En février, le roi brusquement lui échappe. Il s'ennuie, retourne à Paris. Coup monté très-probablement. On supposait que Richelieu suivrait, ou que, si le roi partait seul, il s'émanciperait de son ministre. Bérulle et la reine y comptaient bien; les Guises y travaillaient, fort mécontents de ce que Richelieu, surintendant de la navigation, avait subordonné leur amirauté de Provence. Au bout de quinze jours passés à Paris (Fontaine-Mareuil), le roi avait oublié et la Rochelle, et Richelieu. Celui-ci ne le ramena qu'en donnant une place à un petit ami du roi qui lui sonnait du cor, le chevalier de Saint-Simon.
Ce grand homme, si mal appuyé, était resté là indomptable sur cette triste côte, pouvant chaque matin apprendre son naufrage, soit qu'une tempête emportât sa digue et délivrât la ville, soit qu'un vent capricieux soufflât de la cour sur le faible esprit de ce roi qui le soutenait seul contre la haine universelle.
Nul en réalité n'aidait bien Richelieu que la Rochelle elle même, l'intraitable vigueur qu'elle opposait aux Anglais. Qui empêcha ceux-ci de la ravitailler? (F.-Mareuil.) Le refus que les Rochelois, qui demandaient secours, leur firent pourtant d'ouvrir la ville. «Qu'offrez-vous! disait Buckingham. Quels dédommagements pour nos dépenses?»—«Nous n'offrons que nos cœurs,» dirent obstinément ces héros.
Cette résistance immortelle est garantie par un catholique, par un Oratorien, Arcère, qui avait tous les manuscrits, depuis détruits ou dispersés.
Qui ne pleurerait en voyant la France anéantir ce qu'elle eut de meilleur? L'imperceptible république se maintenait contre deux rois. Ses marins traversaient la digue; ses cavaliers défiaient l'armée royale. Vingt-huit bourgeois de la Rochelle attaquent un jour cinquante gentilshommes. En tête des vingt-huit était le tisserand La Forêt, qui se fit tuer et à qui on fit des funérailles triomphales. Un autre sortit seul des portes pour demander un combat singulier. Accepté par la Meilleraie, cousin de Richelieu, qui eut son cheval tué et fut blessé. Mais on courut à son secours.
À Pâques (1628), les marins l'emportèrent sur les bourgeois proprement dits; le parti violent gouverna, et la mairie devint une dictature. Le capitaine Guiton fut élu, malgré lui. «Vous ne savez ce que vous faites en me nommant, dit-il; songez bien qu'avec moi il n'y a pas à parler de se rendre. Qui en dit un mot, je le tue.» Il posa son poignard sur la table de l'Hôtel de Ville, et le laissa en permanence.
«Guiton était petit, mais je fus ravi de voir un homme si grand de courage. Il était meublé magnifiquement, et son hôtel plein de drapeaux qu'il aimait à montrer, disant quand il les avait pris, sur quels rois, dans quelles mers.» (Mém. de Pontis.)
Il fallait un Guiton pour soutenir la ville contre l'horrible coup qu'elle reçut, en voyant les Anglais, tant attendus, paraître et disparaître, sans rien tenter pour elle. Le 11 mai, on les vit en mer; le 18, ils étaient partis. Denbigh, beau-frère de Buckingham, pressé par les réfugiés qui étaient avec lui de forcer le passage (la digue étant encore inachevée), dit qu'il leur en laissait l'honneur; qu'il avait ordre seulement de croiser, de faciliter l'entrée des secours, mais de bien ménager sa flotte.
Dans un tel désespoir, le fanatisme de la patrie mourante poussa un homme à se dévouer pour tuer Richelieu. Il voulait seulement qu'on lui dît «que ce n'était pas un péché.» Guiton, qu'il consulta, répondit froidement: «On ne conseille pas dans ces sortes d'affaires.» Les ministres, auxquels il alla aussi, lui défendirent cet acte, disant: «Si Dieu nous sauve, ce ne sera pas par un forfait.» (Arcère, II, 295.)
La famine pressait. On avait mangé tout, jusqu'aux cuirs qu'on faisait bouillir. Un chat se vendit quarante-cinq livres. Il fallut faire une chose barbare qu'on avait toujours différée: chasser les pauvres, les vieux, les infirmes, les femmes veuves et sans secours, les envoyer aux assiégeants, c'est-à-dire à la mort. Quiconque voulait passer les lignes était pendu. Cette misérable foule, s'y présentait, fut reçue à coups de fusil. Elle revint suppliante à la Rochelle et y trouva visage de pierre, les portes closes et mornes, inexorables. Il leur fallut mourir de faim dans l'entre-deux; dont les soldats du cardinal profitaient honteusement; les femmes agonisantes se livraient pour un peu de pain.
Étrange armée française! employée ainsi, sans combattre, à cette fonction de bourreaux, d'étouffer lentement une ville. Du reste, régulière, bien ordonnée, silencieuse. Richelieu dit avec orgueil: «C'était comme un couvent.» Le soldat gagnait gros et engraissait. Sauf le jour qu'il était maçon, portait la hotte, il n'avait rien à faire qu'à entendre la messe des Minimes et des Capucins, se confesser, communier.
Sur la ligne, à cheval, voltigeaient les évêques. Ceux de Maillerais, de Nîmes, de Mende, étaient les lieutenants du cardinal. Les maréchaux en sous-ordre. Tous allaient prendre le mot dans une petite maison où Richelieu s'était logé sur le rivage. C'était là la vraie cour; l'église et l'épée affluaient, mais avec cette différence: les prélats le poing sur la hanche, enfonçant leurs chapeaux, les officiers courbés et faisant le gros dos.
