[89] On sait que la langue d’oïl conserva à l’origine le système des cas de la déclinaison latine: seulement elle le simplifia en réduisant à deux seulement les six cas du latin. Le premier fut le signe du sujet: on l’a appelé en conséquence cas-suject, ou mieux subjectif. Le second servit pour les compléments de toute espèce, d’où vient le nom de cas-régime ou complétif. J’expliquerai, à l’appendice D, en donnant l’analyse des travaux récents sur la grammaire du vieux français dans leur rapport avec notre orthographe, le mécanisme de ces deux cas: je me bornerai à noter ici que généralement le subjectif roman au singulier conservait l’s finale là où il y avait s ou x dans le primitif latin au singulier.

J’ai fait pour les huit premières colonnes du B le relevé des mots latins du Dictionnaire de Le Ver qui manquent complétement aux glossaires latins et à Du Cange lui-même: sur 210 mots, 32 sont inconnus aux lexicographes, c’est-à-dire que près d’un sixième de ce dictionnaire est nouveau ou inédit.

Voici ces trente-deux mots:

balans brebis  ballanga banlieue
balatro jougleur (sic)  balsamatus enbasmes, oins de basme
balbere besguier  baptismaliter par baptême
balbescere idem.  bapterium baton
balbiter besguement  baratro lecherres
balbultia besguerie  barbarius barbier
balbutiens besgans  barbarizare faire cruelment
balbuties besguetes, baubetes, parlers de petis enfans.  barcarius qui fait barges, nefs ou qui les gouverne
balearius getteur à la tandesle ou abalestrier  baronissa baronneresse
baleator getteur à la tandesle ou abalestrier  basilisca gencienne
balestrum abalestre, a Balin (gr.) dicitur  batillum enchensoir
balestrare traire aucune chose dabalestre ou ferir de balestre  beatificencia eureusetes (felicitas)
balestratus gettes, trais ou ferus de trait d’abalestre  bellacitas bataille
balneatio baignemens  bellaciter bateilleusement
ballare peser à balanche, balanchier  bellicator bateilleur, combateur
balluga balanche  bellificare faire bataille, bateiller, combatre

Je dois à l’obligeance de MM. les Conservateurs de la Bibliothèque impériale la communication de deux anciens glossaires manuscrits, l’un français-latin (no 7684 f. 1.); l’autre latin-français (no 7679), dont Du Cange s’était servi pour son beau Glossarium mediæ et infimæ latinitatis; leur nomenclature, très-sèche, est moitié moins considérable que celle du ms. Le Ver. J’ai essayé de comparer l’orthographe et le mode de composition de certains mots, la plupart de formation récente, dans la première moitié du XVe siècle, à leurs formes respectives dans la seconde moitié et à la fin de ce même siècle ou au commencement du suivant.

Mots latins avec le français actuel. Firmin Le Ver, Dictionarius latino-gallicus, 1420-1440. Glossarium gallico-lat., script. XVesæc. Il est de la 2e moitié du s. (Bibl. Imp. Ms. 7684.) Gloss. lat.-gall, XVe s., script. XVIe s. Cod. Bigotianus. (B. Imp. Ms. 7679.)
bivium (carrefour) quarrefour carfourt (double voie)
ager (champ) champ champt champs
candelabrum (chandelier) chandelier chandellier chandelier
bubo (chat-huant) chuette, cahuhan (oisel) chouen (certain oisel)
biga (charrette) charette a ii roues et a ii chevaus charrete charette
cruca, curculio (chenille) chatepeleuse, catepeleuse chatepelouse »
calidus (chaud) chaut chault, chaut »
vespertilio (chauve-souris) chauvesoris chauvesouris chauve souris
captivitas (captivité) chetivetes ou prison cheitivité chetivité
comosus (chevelu) qui ha grans cheveus cheveleulx, grans cheveux de fames »
capsa (coffre) casse, coffre, escrin cofre casse
convalescentia (convalescence) convalescence, sanité, forche, poissance, vaillanche » »
columba
columna
} (colombe) { femelle de coulon,
coulombe
} coulumbe, colombe »
convenientia (convenance) convenabletes convenablete, convenance »
bufo (crapaud) crapaut crapaust crapoult
crux (croix) crois » croais
mandibula (mâchoire) machoire machouere machoere
infelicitas (malheur) mal eurtes malourete »
infaustus (malheureux) mal eureux mal eureux mallereux
malefactum (méfait) maufait (malefactio-malefaisson) maufait »
malefaciens
malefactor
} (malfaiteur) mal faisans { maufaisant,
maufaitteur
} mal faisant
malivolus (malveillant) mal veullans mal veillant malvelant
melancolia (mélancolie) melencolie, une des iiij humeurs melencolie »
tabanus (taon) tahon taan, taon thaon

