XXVI.
La mère Louis.
Depuis le consentement arraché à Honorine et la résolution prise par celle-ci de persister dans son sacrifice, tout avait marché au gré d’Arthur et de sa mère. La veille du mariage était arrivée sans que l’on eût entendu parler de M. de Vercy, et de Luxeuil se réjouissait d’un retard qu’il ne pouvait comprendre, mais dont il espérait bien profiter.
Il venait de quitter le notaire chargé du contrat de mariage, après avoir longtemps discuté avec lui et la comtesse toutes les dispositions qui pouvaient être introduites dans l’acte, à son avantage, et il allait sortir lorsqu’un domestique annonça:
M. le docteur Vorel avec la mère Louis.
La foudre tombant aux pieds de la comtesse et de son fils eût causé, à tous deux, moins de saisissement. Ils se levèrent d’un même mouvement et voulurent faire répéter les noms; mais la porte fut tout à coup poussée avec fracas et laissa voir les deux personnages qu’on venait d’annoncer.
Les années avaient passé sur M. Vorel, sans laisser de traces trop sensibles; elles ne lui avaient donné ni la maigreur ni l’embonpoint qu’amène habituellement la vieillesse. C’était toujours le même homme, sauf un peu moins de souplesse dans les attitudes. La tête seule, devenue chauve au-dessus des tempes et garnie, au milieu, de cheveux grisonnants, avait pris je ne sais quel faux air vénérable qui rendait l’expression du visage plus trompeuse pour la foule et plus redoutable aux vrais observateurs. Quant à la mère Louis, c’était une grosse femme tannée par le soleil, forte en couleurs et portant le costume des paysannes normandes dans toute sa splendeur.
La comtesse et Arthur étaient restés pétrifiés à l’autre extrémité du salon, lorsque la paysanne les aperçut.
—Ah! ah! ça doit être ça le bourgeois et la bourgeoise, dit-elle, en quittant le bras de Vorel.
—Vous ne vous trompez pas, ma mère, répliqua celui-ci, qui salua profondément; c’est madame la comtesse et M. de Luxeuil.
—C’est ça le marieux, s’écria la mère Louis en riant; eh bien! y me va; il est gentil tout plein... Viens embrasser ta grand’mère, mon garçon.
Arthur se contenta d’incliner légèrement la tête.
—C’est là tout ce que tu me fais d’agriotes[G] (caresses), s’écria la mère Louis scandalisée.
—Pardon, ma mère, fit observer Vorel de sa voix pure et caressante; mais notre arrivée est si inattendue.
—Inattendue... répéta aigrement la vieille femme; quand ils m’ont invitée c’était donc pour me faire chaper (promener)? Alors ils n’ont qu’à le dire. Mais, en tous cas, je veux voir la fieule; je suis sa grand’mère. Après tout, on ne peut pas l’épouser contre mon gré; et, comme on dit au pays:
N’est pas mariée.
A cette espèce de menace, la comtesse fit un mouvement.
—Que madame Louis nous excuse, dit-elle avec un effort visible, mais comme sa lettre ne disait point qu’elle dût venir...
—Je crois bien, interrompit la grosse femme, je voulais vous sourguer (surprendre); mais si c’est comme ça que vous recevez les gens, on peut retrousser pignole. (s’en aller) avec son fait et sans signer au contrat.
Ces derniers mots, prononcés avec une irritation criarde, rappelèrent brusquement à la comtesse et à son fils ce que l’on pouvait attendre de la mère Louis. Ils se consultèrent de l’œil, échangèrent un signe, et leur froideur disparut à l’instant même, comme par enchantement.
—Que dites-vous là, s’écria madame de Luxeuil, qui courut à la vieille femme et la prit par les mains, vous en retourner!... Ah! nous sommes trop heureux que vous vous soyez décidée à venir... Mais, nous l’espérions si peu, qu’au premier moment j’ai été tout étourdie... j’ai cru que je me trompais... Asseyez-vous donc, chère madame Louis... et vous, docteur...
—Merci, merci, ce n’est pas la peine, dit la mère Louis qui se laissa conduire de mauvaise grâce jusqu’à la causeuse.
—Vous êtes arrivée aujourd’hui? interrompit madame de Luxeuil en s’adressant à Vorel.
—A l’instant, madame la comtesse, répondit le médecin..
—Mais madame Louis doit avoir besoin de repos, interrompit vivement Arthur; il faut faire préparer sa chambre.
Et il tira violemment le cordon de la sonnette.
—C’est inutile! répliqua la paysanne, dont le mécontentement n’était point apaisé.
—Madame Louis préfèrerait peut-être prendre quelque chose, dit la comtesse avec empressement; un bouillon, par exemple!
—Non, dit la vieille femme.
—Du café, alors?
—Non, non.
—Une côtelette et du Madère! proposa Arthur.
La figure de la mère Louis se dérida un peu.
—Du Madère! répéta-t-elle, en se tournant vers le docteur; j’ai jamais bu de ça; est-ce que c’est bon, mon mière (médecin)?
Vorel fit un signe affirmatif.
—Voyons donc la côtelette... et le... comme il a dit, le jeune gars... Puisqu’on est à Paris, faut faire un peu de riotte.
Madame de Luxeuil donna les ordres nécessaires au valet qui venait d’entrer. Honorine, avertie, arriva bientôt émue et se jeta dans les bras de sa grand’mère en sanglotant.
—Eh bien! qu’est-ce qu’elle a donc! s’écria la paysanne, en l’embrassant; ça la fait pleurer de me voir!... Allons, allons, veux-tu bien essuyer tes yeux, petiote; ne geins pas comme ça; je suis tout plein contente; sois contente itou (aussi).
Et elle l’embrassa de nouveau.
Mais dans la disposition où se trouvait Honorine, la brusque arrivée de sa grand’mère était comme un choc inattendu qui avait tout remué au fond de ce cœur bourrelé; ses larmes, loin de s’arrêter sous les caresses de la paysanne, semblèrent redoubler.
—Est-elle picheline (pleureuse) au moins, dit la mère Louis, en se laissant gagner, sans savoir pourquoi, à l’attendrissement de sa petite-fille; voyons, en voilà assez, ma nerchibotte (petite); est-ce qu’on n’est pas contente donc de se marier?
Honorine qui était à genoux sur un tabouret, aux pieds de la vieille femme, lui baisa les mains.
—Ça n’est pas une réponse, continua la mère Louis intéressée malgré elle; allons, Honorine, il ne faut pas tant de beurre pour faire un quarteron; réponds oui ou non.