Que devenait cependant l'honneur de l'Angleterre? On dit que Charles Ier en laissait parfois tomber de grosses larmes. Mais deux choses le ralentissaient. Des protestants mêmes, la Hollande et le Danemark, lui reprochaient cette protection de la Rochelle, cette guerre avec la France qui empêchait celle-ci de les secourir. D'autre part, sa jeune femme, vive, ardente et jolie, gagnait de plus en plus sur lui; elle le priait jour et nuit de ne pas faire la guerre à son frère Louis XIII et à sa famille. Aux heures où l'homme est faible, elle lui disait sur l'oreiller les propres mots de chaque lettre qu'elle avait reçue de la France.
Le Parlement anglais avait pourtant rougi à la longue, et s'était réveillé. Il vota un très-fort subside pour sauver la Rochelle. Buckingham mit la flotte en mer. Mais lentement; car on assure que sa divinité, Anne d'Autriche, lui avait écrit de trahir. Du moins, les puritains le crurent; un d'eux, Felton, l'assassina.
Nouveau retard. Cette troisième flotte ne partit qu'en septembre, trop tard pour délivrer la ville, assez tôt pour la voir périr.
Richelieu avait fait offres sur offres aux assiégés, jusqu'à se réduire à faire entrer seulement le roi avec deux cents hommes, pour dire qu'il y était entré; on eût, pour la forme, abattu l'angle extérieur d'un bastion. Mais les choses étaient à ce point qu'on ne pouvait plus se rendre. Le magistrat qui eût signé, eût été tué comme traître. Ils se traînaient, ne soutenaient plus leurs armes, ne marchaient qu'avec un bâton; on trouvait le matin des sentinelles mortes de faim à leur poste. Et, avec tout cela, on ne se rendait point. Guiton disait: «Nous y passerons bientôt, nous aussi. Il suffit qu'il en reste un vivant pour fermer la porte.»
Le 28 septembre, devant cette ville morte, quatre-vingts vaisseaux anglais apparaissent, plusieurs très-forts. Les Français n'en avaient que quarante-cinq petits, il est vrai, défendus par toutes les batteries du rivage.
Ce fut un grand spectacle. Tous à leur poste, le cardinal à la digue, le roi partout. Des dames en carrosses regardaient du haut des chaussées. Les Anglais envoyés en avant, la sonde à la main, s'arrêtent bientôt, trouvant peu d'eau. Les gros vaisseaux n'arriveraient pas, disent-ils, et les petits ne serviraient à rien. Les réfugiés français qui étaient sur la flotte anglaise, demandent alors à conduire les brûlots, à aller de leur main les attacher à l'estacade. Ils voyaient de la mer les pauvres gens de la Rochelle qui avaient bravement ouvert le petit port intérieur, et qui, de leur côté, malgré la marée et le vent, poussaient un brûlot sur la digue. L'Anglais ne donna pas à nos Français l'honneur qu'ils demandaient. Il poussa ses brûlots lui-même, très-mal et de travers. Tout avorta honteusement.
Que venait donc faire cette flotte? négocier. Milord Montaigu, en partant, avait dit à Londres aux Français de faire ses compliments au cardinal. Celui-ci, le voyant en mer à la Rochelle, lui renvoya des compliments. Tant on complimenta, que Montaigu se chargea d'aller dire à Londres que la digue décidément était infranchissable et qu'il fallait traiter.
Cela tua la Rochelle et finit tout. Le coup moral en fut si fort, qu'on courut se jeter aux genoux de Richelieu. Si les Anglais n'étaient pas venus mettre le comble au découragement, si l'on eût tenu huit jours de plus, la digue était détruite, emportée par une tempête, la ville à même de se ravitailler et de tenir longtemps encore.
Richelieu, qui voulait ramener nos protestants de France, calmer les protestants d'Europe, ne fut point dur pour la Rochelle. Après tout, que lui eût-il fait, en comparaison de ce qu'elle s'était fait elle-même? Nos soldats, en entrant, donnèrent leur pain à tout ce qui se présenta, et le roi en fit distribuer douze mille. C'était le nombre même du peuple qui restait; tous les autres étaient morts de faim.
Le cardinal de Richelieu entra, pour faire enlever les cadavres, nettoyer les rues, et, le temple étant redevenu la cathédrale, il y dit la messe le matin du jour de la Toussaint (1er nov. 1628). Le roi entra le soir, avec quelques troupes dans le plus grand ordre. Le père Suffren, Jésuite, confesseur du roi, y fit la fête des Morts.
Les Oratoriens, les Minimes, force moines, y entrèrent, s'emparèrent de différents lieux pour faire chapelle. Les habitants perdirent leurs temples et n'eurent de culte que dans un lieu déterminé plus tard.
L'héroïque Guiton, qu'un ennemi généreux eût accueilli, ne fut pas reçu du roi. Le cardinal le regarda de travers et le fit interner dans je ne sais quel village.
Les villes innocentes de Saintes, Niort, Fontenay, qui n'avaient pas bougé, toutes les vieilles places de Poitou, de Saintonge, perdirent leurs murs, et bientôt peu à peu tous ceux de leurs habitants qui purent passer en Suisse et en Hollande.
Le Poitou, alors l'un des pays les plus avancés de la France, devint le plus barbare; plus sauvage et plus superstitieux que la Bretagne. Les Poitevins, derrière leurs haies, toujours seuls à la queue des bœufs, sans rapport social qu'avec des curés rustres, restèrent étrangers à tous les progrès du temps, et gardèrent au vieux fanatisme cette précieuse réserve de Vendée, qui, en 92, quand nous eûmes l'Europe à combattre, nous assassina par derrière.
Le petit pays d'Aulnis, si riche jusque-là, et si maigre aujourd'hui, fut comme anéanti. Plus de la Rochelle. Tous se firent Hollandais. Cette ville aujourd'hui est une espèce d'Herculanum ou de Pompéï. Chose bizarre! les insectes, qui ont le sens très-vif des choses condamnées à la mort, s'en sont emparés en dessous. Les termites rongent les charpentes. Telles maisons, jusqu'ici solides en apparence, s'affaisseront un matin.
Image trop naïve de cette France du XVIIe siècle, souvent brillante et luisante en dessus, et dessous chaque jour plus vide.
