Entrée à Cayenne. — Procès-verbaux de débarquement. — Réception faite aux déportés, 179. — Un mot sur les habitans. — Description générale de l'Amérique. — Des Guianes, et particulièrement des possessions françaises, 185. — De la ville de Cayenne. — Température du pays. — Peinture des habitans, 204. — Des agens ou gouverneurs. — Leur autorité, 218. — Maladies du pays, 224. — Départ de l'auteur et de ses compagnons pour le canton de Kourou, 248. — De la colonie de 1763, en parallèle avec la déportation, 258. — Leur misère. — Ils luttent contre la famine. — Intérieur de leur case. — Anecdote curieuse sur Terdisien. — Quel personnage c'étoit, 265 et suiv. — Insectes des cases, 272. — Plantation, culture, commerce de la Colonie; coton, cannes à sucre, indigo, 289. — Animaux domestiques et reptiles, caïman, 310.
Fin du premier volume.
ANALYSE SOMMAIRE
DE LA SUITE DE LA TROISIÈME PARTIE.
Caméléon, phénomène, pag. 1 et 2. — Cancer guéri d'une manière étonnante, au Diogène du pays, 4. — Existence de Billaud et de Collot-d'Herbois; leurs caractères, leurs malheurs; mort terrible de Collot-d'Herbois, 16. — Nos malheurs à la case Saint-Jean; notre abandon; nos camarades meurent, 30. — Nous sommes sans vivres, sans connoissances. — Catastrophe terrible de Saint-Aubert, 33 et suivantes; comment nous sortons de cette crise, jusqu'à 56. — Départ de Jeannet.
QUATRIÈME PARTIE.
Désert de Konanama. — Liste des morts dans ce lieu, 59. — Les déportés sont réunis à Synnamari. — Seconde liste des morts, 131. — Portrait et agence de Burnel; il est chassé de la colonie, 151. — Voyage chez les mangeurs d'hommes, où l'auteur court risque d'être dévoré, et ensuite empoisonné, 214, jusqu'à 278.
CINQUIÈME PARTIE.
Notre rappel. — La corvette qui vient nous chercher est prise sous nos yeux par les Anglais, au moment où nous allions embarquer, 301. — Départ de l'auteur par les États-Unis; il fait naufrage dans le port, 305. — Liste des déportés partis, restés et réfugiés à la Martinique. — Retour. — Nouveaux malheurs et leur fin, 307, et suivantes.
FIN.
Forsan et hæc olim meninisse juvabit.
Virg. Æneid., lib. I.
L'innocent dans les fers, sème un doux avenir.
Les causes de mon exil sont connues; je le suis moi-même par mes malheurs; ils ne m'ont pas été infructueux; j'écris librement ce que je pense, non de mes ennemis, car je n'en connois plus; mais des pays que j'ai vus, des compagnons d'exil dont j'ai partagé la destinée pendant trois ans, des déserts brûlans qui les ont dévorés. Je parlerai aussi des différentes classes d'hommes et de quelques animaux de la zone torride. J'ai obtenu la liberté de voyager dans ce vaste pays; j'ai resté à Synnamari et à Konanama; j'en ai tracé le plan sur les lieux, et il n'y a pas une famille de déportés, à qui je ne puisse donner des nouvelles certaines du genre de vie ou de mort des personnes qui les intéressent. Le lecteur saura comment je me suis procuré à ce sujet les pièces authentiques du gouvernement que je mettrai sous ses yeux. J'ai commencé ce manuscrit sur la Décade, il appartient plus à mes compagnons qu'à moi. J'ai été assez heureux pour découvrir dans la Guyane une excellente bibliothèque, un peu rongée de vers, mais bien meublée de manuscrits de voyageurs et d'historiens. MM. Gourgue (notaire), Jacquard, Colin, Gauron (médecin) et Terasson ne m'ont rien laissé désirer à cet égard; je leur dois aussi la meilleure partie de mes recherches sur les mœurs des Indiens, des noirs, des blancs, sur la culture du pays, sur les reptiles et autres animaux curieux dont je dirai un mot. Ce préambule est déjà trop long, nous avons du chemin à faire, mettons-nous en route.
Je fus arrêté le 13 fructidor an V (30 août 1797), pour avoir fait quelques couplets où les Jacobins et le Directoire crurent se reconnoître: traîné à la Force, jugé le 9 brumaire an VI (31 octobre) à la mort, puis à la déportation, j'en rappelai pour gagner du temps, je me persuadois, comme plusieurs, que la déportation seroit une noyade, sous un autre nom.
