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Histoire des Musulmans d'Espagne, t. 2/4 / jusqu'a la conquête de l'Andalouisie par les Almoravides (711-110) cover

Histoire des Musulmans d'Espagne, t. 2/4 / jusqu'a la conquête de l'Andalouisie par les Almoravides (711-110)

Chapter 3: II.
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About This Book

A scholarly account reconstructs the conquest and its aftermath, explaining how deep social inequalities—vast latifundia, a weakened municipal elite, dependent coloni and widespread slavery—left the peninsula vulnerable. It narrates the military advance and then examines how the new rulers organized society, treated Christian populations and converts, and influenced the condition of slaves and serfs. The text documents persistent resistance by diverse groups—urban and rural, clerical and lay, free and unfree—and analyzes legal and administrative changes that altered landholding, municipal obligations, and the place of religious communities under successive authorities.

The Project Gutenberg eBook of Histoire des Musulmans d'Espagne, t. 2/4

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Title: Histoire des Musulmans d'Espagne, t. 2/4

Author: Reinhart Pieter Anne Dozy

Release date: August 15, 2013 [eBook #43476]
Most recently updated: October 23, 2024

Language: French

Credits: Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DES MUSULMANS D'ESPAGNE, T. 2/4 ***

Note de transcription: L’orthographe d’origine a été conservée et n’a pas été harmonisée.

HISTOIRE

DES

MUSULMANS D’ESPAGNE

JUSQU’A LA CONQUÊTE DE L’ANDALOUSIE
PAR LES ALMORAVIDES
(711—1110)

PAR

R.  D O Z Y

Commandeur de l’ordre de Charles III d’Espagne, membre correspondant
de l’académie d’histoire de Madrid, associé étranger de la Soc. asiat.
de Paris, professeur d’histoire à l’université de Leyde, etc.

 

 

TOME DEUXIÈME


LE Y D E
E.   J.   B R I L L
Imprimeur de l’Université
——
1861

 

 

Chapitres: I., II., III., IV., V., VI., VII., VIII., IX., X., XI., XII., XIII., XIV., XV., XVI., XVII., XVIII.
Notes
Notes de bas de page

 

 

LIVRE II

LES CHRÉTIENS ET LES RENÉGATS

I.

Jusqu’ici les vainqueurs ont attiré exclusivement notre attention; les vaincus vont avoir leur tour. Indiquer les circonstances qui facilitèrent aux musulmans la conquête de l’Espagne; résumer dans ses traits principaux l’histoire de cette conquête; exposer la situation que les vainqueurs firent à la population chrétienne et l’influence qu’exerça leur domination sur le sort d’une classe aussi infortunée que nombreuse, celle des esclaves et des serfs; raconter en détail la longue et opiniâtre résistance que toutes les classes de la société, que les chrétiens et les renégats, les citadins et les montagnards, les riches propriétaires et les esclaves affranchis, que des moines saintement fanatiques et même des femmes courageuses et inspirées opposèrent aux conquérants alors qu’une génération plus forte eut succédé à la génération énervée du commencement du VIIIe siècle—tel sera le sujet de cette partie de notre travail.

 

Au moment où la Péninsule attira sur elle les cupides regards des musulmans, elle était bien faible, bien facile à conquérir, car la société y était dans une situation déplorable.

Le mal datait de loin. Province romaine, l’Espagne, sous les derniers Césars, offre le même douloureux spectacle que les autres parties de l’empire. «De tout ce qu’elle possédait autrefois, il ne lui reste que son nom,» dit un auteur du Ve siècle[1]. D’une part on voit un petit nombre de riches qui possèdent des domaines immenses, des latifundia; de l’autre, une multitude de bourgeois ruinés, de serfs, d’esclaves. Les riches, les privilégiés, les clarissimes, tous ceux enfin qui avaient occupé les principales magistratures de l’empire, ou reçu du prince seulement le titre honoraire de ces magistratures, étaient exempts des charges qui pesaient sur la classe moyenne. Ils vivaient, au sein de la mollesse et d’un luxe effréné, dans de superbes villas, aux bords d’un beau fleuve, au pied d’une colline riante plantée de vignes et d’oliviers. Là ils partageaient leur journée entre le jeu, les bains, la lecture, l’équitation et les repas. Là, dans des salles dont les murailles étaient couvertes de tapisseries peintes ou brodées d’Assyrie et de Perse, des esclaves encombraient la table, à l’heure du dîner, des mets les plus exquis, des vins les plus savoureux, tandis que les convives, étendus sur des lits drapés en pourpre, improvisaient des vers, prêtaient l’oreille à des chœurs de musiciens, ou regardaient des danseurs[2].

La vue de cette opulence ne pouvait servir qu’à contrister la misère du grand nombre par un contraste affligeant. La plèbe des villes, la populace qui faisait des émeutes, n’était pas trop à plaindre, il est vrai; on la craignait, on la ménageait, on la nourrissait avec des distributions gratuites aux dépens des autres citoyens, on l’avilissait par des spectacles grossiers et barbares; mais la classe moyenne, celle des curiales, des petits propriétaires qui habitaient les villes et qui étaient chargés de l’administration des affaires municipales, avait été réduite, par la fiscalité romaine, à la plus profonde détresse. Le régime municipal, destiné à servir de sauvegarde contre la tyrannie, était devenu à la fois l’instrument et la victime de toutes les oppressions. Constantin avait tari la source principale du revenu des villes, des municipes, en s’emparant de leurs propriétés au moment même où les dépenses municipales augmentaient, avec les progrès de la misère publique; et pourtant les membres de la curie, c’est-à-dire tous les citoyens d’une ville possédant une propriété foncière de plus de vingt-cinq arpents et n’appartenant pas à la classe des privilégiés, devaient suppléer de leurs deniers à l’insolvabilité des contribuables. Les curiales ne pouvaient briser cette solidarité, qui était originaire et héréditaire; ils étaient même en quelque sorte attachés à la glèbe, car ils ne pouvaient aliéner leurs terres sans l’autorisation de l’empereur qui, se considérant comme le propriétaire véritable de tout le sol de l’empire, ne voyait dans ses sujets que des usufruitiers. Maintefois dans leur désespoir les curiales désertaient leur poste et leur ville pour entrer dans le service militaire, ou pour s’engager dans le servage; mais le gouvernement, aux yeux de lynx, aux bras de fer, manquait rarement de les découvrir, et alors il les replaçait de force dans la curie; s’il n’y réussissait pas, il les remplaçait par des hommes tarés, par des bâtards, par des hérétiques, par des juifs et des repris de justice, car la dignité de curiale, jadis honorable et privilégiée, était devenue une disgrâce et un châtiment[3].

Le reste de la population était colon ou esclave. L’esclavage agricole n’avait pas disparu; mais depuis les commencements de la période impériale, le colonat s’était formé d’un côté par l’appauvrissement et la profonde détresse de la population libre des campagnes, de l’autre par l’amélioration de la condition des esclaves agricoles. C’était une condition intermédiaire entre la liberté et la servitude. N’ayant eu d’abord d’autre règle que la coutume ou le contrat, le colonat était devenu, depuis Dioclétien, une question d’ordre public, un intérêt d’Etat, un objet de préoccupation constante pour le gouvernement forcé de donner à tout prix des cultivateurs aux campagnes désertes et des soldats à l’armée. Il avait reçu alors son organisation, sa police, ses lois. Sous certains rapports les colons, qui rendaient au possesseur de la terre qu’ils cultivaient une portion déterminée de ses produits, avaient une position meilleure que les esclaves: ils contractaient un véritable mariage, ce dont les esclaves étaient incapables; ils pouvaient posséder comme propriétaires, et le patron ne pouvait leur enlever leurs biens; seulement, ils ne pouvaient aliéner sans le consentement du patron. Puis la loi les considérait sous un autre point de vue que les esclaves. Ils payaient à l’Etat une contribution personnelle, et le recrutement de l’armée les atteignait. Toutefois on leur infligeait des châtiments corporels comme aux esclaves, et l’affranchissement n’existait pas pour eux. Esclaves, non pas d’un homme, mais du sol, ils étaient attachés aux champs qu’ils cultivaient par un lien indissoluble et héréditaire, le propriétaire ne pouvant disposer du champ sans les colons, ni des colons sans le champ[4].

