[75] Les Latins écrivent stilus par un i; il est vrai que ce mot dérive de στύλος, qui en grec signifie colonne, d’où le bâton, puis le stylus, poinçon dont la tige est arrondie et pointue à l’un des bouts pour écrire sur la cire, et au figuré le style. Mais y a-t-il motif de se glorifier de ces curiosités scientifiques? Ce sont des jeux d’esprit et de mémoire qui portent le trouble dans l’orthographe bien inutilement. L’Académie écrit mirmidon, en indiquant que quelques-uns écrivent myrmidon, et cariatides, bien que l’orthographe grecque et latine eût exigé caryatides.
[76] Dans le Dictionnaire de Le Ver, composé en 1420, mistere, tiran, sont aussi écrits sans y.
Ce serait un pas de plus vers une réforme plus complète, telle que celle que l’Académie de Madrid vient d’accomplir en 1859, en repoussant l’y pour le remplacer partout par l’i simple[77].
[77] Promptuario de ortografía de la lingua española despuesto de real órden para del uso de las escuelas públicas, por la real Academia española, 1866.
La présence simultanée de l’y et de l’i dans un certain nombre de mots de notre langue offre parfois de l’embarras à des personnes instruites, à des savants même, qui craignent, avec quelque raison, qu’un lapsus momentané de mémoire ne les fasse accuser d’ignorance par des personnes peu bienveillantes.
Il suffira de citer les mots suivants dans lesquels la ressemblance des syllabes est loin d’être un secours:
| acolyte[78] | et ichthyolithe | hiéroglyphe | et hyperbole |
| amphitryon | et emphytéose | Hippolyte | et stylite |
| amphictyon | et Amphitrite | histrion | et hypothèque |
| apocryphe | et logogriphe | hypotypose | et prophylactique |
| azimut | et byzantin, hyalin | hypocrisie | et chrysalide |
| adipocire | et adynamie | hyémal | et hiérarchie |
| borborygme | et énigme | lithographie | et lymphatique |
| bronchite | et prosélyte | lycanthropie | et liturgie |
| dionysiaque | et dyspepsie | péristyle | et crocodile |
| diachylon | et conchyliologie | phthisie | et psychologie |
| diptyque | et crypte | polytechnique | et poliorcétique |
| dithyrambe | et dynamique | rhythme | et eurythmie |
| éclipse | et apocalypse | schiste | et néophyte |
| épididyme | et épicycloïde | Scythie | et Bithynie |
| épiphyse | et symphise | sibylle | et pythie |
| érysipèle | et paradigme | stigmatiser | et Styx |
| étymologie | et esthétique | syzygie | et triglyphe |
| glyptique | et triptyque | xiphoïde | et xylographie |
[78] Ce mot devrait pour satisfaire à l’étymologie être écrit acoluthe, puisque nous avons anacoluthe.
Quelques mots où l’y ne provient ni du français ni du grec pourraient être ramenés aux règles de notre orthographe, tels sont: jockey, jury, tilbury, yacht, yatagan, yeuse, qui paraîtraient avec avantage écrits par un i à la manière française; ce qui se fait déjà pour quelques-uns d’entre eux, juri, jockei. Une longue prescription peut seule faire tolérer le pluriel de œil, écrit autrefois plus régulièrement ieux.
[‡] L’original utilise dans cette section la forme moderne g et le point est au-dessus de la branche verticale, comme pour la lettre j: g pointé. Dans certaines fontes ces lettres sont représentées de façon différente, ce qui peut rendre ce texte difficile à comprendre. Pour éviter la confusion, dans plusieurs cas nous avons représenté la lettre par une image encadrée telle que g classique.
Puisque l’on a adopté, dans la typographie moderne, la forme g[79] à laquelle l’œil est aussi habitué qu’à celle du g classique romain et à la forme du g italique, on devrait l’utiliser pour figurer le g dur, comme dans figure, envergure, en la distinguant par un point sur la branche j pour indiquer que le g pointé ainsi marqué prend le son doux dans les mots gaġure, manġure, verġure, charġure, égruġure, ainsi que l’avait déjà proposé de Wailly, et dès lors on écrirait ces mots sans la lettre parasite e, puisque l’on ne prononce pas eu dans gageure, comme dans demeure, effleure, pleure.
