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Essais de Montaigne (self-édition) - Volume IV cover

Essais de Montaigne (self-édition) - Volume IV

Chapter 16: LES ESSAIS.
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About This Book

A series of reflective essays that probe human behavior, belief, and the limits of knowledge through intimate self-examination, classical learning, and anecdote. The pieces consider education, friendship, custom, mortality, and political life, employing skeptical inquiry and conversational digressions. The writing mixes philosophical observation, personal reminiscence, and learned citation, and this volume is accompanied by editorial notes, biographical material, and a chronological summary that places the essays in the context of the author’s life and thought.

GÉNÉALOGIE ET DESCENDANCE DE MONTAIGNE

Ramon Eyquem (1402 à 1478), marié en 1449 Isabeau de Ferraignes.
Acquéreur en 1477 du fief de Montaigne
   
  Pierre (1452-1480), n’a pas été marié.
 
  Peregrina, épouse de Lansac.
 
  Audeta, épouse Verteuil.
 
   
Grimon Eyquem, né vers 1450, m. en 1519, marié à Jehanne du Four
   
  Thomas, dit M. de St-Michel, de ce qu’il était curé de cette paroisse, mort peu âgé.
 
  Pierre (minor), dit Seigneur de Gaujac, chanoine de Bordeaux, curé de Lahontan, m. à 67 ans.
 
  Raymond, seigneur de Bussaguet, conseiller au parlement de Bordeaux, m. vers 1567.
 
  Blanquine, épouse de Belcier.
 
  Jehanne, épouse Dugrain.
 
   
Pierre Eyquem, escuyer, seigneur de Montaigne (1495 à 1568), marié en 1528 à Antoinette de Louppes, née de 1506 à 1510, morte, croit-on, vers 1601.
   
  Arnaud
Pierre
 } aînés de Michel, morts en bas âge avant sa naissance.
   
  Thomas, né en 1534, seigneur de Beauregard, protestant, épouse en secondes noces Jacquette d’Arsac, belle-fille de La Boétie.
 
  Pierre, seigneur de la Brousse (1535 à 1597), ne semble pas avoir été marié.
 
  Jeanne, née en 1536, protestante, épouse Richard de Lestonna, conseiller au parlement de Bordeaux.
 
  Arnaud, dit capitaine St-Martin (1541 à 1564).
 
  Léonor, née en 1552, mariée à Thibaud de Camain, conseiller au parlement de Bordeaux.
 
  Marie, née en 1554, femme de Bernard de Cazalis.
 
  Bertrand, né en 1560, seigneur de Mattecoulom, mort sans postérité, ne semble pas avoir été marié.
 
   
MICHEL, seigneur de MONTAIGNE (1533 à 1592), auteur des Essais. Ép. en 1565 Françoise de la Chassaigne (1544 à 1627); en a six filles, dont cinq meurent avant l’âge d’un an.
   
Léonor de Montaigne, (1571 à 1616).
   
  En 1590, François de Latour (m. en 1594).
 
   
  1.—Françoise de Latour (1591 à 1613). Épouse en 1600 Honoré de Lur (1594 à 1660) (elle avait 9 ans et son mari en avait 6)
   
  Charles de Lur (vicomte d’Oreillan) (1612 à 1639). Tué au siège de Salces (Roussillon). Mort sans postérité.
 
  En 1608, le vicomte de Gamaches[a]
 
   
2.—Marie de Gamaches (1610 à 1683). Épouse en 1627 Louis de Lur, Baron de Fargues (m. en 1696)
   
Honoré de Lur et Louis de Lur, qui étaient frères, ont épousé les deux sœurs utérines.   1 Charles-François (1638 à 1669), mort sans postérité.
 
  2 Philbert, né en 1640, sans autre renseignement.
 
  3 Marguerite, épouse L. de Laneau, m. sans enfants.
 
  4 Jeanne, épouse L. de Saint-Jean[b].
 
  5 Claude-Madeleine, épouse L. de Ségur[c].
 

[a] A partir de 1622 où, remarié, il quitte Montaigne et se retire dans ses terres, sa trace se perd.

[b] De Jeanne de Gamaches, descendent les O’Kelly-Farrell, les Farrell et les Puységur.

[c] De Claude-Madeleine descendent les Ségur-Montaigne et les Pontac.

En outre de la traduction de la «Théologie naturelle» de Sebond et des Essais, on a encore de Montaigne: quelques traductions d’ouvrages grecs et latins accompagnées de dédicaces, quelques poésies en latin et en français, le journal de ses voyages, trouvé dans un grenier de son manoir, publié pour la première fois en 1774 et dont le manuscrit a disparu, une éphémeride assez succincte, enfin quelques lettres: une d’elles à son père, sur la mort de La Boétie, est assez étendue et mérite attention; les autres sont sans importance.

