[66] Si l’on voulait alléguer que le substantif verbal un étudiant devait être ainsi écrit, attendu que, étant tiré du participe présent de la première conjugaison française (étudier, en étudiant), sa forme régulière est en ant et non en ent, sans qu’on ait à tenir compte de la deuxième conjugaison latine (studere, studens), on demande pourquoi les substantifs verbaux adhérent, affluent, etc., et les adjectifs verbaux coïncident et convergent qui appartiennent aussi à la première conjugaison française sont écrits en ent et non en ant.
[67] On pourrait faire une exception pour le substantif différend.
Les quinze mots exceptionnels sont marqués d’un *, et les trois adjectifs non verbaux d’une †.
| absent | continent | expédient * | jacent |
| abstinent | contingent | fervent | latent |
| accident | convalescent | fréquent | mécontent |
| adhérent * | convergent * | imminent | négligent * |
| adjacent | corpulent † | impatient | occident |
| adolescent | décent | impertinent | opulent |
| afférent | déliquescent | impotent | orient |
| affluent * | déponent | imprudent | patent |
| agent | différent * | impudent | patient |
| antécédent | diligent | incident | pénitent |
| apparent | dissident | incohérent | permanent |
| ardent | divergent * | incompétent | précédent * |
| astringent | dolent | inconscient | prééminent |
| clément † | effervescent | inconséquent | président * |
| client | efficient | incontinent | prudent |
| coefficient | éloquent | inconvénient | récipient |
| coïncident * | émergent * | indécent | réfringent |
| compétent | éminent | indigent | régent |
| concurrent | émollient | indulgent | résident * |
| confident | équipollent | inhérent | subséquent |
| confluent | équivalent * | innocent | succulent † |
| conscient | escient | insolent | suréminent |
| conséquent | évident | intelligent | urgent |
| content | excellent * | intermittent | violent * |
Ainsi donc, contrairement à la série considérable des mots en ant provenant 1o de la première conjugaison latine, qui ne figurent pas ici et qui tous se terminent en ant; 2o de la liste des mots en ant qui ne dérivent pas de verbes latins; 3o de la liste des mots de la seconde, troisième et quatrième conjugaisons latines qui se terminent en ant, bien que formés sur les désinences latines en ens, on voit que le nombre des mots qui se terminent en ent (une centaine au plus) est relativement très-faible comparé à ceux dont la désinence est en ant, et que d’ailleurs aucune règle fixe n’a présidé à leur formation. Bornons-nous à ces exemples:
| 2e | Conjugaison: | plaisant, répondant | et abstinent, permanent |
| — | — | contenant, attenant | et continent, éminent |
| — | — | vaillant, voyant | et équivalent, évident |
| 3e | Conjugaison: | confiant, suivant | et confident, conséquent |
| — | — | belligérant, ascendant | et antécédent, intelligent |
| — | — | affligeant | et négligent |
| — | — | suffisant | et efficient |
| — | — | déposant | et déponent |
| — | — | cédant | et précédent |
| — | — | suivant | et conséquent |
| 4e | Conjugaison: | avenant, inconvenant | et inconvénient, expédient |
| — | — | amollissant | et émollient, etc. |
Que d’hésitations et d’efforts de mémoire pour ne pas errer dans ce labyrinthe!
Bien plus, il est quelques-uns de ces mots, au nombre de 17, qui, au masculin singulier, présentent une homographie complète avec la troisième personne du pluriel du présent de l’indicatif, également terminée en ent, et dont la prononciation diffère, exemple: un affluent, ils affluent; un expédient, ils expédient.
| affluent, adj. | ils affluent | un | résident | ils résident | |
| un | expédient | ils expédient | violent, adj. | ils violent | |
| content, adj. | ils content | un | couvent | elles couvent | |
| convergent, adj. | ils convergent | un | confluent | ils confluent | |
| un | équivalent | ils équivalent | évident, adj. | ils évident | |
| excellent, adj. | ils excellent | divergent, adj. | ils divergent | ||
| négligent, adj. | ils négligent | un | parent | ils parent | |
| émergent, adj. | ils émergent | coïncident, adj. | ils coïncident | ||
| un | président | ils président | |||
En adoptant la désinence ANT pour tous les adjectifs et substantifs verbaux on éviterait donc cette homographie qui vient encore accroître le trouble déjà signalé; or, du moment où la terminaison ant l’emporte de beaucoup en nombre sur ent et que la prononciation est identiquement la même dans l’un et l’autre cas, on propose de ramener tous les substantifs et adjectifs verbaux à un seul et même type en ant.