Le 2 novembre, on me conduit à Bicêtre, où, me voyant seul dans une cellule de huit pieds quarrés, j'esquisse quelques notes sur mes malheurs; j'avois le pressentiment d'une future inquisition. Chaque cahier étoit à peine fini que je le remettois aux personnes qui faisoient tous les jours une lieue pour venir me voir au travers d'une grille de fil-d'archal, aux deux bouts de laquelle étoient des gardes qui coupoient jusqu'au pain qu'on m'apportoit; heureusement que j'avois un porte-clefs qui m'étoit affidé.
Le 6 janvier 1798, je venois d'envoyer mon dernier cahier, je remonte à ma chambre sur les quatre heures après midi, pour me remettre à l'ouvrage; à six heures, la porte de la galerie s'ouvre avec grand bruit; deux porte-clefs entrent dans mon cabanon avec deux flambeaux et deux dogues; j'étois sur mon lit, ils m'en font descendre, me fouillent; mettent le scellé sur la porte de ma chambre, et m'annoncent qu'un gendarme à cheval vient d'apporter un ordre du commissaire de visiter mes papiers, et de me mettre provisoirement au cachot, au pain et à l'eau, sur une botte de paille. J'y descends, aussi-tôt me voilà à côté de deux condamnés à mort, l'un pour assassinat sur la route de Pantin, l'autre, (Dupré) pour avoir coupé les deux seins à sa maîtresse, par jalousie.
Le 12 janvier, on m'extrait de cette fosse pour lever le scellé de mon cabanon, toujours avec un ordre du commissaire.
Il ne se trouve que des pièces insignifiantes, que je paraphe toutes par numéros, et qui sont envoyées de suite à Paris.
Le 13 janvier, on me fit remonter dans mon cher cabanon qui devint un palais pour moi, depuis que j'étois descendu à quelques pieds sous terre; la porte en étoit fermée sur moi, mais je pouvois respirer l'air. Ma fenêtre donnoit sur la cour voisine; ce jour là même je vis mes amis à qui je ne pouvois parler que par signes, leur étendant la main au travers des barreaux. Je leur avois appris un langage muet que j'avois inventé en 1793, pour converser avec une voisine, qui demeuroit en face de la maison d'arrêt de la section de Marat. L'inflexion de mes doigts formoit toutes mes lettres. Ils avoient un mouchoir à la main; j'appris par leurs signes que mon jugement étoit confirmé.
J'attendois cette confirmation, que je n'ai jamais reçue.
Le 26 janvier, à dix heures du matin, deux gendarmes à cheval viennent me prendre, et pour que je sois absolument sans ressources, ils ont ordre de me dire que je suis mandé à Versailles, pour déposer dans une affaire. La ruse est trop grossière pour que je ne m'en méfie pas; ils me mettent les menottes; me voilà en route pour Rochefort, ou pour la déportation.
Je marchois à pied au milieu de mes deux archers à cheval, ayant les deux mains enferrées et cachées dans mon mouchoir; je ne me souciois pas de traverser Paris dans cet accoutrement; mes guides y consentirent, et nous prîmes par le boulevard d'Enfer. C'étoit l'hiver; que ces lieux étoient déserts! ils me rappeloient le plaisir que j'y avois goûté dans la belle saison dernière. En approchant de la maison de Maury (une des bastilles de Robespierre), je comparai les deux époques.
À dix heures, j'arrive à Vaugirard, guinguette fameuse autrefois, et qui ressembloit à un désert: c'étoit le point de ralliement des babouvistes au 23 fructidor an IV (4 septembre 1796). Le brigadier me fit traverser le village sans autres menottes que ma parole, me remit à ceux qui devoient me conduire à Versailles, et me força d'accepter du tabac pour ma route; je lui remis deux lettres que j'adressois à Mrs. B43ss2t et B2v2c265t, les invitant à ne pas m'abandonner dans le moment où je partois sans argent et sans linge. Plusieurs voisins et voisines se rendirent chez mon nouveau guide pour me voir. Un scélérat, un proscripteur, un proscrit, deviennent toujours des objets de curiosité; on me plaint, on me fait cent questions pour m'engager à répondre: j'attends le moment de mon départ en silence. J'étois encore à jeûn; l'épouse de mon nouveau guide me fait déjeûner; l'officier me met sur ma route avec un seul guide à cheval, en exigeant ma parole d'honneur que je ne chercherai pas à m'évader: je la donnai, mais à regret, car je trouvai plus d'une occasion de prouver aux inconséquens que les honnêtes gens mettent l'honneur et le serment au-dessus de la vie.
