. » abandonner
acumplir acomplir accomplir
afaire » affaire
alaiter alaitier allaicter
aler aler aller
aliance alianche alliance
alure alure allure
ancienement anchiennement anciennement
apeler appeler appeler
aprester » apprester
ariere ariere arrière
asembler assambler assembler
asez asses assez
atendre attendre attendre
comandement S. B. et cumandement quemandement (il écrit comander) commandement
cele celle icelle
coment S. B. et cument comment comment ou quoment
cumbatre combatre combatre
corone S. B. courone couronne
cruelment cruelment cruellement
deriere deriere derrière
deservir deservir desservir
duner (donner) donner donner
enemi anemis ennemi
home homme homme
humage hommage hommage
nule nulle nulle
nuvele nouvelle nouvelle
obeisant obeissans obeissant
moyene S. B. moyenne moyenne
ocis ochis occis
pardoner S. B. pardonner pardonner
pousiere S. B. [pourre] poussière
resembler ressambler ressembler
resusciter resusciter resusciter
sale (salle) sale salle
sele (selle) selle et seelle selle
sumet (sommet) summet sommet
valée valée vallée

On voit donc par ce tableau que la suppression des doubles consonnes parasites est conforme au génie naturel de notre langue.

III
DES TIRETS OU TRAITS D’UNION.

Les Grecs et les Latins ne divisent pas les mots qui, composés de plusieurs, n’en forment réellement qu’un seul, tels que, en grec, αντιπέραν, vis à vis; παράπαν, tout à fait; παραμηρίδια, haut-de-chausses; παράλογος, contre-sens; παραχρῆμα, sur-le-champ; σύμπαν, tout à la fois; ἐξαίφνης, tout aussitôt; περιῤῥρρδην, tout à l’entour. Et de même en latin: adhuc, jusqu’à présent, jusqu’à ce jour; hucusque, jusqu’ici; alteruter, l’un ou l’autre; propemodum, à peu près; propediem, jusqu’à ce jour; ejusmodi, de cette façon; quoadusque, jusqu’à ce que; quantuluscumque, quelque petit qu’il soit; nihilominus, néanmoins; verumenimvero, à la vérité.

Les Grecs, dans la formation des mots composés, avaient souvent recours à la contraction et même à la suppression de la lettre finale: de ὄψον, ὀψοφαγία, ὀψοπώλης; de νόμος, νομοθέτης; dans κορυθαίολος, dans ποδάρκης, dans μονάρχης, il y a même suppression de deux lettres. Quelquefois, pour adoucir la prononciation, le ν se change en γ, παγχάλεπος. De même les Latins, de postero die, ont fait postridie. Usant du même procédé, nous avons fait de bas bord, bâbord; de bec jaune, béjaune; de contre escarpe, contrescarpe; de contre trouver, controuver; de corps, corsage, corset; de il n’y a guères, naguère; de tous jours, toujours; de la plus part[57], plupart; de passe avant, passavant; de néant moins, néanmoins; de plat fond, plafond; de plus tôt, plutôt; de vaut rien, vaurien; de sous rire, sourire; de sous coupe, soucoupe, etc.; de ores en avant, est devenu dorénavant[58]; à l’entour, alentour, etc.

[57] L’Académie, dans son Dictionnaire de 1694, écrit tousjours, pluspart.

[58] Ce composé s’est écrit d’abord de ores en avant, puis d’ores en avant, doresenavant, puis doresnavant, dorenavant, et enfin dorénavant.

Dans les autres langues, les mots composés ne forment qu’un seul mot, ou, si les traits d’union sont quelquefois admis, ils sont employés de manière à n’offrir aucune difficulté grammaticale.

La langue italienne, qui de toutes se rapproche le plus de la nôtre, de plusieurs mots n’en forme qu’un seul[59]: acquavita, eau-de-vie[60]; affatto, tout à fait; capodopera, chef-d’œuvre; nulladimeno, néanmoins; contuttociò, avec tout cela; conciosiacosachè, conciofossecosachè, puisque, bien que; perlaqualcosa, c’est pourquoi; et en espagnol: guardacostas, garde-côte; contraprueba, contre-épreuve; guardasellos, garde des sceaux, etc.