Il régnait encore une grande simplicité orthographique dans le cours du XVe siècle et au commencement du XVIe. Le latin lui-même, dans les mots qu’il avait empruntés au grec, obéissait à cette répugnance, j’allais dire à cette horreur, naturelle au génie français, pour les doubles, les triples et les quadruples consonnes. L’introduction, non plus partielle mais générale, dans notre langue de lettres parasites signale le milieu du XVIe siècle; elle est due aux tendances gréco-latines mal dirigées que nous allons voir se développer successivement dans les glossaires publiés au premier siècle de l’imprimerie.

J’arrive maintenant à la série des glossaires imprimés. Il m’a été impossible de me procurer le titre exact du Dictionnaire latin-français, imprimé à Genève, en 1487, par Loys Garbin, et cité par M. Diez.

La table étendue que Génin a jointe à la grande Grammaire de Palsgrave pourrait, jusqu’à un certain point, tenir lieu d’un de ces recueils alphabétiques ou vocabulaires, si écourtés, qu’on publiait en latin avec le mot français correspondant, au commencement du XVIe siècle. Bien que le travail original de Palsgrave n’ait paru à Londres qu’en 1531, on reconnaît, par voie de comparaison, que son orthographe est bien plus gauloise que celle des grammairiens et des lexicographes du continent au début du règne de François Ier, et que le docte professeur de Henri VIII a dû travailler en Angleterre sur des documents de la fin du XVe siècle ou des premières années du suivant[90]. Malgré sa date plus récente on peut donc le placer au premier rang parmi les livres imprimés contenant un recueil de mots français.

[90] Il signale, comme ayant contribué à l’aider dans son travail, l’ouvrage intitulé: Here begynneth the introductory to write and to pronounce frenche, compyled by Alexander Barcley compendiously at the commandement of the ... prynce Thomas duke of Northfolke.

Je possède les trois autres glossaires:

1o Le Catholicon abbreuitatum, pet. in-4 goth., imprimé à Paris, en 1506, par Jehan Lambert, sans nom d’auteur. Il ne contient que 3,500 mots; c’est un livre très-intéressant, puisqu’il nous représente l’état de la langue avant l’introduction de cette multitude de vocables savants, tirés du latin et même du grec à l’époque de la Renaissance.

L’orthographe y est simple, naturelle, assez logique, bien que souvent irrégulière et entachée de l’influence que j’appellerais volontiers calligraphique.

On y rencontre peu de lettres dites étymologiques, et, quand les consonnes sont redoublées, c’est probablement qu’elles se prononçaient ainsi. Il écrit abbe, abesse, abaye..... alumer, flateur..... acolite, fiole, doy (digitus), vayne (vena), autentique, blon, painture, acoutumer, acompagner, acroistre et solicitude; mais il double la consonne l lorsqu’elle termine un mot dont la désinence est en e féminin; ainsi, il écrit: argille, cautelle, huille, et l’on y voit ces mots ainsi figurés, deffendre, celluy, couraige, secret, enhardy, oyseaulx, poyson, pulpitre, haultesse, etc.