Bossuet, lors des discussions préliminaires pour le Dictionnaire de l’année 1694 (voir App. C), frappé déjà de l’incohérence de l’orthographe des adjectifs et des substantifs terminés les uns en ant, les autres en ent, cherchait le moyen de parvenir à une sorte de régularité, et, comme il lui semblait que, dans l’ensemble des mots français formés par le participe latin en ens, la terminaison en ent était plus nombreuse que celle en ant, il proposait à cet effet, tout en maintenant au participe présent, ainsi qu’au gérondif, la forme exclusive ant[68], de donner à tous les autres la forme ent.
[68] Dans les manuscrits autographes des sermons de Bossuet, 2 vol. in-fol., que j’ai examinés à la Bibliothèque impériale, on remarque, au contraire, une tendance naturelle à remplacer l’e par l’a, conformément à la prononciation. Il écrit donc constamant, contant, contanter, contantement, atantion, atantif, atantivement, atantats, cepandant, commancer, etc. Il écrit commancement et assambler, et presque toujours, si ce n’est toujours, il écrit, comme Corneille, vanger, vangeance.
Ainsi on trouve écrit par Perrot d’Ablancourt retrencher, garentie, qui sont devenus garantie et retrancher conformément à la tendance de substituer l’a à l’e, et il écrit restraindre comme nous écrivons contraindre; mais aujourd’hui on écrit restreindre avec un e.
Fénelon, à toutes ses éditions, écrit les Avantures de Télémaque, et Racine écrit aussi avanture, vanger, vangeance. L’Académie cependant écrivait aventure dès sa première édition de 1694. Fénelon ne publia sa première édition: Suite du quatrième livre de l’Odyssée d’Homère ou Avantures de Télémaque, qu’en 1699, et toutes les éditions postérieures, y compris celle de Étienne Delaulne, 1717, portent le titre d’Avantures. Fénelon persistait donc, malgré l’Académie, à écrire et faire imprimer son livre avec le titre courant d’Avantures, et c’est ainsi que sont imprimées les Avantures de M. d’Assoucy, les Avantures du baron de Fœneste.
Mais, contrairement au sage avis de Bossuet, qui voulait l’uniformité, l’Académie inscrivait dans son Dictionnaire près de la moitié des adjectifs et des substantifs verbaux (voir le tableau page 69) avec la désinence ant, bien que formés tous sur la désinence ens du latin, tels que: affligeant, ascendant, assistant, assujettissant, attenant, attrayant, avenant, bien-disant, bienfaisant, bienséant, cédant, etc., entraînée en cela par le grand nombre d’adjectifs et substantifs verbaux provenant de mots forgés sur la première conjugaison latine, arrivant, aimant, amant, allant, appelant, etc., et sur les mots étrangers au latin, agaçant, attachant, brisant, gagnant, passant, tranchant, etc.
Ainsi, dès cette époque, la formation en ent, que j’appellerai latine, avait cessé de fonctionner, et dès lors l’adjectif et le substantif verbal se formant à fur et à mesure des besoins sur le participe présent français toujours en ant, il en résulte que le nombre des mots de ce genre l’a emporté de beaucoup par un usage constant sur ceux dont la désinence est en ent.
Maintenant, en présence des faits, on peut être assuré que Bossuet, avec la supériorité de son esprit et la rigueur de sa logique, n’aurait pas hésité à adopter pour règle l’uniformité de la désinence en ant. Et, en effet, puisque la prononciation est la même pour tous, pourquoi retarder plus longtemps une réforme si facile, qui épargnerait l’obligation, très-pénible, souvent même impossible, d’établir une distinction dans l’orthographe des participes présents et celle des adjectifs et substantifs verbaux, dédale où la connaissance du latin et des étymologies, loin de nous guider, nous entraîne, comme on vient de le voir, dans de perpétuelles contradictions?
