Si d’Argenson n’avait contribué qu’à compromettre davantage, dans une guerre stérile, les vrais intérêts du royaume, la nation, la cour et le roi n’auraient pas même songé à lui en faire un reproche. Mais, esclave parfois de la tradition jusqu’à l’excès, il se permit de la violer dans ses rapports avec l’Espagne : la diplomatie secrète de Louis XV l’en punit. Le duc de Noailles fut envoyé au delà des Pyrénées pour recueillir les plaintes de la famille royale, les transmit secrètement au roi. Au mois de janvier 1747, d’Argenson était disgracié.
Une fois, par hasard, la diplomatie secrète rendait service à la France en la débarrassant d’un ministre à la fois incapable de faire la guerre ou la paix. Ce bienfait, d’ailleurs, fut de courte durée. Au moment où l’entreprise, mal concertée, de la succession d’Autriche tournait à la gloire de la France par les victoires de Maurice de Saxe, l’héroïque résistance de nos colons, par la neutralité de la Prusse et la lassitude de l’Autriche, un politique digne de ce nom, devinant le tournant des événements, en eût profité pour conclure un traité analogue au traité de Vienne. Ce fut un diplomate sans valeur qu’une intrigue de cour donna pour successeur à d’Argenson, plus médiocre que lui et indécis pour d’autres raisons, le marquis de Puysieux. Esclave de la Prusse, comme lui, par tradition, tout en reconnaissant que la haine contre l’Autriche n’était plus qu’un préjugé sans valeur, ami de l’Espagne et s’en défiant, Puysieux cherchait la paix que le roi désirait, sans méthode et sans succès.
La France la trouva, sans lui, dans les victoires de Maurice de Saxe. Quand les Anglais virent les Français maîtres de la Belgique et bientôt de la Hollande, l’Autriche impuissante à les leur disputer, Frédéric II résolu à ne pas les aider, il leur parut qu’obligés de combattre seuls en Europe, ils n’auraient plus le moyen de défendre ou d’accroître leurs colonies. Marie-Thérèse comprenait aussi que sa lutte contre Louis XV risquait, par l’égoïsme des Anglais, de compromettre sa monarchie sans lui laisser l’espoir d’une revanche sur la Prusse. Et, renonçant tous à leurs projets, provisoirement, les Alliés résolurent d’offrir la paix à la France, aux colonies, sur mer et en Europe. Puysieux n’eut plus qu’à la signer. Il ne stipula d’ailleurs qu’au nom des Bourbons, à qui il procura, dans la personne de l’infant don Philippe, fils de Philippe V et gendre de Louis XV, les duchés de Parme et de Plaisance. Maigre résultat pour un si grand effort : après avoir hautement parlé de la ruine des Habsbourg, tout ce que les Bourbons avaient réussi à leur enlever, par des intrigues et des guerres qui avaient ruiné et déshonoré la France, c’étaient quelques terres italiennes[20].
Au moins, c’était la paix et une liquidation définitive de la Succession d’Autriche, de nature à ne laisser ni aux Habsbourg de longues rancunes, ni aux Bourbons, d’espérances. Le traité d’Aix-la-Chapelle (1748) conservait à la France ses positions maritimes et coloniales. L’offensive énergique et heureuse de Maurice de Saxe avait déjoué les calculs de l’Angleterre, sauvé le Canada et Dupleix. Plus de querelles en perspective sur le continent européen et, dans les continents nouveaux, un avenir sans limites : il n’en fallait pas davantage à la France pour qu’elle gardât sa place dans le monde.
Pourtant, il lui fallait encore un gouvernement qui comprît la valeur et les nécessités de cette situation. Elle n’en eut jamais de plus médiocres. Le ministre des affaires étrangères, Puysieux, avait signé la paix de 1748. Il la croyait son œuvre et, depuis, en fit tout son système. Mais un fait n’est pas une idée : le système de Puysieux n’en était pas un. S’il s’attachait à maintenir le traité d’Aix-la-Chapelle, alors que les puissances européennes, Angleterre ou Autriche, n’y voyaient qu’une trêve nécessaire, il ne s’aperçut pas qu’il pouvait être pour le royaume le point de départ d’une politique nouvelle et féconde. Il avait négligé de régler les limites de l’Angleterre et de la France au Canada : la question lui avait paru secondaire et bonne, tout au plus, à occuper des commissaires. Cela seul indiquait la portée et la nature de la paix qu’il entendait conserver.
Le ministre spécialement chargé des colonies, le contrôleur général Machault, avec des vues pourtant très neuves sur la réforme administrative du royaume, approuvait la politique pacifique de son collègue et ne la comprenait pas autrement. Alors que par son seul génie, sans rien demander à l’État ni à la Compagnie d’Orient, Dupleix occupait le Dekhan, l’Inde, Machault lui imposait l’abandon de ses conquêtes et proposait aux Anglais de constater cet abandon par une convention officielle de neutralité (février 1752), destinée à ne laisser à la France que des comptoirs. Conséquence d’une guerre malheureuse contre nos rivaux, une semblable convention eût pu paraître une nécessité. Mais la signer, la proposer même pour éviter une guerre où toutes les chances, avec l’avantage de la situation acquise, eussent été pour nous, c’était vraiment trop de prudence ou d’aveuglement.
On a dit, pour excuser les ministres d’alors, que la faiblesse du royaume, sa misère et les opinions de leurs contemporains en matière de colonies justifiaient l’abandon d’une entreprise qui dépassait les limites d’une affaire commerciale. Elles n’en justifient point le sacrifice inutile et prématuré. Dans un État comme la France, où l’opinion publique se confiait au gouvernement, c’était une faute grave, de la part des ministres, de la suivre au lieu de la guider à travers une crise décisive[21].