Une classe plus malheureuse encore, c’était celle des esclaves, qu’on vendait ou qu’on donnait comme un bœuf ou un meuble. Leur nombre était immense comparé à celui des hommes libres. «Une fois, dit Sénèque, on avait proposé dans le sénat de donner aux esclaves un habillement distinctif;—cette proposition ne fut point adoptée: on craignait que nos esclaves ne se missent à nous compter.» Sous le règne d’Auguste, un affranchi, dont la fortune avait cependant subi de grandes pertes dans les guerres civiles, possédait plus de quatre mille esclaves, et dans les derniers temps de l’empire leur nombre semble avoir augmenté plutôt que diminué. Un chrétien de la Gaule en possédait cinq mille, un autre, huit mille[5]. On les traitait avec une rigueur impitoyable: souvent le maître condamnait à trois cents coups de fouet le serviteur qui lui faisait attendre l’eau chaude[6]. Et ce que ces infortunés avaient à souffrir de leurs maîtres n’était rien encore en comparaison des cruautés qu’ils avaient à subir de la part de leurs compagnons chargés de les surveiller[7].

Pour se soustraire à la tyrannie des maîtres, des propriétaires, du gouvernement, les curiales, les colons et les esclaves n’avaient qu’un parti à prendre: c’était de s’enfuir dans les forêts et de se faire bandits, Bagaudes comme on disait alors. Vivant dans les bois à la manière des hommes primitifs, ils faisaient expier à leurs oppresseurs les souffrances qu’ils en avaient subies en pillant leurs superbes villas; et si un riche avait le malheur de tomber entre leurs mains, ils savaient faire prompte et terrible justice[8]. Parfois plusieurs de ces bandes se réunissaient en une seule, qui ne se bornait plus alors à des brigandages, mais menaçait les cités, la société elle-même. Dans les Gaules, sous le règne de Dioclétien, les Bagaudes avaient pris une attitude si menaçante qu’il fallut envoyer contre eux une armée considérable commandée par un César[9].

Une société rongée par tant de misères devait crouler au premier choc d’une invasion. Le grand nombre se souciait peu d’être opprimé, pressuré, fouetté par des Romains plutôt que par d’autres. Il n’y avait que les privilégiés, les riches possesseurs de la glèbe, qui fussent intéressés au maintien de ce qui existait. Profondément corrompus, usés par la débauche, la plupart avaient perdu toute énergie. Cependant, lorsque des nuées de barbares vinrent fondre sur les provinces romaines, quelques-uns d’entre eux firent acte de patriotisme, d’égoïsme si l’on veut. Les nobles de la Tarragonaise tâchèrent, mais sans succès, d’arrêter les progrès des Visigoths[10]. Quand, sous le règne d’Honorius, les Alains, les Vandales et les Suèves, après avoir franchi le Rhin, mettaient les Gaules à feu et à sang et menaçaient l’Espagne, pendant que la masse des habitants de ce pays attendait son sort avec une froide indifférence et une tranquillité imperturbable, sans tenter rien pour écarter le péril, deux frères nobles et riches, Didyme et Vérinien, firent prendre les armes à leurs colons[11], et, s’étant retranchés avec eux dans les défilés des Pyrénées, ils empêchèrent les barbares de pénétrer en Espagne, tant ce pays était facile à défendre. Mais quand ces deux frères eurent été faits prisonniers et décapités par l’anti-César Constantin qu’ils avaient refusé de reconnaître; quand ce Constantin eut confié la garde des Pyrénées aux Honoriens, c’est-à-dire à un de ces corps de barbares que Rome avait pris à son service et qu’elle opposait aux autres barbares; quand ces Honoriens se furent mis à piller le pays qu’ils devaient préserver de l’invasion, et qu’afin d’échapper à la punition due à un tel forfait, ils eurent ouvert les défilés aux barbares qui pillaient les Gaules (409)[12]: alors nul ne songea à la résistance. A l’approche des barbares, qui avançaient sombres, irrésistibles, inévitables, on cherchait à s’étourdir sur le péril par des orgies, à s’exalter le cerveau par le délire de la débauche. Pendant que l’ennemi franchissait les portes de leur ville, les riches, ivres et gorgés de mets, dansaient, chantaient; leurs lèvres tremblantes allaient cherchant des baisers sur les épaules nues des belles esclaves, et la populace, comme pour s’accoutumer à la vue du sang et s’enivrer des parfums du carnage, applaudissait des gladiateurs qui s’entr’égorgeaient dans l’amphithéâtre[13]. Pas une seule ville espagnole n’eut le courage de soutenir un siège; partout les portes s’ouvraient comme d’elles-mêmes aux barbares; ceux-ci entraient dans les cités sans coup férir, les pillaient, les incendiaient, mais ils n’avaient pas besoin de tuer, et s’ils le faisaient, c’était uniquement pour rassasier leurs appétits sanguinaires.

Ce fut un temps horrible. Certes, cette génération inspire un mortel dégoût par son énervement, sa lâcheté, sa corruption; pourtant on se prend malgré soi à la plaindre. Le despotisme romain, tout insupportable qu’il était, n’était rien pourtant en comparaison de la brutalité des barbares. Dans la savante tyrannie des Césars il y avait eu au moins un certain ordre et jusqu’à une certaine mesure: les Germains, dans leur aveugle fureur, renversaient, écrasaient sans discernement tout ce qui se rencontrait sur leur passage. Une désolation infinie descendit sur les villes et les campagnes. A la suite de ces bouleversements arrivaient des fléaux peut-être plus tristes encore, la famine et la peste: on voyait des mères affamées égorger leurs enfants et se nourrir de leur chair[14]. Les Baléares, Carthagène et Séville furent pillées par les Vandales[15]. Heureusement pour l’Espagne ils passèrent en Afrique (429), avec le petit nombre d’Alains qui avaient échappé au glaive des Visigoths; mais les farouches Suèves, qui ne respiraient que le carnage et la destruction, restèrent en Galice et furent quelque temps maîtres de la Bétique et de la Carthaginoise. Presque toutes les provinces de l’Espagne furent successivement le théâtre de leurs ravages: la Lusitanie, la Carthaginoise et la Bétique, la Tarragonaise et la Vasconie. Un terrible désordre régnait dans ces deux dernières provinces: les Bagaudes, grossis d’une foule de colons et de propriétaires ruinés, répandaient partout la terreur. Ennemis jurés de Rome, ils furent tour à tour ennemis ou alliés des barbares. Dans la Tarragonaise, où ils avaient à leur tête l’intrépide et audacieux Basile, ils surprirent un corps de barbares au service de Rome, au moment où ceux-ci étaient rassemblés dans l’église de Tirazone; ils les égorgèrent jusqu’au dernier; l’évêque lui-même ne fut point épargné. Puis Basile se réunit aux Suèves, pilla avec eux les environs de Saragosse, et surprit Lérida, dont les habitants furent faits prisonniers. Cinq années plus tard, les Suèves s’allièrent aux Romains pour exterminer les Bagaudes.