Le brouillard venoit de se dissiper; le soleil perçoit les nuages, je marchois tête baissée, rêvant à la sensibilité de cette jeune femme que je n'avois jamais vue.
Je foule une pelouse qui commence à poindre, des rigoles d'une eau argentine traversent par mille sinuosités une prairie déjà tapissée de verdure. À ma gauche, une montagne escarpée n'offre encore que les désastres de l'hiver; les coteaux de vignes qui la couvrent sont nuds; les vieux pampres d'un noir grisâtre, amoncelés dans les ruisseaux, en arrêtent le cours et tamisent les eaux. Nous voilà à Issy; j'y cherche en vain les ruines du fameux temple d'Isis ou Cérès. C'est à ce petit village que Paris doit son nom. Issy vient d'Isis, et Paris de paratum ysi ou par isi, temple dédié à Isis ou égal à celui d'Ysis. Le tems qui ronge les monumens et l'histoire, effacera de même ce moment de tristesse. Avec le tems, je me souviendrai d'avoir passé à Issy pour être déporté; avec le tems, je reviendrai dans ce village, avec autant de plaisir que j'ai de peine à le quitter. Ce superbe parc qui l'embellit, me prouve que la peine, le plaisir, la richesse et la puissance passent comme l'ombre. Ce jardin d'Eden appartenoit à madame de Rohan-Guéménée; il fit envie à Robespierre; il se l'appropria, en faisant guillotiner la propriétaire. Quinze jours avant sa mort, ce tyran rêveur cherchoit à dissiper son chagrin par une promenade dans le genre du Promeneur solitaire. Sa vue inspiroit tant d'effroi, que personne n'osoit l'approcher, si ce n'est Collot-d'Herbois, Billaud-Varennes, associés de ses proscriptions. Les hommages de la multitude étoient un poids qui l'accabloit. Pour venir à Issy, il se déroba à tous les témoins, excepté aux remords. Après avoir fait une promenade en bateau sur l'étang de ce parc, il dit à ses chers collègues: «Rien ne me plaît ici, tout m'ennuie à la ville comme à la campagne; je voudrois m'en retourner...--Tout me plairoit ici; j'ai le trésor qui lui manquoit, la paix d'une bonne conscience. Sans elle, le bonheur est du fiel, et l'adversité un enfer.» Nous voilà au pied de la montagne de Bellevue: Ah! mon cher conducteur, de grâce arrêtons-nous un moment, je suis fatigué. Je me repose sur une pointe de rocher et me retourne vers Paris, je découvre cette ville, le nuage de fumée qui s'élève au-dessus me sert à désigner les quartiers, je les nomme à mon guide, voilà la place Louis XV, le boulevard, le faubourg Saint-Germain: maintenant mon ami songe à m'apporter à dîner, il ne sait pas que je suis en route pour un autre monde.
Depuis un quart d'heure, le bois du parc de Bellevue m'a dérobé Paris, et je me surprends encore les mains jointes et les yeux fixes; en parcourant l'horison j'apperçois la prison d'où je sors, elle est à ma gauche sur une montagne parallèle à celle-ci, je la regrette parce qu'elle est près de Paris, parce que j'y voyois mes amis. Quand on perd tout, nos vues restreignent nos besoins au seul nécessaire; quand on éprouve des douleurs aiguës, on envie le moment où l'on pleuroit pour une égratignure.
En traversant Viroflay, je reconnois l'auberge où je descendis le 19 octobre 1789, en arrivant à Paris pour la première fois. Nous nous mettions à table, lorsqu'un courier entra en s'arrachant les cheveux: Ils sont des scélérats! crioit-il, ils sont des scélérats!—Eh! qui donc? est-il fou?—Eh! non, je ne suis pas fou: ce sont ces brigands qui viennent d'assassiner un boulanger, un des plus honnêtes hommes de la terre, et qui vont promener sa tête sur une pique.
