Il y a cependant un groupe de très petits ksars qui sont restés intégralement Zenati : Temassekh, Ikkiz, Ar’il, Titaf, el Ahmer et Ouled Antar. Il est curieux que ce groupe soit précisément intercalé entre le haut et le bas Touat, comme pour attester qu’il y a bien là en effet une frontière entre des pays différents, historiquement et ethnologiquement distincts.
Bas Touat. — Le bas Touat diffère d’abord du haut par la nature de son sol. Au voisinage de Zaouiet Kounta toute une série d’oasis Ouled sidi Hamou bel Hadj, Touat el Henna, Inzegmir, sont installées sur le Mio-Pliocène, qui donne un sol sableux et calcaire, tout différent, j’imagine, des terres fortes et argileuses du haut Touat. En tout cas, c’est le pays où pousse le henné, comme l’indique son nom de Touat el Henna, et c’est aussi le pays du tabac.
Plus au sud à partir de Sali, la dune envahit les oasis. A Enzeglouf un village à peu près enfoui a dû être abandonné. Partout l’aspect de la dune hérissée de haies en djerid atteste la lutte acharnée des indigènes contre l’envahissement. (Voir planche XLII, phot. 79.) A Zaouiet Reggan la crête des dunes est aujourd’hui à l’ouest de la palmeraie, les indigènes se souviennent d’un temps où elle était à l’est ; la ligne en marche des dunes a progressivement traversé toute la palmeraie, comme une énorme vague. Et ceci nous donne l’assurance que le vent d’est domine ; aussi bien tout le montre, la topographie même de la dune et le regard des sifs, l’affirmation unanime des indigènes. Et d’ailleurs le vent d’est domine partout aux oasis, au Tidikelt comme dans le haut Touat et au Gourara.
Cet ensablement agressif est un spectacle surprenant pour qui vient du nord, si libre de dunes. Mais il est de règle au Tidikelt, In Salah aussi est menacé d’enfouissement. Les indigènes disent que le sable du bas Touat vient de R’adamès et du Grand Erg oriental ; il ne faut pas prendre cette assertion à la lettre, elle signifie évidemment que tout le long de la route qui va à R’adamès, et qui est assez suivie, on observe la même tendance à l’ensablement. On sait que cette route suit le fond d’un grand fossé d’effondrement, creusé entre les masses montagneuses du Tadmaït et celles du Mouidir-Ahnet. C’est le long de ce fossé que le sable chemine poussé par un vent d’est dont les parois de l’immense couloir rectifient sans doute et assurent la direction, et dont elles augmentent la force. Le Reggan et le Sali sont précisément dans la direction de ce grand courant d’air chargé de sable.
Que par cette longue voie des grains de sable venus de l’erg oriental aient pu arriver jusqu’au Touat, c’est une hypothèse dont il serait oiseux de contester la vraisemblance. Mais ici, comme ailleurs, si on admet que le sable est dans la dépendance exclusive du vent, il devient inexplicable qu’on le trouve seulement dans les bas-fonds : On ne comprend pas que l’action du vent puisse avoir des effets identiques à ceux de la pesanteur. Il ne faut pas oublier que deux systèmes d’oueds quaternaires puissants, l’O. Igargar et l’O. Bota ont accumulé dans cette longue dépression tout ce qu’ils ont arraché de sable aux plateaux gréseux Touareg, Tassili, Mouidir, Ahnet, Açedjerad. Il y a là sur place ample matière à l’édification des dunes.
Il est donc naturel que le Reggan et le Sali, sous le vent d’un pareil réservoir de sable soient envahis aux dunes ; le reste du Touat et le Gourara méridional sont au contraire sous le vent du Tadmaït, dont les calcaires sculptés par des rivières divergentes, ne se prêtent pas à l’accumulation de grandes masses sableuses.
Quoi qu’il en soit, au Sali et au Reggan, les dunes ont tué d’importantes fractions de palmeraies ; mais cet inconvénient n’est pas sans quelque compensation. Un certain degré d’ensablement est-il favorable à la qualité de la datte ? Ce qui est certain c’est que celles du Sali et du Reggan passent pour les meilleures de tout le Touat.
Au bas Touat on ne retrouve plus le souvenir des Juifs. On y retrouve d’autres légendes, moins précises évidemment, car je ne sache pas qu’elles s’appuient sur des textes sérieux : je crois pourtant incontestable qu’elles ont un fonds de vérité historique. Au bas Touat, avant la période actuelle, on a connu le temps des Barmata, et cette indication chronologique manque sans doute de précision. Pourtant le nom même des Barmata donne un terminus a quo : arabe littéral « el Baramik » en français les Barmécides. Et il importe peu que ce nom illustre dans l’histoire de l’Islam ait été manifestement usurpé, comme tant d’autres, par des Berbères en quête de fausses généalogies. Le dernier vizir Barmécide est tombé en 803, et ses homonymes du Touat sont donc postérieurs au IXe siècle, probablement postérieurs de beaucoup.
Ces Barmata, d’autre part, ne sont nullement des personnages de légende ; ils ont laissé au Touat les preuves les plus positives de leur existence, des ruines de ksars nombreux.
Au bas Touat, depuis Titaf, la ligne des ksars actuels, jusqu’à Taourirt, est longée régulièrement, à l’est et en contre-haut, d’une ligne de ksars en ruines ; j’ai vu à coté de Zaouiet Kounta les ruines d’el Euzzi et de Salobouiye ; à côté de Taourirt, les ruines d’Agebeur. Villages actuels et ruinés sont tout à fait différents. Les actuels sont en pisé, ils se ressemblent tous, géométriquement carrés, flanqués aux angles de tours carrées, tout cela est très régulièrement crénelé. Vus de loin avec leurs murs lisses et comme vernis de boue durcie, avec leurs lignes droites et leur structure géométrique, ils ont l’air de forteresses de marchands de jouets, gardées par des soldats de plomb. (Voir pl. XL, phot. 76.)
Ce type de ksar paraît être marocain ; on le retrouve, assez exactement, semble-t-il, sur des photographies publiées par M. de Segonzac[193], et qui se rapportent à la haute Moulouya. Nos ksars algériens sont d’un type bien différent, ce sont des tas informes, des agglomérations de petites maisons si serrées, si enchevêtrées, qu’on serait tenté de dire des conglomérats, des lumachelles ; les contours généraux n’accusent aucune espèce de plan d’ensemble ; ils ont l’absurdité, la fantaisie et le pittoresque de vieilles choses lentement progressives, qui ont poussé à travers les siècles, au hasard de la vie et de l’évolution. La différence entre les deux types est la même qui a été si souvent signalée entre les villes et les hameaux de nos vieux pays, et les centres urbains des pays neufs, « villes champignons » des États-Unis, villages de colonisation algériens ; avec leur disposition en damier, œuvre d’arpenteurs géomètres. Si l’on songe que tous les ksars du Touat, comme d’ailleurs du Gourara et de la Saoura, sont de ce même type colonial et administratif, si étrange dans un pays qui n’a jamais connu l’administration, on n’échappe pas à la conclusion qu’ils sont tous le produit d’une même pensée et approximativement d’une même époque, ils attestent une conquête, une révolution brusque.
