[28] Voy. chapitre XIII, p. 425 et p. 430.

Lorsqu’on accusait Choiseul, dans l’entourage du roi, en 1760, de sacrifier de vieux alliés à l’amitié de la Russie, il comprenait mieux leurs besoins et leurs intérêts que les agents secrets, leurs pires conseillers. Il voulait, en 1760, les débarrasser de ces intrigues françaises qui compliquaient leur anarchie, de « tous ces envoyés de la cour qui se faisaient de leur ministère une petite souveraineté. » Il espérait décider Louis XV à quitter ce rôle de chef de parti qui ne servait vraiment ni à lui, ni à ses clients. C’était l’abandon, préférable à une intervention stérile pour la France, funeste pour la Pologne. La diplomatie secrète s’y opposa encore. Elle débaucha l’agent de Choiseul à Varsovie, le marquis de Paulmy, fils de d’Argenson, que sa naissance et ses amitiés désignaient à l’attention du parti saxon, comme elle avait débauché Breteuil à Saint-Pétersbourg.

En vain Choiseul essayait-il de se défendre à Versailles contre les intrigues qui dans toute l’Europe s’opposaient à sa politique. Il frappait, en mars 1759, le principal correspondant du Secret, Tercier, premier commis de son ministère. En 1760, il rappelait de Varsovie le confident le mieux renseigné, Durand. En 1762, il trouvait moyen d’envelopper dans la disgrâce du maréchal de Broglie, son frère, le comte, et le faisait exiler à son château de l’Eure, faible châtiment du mal qu’il avait fait à la France. Dans cette lutte, Choiseul ne pouvait avoir le dernier mot. Le vrai coupable lui échappait : Louis XV, avec une patience digne d’une meilleure œuvre, remplaçait aussitôt les courtisans que son ministre frappait, ou demeurait en relation avec eux dans leur exil.

L’échec diplomatique de Choiseul, la nécessité de poursuivre la guerre qui en fut la conséquence, lui inspirèrent, en 1761, une résolution désespérée : elle lui fit encore honneur. Incapable de faire la paix, il abandonna la direction de la politique étrangère, et, réduit à combattre, pour que la guerre fût bien dirigée et sur mer contre l’Angleterre, il prit les ministères de la guerre et de la marine (janvier-octobre 1761). Par ses ordres, des vaisseaux furent mis en construction, des équipages formés avec l’armée de terre et des matelots étrangers, des officiers recrutés dans la marine marchande. A sa voix, la France tout entière se leva pour cette œuvre de défense nationale. On voyait le Canada perdu, Pondichéry occupé, les Antilles menacées et la terre française entamée même par la conquête de Belle-Isle. Les villes, Paris en tête, les États des provinces, les chambres de commerce, les ordres du roi, les banquiers, les particuliers, les femmes dans un même élan, offrirent des vaisseaux à Choiseul. Fallait-il que Louis XV eût réduit ses sujets à cette détresse, pour leur donner enfin conscience de leurs vrais intérêts, et qu’au moment où elle s’éveillait, il ne fût plus possible de les défendre !

Choiseul ne put que sauver l’honneur de la France. Pour faire mieux, il avait fait appel non seulement à la nation, mais à ses alliés naturels, aux Bourbons d’Espagne et d’Italie, à Charles III et à son fils Ferdinand. Il n’avait quitté le ministère des affaires étrangères qu’après avoir conclu avec eux contre les Anglais le Pacte de famille (15 août 1761). Tous ces efforts n’eurent d’autres résultats que de compromettre l’Espagne à son tour. Son empire colonial fut atteint par les Anglais : à la paix de 1763, qui consacra la ruine de ses colonies, la France dut abandonner le peu qui lui en restait dans l’Amérique du Nord, la Louisiane aux Espagnols pour les dédommager de la perte de la Floride. Et, si Pitt n’eût été renversé, on ne peut calculer ce que cette guerre à outrance, poursuivie avec succès par l’Angleterre qui comptait sur Frédéric II, et par la Prusse assurée de la Russie, eût coûté à l’Espagne et à la France. La paix de 1763, si humiliante, mauvaise, parut aux Français, en cet état, un bienfait. Ils ne la reprochèrent pas à Choiseul, et Choiseul sut mériter leur indulgence par l’usage qu’il en fit.