[59] Je me rappelle avoir lu dans Boccace contuttosiacosachè.

[60] Les Espagnols en ont fait aussi un seul mot: aguardiente, contracté de agua ardiente.

Palsgrave, dans son Esclarcissement de la langue françoyse, en 1530, écrivait aulcunefoys, souventesfoys; autravers, paradventure, jusqu’adix, jusqu’aumourir.

Dans nos anciens manuscrits, on ne voit aucun trait d’union[61], non plus que dans les dictionnaires de Robert Estienne. C’est dans le Dictionnaire de Nicot que je le vois apparaître pour la première fois, en 1573.

[61] «Quant à l’accent enclitique[‡] (sorte de trait d’union), disait Dolet en 1540, il n’est point recevable en la langue françoyse, combien qu’aulcuns soient d’aultre opinion. Lesquelz disent qu’il eschet en ces dictions, ie, tu, vous, nous, on, ton. La forme de cest accent est telle, ′: par ainsi ilz vouldroient estre escript en la sorte qui s’ensuyt: M’attenderai′ ie à vous? Feras′ tu cela? Quand aurons′ nous paix? Dict′ on tel cas de moy? Voirra′ lon iamais ces meschants puniz? Derechef ie t’aduise que cela est superflu en la langue françoyse et toutes aultres: car telz pronoms demeurent en leur vigueur, encores qu’ilz soient postposés à leurs verbes. Et qui plus est, l’accent enclitique ne conuient qu’en dictions indeclinables, comme sont en latin, ne, ve, q′, nam. Qu’ainsi soit, on n’escript point en latin en ceste forme: Feram′ ego id iniuriæ? Eris′ tu semper tam nullius consilij? Tiens donc pour seur que tel accent n’est propre aulcunement à nostre langue.»

[‡]L'accent enclitique est représenté ici par le signe prime.

Le grand nombre de mots connus sous la dénomination de mots composés, parce qu’ils n’expriment qu’une seule idée ou qu’un seul objet avec le concours de plusieurs mots, sont maintenant tantôt réunis par un tiret ou trait d’union, tantôt séparés, sans tirets, et tantôt groupés en un mot unique.

Isolés, ces mots offrent souvent un sens tout différent de celui qu’ils auraient s’ils étaient réunis: belle-mère, belle-sœur, beau-père, blanc-bec, belle-de-jour, ont un sens général tout autre que le sens spécial de leurs composants. Il convient donc de les grouper le plus possible en un seul mot qui représentera bien mieux l’idée particulière qu’ils veulent exprimer. Par là serait évitée la difficulté, souvent si grande, de l’orthographe du pluriel, car, dans une foule de cas, on ne sait si la marque s ou x doit s’appliquer au premier ou au second des composants, ou bien à tous deux. Les mots composés, une fois agglutinés, rentrent dans la règle générale de formation du pluriel des substantifs. Ainsi, en écrivant des femmes, des paroles aigredouces, des discours aigredoux, des rougegorges, des cassecous, des cocalânes, des choufleurs, on n’a plus à hésiter pour savoir où mettre l’s, et s’il faut écrire discours aigres-doux ou aigre-doux, des femmes aigres-douces ou aigre-douces, des rouges-gorges, des casse-cous, des coq-à-l’ânes ou des coqs-à-l’âne[62], des choux-fleurs, etc. Si l’on permettait d’écrire chefdœuvre, ou plutôt chédœuvre au singulier et chédœuvres au pluriel, et non chefs-d’œuvre, comme on le fait maintenant, les poëtes n’auraient plus à regretter de ne pouvoir dire: chédœuvres éternels, les chédœuvres humains, ce que ne permet pas l’orthographe admise, chefs-d’œuvre[63].

[62] Ces vers de Regnard en sont la preuve:

Pour être un bel esprit,
Il faut avec dédain écouter ce qu’on dit;
Rêver dans un fauteuil, répondre en coq-à-l’ânes
Et voir tous les mortels ainsi que des profanes.
Le Distrait, act. IV, sc. 7.