[79] Dans ce chapitre et le précédent on a fait emploi du g moderne conformément à plusieurs éditions imprimées avec cette forme du g par Pierre et Jules Didot, et employée dans notre imprimerie pour la belle édition en douze vol. de Corneille, éditée par Lefèvre. Du moment où le g classique a été remplacé généralement dans les caractères italiques par la forme plus simple du g moderne, ce même changement doit s’opérer pour les caractères romains; on évitera ainsi deux formes différentes pour la même lettre.
Cette forme du g, g moderne pointé, pour rendre le son du g moderne pointé doux, serait d’autant mieux appropriée à cet office qu’elle contient comme élément la lettre j. On écrirait donc avec le g moderne pointé doux gaġure, manġure, verġure, affliġant, exiġant, rouġatre, oranġade, et, conformément à la prononciation, le g dur serait employé pour les mots figure, envergure, gaġe, gorġer.
Par cette légère modification, on aurait le double avantage de ne présenter à l’œil rien de choquant et d’inusité, et d’épargner l’emploi de l’e, si fâcheusement mis en usage pour rendre au g dur, devant les voyelles a, o, u, le son du j. A moins qu’on ne préférât remplacer le ġ doux par le j, comme on l’a souvent proposé, et comme il l’a été dans le mot donjon, écrit dongeon et dongon dans le Procès de la Pucelle. On écrit, en effet, jumeaux et gémeaux, jambe et gigue, enjamber et dégingandé, jambon et regimber; de même que du latin gaudere, gaudium, on a fait joie, joyeux, réjouir; de gena, joue; de magis, majeur, majesté, bien qu’on écrive magistrat, et par contre de juniperus on a fait genévrier. En 1240, ego s’écrivait ge que nous avons remplacé par je[80]. D’après ces exemples, on pourrait donc écrire jujer, gajure, verjure, gaje.
[80] Cette orthographe ge domine encore dans les manuscrits du Roman de la Rose, ainsi que j’ai pu le constater dans les manuscrits que je possède; plus tard, surtout en Picardie, le j a remplacé le g.
Pourquoi traduire jacens et hic jacet par gissant et ci-gît, au lieu de jissant et ci-jit, et écrire genièvre au lieu de jenièvre, en latin juniperus? On écrivait autrefois avec raison jesier, du latin jecur; pourquoi gésier?
Il est fâcheux de voir ainsi écrits les mots:
| abstergent | et affligeant |
| astringent | et assiégeant |
| contingent | et dérogeant |
| convergent | et changeant |
| diligent | et désobligeant |
| négligent | et obligeant |
| indulgent | et outrageant |
| indigent | et partageant |
En écrivant affliġant, exiġant, naġant, partaġant, diriġant, au lieu de affligeant, exigeant, nageant, partageant, dirigeant, on simplifierait l’orthographe déjà si compliquée des mots terminés en ANT, et l’on pourrait écrire obliġance, comme on devrait écrire négliġance.
Avant l’emploi de la cédille placée sous le ç, on était forcé, pour éviter qu’on prononçât commencons, d’écrire nous commenceons, comme nous écrivons gageure en ajoutant un e. La cédille ayant rendu inutile cette addition de l’e à la suite du c, l’e dans commenceons fut supprimé[81].
[81] Si cette distinction du g dur et du ġ doux était admise, l’usage bien distinct des deux g et ġ permettrait PLUS TARD de supprimer l’u introduit après le g pour le rendre dur lorsqu’il est suivi d’un e ou d’un i (exemples: langue, languir), de même que, par une raison contraire, on ajoute l’e à gaġeure. On écrirait alors lange, langir, en conservant gu pour les mots tels que anguille, aiguille, etc. et ġe pour gaġe, gaġure, etc.; par là, trois prononciations seraient bien distinctement figurées.
Si cette forme du ġ ayant le son du j avait eu cours, on aurait écrit aġant comme on écrit gérant, et négliġant et obliġant, tandis que pour donner le son doux au g il fallait mettre un e au lieu d’un a à négligent et même ajouter un e devant ant comme dans obligeant, nageant. Cette légère modification lèverait bien des difficultés et l’Académie en appréciera les avantages.
Il y aurait peut-être quelques observations fondées à présenter touchant l’emploi de la lettre x comme marque du pluriel. Elle a disparu déjà des mots loix et cloux.
Plusieurs néographes, tels que Duclos, de Wailly, etc., voulaient même la remplacer par l’s dans les pluriels des mots terminés en al et en eu, et qu’on écrivît des chevaus, des vœus, etc., et aussi au singulier des adjectifs formés sur un primitif latin en osus, ex.: vicieus, précieus, pour conserver la régularité dans la formation du féminin et des dérivés. Par la même raison, il proposait d’écrire la crois, le chois, etc.