Leur seule excuse, alors, fut le peu d’autorité que leur laissaient Louis XV et sa cour. Le roi, décidément, ne gouvernait plus, sans donner à ses ministres le moyen de le faire à sa place. Il continuait, comme à Fleury, « à leur faire la barbe », s’amusait de la rivalité du comte d’Argenson et de Machault, puis empêchait le contrôleur général de réaliser ses plans financiers : enfin, tandis que ses ministres aux affaires étrangères cherchaient la paix à tout prix, Louis XV prenait plaisir à une politique indépendante, secrète, dont le dernier objet était la guerre. Si encore sa politique mystérieuse eût été dirigée contre l’Angleterre, et dans l’intérêt du royaume, le procédé, quoique mauvais en lui-même, eût été justifié par le motif.
Quand le Secret du roi se forma entre Louis XV et le prince de Conti, en 1746, ils ne songeaient guère à la France. Ils pensaient à la Pologne : le prince y cherchait une couronne royale ; le roi un moyen de se prouver qu’il était roi encore, sans le paraître. Le nombre des successions à vaquer se faisait de plus en plus rare en Europe depuis que cinquante ans de guerre avaient mis fin aux procès ouverts en Espagne, en Italie, en Autriche, en Angleterre. Plus d’espérances d’établissements au dehors pour les fils, gendres ou cousins des Bourbons, sinon dans les pays de la Vistule où la couronne royale était toujours à l’encan. C’était une tradition au reste qu’ils la disputassent aux Allemands : Henri de Valois à l’archiduc Ernest d’Autriche, un Conti déjà, en 1697, à la maison de Saxe. Ainsi, ne continueraient-ils pas l’œuvre des princes capétiens dont les cadets avaient eu coutume en Hongrie, en Pologne, en Italie, de se mettre sur les frontières orientales de l’Europe, à l’avant-garde des troupes chrétiennes ? Penser à la Pologne enfin, n’était-ce pas veiller aux intérêts de la France, former aux extrémités de l’Europe, depuis la Baltique jusqu’à la mer Noire, autour de la maison d’Autriche, un cercle redoutable pour rompre celui que, depuis le quinzième siècle, elle formait autour de nos frontières ?
Il est vrai que cette affaire lointaine pouvait renouveler, comme en 1732, la guerre avec les Habsbourg au moment où les Français auraient dû, contre l’Angleterre, rechercher leur alliance ou leur neutralité. Et quelle contradiction entre notre diplomatie officielle, qui sentait et proclamait la nécessité d’une politique pacifique, et le Secret de Conti et du roi, qui la condamnait ! Toujours le même mal travaille la politique française depuis la guerre de la Succession d’Espagne, avec toute la différence qu’il y a de Louis XIV à Louis XV, du duc d’Anjou au prince de Conti, de Torcy à Puysieux, et de l’Espagne à la Pologne. Et ce mal se développe à l’aise, sans qu’on le remarque, dans les plaies que font à la France des traditions mal comprises.
Égarés encore aujourd’hui, comme nos ancêtres, par ces traditions, nos historiens, H. Martin, et le mieux renseigné de tous sur ce sujet, M. de Broglie, ont plus que de l’indulgence, des éloges et presque de l’admiration pour le Secret de Louis XV et de Conti, pour ses agents, pour ses doctrines, derniers champions, derniers vestiges de notre influence traditionnelle en Pologne.
Certes, la France avait un intérêt majeur à ne point abandonner aux Allemands ni aux Russes ces nations d’Orient, Suède, Pologne et Turquie, qui occupaient leurs convoitises rivales. Plus longtemps durerait le problème oriental, par la résistance des peuples exposés à la conquête russe ou aux intrigues allemandes, plus sûrement le problème de la frontière du Rhin achèverait de se résoudre en paix. « C’était, a-t-on dit, l’immense service que nos alliés d’autrefois contre l’Autriche nous rendaient alors, et la France avait intérêt à les conserver. » Mais le moyen n’était pas d’accroître, pour les soutenir, les divisions qui les ruinaient, d’encourager les intrigues du sérail à Constantinople, ou les factions qui, à Stockholm, énervaient leur pays avec la royauté, d’accueillir les seigneurs polonais qui offraient aux Bourbons une couronne par un complot destiné à ruiner le pouvoir royal, leur seule sauvegarde. Le système était bon au temps où la France avait intérêt, en de certains moments critiques, dans les passes difficiles de son duel avec les Habsbourg, à provoquer subitement une diversion sur leurs frontières orientales. Ce duel était fini : la France n’avait plus besoin de tenir ouverts ces marchés de mercenaires. Elle pouvait et devait les fermer, pour en faire des États, gardiens attentifs et intéressés de la paix européenne.
Au milieu de ses rêves incohérents et irréalisables, d’Argenson avait entrevu cette nécessité et formé, pour les affaires du Nord et de l’Est, un plan vraiment sage et pratique. Il fallait, suivant lui, soustraire la Pologne et la Suède à la servitude de la Russie, « empêcher que la cour de Saint-Pétersbourg ne subordonnât à ses convenances ou à celles de Vienne les intérêts de ces États. » Pour y réussir, d’Argenson avait imaginé d’unir par une alliance étroite la France et la maison de Saxe, d’assurer à Auguste III la transmission de la couronne de Pologne dans sa famille. Il espérait lui procurer la liberté de ne consulter que ses intérêts, ceux de sa maison, ceux de son royaume, le jour où la Pologne et lui seraient affranchis de la tutelle des Russes et des Allemands.