—Voici les côtelettes et le Madère, interrompit Arthur, qui vit le domestique paraître avec un plateau.
Cette diversion inattendue changea le cours des idées de la mère Louis; elle tourna les yeux vers le déjeuner que l’on venait de poser sur un petit guéridon de laque, et cette expression de gourmandise comprimée, particulière aux paysans, illumina tous ses traits.
—Ah! c’est déjà prêt, dit-elle; eh bien! à la bonne heure! il n’y a pas moyen de muler (bouder) quand on voit un pareil festin.
Et comme Honorine se penchait sur son épaule, elle continua en la forçant à se relever:
—Allons, il y a temps pour tout; ma fieule, voilà assez d’oremus; tu vas manger une bouchée avec moi.
Honorine s’excusa.
—A ton idée, reprit la vieille, qui ne voulait point perdre en explications un temps qu’elle pouvait mieux employer; ton oncle, lui, acceptera. Pas vrai, mon mière, que vous profiterez de la bonne occasion? c’est son droit, voyez-vous; car, comme dit le proverbe:
«S’il pleut sur le curé, il dégoutte sur le vicaire.»
La manie des proverbes normands était une des infirmités de la vieille paysanne.
M. Vorel s’inclina en signe d’assentiment, et se mit à table avec sa belle-mère.
Celle-ci trouva tout excellent, surtout le Madère qu’Arthur lui versa, et auquel elle revint avec une persistance qui finit par alarmer madame de Luxeuil. La gaieté de l’ancienne meunière devenait à chaque instant plus bruyante et plus communicative; elle s’écria enfin, en frappant sur les genoux de la comtesse:
—Pardi! vous êtes une bonne chrétienne, mam’ Luxeuil, et qui avez pas de grecquerie (avarice); j’aime ça, moi; aussi, je vous le revaudrai. Vous verrez ce que je ferai pour la petiote et pour le gars; quéque chose qui les aidera! car tout le monde a besoin d’aide: on aide bien au bon Dieu à faire le bon blé.
La comtesse et Arthur voulurent la remercier, mais elle les interrompit en disant qu’il fallait attendre au lendemain, après la noce, que pour le quart d’heure c’était assez jacasser et qu’elle voulait se reposer.
Madame de Luxeuil proposa de la conduire à l’appartement qu’elle devait occuper.
—Non pas vous, dit la grosse femme que le vin de Madère avait rendue égrillarde, mais votre jeune gars: je veux qu’il soit mon valantin (galant); sans te faire tort, pourtant, fieule, ajouta-t-elle en se tournant du côté d’Honorine; je ne le garderai pas longtemps: «ce qui vient de flot s’en va de marée.»
Et se retournant vers le docteur:
—Eh bien! mon mière, est-ce que vous ne voulez pas vous mettre aussi un peu en galatine (vous coucher)? Vous devez avoir besoin de dormir, car vous êtes tout évêque d’Avranche (tout absorbé).
M. Vorel déclara qu’il préférait jouir de la compagnie de madame de Luxeuil, et la mère Louis sortit avec Arthur.
Mais celui-ci ne tarda point à revenir, en annonçant que la vieille paysanne avait trouvé une payse parmi les servantes de l’hôtel et qu’il les avait laissées ensemble parlant patois. La comtesse ne put retenir un geste de contrariété; le médecin sourit.
Bien qu’il eût jusqu’alors gardé le silence, rien ne lui avait échappé. Il avait seul décidé la mère Louis à faire le voyage de Paris, et ce voyage n’était point pour lui sans motifs; mais il voulait, avant tout, bien connaître le terrain et savoir par quel côté on pouvait s’avancer. Dès le premier coup d’œil, il crut comprendre que le mariage projeté souriait peu à la jeune fille. Quelques questions adroites achevèrent de le convaincre et il laissa voir qu’il l’avait deviné.
La comtesse et Arthur, qui connaissaient l’habileté du docteur, furent sérieusement effrayés. La première se hâta de saisir un prétexte pour faire sortir Honorine.
M. Vorel la suivit du regard jusqu’à ce qu’elle eût disparu.
—C’est singulier, dit-il, avec une sorte d’hésitation, mais je ne trouve point à notre chère nièce la joyeuse émotion que donne habituellement l’approche du mariage; elle paraît triste, tourmentée; on dirait qu’elle cache un secret toujours prêt de faire explosion.
—Honorine! s’écria madame de Luxeuil, qui cacha son inquiétude sous un air de gaieté; en vérité, docteur, vous la trouvez triste?... vous pensez qu’elle cache un secret!... ah! ah! ah! mais vous n’avez donc jamais vu de jeune fille qui se marie?
—Il se peut que je sois, à cet égard, mauvais observateur, dit Vorel avec humilité; mais, en tout cas, on pourrait interroger la jeune fille, et si sa grand’mère voit comme moi... de travers, vous pouvez compter qu’elle n’y manquera pas.
—Et quand elle le ferait, reprit Arthur avec impatience; le docteur pense-t-il donc que nous ayons fait violence à ma cousine?
Vorel le regarda à travers ses lunettes bleues.
—Je suis persuadé du contraire, dit-il avec une lenteur et une immobilité dont l’expression contredisait évidemment sa protestation; le choix de notre chère nièce n’a pu être déterminé par aucune menace, ni par aucune captation, il a été complétement libre; mais monsieur de Luxeuil sait comme moi que la volonté d’une jeune fille est variable.
—Que voulez-vous dire, Monsieur?
—Je veux dire que si la grand’mère Louis se mettait à interroger sa petite-fille sur son air triste, c’est une supposition... et que celle-ci exprimât, par hasard, le désir de voir ajourner le mariage... ou d’y renoncer... je fais encore une supposition... la grand’mère serait capable de tout rompre.
Arthur fit un mouvement.
—Oh! c’est une femme terrible, ajouta Vorel d’un air paterne, et elle n’écoute jamais que son inspiration...
—Vous oubliez qu’elle a donné son consentement, fit observer madame de Luxeuil.
—Sans doute, sans doute, répliqua le médecin avec déférence; mais madame la comtesse comprend bien que ce consentement deviendrait inutile si notre chère nièce changeait d’avis... Il est bien entendu que c’est toujours une supposition...
—Dont monsieur Vorel voudrait faire une réalité! acheva Arthur qui était à bout de patience.
Le médecin feignit l’étonnement.
—Moi, dit-il: monsieur de Luxeuil ne me rend pas justice; nul ne désire au contraire plus vivement que moi la conclusion de son mariage... d’autant qu’il me permettra de terminer une affaire qui m’occupe depuis longtemps.