2o Vocabularius latinis, gallicis et theutonicis verbis scriptum (sic). Il parut à Strasbourg, en 1515, chez Mathis Humpffuff; il est composé de 36 ff. in-4. J’en extrais, comme curiosité orthographique, quelques-uns des noms relatifs aux oiseaux:

«Avis, oyseau. Auceps, oyseleur. Nidus, nid. Aquila, aigle. Falco, faulcon. Accipiter, tiercelet. Nisus, espervier. Ventilanus, vannete. Milvus, huan. Ardea, hairon. Ciconia, sigoigne. Cignus, cigne. Griphus, griffon. Pellicanus, pelican. Strucius, ostruche. Grus, grue. Nicticorax, chuette. Vultur, voultour. Ossifragus, freynol. Ritersculus, roytellet. Philomena, rossignol. Canapelus, chardoneret. Citradula, cerin. Ficedula, grive. Figellus, pinson. Sturnus, estourneau. Parix, mesange. Passer, moyneau. Psiacus, papegay. Turtur, turierelle. Palumbus, colombier. Pavus, paon. Quastulla, caille. Arundo, arondelle. Pica, pie ou agasse. Cornix, corneille. Vespertilio, chauvesouris. Anas, anette ou cane. Auca, oye. Monedula, corneille. Gallus, coq. Gallina, gelline. Pullus, poussin. Capo, chappon. Pullinarium, poullalier. Papilio, papillon. Vespa, mousche gueppe. Apes, mousche a myel. Cuculus, cocul. Lucinia, hoche cul. Upupa, hupe.»

3o Le Vocabularius nebrissensis[91] de 1524 est un travail beaucoup plus ample que le précédent. Il contient près de 30,000 mots latins avec leurs correspondants ou leur interprétation en français. L’influence de la Renaissance y est encore bien peu sensible. Son système orthographique, un peu plus régulier, ressemble à celui du Catholicon abbreviatum. Il n’est pas plus étymologique que son prédécesseur en ce qui concerne les mots tirés du grec, et en général il se borne à les interpréter sans les retranscrire sous la forme française. Il ne s’asservit pas non plus trop à l’orthographe latine: il écrit cicorée, cengle (cingula), saincture, estraines (étrennes). Les l qui ne se prononcent pas figurent cependant dans bien des endroits: poulpitre, avantureulx, chault (calidus).

[91] Publié à Lyon par Frère Gabriel Busa, de l’ordre des Augustins, d’après le Dictionnaire latin-espagnol de Antoine de Lebrixa.

Quant aux doubles lettres, il peint la prononciation: resembler et assembler, netoyer, alumer, acoustumer et accorder, accepter, appeller, amonceler, etc. Ce précieux Dictionnaire constate un état très-intéressant de notre langue, celui où elle va subir l’influence, qui sera trop longtemps dominante, du latin classique et même quelquefois du grec.

Robert Estienne eut le premier, en 1540, l’honneur de publier non plus un simple Vocabulaire, mais un Dictionnaire français-latin, dans les conditions d’érudition et de critique qu’exigeait un tel travail. Son œuvre, accrue et perfectionnée dans l’édition de 1549, fit autorité et exerça pendant deux siècles une grande influence sur l’orthographe. Elle contient près de 20,000 mots français suivis de leurs diverses acceptions et de leur interprétation latine.

Cette belle édition, où Robert Estienne introduisit une riche moisson de termes nouvellement imités du latin et même du grec, servira donc de point de comparaison avec la manière d’écrire qui a précédé et celle qui a suivi.

Le docte imprimeur écrit, on le comprend, conformément à l’étymologie des mots savants de nouvelle formation, mais de plus, il a réintégré des lettres dites caractéristiques dans une grande partie des mots d’une époque antérieure. Il corrige cylindre au lieu de cilindre, cymaise au lieu de cimaise, cymbale au lieu de cimbale, cyprès au lieu de ciprès, phiole au lieu de fiole; il écrit chauchemare (cauchemar), chaulx (calx), cheueul (capillus), cichorée; il redresse hermite en ermite; il réclame chifre et non chiffre, à cause de l’hébreu sephira. Il respecte cependant les formes consacrées par l’usage, soulfre, thriacle (thériaque), et il écrit sans th tesme (thema), et sans ph orfelin. Sa manière d’agglutiner les mots composés est conforme à celle que je propose: il réunit tous les mots composés avec la préposition contre[92]; il écrit chaussetrape, chauuesouri, chathuant (qui serait mieux écrit chahuant), des chaufecires. On peut regretter toutefois de rencontrer partout dans ses colonnes des mots défigurés par l’addition de lettres latines déjà représentées dans le français, comme chaircuictier, poulpitre, poulser, poulsif, poulsin.