On lui a attribué la rédaction d’instructions, rédigées en 1563, par Catherine de Médicis, à l’adresse de Charles IX qui venait d’atteindre sa majorité; il y a tout lieu de croire qu’il y est complètement étranger, et qu’elles ont été dictées par la reine à un homonyme de Montaigne remplissant auprès d’elle les fonctions de secrétaire, le même probablement au profit duquel elle faisait délivrer en 1586 une ordonnance de paiement de 150 écus, que l’on a retrouvée, «pour renouveler un des chevaux de sa charriote et acheter quelques hardes qui lui sont nécessaires».

Mais tout ce qui a trait à l’auteur des Essais s’efface devant l’éclat de cette œuvre capitale; par elle, la mémoire de Montaigne rayonne d’une gloire qui se maintient en ces temps où tout va passant si rapidement: sa statue orne le principal site de Périgueux; il existe de lui de nombreux bustes et portraits; en bien des villes, des lycées, des promenades, des avenues, des rues portent son nom; pendant la Révolution française il a été le sujet d’une comédie; son éloge a été mis au concours, et innombrables sont les ouvrages et articles de littérature, critiques et autres, dont il a été l’objet. Par-dessus tout, son livre traduit à l’étranger en plusieurs langues, sans cesse réédité en France à toutes époques, introduit par extraits dans l’enseignement, lui a donné l’immortalité en ce monde.

Bien que passant trop légèrement sur le scepticisme confinant à l’égoïsme qui est le fond de cette existence et la flattant un peu, Villemain dans son panégyrique de Montaigne l’a très heureusement résumée et appréciée: «Sa vie, dit-il, offre peu d’événements: elle ne fut point agitée; c’est le développement paisible d’un caractère aussi noble que droit. La tendresse filiale, l’amitié occupèrent ses plus belles années. Il voyagea, n’étant plus jeune, et n’ayant plus besoin d’expérience; mais son âme, nourrie si longtemps du génie antique, retrouva de l’enthousiasme à la vue des ruines de Rome.—Malgré son éloignement pour les honneurs et les emplois, élu par le suffrage volontaire de ses concitoyens, il remplit deux fois les fonctions de premier magistrat dans la ville de Bordeaux. Il était plus fait pour étudier les hommes que pour les gouverner: c’était l’objet où se portait naturellement son esprit; il s’en occupait toujours jusque dans le calme de la solitude et dans les loisirs de la vie privée.—Les fureurs de la guerre civile troublèrent quelquefois son repos; et sa modération, comme il arrive toujours, ne put lui servir de sauvegarde. Cependant ces orages même ne détruisirent pas son bonheur. C’est ainsi qu’il coula ses jours dans le sein des occupations qu’il aimait, libre et tranquille, élevé par sa raison au-dessus de tous les chagrins qui ne venaient point du cœur, attendant la mort sans la craindre, et voulant qu’elle le trouvât «occupé à bêcher son jardin et nonchalant d’elle».—Les «Essais» ne furent pour lui qu’un amusement facile, un jeu de son esprit et de sa plume. Heureux l’écrivain qui, rassemblant ses idées comme au hasard, et s’entretenant avec lui-même, sans songer à la postérité, se fait cependant écouter d’elle. On lira toujours avec plaisir ce qu’il a produit sans effort. Toutes les impressions de sa pensée, fixées à jamais par le style, passeront aux siècles à venir. Quel fut son secret? Il s’est mis tout entier dans son ouvrage; aussi en lui l’homme ne sera jamais séparé de l’écrivain, non plus que son caractère ne le sera de son talent.»


LES ESSAIS.

«Livre consubstantiel à son auteur», écrit Montaigne (liv. II, ch. 18, II, 524 et N. Autheur); autrement dit: mon livre et moi ne faisons qu’un (III, 244).

Les ESSAIS et leur auteur sont en effet inséparables: qui analyse l’un, analyse l’autre, ils ne sauraient être analysés l’un en dehors de l’autre; et d’autre part, le proverbe qui dit que nous pouvons nous flatter de connaître l’homme avec qui nous avons mangé un boisseau de sel est ici en défaut: qui peut dire en effet combien d’exemplaires des Essais il faut avoir usés avant de croire qu’on connaît Montaigne!

Ondoyant et divers, est sa caractéristique essentielle en même temps qu’il nous apparaît être tel ou tel suivant nos propres sentiments, suivant même nos dispositions du moment; on ne le tient jamais; aucune doctrine n’est tellement sienne qu’il ne puisse avoir soutenu, dans quelque coin des Essais, la doctrine contraire.

Aux yeux des uns, il est le plus naturel, le plus pratique, le plus simple des sages, et voilà de quoi plaire au plus grand nombre; aux yeux des autres, il est le plus avisé, le plus fin, le plus raffiné des libres penseurs, et voilà de quoi plaire aux plus délicats; généralement on aime sa hardiesse, quelques-uns le trouvent osé; d’autres le louent de maintenir à l’état de questions ouvertes une foule de problèmes que ceux-là estiment préférable d’écarter en les passant sous silence.