La mère et le fils échangèrent un regard; ils venaient de comprendre le but du voyage de Vorel.
—Monsieur le docteur devait débuter par cet aveu, dit madame de Luxeuil d’un ton railleur.
—Je tâche de commencer par le commencement, madame la comtesse, répliqua le docteur avec le sourire équivoque dont il avait l’habitude.
—Et peut-on savoir de quoi il s’agit? demanda Arthur.
—Mon Dieu, rien de plus simple! La baronne possédait en Touraine une petite forêt enclavée dans un domaine appartenant à mon fils, du chef de sa mère, et que je voudrais acquérir à des conditions raisonnables. Jusqu’à présent la minorité d’Honorine a été un obstacle; mais désormais je puis traiter avec monsieur de Luxeuil.
—Soit, dit Arthur, après le mariage.
—Oh! non, reprit Vorel en souriant, après le mariage il serait trop tard; une rédaction de contrat troublerait les enchantements de la lune de miel; puis, je repars sur-le-champ. Je voulais proposer au contraire à monsieur de Luxeuil de tout régler aujourd’hui.
—Aujourd’hui, répéta Arthur; mais je n’ai encore aucun droit.
—Qu’importe? L’acte peut être post-daté de deux jours; le notaire de madame la comtesse connaît trop bien les affaires pour se refuser à un pareil arrangement.
—Cependant, Monsieur...
—Allons, ne me refusez pas, interrompit le médecin avec son sourire embarrassant, c’est un moyen de m’obliger à faire des souhaits pour que ce mariage ne rencontre aucun obstacle, et je suis généralement heureux dans ce que je souhaite.
Arthur parut hésiter.
—J’ai avec moi l’argent, ajouta Vorel, voudriez-vous m’obliger à le remporter?
L’idée d’un paiement immédiat décida de Luxeuil.
—Eh bien, soit, pardieu! dit-il; puisque vous voulez que je vende d’avance la peau de l’ours, allons chez le notaire et nous discuterons le prix.
Lorsqu’ils revinrent tous deux quelques heures après, la vente de la forêt était conclue, et leurs deux signatures données; quant à celle d’Honorine, M. Vorel se faisait fort de l’obtenir.
La jeune fille se trouvait, en effet, dans une situation d’esprit qui ne lui permettait guère de rien débattre ni de rien refuser. Arrivée au moment d’accomplir le sacrifice, son courage avait fait place à une sorte de stupeur résignée. Elle se laissa parer sans émotion, sans regret, sans effroi; elle avait cessé de sentir et de penser. La mère Louis avait beau lui répéter qu’elle allait avoir un fel gars (brave garçon) pour mari, et qu’une épouseuse devait avoir la mine plus acoquetée (fraîche), Honorine répondait affirmativement à tout, mais sans avoir compris ce qu’on lui disait, ni ce qu’elle répliquait elle-même. Enfin, l’heure venue, elle descendit au salon où attendaient le notaire et les témoins. C’étaient le marquis de Chanteaux, le prince Dovrinski, Marquier et de Cillart. Le contrat de mariage fut lu sans donner lieu à aucune observation; mais au moment de signer, la mère Louis prit la parole.
—Un instant, s’écria-t-elle: maintenant que le grand noir a fini, c’est à mon tour. Vous avez mis là tout ce que les épouseurs se donnaient l’un à l’autre... en fortune s’entend... eh bien! ajoutez un article pour la mère Louis.
Le notaire s’inclina et prit une plume.
—Mettez, reprit la paysanne en se rengorgeant, que le jour où la petite aura son premier, la grand’mère promet d’envoyer pour le trousseau deux cents écus!...
Ces mots avaient été prononcés d’un air de majesté si triomphante que le notaire crut avoir mal compris.
—Pardon, madame, reprit-il; vous avez dit?...
—Deux cents écus! répéta la mère Louis, en appuyant sur chaque syllabe.
Le notaire promena autour de lui un regard embarrassé.
—Écrivez, écrivez, Monsieur, dit Arthur, qui cachait son désappointement sous une gaieté forcée; les petits présents entretiennent l’amitié. Madame Louis m’a, en outre, promis ma provision de mascapié (confiture de pomme).
—Et je ne m’en dédis pas, mon gars, continua la paysanne, qui n’avait point saisi la raillerie; je vous l’enverrai toutes fois et quantes il y aura du cidre, comme on doit en avoir cette année, car vous connaissez la règle:
Année pommeuse.
Seulement faut pas parler du mascapié dans l’acte; parce que je veux envoyer ça d’amitié!...
L’addition demandée par la mère Louis une fois faite, les signatures furent données, et l’on vint avertir que les voitures étaient attelées.
M. le marquis de Chanteaux s’avança vers Honorine le sourire sur les lèvres; mais, à ce moment suprême, la vie, pour ainsi dire suspendue chez la jeune fille, se réveilla brusquement: elle eut tout à coup conscience de ce qui venait d’avoir lieu, de ce qui se préparait, et elle se sentit glacée d’épouvante.
Le marquis resta quelques instants devant elle, le bras tendu, et répéta l’annonce qui venait d’être faite; mais Honorine, pâle, les yeux fixes, les deux mains crispées sur les bras du fauteuil, demeura immobile. Une crise terrible s’opérait en elle. Près d’accomplir le sacrifice accepté, une de ces répugnances, qui sont comme l’instinct de conservation de l’âme, venait d’anéantir subitement son courage. En vain la volonté luttait, en vain elle se répétait il le faut! il le faut! une force invincible la retenait enchaînée.
M. de Chanteaux, déconcerté de son silence et de son immobilité, se tourna vers madame de Luxeuil, qui s’approcha vivement et voulut lui prendre la main; elle était raide et glacée! La comtesse essaya de l’encourager par quelques paroles affectueuses; la jeune fille n’entendait plus: l’espèce de combat que se livraient en elle deux puissances contraires, était au-dessus de ses forces; après quelques instants d’une apparente insensibilité, ses lèvres pâlirent, sa tête flottante se renversa et elle s’évanouit.
Il y eut un moment d’effroi parmi les assistants; mais M. Vorel les rassura. Il fit transporter la jeune fille dans une pièce voisine et revint bientôt avec madame de Luxeuil, en annonçant qu’elle avait repris ses sens et qu’un repos de quelques instants suffirait pour la remettre. Arthur s’excusa près des témoins de ce retard imprévu et, pour rendre l’attente plus facile, leur proposa d’entrer chez lui, où ils pourraient parcourir les journaux, tandis que la mère Louis, à qui l’accident de sa petite fille avait tourné le cœur, passait à l’office pour prendre quelque chose.