Mais, pour ne pas rompre d’anciennes habitudes, on pourrait n’adopter ce changement que dans les sept pluriels suivants: cailloux, choux, genoux, glougloux, hiboux, joujoux, poux, pour être conforme avec les bambous, les clous, coucous, filous, fous, mous, trous, verrous. Cette correction offrirait l’avantage d’éliminer l’une des trop nombreuses règles de la formation du pluriel.
Les modifications orthographiques que l’on soumet à la décision de l’Académie sont toutes fondées sur la logique et l’analogie, toutes justifiées par les précédents. En les discutant, l’Académie montrera qu’elle tient compte de la disposition des esprits à notre époque, où les traditions de notre ancienne langue et l’étude de ses monuments littéraires prennent de plus en plus d’importance; dans sa sagesse elle adoptera celles qui lui sembleront le plus nécessaires.
Les modifications proposées sont-elles, à proprement parler, des innovations? Ne sont-elles pas plutôt un retour aux règles qui ont présidé à la formation littéraire de notre langue? Les quelques retranchements à opérer portent en général sur des interpolations de lettres d’une date relativement récente, et l’Académie les a déjà en partie condamnées.
Je crois d’ailleurs utile de rappeler que, tout importantes et nombreuses que soient ces modifications, elles n’apporteraient pas dans l’écriture un trouble comparable au grand changement introduit dans la troisième édition de son Dictionnaire en 1740. Réparties sur les vingt-six mille mots du vocabulaire de notre langue[82], elles seraient bien moins sensibles, et facilement adoptées; la logique et l’analogie y conduisent naturellement; la plupart d’entre elles passeraient même inaperçues. D’ailleurs quelques inconvénients passagers seront bien faibles en comparaison des avantages réels et durables qui en résulteront.
[82] Le nombre des mots admis dans la sixième édition est de 25,786.
La rectification de ces irrégularités orthographiques, la suppression de quelques marques étymologiques latines ou grecques, qui avaient échappé aux radiations précédentes, ne causeront aucune hésitation à ceux qui savent le grec et le latin. L’étymologie des mots ne saurait être douteuse pour eux; l’œil ne sera pas plus déçu que ne l’est l’oreille. Que l’on écrive filosofie comme frénésie, tésoriser comme trésor, cronologie comme crème, analise comme cristal; que l’on écrive impotant comme impuissant, évidant comme prévoyant, inconvéniant comme inconvenant; que l’on écrive préférance comme espérance, irrévérance comme remontrance, compétance comme complaisance, ces mots, quelle qu’en soit l’orthographe, n’en conserveront pas moins leur origine évidente, et l’esprit sera soulagé de minuties pénibles qui fatiguent la mémoire et déconcertent l’intelligence.
Lorsque l’on compare la complication de l’orthographe française avec la simplicité de celle des autres langues néo-latines, l’italien, l’espagnol, le portugais, et qu’on voit dans nos anciens manuscrits notre orthographe se rapprocher par sa simplicité de celle de ses sœurs, on est porté à rechercher la cause de cette anomalie.
Jusqu’à l’époque du renouvellement des études, il n’existait pas de grammaire de la langue nationale et par suite d’enseignement de l’orthographe. Les scribes conformaient capricieusement la leur à la prononciation qui variait d’ailleurs selon les différentes contrées. Un même son, en outre, pouvait être représenté par des assemblages divers de lettres, surtout s’il n’existait pas dans le latin. Des manuscrits de même temps présentent souvent de notables différences, et parfois l’écriture n’est pas identique dans la même page. Toutefois, au milieu de ces irrégularités, de ces formes orthographiques indécises et flottantes, règne une grande simplicité. L’écriture essaie de figurer la prononciation.