A première vue moraliste de premier ordre, le jugement et la connaissance du cœur humain priment en lui l’érudition et sa morale n’effarouche pas comme celle de tant d’autres qui l’ont devancé ou suivi. Sous une forme simple et attrayante, il nous montre combien du fait même de la nature, dont notre raison est l’interprète, sont faciles et agréables la recherche de la vérité et la pratique de la vertu, quel contentement elles sont susceptibles de nous procurer, et que sous leur action réconfortante peu à peu l’apaisement se fait en nous. Loin de nous détourner des jouissances qu’il nous est donné de ressentir ici-bas, il nous incite à ne pas les dédaigner, nous mettant seulement en garde contre l’abus; comme aussi à patienter avec les misères de l’existence, en les comparant à ce qu’elles pourraient être, et considérant qu’il est toujours loisible de s’y soustraire à qui elles sont devenues intolérables.—Élevé dans la pratique de la foi catholique la plus orthodoxe, il la confesse à maintes reprises, tout en évitant avec grand soin d’en discuter les dogmes.—Partisan de la royauté qui, pour lui, représente l’ordre, base essentielle des sociétés, la domination populaire ne lui semble pas moins être la plus naturelle et la plus équitable; mais par-dessus tout, il est ennemi de la violence et des abus d’où qu’ils viennent; rebelle à toute contrainte, il veut pour chacun la liberté la plus absolue uniquement limitée par l’obligation de ne pas porter atteinte à celle d’autrui et d’observer les lois.

Et nonobstant, en le scrutant davantage, peut-on nier que sous le rapport philosophique, nul plus que lui ne se soit évertué à démontrer l’inanité de tout système et l’impuissance de l’esprit humain? Rien n’est absolu, tout est relatif, est sa conclusion en toutes choses.—Personne a-t-il mieux montré à quel point un homme peut être irréligieux, avec la volonté de n’être pas antireligieux! jamais personne n’a fait plus complètement abstraction de la vie éternelle; sa religion est toute de surface et d’étiquette. Lui si prolixe en citations, use relativement assez peu de l’Ecriture Sainte et de la Bible, tout juste assez pour ne pas paraître les ignorer, et sa solution de la question religieuse n’est autre en définitive que de «demander à son curé ce qu’il faut croire et n’y plus penser».—Ces mêmes lois, pour lesquelles, comme citoyen, il professe le plus grand respect, comme penseur il a pour elles, et pour toutes en général, un mépris absolu, convaincu qu’il est que pas une n’est fondée sur la raison et que leur existence seule fait leur autorité (Stapfer).—Il est humain, réprouve toute rigueur inutile et s’apitoye volontiers sur le sort des malheureux; il est de commerce facile, c’est incontestable; mais de la question sociale il ne dit mot, et d’autre part que d’égoïsme en lui! C’est à un degré tel qu’imbu de ses idées, un homme peut vivre heureux, mais qu’une nation chez laquelle chacun s’inspirerait de pareils sentiments, résigné à tout plutôt que d’accepter d’être troublé dans sa quiétude, laissant aux autres le soin de lutter pour ce que soi-même on approuve, souhaite ou désire, serait immanquablement perdue. Et c’est bien là ce qui nous menace: notre bourgeoisie qui forme le fond sérieux de notre population, absolument formée sur ce modèle, à peu près satisfaite de son sort, ne voit, elle aussi, rien au delà (le bien-être est mère de la veulerie); n’ayant au cœur qu’une passion, l’égoïsme, elle se désintéresse du flot montant des revendications des classes ouvrières auxquelles elle ne veut pas prêter l’attention, attacher l’importance qu’elles méritent, soit pour y donner satisfaction, soit pour y résister, ne semblant pas se douter qu’en politique comme à la guerre, pour avoir la paix il faut être fort et redouté, et prévoyant; regarder en face les difficultés, et les combattre en prenant les devants et non s’incliner. Que peut-on voir en effet de plus probant sur cette disposition d’esprit chez Montaigne que ces passages mêmes de son livre: «Ie me contente de iouïr du monde sans m’en empresser, de viure vne vie seulement excusable et qui seulement ne poise ny à moi ny à autrui.»—«Si ne sçais à l’examiner de pres, si selon mon humeur et mon sort, ce que i’ay à souffrir des affaires et des domestiques, n’a point plus d’abiection, d’importunité et d’aigreur, que n’auroit la suitte d’vn homme, nay plus grand que moy, qui me guidast vn peu à mon aise.»—«Ie hay la pauureté à pair de la douleur; mais ouy bien, changer cette sorte de vie à vne autre moins braue et moins affaireuse.»—«Ie me consolerois aysement de cette corruption des mœurs presentes de nostre estat, pour le regard de l’interest public; mais pour le mien, non. I’en suis en particulier trop pressé.»—«La plus honorable vacation est de seruir au publiq et estre vtile à beaucoup. Pour mon regard, ie m’en despars, partie par conscience, partie par poltronerie» (ch. IX du liv. III, III, 390, 392, 396). Ce scepticisme outré, dont on lui fait reproche, s’explique bien, du reste, par les circonstances dans lesquelles il se trouvait. En politique, les partis changeaient de thèse au fur et à mesure que les événements se produisaient, et chacun changeait de parti suivant ce qu’il croyait plus avantageux, les convictions n’y étaient généralement pour rien. En matière religieuse, son père était catholique, sa mère protestante, ses frères et sœurs tenaient les uns pour la première de ces religions, les autres pour la seconde; les discussions en famille sur les mérites de l’une et de l’autre devaient être fréquentes en ce temps où elles étaient l’une des causes essentielles des troubles qui agitaient si profondément la France. Ce devait être pour lui, qui aimait à penser, un sujet de méditations constantes, et la méditation en pareille matière, quand la raison seule s’en mêle à l’exclusion de la foi (et, chez lui, chacune avait son heure), conduit, ainsi qu’il le dit, «ayant tout essayé, tout sondé, à ne trouuer en cet amas de choses diuerses, rien de ferme, rien que vanité» (II, 226); «toutes choses nous sont occultes, il n’en est aucune de laquelle nous puissions établir quelle elle est» (II, 244).

