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La montée aux enfers cover

La montée aux enfers

Chapter 123: TABLE
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About This Book

The collection assembles vivid, hallucinatory poems that conjure decadent, often grotesque tableaux where human bodies and plant life intermingle, erotic desire and violence collide, and sacred spaces become sites of corruption. Images range from a poisoned, bleeding garden and barroom knife fights to sensual games beneath citrus trees and a novice's unnerving convent vision, all rendered in intense sensory language. Recurring motifs of bodily suffering, transgressive sexuality, and religious inversion produce a sustained atmosphere of feverish symbolism and moral disquiet.

Et j’ai vu l’être maigre avec des mains immenses.
Il était recouvert d’écailles de poisson,
Il était étendu dans le sable d’une anse
Et le trou d’un rocher lui servait de maison.
Il m’a dit: Vois mon corps qu’un mal affreux dévaste.
Mon cœur atrophié ne bat plus sous mon sein.
Si mes mains à ce point sont ouvertes et vastes
C’est qu’un siècle durant je les tendis en vain.
Si mes yeux sont couverts d’une peau membraneuse
C’est que j’ai répandu des milliers de pleurs.
J’écoute la marée, éternelle berceuse,
Refrain toujours nouveau de la vieille douleur.
Elle vient vers celui qui n’a pas vu sur terre
La face du pardon et du soulagement,
Elle connaît le mal, son sens et son mystère
Et monte comme lui quotidiennement.
Et j’entends dans sa voix la voix des mauvais hommes,
De ceux que si longtemps jadis j’ai suppliés.
A présent le sel pur et les algues m’embaument...
Malheur, malheur à ceux qui n’ont pas eu pitié!...
Malheur aux durs, aux furieux, aux égoïstes,
A ceux qui font semblant d’être aveugles et sourds,
A ceux qui m’ont tendu le morceau de pain triste,
Malheur aux généreux qui donnaient sans amour.
J’ai trouvé près des mers ton sentier, solitude,
Bordé de corail rouge et de pétoncles clairs,
Et mon corps rabougri par les vicissitudes
Mange le coquillage et s’enivre de l’air.
Mais, ni mon lit marin rempli de zoophytes,
Les vents de l’au-delà lourds d’aromes puissants,
Ni ma grotte verdâtre avec ses stalactites,
Ni les soleils du soir me transfusant leur sang,
Ne pourront me donner l’aliment de mon âme,
Ce que j’ai désiré, espéré, mendié,
Le repos, la chaleur, le breuvage et la flamme...
—Malheur, malheur à ceux qui n’ont pas eu pitié!...

L’AGNEAU DÉSESPÉRÉ

LA RENCONTRE DU SQUELETTE

Sous les figuiers géants, au fond de la vallée,
Parmi les flots de sable et les roches gelées,
Le puits me regardait, glauque et prodigieux,
Ainsi qu’un œil dans un visage de lépreux.
Sur l’antique margelle expirait le soir morne.
On était sous le signe froid du Capricorne.
Par des traces de pas j’avais été conduit
Et ces traces de pas s’arrêtaient à ce puits.
Et je savais qu’au loin mouraient les caravanes...
Il n’était ni fagot, ni vase, ni cabane,
Rien d’humain où mon âme aurait mis son espoir
Et je posai mon front sur la pierre pour voir...
Alors je vis sortir du puits un long squelette
Qui se tint devant moi, triste, branlant la tête

Et montrant ses os nus comme la vérité.
Il ressemblait un dieu du monde inhabité.
Des herbes lui faisaient une couronne noire,
Et voilà qu’une dent tomba de sa mâchoire,
Les phalanges se détachèrent de la main,
Le fémur se plia sous le poids du bassin,
Il se désagrégea, devint de la poussière...
Et l’ombre vint dans la montagne solitaire.
«Ah! que ne suis-je encor avec mes compagnons!
Quelqu’un m’appellerait peut-être par mon nom,
J’aurais un peu de vin au fond d’une outre, encore
De la chaleur sous un burnous multicolore...
Au moins je serais mort au chant des chameliers!»
La nuit morte gelait les branches des figuiers
Et je vis que la trace à peine saisissable
Des pas, allait plus loin dans la nuit, dans le sable...