[92] La marque du superlatif très est toujours réunie au mot qu’il modifie: tresaccoutumé, tresaise (très-aise), tresuite (très-vite). Cette série forme plus de trois cents mots dans son Dictionnaire.

L’autorité dont jouit le Dictionnaire français de Robert Estienne se perpétua longtemps. En 1586 Guillaume de Laimarie, imprimeur de Genève, donna une édition très-correcte du Dictionarium puerorum que Robert avait publié en dernier lieu, en 1557, postérieurement au Dictionnaire français-latin[93]. Cette édition de Laimarie renchérit dans plusieurs cas sur le Dictionnaire de 1549, pour l’emploi des lettres étymologiques surérogatoires; mais on lui doit quelques bonnes leçons, comme sansue par exemple (écrit sanssue dans le ms. Le Ver).

[93] Laimarie remania l’ordre des mots de la partie française pour remédier à la confusion qui résultait du groupement des mots dérivés sous leur simple, et il adopta l’ordre alphabétique absolu.

Le Dictionnaire françois-latin connu sous le nom de Jean Nicot, qui parut pour la première fois en 1564, le Thrésor de la langue françoyse du même, dans lequel il a mis à profit les recherches laissées par le président Ranconnet; le Grand Dictionnaire françois-latin du même Nicot, dont le succès se continua d’édition en édition jusqu’en 1618, nous reproduisent également l’orthographe de Robert Estienne, dont les éditeurs déclarent reprendre en grande partie le travail. Voici comment s’exprime à ce sujet Jacques du Puys dans la préface de l’édition de 1614: «Il ne peut que la France ne celebre grandement la memoire, comme elle se sent auoir été ornée par son industrie, de deffunct Robert Estienne, lequel peut estre dict auoir esté le premier qui a faict que la France, pour ce regard, ne cede à aucune autre nation, tant pour les graces qu’il a eu propres pour l’ornement de cet art d’imprimerie que pour l’amour infini qu’il a porté à l’vtilité publique et le grand labeur et peine qu’il a pris, sans y espargner rien qui ne fust en sa puissance, pour l’aduancer et mener à sa parfection: de quoy font foi tant de beaux et excellens liures et latins et grecs et hébrieux, plus encores recherchez auiourd’huy que du vivant de l’imprimeur.....» La perfection du Dictionnaire français «estant de soy tant recommandable et profitable qu’un chascun sçait, m’a principalement incité à r’imprimer le dict liure, duquel il y a quelque temps que i’ay recouuré l’exemplaire laissé par deça par le dict Robert Estienne, auant que de partir de France.»

L’édition de 1614 contient environ 26,000 mots avec toutes leurs acceptions alors connues.

Le P. Philibert Monet, de la Compagnie de Jésus, très-habile professeur de langue latine, rompit, dès 1624, avec la tradition léguée aux dictionnaristes par l’autorité jusque-là incontestée de Robert Estienne. Il fit paraître à cette époque un Parallele des deus langues latine et françoise, complétement perdu aujourd’hui, et que nous ne connaissons que par la préface de son Invantaire des deus langues françoise et latine, publiée à Lyon chez Claude Rigaud en 1635, in-folio. Ce dernier ouvrage, que j’ai eu le bonheur de me procurer récemment, est précieux pour l’histoire de la réforme orthographique modérée, car il en est le code. Il contient 23,000 mots au moins. Le système orthographique de l’auteur est simple et bien conçu: il ne s’attache pas uniquement, comme les phonographes, à figurer la prononciation, et ne fait pas disparaître toutes les lettres dites caractéristiques, mais il ne figure jamais, autant que possible, un même son par deux signes différents. Il écrit, par exemple, dysanterie, diseine, doit (digitus), contanter, contantement, contampler, continance, deus (duo), cheveus, barreaus, chevaus, et leurs similaires.