Ste-Beuve l’appelle «le plus sage des Français»; c’est beaucoup dire, mais à coup sûr, Montaigne fut un sage; il est un maître sous le rapport du bon sens, pour cette moyenne de l’humanité qui forme un groupe si considérable et si honorable, qui n’est bien capable au cours ordinaire de la vie que d’une sagesse courageuse encore, mais tempérée et modeste; il nous gouverne, nous dirige, nous inspire, il est le héros et le hérault du bon sens; et, quand il a affaire à des âmes plus hautes, plus sévères à la fois et plus ardentes, il ne les conquiert pas, mais néanmoins il les séduit, les charme jusqu’à les inquiéter; il s’en fait non des amies, mais, ce qui est plus flatteur, des ennemies qui ne peuvent détacher de lui ni leurs pensées, ni leurs regards (Faguet).—Et cependant, si l’on vous disait d’un homme, sans le nommer: Il a traversé l’étude, la magistrature, la cour, la guerre, l’administration, et nulle part il ne s’est arrêté, ni engagé à fond. Rentré dans la vie privée, il n’y a point pris racine; il a jugé que les devoirs et les intérêts domestiques étaient encore un cercle trop large, pour ce que j’appelle sa paresse, une charge trop lourde, pour ce qu’il appelle son indépendance; il s’est isolé de sa famille après s’être isolé du monde: comme mari, comme père, il a cru faire assez en laissant sa femme gronder à l’aise et sa fille s’élever au hasard, pendant qu’il s’enfermait et rêvait dans une tourelle réservée de son petit château, sans jamais faire aucun effort pour autrui. Un tel homme peut-il réellement être considéré comme le type de l’homme vraiment sage? Que pouvait-il y faire autre que d’observer cet être unique, ce moi auquel il avait réduit son univers, que par moment il maltraite en paroles, mais dont il est évidemment trop jaloux, pour qu’on admette qu’il n’en était pas amoureux; et, frappé des contrariétés et des complexités de sa nature, concluant de lui-même à nous tous, pouvait-il se représenter l’homme autrement qu’une énigme indéchiffrable? (G. Guizot).—«Mérite-t-il d’être pris pour modèle, celui qui se félicite d’être arrivé à ce point de philosophie qu’il puisse mourir sans regret de chose quelconque, non pas même de sa femme et de ses enfants; qui, pour n’être point importuné à ce moment par la présence de ses amis et de ses proches dont il soupçonne les larmes, pour n’être point obligé de consoler leur douleur ou soutenir leur faiblesse, souhaite d’aller souffrir et mourir parmi des mercenaires et des inconnus; qui, apprenant la mort de sa fille unique, envoie à sa femme une lettre badine, avec un traité de Plutarque pour la consoler?» (Biot).