A partir de la Renaissance, il n’en est plus ainsi. L’imitation du latin se fait de plus en plus sentir, et dans nos grammaires, modelées exclusivement sur celles de la langue latine, et dans nos dictionnaires, presque toujours accompagnés du latin dont l’orthographe réagissait sur la nôtre. L’enseignement du grec, confié aux doctes lecteurs du roi au collége de France, contribua aussi à enrichir notre littérature d’expressions nouvelles transcrites du latin classique, même du grec, et généralisa le travail de refonte dans le moule antique d’une partie des vocables du vieux français. Cette influence de l’érudition sur l’écriture persista jusqu’à l’époque où l’Académie, cherchant un point d’appui pour son orthographe, crut devoir, tout en se rapprochant de celle des Latins, suivre, mais avec plus de modération, l’exemple des Estienne. En 1694, l’Académie rendit sous ce rapport un vrai service en établissant dans son premier Dictionnaire un ordre qui, sans s’écarter notablement du latin, montrait cependant une tendance à revenir à notre ancienne orthographe. Mais, à mesure que l’écriture se généralisait de plus en plus, l’inconvénient du lourd bagage de lettres parasites se manifestait plus vivement, et, dès sa troisième édition, l’Académie, qui avait déjà renoncé au classement scientifique par racines pour rendre plus pratique l’emploi de son Dictionnaire, ne se montra pas moins logique en ce qui touche l’orthographe. Dans cette édition, confiée aux soins de d’Olivet, elle simplifia considérablement l’écriture qu’elle dégagea en grande partie de son vêtement latin. La hardiesse avec laquelle l’Académie réforma tant de lettres conservées par le fétichisme de l’étymologie fait même regretter qu’elle n’ait pas osé davantage. Jusqu’alors, l’écriture, calquée, pour ainsi dire, sur le latin, était une sorte de monopole pour le clergé, la magistrature, les hommes de cour et pour un cercle restreint de la société, initié alors au grec et au latin, mais elle devenait incompatible avec les besoins des classes nombreuses pour qui la lecture et l’écriture sont pourtant indispensables.
Le français, en effet, n’est plus, de nos jours, écrit seulement par des hommes initiés au latin et au grec; il est écrit correctement ou du moins doit-il l’être par quiconque a reçu les éléments de l’instruction primaire, et par les femmes à qui l’on n’enseigne point les langues classiques.
C’est cependant aux Précieuses, ces femmes célèbres qui formaient l’élite de la société au commencement du dix-septième siècle, que l’on doit l’initiative des réformes que l’Académie a successivement accomplies. En se posant en adversaires du pédantisme en fait d’écriture, elles faisaient preuve de bon sens et de bon goût. Par elles l’orthographe fut ramenée aux principes du vrai et du beau, à la logique et à la clarté, et, peut-être à leur insu, elles se trouvaient d’accord avec le génie même de notre langue et la tradition de notre ancienne écriture. Honneur donc à ces femmes distinguées qui ont eu le courage de s’affranchir du joug des habitudes et de braver l’opinion du moment! On voulut les en punir en leur infligeant le nom de Précieuses, mais c’est un titre dont elles peuvent se faire gloire: il renferme l’idée de ce qu’il y a de plus exquis et de plus rare.
En présence des efforts, aussi persévérants que nombreux, tentés durant plusieurs siècles par des hommes éminents qui, frappés des inconvénients de notre orthographe, voulaient lui substituer un système néographique ou phonographique, on aurait pu craindre de voir, comme aux anciens temps de l’Égypte et de l’Inde, l’écriture des savants délaissée en faveur d’une autre plus simple, telle que l’ont souhaitée et la souhaitent encore aujourd’hui les phonographes, pour la rendre accessible à tous.
En persévérant dans son système de simplifier notre orthographe, sans la défigurer, et de l’améliorer successivement dans chacune de ses éditions, pour faciliter l’écriture et la lecture de notre langue, l’Académie fera renoncer à jamais aux utopies, quelque séduisantes qu’elles soient, qui se multiplient même de jour en jour.
Lorsqu’on songe que, par l’écriture phonographique, en trois jours, un enfant peut sans peine apprendre à lire sa langue maternelle, et qu’il faut peut-être quatre ou cinq ans pour apprendre à lire et à écrire d’après notre système orthographique, bien qu’amélioré, on ne peut s’empêcher de reconnaître que ce temps pourrait être bien mieux employé et suffirait pour apprendre deux ou trois langues modernes, ou MÊME LE GREC, dont l’étude remplacerait si avantageusement les puérilités de l’orthographe non moins longues à apprendre[83].
[83] Le programme universitaire pour l’enseignement du français répartit en six années l’étude de l’orthographe et de la grammaire, et l’on redoute de voir rendue facultative l’étude du grec.
L’économie du temps, cette impérieuse nécessité de notre époque, autoriserait jusqu’à un certain point les tentatives des phonographes, si leur système n’était pas fatalement entraîné, par la logique même, à mettre en péril notre langue et par suite la raison et l’intelligence elle-même.