Restés seuls, la comtesse et le docteur allaient retourner près d’Honorine, quand la porte du salon s’ouvrit tout à coup à deux battants: le domestique entra et annonça à haute voix: Monsieur le duc de Saint-Alofe.
XXVII.
L’idée fixe.
En renonçant au nom de M. Michel, le vieillard avait également quitté le costume sous lequel nous l’avons jusqu’à présent montré aux lecteurs, le pantalon à pied se trouvait remplacé par une culotte de casimir blanc, serrée sur les bas de soie au moyen d’une boucle de vermeil, et la douillette fourrée, par un habit bleu, à collet étroit, qui laissait voir un gilet de piqué, couleur paille. Sa cravate de batiste, jaunie par le temps, était brodée aux coins et retombait sur un jabot de Malines presque droit; enfin la chaussure découverte et arrondie avait pour ornement une petite cocarde de ruban noir satiné.
C’était un costume de l’Empire avec toute cette fraîcheur flétrie des vêtements longtemps conservés sans qu’on en ait fait usage, et il ne fallait pas moins que la physionomie austère du vieillard pour lui ôter ce qu’il pouvait avoir de ridicule et de suranné.
A ce nom de Saint-Alofe annoncé par le laquais, madame de Luxeuil s’était détournée stupéfaite; mais en apercevant le duc dans le même costume qu’il portait lors de leur dernière rencontre, elle le reconnut sur-le-champ, malgré les ravages des années, et poussa une exclamation d’épouvante.
L’arrivée de M. de Saint-Alofe dans un pareil moment avait, en effet, quelque chose de si redoutable que toute sa présence d’esprit l’abandonna; elle demeura debout à la même place et comme hallucinée par un fantôme.
Cependant le duc, s’étant avancé lentement vers elle, s’inclina; par un mouvement machinal la comtesse rendit le salut, lui montra un fauteuil et se laissa retomber elle-même sur la causeuse qu’elle occupait un instant auparavant.
Jusqu’alors aucune parole n’avait été échangée. Vorel, étonné, regardait alternativement madame de Luxeuil et le duc; enfin celui-ci, qui était resté debout comme s’il eût attendu la sortie du médecin, se tourna vers la mère d’Arthur.
—Je crains que ma visite ne paraisse importune, dit-il avec une froideur polie; je sais qu’elle interrompt une solennité de famille...
—Il est vrai, balbutia madame de Luxeuil en s’efforçant de se remettre; c’est aujourd’hui que mon fils se marie; le contrat vient d’être signé...
—Déjà! interrompit le duc; vous avez fait diligence, madame la comtesse.
—Loin de là, Monsieur, reprit madame de Luxeuil qui, en parlant, retrouvait peu à peu son sang-froid; nous sommes au contraire en retard, et depuis longtemps les témoins attendent...
—Ah! vous avez les témoins, répéta le duc en regardant fixement la comtesse; et... parmi eux, Madame, s’en trouve-t-il un qui puisse être pour mademoiselle Honorine Louis un défenseur éclairé et sérieux?
—Un défenseur... Qui vous fait supposer qu’elle en ait besoin, Monsieur?
—Sa position, madame la comtesse, et surtout son âge qui lui donne droit à l’appui d’un tuteur.
—Aussi avions-nous espéré M. de Vercy, fit observer madame de Luxeuil; mais, malgré ses promesses, il n’est point arrivé...
—Et il n’arrivera pas, ajouta le vieillard avec gravité; car M. le conseiller de Vercy est mort assassiné!
La comtesse jeta un cri.
—Assassiné! répéta-t-elle; où cela? grand Dieu!
—M. de Vercy a succombé en chemin, reprit le duc, sous les coups de deux misérables qui se sont ensuite présentés à Paris, à sa place, dans l’espoir de se faire payer des sommes qui lui étaient dues. Un homme les a reconnus, ils l’ont frappé, et c’est en écoutant tout à l’heure son interrogatoire que j’ai tout appris.
La mère d’Arthur joignit les mains avec une exclamation d’horreur.
—La mort a subitement privé mademoiselle Honorine Louis de son appui, continua M. de Saint-Alofe; voilà pourquoi je viens ici prendre sa place et réclamer près d’elle mes droits de premier tuteur.
Madame de Luxeuil parut plus saisie que surprise. Dès l’apparition du duc elle avait pressenti qu’il arrivait pour s’entremettre et faire obstacle au mariage d’Arthur: mais uniquement préoccupée d’une crainte que le lecteur connaîtra bientôt, elle n’avait point songé au titre qu’il venait d’invoquer, aussi se trouva-t-elle, pour ainsi dire, prise au dépourvu. Cependant, elle s’efforça d’échapper à son embarras par l’audace.
—Monsieur le duc n’espère point, sans doute, nous faire prendre au sérieux ses prétentions, dit-elle avec hauteur; dans quelques instants, mademoiselle Honorine Louis portera un nom qui lui rendra inutile toute protection étrangère.
—Mais elle ne le porte point encore, madame la comtesse, objecta M. de Saint-Alofe, et d’ici là, vous ne pouvez repousser la demande que je viens vous faire.
—Et quelle est-elle, Monsieur?
—Obligé, par mon devoir, de veiller sur la pupille que M. de Vercy ne peut plus protéger, je désire l’entretenir ici une fois, une seule, mais sans témoins, sans interruptions et librement.
Les traits de la comtesse s’assombrirent.
—Et dans quel but cet entretien? reprit-elle.
—Un autre refuserait peut-être de le dire, répliqua le vieillard, mais je crois devoir la vérité à madame la comtesse. Je veux voir la jeune fille dont l’avenir va s’engager, pour savoir si cet engagement est spontané, réfléchi; si elle connaît bien celui qu’elle épouse; si ce mariage, enfin, est une libre préférence ou une condition qu’elle subit.
—Et vous avez pensé que nous pourrions permettre cet injurieux examen? s’écria madame de Luxeuil.
—J’ai pensé que madame la comtesse comprendrait la nécessité de s’y soumettre, dit M. de Saint-Alofe toujours calme.
—Jamais! Monsieur, jamais! interrompit la mère d’Arthur. Toutes les conditions exigées par la loi ont été remplies; nul ne peut s’opposer désormais à ce mariage, et monsieur le duc moins que tout autre, car le titre de tuteur qu’il invoque, son absence le lui a fait perdre: ni mon fils ni moi ne reconnaissons son autorité, et nous n’avons rien à démêler avec lui.