Pour nous, qui avons vécu des années avec lui, Montaigne nous apparaît vif, exubérant, et avec cela nonchalant, répugnant à prendre une décision; très malin, très piquant sous une certaine rondeur d’allures, sociable néanmoins, d’humeur facile, indulgent pour autrui et en somme agréable compagnon, ne se sachant pas du reste mauvais gré d’être le bonhomme qu’il paraît et qu’il fait plus encore peut-être qu’il ne l’est; ayant le jugement sain, l’âme sincère, mais la conscience peu sévère; c’est un penseur capricieux mais profond, qui a de l’originalité, le culte de l’antiquité, du pittoresque dans son style, nerveux, écrivant au jour le jour, par passe-temps, mais s’intéressant peu à ce qui n’est pas lui, dont il parle avec franchise, tout en ne confessant guère que les défauts dont on se fait généralement gloire dans le monde; d’un égoïsme profond, répugnant à l’action et aimant par-dessus tout le calme et le repos; d’un scepticisme achevé, qui le porte à accepter par trop toutes les faiblesses humaines, sans jamais provoquer un effort quel qu’il soit pour les prévenir ou les refréner; et cependant sensible à la vertu et réprouvant le vice; admirateur du beau et du bien, tout en se reconnaissant incapable d’y atteindre; prenant ses maux en patience, compatissant à ceux d’autrui, résigné à ce qu’il ne peut empêcher, se contentant de son sort; pondéré, n’exagérant rien, ne se passionnant pas; ne se croyant pas infaillible; tolérant, n’imposant pas ses idées, respectant les opinions des autres et même leurs erreurs; considérant la versatilité comme inhérente à la nature humaine et ne s’en étonnant pas; fuyant les discussions; à tout procès, préférant un accommodement; assoiffé de liberté pour lui et pour autrui; respectueux des pouvoirs établis, non qu’il les tînt comme parfaits, mais parce qu’il estimait qu’il n’y a rien qui ne prête à la critique et qu’il ne donnait point dans les utopies; tout en étant d’un parti, se conciliant les autres, sans manquer ni à ses obligations, ni à ses propres sympathies; ne se mêlant aux affaires publiques qu’à son corps défendant, et faisant alors, sans jamais outrepasser, ce qu’il croyait être son devoir; cherchant à esquiver toute ingérence dans les intérêts et les affaires des autres, ne s’occupant même que modérément des siennes, préférant l’inconvénient d’être volé à l’obligation de surveiller ses domestiques; ne s’obstinant pas à vouloir pénétrer quand même la raison de ce qui est; se laissant vivre, ne faisant fi d’aucune des jouissances et agréments que l’existence comporte; envisageant la mort sans appréhension, constamment préparé à sa venue; fidèle à la religion de ses pères, moins par conviction, que pour n’être pas troublé par l’ignorance où nous sommes de ce qui se passe après nous, et, parce qu’il trouvait difficilement à accommoder sa foi avec sa raison, évitant avec le plus grand soin de les mettre en présence. Avec cet ensemble de défauts et de qualités, honnête sans être parfait, satisfaisant, en ces temps extraordinairement agités, aux conditions essentielles de ce qui procure à l’homme cette tranquillité relative du corps et de l’âme, qui en somme est le bonheur tel qu’il peut être ici-bas, réalisant l’aurea mediocritas d’Horace, Montaigne est un consolateur précieux et, à ce titre, vaut d’être lu et médité de tous.

L’ouvrage de Montaigne est un vrai répertoire de souvenirs et de réflexions nées de ces souvenirs. Sur chaque sujet, il commence par dire tout ce qu’il sait et il finit par dire ce qu’il croit et naïvement, en toutes choses, le pour et le contre; c’est un penseur profond, mais capricieux; et le cours de ses idées l’entraîne sans cesse à tous les points imaginables de l’horizon. On lui a reproché de conter trop d’histoires, mais c’est précisément par là qu’il arrive à son but: nous montrer l’homme dans toutes les attitudes.

Le succès des Essais s’affirma assez rapidement, bien qu’il semble que ses contemporains aient été plus vivement choqués que nous ne le sommes aujourd’hui, des incorrections et des singularités de son style; Pasquier lui reprochait qu’en plusieurs endroits de son livre, on reconnaissait «je ne sais quoi du ramage gascon», et l’invitait à les corriger, ce dont, du reste, il se garda bien.

Déjà à la fin de son siècle, Juste Lipse avait surnommé l’auteur des Essais «le Thalès français» et de Thou, qui le qualifie d’«Homme franc, ennemi de toute contrainte», lui promet l’immortalité; par contre Scaliger l’appelle «un ignorant hardi», et les gens d’Église le traitent de «sophiste».

Dès le milieu du XVIIe siècle, les Essais étaient presque universellement répandus, beaucoup déjà s’en inspirent et bien diverses sont, à cette époque, les appréciations émises à leur sujet:

Le cardinal Duperron les dénomme «le bréviaire des honnêtes gens».

Bacon écrit ses Essais ayant sous les yeux ceux de Montaigne, qu’il comparait au travail des abeilles.

Guez de Balzac dit en en parlant: «Ce n’est pas un corps entier, c’est un corps en pièces, tant l’auteur est ennemi de toute liaison soit de la nature, soit de l’art. Il sait bien ce qu’il dit, mais ne sait pas toujours ce qu’il va dire; s’il a dessein d’aller dans un lieu, le moindre objet qui lui passe devant les yeux, le fait sortir de son sujet pour courir après ce nouvel objet; mais il s’égare plus heureusement que s’il allait tout droit et ses digressions sont agréables et instructives», et il le tient comme ayant porté la raison humaine aussi haut qu’elle peut s’élever, soit en politique, soit en morale.

Mézeray l’appelle «un Sénèque chrétien».

S.-Evremond dit qu’il «s’y plaira toute sa vie».