Un vieux secrétaire de Sully, qui s'était enfermé au siége et vit cette désolation, dit ce mot prophétique: «Voici les huguenots à la merci des puissances qui les détruiront. On en fera autant des peuples qui ne sont pas huguenots.» La richesse, en effet, la subsistance même, iront toujours diminuant en ce siècle. La France, sous Richelieu, maigrira de sa gloire, et n'engraissera pas sous Colbert. En 1709 je la cherche, et ne vois plus qu'un os rongé.
Est-ce à dire qu'il n'y aura aucun progrès? On aurait tort de le croire. En ce pays de violence, le progrès s'accomplit par des voies d'extermination. Une France meurt avec la Rochelle et l'émigration de l'Ouest. Une France meurt par les dragonnades et la banqueroute. Une en 93. Une en 1815. Et il y a toujours des Frances à dévorer.
Puis, toujours des sophistes pour la complimenter à chaque destruction. Quelle belle chose que ce pays, au moment de lutter contre l'Autriche et l'Espagne, se soit retranché son meilleur membre et détruit ses meilleurs marins! Cela s'appelle se couper une jambe, afin de mieux courir. Ou bien le mot de Molière (s'il est permis de citer la comédie en chose si triste): «Croyez-m'en, crevez-vous un œil; vous y verrez bien mieux de l'autre.»
Du reste, j'accuse moins Richelieu que son temps, sa fatalité monarchique. Quoi qu'il en dise dans un air de bravoure (son fameux Testament), on voit fort bien, par ses lettres et ses actes, qu'il fut poussé, traîné. L'Espagne-Autriche lui fit commencer en France l'œuvre de mort qu'elle accomplissait chez elle. Elle avait fait le désert d'Espagne par l'expulsion des Moresques. Elle faisait en ce moment le désert de Bohême (sur trente mille villages onze mille égorgés). Elle allait faire bientôt les déserts de Lorraine et du Rhin (où disparurent six cent mille hommes vers 1637). En 1628 Richelieu fut forcé de faire le désert de l'Aulnis par la destruction de la Rochelle, le premier ébranlement des émigrations qui continuent dans tout le siècle.
Il dit en 1626 qu'il voulait, en finances, «revenir aux états de 1608» (à Henri IV et à Sully). Pour y revenir en finances, il eût fallu y revenir en politique.
Quoique un si lumineux esprit dût généralement préférer le bien, il ne l'aimait pas de cœur. Il n'était pas bon. Il eut un sentiment élevé de l'honneur de la France, mais, comme prêtre et noble, un grand mépris du peuple. Il répète dans son Testament la vieille maxime qu'un peuple qui s'enrichirait deviendrait indocile. Le peuple est un mulet qui doit porter la charge; seulement, pour qu'il porte mieux, dit-il, il ne faut trop le maltraiter.
Richelieu fut haï et de la nation qu'il sauva de l'invasion, et de l'Europe dont il aida la délivrance. Henri IV, qui n'eut le temps de rien faire, fut adoré de tous. La charmante auréole de la France en ce temps, la puissante attraction qui lui jetait l'Europe dans les bras, hélas! que devient-elle alors? Qui désirait sous Henri IV de devenir Français? Tout le monde. Et qui sous Richelieu? Personne.
Comment s'était-il fait qu'Henri IV, sans tirer l'épée, eût tant retardé la guerre de Trente ans? Contre la révolution jésuitique du Midi et de l'Allemagne, il avait dans la main la révolution protestante, affaiblie, mais vivante encore, dont il restait armé. À sa mort, en 1610, il attaquait l'Allemagne, l'Espagne et l'Italie, par trois généraux protestants, Rohan, la Force et Lesdiguières. Ses armées étaient mixtes des deux religions. Les catholiques eux-mêmes gardaient le souffle du grand siècle, son âme formidable.
Trois choses allaient en résulter: 1o les huguenots, sous un roi catholique, étant menés à la guerre des libertés du monde, se seraient de plus en plus fondus dans le tout. Ni protestants, ni catholiques, mais des citoyens, des Français;
2o Contre des passions, on envoyait des passions, et non des automates. La guerre eût été vive, mais courte, la France ayant pour elle les sympathies des nations;
3o Et elle aurait été relativement économique. On n'eût pas fait ce tour de force d'inventer des armées ou d'aller en acheter au poids de l'or jusque sous le pôle, lorsqu'on avait chez soi des hommes tout aussi militaires qui eussent servi même pour rien et remercié en versant tout leur sang.
La France, sous Richelieu, Mazarin et Louvois, avance dans la voie mécanique. La machine est intronisée, et la personne exterminée. L'homme, de fortune et d'âme, arrivera au dernier aplatissement. Et le XVIIIe siècle, qui doit tout recommencer, ne trouve, en 1700, que des laquais spirituels.
Le mot m'est échappé, et je ne l'effacerai pas, mais je m'arrêterai. Bien des fois, j'ai rougi en écrivant ce volume, mais je rougirais encore davantage si je mettais ici en face la France étique de Louis XIII, et la riche, la grasse, la triomphante Hollande, l'heureuse condition de ses citoyens devant la misère des sujets français. La république nouvelle couvre alors les mers de son pavillon tricolore, elle apparaît sur tous les points du globe. Son malheur de 1619 lui fait détester les factions, et bientôt commence l'âge de sagesse et de tolérance où elle fut l'exemple du monde. Elle devient l'asile universel des persécutés de la terre, des penseurs, des grands inventeurs. Elle abrite les malheurs, les libertés, les arts, bien plus, le sentiment moral; et la grande exilée, l'âme, elle la garde, afin qu'on la retrouve un jour.
Allez à la Bibliothèque, prenez Callot, prenez Rembrandt. Rapprochement ridicule, direz-vous, et vous aurez raison, c'est mettre le sable et le caillou d'un petit torrent sec, en présence d'un océan. N'importe, regardez, étudiez, interrogez.