Si ce principe était adopté, on pourrait conserver la désinence ent au petit nombre de mots formés directement du latin, comme gent de gens; aux mots calqués sur la désinence latine du neutre en entum, comme testament, monument, de testamentum, monumentum, et enfin à tous nos adverbes en ment, tous par e, à cause de la racine mente. Ces trois classes de mots feraient seules exception à la règle de l’a remplaçant e dans les mots terminés en ant.
Enfin l’Académie examinera s’il ne conviendrait pas de ramener à une seule et même orthographe les mots ayant leur désinence en ance et ence.
Tous les substantifs dérivés des verbes de la PREMIÈRE conjugaison latine se terminent par ance: abondance, assonance, consonance, extravagance, substance, etc.
Pour les mots dérivés des verbes de la DEUXIÈME conjugaison, le plus grand nombre se terminent en ence: cependant l’Académie écrit: appartenance et abstinence, allégeance et agence, bienséance et équipollence, dépendance et éminence, complaisance et dissidence, condoléance et déshérence, déchéance et décadence, déplaisance et permanence, engeance et exigence, intendance et incidence, malveillance et pénitence, naissance et innocence, plaisance et indulgence, surséance et présidence, prévoyance et providence, réjouissance et résidence, redevance et impertinence; enfin elle écrit diversement les dérivés d’un même verbe: (de tenere, tenens), contenance et continence, (de videre, videns), clairvoyance et évidence, etc.
Pour les mots dérivés de la TROISIÈME conjugaison, la moitié s’écrivent par ance ou par ence, sans motif apparent: assistance et adolescence, bienfaisance et magnificence, concomitance et concupiscence, confiance et confidence (de confidere), consistance et conséquence, descendance et convalescence, croyance, crédence et créance (de credere), croissance et conférence, déchéance et décadence (de cadere), défiance et désinence, gérance et agence, médisance et confidence, méfiance et mésintelligence, insuffisance et éloquence, intendance et intelligence, concomitance et intermittence (l’un avec un t, l’autre avec deux t), naissance et affluence, oubliance et négligence, subsistance et existence.
Pour les mots dérivés de la QUATRIÈME conjugaison, ils se bornent à 6 ou 8 et présentent la même anomalie: convenance et audience, disconvenance et conscience, souvenance, prévenance et expérience, obéissance et obédience, insouciance et science.
Ainsi, par ces modifications ou plutôt ces rectifications, la grammaire, débarrassée de ce grand nombre d’exceptions et de fatigantes minuties, deviendra plus facile à apprendre, et allégera pour l’Académie l’obligation d’en rédiger une. C’est peut-être aux fastidieux détails qui surchargent encore cette œuvre, confiée d’abord à Regnier des Marais, qu’on doit, du moins en partie, attribuer son ajournement.
Et, en effet, qui a le courage aujourd’hui de lire la Grammaire de des Marais, si ce n’est comme étude historique?