[63] L’Académie, pour éviter les controverses grammaticales, a souvent omis d’indiquer les pluriels, laissant indécis si l’on doit écrire des clair-obscurs ou des clairs-obscurs, maître-autels ou maîtres-autels, brèche-dent ou brèche-dents. En formant un seul mot des deux, on trancherait la difficulté: un clairobscur, des clairobscurs; un maîtrautel, des maîtrautels.

Un grammairien d’un vrai mérite explique ainsi l’orthographe académique d’un gobe-mouches et un chasse-mouche. «Un gobe-mouches ne prendrait pas ce nom s’il n’en avalait qu’une et on écrit sans s un chasse-mouche parce qu’il suffit d’une mouche pour en être importuné.» En écrivant un gobemouche, des gobemouches, un chassemouche et des chassemouches, on soulagerait la grammaire de ces subtiles distinctions.

L’Académie écrit eau-forte et eau seconde, eau régale. Comment se rendre compte de la distinction subtile qui nécessite le trait d’union mis par l’Académie au premier seul de ces composés, tandis qu’elle écrit séparément les deux autres? On devrait les écrire en un seul mot, et de même eaudevie, belledejour, belledenuit.

Le mot garde-malade peut s’écrire de cinq manières différentes, selon l’analyse qu’on fera des composants: une garde-malade, garde de malade; une garde-malades, qui garde les malades, des garde-malade, qui gardent le malade ou un malade; des gardes-malade, comme gardes-marine, gardiens de malade; des garde-malades, qui gardent les malades; et enfin des gardes-malades. Ce pluriel, qui semble le plus généralement adopté, est le moins logique de tous. La forme gardemalade supprime ces puériles difficultés.

L’Académie écrivant: aussitôt, aujourd’hui, auparavant, auprès, aplomb, embonpoint (qu’il serait mieux d’écrire enbonpoint, puisqu’on a mal-en-point), pourrait écrire sans tiret, acompte, audevant, apropos, aprésent. Pour trouver ces quatre mots au Dictionnaire, il faut aller les chercher à Compte, à Devant, à Propos, à Présent.

L’Académie écrivant: plutôt, plupart (où le s est retranché)[64], bienheureux, bienséant, biendisant, médisant, pourrait écrire sans tiret: bienaimé, bienêtre, plusvalue ou pluvalue, et, en un seul mot plusqueparfait, comme elle écrit imparfait. Puisqu’elle écrit betterave, pourquoi chou-rave?

[64] Quant au genre des lettres, selon l’Académie, on doit écrire tantôt une s, tantôt le s. Il en est de même pour d’autres lettres f, l, m, n, r; à cet égard, il faut aussi prendre un parti.

L’Académie, écrivant comme on prononce bâbord, terme de mer, et non bas-bord, pourrait écrire sans tiret bassetaille, bassecour, ce qui éviterait ce pluriel: des basses-cours, des basses-tailles.

Elle écrit avec raison bientôt: elle devrait faire de même pour sans doute, dont les composants ne sont pas même réunis par un trait d’union. Cependant, sans doute exprime très-souvent le doute, au lieu d’un sens affirmatif: il viendra sans doute signifie il viendra probablement, peut-être. On devrait donc écrire sansdoute ou mieux sandoute, comme plutôt, souvenir, plafond, etc.

Elle écrit sans tiret clairvoyant, et avec tiret clair-semé, à claire-voie.

Elle écrit en un seul mot: contrebande, contrecarrer, contredanse, contredire, contrefaçon, contrescarpe, etc., et devrait écrire aussi sans tiret: contr’épreuve ou contrépreuve, contrecoup, contrecœur, contremarque, contretemps, contresens, contrepoids, contrepied, contrelettre, contrefort, contrordre.

Contre-poison, contre-taille, sont ainsi écrits à leur ordre alphabétique; mais, dans le cours de son Dictionnaire, l’Académie écrit contrepoison, contretaille.