Plus encore que les autres provinces, la Galice fut ravagée par les Suèves; là était le centre de leur domination, là étaient leurs repaires, là ils pillèrent et massacrèrent pendant plus de soixante ans. Poussés à bout, les malheureux Galiciens firent enfin ce qu’ils auraient dû faire dès le commencement: ils prirent les armes et se retranchèrent dans des châteaux forts. Quelquefois ils étaient assez heureux pour faire à leur tour des prisonniers; alors on se réconciliait, on échangeait les captifs de part et d’autre, on se donnait réciproquement des otages; mais bientôt après les Suèves, rompant la paix, se remettaient à piller. Les Galiciens imploraient sans beaucoup de succès le secours ou la médiation des gouverneurs romains des Gaules, ou de cette partie de l’Espagne qui était restée romaine. Enfin d’autres barbares, les Visigoths, vinrent combattre les Suèves; ils les vainquirent dans une sanglante bataille livrée sur les bords de l’Orvigo (456). Pour les Galiciens, ce fut bien moins une délivrance qu’un nouveau péril. Les Visigoths pillèrent Braga; ils ne répandirent pas de sang, mais ils traînèrent en esclavage une foule des habitants de la ville, des églises profanées ils firent des écuries, ils dépouillèrent les ecclésiastiques de tout, même de leur dernier vêtement. Et de même que les habitants de la Tarragonaise s’étaient faits Bagaudes, ceux de Braga et des environs s’organisèrent en bandes de partisans, de brigands. A Astorga les Visigoths se montrèrent plus impitoyables encore. Au moment où ils se présentèrent devant les portes de la ville, elle était au pouvoir d’une bande de partisans qui prétendaient combattre pour Rome. Ayant demandé et obtenu d’entrer comme amis, ils firent un horrible massacre, emmenèrent en esclavage une foule de femmes, d’enfants et d’ecclésiastiques, parmi lesquels se trouvaient deux évêques, démolirent les autels, mirent le feu aux maisons et ravagèrent les champs d’alentour. Palencia eut le même sort. Puis ils allèrent assiéger un château non loin d’Astorga; mais le désespoir avait rendu du courage et des forces aux Galiciens, et la garnison de ce château se défendit si bien qu’elle soutint victorieusement un long siége.

Les Visigoths étant retournés dans les Gaules, les Suèves recommencèrent leurs brigandages et leurs atrocités. A Lugo une de leurs bandes fit une soudaine irruption dans la salle où délibérait le conseil municipal, qui croyait n’avoir rien à craindre parce qu’on était dans la semaine sainte de Pâques; ces malheureux furent égorgés tous. A Coïmbre une autre bande viola le traité qu’elle venait de conclure, et emmena les habitants en esclavage[16]. Enfin les Visigoths conquirent peu à peu toute l’Espagne, et bien qu’on dût leur céder les deux tiers du sol, leur domination parut un adoucissement, comparée aux maux qu’on avait eu à souffrir des terribles Suèves.

Au milieu de ces calamités sans nombre, de ce bouleversement universel, il y avait eu un groupe d’hommes qui n’avaient jamais perdu courage, qui avaient vu crouler le vieux monde sans trop de regrets, et qui, dans une certaine mesure, avaient pris parti pour les barbares contre les Romains, leurs compatriotes. C’était l’élite du clergé catholique, l’école de saint Augustin. Dès le commencement des invasions, ces prêtres s’étaient donné une peine infinie pour pallier les violences des conquérants. Ils acceptaient un optimisme barbare sur cet océan de malheurs. Disciple de l’évêque d’Hippone, à qui il dédia son ouvrage historique, et contemporain de l’invasion des Alains, des Suèves et des Vandales, le prêtre espagnol Paul Orose prétend que ces barbares, quand ils se furent établis dans la Péninsule après l’avoir divisée entre eux, traitèrent les Espagnols en alliés, en amis, et qu’au temps où il écrivait (vers l’année 417) il y avait déjà des Espagnols qui aimaient mieux être libres et pauvres sous la domination des barbares, qu’opprimés et accablés d’impôts sous celle de Rome[17]. Un autre prêtre, qui écrivait vingt ou trente ans plus tard, Salvien de Marseille, va beaucoup plus loin; il est bien plus hardi. Ce qui, chez Orose, n’est encore que le vœu d’une faible minorité, devient, sous la plume du prêtre de Marseille, le vœu unanime de toute la nation[18]. Rien n’eût été plus contraire à la nature des choses qu’une telle disposition des esprits; aussi rien n’est plus faux. Non, il faut le dire pour l’honneur de l’humanité, le sentiment de la dignité nationale n’était pas éteint à ce point chez les sujets de Rome, qui d’ailleurs avaient acquis la triste et douloureuse expérience qu’il est un fléau pire que le despotisme lui-même. Trop faibles ou trop lâches pour secouer le joug, ils avaient du moins conservé dans leur âme assez de fierté pour haïr et détester les barbares. «Tu évites les barbares qu’on dit mauvais; moi, j’évite même ceux qu’on dit bons,» écrit Sidoine Apollinaire à un de ses amis[19], et en parlant ainsi, il exprime le sentiment national bien mieux que les prêtres qui s’efforcent de représenter l’invasion comme un bienfait de Dieu. Mais ils avaient d’excellentes raisons, ces prêtres, pour écrire comme ils le faisaient. D’abord aucun sentiment généreux ne les en empêchait. Ils ne savaient point ce que c’est que le patriotisme. Ils n’avaient point de patrie ici-bas; leur patrie, à eux, était au ciel. Ils n’étaient pas compatissants non plus. Le pillage, le massacre même, les touchaient médiocrement. «Qu’est-ce que cela fait à un chrétien qui aspire à la vie éternelle, d’être enlevé à ce bas monde d’une manière ou d’une autre, à telle ou telle époque de la vie?» demande Orose,[20] après avoir avoué, un peu malgré lui sans doute, que les Suèves et leurs alliés avaient commis beaucoup de meurtres. Les intérêts de l’Eglise étaient leur unique préoccupation; dans chaque événement politique ils n’apercevaient guère que ce qui servait à celle-ci ou lui pouvait nuire. Champions du christianisme, ils avaient à réfuter les païens et même un grand nombre de chrétiens qui, point encore suffisamment affermis dans la foi, imputaient les désastres inouïs qui frappaient l’empire à l’abandon de l’ancien culte, en disant que le christianisme avait porté malheur à la grandeur romaine et que les anciens dieux l’avaient bien mieux gardée. Les prêtres répondaient à ces impies en leur prouvant, comme l’avait fait leur maître, le célèbre auteur de la Cité de Dieu, que le monde romain avait toujours été malheureux et que les maux actuels n’étaient pas aussi intolérables qu’on le prétendait[21]. Puis, ils avaient fort bien saisi cette vérité, qu’à des idées nouvelles, comme les idées chrétiennes l’étaient, il faut des hommes nouveaux. Ils n’avaient nulle prise sur les nobles romains. Chrétiens pour la forme, parce que le christianisme était devenu la religion de l’Etat, mais trop corrompus pour se soumettre à l’austère moralité que prêchait cette religion, et trop sceptiques pour croire à ses dogmes, ces clarissimes ne vivaient que pour les festins, les plaisirs, les spectacles, et niaient tout jusqu’à l’immortalité de l’âme[22]. «On préfère ici les spectacles aux églises de Dieu, s’écrie Salvien dans sa sainte indignation[23]; on dédaigne les autels, et l’on honore les théâtres. On aime tout, on respecte tout; Dieu seul paraît méprisable et vil.... Presque tout ce qui tient à la religion, on en rit chez nous.» Les mœurs des barbares n’étaient pas plus pures: les prêtres sont bien forcés d’avouer qu’ils étaient aussi injustes, aussi avares, aussi trompeurs, aussi cupides, en un mot aussi corrompus que les Romains[24]: car on l’a dit avec raison, il y a une analogie singulière entre les vices des décadences et les vices de la barbarie. Mais à défaut de vertus, les barbares croyaient du moins tout ce que leurs prêtres leur enseignaient[25]; ils étaient dévots de leur nature. Dans le danger ils n’attendaient du secours que de Dieu. Avant la bataille leurs rois priaient dans le cilice, ce dont un général romain eût ri, et s’ils remportaient la victoire, ils reconnaissaient dans leur triomphe la main de l’Eternel. Enfin, ils honoraient le clergé, non-seulement leur clergé à eux, le clergé arien, mais encore le clergé catholique, que les Romains méprisaient, bafouaient, tout en se disant catholiques[26]. Comment s’étonner après cela que les barbares se soient concilié la sympathie des prêtres? Sans doute, ils étaient hérétiques, ils avaient été instruits par de mauvais docteurs[27]; mais pourquoi les prêtres catholiques auraient-ils désespéré de les convertir? et cette conversion une fois obtenue, quel brillant avenir s’ouvrait alors pour l’Eglise!