Le conflit entre l’orthographe propre au français et celle du latin ne date pas, il est vrai, de l’époque du savant secrétaire de l’Académie de 1694. Si nous nous reportons au temps des Estienne (1540), nous le trouverons aussi marqué qu’à présent, mais cependant en sens inverse. Ce sont les mots en ence qui paraissent alors l’emporter numériquement sur les mots en ance. Mais il n’en est plus de même si l’on remonte à 1420-40, au moment où Firmin Le Ver rédigeait son dictionnaire. Une couche très-riche de mots français d’ancienne formation subsistait encore, et, dans ce fonds antérieur à la Renaissance, les vocables latins en entia sont traduits par des mots français en ance que Le Ver, en sa qualité de Picard, écrit souvent par anche. Par exemple:
| COMPLACENTIA donne | complaisance |
| COGNOSCENTIA | congnissance |
| CONFIDENTIA | confianche |
| CONVENIENTIA | convenanche |
| CRESCENTIA | croissance |
| DECENTIA | avenanche, contenanche |
| DEPENDENTIA | dependanche |
| DESPLICENTIA | desplaisanche |
| DISSIDENTIA | desseanche, discordanche |
| EXIGENTIA | juste requeranche |
| EXISTENTIA | estanche, demouranche |
| IMPOTENTIA | non puissanche |
| MALIVOLENTIA | male veullanche |
| NASCENTIA | naissanche |
| PENITENTIA | penanche, penitanche, repentanche |
| PERTINENTIA | appartenanche |
| PROVIDENTIA | pourveanche |
| RESISTENTIA | resistanche |
| SUFFICENTIA | souffisanche |
Par un phénomène curieux et qui caractérise très-bien le sens, au point de vue orthographique, et la coexistence des deux courants qui ont formé notre langue telle qu’elle existe aujourd’hui, dans quelques cas le mot français d’ancienne formation en ance se trouve dans le même endroit en présence du calque latin de nouvelle formation en ence. Exemples:
| ABSENTIA | = défaillance, absence |
| CONSEQUENTIA | = ensievance, consequence |
| CONSIDENTIA | = seanche, considence, consistence |
| OBEDIENTIA | = obeissanche, obedience |
| RESIDENTIA | = demourance, residence |
D’autres mots, tirés également des trois dernières conjugaisons latines, alors récents et reproduisant le latin lettre à lettre, sont écrits par ence. Tels sont concupiscence, diligence, eloquence, innocence, presidence, science. D’autres substantifs de ce genre, qui figurent également sous forme d’adjectifs dans les tableaux précédents, ne sont pas encore usités au commencement du quinzième siècle, car ils n’existent pas sous leur forme actuelle dans Le Ver. Tels sont: adolescence, allégeance, agence, bienséance, clémence, compétence, correspondance, décadence, éminence, décence, impuissance, inconstance, indépendance, indulgence, insolence, réjouissance, répugnance, etc.
J’ai voulu pousser plus loin la constatation de cette loi de la francisation orthographique des mots directement formés sur le latin, car, en me bornant au dictionnaire de Le Ver et au quinzième siècle, je m’exposais à l’objection que je n’avais embrassé qu’un dialecte et une époque de l’histoire de la langue. J’ai cherché cette vérification dans les plus anciens monuments littéraires du français au douzième siècle, je veux dire les Quatre livres des Rois de la Bibliothèque Mazarine et les Choix de sermons de saint Bernard, publiés par M. Le Roux de Lincy en 1841. J’ai fait dépouiller dans les uns et les autres tous les mots en ance et en ence. Ils sont en bien petit nombre dans un volume de plus de cinq cents pages, ce qui prouve que la tendance à calquer les terminaisons du français sur le latin n’était pas encore très-prononcée. Les voici tous, sans acception de conjugaison cette fois:
| abundance R. et habondance S. Bern. | hunurance et onurance (honneur) |
| aliance | lance |
| apurtenance | mescréance |
| atemprance (arrangement) | penance (pœnitentia) |
| conissance S. B. | pesance |
| conixance S. B. | recunuissance |
| cuvenance | remanance |
| demustrance | remembrance |
| dessevrance (mérite) S. B. | repentance et respentance |
| dutance | sachance S. B. |
| enfance R. et S. B. | semblance R. et S. B. |
| enurance (splendeur) | signefiance |
| esperance | sustance R. et sostance S. B. |
| fiance | sustenance |
| grevance | venjance |
Les mots en ence ne sont qu’au nombre de treize et sont marqués d’un caractère théologique tout spécial. Ce sont:
| abstinence | reverence |
| frequence S. B. | sapience |
| impatience et impascience S. B. | semence S. B. |
| negligence S. B. | science |
| obedience | sentence S. B. |
| penitence | silence S. B. |
| pestilence |
On voit que plusieurs d’entre eux ont leurs correspondants dans la liste ci-dessus en ance: tels sont penance et penitence, sachance et sapience, science. Il résulte de ce qui précède que même dans les mots tirés de substantifs en entia la forme française en ance domine partout sur la forme latine en ence qui figurait peut-être la prononciation ince. En tout cas il est incontestable qu’en empruntant des mots au latin, le français d’alors ne s’attachait pas à en copier servilement l’orthographe.