—Vous pouvez, en effet, contester mes droits, dit le vieillard tranquillement, les annuler peut-être; je ne me suis fait à cet égard aucune illusion; mais, avant que les juges aient décidé entre nous, tout projet de mariage devra demeurer suspendu, et c’est là, pour le moment, ma seule prétention.
—Et si nous passons outre, Monsieur? demanda madame de Luxeuil avec une ironie emportée.
—Alors, répéta le duc d’un ton ferme, je vous suivrai devant l’officier de l’état civil, et, là, publiquement, toutes portes ouvertes et le testament de la baronne à la main, je déclarerai m’opposer à la célébration du mariage; j’interrogerai tout haut mademoiselle Honorine Louis, je lui dirai les vrais motifs de la recherche de son cousin; je l’avertirai du sort qui l’attend, et si elle doute, je lui offrirai des preuves.
—Des preuves!
—Les voici! des lettres écrites par votre fils à la maîtresse que son mariage doit enrichir! Vous voyez que rien ne me manque, et que je suis assez fort pour n’avoir pas besoin de vous surprendre.
Le vieillard parlait avec une fermeté nette et sûre d’elle-même qui épouvanta la comtesse. Rien ne pouvait l’empêcher de faire ce qu’il venait d’annoncer, et, s’il le faisait, tout était évidemment perdu. Aussi, madame de Luxeuil demeura-t-elle un instant étourdie; puis, passant, comme toutes les femmes, du saisissement au dépit, elle chercha à masquer ses craintes sous des paroles de menace.
Mais Vorel l’interrompit. Il s’était borné, jusqu’alors, au rôle d’auditeur silencieux, regardant alternativement les deux interlocuteurs; lorsqu’il comprit enfin, au trouble irrité de la mère d’Arthur, que le danger devenait sérieux, il prit à son tour la parole.
—Pardon, dit-il vivement, mais comme oncle de mademoiselle Honorine Louis, je crois avoir droit de prendre part à ce débat. La résolution que vient d’annoncer M. le duc ne pourrait s’accomplir sans un scandale également fâcheux pour tout le monde, et nous devons l’éviter à tout prix.
M. de Saint-Alofe fit un signe d’assentiment.
—J’ajouterai, reprit le docteur, que la demande adressée par lui à madame la comtesse me paraît trop juste pour pouvoir être repoussée.
Madame de Luxeuil le regarda avec surprise.
—Quoi! s’écria-t-elle, vous voulez que je consente à un interrogatoire...
—Que vous ne pouvez craindre, madame la comtesse, interrompit rapidement Vorel; les inquiétudes de M. le duc, bien que mal fondées, j’en ai la certitude, sont excusables; je les approuve, et s’il le faut, j’appuierai sa prière.
Madame de Luxeuil voulut protester.
—Oh! de grâce, ne persistez pas dans votre refus, reprit le docteur avec un accent marqué qui rendit la comtesse attentive; une plus longue résistance justifierait des soupçons qu’il faut dissiper. Je demanderai seulement à M. le duc, comme médecin, de retarder cette entrevue de quelques instants. L’émotion de cette journée a déjà éprouvé mademoiselle Honorine; elle vient de s’évanouir et se trouve encore dans un état nerveux qui rendrait toute agitation nouvelle dangereuse.
Le duc répondit qu’il avait appris, en arrivant à l’hôtel, l’évanouissement de la jeune fille, et qu’il attendrait tout le temps nécessaire.
—Dans ce cas, reprit Vorel, en tirant un portefeuille et écrivant quelques mots au crayon, que madame la comtesse veuille bien exécuter cette simple prescription; l’entrevue pourra ensuite avoir lieu sans aucun danger.
Il déchira la feuille sur laquelle il avait écrit et la présenta à madame de Luxeuil; celle-ci parut d’abord disposée à résister, mais à peine eut-elle jeté les yeux sur les mots tracés par le médecin, qu’elle changea de visage.
—Soit, dit-elle, avec un reste d’irritation mal maîtrisée; puisque c’est le seul moyen d’éviter un débat ridicule, je l’accepte. M. le duc peut attendre ici.
Elle salua légèrement et sortit.
Le médecin s’approcha alors du vieillard et le regarda fixement.
—Pardonnez-moi d’interrompre un instant les préoccupations qui vous amènent ici, monsieur le duc, dit-il avec gravité; mais vous m’excuserez quand vous saurez que depuis vingt ans je souhaite cette rencontre.
—Vous! dit le duc étonné.
—Depuis le jour où votre Adresse aux propriétaires français me tomba par hasard sous les yeux, reprit Vorel; comme vous, monsieur le duc, j’avais été frappé des vices de notre société; j’attendais sa réforme avec une douloureuse impatience; j’espérais que vos recherchés amèneraient enfin la découverte des lois de l’avenir...
—Et cette espérance n’a point été trompée, interrompit le duc, dont l’œil s’anima d’un subit enthousiasme; la réforme que vous attendiez est désormais facile; j’en ai trouvé le plan, les moyens, les détails; la salle de fête est bâtie, le banquet dressé, la robe blanche préparée; l’homme n’a plus qu’à se dépouiller, sur le seuil, des haillons du passé.
—Qui l’arrête alors?
—Hélas! l’ignorance et la crainte. Le malheureux se défie de sa force, et doute de la bonté de Dieu. Quand on lui montre le but, il reste immobile en criant comme ce fou qui se croyait de verre:—Si je marche je suis brisé! et pourtant, le bonheur est là, devant lui. Pour créer le monde nouveau, il suffit qu’il dise comme le Dieu de la Genèse: que le monde soit, et le monde sortira du néant!
Vorel secoua la tête.
—Monsieur le duc est-il sur d’avoir prévu tous les obstacles? dit-il d’un air pensif. Ce n’est point chose facile que de déménager ainsi l’humanité, et s’il m’était permis de hasarder quelques objections...
—Parlez, Monsieur, dit vivement M. de Saint-Alofe, je n’ai jamais évité la discussion, ni refusé les éclaircissements; quels que soient vos doutes, exposez-les sans crainte, je vous écoute.