Dans aucune province les espérances de ces esprits très-clairvoyants ne furent trompées; mais nulle part elles ne se réalisèrent au même degré qu’en Espagne, depuis que le roi Reccared et ses Visigoths eurent abjuré l’hérésie arienne pour se faire catholiques (587). Dès lors le clergé usa de tous les moyens pour adoucir et éclairer les Visigoths, déjà à moitié romanisés avant leur arrivée en Espagne par un demi-siècle de séjour dans les provinces romaines, et nullement insensibles aux avantages de l’ordre et de la civilisation. C’est un spectacle curieux que de voir les descendants des barbares qui avaient hanté les forêts de la Germanie, pâlir sur les livres sous la direction des évêques; c’est une curieuse correspondance que celle du roi Rékeswinth avec Braulion, l’évêque de Saragosse: le roi remercie l’évêque d’avoir bien voulu corriger un manuscrit qu’il lui avait envoyé, et il parle des fautes, des étourderies, des sottises des copistes, putredines ac vitia scribarum, librariorum ineptiæ, avec l’aplomb d’un Bentley ou d’un Ruhnkenius[28]. Mais les évêques ne se bornèrent pas à former le cœur et l’esprit des rois: ils se chargèrent aussi de donner des lois à l’Etat et de le gouverner. Ils avaient été établis, par le Seigneur Jésus-Christ, les recteurs des peuples, disaient-ils dans leurs actes[29]. Entouré de ses grands, le roi venait se prosterner humblement devant eux, quand ils étaient assemblés en concile à Tolède, pour les prier, avec des soupirs et des larmes, de vouloir bien intervenir pour lui auprès de Dieu, et de donner de sages lois à l’Etat[30]. Et les évêques inculquèrent si bien aux rois que la piété devait être la première de leurs vertus[31]; les rois, de leur côté, comprirent si bien que la piété, c’était l’obéissance aux évêques, que même les plus débauchés d’entre eux se laissèrent guider docilement par les évêques dans les affaires publiques[32].

Voilà donc un nouveau pouvoir dans l’Etat, un pouvoir qui a absorbé tous les autres et qui semble fait pour régénérer les mœurs et les institutions. C’est de lui que les serfs attendent l’adoucissement de leurs maux. Le clergé catholique, au temps où dominait l’hérésie arienne, avait montré pour eux une tendre et paternelle sollicitude. Il leur avait ouvert ses hôpitaux, et Masone, le pieux évêque de Mérida, avait donné tant d’argent aux serfs de son église, qu’à Pâques ils pouvaient lui faire cortége en robes de soie; sur son lit de mort, ce saint homme avait émancipé ses esclaves les plus fidèles, après leur avoir assuré les moyens de vivre convenablement[33]. Le clergé, on s’en tient convaincu, va abolir le servage, contraire, sinon à la lettre, du moins à l’esprit de l’Evangile. Cette généreuse doctrine, il l’a hautement proclamée quand il était faible[34]; il va la mettre en pratique maintenant qu’il est tout-puissant.

Etrange erreur! Arrivé au pouvoir, le clergé désavoue les maximes qu’il avait professées alors qu’il était pauvre, méprisé, opprimé, persécuté. Désormais en possession de vastes terres peuplées d’une foule de serfs, de superbes palais encombrés d’esclaves, les évêques s’aperçoivent qu’ils sont allés trop vite, que le temps d’émanciper les serfs n’est point encore venu, que pour le faire il faudra attendre encore je ne sais combien de siècles. Saint Isidore de Péluse s’étonnait, dans les déserts de la Thébaïde, qu’un chrétien pût avoir un esclave; un autre saint Isidore, le célèbre évêque de Séville qui fut longtemps l’âme des conciles de Tolède et «la gloire de l’Eglise catholique,» comme disaient les Pères du huitième de ces conciles, ne reproduit pas, en parlant de l’esclavage, les doctrines de son homonyme, mais celles des Sages de l’antiquité, d’Aristote et de Cicéron. «La nature, avait dit le philosophe grec, a créé les uns pour commander, les autres pour obéir;» et le philosophe romain avait dit: «Il n’y a pas d’injustice à ce que ceux-là servent qui ne savent pas se gouverner.» Isidore de Séville dit la même chose[35]; seulement il est en contradiction avec lui-même, car il avoue que devant Dieu tous les hommes sont égaux, et que le péché du premier homme, dans lequel il cherche l’origine de la servitude, a été vaincu par la rédemption. Loin de nous la pensée de vouloir reprocher au clergé de ne pas avoir affranchi les esclaves, ou de vouloir combattre l’opinion de ceux qui affirment que l’esclave n’était pas capable de la liberté: nous ne discutons pas, nous nous bornons à constater un fait qui eut des suites très-importantes, à savoir que le clergé, dans son inconséquence, ne remplit point l’attente des serfs. Le sort de ces malheureux, au lieu de s’adoucir, s’aggrava. Les Visigoths, de même que d’autres peuples d’origine germanique le firent dans d’autres provinces romaines, leur imposèrent des services personnels, des corvées. Un usage digne d’être remarqué et inconnu aux Romains, ce semble, c’est que souvent une famille d’esclaves avait à rendre au maître un service déterminé et héréditaire; une telle était chargée, de père en fils, de la culture de la terre, une autre, de la pêche, une troisième, de la garde des troupeaux, une quatrième, du métier de charpentier, une cinquième, de celui de forgeron, et ainsi de suite[36]. Ni le serf ni l’esclave ne pouvait se marier sans le consentement de son seigneur; au cas où il s’était marié sans avoir obtenu ce consentement, son mariage était considéré comme nul et on le séparait de force de sa femme. Quand un homme de condition servile avait épousé une femme appartenant à un autre seigneur, les enfants nés de ce mariage se divisaient par moitié entre les deux seigneurs. Dans ces circonstances la loi des Visigoths était donc moins humaine que celle de l’empire, car l’empereur Constantin avait défendu de séparer les femmes de leurs maris, les fils de leurs pères, les frères de leurs sœurs[37]. En général on ne peut douter que la condition de la classe servile n’ait été fort dure sous la domination des Visigoths, quand on examine leurs lois nombreuses et sévères contre les serfs et les esclaves fugitifs, et quand on voit qu’au huitième siècle les serfs dans les Asturies, où leur condition était restée ce qu’elle avait été dans toute l’Espagne, se révoltèrent en masse contre leurs seigneurs.

Si les évêques n’améliorèrent point la condition des serfs, ils ne firent rien non plus pour la classe moyenne. Les curiales restèrent ce qu’ils étaient, la propriété de la terre; qui plus est, aucun citadin n’avait plus le droit de vendre ses biens[38]. L’esprit de fiscalité avait passé des empereurs aux rois goths avec les autres traditions romaines; il semble même que les disciples surpassèrent bientôt leurs maîtres. La bourgeoisie resta donc misérable, ruinée; les conciles ne le nient pas[39].

Toutes les plaies de l’époque romaine, la propriété condensée en grandes masses, l’esclavage, le servage général, en vertu duquel des cultivateurs furent assignés à la terre et des propriétaires aux propriétés, tout cela subsista.

Encore si ceux qui se disaient les recteurs des peuples établis par Jésus-Christ, se fussent bornés à laisser les choses à peu près comme ils les avaient trouvées! Mais, hélas! dans leur fanatisme, ils se mirent à persécuter, avec une cruauté inouïe, une race alors fort nombreuse en Espagne. C’était dans la nature des choses. Un historien éminent l’a dit avec raison: «Toutes les fois qu’au moyen âge l’esprit humain s’avisa de demander comment ce paradis idéal d’un monde asservi à l’Eglise n’avait réalisé ici-bas que l’Enfer, l’Eglise, voyant l’objection, se hâta de l’étouffer, disant: «c’est le courroux de Dieu! c’est le crime des juifs! Les meurtriers de Notre-Seigneur sont impunis encore!» On se jetait sur les juifs.» (Michelet).