D’abord, il ne l’accepta point comme définitive. Comme pendant la guerre, tous ses regards restèrent tournés, concentrés sur l’Angleterre : « Elle est l’ennemie déclarée, disait-il au roi, de votre puissance, de votre État. Elle le sera toujours. Son avidité dans le commerce, le ton de hauteur qu’elle prend dans les affaires, sa jalousie de votre puissance doivent vous faire présager qu’il se passera des siècles avant de pouvoir établir une paix durable avec cet État. » Disposer la France à lui résister avec succès fut le premier souci de Choiseul. Il reconstitua sa marine et son armée complètement de 1763 à 1766. Il vit avec joie le roi d’Espagne suivre les conseils de son ministre Grimaldi, l’auteur du pacte de 1761, réorganiser aussi sa marine et ses colonies. « La puissance espagnole, disait Choiseul, est nécessaire à la France, » aussi nécessaire contre l’Angleterre, sa seule rivale, que des flottes nombreuses et un long repos pour se reconstituer.

Prévoir la guerre contre les Anglais, la préparer avec le concours de l’Espagne, la reculer le plus possible, pour y trouver une vraie revanche, telle fut la pensée de Choiseul jusqu’au dernier jour de son ministère. S’il n’eut pas le moyen, ni l’honneur de la réaliser jusqu’au bout, il eut le mérite de l’avoir indiquée à ses successeurs, d’avoir contribué, après Fleury, à créer une tradition où la France retrouva quelque grandeur. Son ministère fut à la fois pacifique et fécond : d’entreprises, il n’en fit que de limitées, d’utiles. Il donna la Corse à la France (1768), un poste dans la Méditerranée qui lui permit de s’appuyer sur l’Italie et l’Espagne, sans prévoir encore qu’il serait une étape vers l’Afrique.

Point de guerres continentales surtout : l’amitié de l’Autriche pouvait être utile à les prévenir. Il la cultiva, et maria le Dauphin (16 mai 1770) à Marie-Antoinette. Mais il ne voulait pas que la France passât d’un extrême à l’autre, et, après avoir rêvé de ruiner l’Autriche, se livrât à elle aveuglément. L’alliance autrichienne lui paraissait suspecte et précaire, bonne, si elle assurait la paix de l’Allemagne, détestable, si elle devait associer la France aux rancunes de Marie-Thérèse, aux ambitions de Joseph II. Entre l’Autriche et la Prusse, Choiseul recommandait à Louis XV la plus stricte neutralité, de manière à maintenir entre elles une balance, la meilleure garantie qu’il y eût de la paix en Allemagne.

Et c’était l’intérêt des Allemands eux-mêmes, assurés, s’ils ne se combattaient plus, de la paix en Orient, garantis par cette paix contre l’approche de la puissance russe. Choiseul était d’accord avec eux pour souhaiter que les nations placées entre l’Allemagne et la Russie, la Suède et la Pologne restassent anarchiques et faibles. Leur anarchie répondait de leur neutralité. N’y avait-il pas à craindre qu’au contraire, réorganisées par les princes de Saxe ou de Holstein, véritables clients des czars, elles ne devinssent contre l’Europe des avant-postes dangereux de la puissance russe ? L’équilibre maintenu entre les partis en Suède et en Pologne, par l’anarchie, c’était la paix assurée en Orient, comme en Allemagne par la balance des principaux États de l’empire désorganisé. Et cette paix générale du continent européen devint, pour Choiseul, la règle essentielle de sa politique, la seule façon de procurer à la France, un jour, une revanche sur l’Angleterre.