Ce système ne ressemblait plus à l’ancienne politique de la France sur la Vistule ; mais il y maintenait son influence qu’elle déléguait, pour ainsi dire, aux Saxons. Il eût mis fin à l’anarchie polonaise et protégé l’Allemagne elle-même contre les entreprises de la Russie. C’était la vraie manière de conjurer la ruine de la Pologne. D’Argenson, en cette affaire, fut prévoyant : il trouva sa récompense dans le succès. Le 21 avril 1746, un traité d’alliance se signait entre Louis XV et Auguste III, et, bientôt après, le fils de Marie Leczinska épousait la fille du prince qui avait détrôné son père (décembre 1746) : d’abord la réconciliation, puis l’amitié scellée par des liens de famille. Les victoires de Maurice de Saxe, l’oncle de la dauphine, à ces liens ajoutaient ceux de la reconnaissance. Il ne manquait plus à ce plan excellent que la consécration du temps.
C’est alors que, sous prétexte de traditions à défendre, le Secret du roi se forma sur des bases absolument différentes, contre la maison de Saxe, en faveur de Conti. Louis XV se donnait le malin plaisir de démentir sa propre politique. Il sacrifiait, en 1747, son ministre d’Argenson, puis ses successeurs, Puysieux et Saint-Contest, à Conti, son grand vizir de poche, et lui permettait de débaucher les ambassadeurs chargés par d’Argenson d’appliquer son système en Pologne même. Le procédé était mauvais, l’œuvre pire encore. La suite en fut lamentable.
Il n’y parut pas d’abord : en dépit des efforts de Conti, la politique nouvelle inaugurée par d’Argenson résista aux intrigues de la cour. L’amitié de Louis XV et de la maison de Saxe ne fut pas condamnée avec le ministre qui l’avait ménagée. Elle eut des avocats et des défenseurs, aussi autorisés que Conti, auprès du roi : Maurice de Saxe et surtout sa nièce, cette jeune dauphine dont il eut le temps de régler les premiers pas à Versailles, assez pour lui donner, malgré son âge, beaucoup d’influence. Soit que, par son mariage, elle rappelât à Louis XV les jours les plus glorieux de son règne et l’homme à qui il les devait, soit que, par son charme même et son intelligence, elle eût triomphé de l’égoïsme de son beau-père, Marie-Josèphe de Saxe se trouva de très bonne heure en état de plaider auprès du roi, de soutenir la cause et les intérêts polonais de sa maison.
Mais ce fut un malheur alors pour le royaume qu’elle fût obligée, pour y réussir, d’agir en secret comme ses adversaires. Une intrigue en fit surgir une autre. Et puis, entre les mains de la dauphine, par l’influence du cabinet saxon qui de Dresde inspirait ses démarches, le système de d’Argenson se déforma. L’amitié de la France et de la Saxe en demeura le fondement, mais elle prit un autre caractère : l’auteur de l’alliance de 1746 avait prétendu en faire un instrument de pacification. Informé des inquiétudes légitimes qu’éveillaient à Dresde les progrès de la puissance prussienne, d’Argenson s’était efforcé de les calmer et d’amener une détente entre Frédéric II et l’électeur de Saxe. En devenant le secret de la dauphine, son œuvre se dénatura : elle fut plus saxonne que française, et plutôt agressive. Auguste III et son ministre Brühl y virent surtout un moyen de chasser les Prussiens de la Silésie, qui coupait leurs communications avec la Vistule. Que leur eût servi d’assurer leurs droits sur la Pologne, si la monarchie prussienne pouvait à son gré leur en fermer le chemin ? Mieux valait à leurs yeux, pour l’empêcher, la ruine de Frédéric II que son amitié, dût-on rouvrir en Allemagne une guerre : avec l’aide de Marie-Thérèse et le concours de la France, après tout, les chances étaient pour la Saxe contre la Prusse.
Quel que fût donc le sort réservé à cette double intrigue, au secret de Conti et à celui de la dauphine, à la Pologne ou aux princes saxons, l’avenir qu’elle préparait chacune à la France, en 1750, n’était que trop clair. Des deux parts, c’était la guerre, une guerre continentale, bien loin de nos frontières, au cœur de l’Allemagne, une entreprise contre les Hohenzollern ou les Habsbourg, fatale aux seuls intérêts que les Français eussent alors à défendre, sur mer, en Amérique et en Inde.
Combien le mal dont souffrait la politique française s’était aggravé depuis que la mort de Fleury avait enlevé au royaume sa dernière sauvegarde, à Louis XV son dernier conseiller ! L’un et l’autre étaient désormais, consciemment ou non, la proie des intrigues et des intrigants. Ils flottaient, désemparés, sans pilote, à la merci des tempêtes qui se formaient à tous les coins de l’Europe et du monde, sous le calme apparent de la paix d’Aix-la-Chapelle. Un bon juge en politique, le ministre autrichien Kaunitz, venu à Paris en 1753 pour décider Louis XV à se réconcilier avec sa cour, à reprendre la Silésie aux Prussiens, conseilla à sa souveraine, comme le moyen certain de réussir, une alliance avec le prince de Conti ou la dauphine. Les alliances de la France, ses intérêts étaient désormais à la discrétion du cousin ou de la belle-fille du roi[22].
La dauphine, dans le courant de l’année 1755, l’emporta, auprès de Louis XV, sur le rival de sa maison. Elle avait trouvé une auxiliaire dans Mme de Pompadour. Quoique la dauphine avec son mari, par déférence pour la reine, se fût d’abord, à la suite des sœurs du roi, déclarée contre la favorite, les intérêts de sa maison et de son intrigue firent fléchir ses scrupules. L’austère duc de Noailles n’avait-il pas mis son secret aussi sous le patronage de Mme de Châteauroux ? Justement, alors, Mme de Pompadour prenait goût aux affaires étrangères, non d’elle-même, mais par le conseil d’un abbé diplomate qui rêvait de refaire avec elle la fortune de l’abbé Dubois, de Bernis.