Les persécutions avaient commencé en 616, sous le règne de Sisebut. On avait ordonné alors aux juifs de se convertir avant une année révolue; ce terme expiré, si les juifs persévéraient dans leurs croyances, ils seraient exilés après avoir reçu cent coups de fouet et leurs biens seraient confisqués. On dit que, saisis de crainte, plus de quatre-vingt-dix mille juifs reçurent alors le baptême et que c’était la moindre partie. Ces conversions, il est à peine besoin de le dire, n’étaient qu’apparentes; les nouveaux convertis continuaient en secret à circoncire leurs enfants et à pratiquer tous les autres rites de la religion de Moïse; mais n’était-ce pas en outre tenter l’impossible que de vouloir convertir par la force une race aussi nombreuse? Les évêques du quatrième concile de Tolède semblent en avoir jugé ainsi; mais tout en permettant aux juifs de rester fidèles à la religion de leurs ancêtres, ils ordonnèrent cependant que leurs enfants leur seraient ôtés pour être élevés dans le christianisme. Puis le clergé, se repentant de sa demi-tolérance, revint aux mesures extrêmes, et le sixième concile de Tolède ordonna qu’à l’avenir aucun roi élu ne pourrait entrer dans l’exercice de la royauté qu’il n’eût préalablement juré de faire exécuter les édits promulgués contre cette race abominable. Cependant, en dépit de toutes les lois et de toutes les persécutions, les juifs subsistèrent en Espagne; par une étrange anomalie, ils y possédaient même des terres[40], et tout porte à croire que les lois rendues contre eux furent rarement exécutées dans toute leur rigueur. On le voulait bien, mais on ne le pouvait pas.

Pendant quatre-vingts ans les juifs souffrirent en silence; mais alors, leur patience ayant été poussée à bout, ils résolurent de se venger de leurs oppresseurs. Vers l’année 694, dix-sept ans avant que l’Espagne fût conquise par les musulmans, ils projetèrent un soulèvement général avec leur coreligionnaires de l’autre côté du Détroit, où plusieurs tribus berbères professaient le judaïsme et où les juifs exilés d’Espagne avaient trouvé un refuge. La révolte devait probablement éclater sur plusieurs points à la fois, au moment où les juifs d’Afrique seraient débarqués sur les côtes de l’Espagne; mais avant le moment fixé pour l’exécution, le gouvernement fut averti du complot. Le roi Egica prit aussitôt les mesures commandées par la nécessité; ensuite, ayant convoqué un concile à Tolède, il informa ses guides spirituels et temporels des coupables projets des juifs, et les pria de punir sévèrement cette race maudite. Après avoir entendu les dépositions de quelques Israélites, d’où il résultait que le complot ne tendait à rien moins qu’à faire de l’Espagne un Etat juif, les évêques, frémissant de colère et d’indignation, condamnèrent tous les juifs à perdre leurs biens et leur liberté. Le roi les donnerait comme esclaves aux chrétiens, même à ceux qui jusque-là avaient été esclaves des juifs et que le roi affranchirait. Les maîtres devaient s’engager à ne pas tolérer que leurs nouveaux esclaves pratiquassent les cérémonies de l’ancienne loi; ils devaient leur ôter leurs enfants aussitôt que ceux-ci auraient atteint leur septième année, les faire élever dans le christianisme, et ne pas permettre le mariage entre juifs, l’esclave juif ne pouvant épouser qu’une esclave chrétienne, et une juive ne pouvant avoir pour mari qu’un esclave chrétien.[41]

On ne peut douter que ces décrets n’aient été exécutés dans toute leur rigueur. Cette fois il s’agissait de punir, non-seulement des mécréants, mais des conspirateurs fort dangereux. A l’époque où les musulmans conquirent le nord-ouest de l’Afrique, les juifs d’Espagne gémissaient donc sous un joug intolérable; ils appelaient de tous leurs vœux le moment de leur délivrance, et des conquérants qui, moyennant un léger tribut, leur rendraient la liberté et leur permettraient le libre exercice de leur culte, devaient leur apparaître comme des sauveurs envoyés par le ciel.

Les juifs, les serfs, les bourgeois appauvris, c’étaient autant d’ennemis implacables que cette société lézardée et craquant de toutes parts nourrissait dans son sein. Et pourtant les classes privilégiées n’avaient à opposer à des envahisseurs que des serfs chrétiens ou juifs. Déjà dans les derniers temps de l’empire romain, les colons, comme nous l’avons vu, servaient dans les armées. Les Visigoths avaient maintenu cet usage. Aussi longtemps qu’ils avaient conservé leur esprit martial, il n’avait pas été nécessaire de fixer le nombre de serfs que chaque propriétaire devait fournir pour son contingent; mais plus tard, quand ils eurent pris goût à s’enrichir par le travail des esclaves et des serfs, il devint urgent que la loi pourvît au recrutement de l’armée. C’est ce que sentit le roi Wamba. Se plaignant dans un de ses décrets de ce que les propriétaires, préoccupés de la culture de leurs champs, enrôlaient à peine la vingtième partie de leurs serfs quand on les appelait aux armes, il ordonna que dans la suite chaque propriétaire, qu’il fût goth ou romain, enrôlât la dixième partie de ses serfs[42]. Postérieurement on semble même avoir ordonné aux propriétaires d’enrôler la moitié de leurs serfs[43]. Le nombre des serfs dans les armées devait donc surpasser de beaucoup celui des hommes libres; ce qui revient à dire que la défense de l’Etat avait été principalement confiée à ceux qui étaient bien plus disposés à faire cause commune avec l’ennemi qu’à combattre pour leurs oppresseurs.

II.

L’Espagne des Visigoths, on l’a vu, était gouvernée plus mal encore que l’Espagne des Romains. L’Etat avait depuis longtemps en lui le germe de la dissolution; sa faiblesse était telle que, la trahison aidant, une armée de douze mille hommes fut suffisante pour le bouleverser en un clin d’œil.

Le gouverneur de l’Afrique, Mousâ ibn-Noçair, avait étendu les limites de l’empire arabe jusqu’à l’Océan. Seule la ville de Ceuta lui résistait encore. Elle appartenait à l’empire byzantin qui avait possédé autrefois tout le littoral de l’Afrique; mais l’empereur étant à une trop grande distance pour pouvoir lui prêter un secours bien efficace, elle entretenait des relations très-étroites avec l’Espagne. Aussi Julien, le gouverneur de la ville, avait envoyé sa fille à la cour de Tolède, afin qu’elle y reçût une éducation en harmonie avec sa naissance; mais elle eut le malheur de plaire au roi Roderic, qui la déshonora. Outré de colère, Julien ouvrit à Mousâ les portes de sa ville, après avoir conclu avec lui un traité avantageux; puis il lui parla de l’Espagne, l’engagea à en tenter la conquête, et mit ses vaisseaux à sa disposition. Mousâ écrivit au calife Walîd pour lui demander des ordres. Le calife jugea l’entreprise trop dangereuse. «Faites explorer l’Espagne par des troupes légères, répondit-il à Mousâ, mais gardez-vous, pour le moment du moins, d’exposer une grande armée aux périls d’une expédition d’outre-mer.» Mousâ envoya donc en Espagne un de ses clients, nommé Abou-Zora Tarîf, avec quatre cents hommes et cent chevaux. Ces troupes passèrent le Détroit dans quatre bâtiments qui leur avaient été fournis par Julien, pillèrent les environs d’Algéziras, et retournèrent en Afrique (juillet 710).