Il réussit, pendant sept ans, à la maintenir, et ce ne fut pas sans peine. Au lendemain des traités de 1763, les auteurs habituels de la diplomatie secrète, le comte de Broglie en tête, non contents d’avoir procuré à la France la guerre de Sept ans, imaginèrent de la rouvrir, pour se faire valoir auprès du roi. C’était l’Angleterre qui devait être le théâtre de leurs exploits : il s’agissait d’enlever à Choiseul l’honneur d’une revanche qu’il préparait contre elle avec prudence. Le comte de Broglie imagina de montrer à Louis XV en secret un projet de descente en Angleterre (avril 1763). Il fit envoyer au delà de la Manche un jeune ingénieur, de la Rozière, pour le dresser définitivement sur place. Le secrétaire de l’ambassade française, le fameux d’Éon, était chargé de le guider dans cette mission délicate. Tout en protestant de ses intentions pacifiques, le comte de Broglie non seulement préparait la guerre : il la faisait déjà. Associer aux manœuvres d’un espion militaire le représentant de la France à Londres, c’était jouer un jeu bien dangereux. Un hasard délivra Choiseul de ces brouillons, et la France de ce péril : d’Éon, furieux d’un avancement qu’on lui refusait, se brouilla avec les chefs du Secret, se mit en révolte contre Louis XV, les fit tous chanter. On eût été à deux doigts de la guerre, s’il eût parlé. La leçon ne corrigea ni le roi, ni ses confidents. Elle permit du moins à Choiseul de traiter les affaires d’Angleterre, comme il le voulait.

Quant à celles d’Orient, il n’en fut jamais maître. Il avait désigné le marquis de Paulmy, en 1760, pour suivre et maintenir l’anarchie en Pologne, pour n’y pas permettre la constitution d’une royauté favorable aux vues de la Russie. Paulmy, en 1763, avait laissé les mêmes instructions à son secrétaire, Hennin. Puis, lorsqu’en 1763 la Russie parut s’entendre avec la Prusse pour occuper la république, Choiseul confia à son cousin le comte de Choiseul-Praslin le soin d’appuyer les Czartoriski, qui semblaient prêts à constituer un gouvernement hostile aux adversaires de leur pays : Choiseul-Praslin leur expédia le général Mounet. A chaque démarche nouvelle, les agents officiels, dès leurs débuts, Paulmy, Hennin, Mounet furent débauchés par la diplomatie secrète. Leurs chefs leur commandaient l’abstention pour plaire au roi, en faveur du frère de la Dauphine, le prince Xavier. Ils armaient, contre les Czartoriski, les patriotes clients du prince de Conti, et prolongeaient l’anarchie. Cette anarchie, elle n’était pas seulement à Varsovie, mais à la cour de Versailles. Pour vaincre les adversaires que la France leur suscitait, les Czartoriski persécutèrent les dissidents : Frédéric II et Catherine n’attendaient qu’une occasion. Ils invoquèrent la liberté de conscience pour détruire la liberté de la Pologne.

Pour la sauver, Choiseul fit un dernier effort. Il savait les desseins de la Prusse et de la Russie. Il crut, en 1768, pouvoir les arrêter, sinon par une guerre, du moins par sa diplomatie. Deux ans avant, il avait repris le ministère des affaires étrangères. Par ses ordres, Vergennes et Saint-Priest déterminèrent les Turcs à déclarer la guerre à la Russie (1768). Choiseul espérait encore, en 1770, convaincre les Allemands de la nécessité de résister aux entreprises de Catherine II. Il n’ignorait pas, sans doute, les menées de Frédéric II, « toujours entraîné par le soin inconsidéré de l’objet du moment, » prêt à sacrifier l’avenir de la Prusse, par un partage, à sa sécurité immédiate. Mais il ne pouvait croire au même aveuglement de la part de Marie-Thérèse. Il la sollicitait de s’allier aux Turcs ; il lui envoyait un de ses agents les mieux informés des affaires de Pologne, Durand. C’était à Vienne qu’il organisait, sous sa direction, la résistance des Polonais. Pour donner le temps à la cour impériale de se décider, aux Turcs de vaincre, il faisait passer aux confédérations de l’argent et des chefs, Taulès (1768), de Châteaufort (1769), Dumouriez (1770).