L’Académie écrit: entrecouper, entrelacer, entrelacs, entremettre, entrelarder, auxquels elle devrait ajouter sans tiret: entredonner, entredéchirer, entredeux, entrepont, entresol et soussol ou mieux sousol[65].

[65] Dans les quatre éditions précédentes, l’Académie écrit entresol d’un seul mot, de même qu’elle écrit en un seul mot tournesol, parasol, préséance, présupposer, vraisemblance, et qu’on devrait écrire havresac, bouteselle (et non havre-sac, boute-selle), en prononçant l’s comme il devrait toujours être prononcé et non comme z. M. J. Quicherat observe avec raison (Traité de versification française, p. 3) que «l’Académie a tort d’écrire dissyllabe et qu’on doit écrire disyllabe, comme dimètre, dilemme: la particule dis n’ayant rien à faire dans cette composition.»

Il serait désirable que partout où l’s se prononce z, cette dernière lettre pût un jour la remplacer.

On écrivait autrefois hazard, hazarder, nazillard, magazin. Corneille écrivait cizeaux; on devrait donc écrire de même bizeau, nazeau, puisqu’on écrit nez. Bossuet, dans les manuscrits de ses Sermons, p. 59, écrit: vous oziez.

La lettre z est simple, euphonique et gracieuse. Il est regrettable qu’on ait cru en devoir restreindre l’emploi aux seuls mots suivants: alezan, alèze, alize, alizier, amazone, apozème, azerole, azerolier, azimut, azote, azur, azyme, balzan, bazar, benzine, bézoard, bizarrerie, bonze, bronze, Byzance, canezou, colza, coryza, czar, dizain, dizaine, dizenier, donzelle, douzaine, douze, épizootie, gaz, gaze, gazelle, gazer, gazetier, gazette, gazeux, gazomètre, gazon, gazouiller, gazouillement, gazouillis, horizon, lazaret, lazuli (lapis), lézard, lézarde, luzerne, mazette, mélèze, mozarabe, Nazareth, nez, onzième, osmazôme, quartz, quatorze, quinze, recez, rez-de-chaussée, riz, rizière, seize, sizain, sizaine, suzeraineté, syzygie, topaze, trapèze, treize, vizir, vizirat, auxquels il faut ajouter les 41 mots commençant par cette lettre au Dictionnaire.

Si le z pouvait remplacer l’s dans les mots où il en a pris le son, on éviterait des difficultés orthographiques et une règle de grammaire à apprendre avec les exceptions. L’s reprendrait sa fonction naturelle dans ces mots composés: asymptote, désuétude, entresol, havresac, monosyllabe, parasol, préséance, présupposer, soubresaut, tournesol, vraisemblable, etc., que des étrangers croient devoir prononcer comme aisément, avec le son du z.

L’Académie écrit: gendarme, gentilhomme, lieutenant, mainmorte, malhonnête, malintentionné, malpropre, malsain; elle pourrait écrire de même sans tiret: faufuyant, gagnepain, gardefeu, gardemeuble, mainforte.

L’Académie écrit: hautbois (qui serait mieux sous cette forme: haubois, en italien oboè); pourquoi ne pas écrire: hautecontre et contrebasse? et puisqu’on écrit justaucorps, on pourrait admettre haudechausse.

L’Académie écrit sans tiret: nonpareille, parterre, partout, passavant, porteballe, portechape, portechoux, portecrayon, portefaix, portefeuille, portemanteau, postface; et avec tiret: nonsens, passedebout, passeport, passetemps, peutêtre, portecrosse, portedrapeau, portemontre, portevoix. La régularisation de ces derniers mots supprimerait l’embarras du pluriel. On verra par le Tableau des mots composés la difficulté de le former.

L’Académie écrit: outrecuidant, outremer, sauvegarde, soucoupe, soussigné, souterrain, soutirer, surbaisser, surenchère; elle pourrait écrire sans tiret: outrepasser, saufconduit, souslouer (ou mieux soulouer), sousentendu, sousordre, souspréfet ou soupréfet, et devrait écrire soulocataire, sousol, comme elle écrit soucoupe, soutirer, sourire, soubassement, soumission, soulier, mieux écrit autrefois soulié.