L’année suivante, Mousâ profita de l’éloignement de Roderic, occupé à dompter une révolte des Basques, pour envoyer en Espagne un autre de ses clients, Târic ibn-Ziyâd, le général de son avant-garde, avec sept mille musulmans. C’étaient presque tous des Berbers, et Julien les accompagnait. Ils passèrent successivement le Détroit dans les quatre navires dont Tarîf s’était servi, les musulmans n’en ayant pas d’autres. Târic les réunit sur la montagne qui aujourd’hui encore porte son nom (Gebal-Târic, Gibraltar). Au pied de cette montagne se trouvait la ville de Carteya[44]. Târic envoya contre elle une division commandée par un des rares officiers arabes qui se trouvaient dans son armée, à savoir Abdalmélic, de la tribu de Moâfir[45]. Carteya tomba au pouvoir des musulmans[46], et Târic s’était déjà avancé jusqu’au lac qui porte le nom de Lago de la Janda, lorsqu’il apprit que le roi Roderic marchait contre lui à la tête d’une armée nombreuse. Comme il n’avait que quatre navires, il lui eût été difficile de reconduire ses troupes en Afrique, lors même qu’il l’eût voulu; mais il n’y songea même pas; l’ambition, la cupidité, le fanatisme le poussaient en avant. Il fit demander des renforts à Mousâ, et celui-ci se servit des vaisseaux qu’il avait fait construire depuis le départ de son lieutenant, pour lui envoyer encore cinq mille Berbers. Les forces de Târic s’élevaient donc à douze mille hommes. C’était bien peu en comparaison de la grande armée de Roderic; mais la trahison vint en aide aux musulmans.

Roderic avait usurpé la couronne qu’il portait. Appuyé par plusieurs grands, il avait détrôné, et même tué à ce qu’il paraît, son prédécesseur Witiza. Il avait donc contre lui un parti très-puissant, à la tête duquel se trouvaient les frères et les fils du dernier roi. Ce parti, il voulait en gagner les chefs, et au moment où il marchait contre Târic, il les avait invités à se joindre à lui. La loi les y obligeait, et ils vinrent, mais le cœur plein de ressentiment, de haine, de défiance. Roderic tâcha de les apaiser, de les rassurer, de se les attacher, mais avec si peu de succès qu’ils formèrent entre eux le projet de le trahir dès qu’on en serait venu aux mains avec l’ennemi. Ce n’est pas qu’ils eussent l’intention de livrer leur patrie aux Berbers; ils ne pouvaient avoir un tel dessein, car ils convoitaient le pouvoir, le trône, et livrer le pays aux Africains n’était pas le moyen d’atteindre ce but. Le fait est qu’à leur avis (et au fond ils avaient raison) les Berbers n’étaient pas venus sur le territoire du royaume pour y établir leur domination, mais seulement pour y faire une razzia. «Tout ce que veulent ces étrangers, se dirent-ils, c’est du butin; et quand ils l’auront, ils retourneront en Afrique.» Ce qu’ils voulaient, c’était que Roderic perdît dans une déroute sa renommée de capitaine vaillant et heureux, afin qu’ils fussent en état de faire valoir, avec plus de succès qu’auparavant, leurs prétentions à la couronne. Il se pouvait aussi que Roderic fût tué, et ce cas échéant, leurs chances étaient meilleures encore. En un mot, ils se laissaient guider par un étroit égoïsme et ils manquaient de prévoyance; mais s’ils livrèrent leur patrie aux mécréants, ils le firent sans le savoir, sans le vouloir.

La bataille eut lieu sur les bords du Wâdî-Bocca[47] (19 juillet 711). Les deux ailes de l’armée espagnole étaient commandées par deux fils de Witiza, et se composaient principalement des serfs de ces princes. Ces serfs obéirent volontiers à leurs maîtres qui leur ordonnèrent de tourner le dos à l’ennemi. Le centre, qui se trouvait sous les ordres de Roderic lui-même, tint ferme quelque temps; mais à la fin il lâcha pied, et alors les musulmans firent un grand carnage des chrétiens. Roderic fut tué à ce qu’il semble; il ne reparut pas du moins, et le pays se trouva sans roi au moment où il en avait le plus besoin. Târic profita de cette circonstance. Au lieu de retourner en Afrique, comme on pensait qu’il le ferait et comme Mousâ le lui avait ordonné, il marcha hardiment en avant. Ce fut assez pour que l’empire vermoulu croulât soudainement. Tous les mécontents et tous les opprimés facilitèrent leur tâche aux envahisseurs. Les serfs ne voulurent point remuer, de peur de sauver leurs maîtres avec eux. Les juifs s’insurgèrent partout et se mirent à la disposition des musulmans. Après avoir remporté une nouvelle victoire près d’Ecija, Târic put donc marcher vers Tolède avec le gros de ses troupes, et envoyer des détachements contre Cordoue, Archidona et Elvira. Archidona fut occupée sans coup férir, les habitants étant allés chercher un refuge dans les montagnes. Elvira fut prise de vive force, et la garde en fut confiée à une garnison composée de juifs et de musulmans. Cordoue fut livrée aux Africains par un berger, un serf, qui leur indiqua une brèche par laquelle ils purent pénétrer dans la ville. A Tolède les chrétiens furent trahis par les juifs. Une indicible confusion régnait partout. Les patriciens et les prélats semblaient avoir perdu la tête. «Dieu avait rempli de crainte les cœurs des infidèles,» dit un chroniqueur musulman, et de fait, ce fut un sauve qui peut général. A Cordoue on n’avait pas trouvé de patriciens: ils s’étaient rendus à Tolède; à Tolède on n’en trouva pas non plus: ils s’étaient réfugiés en Galice. Le métropolitain avait même quitté l’Espagne: pour plus de sûreté, il était allé à Rome. Ceux qui n’avaient pas cherché leur salut dans la fuite songèrent plutôt à obtenir des traités qu’à se défendre. Les princes de la famille de Witiza furent de ce nombre. Faisant valoir leur trahison comme un titre à la reconnaissance des musulmans, ils demandèrent et obtinrent les domaines de la couronne, dont les rois n’avaient eu que l’usufruit[48] et qui se composaient de trois mille métairies. En outre Oppas, un frère de Witiza, fut nommé gouverneur de Tolède.

Par une bonne fortune à laquelle personne ne s’était attendu, une simple razzia était donc devenue une conquête. Mousâ fut fort mécontent de ce résultat. Il voulait bien que l’Espagne fût conquise, mais il ne voulait pas qu’elle le fût par un autre que lui; il enviait à Târic la gloire et les avantages matériels de la conquête. Heureusement il y avait encore quelque chose à faire dans la Péninsule: Târic n’avait pas pris toutes les villes, il ne s’était pas approprié toutes les richesses du pays. Mousâ résolut donc de se rendre en Espagne, et dans le mois de juin 712, il passa le Détroit, accompagné de dix-huit mille Arabes. Il prit Medina-Sidonia, et les Espagnols qui s’étaient réunis à lui se chargèrent de lui livrer Carmona. Ils se présentèrent armés devant les portes de la ville, et, se donnant pour des hommes qui avaient pris la fuite à l’approche de l’ennemi, ils demandèrent et obtinrent la permission d’entrer dans la ville, après quoi ils profitèrent de l’obscurité de la nuit pour ouvrir les portes aux Arabes. Séville fut plus difficile à prendre. C’était la plus grande ville du pays; il fallut l’assiéger pendant plusieurs mois avant qu’elle se rendît. Mérida prêta aussi une longue et vigoureuse résistance, mais elle finit par capituler (1 juin 713). Mousâ se mit ensuite en route vers Tolède. Târic alla à sa rencontre pour lui présenter ses hommages, et du plus loin qu’il l’aperçut, il mit pied à terre; mais Mousâ était si irrité contre lui, qu’il lui donna des coups de fouet. «Pourquoi as-tu marché en avant sans ma permission? lui dit-il; je t’avais ordonné de faire seulement une razzia et de retourner ensuite en Afrique.»