Le Français, que dit-il de sa fine pointe, de son burin microscopique? Il dit ce qu'il a vu dans sa vie de bohème: la cour, les fêtes et la famine, les estropiés, les bossus et les gueux, les ruses de la misère, l'universelle hypocrisie, des engagements de soldats, des tueries et des scènes mornes de pillage, des supplices surtout, la potence et la corde, les grâces du pendu, ce sujet éternel où ne tarit pas la gaieté française.
Ah! pauvre peuple gai, que je te voudrais donc un peu de l'intérieur, du doux foyer aux chaudes lueurs que j'aperçois chez l'autre, les deux bonheurs de la Hollande, la famille, la libre pensée. Je ne te souhaite pas même la chaumière hollandaise, si confortable, ni le beau moulin de Rembrandt. Non, la grosse lourde barque de commerce où vogue incessamment la famine amphibie, d'Amsterdam dans les mers du Nord, cette arche de Noé où vous voyez ensemble femmes, enfants, chiens et chats, oiseaux qui naviguent en si grande paix: c'est un abri où je voudrais réfugier mon pauvre Français, au mauvais temps qui va venir.
Le marin était libre, le bourgeois était libre; bien plus, le paysan, ce malheureux souffre-douleur, sur qui partout alors on marche et on trépigne. Le paysan, comme en Hollande il se sentait fort sous la loi! quelle noble fierté d'homme! et quels égards il exigeait des autres! Un tout petit fait le dira. Je le tire des Mémoires de Du Maurier, le fils de notre ambassadeur.
«Mon père nous ayant loué une petite maison de noblesse près de la Haye, et nous y ayant placés mon frère et moi avec notre précepteur et deux valets, un jour le roi de Bohême, réfugié en Hollande, étant à la chasse, et par hasard ayant entré, suivant un lièvre, avec des chiens et des chevaux dans un petit champ joignant cette maison qu'on avait semé de quenolles (navets), le fermier du lieu, en son habit de fête de drap d'Espagne noir, avec une camisole de ratine de Florence, à gros boutons d'argent massif, courant avec un grand valet qu'il avait, à la rencontre du prince, ayant chacun une grand fourche ferrée à la main, et sans le saluer, lui dit en grondant: Konig van Behemen! Konig van Behemen! (roi de Bohême! roi de Bohême!) pourquoi viens-tu perdre mon champ de quenolles, que j'ai eu tant de peine à semer?
«Ce qui fit retirer le roi tout court, lui faisant des excuses, et lui disant: «Que ses chiens l'avaient mené là malgré lui.»
Vous auriez couru loin en Europe pour trouver pareille chose, cette liberté, cette audace à défendre le fruit du travail. Partout ailleurs elle eût été punie. Ce paysan, en France, eût été aux galères. Et le roi en Allemagne, l'eût fait dévorer de ses chiens.
Hélas! pauvre homme de la guerre de Trente ans, qui te protégera et quelle fourche de fer te défendra contre Wallenstein et ses cent mille voleurs?
La France n'y suffirait pas, mutilée, comme elle est, épuisée par les grands efforts qu'en doit exiger Richelieu. Et l'on désespérerait de l'Europe même si l'on ne voyait à l'horizon une aurore boréale, le drapeau de Gustave-Adolphe.
NOTES
NOTE I.—LE SENS DU VOLUME
Les trente années que contient ce volume me sont venues obscures, profondément énigmatiques. Y ai-je introduit la clarté?
Nulle œuvre de critique ne m'a coûté davantage. Je ne trouvais plus là la netteté et la franchise de mes hommes du XVIe siècle (que je regretterai toujours). Les figures dominantes qui ouvrent le XVIIe le roi-homme et le grand ministre, sont des caractères infiniment mixtes, qui demandent constamment à être examinés de près, discutés et interprétés. Les situations aussi sont compliquées et troubles. Ni les hommes, ni les choses, ne se prêtent aux solutions absolues et systématiques que l'on a données jusqu'ici.
Il faut, dans cette époque, plus que dans aucune autre, distinguer, spécifier, marcher la sonde à la main. L'histoire, de la place publique, du grand jour des révolutions, tombe aux cabinets des princes ou des ministres-rois. Elle doit aller doucement et tâter dans l'obscurité.
Mais cela fait, et cet objet obscur une fois bien saisi et serré, il faut le mettre en pleine lumière et sans tergiversation.
Trois questions dominantes, à la fin de cette enquête, se sont posées d'elles-mêmes, et les réponses sont sorties des faits, sans que je m'en mêlasse, par la force de la vérité.
I. Henri IV resta-t-il flottant jusqu'à la mort? S'arrêta-t-il au système de balance et d'équilibre, qui fut réellement l'idée de Richelieu, et que les Mémoires de Sully, écrits sous Richelieu, nous donnent comme l'idée d'Henri IV?
À quoi, je réponds: Non. À partir de 1606, sous une apparente fluctuation, Henri IV est fixé, les faits disent assez dans quel sens. Au départ de 1610, ses trois armées en marche ont trois généraux protestants.
II. La seconde question, le mystère de sa mort, par ceci même est résolue. À partir de 1606, dans ses quatre dernières années, ses ennemis, de leur côté, ne flottèrent plus; ils virent très-bien en lui, sous son masque indécis, leur ruine certaine si on le laissait vivre, et ils ne perdirent pas un jour pour conspirer sa mort. Le Louvre y travailla, autant que l'Escurial.
III. La politique d'Henri IV fut-elle reprise en France et continuée?
Nullement. La cour du Louvre, principale ennemie d'Henri IV, déjà toute espagnole de son vivant, fut de plus en plus cliente de l'Espagne après sa mort. Richelieu, qui heureusement nous arrêta sur cette pente, trouvant la situation gâtée et la France rivée, dans cette fatalité d'intolérance qui la menait à la catastrophe de la fin du siècle, ne lutta contre l'Espagne qu'en l'imitant, en écrasant les dissidents, au lieu de les employer contre elle.
Enfin, pour résumer, Henri IV et Richelieu allaient tous deux à l'unité nationale (suprême condition de salut), mais par des moyens différents, le premier par l'emploi, le second par la destruction des forces vives.