L’Académie écrivant surenchérir, surlendemain, surnaturel, pourrait écrire surlechamp, au lieu de sur-le-champ, et le placer à son rang à côté de surlendemain, tandis qu’il faut chercher cet adverbe ou locution adverbiale à Champ; surlechamp est un adverbe comme sitôt et aussitôt, lequel est également composé de trois mots: au-si-tôt.

L’Académie écrit: becfigue, pourboire, quintefeuille, quintessence, tournebride, tournebroche, tournemain, vaurien. Elle pourrait écrire sans tiret: chaussetrape, coupegorge, couvrepied, curedent, quatretemps, quatrevingts, songecreux, et, puisque tapecu est ainsi écrit, torchecul ou torchecu devrait l’être de même.

Bien que l’Académie écrive des contrevents et des abat-vent, des brise-vent et des paravents, des casse-tête et des serre-tête, des tire-têtes et des hausse-cols, des passe-poils et des passeroses, des passerages et des passe-ports, un gobe-mouches et un chasse-mouche, ces mots, de même formation, devraient tous prendre une figure orthographique uniforme.

Comment fixer les pluriels des mots suivants, que chacun forme à sa manière:

Des ayants cause, des bateaux-poste, des boute-selles, des chasse-marée, des tête-à-tête, des souffre-douleur, des contre-vérité, des coq-à-l’âne, des dames-jeannes, des croc-en-jambe, des rouges-gorges, des rouge-queue, des rouges-trognes, des rouges-bords, des garde-forêt, des garde-robes, des cure-dent, des cure-oreilles, des chausse-pied, des entre-côtes, des essuie-main, des appui-main, des fesse-cahier, des porte-hache, des pieds-d’alouette, des passe-volants, des hautes-contres, des culs-de-sac, des guets-apens, des pince-maille, des après-dînées, des après-midi, des garde-fous, des gardes-marine, des perce-oreille, des trouble-fête, des ponts-neufs, des messire-Jean, des bains-Marie, des colin-maillard, des revenant-bon, des porte-étendard, des serre-tête, des tire-têtes, des serre-file, etc.?

Pour lever toute difficulté, ne pourrait-on pas, dès à présent, ramener comme suit à une orthographe uniforme ces mots composés:

Abajour, abavant, appuimain, avancoureur, avanmain, avanscène, bassecour, boutefeu, brèchedent, brisecou, brûletout, cassenoisette, chapechute, chassemarée, chassemouche, cervolant, chaufepied, chaussepied, chaussetrape, choufleur, contrecoup, coupegorge, couvrefeu, crèvecœur, curedent, damejeanne, entracte, entrecôte, entreligne, essuimain, gagnepain, gardechasse, gardecôte, gardemagasin, gardemanger, gardemine, garderobe, gâtemétier, gorgechaude, haussecol, haubois, hautecontre, messirejean, millepied, mouillebouche, ouïdire, passedebout, passedroit, passepartout, passepasse, perceneige, portemontre, portecrosse, reineclaude, reinemarguerite, réveillematin, saufconduit, serrefile, serrepapier, serretête, tailledouce, terreplein, tirebotte, troublefête, vatout, viceroi, et enfin un vanupied, etc. (Voir Appendice F.)

On place entre deux tirets la lettre euphonique t, et c’est avec raison qu’on écrit: y a-t-il, ira-t-il; mais pourquoi ne pas en faire autant pour l’s qui a le même emploi? On ne devrait pas écrire, comme on le fait, donnes-en, poses-y, cueilles-en, donnes-y, manges-en, ce qui donne lieu à l’erreur fréquente que l’on commet en s’imaginant que, dans toutes les conjugaisons, la seconde personne de l’impératif doit avoir une s. Il faut donc de toute nécessité écrire donne-s-en, porte-s-y, va-s-en chercher, va-s-y, cueille-s-en, mange-s-en; ou mieux en mettant un z euphonique à la place de l’s, puisque l’Académie écrit maintenant quatre-z-yeux qu’elle écrivait auparavant quatre-zyeux.