Après le Secret du régent et celui du roi, l’intrigue de la favorite. C’était dans l’ordre : aux ambitieux tous les moyens étaient bons. La diplomatie secrète devait en venir à ce degré d’avilissement. Comme la dauphine, Mme de Pompadour était hostile au prince de Conti, à ses projets, à ses ambitions, parce qu’il avait refusé de l’y associer. Par les soins de Bernis elles se rapprochèrent, et ce concours d’affections légitimes et adultères entraîna Louis XV et la France dans les voies de la diplomatie saxonne.
Cette diplomatie venait justement d’obtenir à Versailles un premier avantage. Au moment où le prince de Conti, maître d’un département presque universel, armait contre la Saxe et la Russie tout l’Orient, de la Baltique à la mer Noire (1754), son entreprise rencontra un obstacle inattendu dans la défection de son principal agent en Pologne, le comte de Broglie. Pour plaire au roi, en servant Conti, le jeune comte s’était déclaré nettement et avec succès contre la maison de Saxe à Varsovie (1752-1754). Tout d’un coup sa famille, et surtout l’abbé de Broglie, son oncle, qui recevait les confidences de la dauphine, l’avertit de Paris, qu’à l’avenir, par le crédit croissant de la princesse, il aurait un moyen plus sûr d’être agréable à Louis XV, une conversion rapide aux plans de sa belle-fille : « à quoi songez-vous, monsieur mon neveu ? » Le neveu fut docile, sinon fidèle. Au milieu de 1754, il proposait à Conti de se rapprocher de la maison de Saxe, au lieu de la combattre, reprenait les plans de d’Argenson agréables à la dauphine ; et, à la fin de l’année, il venait à Versailles en congé pour les faire agréer au roi. En 1755, sa conversion était accomplie : il retournait à Dresde, porteur d’un traité d’alliance avec la Saxe, désapprouvé par Conti, agréé par le roi.
Dans l’esprit du jeune diplomate et du ministre des affaires étrangères, Saint-Contest, qu’il avait associé à son évolution, tous deux fidèles à la pensée de d’Argenson, le rapprochement de la France et de la Saxe était destiné à protéger la Pologne contre les Russes. Pour le cabinet saxon, plus inquiet des progrès de Frédéric II que de la puissance moscovite, l’influence déclarée de la dauphine à Versailles devait être l’instrument d’une alliance avec Louis XV contre la Prusse.
De toutes parts, les puissances du Nord et de l’Allemagne se liguaient contre Frédéric. Au mois de septembre 1755, l’impératrice de Russie signait avec le roi d’Angleterre un traité offensif contre lui. Marie-Thérèse, enfin, chargeait Kaunitz, puis Stahremberg, d’étudier à Versailles les moyens d’armer la France contre son rival. Tandis que les Russes s’assuraient le concours des Anglais, les Saxons et l’Autriche, dans le même but, s’efforçaient d’obtenir celui des Français. Auguste III escomptait le crédit de sa fille, et commençait à en ressentir l’effet. Marie-Thérèse s’adressait à Mme de Pompadour, et leurs deux confidents, Stahremberg et Bernis, formaient à Bellevue, en septembre 1755, le plan d’un rapprochement, entre l’Autriche et la France, plus considérable encore que l’alliance franco-saxonne[23].
Il faut rendre justice aux ambitieux qui compromirent alors la France par leurs négociations secrètes, qui l’entraînèrent dans des complications où son intérêt n’était point, à Broglie et à Bernis : au début de leur œuvre, ils songèrent à elle et crurent la servir, en servant leurs protecteurs et leur propre fortune. L’un et l’autre comprenaient la situation et les besoins de l’État. Les Anglais et les Français étaient aux prises, depuis 1754, au Canada. Les flottes des deux nations s’étaient heurtées en juin 1755 dans la baie de Fundy. Louis XV croyait encore éviter cette guerre nécessaire : il se laissait amuser par des négociations pacifiques du cabinet anglais. La lutte était ouverte : Bernis en calculait justement la portée et les conséquences. De Broglie s’en effrayait comme lui. A l’un, l’alliance autrichienne ; à l’autre, l’amitié de la Saxe, de la Prusse et de la Pologne paraissaient les plus sûrs moyens de conjurer une guerre européenne qui eût occupé en Orient ou en Allemagne les forces du royaume. La paix du continent, une lutte heureuse contre l’Angleterre, voilà ce qu’il fallait à la France, et ce qu’ils croyaient lui donner[24].
Leur erreur vint de leur ignorance, inexcusable chez des diplomates qui prétendaient à gouverner un grand pays. Bernis en a fait l’aveu plus tard : « Nous n’avons pas de ministres, disait-il. Je trouve cette phrase si bonne et si juste que je consens à me comprendre dans cette catégorie. Nous touchons au dernier période de la décadence. » Les intrigues de cour, où ils usaient leur activité et leur intelligence, ne leur laissaient plus les moyens ni le loisir d’étudier l’Europe. Ils connaissaient à merveille les intentions des partis qui se disputaient la faveur de Louis XV : ils ignoraient les desseins des puissances qui se disputaient l’Allemagne, l’Orient, le monde. Ils ne savaient pas que l’Autriche et la Saxe nous recherchaient, pour nous entraîner à une guerre contre la Prusse. Aveugles, ils dirigeaient la France inconsciente vers l’abîme dont ils pensaient la préserver. Mieux eût valu qu’incapables, à l’exemple de nos diplomates officiels, ils fussent demeurés inertes. Mais adieu alors leur ambition, et leurs rêves de fortune, et les intrigues secrètes qui, pour beaucoup d’autres avant eux, avaient été les chemins obscurs d’un grand emploi et de la réputation.