Je sais la différence qu'on établit, il les écrasa politiquement, les ménagea religieusement. Belle distinction, bonne pour les esprits qui ignorent que la vie est une, et qui en séparent idéalement les manifestations. De quelque façon que ce fut, les protestants périrent moralement; l'émigration commença, et ceux qui n'émigraient pas furent tranquilles, il est vrai, ne contrarièrent point Richelieu, Mazarin, personne. Pourquoi? ils étaient morts.
Est-ce à dire qu'il fallait laisser en France une république protestante? Non, on pouvait l'éteindre, mais par d'autres moyens. Si Richelieu eût été libre, quoiqu'il haït les protestants, il les eût ménagés, calmés et rassurés. Il les aurait tournés vers la mer, la guerre maritime, la guerre d'Espagne-Autriche. Enrégimentés sur le Rhin, dispersés sur les mers à la poursuite des galions, revenant chargés de dépouilles, ou fondant une France l'épée à la main dans l'Amérique espagnole, ils ne se seraient guère souvenus de leurs assemblées inutiles, ni des mesures qu'ils appelaient places de sûreté.
Richelieu ne put rien faire de tout cela. Après un moment d'audace contre le pape, ses ennemis le ramenèrent par sa chaîne, l'obligèrent de ruiner la Rochelle, les marins qu'il eût employés contre eux, les finances qu'il commençait à rétablir. Ils le tinrent là près de deux ans, pendant qu'ils faisaient tout ce qu'ils voulaient en Allemagne.
Il se garde bien d'avouer que ces fautes lui furent imposées. Il les dit siennes, et veut avoir toujours régné, fait tout et mené tout. Les historiens docilement l'ont pris au mot, et accepté la glorification testamentaire qu'il fait de sa politique. Il convient à ces grands acteurs de faire ainsi leur portrait héroïque, de se couronner de lauriers, de ramener, s'ils peuvent, toutes leurs courbes à une droite idéale. Mais c'est à l'histoire de retrouver leur marche sinueuse, leurs tours et leurs détours sous la pression des événements, sans tenir grand compte des systèmes arrangés après coup par lesquels ils voudraient dominer encore l'opinion et duper la postérité.
NOTE II.—MES CONTRADICTIONS
En voici encore une que je livre à la critique. J'ai dit du bien et du mal d'Henri IV dans le volume précédent et dans celui-ci. Je maintiens l'un et l'autre; le mal, le bien, sont vrais et mérités. Ce caractère est tel, mêlé, varié, inconsistant et double, double de nature et de volonté. Il a cela même de curieux que c'est quand il se fixe au bien qu'il se masque le plus, et sa meilleure époque est toute enveloppée de mensonge.
Beaucoup de gens y étaient pris, ses amis surtout (bien moins ses ennemis, qui ne furent pas dupes et le tuèrent). En 1600, lorsqu'il veut agir sérieusement en faveur des huguenots, il les mystifie et les humilie dans la dispute de Mornay et Du Perron, flatte le clergé catholique. De même, lorsqu'il vient de leur accorder le temple de Charenton (1606) et d'arrêter avec Sully sa guerre pour secourir les protestants d'Allemagne, il caresse les Jésuites plus que jamais, et fait au ministre Charnier une réception sèche et dure, qui dut charmer Cotton et tous les catholiques. La brochure de M. Read (sur Chamier) peint au vif Henri IV. Elle fait comprendre comment les protestants durent méconnaître, tant qu'il vécut, un ami qui craignait tant de paraître tel. Dans le fond, il était pour eux (surtout dans les dernières années). C'est le témoignage que lui rend un grand historien, non suspect: «Les Réformés avoient vu mourir avec lui deux choses: l'une l'affection qu'il étoit certain qu'il avoit pour eux; l'autre étoit la bonne foy dont il se piquoit plus que nul autre prince, et qui le rendoit si exact observateur de sa parole, qu'on trouvoit plus de faveur dans l'effet qu'il n'en avoit fait espérer par la promesse.» (Élie Benoît. Histoire de l'Édit de Nantes. II, p. 4.)
La critique peut continuer d'imputer à mon injustice, à ma légèreté, les inconsistances et les variations de la nature humaine.
J'ai dit et j'ai dû dire que Louis XII fut en France bon et honnête, perfide en Italie; qu'Henri III, infâme à vingt ans, mais épuisé à trente, était alors probablement moins libertin qu'on ne l'a dit. Quelle contradiction y a-t-il en cela?
NOTE III.—LES SOURCES DE L'HISTOIRE D'HENRI IV
Le livre de M. Poirson a paru en janvier 1857; le mien arrive en mai. J'ai admiré plus que personne ce livre rare, si consciencieusement élaboré, en contraste parfait avec tant d'œuvres de légère improvisation. J'en ai peu profité. Pourquoi? Parce que le grave historien, en racontant si bien le roi, a presque partout caché l'homme, cet homme «ondoyant et fuyant,» comme aurait dit Montaigne. L'ostéologie d'Henri IV, et ses muscles aussi sont au complet; j'y voudrais encore son sang, les battements de son cœur, sa vie nerveuse et ses saillies. Il fut homme autant que personne, et les faiblesses humaines ont influé sur lui, comme sur tous. Une ligne sur Gabrielle, c'est peu, trop peu, en vérité.
Péché d'omission. Mais de commission, je crois qu'il n'y en a guère. C'est un livre bâti en quinze ans à chaux et à ciment qui restera et ne bougera point.
«Le titre est bien modeste. Il ne promet que l'Histoire d'un règne, mais il donne en réalité un immense tableau de l'époque. Sciences, lettres, arts, inventions, tout le développement de la civilisation y est étudié, creusé, fouillé à fond, autant que la politique, l'administration, les finances, la diplomatie. C'est l'encyclopédie du temps (environ un quart de siècle). L'auteur est gallican, partisan de la tolérance et de la liberté religieuse. Je ne partage ni son admiration sans limites pour Henri IV, ni ses sévérités pour les protestants. Mais je n'en fais pas moins un cas infini de son livre. Tout le monde sera frappé de l'excellente critique et de la vigueur d'esprit avec laquelle il a jugé l'Espagne et le parti espagnol, la Ligue. Il a montré parfaitement tout ce que celle-ci avait d'artificiel.—La construction fantasque de M. Capefique est rasée, et il n'en reste pas une pierre.»