Pas un instant, Choiseul ne songea, d’ailleurs, à mêler directement la France à cette guerre. La Pologne était trop éloignée : c’était aux Allemands menacés par la puissance russe, aux Turcs, à défendre leurs frontières. A Constantinople, comme en Pologne, les Français ne pouvaient faire office que de conseillers. Si leurs conseils eussent été entendus par l’Autriche, comme par les Turcs, les destinées de l’Orient eussent pu être changées. Le Secret du roi avait contribué à ouvrir la crise polonaise : les menées de Frédéric II la fermèrent par le partage de 1772. En France et en Allemagne, l’intrigue détruisit les effets de la politique avisée et prudente de Choiseul. Elle perdit la Pologne qu’il aurait voulu sauver. Il sauva du moins la Suède qui, reconstituée par une paix de dix années, par les soins d’un ministre dévoué à ses intérêts, reprenait conscience de ses destinées, de sa puissance (1772)[29].

[29] Voy. chapitre XIII, p. 433-441.

Louis XV seul demeurait incorrigible. Après la mort de Mme de Pompadour (15 avril 1764), il voulut écarter Choiseul pour afficher Mlle d’Esparbès. A chaque chute, il tombait plus bas. En 1768, il afficha Mme du Barry : « Le roi a besoin de maîtresses, disait Choiseul. C’est égal, cette coquine me donne de l’embarras. » Elle lui en donna tant, qu’elle le renversa (décembre 1770). Le comte de Broglie n’avait pas eu honte de solliciter la favorite que Choiseul ne ménageait pas. Il avait pour excuse l’exemple du parti dévot qui s’alliait à elle contre l’ami des philosophes. On intrigua autour de Choiseul jusque dans son cabinet. Le roi lui débaucha son premier commis et l’accusa d’intrigues avec la cour d’Espagne. Il l’exila à Chanteloup enfin, où toute la France le suivit, tandis que le duc de Broglie et le duc d’Aiguillon se disputaient sa succession.

D’Aiguillon l’emporta : heureusement, en réalité, l’héritage glorieux de Choiseul n’était pas pour ces confidents indignes de Mme du Barry. Ils n’eurent pas le temps de le dissiper. Louis XV mourut en mai 1774. La France retrouva dans Louis XVI un roi pénétré de ses devoirs envers elle, de sa dignité, laborieux et suffisamment instruit. S’il ne rappela pas Choiseul, comme la France le lui demandait, il lui donna Vergennes, et le lui conserva jusqu’en 1787.

Comme Choiseul, Vergennes devait sa fortune à la diplomatie secrète. Il y avait trouvé le chemin d’ambassades importantes, en Orient et dans le Nord, guidé par son oncle Chavigny, ami de Dubois, serviteur secret du régent, et plus tard, excellent serviteur de la France. Pour parvenir, Vergennes s’était donné au Secret du roi : parvenu, il se donna tout entier au royaume. C’était lui qui, avant Choiseul, avait jeté les Turcs sur la Russie pour sauver la Pologne ; lui encore, en 1772, qui, avant et après la chute de Choiseul, avait, avec Gustave III, sauvé la Suède. Au courant de toutes les grandes affaires de l’Europe, il avait appris, dans sa carrière, comment la France y avait perdu sa place, comment elle devait l’y reprendre. Il connaissait assez le mal que les intrigues de cour lui avaient faites, pour l’en guérir et s’en défier. L’expérience des choses présentes, enfin, l’avait corrigé, depuis longtemps, des erreurs traditionnelles du passé.