Les ksars en ruines, d’autre part, n’ont aucun rapport architectural avec les modernes. Et d’abord ils sont construits en pierre, et non en pisé ; c’est probablement à cette différence des matériaux de construction que nous devons la conservation excellente des ruines ; après trois ou quatre siècles, il n’y resterait pas une pierre debout, si on en avait eu l’emploi, puisque les ruines auraient été une carrière. En fait les vieux ksars sont en remarquable état ; beaucoup de murs sont encore debout et le squelette général est intact. Je n’oserais pas affirmer que le mortier fasse défaut partout, mais une partie des murs à tout le moins est bâtie en pierres sèches. L’aire d’extension de ces ruines en pierres sèches à travers le Sahara est considérable ; il en existe de tout à fait semblables à celle du Touat auprès de Colomb-Béchar, auprès de Charouïn, et jusque dans l’Adr’ar des Iforass (es Souk, Kidal)[194]. Partout, l’Adr’ar mis à part, le pisé a complètement supplanté la pierre sèche ; c’est une substitution étrange par sa généralité. (Voir pl. XL, phot. 75.) Les vieux ksars du Touat, au rebours des nouveaux, ne trahissent pas le moindre souci de symétrie dans le plan général. Ils sont généralement perchés, non seulement au haut de la falaise, mais encore toutes les fois que ç’a été possible au sommet d’une gara détachée de la falaise, dans une position inexpugnable ; ils prennent là-haut une silhouette de château moyenâgeux. Le choix de semblables emplacements est très fréquent dans toute la Berbérie ; pour désigner ces nids d’aigle il existe un vieux mot berbère « kalaa » qui a survécu sur une foule de points dans l’onomastique locale (el Goléa, Koléa, Kalaa des Beni Abbès, etc.). Ces kalaa de pierres sèches représentent le village berbère ; les ksars modernes le village arabe, un plus haut degré de culture islamique. Sur une transformation tout à fait analogue nous avons des données historiques chez les Beni Goumi (région de Tar’it). On connaît et on vénère le marabout qui l’a dirigée.
La kalaa de Taourirt est la seule que j’aie eu le loisir d’examiner. Elle s’appelle Agebeur ; il est à noter qu’aucune de ces ruines n’est anonyme ; le cimetière d’Agebeur est incontestablement musulman ; un coin est resté vivant, c’est une koubba blanchie à la chaux, soigneusement entretenue, où serait enterré un santon marocain Abd-er-Rahman el Oudiayi ; cette ville d’Oudia d’où le santon serait originaire est-elle Oujda, à côté de notre frontière ? Je n’en sais pas plus long, mais il est évident que l’antiquité de ces ruines n’est pas très reculée.
Les ksars en ruines du bas Touat sont précisément ceux auxquels est resté accroché le nom des Barmata. Il n’est pas impossible de recueillir au sujet des Barmata quelques traditions indigènes, mais bien vagues et contradictoires. D’après M. Wattin ils sont venus au Reggan vers l’an 901 de notre ère à l’époque où Ibrahim ben Ahmed était gouverneur de l’Ifrikiya. On les dit frères des Zenati et des Beraber, c’est-à-dire Berbères ; mais on ajoute frères des Bambaras soudanais, ce qu’il ne faut pas apparemment prendre à la lettre.
Pourtant j’ai vérifié que le souvenir des Barmata se retrouve très net à Tombouctou. Ils furent certainement à un moment donné les courtiers du commerce transsaharien et ils eurent des attaches au Soudan.
Par surcroît, l’association à leur nom de celui des Bambara pourrait bien n’être pas complètement absurde. D’après M. Chudeau, quelques faits notés au Soudan, d’accord avec leurs légendes qui les font venir du nord, semblent bien montrer que les Bambaras, question de race mise à part bien entendu, ont leurs affinités avec les Sahariens ; presque rien ne les rapproche des autres nègres du Soudan. Voici les principaux arguments dont quelques-uns assez forts, que fait valoir à l’appui de cette opinion, le directeur de la station agronomique de Koulikoro, M. Vuillet, qu’un long séjour et de nombreux voyages au Soudan ont mis à même de voir et de bien voir.
1o Des prénoms comme Moussa, Ahmadou, d’origine arabe, sont fréquents chez les Bambaras même non musulmans. Plus au sud ces prénoms disparaissent.
2o Les villages bambaras, avec leurs cases carrées et leurs toits plats rappellent les ksars du Sud-Algérien et non les huttes rondes de la plupart des noirs. Leur vêtement, le harnachement des chevaux les rapprochent aussi des Arabes.
Leur arme est la lance et non pas l’arc.
L’élevage, la fabrication du beurre, la castration du bétail les éloignent aussi des régions plus méridionales.
3o Les arguments les plus intéressants sont tirés de la culture. Le blé (malikama) se rencontre en quelques points du pays bambara ; le dattier (tamar), à peine productif cependant, existe dans presque tous leurs villages. Le citron (lemerou), le henné, le sésame sont cultivés partout, au moins en petit.
Les cultures du sud (fabirama, papaye, banane, goyave, igname) sont à peine connues en pays bambara, où elles ont été le plus souvent importées par les Européens. Le manioc amer qui est l’espèce de grande culture parce que son amertume à l’état cru le met à l’abri des singes, des porcs-épics et des passants, est ignoré des Bambaras qui ne plantent que le manioc doux.
D’après les traditions du bas Touat, recueillies par M. Wattin[195], les Barmata n’étaient pas musulmans, mais c’est d’une absurdité évidente, il faut entendre sans doute que leur orthodoxie était douteuse. Ils auraient été anéantis par une tribu Touareg, les Settaf, et leurs ksars étaient déjà ruinés et le pays vide quand les nouveaux furent fondés par des Marocains venus du Sahel et du Chaouia. Ceci non plus ne semble pas pouvoir être entendu à la lettre. Les gens du bas Touat, presque tous Cheurfa (descendus de Mahomet), cela va sans dire, ne veulent rien avoir de commun avec ces Barmata plus ou moins hérétiques, de même que les gens du haut Touat renient toute parenté avec les juifs massacrés par el Mer’ili. Mais s’il n’existait pas un lien on ne s’expliquerait pas que le nom de chaque kalaa ait surnagé, et qu’il se trouve à Agebeur, encastré dans les ruines, un marabout encore vénéré. On reconnaît d’ailleurs que dans certains ksars, à Sali, à Bou Ali, à el Mansour, il survit des descendants de Barmata. Voici une tradition recueillie par Watin au sujet de Sidi Ahmed er Reggadi, fondateur de Zaouiet Kounta au XIVe siècle. A son arrivée à Bou Ali, les descendants de Barmek, qui étaient considérés comme des païens, eurent peur, mais Ahmed fit apporter du petit lait, il distribua cette boisson entre les enfants de Barmek et les siens en leur disant : « buvez, et riez en frères ». Le « Temps des Barmata » au Reggan, correspond à l’expression « Temps des Juifs » dans le haut Touat.