Pascal, qui avait commencé par le lire avec passion et le goûter très vivement, s’élève contre les tendances païennes de sa morale, lui reproche de mettre toutes choses dans un doute universel, ce qui est en effet la caractéristique de sa philosophie, et trouve bien sot le projet qu’il a eu de se peindre. Sur ce dernier point, M. Faguet a depuis observé judicieusement: «qu’en tous cas, le sot projet ne fut pas de s’étudier et de se connaître; que c’est peut-être notre premier devoir que de savoir ce que nous sommes; à qui, en nous, nous avons affaire; que rien n’est plus digne d’un esprit sérieux, ne lui est plus nécessaire, ne s’impose plus à lui». Et cependant, malgré les violentes attaques dont il le poursuit, allant jusqu’à l’accuser de ne penser qu’à mourir lâchement et mollement, nul plus que Pascal n’a emprunté à Montaigne, à la vérité sans le nommer, si bien qu’on a pu dire que, malgré les différences profondes qui les séparent, la Bible est le seul livre qui ait agi sur Pascal plus que les Essais; et que, par une dévotion outrée et mal dirigée, il en est arrivé au même point que Montaigne par son scepticisme exagéré.

Après Pascal, c’est l’école de Port-Royal qui, tout en convenant que Montaigne a beaucoup d’esprit, lui reproche qu’après avoir bien aperçu le néant des choses humaines, il croit peu à celles du ciel et réduit la philosophie à l’art de vivre à son aise ici-bas; qu’en tant que philosophe, c’est un «menteur» qui se moque du lecteur.

Mme de Lafayette écrit qu’«il y a plaisir à avoir un voisin tel que lui».

Molière rivalise de sagacité et de profondeur avec lui, quand il peint la morgue et la vanité des érudits, l’ignorance et le pédantisme des médecins, les sottes prétentions des femmes savantes et plusieurs autres ridicules.

La Fontaine, qui a à peu près sa méthode et sa morale, imite dans ses fables sa philosophie naïve.

«Quel aimable homme, qu’il est de bonne compagnie, que son livre est plein de bon sens!» écrit Mme de Sévigné.

Malebranche le juge avec sévérité: il le tient pour pédant, parce qu’il cite beaucoup sans être érudit; comme fort en citations, mais malheureux et faible en ses raisons et déductions, lui reprochant de persuader non par des arguments, mais par son imagination; «un trait d’histoire ne prouve pas, un petit conte ne démontre pas; deux vers d’Horace, un apophthegme de Cléomènes, un de César ne doivent pas persuader des gens raisonnables»; et cependant les Essais ne sont qu’un tissu de traits d’histoire, de petits contes, de bons mots, de distiques et d’apophthegmes.

Huet, qui ne se piquait cependant pas d’une grande austérité, appelait les Essais «le bréviaire des honnêtes paresseux et des ignorants studieux qui veulent s’enfariner de quelque connaissance du monde et de quelque teinture des lettres». «A peine trouverez-vous, disait-il, un gentilhomme de campagne qui veuille se distinguer des preneurs de lièvres, sans un Montaigne sur sa cheminée.»

Bayle, cet esprit si judicieux, le continue et le commente.

La Bruyère, qui l’a beaucoup étudié, s’empare de son style; il en a le pittoresque, mais avec beaucoup plus de hardiesse; et en peu de lignes, il le venge des attaques de Balzac et de Malebranche: «L’un ne pensait pas assez pour goûter un auteur qui pense beaucoup; l’autre pense trop subtilement pour s’accommoder de pensées qui sont naturelles.»

Le XVIIIe siècle a pour lui une admiration profonde, dans laquelle il entre peut-être quelque parti pris: ses idées triomphent; les philosophes de cette époque le réclament comme un des leurs, un peu à tort du reste, car à l’opposé des encyclopédistes qui estiment que l’homme est né bon et que c’est la société qui, mal organisée, le déprave, Montaigne a plutôt tendance à croire que c’est l’homme, plus que la société, dont l’amélioration est à poursuivre.

Montesquieu en particulier se fait son défenseur[8].

[8] V. N. I, 552: Inusité.

Mme du Deffand l’excepte lui seul de son dédain pour les philosophes qui tous, dit-elle, sauf lui, sont des fous.

Voltaire plus que tout autre lui prodigue l’éloge, estime surtout en lui son imagination[9], trouve charmant le projet qu’il a eu de se peindre naïvement comme il l’a fait, et ajoute: «Quelle pauvre idée ont eue Nicole, Malebranche et Pascal de le décrier[10]

[9] V. N. II, 478: Creu.

[10] V. N. II, 18: Extrauagant.

Vauvenargues et Duclos marchent sur ses pas, montrant à l’homme ses travers et ses défauts.

J.-J. Rousseau s’en inspire, le copie souvent, et, comme lui, ne craint pas de se montrer tout entier et sans voile aux regards de ses contemporains.