À ces lignes, que je publiais en janvier même, une étude attentive me ferait ajouter beaucoup. Chacun de ces chapitres (sur les bâtiments, par exemple, sur les canaux, etc.) est un travail soigné, plus complet et plus instructif que les grands ouvrages spéciaux qu'on a écrits sur les mêmes matières.
La France d'alors y est sous tous les aspects. Ce qui y manque un peu, c'est Henri IV, l'Henri IV que nous connaissons. Quoi! Henri IV a été ce grave politique, ce roi accompli, presque un saint? Quoi! Il faudrait biffer toute la tradition? Il faudrait effacer, entre autres témoignages, le plus beau livre du temps, les Mémoires de d'Aubigné? M. Poirson n'y voit qu'une satire. Et sans doute le vieillard chagrin, dans son triste exil de Genève, sous la bise du Rhône, a été aigre. Il aura, je le crois, exagéré, défiguré, sans s'en apercevoir, quelques détails; mais sciemment menti? jamais. Ce livre reste, comme un jugement héroïque du noble XVIe siècle sur son successeur le XVIIe, diplomatiquement aplati.
M. Poirson, honnête, austère et décidé à être juste, n'a nullement négligé les sources protestantes, telles que du Plessis-Mornay et la Force. Je voudrais seulement que, dans les éditions subséquentes, il mit en meilleur jour les griefs des protestants, griefs si graves et qui excusent entièrement l'esprit inquiet et l'incessante agitation qu'on leur a tant reprochée. S'ils se montrèrent si difficiles au moment de l'Édit de Nantes, on le comprend fort bien quand on voit qu'ils venaient d'avoir encore un massacre en Bretagne. Manquèrent-ils au siége d'Amiens, comme on l'a dit? Point du tout. D'Aubigné (Histoire, p. 453) assure qu'on y vit 1,500 gentilshommes huguenots. Il faut lire leurs griefs dans les procès-verbaux de leurs assemblées, soigneusement extraits par Élie Benoît. Histoire de l'Édit de Nantes (6 vol. in-4o). Ce grand et important ouvrage est de la fin du siècle, mais il est tiré entièrement des pièces originales.
Encore un point de dissidence. Je ne vois nullement que Villeroy et Jeannin aient suivi constamment une politique anti-espagnole.
À cela près, nos études communes sur les mêmes sources nous conduisent aux mêmes jugements. Sur les lettres d'Henri IV, sur Angoulême, de Thou, Nevers, Cheverny, Lestoile, etc., j'adopte et signerais ses judicieuses notices.
Je le remercie surtout pour ce qu'il dit de Sully. Il a senti à merveille que les Économies royales ne sont pas seulement un des bons livres du temps, mais l'ouvrage capital et, d'un seul mot, le, livre. C'est un vrai fleuve de vie historique, qui donne tout, et le matériel, et le moral, la politique et les finances, les caractères et les passions, les choses et les hommes, enfin l'âme. Persistance admirable du XVIe siècle, qui, si tard, dans une époque ingrate, dure, vit, palpite encore, en ce livre naïf et fort, jeune de verve et vieux de sagesse, admirable de plénitude.
Par d'Aubigné et par Sully, je sors du grand XVIe siècle, que j'étudiai et enseignai tant d'années. Le profond changement qui se fait au passage est marqué bien naïvement par d'Aubigné. Rude cascade! Sous Henri IV, il rêve les martyrs et Coligny, médit du roi hâbleur. Mais Henri IV frappé, il l'est lui-même, il tombe de la chute à la chute!... Cela ne s'arrêtera pas. Les temps mêmes de Richelieu, tant glorieux qu'on les veuille faire politiquement, seront encore une chute morale.
C'est le 12 décembre dernier (1856) que j'écrivais ceci, par un temps doux et maladif, en présence des notes nombreuses que mon père m'avait copiées de d'Aubigné, avant sa mort (1840). Ces notes, d'une écriture forte et pesante de vieillard, consciencieusement exacte, monumentale et pourtant très-vivante, plus digne des pensées qu'aucune impression ne sera jamais, m'ont fait entrer bien loin dans le cœur le XVIe siècle. À grand'peine, je leur dis adieu.
Chaque lettre de cette écriture, accentuée de l'amour et de la religion de mon livre futur (qu'il ne devait pas lire), me frappait d'un double regret de laisser cette histoire, et de laisser ces manuscrits.
Je ne vois plus là-bas, à cette table près de la fenêtre, ce vénérable auxiliaire si ardemment zélé pour l'œuvre qui m'échappe aujourd'hui. Nous passâmes ensemble trente années de travail entre l'étude solitaire et les pensées de la patrie, parmi les bruits publics de la tribune et de la presse, toutes ces voix de la France qui parlaient et se répondaient. Ce temps n'est plus, et après l'avoir quitté, quitté cette personne qui était moi, je dois quitter ce qui en reste, ces papiers, les mettre sous la clef,—avec un fragment de mon cœur.
NOTE IV.—SUR LE MARIAGE ET LA MORT D'HENRI IV
Tous louent Sully et peu le suivent. Moi, j'ai osé le suivre dans ses assertions les plus graves, dans celles où il s'est montré un courageux historien, un homme et un Français. En présence des montagnes de mensonges que bâtissaient tant d'autres à la gloire de Marie de Médicis, Sully a peint fidèlement le déplorable intérieur du roi, l'insolence de Concini, les offres fréquentes d'Henri IV de renoncer à ses maîtresses si on renvoyait cet homme, l'attente où il était de sa mort et sa conviction que la mort lui viendrait de là.
«Est-ce clair?» On peut dire ce mot à chaque ligne.