Doit-on, pour la division des mots au bout des lignes, se conformer à l’étymologie ou bien à l’épellation, qui favorise mieux la lecture à haute voix? L’Académie, dans son Dictionnaire, n’a adopté aucune règle fixe à cet égard: il conviendrait de faire cesser cette incertitude qui embarrasse les correcteurs d’imprimerie. Ainsi, dans la même page, on trouve écrit: sou-scrire conformément à l’étymologie, et sous-crire, conformément à l’épellation. Il en est de même pour sou-scripteur et sous-cripteur, atmo-sphère et atmos-phère, hémi-sphère et horos-cope, cata-strophe et cho-révêque, mono-ptère et coléop-tère.

L’Académie ayant admis la division i-nadmissibilité, i-négalité, su-ranné, pros-terner, pros-tituer, semblerait autoriser cette division conforme à l’épellation pour des-truction, des-titution, dés-union, pres-cription; cependant elle écrit aussi in-specter, in-spirer, ob-struction, pro-scrire, conformément à l’étymologie.

Cette question, futile en apparence, a une application incessante dans la pratique. Peut-être doit-on préférer la division adoptée pour les langues grecque et latine, où l’on sépare, en fin de ligne, les mots par un tiret d’après leurs racines.

IV
DE L’ORTHOGRAPHE ET DE LA PRONONCIATION
DES MOTS TERMINÉS EN ANT OU ENT.

ADJECTIFS ET SUBSTANTIFS VERBAUX PROVENANT DU PARTICIPE PRÉSENT.

Selon les grammaires, nous avons d’abord dans la catégorie des mots en ANT:

1o Tous les participes présents, terminés sans aucune exception en ANT, et invariables quand ils expriment une action. Quand ils expriment un état, ils peuvent se transformer en adjectifs verbaux et s’accorder en genre et en nombre avec leur sujet. L’adjectif verbal, extension d’emploi du participe présent, conserve au singulier masculin la forme ant du participe présent dont il dérive. Il devient même quelquefois un substantif, que j’appellerai alors substantif verbal; tels sont: les étudiants, les complaisants, les opposants, les gérants, les correspondants, etc.

2o Sont aussi terminés en ANT les adjectifs et les substantifs des verbes formés sur la première conjugaison latine, tels que amant, chantant, mendiant, suppliant, dont le nombre est considérable. Tous, sans exception, sont, comme le participe présent et le gérondif, terminés en ant.

3o Sont terminés aussi en ANT tous les adjectifs et substantifs de ce genre provenant d’une autre source que le latin. Tels sont ces mots français formés d’un verbe ne provenant pas du latin:

agaçant éblouissant glapissant pantelant
attachant éclatant glissant passant
blanchissant écrasant grimaçant penchant
bondissant écumant grimpant perçant
bouffant effrayant grinçant piquant
brisant engageant grisonnant plongeant
brunissant étiolant guerroyant rafraîchissant
bruyant étouffant intrigant regardant
brûlant étourdissant jaillissant ronflant
calmant frappant jappant salissant
choquant fringant jaunissant tannant
criant gagnant marquant tombant
croupissant galant massacrant tranchant
déchirant garant navrant trébuchant

Ainsi donc, je le répète, les mots terminés en ant comprennent: 1o tous les participes présents, sans aucune exception; 2o tous les adjectifs et substantifs verbaux dérivés de verbes français formés sur la première conjugaison latine et qui sont en si grand nombre; 3o tous les substantifs et adjectifs verbaux qui ne viennent pas du latin.

Pour ces trois classes de mots, il n’y a pas d’embarras, pas de changements à proposer.

Mais il n’en est pas de même des adjectifs et des substantifs formés sur les trois autres conjugaisons latines: sans aucun motif apparent, les uns sont terminés en ant, les autres en ent. Il en résulte donc une grande incertitude orthographique, car la prononciation ne peut servir de guide, puisque les uns comme les autres, soit qu’ils s’écrivent par ant, soit par ent, se prononcent également par notre an nasal, en sorte que l’étymologie nous induirait en erreur, tous possédant un primitif latin en ENS.