Ces lieux me fournissent un conflit d'idées qui s'effacent l'une par l'autre, comme les ondulations d'une mer orageuse. Ici tout parle à ma mémoire, là, tout parle à mon cœur: je vois dans la plaine de jeunes garçons avec de petites filles, abrités par une haie, auprès de laquelle ils font du feu, en gardant leurs vaches et leurs chèvres. J'ai eu le même bonheur qu'eux, ayant été élevé à la campagne jusqu'à neuf ans: ils me représentent les pâturages de Deury et de Valainville. On dit que cet âge est celui de l'innocence, soit, mais on passe bien son tems; si j'y revenois je ne pourrois jamais mieux l'employer; comme eux, nous faisions du feu près de la grosse pierre; Mathurine et Nanette nous proposoient de danser autour. Le jupon de toile tomboit au milieu du bal, on s'asseyoit auprès du feu, une jambe en l'air.—Mais cache-toi donc, Nanette!—Pourquoi me cacher?—Maman t'a grondée, l'autre jour, pour avoir ôté ton cotillon.—.... Oh! elle n'est pas là. Voilà l'instinct de la nature, qu'une lueur de raison éclaire quand l'enfant cherche à se cacher. Un beau jour la maman les surprend, leur donne le fouet, ils rougissent, se taisent, se cherchent, et veulent deviner un mystère qui ne devroit se développer qu'avec l'âge. Fait-on bien de les fouetter? je ne le crois pas, il vaudroit mieux leur faire honte, ou les changer de village.
Nous voilà à Versailles: on me met en prison dans les Petites-Écuries de la reine; le concierge Bizet est le gardien de son épouse, prévenue d'émigration; ils voient les déportés de bon œil. On me loge dans un grand chauffoir où sont douze ou quinze villageois, arrêtés pour avoir voulu soustraire leur curé à la déportation. À neuf heures on ouvre la porte de la grille, on m'appelle, ce sont mes amis à qui j'avois écrit le matin; le lendemain, ils m'accompagnent jusqu'à Rambouillet; nous descendons au Grand Monarque, puis on me conduit en prison tandis que mes amis sont descendus payer le dîner; malheureux stratagème pour ménager leur sensibilité! La prison est un cabaret; le concierge me prie de faire mon signalement sur son registre, et de donner décharge de ma personne aux deux gendarmes qui m'ont amené. Je prends la plume en riant.
Le soir, je faillis en montant dans ma chambre enfermer le concierge qui avoit passé devant moi, et m'enfuir avec les clefs de la prison, qu'il laissoit aux portes; je n'avois qu'un pas à faire pour gagner la rue; mais je ne voulus pas tromper sa confiance.
28 janvier. Je devois faire route avec une jeune femme; au mot déporté, elle a reculé d'effroi: c'étoit la sœur du dernier président de la société populaire. Un soldat qui vient d'obtenir sa retraite, n'est pas si scrupuleux. À sept heures, nous avons traversé le parc; on parle du 18 fructidor; il n'a pas connoissance des causes de cette journée; mais Pichegru est un conspirateur, ainsi que tous ceux qui pensent comme lui. Je lui demande, en riant, la preuve de ce qu'il vient d'avancer.—On l'a imprimée dans tous les journaux, par ordre du directoire; donc que cela est vrai.—Vous avez servi sous Pichegru, étoit-il royaliste?—Non, mais il l'est devenu depuis.—Pour quels motifs?—Je n'en sais rien, mais les bons journaux le disoient bien avant le 18 fructidor.—Quels sont les bons journaux?—L'Ami du Peuple, l'Ami des Loix, les Hommes Libres, le Batave, le Révélateur, l'Ami de la Patrie, le Pacificateur.—Pourquoi ceux-là valent-ils mieux que les autres?—Parce que le directoire les achetoit pour nous en recommander la lecture; ceux-là sont ennemis jurés des rois, des richards et des propriétaires insolens; ils veulent l'égalité parfaite dans toutes les fortunes.—Marat la demandoit aussi.—C'est bien comme lui que nous la voulons; puis je n'entends rien à toutes vos raisons; tout le monde est pour le directoire; il me paie bien, et je n'ai qu'à m'en louer. Nous descendîmes à Épernon pour dîner; il fit bande à part, crainte, dit-il, d'être empoisonné par un royaliste. Nous le plaisantâmes; il se mit en grande colère, et nous donna la comédie, jusqu'à une lieue avant d'arriver à Chartres.
Voilà le Bois-de-la-Chambre, maison de campagne où nous allions promener souvent, quand je faisois mon séminaire dans cette ville. Je ne m'en rapportois pas à ceux qui me disoient alors que ce tems étoit le plus heureux de ma vie.... Voilà le parc, la petite montagne du Permesse, où Phébus a entendu tant de sottises..., la cabane de la jolie vigneronne qui faisoit mordre à la grappe..., la charmille où nous nous enfoncions, tandis que le supérieur faisoit une partie de trictrac. Le nouveau propriétaire a réparé la brèche faite au mur de l'enclos. Nous entrons dans les faubourgs de Chartres.