L’habitude d’abréger les mots en les contractant, qui est la tendance constante de notre esprit vif et prompt[84], a réduit en monosyllabes des mots qui en latin et en d’autres langues néo-latines sont composés d’éléments doubles ou même triples. Tel est cet exemple:
| Français. | Latin. | Italien. | Espagnol. | Portugais. |
| saint | sanctus | santo | santo | sancto |
| sein | sinus | seno | seno | seio |
| sain | sanus | sano | sano | são |
| ceint | cinctus | cinto | ceñido | cinto |
| cinq | quinque | cinque | cinco | cinco |
| seing | signum | segno | seña ou signo |
signal ou signo |
[84] Voltaire n’a pas eu raison de dire que «notre langue s’est formée du latin en abrégeant les mots, parce que c’est le propre des barbares que d’abréger tous les mots.» Si notre langue n’a pas la plénitude de la poésie d’Homère et de l’éloquence cicéronienne, cette abréviation des mots, que la langue anglaise ne contracte pas moins, est une grande qualité, puisqu’elle répond au besoin d’exprimer vivement et énergiquement la pensée que saisit vivement l’intelligence toujours impatiente de l’auditeur. La poésie surtout s’accommode difficilement de mots qui ne sont pas monosyllabes ou dissyllabes, et ce vers de Racine:
perdrait tout son effet, traduit en italien. Quoi de plus vif que ces monosyllabes:
Que de mots et d’idées en peu de lettres!
Si la prononciation parfaitement identique de ces mots, au nombre de six, saint, sein, sain, ceint, cinq, seing, est parfois une cause d’équivoques dans la conversation, du moins, à défaut de l’oreille, l’écriture variée de ces monosyllabes à l’avantage de rappeler et même de représenter aux yeux les objets eux-mêmes, ce que ne saurait faire l’écriture phonétique qui nous les offrirait sous une seule et même forme. Il en est de même de sot, saut, seau, sceau, et de vin, vain, vint, vingt, vinc, etc. Ce sont, on peut le dire, autant de figures hiéroglyphiques. Lorsque nous voyons écrits les mots os, eau[85], au, haut, ô, oh, l’emploi du signe o, auquel certains phonographes voudraient ramener leur configuration, serait une véritable barbarie. Conservons donc précieusement ces distinctions qui aident l’intelligence, donnent à l’écriture une vie qui réjouit l’œil et l’esprit, et compensant les avantages que la parole a sur elle par l’animation du geste et les inflexions de la voix.
[85] Cette forme, si éloignée de son radical latin aqua, se retrouve et se résume dans toutes celles qui nous en ont conservé la racine: aquatique, aigues, aiguière, évier, et dans les anciennes formes du mot: iève, ieau, ève, eau, etc.
Dans l’écriture hiéroglyphique, l’eau est ainsi représentée symbole de l'eau[‡] et, par ces ondulations, on voit l’objet même qu’elles figurent; le groupe de lettres eau produit sur notre esprit un effet de ce genre. Il en est de même des os; on croit voir des ossements.
[‡] Dans l'original, trois lignes ondulées horizontales représentant le hiéroglyphe N35B de la classification de Gardiner, voir https://fr.wikipedia.org/wiki/Liste_totale_des_hiéroglyphes_selon_la_classification_Gardiner.
Notre vieil alphabet latin peut suffire encore, à l’aide de légers artifices, à transcrire les sons de notre langue; l’Italie, l’Espagne, le Portugal, n’en ont pas d’autre, et il suffit à la prononciation de leurs langues, romanes comme la nôtre. Tout en gardant notre physionomie naturelle, rapprochons donc, à leur exemple, du simple et du beau notre écriture que les traces d’une érudition surannée compliquent aussi inutilement pour les lettrés que pour les ignorants. Malgré ces modifications, elle différera encore beaucoup de la simplicité de celle des langues italienne, espagnole et portugaise.
Dante, le Tasse, Cervantes, Lopez de Vega, Camoens, n’ont rien perdu à être écrits avec une orthographe plus simple, et le grand Corneille s’en réjouirait.
Notre écriture nationale, graduellement modifiée par la sagesse de l’Académie, rendra la lecture et l’écriture de plus en plus accessibles à tous, et pourra peut-être, en facilitant l’étude de notre bel idiome, ajourner l’avénement de cette langue universelle, préoccupation généreuse des penseurs les plus profonds.
L’Académie pourra donc, avec le concours du temps, et sans apporter aucun trouble, satisfaire aux vœux des Français et des étrangers, qui lui en témoigneront leur reconnaissance. Elle réaliserait ainsi pour la langue française ce que fit pour la langue grecque le célèbre Musée d’Alexandrie où de savants grammairiens et à leur tête celui dont le nom représente la critique elle-même, Aristarque, fixèrent, au moyen d’accents et de légères modifications graphiques, pour la conformer à celle d’Athènes, la prononciation de la langue grecque en Égypte, en Asie et en Europe.