Un étrange sourire traversa les traits du médecin; il jeta, de côté, un regard vers la pendule, puis montrant un fauteuil à son interlocuteur, il commença une série d’objections lentes et embarrassées. A chaque instant l’expression semblait lui faire défaut; mais le duc venait au secours de son impuissance: devinant ce qu’il avait voulu dire, ajoutant ce qu’il avait omis, il semblait recruter lui-même cette armée d’arguments ennemis pour les combattre et les vaincre. En le ramenant aux pensées qui avaient été l’intérêt de sa vie entière, M. Vorel était sûr de lui faire oublier tout le reste. Reporté au milieu de son rêve sublime, comme au milieu d’un océan sur lequel il ne voyait plus rien de la terre, le vieillard se mit à décrire avec une éloquence hardie le nouveau monde qu’il avait deviné; il célébrait d’avance cette Amérique sociale, encore invisible, mais perçue par son génie, et, enivré de sa propre parole, la foi s’exaltait en lui, la réalité s’effaçait à ses yeux, il sentait ses espérances se détacher de son esprit et revêtir une forme. Ce qu’il avait pensé, il le voyait, il l’entendait! il était au milieu de cette Jérusalem céleste, sortie tout achevée de son cerveau: il n’avait plus conscience du temps, de la matière, de l’espace! Merveilleuse folie, connue de Socrate, quand il entendait, au dehors de lui-même, son inspiration qui lui parlait comme un démon familier, de Moïse qui écoutait son génie sur la montagne et croyait entendre la voix de Dieu, de Swedenborg dont les idées devenaient des sensations.
A mesure que cette hallucination grandissait, la parole du vieillard devenait plus entrecoupée, plus ardente. Enlevé dans les hautes régions, il ne voyait plus que les sommets de son rêve: il ne racontait plus la nouvelle création, il ne l’expliquait plus, il la chantait.
«L’homme a vu s’accomplir la promesse de Dieu; il a conquis la royauté du monde. Désormais, la matière domptée s’est faite son esclave, les fléaux sont devenus ses agents soumis. Il demande au volcan ses feux, à la tempête ses ailes, à la foudre sa lumière: la foudre, la tempête, le volcan obéissent; et lui, roi couronné de son intelligence, il passe, doucement penseur, au milieu de ces esclaves qui l’ont affranchi du travail grossier.
»Et ce qu’il a fait au dehors, il l’a fait en lui-même. Dans son sein coulaient des sources fécondes qui, toujours comprimées, étaient devenues des torrents; il leur a donné un lit: les passions qui grondaient, tigres enchaînés, sont devenues des coursiers dociles attelés au char de l’humanité.
»L’humanité! elle forme désormais une grande famille où le fort est la confiance du faible, le faible la joie du fort. Les saints ne sont plus des martyrs; à la couronne d’épines qui déchirait leurs fronts a succédé la couronne de myosotis et de menthe que surmonte une étoile! Doux symbole de la divinisation, de l’intelligence, de la pureté et de l’amour.
»La brume se déchire, le soleil dore la montagne, l’homme joyeux se lève et chante son hymne de triomphe.
»—Au travail! au travail! non pour un maître qui boira dans l’or mes sueurs et mes larmes, mais pour mes frères, pour mes sœurs, pour moi-même! Au travail! au travail! non pour user mon corps et abrutir mon âme dans une fatigue monotone, mais pour les vivifier par le mouvement et la variété.
»Et la femme qui passe, en roulant les anneaux de sa chevelure, répond:
»—Au travail! au travail! non pour flétrir la beauté dont Dieu m’a couronnée, mais pour la mêler à toute œuvre humaine, comme les étoiles aux nues, comme les fleurs aux blés mûrs; au travail! au travail! non pour languir dans la solitude et l’indigence ou pour vendre au plus riche mon amour, mais pour choisir librement mon fiancé parmi les plus doux et les plus aimants.
»Et l’enfant qui la suit en bondissant, s’écrie à son tour:
»—Au travail! au travail! non dans l’air étouffant de la classe ou de l’atelier, non sous la menace du maître, non pour le pain noir du présent ou pour le pain douteux de l’avenir; mais dans l’air pur, sous l’œil de l’ami, pour l’honneur de l’avenir, et pour le bonheur du présent! Au travail! au travail! non pour l’œuvre qui nous répugne, et selon la famille que le hasard nous a donnée, mais là où les voix intérieures nous appellent!
»Et au milieu de ce chœur d’activités riantes, la voix des pères répète, plus grave et plus lente:
»—Au travail! au travail! non pour disputer à la faim les jours qui nous restent, car nos fils ont fait la part des pères et nous pouvons nous reposer au soleil de leur prospérité; mais nos conseils éclairent, nos voix encouragent! Au travail! au travail! et puissions-nous nous éteindre, sans nous en apercevoir, au milieu des mouvements et des murmures de la vie.»
Ici le vieillard s’arrêta; sa voix était tremblante, des larmes coulaient sur ses joues animées d’une légère rougeur. Attendri de joie devant sa vision, il croisa les mains et ferma les yeux comme s’il eût voulu la retenir.
Il y eut une longue pause. Pendant cette improvisation exaltée, les yeux de Vorel s’étaient plusieurs fois tournés vers la pendule; il semblait mesurer, avec anxiété, la marche de l’aiguille sur le cadran émaillé. Tout à coup l’heure sonna! son tintement strident et mesuré arracha le duc à son extase. Il tressaillit, passa sa main sur son front, regarda autour de lui et parut se reconnaître.
—Deux heures! s’écria-t-il en se levant brusquement... Ah! je me suis oublié... Votre nièce doit être depuis longtemps prête à me recevoir, Monsieur...
Le médecin interrompit par un geste qui réclamait le silence, et prêta l’oreille: le roulement de plusieurs voitures venait d’ébranler le pavé. Une expression de triomphe illumina le visage de Vorel: le duc parut saisi.
—Voudrait-on emmener mademoiselle Honorine Louis à mon insu et tandis que je l’attends ici, s’écria-t-il; songez, Monsieur, que je me suis fié à votre parole, à celle de la comtesse, et que ce serait une odieuse perfidie!
Au lieu de répondre, le docteur courut à la porte, l’ouvrit, et madame de Luxeuil parut.
XXVIII.
Explications.
M. Vorel interrogea la comtesse du regard; elle répondit par un signe qui parut le rassurer; mais le duc s’avança vivement à leur rencontre.
—Pourquoi mademoiselle Honorine Louis ne suit-elle point madame la comtesse? dit-il avec inquiétude; je veux la voir sur-le-champ!...
La comtesse le regarda de toute sa hauteur.
—Honorine Louis! répéta-t-elle, il n’y a plus ici personne de ce nom, monsieur le duc; celle à qui vous le donnez s’appelle maintenant madame Arthur de Luxeuil.
—Que dites-vous? s’écria le vieillard.
—Vos menaces nous ont forcé à faire diligence, continua la comtesse d’un ton railleur, et pendant que vous attendiez ici votre pupille, elle s’engageait ailleurs...