Voilà les prés de Reculée, ainsi nommés par Henri IV, qui en fit reculer les ligueurs le 12 avril 1591. En face, sur la rive gauche de l'Eure, est le jardin du fameux Nicole.... Je ne vois plus que les ruines de l'église de Saint-Maurice. Nous avons passé sous la porte Drouard, pour arriver dans la ville par la rue du Muret. Voilà la maison de M. l'abbé Ch172s, à côté de celle de la belle marchande de modes aux pâles couleurs. M. le professeur de rhétorique, si riche en vermillon, ne put jamais lui donner des roses pour des rubans. Plus haut, est le collège de Poquet, qui sert aujourd'hui de caserne. On fait la soupe dans le cabinet de physique; des fusils sont rangés à la place de l'électricité; cependant les anciens hôtes de la rue sont encore tranquilles propriétaires. Notre petit séminaire n'est pas démoli!... Il sert de corps de garde et de tribunal de police correctionnelle. Voilà ma chambre en 1784. Quel sentiment de plaisir et de peine j'éprouve à l'aspect de ces lieux que je regarde comme mon berceau! Nous traversons la cathédrale; on chante vêpres; je reconnois la Vierge noire de bout sur son pilier usé par les lèvres des pélerins et pélerines de toute la Beauce. À ma droite, est la chaire où l'abbé Ch17hs avoit prêché avec tant de succès en 1783, le triomphe de la religion, où il monta en 1793 pour apostasier cette même religion. Il étoit professeur de rhétorique et puriste en 1783; il étoit montagnard en 1792. S'il n'avoit eu que la douce ambition de cultiver les lettres avec honneur, il auroit autant illustré Chartres que le fameux Regnier, un des maîtres de Despréaux, que M. Guillard, notre Quinault moderne, et Colin d'Harleville, dont l'optimiste, l'inconstant font autant de plaisir à la scène, que d'honneur au cœur du poète.
Le brigadier me recommande au concierge Frein, parfait honnête homme: j'aurai deux compagnons de voyage et de malheur; un jeune officier, nommé Givry, et un ancien bénédictin de Vendôme, nommé Cormier.
31 janvier. Nous voilà en route pour Châteaudun, mon pays; je vais embrasser ma tante, ma mère nourrice, ma meilleure amie, celle à qui je dois mon éducation! Nous avons dépassé Thivart; que ne puis-je allonger ma route! Je serai isolé, quand j'aurai laissé mon pays derrière moi. Nous arrêtons à Bonneval; le capitaine de gendarmerie de cette petite ville a épousé une dunoise qui me reconnoît; nous avons soupé ensemble, il y a dix ans, chez une dame Hazard.... Souvenir délicieux! Heureux tems! Si vous lisez ce passage, aimables convives, vous regretterez comme moi ces beaux jours. Si les roses tombent de nos joues, que l'amour ramène l'amitié; nous nous en contenterons peut-être: dînons vîte pour faire les trois lieues jusqu'à Châteaudun. Nous voilà à Marboué; le Loir reçoit ici le tribut d'une petite rivière où j'ai failli me noyer à l'âge de six ans.
Cette rivière, nommée la Cony, ou la Resserrée, coule de l'est à l'ouest, et ne tarit jamais. Au milieu de la canicule, tandis que les autres fleuves se dessèchent, son lit est souvent trop étroit pour la contenir; elle présente le phénomène du Tigre dans les montagnes d'Arménie. Comme lui elle disparoît à deux lieues au-dessus de la paroisse à qui elle donne son nom. Si les habitans se hasardent d'ensemencer le vallon qu'elle semble abandonner, au milieu du printems, elle se gonfle, emporte les moissons et recule sa source d'une lieue. Ses bords sont couverts d'aunes qui ceintrent d'un berceau l'eau tranquille et noire. Les bestiaux qui pacagent à deux portées de fusil de son lit, disparoissent souvent dans les gouffres innombrables qui sont dans la prairie.