LA MONTAGNE DES BÊTES

De partout, près de moi, sur les monts fabuleux,
Les loups pelés montaient par les rochers galeux.
Je voyais sur le bord des crânes plats et chauves
Bouger comme du sang la flamme des yeux fauves,
Je touchais les poils durs et les dents de métal,
Pesant la solitude et la peur et le mal
Et l’amour de la nuit qui possèdent les bêtes.
Sur un tronc dépouillé pleurait une chouette.
Près d’un trou d’eau verdi, dans le creux du ravin,
Un crapaud regardait avec ses yeux éteints.
Des scorpions tendaient le crochet de leur queue
Et des vers déroulaient leur dos d’écailles bleues.
Des milliers de fourmis sortaient des fourmilières.
Des vipères posaient leur front triangulaire

Sur mes pieds, des têtards dansaient dans mes cheveux
Et des germes sans forme éclataient hors des œufs.
«Je veux vivre avec vous, ô frères taciturnes,
Pleurer vos morts, compter vos naissances nocturnes,
Participer, moi, l’homme, à l’obscur idéal
Que verse la nature au cœur de l’animal.
Donnez-moi vos chaleurs, vos bontés et les lampes
De vos yeux, animaux, peuples de ceux qui rampent,
Car venant de plus loin, d’un plus triste chemin,
Vous voyez dans la nuit mieux que les yeux humains...
Vous êtes le sel noir mais de pure substance
Et la rédemption des choses, le silence
Qui doit parler et la beauté qui doit surgir.
Voici venir le temps, bêtes, de repartir.
Puisque l’homme a failli, vous êtes la jeunesse,
Il faut recommencer la course de l’espèce...»

LE NAGEUR

Pour aller jusqu’à l’île où sont les fleurs géantes
Et les cigognes d’or dans les arbustes nains,
Où les magnolias ont l’air d’adolescentes,
Où dans le port étroit dorment les brigantins,
J’ai nagé à travers les courants et les barres,
Enivré par l’écume et nourri par le sel;
L’épave m’a cogné, j’ai heurté des gabarres
Et vu les cachalots jouer dans l’archipel.
J’ai frôlé des pontons qui servaient à des bagnes
Et les forçats de loin m’ont lancé leur boulet.
J’ai troué des typhons hauts comme des montagnes
Et les vents furieux m’ont donné des soufflets.
Quand j’ai passé le long de leurs coques énormes
Les vaisseaux de haut bord ont tiré le canon.
Empoignant les cheveux d’herbages équivoques
J’ai saisi des noyés mangés par les poissons.
Je me suis débattu parmi les pieuvres bleues
Qui me fixaient avec mille yeux surnaturels,
Et les baleines du battement de leur queue
M’ont projeté dans leur jet d’eau plein d’arc-en-ciel.
Mais toujours je fendais allégrement la lame,
Sûr que je ne serais ni noyé, ni mangé,
Et porté sur les flots par la force de l’âme
L’infini de la mer me semblait sans danger.
Et lorsque j’émergeai couvert de coquillages
Et d’algues et pareil à quelque crustacé
Sur l’île merveilleuse et le divin rivage,
Mon corps marin par l’air terrestre fut glacé.
Et mes yeux n’avaient vu jamais de paysage
Plus désolé. Le sol était pauvre et crayeux.
Les grandes fleurs semblaient faites de cartilages
Et leur exhalaison était un souffle affreux.
Des squelettes de pélicans sur des eaux ternes
Claquaient du bec, non loin d’un cratère fumant.
Un soleil jaune ainsi qu’une horrible lanterne
Se balançait sur des collines d’ossements.
Alors j’ai dit: J’ai fui les grottes et les criques
Pour cela! Trahison de l’idéal humain!
J’aurais pu m’endormir sur les eaux magnétiques,
Chevaucher l’hippocampe ainsi qu’un roi marin.
Que le poulpe m’aspire et le crabe me ronge!
Je descends dans l’azur des abîmes profonds
Pour dormir à jamais dans un linceul d’éponges
Auprès de la méduse aveugle des bas-fonds...