Le reste de l’Espagne, à l’exception de quelques provinces du nord, fut conquis sans difficulté. La résistance ne servait à rien; faute d’un chef, elle manquait de direction et de plan. L’intérêt commandait d’ailleurs aux Espagnols de se soumettre au plus vite. En le faisant, ils obtenaient des traités assez avantageux, tandis que, s’ils succombaient après avoir essayé de se défendre, ils perdaient leurs biens[49].

En général, la conquête ne fut pas une grande calamité. Au commencement, il est vrai, il y eut un temps d’anarchie, comme à l’époque de l’invasion des Germains. Les musulmans pillèrent en plusieurs endroits, brûlèrent quelques villes, pendirent des patriciens qui n’avaient pas eu le temps de se sauver, et tuèrent des enfants à coups de poignard; mais le gouvernement arabe réprima bientôt ces désordres et ces atrocités, et quand la tranquillité fut rétablie, la population énervée de ce temps-là subit son sort sans trop de murmures. Et en vérité, la domination arabe fut pour le moins aussi tolérable que celle des Visigoths l’avait été. Les conquérants laissèrent aux vaincus leurs lois et leurs juges; ils leur donnèrent des comtes ou gouverneurs de leur nation, qui étaient chargés de percevoir les impôts qu’ils avaient à payer et de régler les différends qui pouvaient s’élever entre eux. Les terres des districts conquis de vive force, de même que celles qui avaient appartenu à l’Eglise ou à des patriciens qui s’étaient retirés dans le nord, furent divisées entre les conquérants; mais les serfs qui y habitaient y restèrent. C’était dans la nature des choses, et les Arabes en agissaient partout ainsi. Les indigènes seuls connaissaient les procédés de l’agriculture[50], et d’ailleurs les conquérants étaient beaucoup trop fiers pour s’en occuper. On imposa donc aux serfs l’obligation de cultiver les terres comme par le passé et de rendre au propriétaire musulman quatre cinquièmes des récoltes et des autres produits de la terre. Ceux qui demeuraient sur le domaine de l’Etat—et ils étaient nombreux, car le domaine comprenait la cinquième partie des terres confisquées—ne devaient céder que la troisième partie des récoltes. Au commencement ils la cédaient au trésor; mais dans la suite cet état de choses se modifia. On forma des fiefs d’une partie du domaine, et ces fiefs furent donnés aux Arabes qui vinrent s’établir plus tard en Espagne, à ceux qui accompagnaient Samh et aux Syriens qui arrivèrent avec Baldj. Les cultivateurs chrétiens, toutefois, ne perdirent rien à cette mesure; la seule différence pour eux, c’était qu’au lieu de donner à l’Etat la troisième partie des produits du sol, ils devaient la donner aux feudataires. Quant aux autres chrétiens, leur position dépendait des traités qu’ils avaient pu obtenir, et quelques-uns de ces traités étaient fort avantageux. Ainsi les habitants de Mérida qui se trouvaient dans la ville au moment de la capitulation, conservèrent tous leurs biens; ils ne cédèrent que les propriétés et les ornements des églises. Dans la province dont Théodemir était gouverneur et qui comprenait entre autres villes celles de Lorca, de Mula, d’Orihuela et d’Alicante, les chrétiens ne cédèrent absolument rien. Ils s’engagèrent seulement à payer un tribut, partie en argent, partie en nature[51]. En général on peut dire que les chrétiens conservèrent la plupart de leurs biens. Ils obtinrent en outre le droit de les aliéner, droit qu’ils n’avaient pas eu du temps des Visigoths. De leur côté, ils étaient obligés de payer à l’Etat la capitation qui était de quarante-huit dirhems pour les riches, de vingt-quatre pour la classe moyenne, et de douze dirhems pour ceux qui vivaient d’un travail manuel[52]. Elle se payait par douzièmes, à la fin de chaque mois lunaire[53]; mais les femmes, les enfants, les moines, les estropiés, les aveugles, les malades, les mendiants et les esclaves en étaient exempts. En outre, les propriétaires devaient payer le kharâdj, c’est-à-dire un impôt sur les productions qui se réglait sur la nature du sol de chaque contrée, mais qui s’élevait ordinairement à vingt pour cent. La capitation cessait pour celui qui embrassait l’islamisme; le kharâdj, au contraire, continuait, nonobstant la conversion du propriétaire.

En comparaison de ce qu’elle avait été, la condition que les musulmans firent aux chrétiens n’était donc pas trop dure. Joignez-y que les Arabes étaient fort tolérants. En matière de religion, ils ne violentaient personne. Qui plus est, le gouvernement, à moins qu’il ne fût très-pieux (et c’était l’exception), n’aimait pas que les chrétiens se fissent musulmans: le trésor y perdait trop[54]. Aussi les chrétiens ne se montrèrent pas ingrats. Ils surent gré aux conquérants de leur tolérance et de leur équité; ils préféraient leur domination à celle des Germains, à celle des Francs par exemple[55], et dans tout le cours du VIIIe siècle les révoltes furent très-rares; les chroniqueurs n’en ont enregistré qu’une seule, celle des chrétiens de Béja, et encore semble-t-il que ceux-ci ne furent que les instruments d’un chef arabe ambitieux[56]. Même les prêtres, dans les premiers temps du moins, n’étaient pas trop mécontents, quoiqu’ils eussent le plus de motifs pour l’être. On peut se faire une idée de leur manière de voir, quand on lit la chronique latine qui a été écrite à Cordoue en 754 et que l’on attribue, mais à tort, à un certain Isidore de Béja. Quoique homme d’église, l’auteur de cette chronique est beaucoup plus favorable aux musulmans qu’aucun autre écrivain espagnol antérieur au XIVe siècle. Ce n’est pas qu’il manque de patriotisme; au contraire, il déplore les malheurs de l’Espagne, et la domination arabe est pour lui la domination des barbares, efferum imperium; mais s’il hait les conquérants, il hait en eux des hommes d’une autre race bien plus que des hommes d’une autre religion. Les actes qui auraient fait bondir d’indignation les ecclésiastiques d’une autre époque, ne lui arrachent pas un mot de blâme. Il raconte, par-exemple, que la veuve du roi Roderic épousa Abdalazîz, le fils de Mousâ; mais il ne se scandalise pas de ce mariage, il semble le trouver tout à fait naturel.

Sous certains rapports, la conquête arabe fut même un bien pour l’Espagne: elle produisit une importante révolution sociale, elle fit disparaître une grande partie des maux sous lesquels le pays gémissait depuis des siècles.