Ou le mot de Harlay, levant les mains au ciel: «Des preuves? des preuves?... Il n'y a que trop de preuves.»
Sur la lutte du mariage français et du mariage étranger (V. p. 49), j'ai suivi uniquement Sully, les lettres du roi et celles du cardinal d'Ossat. Sur les cavaliers servants (p. 54, 56), je suis Sully encore, avec le mss. du fonds Béthune qu'a copié M. Capefigue. Tout cela extrêmement cohérent, de cette vraisemblance frappante et saisissante qui fait qu'on crie: «C'est vrai!»
L'étonnante fluctuation où le roi se trouvait alors, entre ses deux mariages et ses deux religions, l'envoi du capucin Travail (le P. Hilaire) à Rome pour défaire le mariage florentin au moment où il se faisait, tout cela est fort clair, même à travers la mauvaise volonté, l'obscurité calculée de d'Ossat.
La Conspiration des poudres et autres petites affaires de ce genre durent faire douter Henri IV de l'avantage qu'il y avait à tant caresser ses ennemis. Le nonce romain de Bruxelles se trouva compromis dans cette affaire anglaise, comme il l'avait été dans le complot de 1599 pour assassiner Henri IV. Lui-même, allant en Poitou, vit s'évanouir tout ce que le clergé lui faisait croire de l'opposition. Le roi et la Rochelle s'embrassèrent en 1605 (p. 85). Et le roi (août 1606, p. 88) accorda aux huguenots le temple de Charenton. La belle histoire que M. Read nous a donnée de ce temple indique toute l'importance d'un tel fait, qui, à lui seul, était une révolution. Il disait assez haut ce que le roi voulait faire en Europe.
C'est à cette année 1606 que la dame d'Escoman, dans sa déposition, rapporte le pacte conclu pour tuer le roi entre sa furieuse maîtresse et d'Épernon, seigneur d'Angoulême et patron de Ravaillac, qu'il employait à Paris à solliciter ses procès.
Quoi de plus vraisemblable? C'est cette année que l'on sut définitivement que le mariage italien ne retiendrait pas Henri IV, comme on l'avait cru d'abord. Le tuer ou le marier, tel avait été le dilemme en 1600. Le mariage étant inutile, on résolut de le tuer.
Il faut être sourd, aveugle et se crever les yeux pour ne pas voir, entendre cela.
Le recueil de mensonges qu'on appelle Mercure français part du procès de Ravaillac, qu'on voulait mutiler et fausser, et de la déposition de la d'Escoman, qu'on voulait étouffer en la défigurant.
La réfutation que ce Mercure fait de la d'Escoman est bien plaisante. On ne doit pas la croire, car elle est bossue et boîteuse. On ne doit pas la croire, car elle est pauvre, et elle a un enfant à l'Hôtel-Dieu. Elle a été condamnée pour adultère, le crime universel alors. Elle a pris pour Ravaillac un autre homme. Qui l'affirme? On ne le dit pas; apparemment ce sont les gens que la reine envoya pour voir la d'Escoman et la déconcerter chez la reine Marguerite. Le Mercure est pourtant forcé d'avouer que Marguerite était frappée de la déposition de cette femme, qui ne se démentait pas, ne variait pas, «répétait de mot en mot.»
Peu m'importe que la d'Escoman ait été boîteuse, pauvre, etc. Elle n'en est pas moins un témoin grave quand elle se concilie si bien avec Sully. Elle s'accorde également avec le factotum de Dujardin-Lagarde, qui fut pensionné par le roi pour l'avis véridique donné à Henri IV (Archives curieuses, XV, 150).
Le peuple crut la d'Escoman et Lagarde. Il crut que d'Épernon, Guise, Concini (Henriette, et la reine même), avaient trempé dans le complot, ou du moins en avaient connaissance. On put savoir dans tout Paris la profonde douleur qu'exprima le président Harlay devant les amis de Lestoile quand il vit que la première personne du royaume, l'autorité elle-même, était tellement compromise. La confiance qu'exprime Lestoile dans la déposition de la d'Escoman, c'était le sentiment populaire. J'en juge par un mot foudroyant du capucin Travail, le P. Hilaire, l'un des meurtriers de Concini, qui crut qu'en réalité rien ne changerait si l'on ne tuait aussi la reine mère, et qui en fit la proposition à Bressieux, écuyer de Marie de Médicis. Celui-ci refusant: «N'importe, dit Travail, je ferai en sorte que le roi ira à Vincennes, et, pendant ce temps-là, je la ferai déchirer par le peuple.» Le peuple la croyait donc complice de la mort d'Henri IV. (Revue rétrospective, II, 505.)
Cela fait comprendre les craintes de d'Épernon et sa tentative pour terroriser les États et le Parlement en 1614, quand le témoin Lagarde se présenta aux États (p. 152, 154),—et les craintes de la reine mère, sa fuite de Blois en novembre 1618 (p. 239), quand elle apprit que de Luynes avait fait arrêter la Du Tillet, maîtresse de d'Épernon, compromise dans l'affaire de Ravaillac (V. les Mémoires de Richelieu). Elle crut certainement que de Luynes, instruit de ses menées secrètes, allait lui faire faire son procès.
FIN DU TOME TREIZIÈME
TABLE DES MATIÈRES
CHAPITRE PREMIER Pages.