La guerre contre l’Angleterre, la revanche salutaire, quand l’heure serait venue, et les circonstances favorables, lui paraissaient une nécessité de premier ordre : « Il faut la faire rentrer dans l’ordre des puissances tributaires où elle a réduit la France, lui ravir l’empire qu’elle prétend exercer dans les quatre parties du monde, avec autant d’orgueil que d’injustice. »

Mais point de guerre en dehors de celle-là : sur le continent, la France n’en devait pas chercher, n’ayant rien à souhaiter. Que pouvait-elle souhaiter, en effet, constituée comme elle l’était, assurée de son unité, de ses frontières, entourée d’États trop faibles pour la menacer, assez forts pour la garantir ? « Un roi conquérant, disait Vergennes à son maître, aurait sans doute à regretter cette position, un roi-citoyen s’applaudit de se trouver dans des conjonctures aussi favorables à ses vues pacifiques. » A ce langage, on reconnaît l’élève des philosophes. Au nom de la raison et de la justice, Vergennes condamnait les entreprises ambitieuses des politiques, l’abus de la force, les intrigues de la raison d’État, les conquêtes et les partages. La justice, sans doute, n’est pas toujours le dernier mot des politiques ; mais ce qu’elle prescrivait, à la fin du dix-huitième siècle, par un rare bonheur, se trouvait d’accord avec l’intérêt de la France et de l’Europe. Vergennes eut le mérite de le comprendre et de le dire.

Que, suivant la tradition séculaire et condamnée, la France intervînt en Allemagne, dans les Pays-Bas ou en Italie pour se rapprocher de ses frontières naturelles, ce ne pouvait être que pour affaiblir l’Autriche, ou pour la servir et la fortifier. L’affaiblir, à quoi bon ? Était-elle encore dangereuse pour la France, et la Prusse ne suffisait-elle pas à la tenir en respect ? Ruiner l’Autriche pour quelques conquêtes stériles, c’était enfin livrer l’Allemagne à Frédéric II. L’équilibre des deux grandes puissances allemandes répondait à la France de leur neutralité. Pour le maintenir, il fallait aussi prendre garde à ne pas affaiblir, à ne pas fortifier l’Autriche. L’alliance autrichienne et la présence de Marie-Antoinette à Versailles garantissaient la France contre les réveils dangereux de son ancienne politique ; mais elles l’exposaient aux suggestions intéressées et ambitieuses de la politique autrichienne. Vergennes était bien résolu à la défendre de ses entraînements ou de ceux de ses alliés. Et il y réussit.

L’exemple que, sur ses conseils, Louis XVI donnait à l’Europe, ne lui était pas moins salutaire. En Orient, les Allemands auraient eu le même intérêt à borner leurs désirs de conquête que la France sur le Rhin et les Alpes. Entourés de puissances faibles qui ne les menaçaient point, ils préféraient aveuglément les sacrifier à la Russie. Engagés dans la politique de partages, par un singulier mélange de peurs et de convoitises, ils n’écoutaient pas les avertissements de la France qui les invitait à soutenir plutôt la Pologne, la Turquie, la Suède. C’était cependant plus juste et plus prudent. « Où en serait l’Europe, s’écriait Vergennes, si jamais, ce qu’à Dieu ne plaise, ce monstrueux système venait à s’accréditer ? La sûreté publique serait détruite. L’Europe n’offrirait bientôt plus qu’un théâtre de troubles et de confusion. »

Séduites par les succès et les leçons de Frédéric II, les puissances européennes n’acceptèrent pas cette leçon de sagesse. La France du moins en profita, et la royauté, avant de disparaître, eut le temps de racheter ses fautes envers elle. La révolution d’Amérique leur en fournit l’occasion : c’était l’heure de la revanche contre l’Angleterre, qu’avait prévue Choiseul. « La révolution d’Amérique, disait-il en 1765, remettra l’Angleterre dans l’état de faiblesse où elle ne sera plus à craindre en Europe. » Il ne la croyait pas si prochaine. Au lendemain de sa chute, elle éclatait. « Le moment est venu de venger les puissances maritimes, s’écria Vergennes en 1774, de la suprématie insolente de l’Angleterre. »

Contre l’ennemi, Vergennes allait retrouver, par le seul effet de sa clairvoyance, les principes qui avaient fait la force de la France, au temps de Richelieu, contre la maison d’Autriche. Il attendit que les Américains eussent constitué une nation pour se déclarer en leur faveur (1777). Louis XVI traita « avec eux comme s’ils étaient établis depuis longtemps, dans la plénitude de leurs droits et de leur pouvoir de nation. » Ce n’était pas la guerre de la France contre l’Angleterre seulement : c’était la défense de toutes les nations maritimes contre la tyrannie de l’une d’entre elles. « Cette politique, disait-il avec raison, depuis plusieurs siècles a fait la grandeur, la sûreté et la gloire de cette couronne. »