Il y a quinze ans, je me transportois en idée dans la chaumière de mon père à Cony ou à Valainville où je suis né; nous expliquions alors la Descente d'Énée aux Enfers; du grenier de notre cabane, je croyois voir dans les sinuosités de la Cony le Styx ou l'Achéron se replier sept fois sur lui-même. Heureux tems que celui-là! Je n'avois vu que notre hameau, le clocher de notre paroisse et la prairie où nos vaches pâturoient; le château de Prunelay et le comté de Dunois me tenoient lieu des quatre parties du monde. À neuf ans, ma mère me mena à la ville pour y rester chez ma tante: je me tenois des heures entières sur le seuil de la porte, fixant la campagne avec le même serrement de cœur que j'éprouve aujourd'hui; Valainville, Cony me sembloient à deux mille lieues.
De nouveaux obstacles m'empêchent de remonter à la source de cette rivière. Hélas! qu'y trouverois-je? La chaumière où je suis né est passée à d'autres maîtres; depuis vingt-cinq ans mon père repose dans le tombeau; il y a dix ans que j'ai versé des larmes sur sa fosse; j'étois fixé à Paris depuis la révolution, et je passe dans mon pays, déporté dans un autre monde. Ô mon père! que ton ombre voltige dans ma prison, qu'elle me console dans mes revers: je l'entends, cette ombre chère à mon cœur, me tracer la voie de l'honneur et de la constance: «Tu n'as plus que ma sœur qui t'a tenu lieu de mère, dit-elle; cette révolution qui t'engloutit, a fait mourir ta mère de chagrin, et j'ai été assez heureux pour la devancer de vingt ans: sois toujours honnête homme et invariable dans tes principes; cette bourrasque révolutionnaire n'aura qu'un tems; tu as le sort des hommes probes, et tu trouveras des âmes sensibles dans la France équinoxiale.»
Humble cabane de mon père,
Témoin de mes premiers plaisirs,
Du fond d'une terre étrangère,
C'est vers toi qu'iront mes soupirs.
Nous approchons de la montagne dont la cîme me montre Châteaudun; voilà mon pays, voilà mon cher pays; depuis si long-tems que j'en suis sorti, reconnoîtrai-je encore mes amis? Les Dunois ne sont pas changeans, on les accuse même de trop de probité en révolution, car en 1793 on eut toutes les peines du monde à trouver douze membres de comité révolutionnaire.
Le tems du Messie revient sans doute; les montagnes s'applanissent et les vallons se comblent: une roche escarpée servoit d'escabelle pour grimper à cette ville, aujourd'hui la pente est douce et imperceptible. Nous voilà au haut du rocher qui a fourni les pierres de la nouvelle Albe assise sur la plate-forme de ces grottes blanchâtres. En 1400, avant la naissance de Thibault, comte de Dunois, surnommé le Beau Bâtard du premier duc d'Orléans, Châteaudun étoit nommé la Ville-Blanche; elle fut brûlée en 1736 par de petits enfans qui faisoient du feu auprès d'une meule de Chaume. Louis XV en fit relever les premières façades, et exempta les habitans de taille pendant vingt ans. Châteaudun, par cet incendie, est devenu une des villes les plus régulières: ses rues tirées au cordeau, aboutissent à une grande place parfaitement carrée, du milieu de laquelle on voit toute la ville.
Les plus habiles peintres épuisent leurs palettes pour copier sur la toile ou l'ivoire les coteaux parallèles à la cité, vus du côté du nord.
Deux chaînes de montagnes frugifères à droite et à gauche de la rivière, laissent au milieu une vallée fertile, d'une demi-lieue de largeur; la ville s'élève à près de quatre cents pieds en l'air; le Loir, qui coule au pied, se divise en deux bras, et roule paisiblement dans son lit étroit une eau argentine qui semble quitter à regret la montagne d'où elle filtre par cent crevasses invisibles. Le printems sur ces bords est le vallon de Tempé. Des jardins d'un côté; de l'autre, de riches prairies laissent le spectateur immobile promener ses regards sur un tapis de verdure liseré de fleurs: quand Pomone a succédé à Flore, il grimpe dans des vignes rampantes vers la cîme des rochers à pic, plantés de bois qui ombragent çà et là des réservoirs d'une eau pure; bois, prés, vallons, montagnes, gazons, jardins, vergers, se trouvent mêlés et confondus dans un magnifique désordre.... Horison enchanteur, tu me laisses appercevoir les chênes touffus de Macheclou, où nous vendangeâmes avec l'Amour en 1785.... Retrouverai-je cette jolie vendangeuse? Des simples jeux de notre enfance se souviendra-t-elle encore? Entrons à Châteaudun.... Je ne désirerois qu'une de ces huttes sous le rocher d'où s'élève un nuage de fumée. Autrefois je dédaignois le sort de ces malheureux blottis dans les fentes de la montagne, comme les Lapons dans leurs souterrains. Nous voilà sur la route de la prison. Au Point-du-Jour restoit un de mes amis, qui a tant aboli de préjugés depuis la liberté, qu'il ne croit plus à rien; son flegmatique cousin est plus sage et moins brillant.... Ô ma bonne tante Durand, il y a dix ans que j'ai donné des larmes à vos cendres; vous revivez dans vos enfans qui emporteront comme vous les regrets des amis de la vertu!