Au moyen d’un simple signe adapté à la lettre t, comme Geofroy Tory l’a fait le premier pour la lettre c, lui donnant, par l’apposition de la cédille, le son exceptionnel du s, bien des difficultés de prononciation seraient épargnées aux étrangers ainsi qu’aux enfants; et l’Académie ne serait plus obligée, dans son Dictionnaire, de répéter continuellement: «Dans ce mot, t suivi de i se prononce comme c dans ci,» indication fréquemment reproduite, mais qu’on lui reproche d’avoir oubliée dans plus de cent endroits.
Cette syllabe ti, qu’on doit prononcer ci, est une cause de telles difficultés pour la lecture et l’écriture, qu’il semble indispensable d’adopter un système régulier, soit en remplaçant le t par c ou s, comme l’a fait l’Académie dans certains mots, soit en plaçant une cédille sous le t, ainsi qu’on le fait depuis le milieu du seizième siècle pour le c. En sorte que, de même qu’on écrit flacon et façon, gascon et garçon, on écrirait: nous acceptions et les accepţions, pitié et inerţie, inimitié et facéţie, amitié et primaţie, chrétien et Capéţiens, etc.
Déjà l’Académie a substitué quelquefois le c au t; elle écrit négociation, qui, conformément à l’étymologie, aurait dû être écrit négotiation, puisqu’elle écrit initiation, pétition, propitiation[69]. Ailleurs elle écrit sans motif il différencie et il balbutie, chiromancie et démocratie, circonstanciel et pestilentiel.
[69] Elle se trompe même en indiquant ainsi la prononciation de ce mot: «On prononce propiciation.»
L’Académie, qui a écrit par un t les dix adjectifs suivants: ambitieux, captieux, contentieux, dévotieux, factieux, facétieux, minutieux, prétentieux, séditieux, superstitieux, écrit par un c les treize autres que voici: avaricieux, consciencieux, disgracieux, gracieux, licencieux, malgracieux, malicieux, précieux, révérencieux, sentencieux, silencieux, spacieux, vicieux: les uns et les autres, indistinctement, ont en latin un t, vitiosus, pretiosus[70], etc. Pourquoi cette distinction? En modifiant l’orthographe des dix premiers, tous les adjectifs de cette catégorie terminés en IEUX seraient écrits et prononcés uniformément, comme avaricieux, capricieux, délicieux.
[70] Le mot prétieuses est ainsi écrit dans le Dictionnaire de Somaize (1661), mais l’Académie, en 1694, remplaçant le t par un c, écrit précieuses, et déjà en 1420, le Dictionnaire de Le Ver, où souvent les mots latins sont orthographiés conformément à la prononciation française, écrivait avec un c les mots preciosus, preciolus, preciose, preciositas, qu’il traduit par precieusement, precieusetes.
Peut-être conviendrait-il, pour treize substantifs ayant tie pour désinence: argutie, calvitie, diplomatie, facétie, impéritie, ineptie, inertie, minutie, onirocritie, primatie, prophétie, suprématie, et pour les quatre mots terminés par cratie: aristocratie, bureaucratie, démocratie, ochlocratie, de les écrire avec la désinence CIE, comme l’a fait l’Académie pour chiromancie, rabdomancie. Alors il n’y aurait plus d’exception pour l’ensemble des mots se terminant en CIE, comme pharmacie, superficie, alopécie et esquinancie, que Henri Estienne, à sa table des mots dérivés du grec, renvoie avec raison à squinancie.
Il en est de même de circonstanciel, que l’Académie écrit par un c; mais elle écrit confidentiel, différentiel, pestilentiel, substantiel, obédientiel, et cependant ces mots dérivent de confiance, différence, pestilence, substance, obédience, comme circonstanciel dérive de circonstance. Par la même raison, essentiel devrait s’écrire essenciel. On pourrait donc écrire uniformément les mots dont la désinence est en CIEL.