On en eut la preuve de 1777 à 1783. L’Espagne comprit les intentions de Louis XVI, et s’y associa activement (12 avril 1779). La Hollande secoua (décembre 1780) le joug séculaire des Anglais. Le Portugal l’imitait et, sans prendre parti encore, se rapprochait de l’Espagne par le traité du Pardo (24 mars 1778). L’Angleterre n’avait plus un client en Europe : elle n’y trouva que des ennemis déclarés ou déguisés. Si, en effet, par la neutralité armée (1780), la Russie, la Suède et le Danemark ne l’attaquaient pas, elles l’atteignaient dans ses prétentions les plus anciennes. Elles lui arrachaient la propriété des Océans, et déclaraient que la mer serait, à l’avenir, le patrimoine commun et respecté des nations. Son empire maritime était ruiné.

Son empire colonial menaçait ruine. Les Américains lui enlevaient tout un monde. Hyder-Ali et les Mahrattes (1781) lui disputaient l’Hindoustan, tandis que les Français, Bussy et Suffren, y rentraient victorieux. Les Espagnols reprenaient Minorque, la Floride, menaçaient Gibraltar (1781-1782).

La paix européenne, habilement maintenue par Vergennes, laissait l’Angleterre exposée toute seule aux coups de ses ennemis, si longtemps ses victimes. La politique de Joseph II avait failli, en 1778, allumer un nouvel incendie en Allemagne. La guerre eût éclaté, pour la succession de Bavière, si Louis XVI eût accepté l’offre intéressée de son beau-frère et provoqué la Prusse et la Hollande en occupant les Pays-Bas (1779). La France, en cette occasion, se montra résolue et prudente : elle modéra ses ambitions pour avoir le droit de limiter celles de l’Autriche, et le moyen de se consacrer à la guerre maritime. La paix de Teschen (1779) fut le prélude et la condition de ses plus beaux succès sur l’Angleterre.

On a beaucoup reproché à Vergennes de n’avoir pas tiré de ces victoires, à la paix de Versailles, en 1783, tout le parti possible, et de l’avoir conclue trop tôt. C’était pourtant, depuis 1738, le premier traité qui ne fût, pour la France, ni stérile, ni désastreux. Il affranchissait et nous rendait véritablement Dunkerque, le Sénégal, des comptoirs dans l’Hindoustan, Minorque et les deux Florides à l’Espagne. L’histoire a prouvé depuis que ces résultats n’étaient pas sans valeur : par le Sénégal, les Français se rouvraient l’Afrique et, de leurs comptoirs de l’Inde et de l’océan Indien, se dirigeaient, deux ans après, vers l’Indo-Chine. Par une guerre plus longue, Vergennes eût peut-être compromis cette œuvre de réparation.

Pour comprendre la paix de 1783 et les motifs qui la dictèrent à ce ministre prudent, il faut, de l’Atlantique, porter ses regards sur l’Orient de l’Europe. Entre Catherine II et l’empereur d’Allemagne Joseph II, s’agitaient, depuis 1780, des projets belliqueux, destinés à bouleverser l’empire turc et, par contre-coup, toute l’Europe. Pour arrêter les projets de la Russie sur la mer Noire, Joseph II, à l’exemple de son émule le roi de Prusse, n’avait rien trouvé de mieux que de s’y associer et de prendre sa part de la Turquie. Pour forcer Catherine II au partage, il entendait exploiter les peurs et les convoitises de la France, comme la Prusse avait exploité, en 1772, celles de l’Autriche. Conseillé par Vergennes, Louis XVI n’entendit pas se laisser exploiter. Mais le moyen de régler cette affaire délicate en Orient, avec une guerre en Occident sur les bras. Pour parler ferme aux Turcs, à la Russie, à l’Autriche, il fallait que la France fût libre. Au mois de septembre 1783, elle concluait la paix avec l’Angleterre. Au mois d’octobre, Louis XVI envoyait à Vienne un ambassadeur, le marquis de Noailles, chargé de déclarer très haut à Joseph II que, s’il n’abandonnait pas ses projets sur l’empire ottoman, il n’avait plus à compter sur l’alliance de la France. La paix de Versailles lui donna les moyens de conserver celle de l’Orient[30].