—C’est impossible! interrompit le duc frappé de stupeur; vous n’avez pu... vous n’auriez point osé... c’est impossible... je veux la preuve!
Madame de Luxeuil lui tendit silencieusement l’acte qui constatait le mariage. Le vieillard y jeta les yeux, puis pâlit et porta les mains à son front.
—C’est vrai, balbutia-t-il, bien vrai; mais alors la maladie de votre nièce était un mensonge, cette prétendue ordonnance de Monsieur un avertissement de vous hâter, l’entretien qui me faisait oublier ici les heures, un piège convenu d’avance!... Cet homme n’affectait de s’intéresser à mes croyances qu’afin de me distraire, de me retenir! Il vous avait promis d’éveiller ma folie pour me faire oublier mon devoir! Lâche qui a pris la porte de la confiance pour se glisser en ennemi, qui s’est armé contre un vieillard de ce qui fait son courage et sa consolation, qui a cherché à lui rendre sa religion moins chère, en y attachant un remords! Ainsi, ce n’était point assez d’avoir sacrifié à ma foi mes biens, mon repos, ma liberté, il fallait y sacrifier encore le bonheur de cette enfant... Ah! cette épreuve est de trop, mon Dieu! et vous deviez, détourner de moi ce calice.
Il y avait dans l’accent du vieillard une noblesse douloureuse dont madame de Luxeuil fut, non pas attendrie, mais embarrassée.
—Si les craintes de monsieur le duc n’étaient point une injure, dit-elle, on pourrait prendre la peine de les dissiper en lui apprenant que le choix de ma nièce a été libre.
—Et qui me prouvera la vérité de cette affirmation? répliqua M. de Saint-Alofe amèrement. Ah! maintenant, je ne veux plus croire que mademoiselle Louis elle-même.
—Que Monsieur le duc l’interroge donc, car la voici, interrompit Vorel, en montrant, avec une expression étrange, la seconde porte qui venait de s’ouvrir, et par laquelle entrait Honorine, donnant la main au marquis de Chanteaux.
A cette apparition inattendue, madame de Luxeuil recula en pâlissant, et le duc resta stupéfait. Quant au médecin, il raffermit ses lunettes pour mieux voir. Assuré désormais de la régularité de la vente faite à son profit, il était revenu à sa vieille haine contre la comtesse, et contemplait son embarras avec une malveillance joyeuse.
Ni le marquis ni Honorine ne remarquèrent d’abord l’impression produite par leur entrée: celle-ci, pâle et distraite, semblait se soutenir à peine, tandis que M. de Chanteaux, penché vers elle, achevait un compliment commencé dans l’autre salon. Mais lorsque tous deux s’arrêtèrent enfin, les yeux du marquis tombèrent sur le vieillard qui était demeuré immobile à la même place. Il tressaillit, s’approcha d’un pas, comme s’il eût voulu s’assurer qu’il ne se trompait pas, puis fit un mouvement en arrière en s’écriant:
—Le duc!
Celui-ci ne parut ni le voir, ni l’entendre. Debout devant Honorine, le regard fixe, les narines gonflées, les lèvres tremblantes, il était en proie à un de ces attendrissements silencieux qui ne laissent place à aucune sensation. Cependant il fit un effort, s’avança lentement vers la jeune fille les bras tendus, saisit une de ses mains, et l’attirant à lui la regarda de plus près.
—Oui... balbutia-t-il enfin; ce sont ses traits... ses cheveux... ses mouvements!... Oui,... c’est bien la fille de Nancy.
—De Nancy! répéta Honorine qui releva la tête... Vous avez connu ma mère, monsieur?
—Sa voix aussi... c’est sa voix, dit le vieillard en continuant à se parler à lui-même.
La jeune fille sentit comme un éclair traverser son esprit. Ce trouble, au souvenir de la baronne, le titre de duc donné par M. de Chanteaux, cette espèce d’ivresse avec laquelle le vieillard la contemplait..., tout la saisit! Elle joignit les mains, regarda le marquis, madame de Luxeuil, puis, réunissant tout ce qui lui restait de force, elle balbutia:
—Vous êtes le duc de Saint-Alofe?
—Qui vous a dit mon nom? demanda le vieillard étonné.
Honorine ne répondit pas. Le cri qu’elle essaya de pousser s’arrêta lui-même étouffé par l’émotion; elle ne put que tendre les bras et se laisser glisser aux genoux du duc.
Madame de Luxeuil, jusqu’alors enchaînée par la surprise, s’élança vers elle et voulut s’entremettre, mais la jeune fille, sanglotante, éperdue, ne put l’entendre. Toujours aux pieds du vieillard, elle continuait à bégayer des phrases sans suite, au milieu desquelles revenait à chaque instant le nom de sa mère.
Le duc, brisé par tant d’agitations, s’était laissé tomber sur un fauteuil et baisait les mains de la jeune fille en s’efforçant de la calmer.
—Au nom de Dieu! essuyez vos larmes, chère enfant, répétait-il attendri. D’où vient que ma vue vous trouble à ce point? Ne savez-vous pas que je veux être votre protecteur, votre ami?
—Oh! oui, balbutia Honorine. Vous ne me quitterez plus... Vous me conseillerez!... Ah! pourquoi... n’êtes-vous pas venu... plus tôt?
—Avez-vous donc eu besoin d’appui?... demanda le duc. Ce mariage...
Honorine poussa un gémissement et cacha sa tête sur la poitrine du vieillard.
—On vous l’a imposé, s’écria-t-il; vous avez cédé à la violence?
—Non, répliqua la jeune fille toujours pressée sur son cœur, non; il le fallait... j’ai consenti... pour ma mère.
—Que dites-vous?
—Ils savaient tout, murmura-t-elle; ils voulaient se servir de la lettre!...
—Une lettre, et que pouvait-elle contenir qui vous forçât?...
La jeune fille tira de son sein le billet remis par sa tante et le tendit, sans lever les yeux, à M. de Saint-Alofe. En apercevant son nom sur l’adresse, celui-ci l’ouvrit précipitamment et le parcourut, mais arrivé à la signature, il jeta un cri.
—Nancy, répéta-t-il, et ce billet m’est adressé! malheureuse! mais ce n’est pas ta mère qui l’a écrit, c’est un faux!
Honorine se redressa égarée et madame de Luxeuil jeta au marquis un regard d’épouvante. Celui-ci hésita un instant, puis la rassurant d’un geste, il se glissa vers la porte, qui était restée ouverte, et disparut...
Quant au duc, après avoir de nouveau parcouru le billet il s’était levé et avait fait un pas vers la comtesse.