Certes, c’était bien le dernier degré de honte et de faiblesse où pussent arriver la royauté et la nation françaises : trois secrets dont celui de la favorite, du grand vizir, et d’une princesse étrangère, au lieu d’un secret unique, déjà funeste, qui était encore le Secret du roi. Et, à la place de traditions, inapplicables sans doute aux intérêts présents, mais respectables encore par les grands souvenirs qu’elles rappelaient, des nouveautés plus dangereuses, des systèmes mal étudiés, et presque dictés par des cours étrangères, la France, en un mot, abandonnée par la royauté à des complaisants novices ou mal informés. Ce fut, par l’excès même du mal, la défaillance suprême, dont les suites ont pesé bien longtemps sur les destinées de la nation.
A quoi bon insister sur les phases de cette agonie ? On les connaît toutes : plus perspicace que les Français, Frédéric II a deviné les desseins de la Saxe, de l’Autriche et de la Russie. Il sait, de source sûre, qu’elles veulent l’attaquer et, pour le détruire, l’isoler : les unes se préparent à lui enlever l’alliance de Louis XV ; la czarine, celle de l’Angleterre. Il réussit alors à détacher Georges II, électeur de Hanovre, de cette coalition formidable, et jette comme un premier défi à ses adversaires le traité de Westminster (16 janvier 1756).
Marie-Thérèse, avec la Saxe, relève le défi : au mois de mars, elle négocie à Saint-Pétersbourg un plan d’attaque contre la Prusse. Au même moment, elle fait faire à la cour de France « un pas de géant. » Elle la brouille définitivement avec Frédéric II : le traité de Versailles (mai 1756) n’est encore sans doute qu’un plan de défense, très différent de l’œuvre agressive à laquelle l’impératrice prétend associer la France. Mais il fait à Frédéric II l’effet d’une menace, comme le traité de Westminster a paru aux Français une trahison. Et la Prusse, au mois d’août 1756, force Louis XV, lorsque son roi devient « infracteur de la paix, » attaque la Saxe et menace à son tour l’Autriche, à porter la guerre en Allemagne, contre son propre intérêt, malgré sa volonté[25].
Déjà Bernis, avant d’avoir vu la suite de cette guerre, pouvait contempler l’étendue du mal qu’il avait fait au royaume, en le lançant dans cette aventure. Il avait cru détacher des Anglais leurs principaux alliés : il leur donnait l’alliance redoutable de la Prusse. Il avait espéré « ménager à la France des ports, des places, des ressources, des avantages et des positions maritimes capables d’affaiblir le commerce et la marine de sa rivale » : il lui avait simplement ménagé une affaire stérile et onéreuse en Allemagne. Son ignorance acheva, en 1757, ce que son ignorance avait commencé.
Il lui parut que Frédéric II ne serait pas capable de résister longtemps aux attaques de la France, de l’Autriche, et de la Russie. « En une campagne, tout serait fini, » le roi de Prusse mis à la raison, la France maîtresse des Pays-Bas, libre alors de disputer la mer et l’Amérique aux Anglais. Diriger cent mille Français sur l’Allemagne, et verser douze millions à la cour de Vienne, ce n’était pas trop payer des avantages si précieux. Bernis se chargea d’en convaincre Louis XV : Mme de Pompadour l’y aida, et l’en récompensa. Il devint ministre des affaires étrangères (juin 1757), un mois après le second traité de Versailles, triste convention qui consacrait à la fois son aveuglement, son secret et sa fortune. La nation applaudit à son œuvre, assez folle pour croire, sur sa parole, « que l’effort gigantesque qu’il venait lui demander en faveur de l’Autriche serait limité et décisif. »
Quelle déception six mois plus tard, pour la France, après Lissa, après Rosbach, après Plassey ! Frédéric II maître de l’Allemagne ; les Anglais, de l’Inde, presque du Canada ; « notre marine en désastre, nos côtes exposées, notre frontière découverte. » Quelle leçon pour Bernis ! Il n’avait calculé ni les ressources militaires de la Prusse, ni l’égoïsme de la Russie plus pressée de se fixer en Pologne encore que d’abattre Frédéric II, ni même les forces de la France. L’armée de Louis XV valait sa diplomatie. Ce n’était pas le nombre qui lui faisait défaut, mais la qualité. Après la défaite, Bernis reconnut, trop tard, qu’il s’était embarqué témérairement, sans s’être préparé. Il put voir ce que valaient les généraux chargés par Louis XV en une campagne de ruiner Frédéric II, des étourdis sans honneur, des ambitieux sans mérites et sans connaissances, apportant à l’armée, de la cour qui les envoyait, des habitudes d’ignorance, d’intrigues et de cupidité. Bernis s’indignait de leur égoïsme : « Tous nos généraux demandent à revenir, ce sont les petites maisons. Dieu nous préserve des têtes légères dans le maniement des affaires, et Dieu préserve les conseils des rois des petits esprits qui ne sentent pas la disproportion qu’il y a entre leurs rétrécissements et l’étude des grands objets. » A ce jugement l’histoire peut souscrire en le complétant, en l’appliquant à Bernis autant qu’à Soubise[26].
Peut-être aurait-elle le droit d’être pour ce cardinal plus indulgente, s’il avait eu le temps de réparer le mal qu’il avait fait à la France. Il en eut l’intention : aux dépens du royaume, il avait appris à le mieux gouverner. La campagne de 1757 lui ouvrit les yeux sur les dangers du traité de Versailles et d’une plus longue guerre. Il ne fallait plus « songer à se partager la peau d’un ours qui sait mieux se défendre qu’on n’a su l’attaquer » : laisser l’Autriche et la Russie détruire la Prusse, si elles y tenaient, et concentrer contre l’Angleterre tout ce qui restait de forces à la France, c’était le devoir tout tracé. Bernis eut le mérite de le comprendre. Il essaya en 1758 de le pratiquer : à Choiseul, notre ambassadeur à Vienne, il faisait ses confidences : « Si l’État périt, ce ne sera pas de ma faute ; je veux au moins mourir comme le chevalier sans peur et sans reproches. » Il le suppliait d’obtenir de Marie-Thérèse qu’elle permît au roi de diminuer ses troupes d’Allemagne : « Donnez-nous la paix à tout prix. » C’était un vrai cri de conscience que ce cri de détresse.