Ici comme là la disparition de l’ancienne société coïncide avec une puissante poussée d’islamisation, une recrudescence de pitié, qui a semé le pays de Zaouias, Zaouiet Kounta et Zaouiet Reggan, fondées toutes les deux par des Chorfa du Tafilalet qui ont fait souche à Tombouctou de la tribu maraboutique bien connue, les Kounta. Les gens de Sali aussi sont des Chorfa marocains, mais qui s’entendent assez mal avec leurs cousins et voisins.
Tout cela en somme n’est pas trop discordant ; si le nom même des Barmata nous a fourni un terminus a quo, le IXe siècle, l’examen de leurs ksars, et des légendes qui s’y rattachent, nous donne un terminus ad quem, un peu vague, le XIVe ou le XVe siècle.
| E.-F. Gautier. — Sahara Algérien. | Pl. XL. |
Cliché Gautier
75. — AU TIMMI, FABRICATION DES BRIQUES CREUSES, ÉLÉMENTS DU PISÉ.
Cliché Gautier
76. — ADRAR (Timmi), CAPITALE DU TOUAT.
Type de ksar actuel, en pisé, quadrangulaire, flanqué de tours carrées
| E.-F. Gautier. — Sahara Algérien. | Pl. XLI. |
Cliché Gautier
77. — TIMIMOUN — UNE RUE DANS LA PALMERAIE.
D’un mur à l’autre, une poutre en tronc de palmier, qui a fléchi sous son propre poids comme d’habitude.
Cliché Gautier
78. — TIMIMOUN. — UN COIN DU KSAR.
La place principale, traversée par une séguia ; — toits en terrasse de pisé.
| E.-F. Gautier. — Sahara Algérien. | Pl. XLII. |
Cliché Laperrine
79. — UNE PALMERAIE ENSABLÉE.
A gauche, sur la crête de la dune, et pour essayer de la fixer, des haies en palmes.
Cliché Gautier
80. — TIMIMOUN. — BOUCHERS HARATIN DÉPEÇANT UN CHAMEAU.
Nous pouvons maintenant jeter un coup d’œil d’ensemble sur cette époque, si curieuse au Sahara, qui va approximativement du XIVe au XVIe siècle et qui a vu s’accomplir partout la même transformation.
Dans l’O. Zousfana un certain Sidi Beyazid convertit les Beni Goumi païens. La date est indéterminée mais il faut noter que le nom de Beyazid est turc.
Dans l’O. Zousfana, des « Nazaréens (?) » bâtisseurs de ksars ont été massacrés ou convertis par les Beni Hassen.
Au Gourara et dans le haut Touat une société juive a été détruite par el Mer’ili en 1492.
Au bas Touat des Barmata païens (?) ont pour successeurs au XIVe et XVe siècle des Chorfa du Tafilalet.
Avec des variations locales c’est partout la même révolution, et à peu près à la même époque.
Elle s’accompagne partout d’un changement dans l’architecture des villages. Aux kalaa de pierre bâties dans de fortes situations défensives et offensives succèdent les ksars en pisé, fortifiés, il est vrai, mais modestement cachés dans la palmeraie, au milieu des cultures. Ce sont des refuges de paysans traqués, ou des jardins à cascatelles pour moines inoffensifs ; au lieu de bourgs féodaux, qui sentent l’indépendance, le banditisme, et sans doute aussi le nomadisme, car les kalaa sont toujours à quelque distance des bas-fonds cultivables. Ces siècles de transition sont ceux où se fondent les grands monastères sahariens, Kenatsa, Kerzaz, Zaouiet Kounta, etc. Et, sous bénéfice d’inventaire, car les études hagiographiques restent encore à entreprendre, c’est alors apparemment que surgirent ces innombrables tombeaux de saints, avec leurs coupoles blanches qui constellent toutes les palmeraies et qui extériorisent pour l’œil la prédominance des préoccupations pieuses.
Il y a eu là apparemment, en même temps qu’une révolution religieuse et linguistique, une profonde transformation économique, et sociale, un progrès de l’agriculture intensive, de la paix publique, et de la culture générale.
Or cette révolution religieuse on la signale dans toute l’Afrique du nord.
Au XVe et au XVIe siècle, l’Islam, chassé d’Espagne, poursuivi jusqu’en Afrique par les chrétiens, se ressaisit et se rénove ; le sentiment religieux s’exaspère, les saints, les marabouts, les missionnaires pullulent ; c’est le moment où les vieux noms berbères des tribus disparaissent, pour céder la place aux dénominations actuelles, tirées de marabouts éponymes ; pour la première fois, l’Afrique Mineure s’islamise intégralement.
Et c’est un fait bien curieux que dans cette Berbérie ultra-conservatrice l’Islam introduit au VIIIe siècle n’ait triomphé définitivement qu’au XVIe. C’est même un fait considérable, étrange et généralement si ignoré, qu’on sent le besoin d’en établir l’exactitude en s’appuyant sur des autorités incontestables. Beaucoup moins palpable qu’une bataille ou un changement de dynastie cette grande transformation diffuse et lente a presque complètement échappé aux rares historiens de l’Afrique du nord. Mercier lui consacre à peine une dizaine de lignes imprécises : « Nous devons signaler l’arrivée de marabouts, venus en général de l’ouest, du pays de Seguiet el Hamra... ils ont, en maints endroits, réuni des tronçons épars, d’origine diverse, et en ont formé des tribus qui ont pris leurs noms. Les Koubba de ces marabouts se trouvent répandues dans tout le nord de l’Afrique et perpétuent le souvenir de leur action qui a dû s’exercer surtout du XIVe au XVIIIe siècle[196]. » Aucun historien n’a fait de cette question pourtant intéressante l’objet d’une étude détaillée ; les éléments, incomplets, en sont épars dans des travaux hagiographiques et philologiques, en particulier de M. Basset.
Dans « Nédromah et les Traras »[197], par exemple, M. Basset signale « les traces d’une influence juive, antérieure à l’établissement des Israélites actuels de Nédromah (où ils vinrent de Miknâsah au milieu du XVIIIe siècle), car nous les trouvons dans des monuments du Moyen âge ». M. Basset cite une tribu qui a un nom hébraïque, les Ouled Ichou ; il mentionne un tombeau très vénéré de Josué, et le cap Noun, dont le nom, qui lui est appliqué dès le Moyen âge, est celui du père de Josué. « On sait que les Juifs se répandirent de bonne heure en Afrique, non pas seulement en Cyrénaïque, et dans la région Carthaginoise, où ils prospérèrent, mais aussi dans l’ouest. Les Vandales tolérèrent le libre exercice de la religion juive, et on voit, par un passage de la lex Wisigothorum cité par Grœtz, que les juifs d’Espagne s’adonnaient au commerce et à la navigation sur les côtes d’Afrique... Ils étaient nombreux dans ce dernier pays puisqu’ils s’entendirent avec leurs frères restés en Espagne pour organiser contre Egica, vers 693, une insurrection qui échoua[198]. »
Voilà qui est évidemment de nature à jeter une lumière sur les traditions touatiennes au sujet des Juifs.