Le tems a flétri les roses de cette jolie femme qui nous offroit en 1785 le couple de Mars et de Vénus; petite brune agaçante, consultez votre miroir, l'Amour n'a qu'un tems pour vendanger. La liqueur que vous versiez en 1783, étoit du nectar; vous avez encore le bocal, c'est un souvenir qui nous plaît. Non loin de la maison du notaire, dont le fils m'apprit à décliner musa, je vois celle qui me fit décliner amor.... Nous sommes près de la rue de Luynes, cette belle église de Saint-André est une grange d'où Jérémie s'écrieroit:
Comment, en un plomb vil, l'or pur s'est-il changé?
Voilà le collège où j'ai commencé mes études; un savetier remplace M. Bucher, proscrit avec son frère, pour avoir été fidèles à Dieu; leur père est mort de chagrin de l'exil de ses deux enfans si chers à toute la jeunesse dunoise pour laquelle ils se sont sacrifiés: M. Doru, qui les avoit précédés dans la place de principal du collège, quoiqu'il ait soixante-sept ans, nous suivra dans le Nouveau Monde, pour avoir voulu remettre dans la voie de l'honneur un prêtre qui avoit abjuré sa religion et son Dieu pour sauver sa vie.
La prison de Châteaudun, aussi affreuse que la bastille, sera bien moins désagréable pour nous. Le commissaire du pouvoir exécutif, Dazard, est mon ami; nous avons étudié et vécu ensemble à Paris pendant deux ans; il descend derrière nous; la place qu'il occupe me le rend suspect. Il m'échappe quelques vérités sur nos persécuteurs dont il prend la défense; le tout se dit en riant du bout des lèvres.—Trève de révolution, dit-il, je ne veux voir en toi qu'un ancien ami, et ta prison sera ouverte à toutes tes connoissances. Mes amis entrent un moment, et nous laissent bientôt la liberté de souper. Dazard m'amène mon cousin avec une de nos voisines et un jeune homme que j'aurois bien dû reconnoître; c'étoit le frère de celle que je n'ai jamais oubliée; en ce moment, il me faisoit fête pour sa sœur. Mon cousin, en me remettant une petite somme de la part de ma tante, que la révolution a ruinée, me dit, avec sa gravité ordinaire, qu'elle ne viendra pas me voir, parce que ma position la désole; il veut ensuite me moraliser; je réplique par un grand salut qu'il comprend fort bien. Nous étions seuls, livrés à nos réflexions, transis de froid auprès d'un grand feu. Les planchers ont vingt ou trente pieds de haut, et la grandeur de la chambre répond à son élévation. Mes compagnons se couchèrent tristement, pour moi, je renouvelai connoissance avec Mrs. Desbordes, Courgibet, Thierry, qui étoient nos gardiens pendant cette nuit. Que de nouvelles à apprendre! Voilà la plus marquante. Ma première amie est mariée avec un ancien abbé qui avoit été mon écolier; il est plus heureux que son maître; ces pertes sont fréquentes pour moi, depuis la révolution.
Il étoit trois heures du matin avant que le sommeil me fît quitter la société. Au point du jour, une foule d'amis nous réveillèrent; je revis ce jeune homme d'hier, avec Feulard que j'avois quittés à l'âge de huit ans. Tous deux ont gagné en grandissant, et du côté des traits et du côté du cœur. Gillement et son épouse nous donnent des preuves de sincère amitié. Parler des Allaire, des Bourdin, des Feulard, des Rousseau, des Dimier, des Lumière; c'est nommer la probité et la franchise du vieux tems. Si ces momens pouvoient durer; nous ferions ici volontiers trois tentes. Pour nous voir, des sexagénaires descendent en prison, pour la première fois de leur vie. Mr. B. Desbordes, vous m'avez vu naître, et déjà vous touchiez à votre quarantaine; vous avez été à mon âge; si j'atteins le vôtre, je vous donnerai pour modèle à mes enfans.... Des dames viennent aussi nous consoler; et qui peut mieux y réussir que les Grâces? C'est ma première amie, avec sa mère et sa belle-sœur; ses traits sont charmans, mais un autre la possède; elle fait son bonheur, et moi, je suis déporté.... Voilà, dit-elle en me présentant un jeune enfant que sa belle-sœur tenoit, voilà le gage de notre hymen. Je l'embrassai en fixant la mère qui se mit à sourire en baissant les yeux. Voilà le gage de notre hymen! Un sentiment involontaire le repoussoit de mes bras, le souvenir de sa mère le concentroit dans mon cœur.... Voilà le gage de notre hymen!... Tu ne m'appartiendras donc jamais. Un autre Dunois monsieur Drouin, que je n'attendois guères, me tire à l'écart (je puis l'appeler mauvaise tête et bon cœur) pour m'offrir des moyens d'évasion.