Ainsi, pour ces diverses séries de mots prononcés en cion, en cieux, en cie et en ciel, le c ayant déjà été employé quelquefois par l’Académie à la place du t, on pourrait adopter uniformément la lettre c. Par là bien des difficultés et des règles de grammaire seraient supprimées.
Quant aux autres séries de mots où ti figure, peut-être conviendrait-il de préférer le ţ au c: tels sont les mots écrits exactement de même, mais qui changent de signification et de prononciation, du moment où ils ne sont plus des verbes à la première personne du pluriel de l’imparfait de l’indicatif.
| nous acceptions | — les acceptions | nous inspections | — les inspections |
| nous adoptions | — les adoptions | nous interceptions | — les interceptions |
| nous affections | — les affections | nous inventions | — les inventions |
| nous attentions | — les attentions | nous intentions | — les intentions |
| nous contentions | — les contentions | nous mentions | — les mentions |
| nous contractions | — les contractions | nous notions | — les notions |
| nous dations | — les dations | nous objections | — les objections |
| nous désertions | — les désertions | nous options | — les options |
| nous dictions | — les dictions | nous persécutions | — les persécutions |
| nous exceptions | — les exceptions | nous portions | — les portions |
| nous éditions | — les éditions | nous rations | — les rations |
| nous exemptions | — les exemptions | nous relations | — les relations |
| nous exécutions | — les exécutions | nous réfractions | — les réfractions |
| nous infections | — les infections | nous rétractions | — les rétractions |
| nous injections | — les injections | nous sécrétions | — les sécrétions |
La cédille, placée sous le t comme on le fait pour le c lorsqu’il prend le son de s, ferait cesser cette confusion injustifiable. Il deviendrait aussi facile de distinguer les accepţions de nous acceptions, les adopţions de nous adoptions, et de discerner et de prononcer les deux ti, soit ti et ţi (ci), qu’il l’est de ne pas confondre les deux sons du c dans commerçant et traficant, dans reçu et recueillir.
Les deux verbes initier et balbutier seraient aussi écrits par ţ.
Quelle difficulté, je ne dirai pas de distinguer (il n’y a pas de distinction possible), dans la foule des mots où se trouvent les deux lettres ti, ceux où il faut les prononcer soit ti, soit ci: amitié, pitié, inimitié, chrétien, moitié, épizootie[71], et: initié, inertie, imitation, Capétiens, facétie, primatie! Pourquoi supportions et action, argentier et différentier, abricotier et balbutier? Qui d’entre nous sait comment il faut prononcer antienne?
[71] L’Académie n’indique pas la prononciation de ce mot.
Resteraient les autres mots terminés en TION: dentition, partition, pétition[72], où le premier ti doit se prononcer ti et le second ci; On écrirait donc: dentiţion, partiţion, pétiţion, propitiaţion, et de même tous les mots dérivés de la première conjugaison latine, abdicare, abdicaţio, abdicaţion, et ceux de la quatrième conjugaison latine, audire, audiţio, audiţion (le nombre en est minime). Ceux, en si grand nombre, appartenant aux deux autres conjugaisons latines ont leur désinence en ţion, sion, ssion et cion.
[72] Contrairement aux règles de la grammaire, le premier ti dans ce mot, et dans les cinq autres, épizootie, étiage, étier, étiolement, étioler, se prononce ti, bien que placé entre deux voyelles.
Si l’on pouvait adopter une forme, la même pour tous, sion, ce serait préférable, car, pour pouvoir distinguer ces désinences diverses, il faut savoir le latin. Cet emploi du ţ ferait cesser de nombreuses incertitudes.