Nous avons gardé la « confession » de Bernis. Le mot est de lui. Ses ennemis, ses critiques auraient peine à faire un tableau plus noir de l’état où sa politique avait mis la France : « Tout exige que nous sortions du précipice où nous descendons à pas de géants. Nos places frontières ne sont pas pourvues, nous n’avons plus d’armées, l’autorité languit, et le nerf intérieur est entièrement relâché. Les fondements du royaume sont ébranlés de toutes parts. Notre marine est détruite, les Anglais se promènent sur nos côtes et les brûlent. Le commerce maritime, qui faisait entrer deux cents millions par an, n’existe plus. Nous avons à craindre la perte totale de nos colonies. Nous serons réduits au rang des secondes puissances de l’Europe. »
Ce mal profond, Bernis en signalait, avec les effets prochains, la cause unique et profonde, le défaut d’un gouvernement fort et attentif à ses devoirs. « On laisse tout faire également à tout le monde. Le roi n’est nullement inquiet de nos inquiétudes, ni embarrassé de nos embarras. » Mais s’il sentait les conséquences de ses fautes, de Bernis était impuissant à les réparer. Il n’avait plus l’autorité nécessaire : n’était-ce pas lui qui avait ajouté aux secrets du roi l’intrigue de la favorite, pour arriver au ministère dont il portait le poids et les responsabilités ? Ce fut son châtiment alors d’être renversé du pouvoir, au moment où l’expérience lui aurait permis d’en faire un meilleur usage, par une intrigue analogue à celle qui le lui avait donné, de sentir qu’« avec les petits esprits et les têtes étroites, » il avait perdu la France, et qu’il ne pouvait se réhabiliter en la sauvant.
Mme de Pompadour se riait de ses noirs pressentiments. Et bientôt, lasse de ce conseiller qui voulait faire le mentor, elle se préparait à lui donner un successeur. De quoi s’avisait-il ? De prendre les intérêts de la France, lorsqu’il les avait sacrifiés pour entrer au ministère ? Pour y parvenir à son tour, le comte de Stainville, bientôt duc de Choiseul, les sacrifia d’abord. Il était ambassadeur à Vienne, depuis 1756, par la faveur de Mme de Pompadour qui l’avait fait préférer au comte de Broglie, suspect d’attachement au prince de Conti, même après une trahison.
Depuis le traité de Versailles, l’ambassade de Vienne était devenue le poste principal, celui où l’on pouvait, autant que de Paris, diriger l’alliance et la guerre de Sept ans. Bernis l’avait demandé avant de devenir ministre d’État. Choiseul l’obtint, en fit aussitôt une sorte de ministère : ministère secret, occulte où il fut de bonne heure l’égal de son chef hiérarchique. Il correspondait avec les autres ambassadeurs du roi, directement, et souvent en secret avec les généraux de l’armée d’Allemagne. En vain Bernis le suppliait-il d’amener la cour d’Autriche à des sentiments pacifiques : la guerre lui donnait trop d’importance pour qu’il acceptât ces ordres, dictés pourtant par l’intérêt supérieur du royaume. Il la savait agréable à Louis XV et à Mme de Pompadour, et voyait baisser le crédit de Bernis à mesure qu’il s’y opposait. Certes, c’eût été d’un grand cœur, dévoué à son pays, et l’occasion d’une belle action que la postérité lui eût comptée, de risquer son crédit, comme Bernis, pour arrêter la France au seuil encore de cette affaire désastreuse. Choiseul préféra profiter des embarras du pays et du ministre pour achever définitivement sa fortune. Bernis offrit sa démission, la reprit, espérant encore gouverner de moitié avec le rival qu’il avait toujours traité en ami, puis fut forcé de quitter le pouvoir. Choiseul le reçut (déc. 1758) de la main de la favorite, comme un partisan déclaré de la guerre à outrance. Les meilleurs serviteurs de la France, alors, ne pouvaient plus se dégager des liens et des compromis de la diplomatie secrète ; et ce n’est pas le spectacle le moins triste que de voir des hommes, qui auraient pu et voulu servir leur pays, réduits, par le gouvernement de Louis XV, à en chercher le moyen dans des intrigues funestes et déshonorantes.
En dépit du complot auquel Choiseul dut son autorité, malgré l’engagement qu’il prit de continuer une guerre mauvaise, ce ministre n’en a pas moins été un de ceux qui ont le mieux compris les intérêts de la France. Le public ne s’y est pas trompé. Quoi qu’il l’ait vu obligé de signer la paix désastreuse de Paris et d’Hubertsbourg, en 1763, il a paru l’oublier : il lui a donné et gardé une place à part entre tous les ministres de Louis XV. Depuis, certains historiens ont entrepris de reviser cet arrêt. « N’ayant ni suite dans les desseins, ni véritable fermeté dans le caractère, écrivait récemment M. de Broglie, Choiseul réussit au delà peut-être de son attente et certainement de son mérite. Sans avoir rien laissé après lui et rien légué à l’avenir, il a séduit même la postérité. » Choiseul, contre ces critiques partiaux, a plaidé en 1765, dans un Mémoire au roi, sa cause victorieusement et celle de ses admirateurs. Il eut de la suite dans ses desseins, et ces desseins étaient conformes aux intérêts de la nation.