Buffon développe ses pensées sur la nature.

Sedaine l’unit à Shakspeare et à Molière, admirant «ce fonds immense de naturel, de raison, de grâce, de variété, de profondeur et de naïveté qui caractérise ces grands hommes».

«Il est aussi vraisemblable, dit Marmontel, que sans Montaigne on n’eût pas eu Pascal, qu’il l’est que sans Corneille on n’eût pas eu Racine.»

Ducis, lui aussi, admire sa raison et sa grâce.

Delille lui dresse un piédestal, ainsi qu’on en peut juger par les vers qui terminent cette notice.

La Harpe s’exprime ainsi à son sujet: «Écrivain, il a imprimé à la langue française une sorte d’énergie familière, qu’elle n’avait point avant lui et qui ne s’est pas usée. Philosophe, il a peint l’homme tel qu’il est sans l’embellir avec complaisance, sans le défigurer avec misanthropie. Il n’est jamais vain, ennuyeux, hypocrite, ainsi qu’il arrive souvent, quand on se met soi-même en scène. Quels trésors de bon sens! Ses Essais sont le livre de tous ceux qui lisent et même de ceux qui ne lisent pas.»

Le siècle suivant, s’en rapportant généralement au précédent, ne lui a pas été moins favorable, bien que ses critiques n’y soient pas en moins grand nombre que ses admirateurs; mais c’est surtout son style, plus que ses idées, qui alors est en honneur. En 1812, son éloge était mis au concours, et dans Villemain, déjà cité, auquel en fut attribué le premier prix, on relève: «La morale de Montaigne n’est pas sans doute assez parfaite pour des Chrétiens; il serait cependant à souhaiter qu’elle servît de guide à tous ceux qui n’ont pas le bonheur de l’être. Elle formera toujours un bon citoyen et un honnête homme. Elle n’est pas fondée sur l’abnégation, mais elle a pour premier principe la bienveillance envers les autres, sans distinction de pays, de mœurs, de croyance religieuse. Elle nous instruit à aimer le gouvernement sous lequel nous vivons, à respecter les lois auxquelles nous sommes soumis, sans mépriser le gouvernement et les lois des autres nations; nous avertissant de ne pas croire que nous ayons seuls le dépôt de la justice et de la vérité. Elle n’est pas héroïque, mais elle n’a rien de faible: souvent même elle agrandit, elle transporte notre âme par la peinture des fortes vertus de l’antiquité, par le mépris des choses mortelles et l’enthousiasme des grandes vérités; mais bientôt elle nous ramène à la simplicité de la vie commune, nous y fixe par un nouvel attrait et semble ne nous avoir élevé si haut dans ses théories sublimes, que pour nous réduire avec plus d’avantage à la facile pratique des devoirs habituels et des vertus ordinaires.»

Michelet le traite assez durement: «Les Essais disent le découragement, l’ennui, le dégoût qui remplissent les âmes; j’y trouve à chaque instant certain goût nauséabond, comme dans une chambre de malade.» Ailleurs il l’appelle «ce malade égoïste, clos dans son château de Montaigne».

G. Guizot, dont nous avons plus haut donné des extraits, déclare nettement, après l’avoir étudié de très près, qu’il l’admire mais ne l’aime pas: «Montaigne, dit-il, est venu jusqu’à nous, porté par les flots changeants de l’opinion, dont il est l’enfant gâté; en dépit des vicissitudes dont elle est coutumière, il est des écrivains de son temps le seul de qui l’importance et l’influence aient grandi avec les ans. Esprit singulièrement libre, ouvert, équitable et prudent, de tous nos grands hommes d’autrefois, il est peut-être celui que nous aurions le plus de profit à évoquer et à consulter. Il a le génie de la modération et du langage le plus propre à exprimer. A travers trois siècles qui nous séparent, nous n’avons pas à faire effort pour remonter jusqu’à lui, tellement il est près de nous, plus près que beaucoup d’une date plus récente et d’une langue plus semblable à la nôtre. Il est nommé et cité partout; il est si répandu, ses anecdotes et ses traits de style ont tant circulé, que, même anonyme, on le retrouve sans cesse; de plus, on lui prête autant qu’on lui emprunte et ce n’est pas peu dire. Mais au fond, tout essayer, tout esquiver; ne jamais exposer une pensée sans en laisser entrevoir la contrepartie, et ne jamais conclure; peu de caractère, pas d’idéal, s’accommodant de tout; vieux de bonne heure, jeune jusqu’à la fin: voilà Montaigne; c’est un homme de génie, mais en tout un amateur: en morale, en religion, en politique et même en affections de famille. Les Essais ont réussi, incontestablement, et avant tout, par le talent, l’esprit, l’entrain, l’imagination de leur auteur; mais en même temps, parce qu’il s’y applique à nous apprendre à arranger, à son exemple, commodément notre vie et à reposer notre tête sur un oreiller doux et sain.»