Nathaniel Duez, grammairien polyglotte, fit paraître en 1669 un Dictionnaire françois-italien, fort bien imprimé à Leyde chez Jean Elsevier. Son orthographe, conforme en général à celle de Robert Estienne et de ses continuateurs, renchérit même en certains cas sur ceux-ci par une nouvelle intrusion de lettres destinées à figurer de plus près l’orthographe latine et grecque. Ce glossaire contient 20,000 mots environ.

César Oudin, secrétaire interprète du roi pour les langues étrangères, publia en 1660 à Bruxelles le Trésor des deux langues francoise et espagnolle. Ce lexique est encore un calque, au point de vue de l’orthographe, de celui qu’Estienne avait publié 120 ans plus tôt.

César-Pierre Richelet, auteur d’un Dictionnaire françois publié à Genève en 1680, était aussi versé dans les langues anciennes que dans les langues modernes, l’italien et l’espagnol entre autres. Son dictionnaire, dont les premières éditions sont devenues rares et précieuses, est du plus haut intérêt. L’auteur s’exprime ainsi dans son avertissement: «Touchant l’orthographe, on a gardé un milieu entre l’ancienne et celle qui est tout à fait moderne et qui défigure la langue. On a seulement retranché de plusieurs mots les lettres qui ne rendent pas les mots méconnoissables quand elles en sont otées, et qui, ne se prononçant pas, embarrassent les étrangers et la plupart des provinciaux.

«On a écrit avocat, batistère, batême, colère, mélancolie, plu, reçu, revue, tisanne, trésor, et non pas advocat, baptistère, baptême, cholère, mélancholie, pleu, receu, reveuë, ptisane, thrésor.

«Dans la même vuë on retranche l’s qui se trouve après un e clair, et qui ne se prononce point, et on met un accent aigu sur l’e clair qui accompagnait cette s; si bien que présentement on écrit dédain, détruire, répondre, et non pas desdain, destruire, respondre.

«On retranche aussi l’s qui fait la silabe longue, et qui ne se prononce pas, soit que cette s se rencontre avec un e ouvert, ou avec quelque autre lettre, et on marque cet e ou cette autre lettre d’un circonflexe qui montre que la silabe est longue. On écrit apôtre, jeûne, tempête, et non pas apostre, jeusne, tempeste. Cette dernière façon d’orthographier est contestée. Néanmoins, parce qu’elle empêche qu’on ne se trompe à la prononciation et qu’elle est autorisée par d’habiles gens, j’ai jugé à propos de la suivre, si ce n’est à l’égard de certains mots qui sont si nuds lorsqu’on en a oté quelque lettre qu’on ne les reconnoît pas.

«A l’imitation de l’illustre monsieur d’Ablancourt, Préface de Tucidide, Apophtegmes des anciens, Marmol[94], etc., et de quelques auteurs célèbres, on change presque toujours l’y en i simple. On retranche la plu-part des lettres doubles et inutiles qui ne défigurent pas les mots lorsqu’elles en sont retranchées. On écrit afaire, ataquer, ateindre, dificulté, et non pas affaire, attaquer, difficulté

[94] 3 vol. in-4, 1667, revu par Richelet.

On voit combien cette orthographe est conforme à celle que Firmin Le Ver a consignée dans son dictionnaire rédigé deux siècles et demi auparavant. On doit moins s’étonner si l’ouvrage de Richelet, sous le rapport de l’orthographe, est si fort en avance sur le premier Dictionnaire de l’Académie de 1694. Lors de l’apparition, en 1680, de l’œuvre de Richelet, la copie des premières lettres du travail académique devait être déjà entre les mains de Coignard, imprimeur de l’Académie françoise (le privilége donné à l’Académie pour son Dictionnaire est de 1674). Or, d’après le témoignage même du privilége, la rédaction en était commencée dès 1635: elle devait donc représenter l’état de la langue, et de l’écriture en particulier, non pas en 1694, date de l’achèvement du dictionnaire, mais tel qu’il pouvait être vers 1660, époque de la mise sous presse de la première édition des cahiers. (On s’en convaincra en jetant les yeux sur le Tableau comparatif qui suit.) Or le travail d’analyse et de coordination accompli par de savants académiciens pendant la longue période comprise entre 1635 et 1680, époque de l’apparition du Dictionnaire de Richelet, ainsi que toutes les propositions acceptables des grammairiens réformateurs étaient, pour ainsi dire, non avenues: l’Académie se croyait engagée par les décisions grammaticales et orthographiques adoptées dans les Cahiers, puis dans les premières lettres du Dictionnaire.