« Votre Majesté, écrivait-il au roi, avait été attaquée, en 1755, en Amérique par l’Angleterre. Ses armes conquirent Mahon en 1756. C’est alors qu’elle conclut, au mois de mai, un traité avec la cour de Vienne, qui fut le préliminaire de l’espèce de ligue qui se forma, contre le roi de Prusse, entre la France et la maison d’Autriche. Cette nouvelle alliance fit négliger la guerre de mer et la guerre d’Amérique, qui était la véritable guerre. Votre Majesté donnait trente millions à Vienne, n’avait pas une marine capable de défendre ses possessions américaines et employait son armée de terre à la cause de son alliée, de sorte que réellement vous ne faisiez rien pour la guerre véritable de la France contre l’Angleterre. »
L’histoire aurait peine à définir avec plus de netteté et de clairvoyance que ne le fit alors Choiseul, au milieu des événements mêmes, les causes et l’étendue du sacrifice que Louis XV imposa à son royaume en 1756. La seule faute de ce ministre, créature de la Pompadour et serviteur de son secret, fut de croire qu’il fallait prolonger le sacrifice encore, pour se procurer les moyens d’en corriger les effets. Pour plaire à ses protecteurs il se déclara en faveur de la guerre et, pour servir la France, d’une guerre dirigée surtout contre les Anglais : « De la guerre d’Allemagne il fit la guerre d’Angleterre. »
Ce fut l’objet et le résultat d’un nouveau traité, qu’il passa avec la cour de Vienne (30 décembre 1758). La France abandonna l’espérance qu’elle s’était gardée de conquérir les Pays-Bas, et laissa à l’Autriche, aidée des Russes, le soin de mettre Frédéric II à la raison. Sans se désintéresser de l’Allemagne, puisqu’elle fournissait à Marie-Thérèse une armée et des subsides, elle se proposait d’employer la plus grande partie de ses forces et de son argent « à porter des coups directs à l’Angleterre. » Elle exigeait enfin de l’Autriche, pour prix de son concours, au lieu d’une cession éventuelle des Pays-Bas, la promesse de mettre aussi, quand la paix serait faite, les Anglais à sa merci. A la Russie également Choiseul demanda un concours plus actif contre nos vrais ennemis : il ne lui suffisait pas que la czarine, profitant de l’alliance avec Marie-Thérèse et Louis XV pour abattre la Prusse, ne nous procurât d’autre profit que sa neutralité sur mer. L’avantage des deux partis ne lui semblait pas égal. Il voulait qu’une flotte russe aidât la nôtre à bloquer les Anglais dans leur île. Il obtint seulement, le 8 mars 1759, qu’unis aux Danois, les Moscovites s’engageassent à leur fermer la Baltique.
Toutes les pensées de Choiseul se concentraient sur un objet unique : ruiner l’Angleterre partout, dans ses colonies, sur mer et chez elle-même. Il était grand temps, en effet. Le 2 juin, Louisbourg, le boulevard du Canada, tombait aux mains de nos ennemis. Ils menaçaient Montcalm de toutes parts sur l’Ohio et par la route du lac Champlain. Le Sénégal, en Afrique, Saint-Louis et Gorée en 1758, les circars d’Oressa, le Dekhan, en Inde, devenaient des colonies anglaises. Nos côtes mêmes de Bretagne, sauvées comme par miracle, le 11 septembre 1758, par la bataille de Saint-Cast, couraient des dangers que, depuis des siècles, elles ne connaissaient plus.
C’était bien, en effet, une nouvelle guerre de Cent ans, un duel entre les deux nations, pour l’attaque ou la défense d’un patrimoine autrement grand que la vieille France. Choiseul eut le mérite de le sentir alors, et les Français, pour cela, lui ont pardonné de n’avoir pas réalisé le projet qu’il formait, en 1759, d’écraser les Anglais dans leur île même. Il leur suffit qu’il l’eût conçu. Quand, depuis vingt ans, le roi et ses collaborateurs tournaient le dos à leurs plus redoutables ennemis, lui seul leur fit front résolument. Il organisait des escadres à Brest et à Toulon, préparait une invasion en Angleterre et en Écosse. Il ne désespérait pas de la France : « Tant que nous aurons des hommes en France, nous ne nous rebuterons pas. »
Choiseul trouva des hommes : il ne leur trouva pas de chefs. L’armée d’Angleterre fut confiée à Soubise, le vaincu de Rosbach, celle d’Écosse à l’homme qui n’avait pas su défendre la Bretagne, d’Aiguillon ; la flotte, à des incapables encore, La Clue et Conflans. Et puis, dans le désarroi de l’administration, les délais nécessaires aux préparatifs permirent à l’Angleterre de prévenir une entreprise dont les chefs n’étaient pas gens à réparer le temps perdu. Pour sauver, en 1760, les débris de l’honneur et du domaine national, la seule ressource désormais c’était, à tout prix, la fin de cette lamentable aventure. Choiseul mesura, d’un rapide coup d’œil, la gravité de nos échecs et, avec la promptitude de décision qui lui était propre, se résolut à la paix.
Il la demanda aux bons offices de la czarine Élisabeth. Elle n’avait pas voulu lui donner les moyens de vaincre l’Angleterre. Elle pouvait s’entremettre pour l’apaiser. L’idée était juste et hardie d’aller chercher ainsi, à l’Orient de l’Europe, la fin d’un conflit dont les affaires d’Orient, par les intrigues de la maison de Saxe, avaient été la première cause. La Russie tenait entre ses mains, après trois ans de guerre où s’étaient épuisées les ressources de l’Autriche, de la France et de la Prusse, la Pologne et le sort du continent. C’était à la fois reconnaître et limiter sa puissance, que de l’employer à une œuvre pacifique[27].