Les rides de son front chauve frémissaient d’indignation, et ses yeux lançaient des éclairs. La tête rejetée en arrière, froissant le billet dans une de ses mains crispées, et l’autre étendue avec un geste de commandement et de menace, il était à la fois si majestueux et si terrible que madame de Luxeuil demeura devant lui comme fascinée.
—C’est vous qui avez écrit cette lettre infâme, dit-il d’un accent bas et entrecoupé; c’est vous ou plutôt cet homme qui vient de fuir et qui s’est exercé de longue main à cette habileté de faussaire. Ainsi, rien ne vous a coûté pour vaincre la résistance de cette enfant... pour vous enrichir de ses dépouilles!... O mon Dieu, et vous avez permis que le complot de cette femme réussît! et le monde la compte au nombre de ses élus! et elle aura pu briser impunément le bonheur de la fille et l’honneur de la mère?... Non, qu’elle rétracte au moins ses mensonges!
Il s’était avancé vers madame de Luxeuil et lui avait saisi la main. La comtesse effrayée voulut se dégager; mais le vieillard, dressé de toute sa hauteur, ses cheveux blancs épars et l’œil implacable, la tint immobile.
—Demandez grâce, Madame, dit-il d’une voix fulminante, demandez grâce à celle que vous avez calomniée après l’avoir fait mourir!
Et forçant la comtesse à plier sur ses genoux, il la fit tomber à ses pieds.
Là, suffoquée de honte, de rage et d’épouvante, elle ne put que pousser un cri.
M. Vorel, jusqu’alors témoin impassible, pensa qu’il devait enfin s’interposer. Au premier mot qu’il prononça, M. de Saint-Alofe, rappelé à lui-même, laissa aller la main qu’il tenait.
—Monsieur le duc oublie que la violence envers une femme a toujours été regardée comme indigne d’un gentilhomme, dit le médecin avec son accent doucereusement ironique, et en aidant madame de Luxeuil à se relever; les reproches et les emportements sont d’ailleurs inutiles désormais, et ne peuvent rien changer à ce qui est accompli.
—Vous vous trompez, reprit M. de Saint-Alofe redevenu plus calme; un mariage surpris par la fraude peut être rompu, et je jure d’y employer tous mes efforts.
Honorine qui était restée à la même place atterrée et étrangère à tout ce qui venait de se passer, releva la tête à ces derniers mots.
—Rompre mon mariage! s’écria-t-elle, en courant au duc, est-ce bien possible? ah! s’il est vrai, ne m’abandonnez pas! ma mère m’a confiée à vous, monsieur le duc: c’est à vous de me sauver; emmenez-moi!
—Que dit-elle? interrompit la comtesse.
—Oui, reprit impétueusement Honorine, il est mon protecteur légitime, c’est lui que je dois suivre; je ne veux pas rester plus longtemps près de ceux qui m’ont lâchement trompée!...
—Elle a raison, dit M. de Saint-Alofe, jusqu’à ce que les juges aient prononcé, elle ne peut demeurer ici.
—Emmenez-moi, s’écria la jeune fille; mon cousin va venir; il voudra s’opposer!... par pitié emmenez-moi!
—Restez! dit une voix qui retentit tout à coup derrière elle.
Honorine se détourna et aperçut M. de Chanteaux qui venait d’entrer avec un inconnu en écharpe.
Elle recula effrayée.
—Que mademoiselle se rassure, dit poliment l’inconnu: nous cherchons M. le duc de Saint-Alofe.
—C’est moi, dit le vieillard, qui avait tressailli à la vue de l’écharpe.
Celui qui la portait s’inclina légèrement.
—Monsieur le duc n’a-t-il point habité la maison du docteur Monard, à Vanvres? demanda-t-il.
—En effet, répondit M. de Saint-Alofe.
—Et il s’en est échappé il y a cinq années?
—Il est vrai.
L’étranger fit un pas en avant.
—Alors, reprit-il, au nom du roi, Monsieur, je vous arrête!
Le duc courba la tête avec un gémissement; Honorine regarda le commissaire.
—L’arrêter! s’écria-t-elle, et par quel ordre?
Il lui présenta un papier.
—En vertu d’un jugement du tribunal de la Seine, dit-il froidement, lequel jugement place M. le duc sous la tutelle du marquis de Chanteaux.
—Que dites-vous?
—Donnant, en outre, audit marquis l’autorisation de faire enfermer son pupille.
—Se peut-il!... et la cause d’un pareil arrêt, Monsieur?
—La cause! répéta le commissaire, avec un peu d’embarras en tournant les yeux vers le vieillard.
—Eh bien?...
—Eh bien, Mademoiselle, la cause... c’est que M. le duc de Saint-Alofe est fou!
Le coup était si terrible, et il avait été précédé de tant d’émotions affreuses, qu’Honorine eut à peine la force de pousser un cri; elle regarda le duc, chancela, étendit les mains pour chercher un appui, et tomba dans les bras de Vorel, qui s’était avancé pour la soutenir.
FIN DU PREMIER VOLUME.
TABLE
| Pages. | ||
| Au lecteur. | 1 | |
| I. | Une maison isolée. | 5 |
| II. | Les trois compagnons. | 19 |
| III. | Les parents. | 40 |
| IV. | La tutelle. | 57 |
| V. | Seize ans après. | 65 |
| VI. | La Forge des Buttes. | 74 |
| VII. | Trois amis du grand monde. | 87 |
| VIII. | La villa de madame de Luxeuil. | 98 |
| IX. | Le vieux portrait. | 106 |
| X. | L’agneau blanc. | 114 |
| XI. | Esquisses du grand monde. | 122 |
| XII. | Une maison de la rue des Morts. | 137 |
| XIII. | Un vieil ami du genre humain. | 146 |
| XIV. | Une fille mère. | 153 |
| XV. | Le ménage de mademoiselle Clotilde. | 163 |
| XVI. | Un complot de famille. | 178 |
| XVII. | La révélation. | 188 |
| XVIII. | . . . . . | 198 |
| XIX. | Une fête dans un grenier. | 213 |
| XX. | M. Michel. | 221 |
| XXI. | Les deux cousins. | 232 |
| XXII. | Esquisses du peuple. | 240 |
| XXIII. | Une rencontre. | 255 |
| XXIV. | Denoûment. | 265 |
| XXV. | Le voyageur de l’hôtel des Étrangers. | 278 |
| XXVI. | La mère Louis. | 292 |
| XXVII. | L’idée fixe. | 303 |
| XXVIII. | Explications. | 314 |
FIN DE LA TABLE DU PREMIER VOLUME.