Puisque les vocables sont indispensables pour formuler nos pensées et même pour penser, et que l’Académie française, à laquelle on se plaît à rendre cet hommage, s’est efforcée, par l’exactitude des définitions, d’apporter la clarté et la simplicité dans l’esprit, pourquoi la forme, cette enveloppe des mots, reste-t-elle encore si souvent inexacte ou anomale? On ne saurait admettre qu’on ait voulu par ces difficultés interdire au vulgaire l’accès du temple en l’entourant de tant de ronces et d’épines.
Supprimer avec prudence ces barrières qui s’opposent à l’extension du savoir le plus élémentaire, serait une œuvre digne de l’Académie, digne des hommes d’État qui figurent dans son sein, digne de l’esprit de son illustre fondateur.
Je ne pouvais présenter autrement que dans leur ensemble les réformes depuis si longtemps souhaitées pour régulariser et simplifier notre orthographe, mais il ne m’appartenait pas de pressentir à leur égard les décisions de l’Académie et de marquer à l’avance celles qu’elle devait croire le plus opportunes. Lors même qu’elle n’en adopterait qu’une partie, indiquant par là dans quelles voies le progrès et les améliorations peuvent s’opérer, elle n’en aura pas moins rendu un immense service. On saura le but vers lequel on doit se diriger.
Par là seront reléguées à jamais les utopies d’une écriture plus ou moins phonétique qui blesse nos habitudes, contrarie même la raison, et priverait l’écriture de son principal avantage:
A la suite de mes remarques personnelles, je crois devoir donner ici un exposé succinct des diverses tentatives et des appels incessants faits depuis trois siècles par des esprits distingués, et je dirai même par des amis du bien public, en faveur d’une réforme orthographique. J’espère que ce travail offrira de l’intérêt, ne fût-ce que sous le rapport de l’histoire de notre langue, et qu’il aura quelque utilité.
Chacun appréciera ce qu’il y a de vrai, de pratique, d’opportun ou bien de prématuré et même de malencontreux dans tant de systèmes. On verra que des idées rejetées d’abord se sont successivement introduites, et qu’ensuite elles ont été favorablement accueillies et sanctionnées par l’usage.
Il en sera de même de celles que l’Académie, éclairée par l’expérience de ses précédents, et par la nécessité de rendre notre langue de plus en plus accessible à tous, croira devoir concéder aux désirs le plus généralement manifestés: tant d’efforts lui donneront la preuve des besoins et la mesure du possible. Ils démontreront même l’impossibilité d’adhérer à des systèmes trop absolus.
Du haut de la position qu’elle occupe, l’Académie, à qui l’avenir appartient, peut ne céder que dans une juste mesure aux désirs impatients des novateurs. Elle considérera donc, dans le calme de sa sagesse, les besoins du temps, non moins exigeants aujourd’hui qu’ils ne l’étaient autrefois, et, par des concessions successives, qui rectifieront l’orthographe française, elle assurera de plus en plus à notre langue son universalité.
Depuis l’origine de l’Académie on ne cesse de parler de l’usage en fait d’orthographe, et d’invoquer son autorité devant laquelle tout s’incline. Mais quel est-il, cet usage? à quelle époque doit-on le faire remonter? à quel instant le reconnaître et le sanctionner? L’usage, pris à un moment donné, est-il identique d’un siècle à l’autre? L’usage de Vaugelas est-il le même que celui de Robert Estienne, et celui de Robert est-il le même que celui de Clément Marot et, si l’on veut remonter plus haut, d’Alain Chartier ou de Christine de Pisan? Enfin l’usage de d’Olivet est-il celui de Regnier des Marais, et l’Académie en 1835 s’est-elle conformée à l’usage de 1740?
Non sans doute. Ce n’est pas à tel moment précis que l’usage doit être recherché, mais dans l’ensemble du développement de la langue, en suivant autant que possible un même mot depuis le moment où la lexicographie en a consacré l’emploi. C’est dans les glossaires, les dictionnaires surtout, que l’on doit en recueillir les formes, car si le copiste, l’écrivain lui-même, se livre dans son manuscrit à son caprice ou à sa manière habituelle d’écrire, il n’en est pas de même du rédacteur ou de l’éditeur d’un lexique, qui doit enregistrer l’usage le plus généralement adopté et le plus autorisé par les érudits contemporains.