- Ligue de la cour contre Gabrielle. 1598, 1
- Faiblesse d'Henri IV dans son intérieur, 3
- Le dilemme du temps: Le tuer ou le marier, 6
- Gabrielle craint le mariage florentin, 8
- Sully, créé par elle, travaille contre elle, 10
CHAPITRE II
- Mort de Gabrielle. 1599, 16
- Le diable et les possédés, 17
- Maladie du roi; assassin, 19
- Le roi décidé pour Gabrielle, 21
- Les protestants désirent le mariage français, 23
- La mort violente, 32
CHAPITRE III
- Henriette d'Entragues et Marie de Médicis. 1599-1600, 42
- La galerie de Rubens, 43
- Politique papale et florentine de la France, 44
- Double négociation de mariage, 49
CHAPITRE IV
- Guerre de Savoie.—Mariage. 1601, 55
- Conquête de la Savoie, 57
- Marie déplaît au roi, il prépare son divorce à Rome, 64
CHAPITRE V
- Conspiration de Biron. 1601-1602, 66
- Les amants de la reine, 67
- Biron traite avec l'ennemi, 71
- Son procès, 15 juin-31 juillet, 79
CHAPITRE VI
- Le rétablissement des Jésuites. 1603-1604, 86
- Réaction. Transformation du clergé et de la noblesse, 87
- François de Sales, Cotton, 92
CHAPITRE VII
- Le roi se rapproche des protestants. 1604-1606, 96
- Concini, favori de la reine, 97
- Conspiration d'Entragues, 99
- Conspiration des poudres, 102
- Le roi donne aux protestants le temple de Charenton, 106
CHAPITRE VIII
- Grandeur d'Henri IV, 109
- Difficultés qu'il rencontrait, 110
- Réformes de Sully, 112
- Ce que le roi fit malgré Sully, 114
- Le Paris d'Henri IV, 116
CHAPITRE IX
- La conspiration du roi et la conspiration de la cour. 1606-1608, 121
- L'Europe se précipitait dans les bras de la France, 122
- La cour conspire la mort du roi, 125
- Insolence et haine de Concini, 127
CHAPITRE X
- Le dernier amour d'Henri IV. 1609, 130
- L'Astrée de d'Urfé, 131
- Mademoiselle de Montmorency, 133
- Masque d'Henri IV, 134
- Mariage du prince de Condé, 135
CHAPITRE XI
- Progrès de la conspiration.—Fuite de Condé. 1609, 139
CHAPITRE XII
- Mort d'Henri IV. 1610, 148
- Ravaillac, 148
- Avis de la d'Escoman, négligé de la reine, 153
- Abattement d'Henri IV, 155
- Il est tué, 14 mai 1610, 161
CHAPITRE XIII
- Louis XIII.—Régence.—Ravaillac et la d'Escoman. 1610-1614, 163
- Changement complet. Terreur du peuple, 164
- Violence de d'Épernon, 167
- On précipite le procès de Ravaillac, 169
- La curée, 174
- On étouffe la voix de la d'Escoman, 176
- Mépris et révolte des grands, 178
CHAPITRE XIV
- États généraux. 1614, 180
- Les magistrats représentent le Tiers État, 183
- D'Épernon terrorise le parlement et les États, 189
- Noble sacrifice du Tiers, 191
- Le roi se déclare contre le Tiers, 194
- Comment on cache les vols de la cour, 196
- Le roi accable encore le Tiers, 198
- Réforme que le Tiers demande dans l'Église, 200
- Le Tiers bâtonné et renvoyé, 201
CHAPITRE XV
- Prison de Condé.—Mort de Concini. 1615-1617, 203
- Fortune de Luynes. Il est poussé à tuer Concini, mais ménage la reine mère et lui accorde l'emprisonnement de la d'Escoman, 207
CHAPITRE XVI
- Des mœurs.—Stérilité physique, morale et littéraire, 216
- Abaissement des esprits. Casuistique, couvents, sorcellerie, 217
CHAPITRE XVII
- Du sabbat au moyen âge et du sabbat au xviie siècle—L'alcool et le tabac, 225
CHAPITRE XVIII
- Géographie de la sorcellerie par nations et provinces.—Les sorcières basques, 238
- Le livre de M. de Lancre, 1610, 244
CHAPITRE XIX
- Les couvents.—La sorcellerie dans les couvents.—Le Prince des magiciens, 254
- Procès de Gauffridi. 1610-1611, 256
CHAPITRE XX
- Luynes et le P. Arnoux.—Persécution des protestants. 1618-1620, 281
- Statistique des couvents, 281
- On prépare la révolution territoriale du siècle, 289
- Catastrophe du Béarn, 295
- La France trahit les protestants d'Allemagne, 297
CHAPITRE XXI
- Richelieu et Bérulle. 1621-1624, 298
- Richelieu jusqu'à quarante ans fut dans le parti espagnol, 301
- Politique nationale de la Vieuville, 309
- Il élève Richelieu qui le chasse, 310
- Partialité du pape pour les Espagnols qu'il couvre en Valteline, 314
- Richelieu en chasse le pape. Déc. 1624, 316
CHAPITRE XXII
- L'Europe en décomposition.—Richelieu forcé de rétrograder. 1625-1626, 318
- La révolution territoriale en Allemagne, 319
- Révolutions de Hollande et d'Angleterre, 321
- Richelieu essaye de rétablir les finances, 323
- Mariage d'Angleterre, 324
- Fermeté de Richelieu contre le légat, 330
- Il s'appuie sur les notables, 332
- On le force de traiter avec l'Espagne, 335
CHAPITRE XXIII
- Ligue des reines contre Richelieu.—Complot de Chalais. 1626, 338
- On pousse l'Angleterre à rompre avec nous, 345
- Embarras financiers de Richelieu, irrémédiables, 349
CHAPITRE XXIV
- Siége de la Rochelle. 1627-1628, 353
- L'Espagne nous trahit et appelle l'invasion anglaise 354
- La Rochelle refuse de recevoir l'Anglais 356
- Buckingham échoue dans l'île de Ré, juillet-novembre 1627 357
- Richelieu bloque la Rochelle, sa digue 362
- La Rochelle refuse encore de se livrer aux Anglais 364
- Elle ouvre ses portes à Richelieu, novembre 1628 369
- Ruine du pays; émigrations protestantes 370
- Richelieu, ayant étouffé la révolution religieuse, ne fera la guerre à la maison d'Autriche qu'à force d'argent, 373
- Callot et Rembrandt, la France et la Hollande 374
NOTES
PARIS.—IMPRIMERIE MODERNE, Barthier, directeur, rue J.-J. Rousseau, 61.