L’œuvre, sans doute, présentait des difficultés, d’autant que les Russes, après Kunersdorff (13 août 1759), prenaient mieux conscience de leur importance. Elle n’était pas impossible pourtant si le roi de France savait flatter l’affection et l’amour-propre d’Élisabeth. La preuve, c’est qu’après un an d’efforts, à la fin de 1760, les Russes offraient à Louis XV le moyen de fléchir les Anglais en faisant à Frédéric II, « le premier ministre du roi d’Angleterre, » de la clémence de ses alliés, la condition de son propre salut. Déjà, Choiseul et notre ministre à Saint-Pétersbourg, Breteuil, s’applaudissaient entre eux de cette paix prochaine, inespérée, qui nous eût rendu l’Amérique, perdue depuis un an, et l’Inde.
Encore aujourd’hui, à plus de cent ans de distance, lorsqu’on relit les péripéties de ce drame sanglant de la guerre de Sept ans, en présence de cette scène décisive dont Saint-Pétersbourg fut le théâtre en 1760, on se sent pris d’une émotion aussi grande, aussi légitime que si l’on n’en connaissait pas la suite et la conclusion. Ainsi, dans une tragédie, dont nous connaissons tous les rôles et chaque acte, toujours nouvelle quoique classique, la crise où se décide le sort des héros familiers à notre admiration ou à notre pitié éveille en nous les mêmes angoisses. Et, quand on songe que c’était alors le sort d’une grande nation qui se jouait, que cette nation était la nôtre et qu’elle fut perdue au moment d’être sauvée, les hommes comme Choiseul qui lui offrirent un moyen de salut, paraissent grands et dignes d’être aimés à côté de ceux qui le lui enlevèrent.
Ce fut l’avant-dernier crime du Secret du roi, de Louis XV, et de ses auxiliaires dans cette œuvre mauvaise. Le dernier fut la perte de la Pologne qui, par leur faute, s’accomplit quelques années après. La démarche faite par Choiseul auprès de la Russie, pour obtenir une paix nécessaire et encore honorable à la France, parut à Louis XV le sacrifice de la Pologne, de son secret. Il n’y avait pas à s’y tromper : les Russes demandaient, en échange de leur concours, une partie de la république : l’Ukraine (1760). Louis XV préféra garder à la Pologne une province et sacrifier les colonies françaises.
Le jour même où son ministre envoyait à Élisabeth un ambassadeur, Breteuil, chargé de la convaincre et de séduire la grande-duchesse, la future czarine Catherine II, le roi de France débauchait lui-même cet agent et lui faisait passer en secret des ordres contraires (mars-avril 1760). Déjà le marquis de l’Hopital, que Breteuil remplaçait en Russie (1759-1760), avait été débauché de la même manière : averti par d’Éon, un autre agent secret, il avait laissé passer l’occasion que Choiseul lui avait si vivement recommandé de saisir. Breteuil se garda bien de faire autrement. Et ce fut presque malgré lui que, six mois après son arrivée, la czarine lui offrit formellement sa médiation. Choiseul lui ordonnait de l’accepter (10 mars 1761). Louis XV, en secret, le blâma d’en avoir seulement écouté l’offre et lui enjoignit de la rejeter. « Je sens, lui disait-il, la difficulté de concilier mes instructions avec celles que vous recevez du duc de Choiseul, mais j’exige de vous que vous fassiez tous vos efforts pour ramener mon ministre à des principes plus favorables à la Pologne » (juin 1761). Par une telle dépêche, au moment décisif, Louis XV et son secret se jugent d’eux-mêmes. Mettre un ambassadeur dans le cas de choisir entre le roi et l’interprète autorisé de ses volontés, lui imposer la désobéissance comme un devoir, le transformer en maître de son chef hiérarchique et perdre la France pour sauver la Pologne, quel procédé ! Arrivée à ce point de honte, d’indiscipline et de trahison, la diplomatie secrète n’a plus d’excuses.
Elle n’eut pas même celle d’avoir été utile aux Polonais. Elle les perdit alors dans les intrigues contradictoires où elle s’embrouillait elle-même, par la fatalité de ses origines et de sa nature. Sous prétexte de les servir, elle voulait leur imposer un roi, et ne sut pas même leur désigner un candidat unique. Jusqu’en 1756, Louis XV avait recommandé le prince de Conti aux Polonais et formé pour lui avec les Potocki, Branicki, Mokranowski, un parti patriote. Il l’abandonna, en 1757, pour plaire à la dauphine, et appuyer le parti des princes saxons.
Conti lui-même imitait cet abandon : dépité de son échec en Pologne, il cherchait ailleurs une compensation. Il espéra la recevoir des mains de la czarine en Courlande, et lui dépêcha en 1756 l’Écossais Douglas qui, du coup, livra aux Russes la Pologne et les Turcs, ses meilleurs défenseurs. Puis, à son tour disgracié par Louis XV, le prince de Conti rattachait ses dernières espérances à la Pologne, où il reformait, avec Mokranowski, le parti patriotique trahi par l’alliance de Louis XV avec les Saxons et la Russie. A la veille de la mort d’Auguste III, il restait aux yeux des Polonais le candidat autrefois désigné par la France, le champion de leurs libertés. Et pourtant, le candidat de Louis XV, alors, ce n’était plus lui, c’était le frère chéri de la Dauphine, appuyé par les subsides et les agents du roi, le prince Xavier de Saxe, préféré au fils aîné d’Auguste III, en faveur de qui Conti, malgré les efforts du maréchal de Broglie, ne se désista jamais. Quel singulier moyen, pour sauver la Pologne, de l’associer aux intrigues de Versailles, d’y encourager l’anarchie, d’en faire une victime, tour à tour recherchée et trahie, de tous les ambitieux qui approchaient Louis XV[28] !