Mais un obstacle se rencontrait tout d’abord dans l’exécution de cette recherche: les lexiques français anciens sont aujourd’hui tellement rares qu’il serait bien difficile d’en former la série complète depuis leur naissance jusqu’à la fin du XVIIe siècle.
L’ouvrage le plus ancien et le plus important pour l’histoire de la langue française et les origines de son orthographe, est le Dictionnaire latin-français, encore inédit, commencé en 1420 et terminé en 1440 par Firmin Le Ver (Firminus Verris), prieur des Chartreux de Saint-Honoré lez Abbeville, et écrit tout entier de sa main. Ce manuscrit, inconnu à Du Cange et qui lui eût été si utile, est un in-folio sur vélin, de 942 pages à deux colonnes et de 86 lignes à la page, contenant environ 30,000 mots latins en usage au commencement du XVe siècle, avec leurs correspondants français, leur synonymie, leur interprétation soit en latin, soit en français.
Ce grand travail, auquel toute la communauté de Saint-Honoré a dû collaborer avec son prieur, commence ainsi:
«Incipit Dictionarius a Catholicon et Hugutione atque a Papia et Britone extractus atque a pluribus aliis libris gramaticalibus compilatus et hoc secundum ordinem alphabeti.»
A la fin avant la grammaire: «Explicit liber iste qui proprie nomininari debet dictionarius, quia omnes dictiones, seu significationes, quas in Catholicon et Vgutione, atque in Papia, et Britone, et eciam in pluribus aliis libris gramaticalibus repperire potui ego, Firminus Verris, de villa Abbatisuille, in Pontiuo, Ambianensis diocesis oriundus, religiosus professus ac huius domus Beati Honorati prope dictam villam Abbatisuille, Cartusiensis ordinis, prior indignus, per viginti annorum curricula et amplius, cum maxima pena et labore insimul congregaui, compilaui et conscripsi.
«Vnde infinitas Deo patri jam refero gratias qui per coëternum filium suum, in spiritus sancti gratia, nostrum librum sic compilatum cum maximo labore et pena ad finem tamen usque compleuit.
«Qui dictus dictionarius anno dñi millesimo CCCCo quadragesimo (1440) mensis aprilis die ultimo completus fuit et finitus.
«Pro quibus laboribus ego supradictus hujus operis compilator vos obsecro omnes in visceribus caritatis quicumque in libro isto studere volueritis ad Christi laudem et gloriam michi ex diuina gratia rependatis.
«Quatinus pro salute anime mee Salutationem beate Marie semper virginis dicere vos velitis. Quatinus vestris oracionibus et precibus adjutus omniumque meorum percepta venia peccatorum una vobiscum ad eterna valeam peruenire gaudia. Ubi jam reuelata facie illa vera et coeterna perfruamur sapientia cum patre et spiritu sancto per infinita secula. Amen. Amen.
«Cest liure est et appartient [aux chartreux pres dabbeuille[86]] en pontieu de leuesquiet damiens. Qui lara le rende. Explicit.»
[86] Ce passage a été gratté dans le XVIe siècle.
Je n’insisterai pas sur l’intérêt que ce beau manuscrit, d’une écriture soignée et très-lisible, présente pour l’histoire de notre langue, dont il offre le tableau complet à une époque bien déterminée, et non cette promiscuité des temps et des lieux inévitable dans les glossaires actuels du vieux français. Il est facile, en le parcourant, d’apprécier quel était l’état de l’idiome «gaulois» sous le règne de Charles VII, pendant la période de l’invasion étrangère, si funeste aux études et aux lettres. Le soin apporté par l’auteur au classement des mots, soin que je n’ai pu constater dans aucun des glossaires manuscrits que j’ai vus, la justesse des synonymies et des définitions, en font une œuvre à part, un corpus général de notre vieux langage en même temps que du latin, à l’époque qui précède immédiatement celle où les érudits de la Renaissance allaient, non plus seulement introduire dans le français une couche nouvelle de mots de forme latine, mais le replonger vivant dans le moule du latin littéraire de Cicéron et de Virgile, en substituant un calque romain à la forme propre au vieux langage français et conforme à ses procédés phoniques.