Parmi les saints de Nedromah, M. Basset fait une grande place aux « marabouts venus de la Seguiet el Hamra ; ceux-ci se rattachent aux missions qui au XVe et au XVIe siècle ranimèrent l’Islam dans tout le nord de l’Afrique[199] ».
Au sujet de la confédération des Traras, qui se forma au XVIe siècle, M. Basset observe : « Contrairement à ce qui se passa ailleurs, elle ne prit pas le nom soit d’un ancêtre éponyme, soit d’un marabout reconnu comme l’ancêtre spirituel[200]. »
Dans les montagnes de Cherchell les Beni Menacer actuels furent jusqu’au XVIe siècle des Zenètes Maghraoua, dont le nom se trouve déjà dans Ptolémée sous le nom de Μακχούρηβοι. Ils ont adopté leur nom actuel aux environs du XVIe siècle et « ils le dérivèrent de celui d’un saint nommé Mansour, qui se serait fixé parmi eux pour les ramener à la religion, et serait ainsi devenu leur ancêtre spirituel éponyme[201] ».
C’est ainsi que « les Mekhâlif, entre Djelfa et Laghouat, se rattachent à un Sidi Makhlouf ;... les Douaouïda (province de Constantine) à Sidi Douad, etc. ».
M. René Basset donne tout une liste de marabouts algériens venus du Maroc et de la Seguiet el Hamra, et qui ont évangélisé Blidah, Mascara, la Kabylie, etc.[202]. Le santon fameux de Milianah, Sidi Ahmed ben Yousof se rattache spirituellement, au titre de disciple, « à ce grand mouvement de renaissance religieuse[203] ».
Voilà qui éclaire évidemment le rôle joué au Touat par el Mer’ili, à Tar’it par Si Beyazid, etc.
La révolution du XVe siècle au Sahara et en particulier au Touat ne lui est donc pas particulière ; des événements analogues, répercussions des victoires espagnoles, se sont produits à la même époque dans toute l’Afrique du nord. Le Maroc battu en Europe et envahi en Afrique, fut apparemment sensible à l’humiliation nationale et au recul de l’Islam ; par surcroît il fut le refuge des musulmans andalous chassés d’Espagne : ces proscrits nombreux, intelligents, cultivés et aigris se dispersèrent sur la surface du Maroc par petites colonies, qui devinrent des centres de fermentation religieuse et patriotique. Et c’est ainsi que l’extrême Ouest-Africain est devenu, par un curieux choc en retour, un centre d’expansion énergique non seulement de l’Islam mais de la langue arabe. Les Arabes du Touat sont venus de l’ouest, de la Seguiet el Hamra, où la colonie andalouse était considérable, et qui fut un centre de rayonnement important entre tous. Il l’est resté d’ailleurs, comme en témoigne le rôle d’agitateur xénophobe joué actuellement par Ma el Aïnin. Qu’une population expulsée, et en quête d’une nouvelle patrie, se soit portée de préférence au Sahara, dans les parties périphériques et, pour ainsi dire, coloniales de l’empire marocain, ou que, en tout cas, elle y ait exercé une influence plus profonde, c’est assez naturel. Serait-il absurde de rappeler à ce propos le rôle joué en Algérie, après 1870, par d’autres annexés, les Alsaciens-Lorrains ? En tout cas il y a là tout un ensemble de faits que notre éducation historique européenne ne nous habitue pas à associer avec les dernières larmes de Boabdil, et qui n’en sont pas moins réels. Les défaites marocaines en Andalousie ont eu leur répercussion et leur revanche un peu partout dans l’Afrique du nord, mais plus particulièrement à l’autre bout de l’empire, au Sahara.
C’est là dans le passé le dernier tournant d’histoire qu’on aperçoive nettement aux oasis. Au delà tout devient confus. L’article de M. Wattin sur les origines du Touat énumère il est vrai un certain nombre d’événements fort antérieurs au XVe siècle. Mais les souvenirs indigènes sont flous et incertains. En 289 de l’hégire (901 de l’ère chrétienne) une migration serait venue de l’est, provoquée par les exactions d’Ibrahim ben Ahmed, gouverneur de l’Ifriqiya ; les immigrés se fixèrent au Reggan, et donnèrent au pays le nom de Touat, parce qu’ils étaient fatigués (ouatin !!)
Ce sont précisément les Barmata. Mais d’autre part, d’après M. Basset, la même légende et la même étymologie sont appliquées à des nègres de la suite du roi de Melli, Mensa Mousa[204].
D’après Wattin, ce qui signifie naturellement d’après les indigènes dont il reproduit les dires, les ancêtres des Touatiens seraient tous arrivés au Touat entre les années de notre ère 901 et 1067. Mais d’autre part, d’après le même Wattin, les Juifs sont arrivés au Touat dans l’année de l’éléphant, c’est-à-dire au VIe siècle. Il paraît impossible de tirer de tout cela un renseignement positif d’intérêt général[205].
Les Haratin. — Il n’est pas difficile de poser le problème à résoudre. Les Berbères furent-ils les premiers habitants du Touat ? ou ont-ils été précédés par des Nègres ? C’est la question des haratin.
Toute la basse classe, et par conséquent la partie la plus considérable de la population, est composée de Nègres. Seuls d’ailleurs ils sont en état de supporter physiquement le travail de la terre, parce qu’ils résistent à la malaria.
Mais ces Nègres se divisent en deux catégories bien tranchées, les esclaves et les haratin.
Pour les esclaves point de difficulté, leur origine est claire, la plupart sont nés au Soudan et ont été amenés aux oasis par la traite. D’après Wattin ils ont un idiome spécial, le kouria, qui serait un pot-pourri de toutes les langues soudanaises. M. Wattin ne donne aucun détail sur cet idiome qu’il n’a évidemment pas eu le temps d’étudier ; mais il est très affirmatif sur son existence. D’après le peu qu’il en dit on imagine un sabir, un pigin-englisch ; il est assez vraisemblable en effet que dans un milieu d’esclaves soudanais, d’origines et d’idiomes différents, réunis par leur misère commune, il soit né une sorte de lingua franca nigritienne. Cette petite question reste pourtant à approfondir.
Il est autrement délicat de se prononcer sur l’origine des haratin. C’est une classe, ou une caste de la société, un prolétariat agricole, et peut-être faut-il aller jusqu’à dire des serfs de la glèbe ; ils travaillent les jardins d’autrui d’après un contrat de métayage, équivalent à celui qui lie le khammès algérien ; je crois qu’ils n’avaient pas le droit de rompre ce contrat de métayage, et à coup sûr ils n’en avaient pas la possibilité.
Ce prolétariat nègre se retrouve dans tout le Sahara algérien et marocain, à Ouargla, au Tafilalet, dans l’O. Draa, et partout il porte le même nom.