Il est résulté de cette lenteur du travail, très-explicable en pareille matière, qu’au point de vue de l’usage, même en fait d’écriture, l’œuvre académique s’est trouvée arriérée en naissant, et que l’orthographe du Dictionnaire de Richelet de 1680, si raisonnable en bien des points, n’a pu être sanctionnée en partie par l’Académie qu’en 1740, en partie qu’en 1835, et qu’il en reste même une certaine part en instance devant l’Académie de 1868.

En 1685 parut à Lyon chez Pierre Guillemin, en 1 vol. in-folio, un Dictionnaire général et curieux, contenant les principaux mots et les plus usitez en la langue françoise, leurs définitions, divisions et étymologies par César de Rochefort. L’ouvrage eut peu de succès, et partant peu d’influence. Son orthographe ne se distingue par rien de particulier de celle des dictionnaristes de son temps.

Antoine Furetière, chassé de l’Académie française en 1685 et mort en 1688, a laissé un Dictionnaire universel qui ne parut qu’en 1690, à Roterdam. Bien qu’il soit antérieur comme date de publication à la première édition de l’Académie, il est facile de s’assurer qu’il a beaucoup profité des discussions et des travaux de la compagnie auxquels il avait eu part lui-même. Son orthographe, loin d’être, comme celle de Richelet, en progrès marqué sur celle du Dictionnaire de l’illustre Société, est plus inconséquente et moins régulière.

Tableau synoptique du changement d’orthographe depuis le XVe siècle dans les mots difficiles

Il m’a paru utile de résumer en un tableau synoptique les détails des vicissitudes orthographiques de quelques-uns des mots difficiles quant à l’écriture depuis 1420 jusqu’à nos jours, en extrayant la forme de chacun d’eux des anciens lexiques, soit manuscrits, soit imprimés, que je possède. Cette comparaison fait apparaître mieux qu’une longue dissertation la nature des causes qui ont agi, la persistance de certaines influences, et la raison du retour aux formes simplifiées.

Tableau 1ere partie
Tableau 112bis 1ère partie
Tableau 2eme partie
Tableau 112bis 2ème partie

Note. Ce tableau a dû être divisé verticalement en trois à la transcription. Pour faciliter la lecture les entrées ont été numérotées.