Sous plusieurs rapports le Dictionnaire latin-français de Le Ver jette un nouveau jour sur l’état de l’écriture et de la prononciation au commencement du XVe siècle. On y voit combien l’orthographe des mots latins s’était déjà simplifiée et se rapprochait de la simplicité de forme figurative de la prononciation. On y lit ainsi écrite cette série de mots: antitesis, antrax, antropofagi, antropoformita, antropos sans ph; tous ces mots sont expliqués en latin, le mot français pour le traduire ne faisant pas encore partie de notre langue; mais on voit ainsi écrits et traduits les mots: IDRA, idre; IDROPICIA, idropisie, IDROPICUS, idropiques; IDROMANCIA, devinemens par les eaux; IPOTECA, ipoteque; IPOTECARIUS ou APOTECARIUS, apoticaire; ANTECRISTUS, antecrist; TIRANNUS, tirans; LIRA, lire; MISTERIUM, mistere; MARTIRIUM, martire, etc.
Ces explications des mots latins encore privés de correspondants français sont quelquefois curieuses et instructives pour nous refléter les idées de l’auteur et de son temps. Je lis aux mots Theatrum, Comedia, Tragedia
«Theatrum. A theoro, ras, quod est videre: dicitur hoc
«Theatrum, tri, pe(nultima) cor(ripitur). I. Spectaculum ubicumque fiat. s(eu) locus in quo omnis populus aspiciat ludos. scilicet locus in civitatibus ubi exercentur joca et ludi. Id. Ubi decollabantur rei. Id. Plache commune où on fait les jeux ou quarrefour[87].
[87] Je lis dans l’article si remarquable de M. Sainte-Beuve sur Joach. du Bellay (p. 210 du Journal des Savants, avril 1867): «On doit rendre justice aux efforts de quelques poëtes de la Pléiade pour instituer une comédie qui ne fût pas celle des carrefours.»
«Theatrum, atri, etiam dicitur Prostibulum. siue Lupanar quo post ludos exactos meretrices ibi prostituerentur. Id. bordel. Unde
«Theatralis, is, trale, ad theatrum pertinens. Id. de quarrefour ou de bordel.
«Theatricus, ca, cum. Idem. I. de bordel. Ut dicitur mulier theatrica. I. Bordeliere.»
—«Comédia, die. I. Villanus cantus. s(eu) villana laus. quia tractat de rebus rusticanis. comme chansons de Jeus de personnages[88].
[88] Li Jeu de Marion; le Jeu de la Sainte Hostie; le Jeu du Prince des Sotz, par Gringore. Tel était le nom donné aux comédies d’alors.
«Comédus, da, um. pe(nultima) pdr (producitur). qui comediam describit. seu facit seu dicit comediam.
«Comédicus, ca, cum. I. ad comediam seu ad comedendum pertinens. Seu delectabilis.
«Comédice. Adv. I. delectabiliter.»
—«Tragedía. Oda quod est cantus. seu laus. componitur cum tragos quod est hircus. Et dicitur hec
«Tragedía, díe. pen. prod. I. Carmen luctuosum quod incipit a leticia et finit in tristicia. Cui contraria est comedia. quia incipit a tristicia et finit in leticia. Unde
«Tragedía. dicitur de crudelissimis rebus. sicut qui patrem seu matrem occidit. seu comedit filium et e converso s. hujus modi. Unde et tragedo dabatur hircus animal fetidum. Ad fetorem materie designandum.
«Tragédus, da, dum. ad tragediam pertinens.
«Tragedus, di. tragedie scriptor. seu cantor.
«Tragédicus, ca. cum. I. luctuosus. Funestus.»
Il est remarquable que la plupart de ces mots relatifs au théâtre, si usités au siècle suivant, manquent complètement au français en 1440.
Une autre instruction ressort encore de l’examen des mots français contenus dans ce vaste répertoire. La trace des cas figurés conformément à la grammaire romane se rencontre à chaque instant, bien qu’à l’époque où il a été commencé (1420), ils eussent disparu de la plupart des manuscrits depuis près d’un siècle. Le Ver écrit premiertes de PRIMITAS, commenchemens au singulier, PRINCEPS est traduit par prinches. Prioratus devient prioreit, priorte: dignetes ou offiche de prieur. Prioritas, premiertes. Il en est de même pour le participé passé: ratificatus donne acceptes. Inutilis donne nient profitables; ABSTINENS, abstinens, sobres; ABSTINENTIA, abstinence, sobriétés; ABRENUNTIATIO, renoiemens; ADEMPLETUS, accomplis, parfait. Il y a cependant des incertitudes: REBELLIS fournit rebelle et rebelles. La plupart des mots très-usités, comme roy, fil (filius), foy (fides), ne prennent pas l’s caractéristique du nominatif latin ou subjectif roman[89].