On pourrait être tenté de dériver ce nom de حرث (harat : labourer) ; d’après les archives marocaines il y a une classe de haratin (laboureurs blancs) auprès de Tanger[206]. Il semble donc bien que aux yeux des indigènes la caractéristique essentielle des haratin c’est moins la couleur de la peau que la positon sociale.
Les haratin sont-ils des esclaves libérés, une caste d’affranchis ? sont-ils au contraire le résidu d’une ancienne population aborigène, asservie par les Berbères, des Garamantes ? C’est une question qui a fait couler beaucoup d’encre. Les haratin du Touat et des groupes voisins d’oasis n’ont certainement pas d’idiome qui leur soit propre. Ils parlent la langue de leurs maîtres, arabe ou berbère suivant les oasis. Un certain nombre savent le kouria, mais non pas tous ; ceux qui le parlent sont d’anciens esclaves, et le kouria serait incontestablement le jargon propre des esclaves. Notons pourtant que M. Basset, étudiant à Tiaret l’idiome berbère parlé par une colonie de haratin a retrouvé des influences yolof[207].
On n’a jamais étudié les haratin au point de vue ethnologique ; il est certain pourtant qu’ils ont les instruments de musique des Nègres, le tambour et la double timbale (karkabou) ; ils ont leurs danses et leurs habitudes bruyantes dans les nuits de pleine lune ! A première vue à tout le moins ils ne semblent pas s’en distinguer.
D’ailleurs, au dire de nos officiers (capitaine Flye Sainte-Marie en particulier), tout hartani qu’on interroge déclare que son grand-père était esclave ; chez aucun on ne trouverait la prétention d’appartenir à une caste différente par ses origines de la caste servile ; les intéressés eux-mêmes se déclareraient affranchis.
A coup sûr les coutumes facilitent et multiplient les passages d’une caste à l’autre. Les affranchissements sont fréquents, et tout affranchi est de droit hartani. L’enfant de hartani et d’esclave est de droit hartani, comme d’ailleurs l’enfant de hartani et de parent libre est libre de droit. Des deux ascendants c’est toujours celui dont la condition est la plus relevée qui la transmet à l’enfant. On voit ici par quel processus légal la race entière se négrifie.
On peut donc affirmer que rien de ce qu’on observe au Touat n’autorise à considérer les haratin comme une race aborigène. Mais je ne crois pas qu’il serait sage d’aller plus loin et de poser une conclusion absolue. Il est clair que, dans la période actuelle, les Soudanais sont venus aux oasis comme esclaves et qu’ils y ont fait souche de haratin : d’autre part c’est un fait historiquement certain que, au Moyen âge, ils y sont venus en conquérants, à la suite des rois de Mellé et des sultans Sonr’aï ; une légende de Tombouctou, qu’on a rapportée plus haut, attribue au Touat, au pays et à son nom, une origine soudanaise. Dans un chapitre antérieur on a dit que, au centre du Sahara, la race Berbère paraît superposée récemment à une population nègre néolithique.
En définitive, dans un pays où, pour des raisons climatiques, les nègres sont les seuls cultivateurs possibles, et qui d’ailleurs est en libre communication avec la Nigritie, il serait imprudent, et l’on pourrait presque dire absurde, d’affirmer a priori qu’ils ont été un épiphénomène, des immigrants tardifs, ouvriers malgré eux de la onzième heure.
Conditions politiques et économiques. — Nous avons la bonne fortune de posséder, sur le Touat, ce qui nous manque sur les groupes voisins d’oasis, un certain nombre de monographies très sérieuses écrites sur place par des officiers de bureau arabe[208]. Il est donc possible d’entreprendre, à propos du Touat, une petite étude politique et économique, qui pourra s’appliquer en beaucoup de ses parties à tout l’ensemble des oasis occidentales.
Tout d’abord les trois provinces, Touat, Gourara et Tidikelt ont été recensées ; et ce recensement réduit d’une bonne moitié les évaluations antérieures sur le chiffre de la population. On espérait 100 ou même 150000 âmes, le groupe entier a environ 50000 habitants.
Au Touat le lieutenant Niéger nous donne un tableau méticuleux des ksars et des groupes de ksars, et on voit comment cette population se répartit. Le Touat, par exemple, a douze oasis, douze palmeraies distinctes, formant chacune un tout plus ou moins centralisé ; dans chacune un nombre variable de villages ; celle de Timmi, par exemple, en a 26 ; celle de Sbaa en a 2, et Noum en Nas un seul. L’importance de chaque village varie de 25 à 500 habitants.
On a déjà dit que les ksars sont en pisé. Le Crétacé, au-dessus et parfois au-dessous des grès à dragées, a des bancs épais d’argile, que les indigènes appellent « tin » ; ces argiles ont été et sont encore très exploitées, les galeries d’exploitation sont parfois habitées, et dans une faible mesure, il y aurait donc lieu de signaler aux oasis des vestiges de troglodytisme (Tesfaout au Gourara, el Ahmer au Touat). En général le tin est employé à la confection du pisé et des briques crues, matériaux habituels de construction (voir pl. XL, phot. 75) ; les ksars des oasis sahariennes doivent au tin une coloration générale rouge qui leur est propre, au moins si on les compare aux ksars d’Ouargla, d’es Souf. Là-bas les matériaux de construction sont tout autres, la chaux et le plâtre abondent, les villages sont d’un blanc éclatant ; et ce n’est pas une simple question de coloration ; l’architecture, dans la cuvette d’Ouargla, est bien moins primitive. On ne connaît rien, aux oasis occidentales, de comparable aux superbes moulures de plâtre, qu’on exhume dans les ruines de Sedrata. Ouargla et el Souf connaissent et pratiquent la voûte ; aux oasis toutes les maisons sont couvertes d’une mauvaise terrasse en terre avec une ossature de troncs de palmier ; on sait que le tronc de palmier n’a pas de résistance, quelque faible portée qu’on lui donne il fléchit progressivement en arc de cercle (voir pl. XLI, phot. 78) ; il ne donne donc que de petites terrasses éphémères, à travers lesquelles le pied passe, et à la merci d’un orage. Ces monceaux de terre battue ajourée, que sont les ksars des oasis, avec leurs longs passages couverts, font une impression de termitières. (Voir pl. XLI, phot. 77 et aussi pl. XXXV, phot. 66.)
Sur la constitution de la société l’essentiel a été dit ; on sait qu’il existe à la base une caste d’esclaves, et une caste de prolétaires serfs, les haratin.
Ajoutons que la classe des hommes libres comporte elle-même des subdivisions : tout à fait en haut de la hiérarchie sociale sont les chorfa (descendants du Prophète), et les merabtin (descendants de saints, d’ascètes illustres) ; au-dessous les aouam, la tourbe des simples musulmans dont les ancêtres ne furent jamais béatifiés. Nous pourrions dire les nobles et les roturiers à condition de se souvenir qu’en général dans la Berbérie théocratique toute noblesse est religieuse et la sainteté héréditaire.