PRIMITIFS LATINS. FIRMIN LE VER
Dictionarius Lat.-Gal.,
1420-1440
PALSGRAVE
publ. en 1530, mais antér.
CATHOLICON Abbreviatum
de 1506
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Le ch (χ) étymologique.      
1. character caracter (caracter)[95] » »
2. cholera colere (colera) » »
3. corda
v. fr. corde
corde (corda) » »
4. schola
v. fr. escole
escole id. »
5. chelidonia » » celidoine
6. stomachus estomac estomach estoumac
7. chirurgus
v. fr. cirurgien
surgien (cirurgicus) cirurgien id.
8. chiromantia (ciromantia) » »
9. chresma
v. fr. creisme
cremme (chrisma) cresme »
   Suite →
Le th (θ) étym.      
10. catholicus catholique » catolique
11. theatrum (Le Ver en donne la définition. V. au texte.) » »
12. thema theume » »
13. thesaurus
v. fr. thesaur
tresor » tresor
   Suite →
th et ph      
14. orthographo ortografier (ortographo) » »
15. orthographia ortographiemens (ortographia) » orthographie
16. orthographus ortografieur (ortographus) » »
   Suite →
Le ph (φ) étymologique.      
17. orphanus
v. fr. orphenin
orfelin » orphelin
18. physicus
v. fr. fisicien
fisicien (fisicus) » phisicien
19. phthisicus » » »
20. phantasticus
v. fr. fantastic
fantasieux (fantasticus) phantasticq »
21. phlegmaticus
v. fr. fleumatique
fleumatique (flegmaticus) » fleumatique
22. phreneticus
v. fr. frenasieux
frenetique (freneticus) » frenetique
23. phasianus
v. fr. phaisan
» » »
24. sulphur soufre » souffre
25. cophinus
v. fr. coffin et coffe
cofin (cofinus) » cophin
   Suite →
L’y étymologique.      
26. hybernum
v. fr. iveir, iver, yver
iuer yuer iuer
27. abyssus abisme (abissus) id. id.
28. tyrannus tirans, tirannie (tyrannus) tyran tiran
29. mysterium
v. fr. mistère
mistere (misterium) » mistere
   Suite →
30. septimana
v. fr. sepmaine-septaine
semaine » sepmaine
31. nepótem
v. fr. neps-nieps-niez
nepueu neueu nepueu
32. subtrahere soubtraire substrayre »
33. auscultare escouter escolter »
34. póllicem
v. fr. poulce
pauch poulce »
35. subridere
v. fr. souzrire
soubsrire (surridere) soubzrire »
36. suspicio
v. fr. souspesson, soupeson, souppechon, souspeçon, sopecon
souspechon (suspicatio) souspecionner soupeconner
37. aurifaber
v. fr. orfebvre
orfeure id. id.
38. sponsus
v. fr. espous
espeux » espoux
PRIMITIFS LATINS. FIRMIN LE VER Dictionarius Lat.-Gal., 1420-1440 PALSGRAVE
publ. en 1530, mais antér.
CATHOLICON Abbreviatum
de 1506
   Suite →
39. ptisana tisenne (tipsana)[96] tisanne tisane
40. ætas (ætaticum)
v. fr. aé, eage
aage (de etas) aage id.
41. ostrea
v. fr. oistre
oistre oystre id.
42. cochlear cuillier (coclear) cuillier cueillier
43. paienor, paganus
v. fr. payen
paien » payen
44. bovem, bóvem
v. fr. boef
beuf » beuf
45. poma
v. fr. pome ou pomme
pomme (pomum) pomme id.
46. bona bonne » »
47. ratioratiocinium
v. fr. reson—resnable
raison, raisonnable resonnable raisonnement
48. honórem
v. fr. honour
honneur honnieur honneur
49. abandonare
v. fr. abandoner
» abandonner »
50. fidelis fidele » »
   Suite →
51. filiolus
v. fr. filleux
fillœul filliol fileul
52. auricula
v. fr. oreille
oreille oraille oreille
53. patrinus parrin pairrayn patrain
54. matrina marrine » marrine
55. quadratum quarre, quarement » quarre
56. scala
v. fr. eschiele
esquielle eschiel ou eschelle eschiale
57. lacteo
v. fr. alaiter
alaitier (lactare) alaicter alaiter
58. carruca carette » charrete et charrette
59. stella
v. fr. estelle
estoile estoille id.
60. batuere (v. fr. abattre) » » »
61. abreviare » » »
62. condemnare (condempnation) condampner »
   Suite →
63. damnare
v. fr. damner
(dampnable) dampner damner
64. domare » » dompter
65. sollennitas ou solemnitas
v. fr. sollempniteit
(solennel, solennelment) solempite (sic) solennite
66. columna
v. fr. columbe
columne colomppe, columpne colonne
67. (v. fr. contrerolleur) » » »
68. cognoscere
v. fr. congnoistre
congnoistre cognoistre id.
69. parere
v. fr. parrer et paroir
apparoir » »
70. insimul
v. fr. ensemble
ensamble ensemble »
71. plenus
v. fr. plain
plain, plainement plain id.
72. hedera
v. fr. hieres, hierre
erre hierre »
73. aqua
v. fr. aage, aaige, aau, aigue, eaige, eauve, eeue, effve, iaue, yaue, eau
yaue eaue et eau eau
74. luscinia
v. fr. roxignous, roxingnous, rossignous
lonseignol (de lucinia) » »