Le pouvoir des classes privilégiées, du clergé et de la noblesse, était amoindri, presque anéanti, et comme les terres confisquées avaient été partagées entre un très-grand nombre d’individus, on avait, comparativement du moins, la petite propriété. C’était un grand bonheur, et ce fut une des causes de l’état florissant de l’agriculture dans l’Espagne arabe. D’un autre côté, la conquête avait amélioré la condition des classes serviles. L’islamisme était bien plus favorable à l’émancipation des esclaves que le christianisme tel que l’entendaient les évêques du royaume visigoth. Parlant au nom de l’Eternel, Mahomet avait ordonné de permettre aux esclaves de se racheter. Affranchir un esclave était une bonne œuvre, et plusieurs délits pouvaient s’expier de cette manière. Aussi l’esclavage chez les Arabes n’était ni dur ni long. Souvent l’esclave était déclaré libre après quelques années de service, surtout quand il avait embrassé l’islamisme. Le sort des serfs qui se trouvaient sur les terres des musulmans s’améliora aussi. Ils devinrent en quelque sorte des fermiers et ils jouirent d’une certaine indépendance, car, comme leurs maîtres ne daignaient pas s’occuper des travaux agricoles, ils avaient toute liberté de cultiver la terre comme ils l’entendaient. Quant aux esclaves et aux serfs des chrétiens, la conquête leur fournit, pour recouvrer la liberté, un moyen très-facile. A cet effet ils n’avaient qu’à s’enfuir sur la propriété d’un musulman et à prononcer ces paroles: «Il n’y a qu’un seul Dieu et Mahomet est l’envoyé de Dieu.» Dès lors ils étaient musulmans et «affranchis d’Allah,» comme disait Mahomet. Nombre de serfs devinrent libres de cette manière, et il ne faut pas s’étonner de la facilité avec laquelle ils abandonnèrent le christianisme. Malgré le pouvoir illimité dont le clergé avait joui du temps des Visigoths, cette religion n’avait pas poussé en Espagne des racines bien profondes. Presque entièrement païenne à l’époque où Constantin fit du christianisme la religion de l’Etat, l’Espagne était demeurée si longtemps fidèle à l’ancien culte que, du temps de la conquête arabe, le paganisme et le christianisme se disputaient encore le terrain, et que les évêques se voyaient forcés de fulminer des menaces et de prendre des mesures énergiques contre les adorateurs des faux dieux[57]. Chez ceux qui se disaient chrétiens, le christianisme était plus sur les lèvres qu’au fond du cœur. Les descendants des Romains avaient conservé quelque chose du scepticisme de leurs ancêtres; ceux des Goths s’intéressaient si peu aux questions religieuses, que d’Ariens ils étaient devenus catholiques aussitôt que le roi Reccared leur en eut donné l’exemple. Distraits par d’autres soins, les riches prélats du royaume visigoth, qui avaient à réfuter des hétérodoxes, à discuter des dogmes et des mystères, à gouverner l’Etat, à persécuter les juifs, n’avaient pu trouver le loisir «de se faire petits avec les petits, de murmurer avec eux les premières paroles de la vérité, de même qu’un père se plaît à bégayer les premiers mots avec son enfant,» comme disait saint Augustin, et s’ils avaient fait accepter le christianisme, ils ne l’avaient pas fait aimer. Il n’est donc pas étrange que les serfs n’aient pu résister à la tentation alors que les conquérants leur offraient la liberté à condition qu’ils embrasseraient l’islamisme. Quelques-uns de ces infortunés étaient encore païens; les autres connaissaient si peu le christianisme, l’éducation religieuse qu’ils avaient pu recevoir avait été si élémentaire ou plutôt si nulle, que le mystère catholique et le mystère musulman étaient également impénétrables pour eux[58]; mais ce qu’ils ne savaient et ne comprenaient que trop, c’est que les prêtres avaient cruellement trompé les espérances d’affranchissement qu’ils leur avaient inspirées un jour, et ce qu’ils voulaient, c’était de secouer, à quelque prix que ce fût, le joug sous lequel ils gémissaient. Ils ne furent pas les seuls, du reste, qui abandonnassent l’ancien culte. Beaucoup de patriciens en firent de même, soit pour ne pas être obligés de payer la capitation, soit pour conserver leurs biens alors que les Arabes se mirent à violer les traités, soit enfin parce qu’ils croyaient en toute sincérité à l’origine divine de l’islamisme.

Nous n’avons parlé jusqu’ici que de l’amélioration que la conquête arabe produisit dans l’état social du pays; mais pour être juste, nous devons ajouter que, si cette conquête était un bien sous beaucoup de rapports, elle était un mal sous d’autres. Ainsi le culte était libre, mais l’Eglise ne l’était pas; elle était soumise à une dure et honteuse servitude. Le droit de convoquer des conciles, ainsi que celui de nommer et de déposer les évêques, avait passé des rois visigoths[59] aux sultans arabes[60], de même que dans le nord il passa aux rois des Asturies[61], et ce droit fatal, confié à un ennemi de la religion chrétienne, fut pour l’Eglise une source intarissable de maux, d’opprobres et de scandales. Quand il y avait des évêques qui ne voulaient pas assister à un concile, les sultans faisaient siéger à leur place des juifs et des musulmans[62]. Ils vendaient la dignité d’évêque au plus offrant et dernier enchérisseur, de sorte que les chrétiens devaient confier leurs intérêts les plus chers et les plus sacrés à des hérétiques, à des libertins qui, même pendant les fêtes les plus solennelles de l’Eglise, assistaient aux orgies des courtisans arabes, à des incrédules qui niaient publiquement la vie future, à des misérables qui, non contents de se vendre eux-mêmes, vendaient encore leur troupeau[63]. Une fois les employés du fisc se plaignaient de ce que plusieurs chrétiens de Malaga réussissaient à se soustraire à la capitation en se tenant cachés. Alors Hostegesis, l’évêque de ce diocèse, promit de leur procurer une liste complète des contribuables. Il tint sa parole. Pendant sa tournée annuelle, il pria ses diocésains de lui faire connaître leurs noms, ainsi que ceux de leurs parents et de leurs amis; il voulait, disait-il, les inscrire sur un rôle, afin de pouvoir prier Dieu pour chacune de ses ouailles. Les chrétiens, qui ne se méfiaient pas de leur pasteur, tombèrent dans le piége. Dès lors personne ne put plus se soustraire à la capitation: grâce au registre de l’évêque, les percepteurs connaissaient tous les contribuables[64].

D’un autre côté, les Arabes, quand ils eurent affermi leur domination, observaient les traités avec moins de rigueur qu’à l’époque où leur pouvoir était encore chancelant. C’est ce qu’on éprouva, par exemple, à Cordoue. Dans cette ville les chrétiens n’avaient conservé que la cathédrale, dédiée à saint Vincent; toutes les autres églises avaient été détruites, mais la possession de la cathédrale leur avait été garantie par un traité. Pendant plusieurs années ce traité fut observé[65]; mais Cordoue ayant reçu un surcroît de population par l’arrivée des Arabes de Syrie et les mosquées étant devenues trop petites, les Syriens furent d’opinion qu’il fallait faire dans cette cité ce que l’on avait fait à Damas[66], à Emèse[67] et dans d’autres villes de leur patrie, où l’on avait ôté aux chrétiens la moitié de leurs cathédrales pour en faire des mosquées. Le gouvernement ayant approuvé cette manière de voir, les chrétiens furent forcés de céder la moitié de la cathédrale. C’était évidemment une spoliation, une infraction au traité. Plus tard, dans l’année 784, Abdérame Ier voulut que les chrétiens lui vendissent l’autre moitié. Ils refusèrent fermement de le faire, en disant que, s’ils le faisaient, ils n’auraient plus un seul édifice où ils pussent exercer leur culte. Abdérame insista cependant, et l’on en vint à une transaction: les chrétiens cédèrent la cathédrale pour la somme de cent mille dinars[68], après avoir obtenu la permission de rebâtir les églises qui avaient été détruites[69]. Cette fois Abdérame avait donc été équitable; mais il ne le fut pas toujours, car ce fut lui qui viola le traité que les fils de Witiza avaient conclu avec Târic et que le calife avait ratifié. Il confisqua les terres d’Ardabast, l’un de ces princes, uniquement parce qu’il les trouvait trop vastes pour un chrétien[70]. D’autres traités furent modifiés ou changés d’une manière tout à fait arbitraire, de sorte qu’au IXe siècle il en restait à peine quelques traces. En outre, comme les docteurs enseignaient que le gouvernement devait manifester son zèle pour la religion en élevant le taux des tributs dont les chrétiens étaient chargés[71], on leur imposa tant de contributions extraordinaires, que déjà au IXe siècle plusieurs populations chrétiennes, celle de Cordoue entre autres, étaient pauvres ou malaisées[72]. En d’autres mots, il arriva en Espagne ce qui arriva dans tous les pays que les Arabes avaient conquis: leur domination, de douce et d’humaine qu’elle avait été au commencement, dégénéra en un despotisme intolérable. Dès le IXe siècle, les conquérants de la Péninsule suivaient à la lettre le conseil du calife Omar, qui avait dit assez crûment: «Nous devons manger les chrétiens et nos descendants doivent manger les leurs tant que durera l’islamisme[73]».