L’organisation politique est très lâche. Le rouage essentiel est la djemaa, composée de tous les notables de chaque ksar ; mais nous sommes assez mal fixés sur ses attributions et ses moyens d’action ; nous ne savons pas si elle délègue son autorité et à qui, ni de quelle-façon elle fait exécuter ses décisions ; probablement assez mal. Son autorité, en tout cas, ne dépasse pas les limites du ksar, et dans ce groupement de ksars, qui est une oasis, il n’y a pas de rouage politique central, aucune cohésion.
La grande oasis de Timmi par exemple avec ses 26 ksour, est bien une individualité géographique et agricole, mais non pas du tout politique, elle est gouvernée par 26 djemaa, entre lesquelles, en cas de dissentiment, il n’y a de secours possible qu’à la force.
En pratique, pourtant, il y a souvent une famille prépondérante, dont le chef dirige, tant bien que mal, tout le district ; c’est le cas de Mohammed ben Abd er-Rahman, au Timmi ; de Abd el-Qader ben el-Hadj Bel Kacem, au Bouda. A ces petits seigneurs féodaux le gouvernement français confère aujourd’hui, et le sultan du Maroc conférait autrefois, le titre de caïd ; mais c’est un titre étranger, auquel rien d’officiel ne correspond dans l’administration indigène.
Il faut encore signaler ici comme partout dans l’Afrique du nord le rôle politique des zaouias ; au Touat, Zaouiet Kounta et surtout Zaouiet Reggan, au Gourara el-Hadj Guelman. Enfin, deux grands çoffs divisent la population de toutes les oasis Sahariennes, le çoff Yahmed et le çoff Sofian.
Cette institution du çoff, encore qu’elle nous paraisse, avant tout, à nos yeux d’Européens, un principe de division et de guerre civile, est au contraire ici le seul lien entre les différents districts, puisqu’elle est la seule qui s’étende à la totalité du pays. En dehors des influences personnelles et religieuses, la djemaa dans le ksar, le çoff dans l’ensemble des oasis sont les seules institutions politiques existantes.
Les lois et coutumes en matière d’irrigation sont d’une importance particulière, la monographie du Touat, par le lieutenant Niéger, contient, à ce sujet, un alinéa très intéressant. Au Touat, l’eau est objet de propriété en soi, indépendamment du sol ; il est courant qu’un propriétaire de palmiers soit simplement locataire de l’eau, sans laquelle sa propriété ne saurait subsister. « Cette anomalie, dit Niéger, s’explique facilement par le désir que les gens riches de la contrée, possesseurs de foggara, avaient de conserver les moins favorisés dans leur dépendance. » On comprend aisément, en effet, que la possession de l’eau soit un instrument de domination, et que les simples propriétaires de palmiers constituent une classe inférieure et dépendante. Chaque foggara a donc son propriétaire, ou plus généralement ses propriétaires, et qui ne sont pas le moins du monde indivis ; la proportionnalité de leurs droits se mesure très exactement au nombre de puits d’aération qui appartiennent à chacun. Chaque section de foggara a donc son propriétaire : Niéger ne nous dit pas s’il est responsable de son entretien ; cela paraît probable, et, dans ce cas, la propriété des foggara ne serait pas seulement un instrument de domination, elle présupposerait une certaine situation de fortune et une certaine prééminence sociale ; il est clair que, pour entretenir une foggara, pour faire face aux aléas d’un éboulement par exemple, il faut disposer, soit de capitaux, soit d’une clientèle étendue d’ouvriers. On ne nous dit pas non plus si la communauté se désintéresse entièrement de cette question vitale de l’irrigation. C’est peu vraisemblable : qu’arrive-t-il, par exemple, si le propriétaire d’une section de foggara laisse dépérir sa propriété et compromet, par là, la prospérité d’une portion de l’oasis ? Nous ne savons pas davantage comment se fait la location de l’eau ; y a-t-il des baux, des enchères ? On devine l’existence de tout un code minutieux de l’irrigation, qu’il serait intéressant de connaître.
Le lieutenant Niéger nous donne d’intéressants détails sur la répartition matérielle de l’eau. Ailleurs, dans l’oasis de Figuig, par exemple, ce qui se répartit, ce qui fait objet de propriété et de contrats, c’est le tour d’irrigation, l’heure, la fraction de temps pendant laquelle on aura l’usage de l’eau. C’est donc le temps qui se mesure au moyen de la karrouba, un vase en cuivre, percé d’un trou, qui joue le rôle d’horloge hydraulique, ou, plus simplement, de sablier d’eau. Ce mode de répartition n’est pas inconnu au Touat, mais il y est rare. Niéger mentionne « une seule foggara à Tamentit, où chaque propriétaire prend l’eau pendant un temps déterminé et arrose immédiatement son jardin ». En général, c’est l’eau elle-même qu’on mesure ; on jauge son débit, et il est curieux de voir comment les ksouriens ont résolu ce problème délicat. L’instrument dont ils se servent porte le nom de chekfa ; c’est une plaque de cuivre percée de trous. Chacun de ces trous a une dimension déterminée ; les uns sont l’unité de mesure (habba), et les autres en sont des fractions ou des multiples. Il suffit de barrer entièrement le courant avec cette plaque de cuivre ; « l’équilibre est établi lorsque l’eau coule par une gouttière ménagée à la partie supérieure de l’instrument ; on bouche à cet effet le nombre de trous nécessaires dans la chekfa. Il suffit alors de compter un à un les trous restés libres, et qui correspondent à des mesures connues (habba, 1/2 habba, etc.), pour avoir le débit ».
M. le lieutenant-colonel Laperrine a bien voulu attirer mon attention sur un passage curieux de Ronna : les Irrigations[209]. On y voit que, en France, les anciens fontainiers faisaient usage du pouce d’eau, qui est simplement l’équivalent français de la habba.
Il est curieux de constater ainsi, une fois de plus, que les hydrauliciens du Sahara ont emprunté leurs connaissances précises au fonds commun du vieux monde. Du moment que les ksouriens ont un instrument de jauge, suffisamment précis et pratique, il est aisé de concevoir comment s’opère la répartition. Au débouché de chaque foggara, dont le débit est jaugé, se trouve un kasri, que les Français appellent un « peigne » à cause de sa forme. C’est, si l’on veut, un delta de pierre entre les branches duquel l’eau de la foggara se divise. (Voir pl. XXXVIII, phot. 71.) Chaque dent du peigne, ou chaque branche du delta a son propriétaire auquel une chekfa, disons un compteur, fixé à demeure, assure automatiquement la quantité d’eau exacte qui lui revient. Il est curieux de voir comment, à travers les trous de la chekfa, l’eau des oasis se vend et se loue, pour ainsi dire goutte à goutte.
Ce système surprend par son ingénieuse complexité, mais il a un gros inconvénient ; à jauger l’eau, et à l’éparpiller ainsi entre les différents propriétaires, on en perd beaucoup. Avec l’autre système celui de la karrouba on gaspille beaucoup moins. Il semble que l’organisation politique des Touatiens les ait amenés à choisir ce mode défectueux de répartition. Il n’est pas rare en effet qu’une même foggara appartienne à plusieurs ksars, qui, étant parfaitement autonomes, ne pouvaient pas rester dans l’indivision. L’anarchie du pays livre ainsi à l’évaporation une quantité d’eau assez notable.