—Je vous remercie, lui dis-je, on inquiéteroit ma tante; je ne veux pas causer sa mort; je violerois ma parole; je suivrai ma destinée. Des amis en crédit m'avoient peut-être fait faire cette proposition.
Nous dînons avec de nouveaux hôtes; la prison qui étoit si grande hier, est trop petite maintenant; enfin je revois ma tante, j'essuie par des baisers les pleurs qu'elle répand. Ô ma bonne tante, vous méritez un article bien long dans cet écrit! Que je vous ai donné de chagrins! J'étois ingrat en partant de chez vous; l'expérience et le malheur me font rentrer reconnoissant. Elle me serre les mains, me donne des leçons pour l'avenir, en blâmant mon étourderie.
Vivier, Gasnier, Marcault, Thibault, Leveau, Prudhomme, mes camarades de collège, reviennent passer l'après midi à la prison; on récapitule les fredaines d'école. Le soir nous surprend à table; on boit, on rit, on chante, on épuise tous les sentimens; dans une heure, on vit pour vingt ans.
Le 2 février, à six heures, nous sommes sur la route de Vendôme. Je dis adieu en pleurant à Châteaudun.... Quand le reverrai-je?... Mlle. Lebrun, belle-sœur du capitaine des gendarmes, fait route avec nous jusqu'à Tours. Le concierge de Vendôme, espèce de Vulcain, qui ne sait ni lire ni écrire, nous fouille comme des forçats, et nous conduit en grondant à l'abbaye, dans les chambres de Babœuf et Buonarotti. Cormier, notre troisième compagnon de voyage, bénédictin de cette maison, est prisonnier dans son ancienne cellule changée en cachot.
La ville que nous allons quitter, n'étoit remarquable que par une riche abbaye de bénédictins, qui a servi en 1797 de tribunal et de prison à la haute-cour nationale. C'est la patrie de Ronsard.[4]
La société populaire nous fait escorter par un bon nombre de chasseurs à nos gages; et pour ne pas effaroucher la sensibilité des habitans, le brigadier ne nous met les menottes qu'au sortir de la ville. (Nous ne les eûmes que deux lieues, grâce aux sollicitations de mademoiselle Lebrun. À cela près, nous n'avons point fait une route aussi désagréable que plusieurs de nos confrères, qui ont été enchaînés et confondus avec les voleurs et les assassins qui alloient subir leur jugement.) Nous fûmes donc libres à deux lieues de Vendôme, à condition que nous irions loger chez la cousine du brigadier, que nous paierions sa dépense et celle de toute sa garde.
La nouvelle brigade de Châteaurenaut fut plus honnête; le capitaine, nous dit le lieutenant de Vendôme, devoit être destitué, parce qu'il traitoit les déportés avec trop de ménagement: il étoit de l'opinion de tous les châteaurenaudins. Nous passons au pied d'une tour antique à moitié démolie; c'étoit l'ancien château de la famille du comte d'Estaing. Nous voilà à Tours.
Les environs de cette ville sont enchanteurs. Nos rois de la troisième race jusqu'à Henry II, ont choisi la Touraine pour leur jardin de plaisance; les muses et les grâces y faisoient leur séjour sous François Ier., l'un des plus aimables rois de France. Grecourt, dont les dévotes ne lisent les contes que dans leurs cellules, étoit tourangeau; je ne le mettrai point en parallèle avec le savant Grégoire de Tours; l'un honoroit le sanctuaire et donnoit des matériaux à l'histoire, l'autre souilloit l'autel et les grâces par des obscénités; mais cet air de volupté est un vent du terroir; et si l'amour n'étoit pas éternel, il seroit né à Tours. