WeRead Powered by ReaderPub
La Tétralogie de l'Anneau du Nibelung cover

La Tétralogie de l'Anneau du Nibelung

Chapter 59: APPENDICE
Open in WeRead

Explore more books like this:

About This Book

A prose rendering of a four-part music-drama cycle presented with a translator's preface, philological annotations, and a musicographic critical study. The edition supplies readable French librettos together with detailed notes on textual variants and translation choices, commentary on poetic and musical structure, and practical guidance for consulting the work. Analytical essays address staging, interpretive problems, and the interplay of dramatic form and musical design, aiming to assist both readers and performers in grasping the work's formal and expressive complexities.

HAGEN

Ouvrez vos oreilles! La bête nous a fuis; mais vous verrez que Siegfried a fait une chasse superbe.[599-2]

SIEGFRIED, riant.

Me voici fort en peine pour mon repas: réduit à vous demander de votre gibier pour moi.

HAGEN

Bredouille, toi?

SIEGFRIED

C'est du gibier de forêt que je pourchassais, mais il ne s'est montré que du gibier d'eau: peut-être, si j'avais été plus convenablement équipé, vous aurais-je capturé trois sauvages oiseaux-d'eau, qui là-bas sur le Rhin me chantaient, qu'aujourd'hui même, je serais tué.[600-1]

(GUNTHER se trouble et regarde, d'un air sombre, HAGEN.)

HAGEN

Être abattu, bredouille déjà, par une bête sauvage aux aguets! pour une mauvaise chasse, c'en serait une.

SIEGFRIED

J'ai soif![600-2]

(Il s'est couché entre HAGEN et GUNTHER: on leur présente, remplies, des cornes-à-boire.)

HAGEN

J'ai entendu conter, Siegfried, que les oiseaux, leur chant, leur langue, tu les comprends: ce serait-il vrai?[601-1]

SIEGFRIED

Il y a longtemps que je ne prête plus guère d'attention à leur gazouillement. (Il boit, et présente sa corne à GUNTHER.) Bois, Gunther! bois! c'est ton frère qui t'offre.

GUNTHER, regardant en la corne avec un air pensif et sombre.

Nos sangs furent mal mêlés:—le tien seul, est là-dedans!

SIEGFRIED, riant.

Que je l'y mêle donc avec le tien! (Il saisit la corne de GUNTHER, et verse le contenu dans la sienne, qui déborde alors.) A présent, les voici mêlés à déborder: que la Terre maternelle boive, et soit rafraîchie!

GUNTHER, soupirant.

O joyeux, trop joyeux Héros!

SIEGFRIED, bas, à HAGEN

C'est Brünnhilde, qui l'attriste ainsi?[602-1]

HAGEN

Puisse-t-il la comprendre aussi bien que tu comprends les chants des oiseaux!

SIEGFRIED

Depuis que j'ai pu ouïr celui des femmes, j'ai oublié celui des petits oiseaux.

HAGEN

Mais il fut un temps où tu les compris?

SIEGFRIED

Heï! Gunther! homme morose! veux-tu pour te distraire, que je te chante les contes de mes jours d'enfance?

GUNTHER

J'aurai plaisir à les entendre.

HAGEN

Chante donc, ô Héros!

(Tous se couchent en cercle autour de SIEGFRIED, qui seul demeure sur son séant.)

SIEGFRIED

Mime était le nom du morose gnome qui, poussé par la haine et par l'envie, m'éleva: il espérait qu'un jour l'enfant, lorsqu'il aurait grandi dans l'intrépidité, lui mettrait à mort un Dragon qui dans la Forêt gardait un Trésor. Il m'apprit à forger les métaux, à les fondre: mais, ce que ne pouvait point l'artiste lui-même,—d'un Glaive en débris, faire un Glaive nouveau,—dut réussir, et réussit à la hardiesse de l'apprenti. Je reforgeai l'arme de mon père: dans sa poignée, je fixai Nothung: le gnome, qui jugeait l'arme à l'épreuve du combat, m'ayant conduit par la Forêt, j'y tuai Fafner, le Dragon[603-A].—Mais voici où l'histoire mérite votre attention: oyez le prodige. Le sang du Dragon me brûlant les doigts, je les mis à ma bouche pour les rafraîchir: mais à peine le liquide eut-il effleuré tant soit peu ma langue,—ce qu'un petit oiseau chantait là, je pus à l'instant même le comprendre; perché sur une branche, il chantait:—«Heï! c'est Siegfried le Maître, à présent, du Trésor! Du Trésor des Nibelungen! ô s'il pouvait le trouver dans l'antre! Et le Tarnhelm, qui l'aiderait à quelque doux exploit! Et l'Anneau, qui ferait de lui le Maître du Monde, l'Anneau!»

HAGEN

C'est alors que tu pris le Tarnhelm avec l'Anneau?

LES HOMMES

Le petit oiseau, l'entendis-tu de nouveau?

SIEGFRIED

Quand j'eus pris le Heaume et l'Anneau, j'écoutai de nouveau le joyeux gazouilleur; perché sur la cime, il chantait:—«Heï! c'est Siegfried le Maître, à présent, du Trésor! Du Trésor des Nibelungen! O, pourvu qu'il n'aille point se fier au fourbe Mime!... Mime n'eut jamais qu'un but: lui ravir le Trésor; maintenant, le voici qui rôde pour faire périr Siegfried—pourvu, Siegfried, pourvu qu'il ne se fie point à Mime!»

HAGEN

Il t'avait prédit juste?

LES HOMMES

Récompensas-tu Mime?

SIEGFRIED

Pour m'offrir un breuvage mortel, il vint vers moi; il dut m'avouer, tremblant et balbutiant, son crime. Nothung abattit mort le drôle.

HAGEN, riant.

Mime goûta donc ce qu'il n'avait pu forger!

LES HOMMES

Et le petit oiseau, que t'apprit-il encore?

HAGEN, après avoir exprimé le suc d'une herbe dans la corne à boire.

Bois d'abord, Héros, dans ma corne: je t'ai préparé ce breuvage propice, afin de réveiller clairement tes souvenirs, afin que les plus lointains te reviennent.

SIEGFRIED, après avoir bu.

Tout triste, cherchant des yeux l'oiseau, je le vis au haut de l'arbre; il chantait:—«Heï! Siegfried a tué le gnome, le mauvais gnome! Peut-être sais-je encore, pour lui, la plus divine de toutes les femmes:—c'est sur un haut Rocher qu'elle dort, sur un Rocher qu'entoure la flamme; qu'il franchisse la fournaise, réveille la fiancée, Brünnhilde, alors, deviendrait sienne!»

(GUNTHER écoute avec une grandissante stupeur.)

HAGEN

Et est-ce que tu suivis son conseil, à l'oiseau?

SIEGFRIED

A l'instant même, je pris ma course; j'atteignis la Roche embrasée, franchis la flamme, et trouvai, pour ma récompense,—une délicieuse femme, endormie, couverte d'armes étincelantes. J'ouvris le heaume de la vierge splendide; elle s'éveilla sous mon baiser hardi!—ô comme avec ardeur alors elle m'étreignit, la belle Brünnhilde!

GUNTHER

Qu'entends-je!

(Deux corbeaux s'envolent[605-1] d'un buisson, tournent sur SIEGFRIED, et s'envolent.)

HAGEN

Ce que croassent ces corbeaux, le comprends-tu bien aussi?[606-1]

(SIEGFRIED se lève brusquement, et, suivant des yeux les corbeaux, présente ainsi le dos à HAGEN.)

HAGEN

C'est «Vengeance» qu'ils me crient![606-A]

(Il enfonce à SIEGFRIED, en plein dos, sa lance[606-2]: GUNTHER—trop tard—lui saisit le bras.)

GUNTHER et les HOMMES

Hagen! que fais-tu?

(Des deux mains, par-dessus sa tête, SIEGFRIED brandit son bouclier, afin d'en écraser HAGEN[607-1]: la force l'abandonne, le bouclier lui tombe des mains, lui-même s'y abat avec fracas.)

HAGEN, montrant le corps abattu.

J'ai vengé le parjure!

(Il se retire tranquillement[608-1] et gagne, seul, la hauteur: on l'y voit longtemps s'éloigner sans hâte.—GUNTHER, douloureusement saisi[608-2], se penche vers SIEGFRIED. Les HOMMES se tiennent en cercle autour du moribond, dans une attitude pleine d'intérêt. Long silence de stupeur et d'émotion profondes[608-3][608-A].)

(L'ombre crépusculaire a commencé de grandir dès l'apparition des corbeaux.)[608-4]

SIEGFRIED, ouvrant avec effort, une suprême fois, ses yeux radieux, et parlant d'une voix solennelle.

Brünnhilde—sainte fiancée—réveille-toi![608-B] rouvre les yeux! Qui donc t'a de nouveau rendormie? Qui t'a liée d'un tel sommeil?...oh! ton pauvre sommeil tremblant! Voici l'éveilleur; son baiser t'éveille, il brise, une fois encore, les liens de la fiancée:—la joie de Brünnhilde, alors, lui rit, la joie de Brünnhilde!—Ah! cet œil, désormais rouvert, éternellement!—ah! cette haleine, ce souffle délicieux!—Doux mourir!—affres bienheureuses:—c'est Brünnhilde qui—me salue!—(Il meurt.)

(Les HOMMES placent le cadavre sur le bouclier[609-1], le soulèvent et l'emmènent, d'une marche solennelle, sur la hauteur, qu'ils montent lentement. GUNTHER suit, auprès du cadavre[609-A]).—

(La lune sort des nuages et illumine, sur la hauteur, la pompe funèbre qui s'éloigne.—Puis, du Rhin, des brouillards s'élèvent, et graduellement remplissent toute la scène.—Le décor, lorsqu'ils se dissipent, est transformé.)

LA SALLE DU MANOIR DES GIBICHUNGEN

(avec, ainsi qu'au premier acte, le libre espace de rive menant au Fleuve.—Nuit. Clair de lune réfléchi par le Rhin qui miroite.)

(GUTRUNE sort de chez elle pour entrer dans la salle.)

GUTRUNE

Était-ce son cor? (Elle écoute.) Non!—il n'est toujours point de retour.—Des songes funestes[610-1] ont troublé mon sommeil!—J'entendais son cheval sauvagement hennir[611-1]—Brünnhilde, éclatant de rire[611-2], m'éveillait en sursaut.—Cette femme que vers le Rhin j'ai vue marcher, qui était-elle?—J'ai peur de Brünnhilde![611-3] Est-elle dans sa chambre? (Elle écoute près d'une porte à droite, puis appelle à mi-voix.) Brünnhilde! Brünnhilde! es-tu éveillée?—(Elle ouvre tout doucement et regarde à l'intérieur.) Personne!—Ainsi c'était bien elle, que j'ai vue marcher du côté du Rhin?—(Elle tressaille, l'oreille aux aguets vers le lointain.) Qu'ai-je entendu? son cor?—Non!—tout est désert!—Siegfried! le voir, seulement! le voir vite! (Elle s'apprête à rentrer chez soi: mais, lorsque la voix de Hagen la frappe, elle s'arrête et longtemps demeure sur place, immobile, paralysée par la terreur.)

La voix de HAGEN, du dehors, où elle sonne de plus en plus proche.

Hoïho! hoïho! Réveillez-vous! réveillez-vous! Des lumières! des lumières! de clairs brandons! C'est le gibier de la chasse[612-1] que nous rapportons. Hoïho! hoïho!

(L'extérieur s'éclaire; la lueur grandit.)[612-2]

HAGEN, pénétrant dans la salle.

Debout! Gutrune! Salue Siegfried![612-3] Il revient, le vigoureux Héros.

(HOMMES et FEMMES, portant des lumières et des brandons, se mêlent au cortège des chasseurs qui ramènent le corps de SIEGFRIED, et parmi lesquels est GUNTHER.)

GUTRUNE, en une grande angoisse.

Qu'est-il donc arrivé, Hagen? Son cor! je ne l'ai pas entendu![612-4]

HAGEN

Il n'en sonnera plus, le blême Héros; pour sa fougue plus de chasse, plus de combat, plus de ravissantes femmes à séduire!

GUTRUNE, avec une épouvante croissante.

Qu'est-ce qu'ils apportent?

HAGEN

La proie d'un sanglier sauvage: Siegfried, ton époux, mort!

(GUTRUNE pousse un grand cri et tombe sur le cadavre[613-1], qu'au milieu de la salle on a déposé[613-2].—Émotion et deuil général.)

GUNTHER, cherchant à ranimer Gutrune évanouie.

Gutrune! bien-aimée sœur! Lève les yeux! parle-moi![613-3]

GUTRUNE, revenant à soi.

Siegfried!—Siegfried tué! (Elle repousse violemment Gunther. ) Arrière! frère infidèle![614-1] meurtrier de mon époux![614-2] O aide! ô aide! Malheur! malheur! Ils ont assassiné Siegfried![614-3]

GUNTHER

Ne m'accuse pas! Accuse, là, Hagen! lui, c'est lui le sanglier maudit qui a déchiré ce Généreux!

HAGEN

M'en garderais-tu rancune?[614-4]

GUNTHER

L'angoisse et l'infortune soient à jamais sur toi!

HAGEN, se rapprochant alors, d'un air de défi formidable.

Oui donc! c'est moi qui l'ai tué, moi—Hagen—je l'ai frappé à mort![615-1] Il était voué à ma lance, sur laquelle il s'est parjuré. Je me suis ainsi conquis le droit sacré du butin: c'est pourquoi—je réclame cet Anneau.

GUNTHER

Arrière! ce qui m'est échu, jamais tu n'y toucheras.

HAGEN

Vous, Hommes, soyez juges de mon droit!

GUNTHER

L'héritage de Gutrune, à toi, impudent fils de l'Alfe?

HAGEN, tirant son glaive.

L'héritage de l'Alfe, c'est ainsi qu'il le réclame,—son fils!

(Il fond sur GUNTHER, qui se met en défense: ils combattent. Les HOMMES se jettent entre eux. GUNTHER tombe, frappé par HAGEN à mort)[615-2].

HAGEN

A moi l'Anneau!

(Il se rue sur la main de SIEGFRIED: celle-ci se dresse menaçante)[615-3].

(Épouvante générale. GUTRUNE et les FEMMES poussent de hautes clameurs.)[616-1]

(BRÜNNHILDE s'avance, venant du fond, d'une marche ferme et solennelle.)

BRÜNNHILDE, encore au fond.

Faites silence, assez de gémissements, assez de clameurs désordonnées![616-A] Celle que vous avez tous trahie, sa femme, vient ici chercher sa vengeance. (Tranquillement, elle s'avance un peu.) Vous pleurez là comme des enfants, lorsque leur mère les sèvre des bienfaits du lait: mais nul n'a fait entendre une plainte, digne du plus grand des Héros.

GUTRUNE

Brünnhilde! femme de haine et d'envie![616-2] C'est à toi que nous devons ces douleurs! Toi seule as excité les hommes; maudit soit le jour qui te vit ici![617-1]

BRÜNNHILDE

Infortunée, tais-toi! tu ne fus jamais sa femme: sa maîtresse, voilà ce que tu fus[617-2]. Sa légitime épouse, c'est moi, qui reçus ses serments éternels, avant que Siegfried jamais t'eût vue[617-3].

GUTRUNE, dans le plus violent désespoir.

Exécrable Hagen! Malheur! hélas malheur! à toi je dois l'idée du poison qui lui a volé son époux![617-4] O deuil! deuil! tout se révèle enfin: c'était Brünnhilde, la bien-aimée que le philtre lui fit oublier!

(Tout emplie d'une pudeur craintive, elle se détourne de Siegfried, et se penche, épuisée de douleur, sur le cadavre de Gunther: elle demeure immobile, ainsi, jusqu'à la fin.—Un long silence.)

(HAGEN se tient, appuyé sur sa lance et sur son bouclier, perdu dans une sombre rêverie, en une attitude de défi, tout à l'autre côté de la scène.)

BRÜNNHILDE[618-1], seule, au milieu: longtemps, avec d'abord une émotion profonde, et ensuite avec une mélancolie comme accablante, elle considère le visage de Siegfried; puis se tournant, en une religieuse exaltation, du côté des HOMMES et des FEMMES:

Entassez-moi, là, de fortes bûches, un bûcher, sur la rive du Rhin: que haut et clair flamboie le brasier, qu'il brûle le noble corps du plus grand des Héros!—Amenez son cheval, qu'il suive, comme moi-même, le Héros: car j'aspire à prendre ma part des saints honneurs qu'on va lui rendre.—Accomplissez le vœu de Brünnhilde![620-1]

(Les JEUNES HOMMES dressent, durant ce qui suit, en avant de la salle, près du Rhin, un puissant bûcher: des FEMMES le décorent de tapis, qu'elles jonchent de verdure et de fleurs.)

BRÜNNHILDE, de nouveau abîmée dans la contemplation du corps.

Comme le soleil, purement, son amour m'illumine: lui, pur entre les purs, c'est lui qui m'a trahie! Infidèle à l'épouse, loyal envers l'ami,—de sa propre fiancée, de celle qu'il aimait seule, il s'est séparé, par son Glaive.—Plus loyalement que lui, nul n'a fait des serments; plus fidèlement que lui, nul n'a gardé sa foi; plus purement, nul n'aima jamais: et néanmoins, tous ses serments, sa foi, l'Amour le plus fidèle, nul ne les a trahis comme il les a trahis![620-2]

Savez-vous, comment cela put être?

O vous, saints gardiens des serments![621-A] tournez vos regards vers ma douleur en fleurs: voyez votre faute éternelle! Entends ma plainte, toi, le plus grand des Dieux! En lui faisant réaliser le plus courageux des exploits, tu en as voué le Héros au sombre pouvoir de la destruction:—moi,—c'est moi qu'il a dû trahir, lui, le Plus-Pur entre les purs, pour qu'une femme pût savoir, comprendre![621-1]

Sais-je, maintenant, sais-je ce qui t'est bon?

Tout! tout! je sais tout[621-2]: oui, tout m'est devenu clair! J'entends tes corbeaux s'agiter: allons, je te les renvoie tous deux, porteurs du message désiré, si douloureusement désiré![621-3] Repose! repose, ô Dieu!

(Elle fait signe aux HOMMES d'emporter sur le bûcher le corps de SIEGFRIED: en même temps elle retire, du doigt de Siegfried, l'Anneau, qu'elle considère durant ce qui suit et, finalement, se le met au doigt[622-A].

Mon héritage! que je le recueille.—Cercle maudit! Terrible Anneau! je prends ton Or,—pour y renoncer. A vous, ô sœurs, sages Filles-du-Rhin[622-B], qui nagez dans ses eaux profondes, à vous, je dois un sage conseil! Ce que vous réclamez, je vous le donne: prenez votre bien, dans mes cendres! Que la flamme, qui va me consumer, fasse l'Anneau pur de l'Anathème: vous, dans les flots, dissolvez-le, et, purement, gardez-en l'Or clair, la rayonnante étoile du Rhin, qui vous fut dérobée pour le malheur du Monde[622-1].—

(Elle se tourne du côté du fond, où à présent le corps de Siegfried gît étendu sur le bûcher, et elle arrache, à l'un des Hommes, une puissante torche.)

Vous, corbeaux, retournez là-haut! retournez dire, à votre Maître, ce qu'ici, près du Rhin, vous avez entendu! Passez près du Roc de Brünnhilde: à celui qui là flambe encore, à Loge, montrez le chemin de Walhall! Car voici le Crépuscule-des-Dieux, la fin des Dieux: voici—comme je jette l'incendie, dans l'éclatant Burg du Walhall.

(Elle lance la torche sur le bûcher, qui promptement et clairement s'enflamme. Les DEUX CORBEAUX se sont envolés du rivage, et disparaissent à l'arrière-plan.)

Vous, Vie en fleurs, race survivante[623-1]: retenez, comprenez mes paroles!—Lorsque vous aurez vu Siegfried, Brünnhilde aussi, consumés par l'ardent brasier; lorsque vous aurez vu les Filles-du-Rhin prendre l'Anneau, l'emporter dans les profondeurs: à travers les ténèbres, alors, regardez du côté du Nord! S'il y rutile, au ciel, un incendie sublime, sachez, tous, que vous contemplez—l'anéantissement du Walhall!

La Race des Dieux a passé comme un souffle, le Monde que j'abandonne est désormais sans maître: le trésor de ma Science divine, j'en vais faire part à l'univers[623-2].—Ni la richesse, ni l'Or, ni la grandeur des Dieux; ni maison, ni domaine, ni pompe du rang suprême: ni les liens fallacieux de tristes conventions, ni la rigoureuse loi d'une morale hypocrite:—dans la douleur comme dans la joie, seul nous rend bienheureux—l'Amour![624-1]

(Deux jeunes Hommes acconduisent le cheval: BRÜNNHILDE le saisit et promptement le débride.)

Grane, mon cheval, je te salue! Sais-tu, ami, où je veux te conduire? Dans la flamme éclatante, ton maître est couché là, Siegfried, mon bienheureux Héros. Est-ce de suivre l'ami que tu hennis avec joie? Est-ce vers lui qu'ils t'attirent, les sourires de la flamme?[624-2] Sens ma gorge aussi, comme elle brûle; mon cœur s'embrase d'une pure ardeur: l'étreindre, être enlacée par lui; dans l'Amour, dans l'adoration, m'unir, me confondre avec lui!—Heyaho! Grane! salue l'ami! Siegfried! salut! Siegfried! C'est ta femme bienheureuse![625-1][625-A]

(Elle s'est élancée sur son cheval avec impétuosité, et, l'ayant enlevé au galop, le fait sauter d'un bond dans le bûcher en flammes[625-2]. Aussitôt l'incendie s'élève en crépitant[626-A]: le feu remplit tout l'espace extérieur à la salle, et semble déjà la gagner elle-même. Épouvantées, les FEMMES se pressent vers l'avant-scène. Tout à coup le brasier s'écroule et s'éteint; au-dessus flotte quelque temps encore un nuage de fumée ardente, qui monte, plane, et enfin se dissipe: le Rhin a débordé, puissamment[626-B], et roule, sur la place du bûcher, ses flots jusqu'au seuil de la salle. Sur les vagues, les TROIS FILLES-DU-RHIN se sont approchées en nageant.—HAGEN, qui, depuis le prodige relatif à l'Anneau, n'a cessé d'observer BRÜNNHILDE et ses allures avec une grandissante angoisse, est, à la vue des FILLES-DU-RHIN, saisi des plus violentes alarmes; il rejette loin de soi, précipitamment, sa lance, son bouclier, son casque; et, comme en démence, il se rue dans le Fleuve, en vociférant: «Arrière! Mon Anneau!»[626-C] De leurs bras, WOGLINDE et WELLGUNDE entourent sa nuque, et, nageant alors en arrière, l'entraînent avec soi dans l'abîme: FLOSSHILDE, jubilante, élève l'Anneau reconquis[627-1][627-A].—Au lointain du ciel éclate, en même temps, semblable à l'aurore boréale, une rougeoyante clarté qui va s'élargissant, de plus en plus ample et puissante.—Les HOMMES et FEMMES contemplent, en silence, violemment émus, l'événement et l'apparition[627-B].

Le rideau tombe[627-C].)


APPENDICE

NOTE DU TRADUCTEUR

DE LA

Version première (1848) de L'ANNEAU DU NIBELUNG (1852)

J'ai parlé, dans l'Avant-Propos (pp. 65-74), du canevas primitif de L'Anneau du Nibelung: je prends donc la liberté de renvoyer à ces pages pour toutes celles des indications, bibliographiques ou quelconques, que je me serai dispensé de renouveler ici-même.

Je rappellerai seulement que de ce canevas, datant de 1848, Wagner avait tiré d'abord, la même année, Siegfried's Tod, La Mort de Siegfried; puis (après la composition de L'Œuvre d'Art de l'Avenir et d'Opéra et Drame) un second poème, Le Jeune Siegfried (en 1851); puis encore La Walküre (1852); finalement L'Or-du-Rhin (1852). C'est alors, rappellerai-je de plus, qu'il se vit obligé de remanier tour à tour Le Jeune Siegfried (qui devint Siegfried) et Siegfried's Tod (qui devint Le Crépuscule-des-Dieux); car sa conception primitive s'était à tel point modifiée, que l'économie des deux Drames, générateurs de l'œuvre entière, avait cessé d'être conforme à l'essence nouvelle de cette œuvre même. De ce qu'il est resté à titre secondaire (une synthèse admirable, en somme, des Mythologies septentrionales, et déjà suffisante à la gloire de bien d'autres), l'ensemble dramatique ordonné par Wagner s'était de jour en jour élevé au rang qu'il occupe aujourd'hui: celui d'un Poème où les hommes de tous les temps, de toutes les races, découvriront, poignantes, profondes, toujours nouvelles, des significations morales et rédemptrices. Le motif intérieur de L'Anneau du Nibelung n'est-il point, pour le résumer en quelques mots, l'impossibilité, pour l'Ame, de posséder, tout à la fois, le Pouvoir ou l'Or—et l'Amour? Et n'est-ce pas le renoncement d'Alberich à l'Amour (Wagner l'écrit en propres termes) qui, jusqu'au meurtre de Siegfried, engendre le quadruple Drame?