Chaque ksar a son jaugeur d’eau, Kiel el-ma qui est en même temps, dans les questions d’irrigation, quelque chose comme un arbitre ou un juge.
Et c’est en même temps quelque chose d’assez voisin de notre notaire ; ce qui fait sa force, et ce qui le rend irremplaçable, c’est sa connaissance méticuleuse des intérêts et des fortunes.
En somme, tout ce que cette assez pauvre race humaine a conservé d’intelligence et d’énergie est concentré autour de ces questions d’irrigation et de culture. Elle a réalisé là des miracles, à propos desquels on regrette de constater une disproportion entre la somme des efforts et de l’ingéniosité déployés, et le résultat économique final, qui est médiocre. (Voir pour l’irrigation aux oasis, pl. XXXVIII, phot. 72. et pl. XXXIX, phot. 73, 74.)
La datte est, comme partout dans les oasis, la richesse principale, mais celles du Touat ne supportent pas la comparaison avec les fruits magnifiques d’Ouargla et de l’oued R’ir. Au dire des indigènes on a souvent essayé de transplanter au Gourara et au Touat les meilleures espèces d’Ouargla ; elles y dégénèrent très vite.
C’est probablement une question de sol. La cuvette d’Ouargla et de l’oued R’ir est alluvionnaire, les déjections de l’Igargar s’y sont accumulées sur de grandes profondeurs ; ce sol chargé de produits chimiques donne d’ailleurs des eaux purgatives, à peine potables. Le Touat doit à ses grès des eaux très pures et un sol pauvre.
Les indigènes en ont conscience et recherchent avidement le fumier mais leur cheptel misérable ne leur en fournit guère ; de très rares chameaux, quelques ânes et quelques moutons étiques ; les poules elles-mêmes sont remarquables par leurs dimensions exiguës ; elles pondent des œufs à peine plus gros que ceux du pigeon. Toute la vie animale domestique est malingre ou absente. Le chien n’existe pas, trop mal outillé pour survivre aux étés sahariens, avec sa peau dépourvue de pores sudorifiques.
Sous les palmiers mûrissent d’excellents raisins, qu’on retrouve d’ailleurs sur bien des points au Sahara (Hoggar par exemple) ; ils ne ressemblent pas du tout à ceux d’Algérie, ils ont la peau aussi fine et le grain aussi petit que les raisins les plus septentrionaux de France, évidemment la vigne s’étiole au sud comme au nord de la zone méditerranéenne. En compagnie du raisin les jardins du Touat ont des fruits et des légumes, figues, oignons, fèves, pastèques, etc., qui constituent pour l’indigène une ressource alimentaire appréciable, mais qui ne sont pas des richesses économiques réalisables.
Dans cette catégorie des produits agricoles susceptibles d’alimenter un commerce viennent très loin après les dattes, le henné et le tabac, d’importance pécuniaire insignifiante, mais surtout les céréales, mil, orge et blé. D’après M. le capitaine Flye Sainte-Marie le blé vient très beau, et le Touat proprement dit, à lui seul, en a produit en 1904 17600 quintaux, de quoi suffire non seulement aux besoins locaux, mais encore à ceux de la garnison et peut-être à une faible exportation.
Il est vrai que la consommation locale de denrées alimentaires doit être très faible. Incontestablement, les prolétaires des oasis, autrement dit les haratin, sont une population à peine nourrie. On leur voit d’effrayants sternums de momies. Le climat, en été du moins, diminue d’ailleurs l’appétit et fait tomber l’embonpoint. L’Européen lui-même, si j’en juge par mon exemple, perd rapidement, avec ses habitudes de suralimentation, une partie notable de ses provisions adipeuses. Sous la double influence du climat et de la famine, les haratin ont dû développer d’étonnantes facultés d’assimilation digestive intégrale, et d’évacuation minima. Il y aurait là un beau champ d’études pour ces cas de jeûne extraordinairement prolongé, sur lesquels a été attirée l’attention des médecins, des psychistes et même du grand public. Les oasis doivent être pleines de Succi, auxquels il a manqué un manager.
Les autorités françaises craignent ou feignent plaisamment de craindre que le Touat ne se vide d’habitants, le bruit s’étant répandu dans la population qu’il y avait au nord des pays où l’on mangeait. Le Tell à ce point de vue malgré la distance, a toujours exercé une attraction puissante sur les Touatiens. Si M. Basset a pu étudier à Tiaret le dialecte berbère du Touat et du Gourara, c’est qu’il y a trouvé une colonie de haratin.
Sur la misère et la famine au Touat M. l’interprète militaire Martin[210] m’a fourni quelques chiffres dont je lui laisse la responsabilité, mais qui sont effrayants. Un palmier vaut à Ouargla de 30 à 50 francs ; dans l’oued R’-ir de 60 à 70 ; et les meilleures espèces (deglat nour) vont à 300 francs ; au Touat les palmiers ont une valeur maximum de 6 à 7 francs le pied, soit environ dix fois moindre.
La journée de travail au Touat se paie un sou et une poignée de dattes.
A la suite de l’occupation française, la situation économique a été modifiée profondément, et dans un sens péjoratif, au moins par certains côtés.
Le Touat a toujours vécu de la traite des Nègres ; elle lui était doublement nécessaire, d’abord pour renouveler sa main-d’œuvre, puis comme aliment principal du commerce transsaharien. La suppression de la traite est un coup terrible, qui frappe le Touat à la fois dans son agriculture et dans son commerce ; la main-d’œuvre noire, la seule viable sous cette latitude, tend à émigrer, maintenant que nos lois lui en donnent le droit, et la sécurité des grands chemins la possibilité ; comment comblera-t-on les vides ? Et d’autre part, à travers le Sahara, sur cette route commerciale dont le Touat fut un entrepôt, le Soudan, à quelques plumes d’autruches près, n’a jamais expédié que de la marchandise humaine, en échange des produits manufacturés qu’il recevait de la Méditerranée, et qui d’ailleurs, aujourd’hui, lui parviennent plus commodément par la voie océanique. Nous avons rencontré à Ouallen une caravane du Touat en partance pour Tombouctou ; elle se composait de deux chameaux chargés de tabac. Les fameuses caravanes d’autrefois, si surfaites qu’on les imagine, étaient apparemment plus fortes et transportaient des marchandises plus variées.
Par surcroît notre venue a troublé profondément le commerce intérieur du Sahara entre nomades et sédentaires. Le Touat était le marché où les produits agricoles (surtout les dattes) s’échangaient contre ceux de l’élevage (mouton, beurre). Pour des raisons diverses, et à titre plus ou moins provisoire ou définitif, les nomades ont désappris le chemin du marché.
Ceux du sud, les Touaregs, ont quitté les oasis après l’occupation d’In Salah pour n’y plus reparaître pendant de longues années.
Ceux de l’ouest sont les Beraber, depuis la disparition des Ouled Moulad ; c’étaient les nomades particuliers du Touat proprement dit ; ils ne l’ont quitté qu’après de sanglants combats, et ils semblent encore loin d’accepter le nouvel ordre des choses.