 

 

LA DESCENTE AU PARADIS

LA DESCENTE AU PARADIS

Le lac miraculeux brillait dans les couloirs
De galets bleus et de rochers météoriques.
Des monts de fin du monde au loin fermaient le soir
Et je suis descendu dans l’abîme conique.
Des gerbes de mica jaillissaient par milliers,
Près de moi s’éployaient des arbres de porphyre,
Le soufre et le salpêtre humectaient l’escalier,
Je voyais aux parois des laves froides luire.
Elle tourna pour moi silencieusement.
Je me remémorai le regard de ma mère.
Je vis les rochers noirs et leurs entassements
Et quittai le chaos fraternel de la terre.
—Que d’azur! j’en étais entièrement baigné.
C’était un printemps clair, éternel, immuable,
De parterres taillés, de sources ineffables
Et tout était choisi, sans défaut, ordonné.
Et les roses semblaient des citrouilles parfaites
Par la dimension et l’absence d’éclat
Et le parfum de ces énormes cassolettes
Était comme un parfum de tisane et d’orgeat.
Les bienheureux marchaient en mornes théories,
La vierge sans désir baissant encor les yeux,
L’épouse vertueuse avec sa peau jaunie
Et l’enfant nouveau-né dont le corps est glaireux.
Et je pus contempler leur laideur étonnante.
Ils n’étaient éclairés par aucun sentiment.
Quelques femmes montraient des poitrines pendantes.
Les groupes se croisaient géométriquement.
Ils goûtaient, sans regret des choses de la vie,
Avec affection et se tenant les mains,
Aux bords des purs ruisseaux et des calmes prairies
Les plaisirs innocents et les bonheurs divins.
«Quoi, pas même une femme et pas même une vierge,
Ai-je dit, qui malgré les azurs bleus trop clairs,
Parmi ces corps pétris dans la pâte des cierges
Ne sente le plaisir lui tourmenter la chair.
«Pas même un chérubin, qui par sa grâce double,
Son torse féminin, ses hanches d’Adonis,
Rappelle le péché délectable et son trouble
Et ses remords autant que l’amour infinis.
«N’est-il pas quelque coin où des fleurs en désordre
Sont rougeâtres avec d’émeraudes lueurs,
Ou des femmes aux bras mêlés jouent à se mordre,
Tordant avec orgueil leur corps plein d’impudeur?»
Alors je me souvins des mortes admirables,
Et des chers compagnons que j’avais tant pleurés,
C’étaient des désireux et des insatiables,
Au cœur toujours ouvert et toujours déchiré.
Et je les vis... Leurs yeux, leur forme et leur image,
Mais ils avaient perdu ta lampe, ô souvenir!
Une béatitude emplissait leur visage,
C’était là la splendeur peut-être de mourir.
Mais ils étaient pour moi plus morts que les cadavres
Que l’on voit dans les lits, déjà décomposés.
De leur morne bonheur ils étaient les esclaves,
Ils ne possédaient plus le secret du baiser.
Ils avaient oublié l’amère connaissance.
Ils n’avaient plus au front le sceau de la douleur,
Ils n’avaient plus au cœur le mal de l’espérance,
Jamais plus de leurs yeux ne couleraient des pleurs.
Et j’ai fui vers la porte ouverte sur le gouffre
Vers l’obscur escalier où le salpêtre luit,
Et j’ai baisé l’ardoise et caressé le soufre
Et joui des clartés qui tombaient de la nuit.
Et j’ai crié: «Seigneur, ton amour est sans charme!
La souffrance est trop belle, on ne peut l’oublier.
Si la vertu de Dieu ne peut verser des larmes,
Je préfère le mal qui connaît la pitié.
«Je crache sur tes lis et vomis sur tes palmes.
Ta clarté n’est pas faite avec du vrai soleil.
A tes rêves trop bleus dans les jardins trop calmes
Je préfère le cauchemar de mes sommeils.
«Je préfère la chambre étroite où je me couche
Avec le linge impur et les bouquets flétris,
La triste odeur des corps, le goût humain des bouches,
Mon paradis mauvais plein d’ombres et de cris.
«Je préfère la femme au regard immodeste,
Les peines de mes soirs, le plaisir déchirant,
Le fumier familier où croît l’arbre terrestre
Et le vice fécond qui m’a fait le cœur grand.»

TABLE

  Pages.
Le Jardin maudit1
Épigraphe7
L’ANE A CORNES
Combat de femmes11
Le Jeune Homme aux citrons16
La première Nuit au couvent20
Le Médecin avorteur22
La Baleine en rut24
L’Ane à cornes au Palais27
Le Châtiment du luxurieux29
L’Ane à cornes sur la tour32
Le Bal fantastique34
Les Éphèbes et la Femme hydropique37
La Prière du soir39
Visite matinale43
La Princesse et les laquais45
Le Sérail mort48
La Cathédrale furieuse50
Les Chambres de l’hôtel53
L’Après-midi du faune55
Plaisirs du sultan58
L’Esprit de la mer60
Femme à la panthère63
La Bouchère nue65
La Fille du sultan67
Les Castrats69
Le Bain rouge71
La Chambre de Barbe-Bleue73
La Maison des adolescentes76
L’Incube et la Vierge78
Le Page aux gants mauves82
La Tristesse du nain chinois84
Le Parc masqué87
Les Gladiateurs aveugles89
Les Voluptueux93
Le dernier spasme95
La Messe de l’âne à cornes98
LES RENCONTRES DANS LE PORT VIEUX
Le long du Port vieux103
L’Enfant mort105
L’Arbre de chair108
L’Orgie pauvre110
Je voudrais bien entrer112
La Jeune Fille au lupanar114
Le Secret perdu118
Les Dieux sur les quais120
La Treizième Année124
La Complainte de l’hôpital126
Le Voile froissé129
Le Café-Concert maudit131
La Tresse coupée134
La Foire folle136
Les Nocturnes139
Viol de Fille141
La Petite Danseuse144
Le Corbillard infatigable146
Complainte de l’homme qui s’est perdu149
LA CHAMBRE AUX RIDEAUX VIOLETS
Si petite est la chambre155
La Silencieuse157
Que la soirée est belle159
Le Visage enfantin161
Le Vase imparfait163
J’entr’ouvris doucement165
L’Amitié et le Baiser167
Tigresse aux ongles peints169
Le Collier de turquoises171
Baisers morts173
L’Envoûtement175
La Bête177
Elle sentait le thym179
Le Miroir ovale181
Ote tes vêtements183
Le Passage de la belle heure185
Celui-là, jamais plus187
Le Fantôme189
Le Compagnon191
Femme aux bijoux193
L’Ame des pavots morts196
L’Inconnu familier200
LE SPECTRE DES SOUVENIRS
Le Présent subtil205
Le Souvenir caricatural207
Les Absents sont des morts210
Le vieil Hôtel212
La Solitude des femmes215
Le Nom à voix basse219
Tristesse d’Olympio220
L’Embaumeuse222
LE HUITIÈME PÉCHÉ
La Craintive229
L’Horreur tentatrice231
Les trois Adolescents234
Je te rêve, casquée236
La Femme aux trois colliers238
Repas d’hommes240
LE MASQUE DE LA BEAUTÉ PERDUE
Le Masque du Samouraï247
Le Temple brûlé249
La Bonté251
Vieillesse254
Le nouvel Orphelinat256
L’Amitié des femmes259
Le Plaisir261
Le pauvre Pécheur265
Le Château des masques269
La Fille de Lucifer274
La Malédiction279
LE VOYAGE FANTASTIQUE
La divine enchaînée285
La Vallée des larves287
La Région des étangs290
Les Esclaves293
Le Palais des rois296
L’invasion des insectes299
L’Être maigre aux mains immenses302
L’Agneau désespéré305
La Rencontre du squelette307
La Montagne des bêtes309
Le Nageur311
LA DESCENTE AU PARADIS
La Descente au Paradis317

Paris.—Typ. Ph. Renouard, 19, rue des Saints-Pères.—54.497