On doit faire remarquer que, même dans cette catégorie, la forme ant est beaucoup plus nombreuse que la forme ent.

Voici le tableau des mots français terminés en ant et celui des mots terminés en ent, provenant les uns et les autres d’une conjugaison latine autre que la première (laquelle, on le répète, forme toutes ses terminaisons en ant).

Liste des adjectifs et substantifs verbaux formés de participes latins en ENS (haute, moyenne et basse latinité), provenant de la 2e, 3e ou 4e conjugaison
Et qui en français se terminent en ANT.

abrutissant convaincant impuissant raréfiant
absorbant convenant inconstant ravissant
adoucissant copartageant inconvenant reconnaissant
affligeant correspondant indépendant réfrigérant
agissant courant insignifiant réjouissant
agonisant croissant insuffisant reluisant
amollissant croyant intendant renaissant
ascendant cuisant intervenant repentant
assaillant décevant languissant répercutant
assistant défaillant luisant répondant
assortissant défiant malfaisant repoussant
assourdissant délinquant méconnaissant resplendissant
assujettissant dépendant mécréant ressortissant
attenant déplaisant médisant revenant
attendrissant déposant méfiant riant
attrayant descendant mordant rugissant
avenant désobéissant mordicant saillant
avilissant desservant mourant saisissant
belligérant dirigeant mouvant satisfaisant
bienfaisant dissolvant naissant savant
bienséant divertissant nourrissant séant
bienveillant endurant obéissant séduisant
cédant ensuivant odoriférant servant
clairvoyant entreprenant offensant sortant
combattant étourdissant opposant souffrant
commettant étudiant outrageant souriant
compatissant excédant pâlissant suant
complaisant exécutant partageant suffisant
composant exigeant pendant suivant
compromettant existant perdant surintendant
concertant exposant persistant surprenant
concluant extravagant pesant survenant
confiant fatigant plaisant survivant
conquérant flagellant poursuivant tenant
consentant fleurissant prenant tendant
consistant florissant pressant transcendant
constituant fondant prétendant vaillant
consultant fuyant prévenant venant
contenant gémissant prévoyant versant
contendant gérant puissant vivant
contredisant imposant ramollissant voyant

Parmi les participes en ant les grammairiens en indiquent quinze qui changent d’orthographe en cessant d’être employés comme participes présents, et qui prennent alors ent au lieu de ant.

Mais pourquoi établir une exception pour ces seuls mots dans le nombre si considérable de participes en ant qui, lorsqu’ils deviennent substantifs ou adjectifs verbaux, conservent dans les deux cas la désinence ant comme en combattant et un combattant; en conquérant et un conquérant, en étudiant et un étudiant[66]? Si donc dans ces quinze mots qui se rencontrent dans les trois dernières conjugaisons latines les participes se sont ainsi modifiés:

(Participe.)     (Participe.)    
adhérant subst. adhérent excellant adj. excellent
affluant subst. affluent expédiant subst. expédient
coïncidant adj. coïncident négligeant subst. négligent
convergeant adj. convergent précédant subst. précédent
différant adj. différent[67] présidant subst. président
divergeant adj. divergent résidant subst. résident
émergeant adj. émergent violant adj. violent
équivalant subst. équivalent      

tandis qu’on écrit de cette manière:

(Participe.)     (Participe.)    
assistant et un assistant excédant et un excédant
agonisant et un agonisant complaisant et un complaisant
descendant et un descendant répondant et un répondant
desservant et un desservant prétendant et un prétendant
dissolvant et un dissolvant revenant et un revenant
plaisant et un plaisant vivant et un vivant
médisant et un médisant      

ne doit-on pas donner à ces quinze mots adhérent, affluent, etc., une désinence uniforme, celle en ant? Par là cesserait toute difficulté, et les règles exceptionnelles qui surchargent nos grammaires seraient diminuées d’autant.