[30] Voy. chapitre XIII, p. 446 et 448.

En vain Joseph II, découragé, essaya-t-il encore de troubler alors les affaires d’Allemagne. En 1784, il provoqua les Hollandais dans l’espoir que la France, attirée dans les Pays-Bas, en profiterait pour s’y installer et lui abandonnerait la Bavière. Louis XVI soutint, en effet, les Hollandais, mais avec un parfait désintéressement, leur procura la paix de Fontainebleau et résista aux tentations de son beau-frère.

Cette politique, énergique quand il le fallait, modérée dans le succès, désintéressée sans abandon, « replaça la France au rang dont la faiblesse du règne de Louis XV nous avait fait descendre. » Louis XVI jouissait d’une prééminence conforme à son caractère vertueux, « celle d’un monarque modéré, puissant, pacificateur. » Grâce à Vergennes, il reprenait la vraie tradition de ses grands ancêtres, et y ramenait les Français. Il travaillait à rétablir l’équilibre européen, ce système qui n’était pas un mot, ce groupement des nations faibles, menacées par des voisins puissants, autour de la France également menacée par eux. Il avait achevé l’unité nationale en pratiquant, où il le fallait, la politique des frontières naturelles. Dunkerque n’en était-elle point une, et n’étaient-ils point naturels aussi ces domaines que la France reprenait dans les mondes nouveaux, où elle avait trouvé longtemps richesses et puissance ?

Enfin, le plus bel éloge à faire du roi et de son ministre, c’est que l’un avait voulu guérir la France du mal enraciné de la diplomatie secrète, l’autre des maux que lui avaient faits, depuis un siècle, des traditions stériles et dangereuses. Louis XVI avait eu d’autant plus de mérite qu’il avait dû sacrifier à ses devoirs, sur ce point, son affection pour la reine. Marie-Antoinette, plusieurs fois, essaya d’avoir son secret, dirigé par la cour de Vienne, et ne réussit jamais à le lui imposer, ni en 1778, ni en 1784. Vergennes dut combattre : il ne fut jamais sacrifié. Et, quoique ami des philosophes, il eut, de son côté, le mérite de se séparer d’eux lorsqu’ils prêchèrent aux Français l’agrandissement de la Prusse, « la puissance éclairée, l’alliée naturelle de la France, » et la ruine de l’Autriche, « son ennemie traditionnelle. » Entre les intrigues de la cour, et les écarts de l’opinion égarée par les philosophes ou les docteurs en politique ; entre Marie-Antoinette, Mably, Raynal et Favier, entre les secrets et les traditions, la France, grâce à Louis XVI et à Vergennes, avait retrouvé sa voie, le chemin de sa grandeur, de ses intérêts et de sa puissance.

Mais les temps approchaient où, par malheur et en tout, la royauté allait avoir à se prononcer entre la reine et la nation. Et de quelque côté qu’elle se rangeât, elle ne devait pas trouver, dans les intrigues de l’une avec l’étranger, dans les traditions et les provocations de l’autre, les éléments d’une politique extérieure vraiment nationale et bienfaisante.

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Sorel (A.). L’Europe et la Révolution française, t. Ier : les Mœurs et les traditions, Paris, 1885.

Voir aussi les ouvrages cités dans les chapitres XI, XII et XIII. — Il nous faut, enfin, avertir le lecteur que, dans ce chapitre, nous avons dû, sans pouvoir les citer, employer souvent des documents inédits pour combler des lacunes importantes ou corriger plus d’une erreur grave trop généralement acceptée.