| abdicare | abdicatio | abdication | abstergere | abstersio | abstersion |
| abjurare | abjuratio | abjuration | extorquere | extorsio | extorsion |
| retinere | retentio | rétention | infundere | infusio | infusion |
| jubere | jussio | jussion | incurrere | incursio | incursion |
| miscere | [mixtus] | mixtion | demittere | demissio | démission |
| prætendere | prætentio | prétention[73] | opprimere | oppressio | oppression |
| attendere | attentio | attention | suspicere | suspicio | suspicion |
| convertere | conversio | conversion | sugere | suxio | succion |
| adspergere | adspersio | aspersion | audire | auditio | audition |
[73] Racine, ainsi qu’on peut le voir au manuscrit autographe de la Bibliothèque impériale, écrivait avec raison pretension (en latin prætensio), et, en effet, nous écrivons tension. Nous devrions donc écrire de même attension que Bossuet écrit atantion. On trouve néanmoins dans Du Cange un exemple de prætentio. De tous ces mots de la troisième conjugaison latine, prétention est le seul auquel l’Académie ait conservé le t, parce que les Latins l’ont employé exceptionnellement dans ce mot. Mais puisqu’ils écrivent infusio et nous infusion, quelle différence y a-t-il entre prætendere et infundere qui puisse justifier cette contradiction?
Je croyais avoir émis le premier cette idée fort simple de l’emploi du t cédille, ţ, mais j’étais devancé par Port-Royal, qui propose dans le même but de placer un point sous le ṭ. La cédille sous le ţ se trouve même mise en pratique à Amsterdam en 1663 par Simon Moinet, le correcteur des Elzeviers[74], ce qui prouve que l’idée en est bonne et très-praticable.
[74] La Rome ridicule du sieur de Saint Amant travêstië a la nouvelle ortografe; pure invanţion de Simon Moinêt, Parisiïn, Amsterdam, aus dêpans é de l’imprimerië de Simon Moinêt, 1663, in-12.
Cette lettre, dont l’emploi abusif foisonne dans les manuscrits français et les impressions gothiques de la fin du quinzième siècle et du commencement du seizième, et jusque dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie, devrait être ramenée exclusivement à son véritable emploi, le remplacement du double i, exemples: atermoyer, ayons, citoyen, crayon, moyen, octroyer, pays, voyez.
Dès ses premières éditions, l’Académie fit disparaître un grand nombre d’y faisant fonction d’i simples, au grand déplaisir des scribes qui se complaisaient à l’employer comme un ornement calligraphique, et aussi pour remédier à la confusion que l’i, simple jambage, laissait dans l’ancienne écriture lorsque, à côté des autres jambages des m, n, ou u, il n’était pas surmonté du point, confusion que l’on remarque dans la plupart des diplômes et des manuscrits antérieurs à l’époque de la Renaissance.
Elle élimina même successivement l’y dans un certain nombre de mots où l’étymologie l’eût réclamé. Tels sont abyme, alchymie, amydon, anévrysme, chymie, cyme, colysée, crystal, gyratoire, satyrique (écrit), et tant d’autres, qu’on écrit aujourd’hui abîme, amidon, anévrisme, chimie, cime, colisée, cristal, giratoire, satirique, etc. Dans sa cinquième édition, analise, analiser, analitique, ayant été ainsi écrits dans les ouvrages imprimés alors, ces mots se produisirent sans y; mais l’Académie dans la sixième édition ayant rétabli analyse et analyser, les imprimeries durent se conformer à ce retour à l’ancienne orthographe, de même qu’elles rétabliront l’i si l’Académie en donne de nouveau l’exemple dans la nouvelle édition qu’elle prépare.
Puisque les Latins n’ont pas conservé dans silva le ὑ ou y grec de ὕλη, pourquoi écrivons-nous encore sylvain, sylvestre, tandis que nous avons saint Silvestre? Pourquoi hyémal, lorsqu’on écrit hivernal et hiver, également dérivés de hiems? Dans l’ancien français on écrivait même iver et iverner.
Ne pourrait-on pas adopter l’i au lieu de l’y dans certains mots d’un usage assez général, comme anonyme, apocryphe, asphyxie, cacochyme, cataclysme, chyle, chyme (à cause de chimie), clysoir, clystère, collyre, cycle, cygne, cynisme, cyprès, gymnase, mystère (Bossuet écrit mistère et mistique), oxyde, oxygène, style[75], syllabe, symétrie, symphonie, syndicat, syncope, syphilis, système, type, tyran (Bossuet écrit tiran)[76], etc.?