Ces désertions du moins ne sont pas durables ; la question Touareg est déjà résolue et la question Beraber recevra quelque jour une solution. Au nord, du côté des nomades algériens, clients propres du Gourara, le mal est moindre, mais il est irréparable. Les Hamyan et les Trafi du Sud-Oranais, poussés par l’administration française, ont vite repris, après une courte interruption leur habitude séculaire d’envoyer une fois l’an au Gourara de grandes caravanes[211]. Pourtant M. le capitaine Flye Sainte-Marie, dans son étude très documentée, constate la décadence du trafic sud-oranais, malgré les encouragements administratifs ; au Touat proprement dit le nombre des chameaux oranais est tombé de 4300 à 1700[212]. L’insécurité de la frontière n’est pas étrangère à cette déchéance. Mais la grosse raison est ailleurs, elle a été indiquée par MM. Lacroix et Bernard[213]. Les conditions économiques ont été si profondément modifiées dans l’Oranie par l’occupation française que la répercussion s’est fait sentir sur l’alimentation. « Les indigènes arrivent à ne plus tenir aux dattes. » Ou s’ils en consomment encore, ce sont les dattes supérieures de l’oued R’ir. La datte en Algérie est tombée du rang d’aliment à celui de friandise ; et les médiocres produits des palmeraies touatiennes s’accumulent en stocks invendus.
En compensation de tant de ruines l’occupation française a eu ses avantages. Le premier est une garnison qui laisse dans le pays à peu près l’intégralité de sa solde. Dans une sous-préfecture française c’est un bienfait apprécié. Au Touat ç’a été le point de départ d’une révolution économique. L’argent monnayé a tué le troc ; les Juifs, les Mzabites, voire les Chaamba ont fondé des maisons de commerce ; au lieu des anciennes caravanes libres qui venaient échanger en nature des moutons contre des dattes, on a vu apparaître des caravanes organisées par entreprise, exécutant des commandes, et qui viennent chercher au Touat non plus des dattes mais de l’argent ; elles ont emprunté des routes nouvelles celles de l’est qui viennent du M’zab, d’Ouargla, ou même de Gabès. A la place de l’ancienne vie commerciale paralysée on en voit naître une nouvelle.
Autre bienfait corrélatif du premier, la garnison a apporté la sécurité, grâce à laquelle on cherche à développer les procédés d’irrigation et l’étendue des cultures. Les sondages artésiens, entrepris, il est vrai, avec un outillage insuffisant, n’ont encore rien donné ; et il est bien possible que ce mécompte ne soit pas fortuit. Les indigènes, au Touat-Gourara, ont creusé deux puits artésiens seulement, en regard de foggaras qui se comptent par milliers ; ce sont après tout d’admirables hydrauliciens, et ils compensent l’infériorité de leur outillage par une expérience de dix ou vingt siècles ; nous pouvons espérer faire mieux, mais non pas autrement. La simple réparation des foggaras a donné d’excellents résultats. D’après le capitaine Flye Sainte-Marie le débit « a augmenté dans une proportion incroyable (1/4, 1/3, 3/7)[214] ». On songe à bétonner les canaux à l’air libre (séguia) et les bassins de réception (madjen) pour éviter l’infiltration. (Voir pl. XXXIX, phot. 74 et XXXVIII, 71 et 72.) Bref on est en mesure d’augmenter notablement les ressources en eau.
On a pu amorcer ainsi aux oasis quelques parcelles nouvelles de terre cultivable, malgré les difficultés qu’oppose ici comme en Égypte la salure du sol[215]. La production des céréales s’est accrue dans une assez forte proportion, et la vente du blé a pu compenser en quelque mesure le mévente des dattes.
Ce vieil organisme économique très affaibli lutte de son mieux pour traverser une crise redoutable.
Les nitrates de potasse. — On a pu croire que le Gourara-Touat avait des chances de développement minier. On y a signalé depuis longtemps des gisements de nitrates, sur la frontière du Touat et du Gourara (à Ouled Mahmoud, Kaberten, Sba, Tililan[216]). J’en ai vu trois qui se ressemblent, et je crois savoir que l’autre est du même type.
M. Pouget, professeur à l’École des sciences d’Alger, a bien voulu analyser un échantillon de terre à nitrates, que j’ai rapporté d’Ouled Mahmoud. Il y a trouvé une forte proportion de sel de cuisine (41 p. 100). Quant aux nitrates, ce sont plutôt des nitrates de soude que de potasse. Mais « le traitement que les indigènes font subir au minerai transforme partiellement le nitrate de soude en nitrate de potasse, grâce à la présence de chlorure de potassium[217] ». En somme, on pourrait extraire du minerai 6,45 p. 100 de salpêtre. C’est une quantité faible, les caliches du Chili en contiennent de 3 à 10 fois plus.
La teneur du minerai en salpêtre est variable. Elle n’est suffisante qu’après une forte pluie, suivie d’un grand vent, c’est-à-dire d’une forte évaporation. Les indigènes l’affirment du moins, et ils attendent ce moment favorable pour l’exploitation intermittente de leurs nitrates. D’ailleurs l’ascension des sels par capillarité est, paraît-il, un phénomène constant ; les déchets des caliches se rechargent automatiquement, et peuvent être exploités de nouveau. Au Gourara, cette particularité inspire à M. Flamand l’espoir qu’il existe en profondeur des gisements très riches, alimentant les gisements pauvres superficiels.
Il faut espérer qu’un coup de sonde sera donné par l’administration qui dispose d’un petit appareil à forages. Le terrain encaissant est partout le même, argiles cénomaniennes ou albiennes.
Il faut avouer que l’aspect des gisements n’est pas engageant. Celui d’Ouled Mahmoud est tout petit ; c’est une sebkha minuscule de cent à deux cents mètres de diamètre. Elle est enclose dans la palmeraie, en contre-bas du village, dans une dépression marquée. Toutes les déjections et toutes les matières animales ont dû y être entraînées et s’y accumuler depuis des siècles, d’autant plus que le sol environnant est d’argile imperméable. On est donc tenté de croire que la petite nitrière d’Ouled Mahmoud est simplement l’égout naturel d’un village très ancien.
Celles de Sba et de Tililan sont aussi de petites sebkhas à proximité de villages. L’outillage et les procédés d’extraction sont assez ingénieux quoiqu’ils donnent des résultats déplorables. D’après M. Pouget, plus de la moitié du salpêtre contenu dans le minerai se retrouve dans les déchets, soit 3,8 sur 6,45 p. 100. D’autre part, le nitrate de potasse obtenu est très impur, il contient 33 p. 100 de nitrate de soude.
L’outillage et les procédés des Gourariens ne leur sont d’ailleurs pas particuliers. Ils étaient en usage dans les oasis des Zibans et de l’oued R’ir au milieu du XIXe siècle[218]. Je ne sais pas si les nitrières d’Ouled Mahmoud auront une autre fortune que celles des Zibans, aujourd’hui tombées dans l’oubli.