Hé bien, dans la version de 1848, non seulement le Nibelung ne renonce point à l'Amour, mais il n'est même question, nulle part, de la nécessité de ce tragique renoncement: Alberich vole simplement l'Or aux Filles-du-Rhin, et rêve de faire de l'Or l'arme de sa puissance. Rêve déçu: Fasolt et Fafner réclament, en échange du Walhall, qu'ils viennent de construire pour Wotan, le Trésor des Nibelungen, qui sont leurs ennemis naturels, et l'Anneau, qui en fait partie; le Dieu leur donne satisfaction. Les belles scènes du rachat de Freya, qui, dans le Drame définitif, accusent, de si frappante et poétique manière, la portée du cruel conflit psychologique,—ces scènes, par suite, n'existent point. Fafner ne tue nullement Fasolt, et, la terreur de l'Anathème n'obligeant pas le premier des deux à prendre forme d'un Dragon, cet animal n'est autre chose que le classique monstre des Mythes, l'inévitable bête gardienne des toisons d'or. Ainsi la faute des Dieux dépouillant Alberich fut d'avoir, avec son Anneau, «enterré l'âme du peuple des Nibelungen, la liberté, sous le ventre de ce Dragon»,—et cela dans un but qui, somme toute, n'était guère supérieur à celui du voleur.

Comment la réparer, cette faute? Les Dieux ne le pourraient plus eux-mêmes: leur pacte le leur interdit. Ils s'inquiètent donc de vouer un homme à l'accomplissement de l'exploit nécessaire, mais aussi, comme il est logique, aux conséquences de l'Anathème, à l'expiation de leur propre méfait. Il suffira, pour que la paix règne de nouveau entre les trois races, celles des Dieux, des Géants et des Nibelungen, que le Héros prédestiné, rendant aux Filles-du-Rhin leur Or, libère ainsi les Nains d'une servitude impie. Quel sera-t-il, ce Héros? Siegmund?—Pas plus que dans notre Walküre; en toute la partie du canevas qui correspond à cette dernière, nous voyons bien Siegmund agir, aimer Sieglinde, etc. Seulement, ce canevas n'implique l'idée d'aucune scène analogue à celle qui est maintenant,—je l'ai dit ailleurs (p.358, n. 1) d'après Wagner,—«la plus importante du quadruple Drame»: Wotan n'intervient qu'une seule fois,—pour condamner Brünnhilde,—et pour évoquer Loge.

Des observations du même genre s'appliqueraient à l'ébauche première de l'actuel drame de Siegfried; Siegfried est bien élevé par Mime, tue le Dragon, s'empare de l'Anneau, réveille Brünnhilde, qui lui fait un récit peu dramatique et long; mais il n'est point question du Voyageur (Wotan): nulle scène entre Wotan et Mime, entre Wotan et Alberich; aucune évocation d'Erda (deuxième scène culminante de la Tétralogie), aucun «renoncement» du Voyageur; aucune lutte de Siegfried contre ce Voyageur. Toutes ces additions essentielles datent de 1852, motivées et nécessitées par ce fait que si, dans l'ébauche, Siegfried apparaissait comme le héros central d'une «action» plutôt extrinsèque,—dans le dernier poème, au contraire, Wotan est le personnage unique, pour ainsi dire: de l'Ame de qui tout part, à l'Ame de qui tout revient, par rapport auquel seul doit être interprétée la conduite de chacun des autres.

Rien ne le prouve plus nettement, d'ailleurs, que le titre substitué, pour la «Troisième Journée» du Ring, à celui de La Mort de Siegfried,—et surtout les transformations dont ces mots: Crépuscule-des-Dieux, sont l'éloquent indice verbal. Transformations nombreuses? Non pas: le «poème d'opéra» de 1848, par la structure comme par le texte, est presque intégralement identique au nouveau; il n'en diffère—mais c'est assez—que par la suppression, d'abord, en celui-ci, des éléments antiscéniques (j'ai spécifié ces éléments dans mon Avant-Propos, p. 73) et par l'économie des quatre scènes suivantes: celle des Nornes,—celle de Brünnhilde avec Waltraute, celle d'Alberich avec Hagen,—enfin la conclusion du Drame, sans parler du discours de Siegfried expirant, et de quelques autres menus détails. Aux lecteurs qui viennent d'étudier L'Anneau du Nibelung avec attention, il n'est pas besoin de faire remarquer que les trois premières de ces scènes, et une partie de la quatrième, y sont consacrées à Wotan, personnage invisible mais toujours central. Dans La Mort de Siegfried, rien de tel: Siegfried étant le pivot de l'«action», les Nornes prophétisent de lui que joyeusement il accomplira ce qu'il a joyeusement commencé. A la place du tragique dialogue où le refus de Brünnhilde à Waltraute décide de la ruine du Walhall, nous trouvons un chœur de Walküres, destiné à mettre Brünnhilde au courant des exploits de ses sœurs (et duquel la musique est devenue, par la suite, le thème de la fameuse—trop fameuse—Chevauchée). Quant au sombre entretien nocturne d'Alberich et de Hagen, ce que j'ai dit de la première esquisse, en général, laisse deviner qu'il ne contient et ne pouvait contenir aucune allusion à des faits aussi décisifs, pour le sort d'un Monde menacé, que la lutte de Siegfried contre Le Voyageur, la rupture, par le Glaive Nothung, de la Lance gardienne des Traités: passons donc. Aussi bien le dénouement de Siegfried's Tod est-il autrement instructif: après le meurtre de Siegfried, expiation de la faute des Dieux, Brünnhilde y restitue bien l'Or au Fleuve sacré, et monte bien avec Grane sur le bûcher funèbre; mais c'est, comme dans l'Edda de Sœmund, pour redevenir une Walküre (et non, comme dans Le Crépuscule, pour finir le règne des Dieux, pour sauver le Monde par l'Amour, et l'Amour rédempteur, lui-même, par son sacrifice volontaire). Il y a plus: redevenue Walküre, Brünnhilde, en une apothéose, mène au Walhall Siegfried (transposition, sans doute, d'un passage de l'Edda de Sœmund,—aux Chants de Helge), et, devant les Dieux assemblés pour les recevoir, dit à Wotan: «Wotan, réjouis-toi du plus libre des hommes, et salue-le avec tendresse, car c'est à lui que tu dois la puissance éternelle!» ce pendant que des chœurs dialogués d'un bel effet (dont l'idée fut peut-être reprise par Wagner en son Parsifal, à l'acte troisième), des chœurs alternants de femmes et d'hommes, après avoir accompagné la pompe funéraire de Siegfried, souhaitent au couple bienheureux «d'éternelles délices, à Walhall».

Telle est, déjà grandiose, mais combien moins profonde! la conception première de L'Anneau du Nibelung. J'en abandonne sans commentaires cette bien incomplète analyse, à la fois trop brève et déjà trop longue, aux méditations du lecteur.—J'aurais désiré ne point le quitter sans lui montrer encore comment, dans l'ensemble des œuvres de Richard Wagner, non seulement Tristan et Isolde (ce sont ses propres expressions),[633-1] n'est qu'un «acte complémentaire» de la Tétralogie du Ring, mais surtout Parsifal en est, pour ainsi dire, la transcription spirituelle, prouvée par maintes correspondances (des situations, des symboles, des personnages, des noms aussi), et prévue, dès l'année 1848, en une page lumineuse du Poète-Musicien[633-2]. Que le peu de place duquel je dispose serve d'excuse à mon silence! L'impossibilité de résumer dignement, en quelques mots, ces hautes questions, ne m'aura du moins pas empêché de m'acquitter du devoir de les signaler.

L. P. de B'. G.


TABLE

AVANT-PROPOS DU TRADUCTEUR: De la Méthode à suivre pour consulter avec fruit cette Traduction et cette Édition (L.-P. de B.'G.)

DES CYCLES GERMANIQUES ET SCANDINAVES dans la Tétralogie de Richard Wagner (E. B.)

L'ANNEAU DU NIBELUNG, festival scénique en un Prologue et trois Journées (Traduction et Annotation par Louis-Pilate de Brinn'Gaubast;—Commentaire musicographique par Edmond Barthélemy)

Prologue: L'OR-DU-RHIN (Das Rheingold)

Première Journée: LA WALKÜRE (Die Walküre)

Deuxième Journée: SIEGFRIED (Siegfried)

Troisième Journée: LE CRÉPUSCULE-DES-DIEUX (Götterdämmerrung)

APPENDICE: Note du Traducteur: De la version première (1848) de L'Anneau du Nibelung (1852)

Paris.—Imprimerie Paul Dupont, 4, rue du Bouloi.—20.7.94.