Plus près de nous, Margerie le résume de la sorte: «Il connaît à merveille les misères humaines, et les expose sans chercher à les corriger; sa sagesse est de vivre et de se réjouir, et le meilleur moyen d’y atteindre est pour lui de ne se troubler de rien et de ne rien prendre au sérieux. D’une façon générale, il décourage les élans généreux qui sont la source des grandes choses; et, pour ce motif, il n’est pas à mettre, en entier, entre les mains de la jeunesse, à laquelle il enlèverait trop tôt ses illusions. Par contre, de quel charme n’est-il pas pour celui qui va atteindre l’âge de la retraite; quand l’expérience lui a appris combien décevantes sont les gloires de ce monde, et qu’il cherche à orienter sa vie en vue de se reposer des luttes auxquelles il a pris part, il lui fait voir toutes choses sous leur véritable jour.» Et il termine: «Bon homme et aimable compagnon, oui; mais cœur chaud et grand cœur, non; son attitude pendant la peste de Bordeaux, alors qu’il était maire de cette ville, en témoigne; il lui manquait en outre une conscience sévère et un vaillant désir de progrès moral.»

Dans son Histoire de France (tome IX), Henri Martin estime que la plupart des écrivains, Rabelais même, peuvent s’analyser; seul Montaigne échappe: «On peut, dit-il, esquisser le profil des Alpes et des Pyrénées mais comment fixer l’aspect de l’Océan aux flots mobiles? Chez lui c’est en tout le respect des coutumes établies, non parce qu’elles sont bonnes, mais parce qu’elles sont, et coûtent trop à changer en admettant même que nous gagnions au change; mais tout en nous accommodant de toutes choses extérieures, tout en subissant patiemment tous les jougs, il veut que nous ne nous y engagions que le moins possible, que nous conservions la pleine liberté de penser; et cette réserve est en lui le point de départ d’une guerre à tout ce dont tout à l’heure il nous commandait le respect, à toute coutume, à toute convention, à tout préjugé, toute superstition, qui tous sont de sa part l’objet d’un doute universel.»

Enfin, tout récemment, M. Albalat émet sur lui l’appréciation suivante: «C’est l’homme de Sénèque et de Plutarque; l’antiquité fut son modèle, d’elle il accepte tout, ne conteste rien. Il en est plein au point que si l’on retranchait tout ce qu’elle lui a fourni, les Essais se trouveraient fort abrégés, de nombreux chapitres n’auraient qu’un petit nombre de lignes et quelques-uns disparaîtraient complètement. C’est un penseur que n’ont jamais troublé ni les difficultés de la vie présente, ni les angoisses de la vie future. Né dans la religion catholique, il est au plus haut degré respectueux de ses dogmes et observateur de ses pratiques; mais, la plume à la main, après avoir placé la vérité religieuse au-dessus de tout débat, il fait montre d’un état d’âme et d’une tournure d’esprit tout autres: Son chapitre sur les croyances et les légendes est, de fait, la négation de toutes révélations divines et de toute espèce de miracles; il réfute la théorie du repentir et de la pénitence: il parle de la mort en homme qui n’est pas précisément convaincu de l’immortalité de l’âme, et ne demande jamais du courage et de la résignation à l’idée religieuse; sa morale n’a rien de commun avec celle du christianisme»; et, bien que ces sujets tiennent une grande place dans son livre, lui, si prolixe en citations, n’use en cela de l’Écriture sainte et de la Bible que tout juste assez pour ne pas paraître les ignorer.

Toutefois ce scepticisme outré qui, chez lui, est un point dominant, qui se révèle partout dans les Essais et qui l’a amené à une sorte d’adaptation, dit Brunetière, ou accommodation aux circonstances, qui ne sont jamais, ou bien rarement, les mêmes, ni pour deux d’entre nous, ni pour chacun de nous, à deux moments différents de son existence, il faut, pour en juger équitablement, considérer les temps où vivait Montaigne; tant d’événements extraordinaires venaient de s’accomplir ou étaient encore en évolution, qui étaient bien faits pour faire douter quiconque de bonne foi cherchait à se rendre compte. C’étaient l’invention de l’imprimerie (1440), la chute de l’Empire d’Orient (1453), la découverte du Nouveau Monde (1492), la Renaissance (XVe et XVIe siècles), enfin la Réforme de Luther (1517) avec les troubles de conscience qui en résultèrent et les guerres civiles de si longue durée, où se donnèrent si longtemps et si pleinement carrière toutes les passions déchaînées, qui éclatèrent à cette occasion et dont la France, qu’elles mirent dans le plus complet désarroi, fut particulièrement le théâtre.

Étudiant de plus près l’influence qu’ont pu avoir sur l’œuvre de Montaigne et les opinions qu’il y manifeste, l’origine de sa famille, la situation à laquelle il était arrivé, ses alliances et les événements au milieu desquels sa vie s’est déroulée, Malvezin, en 1875, s’exprimait ainsi: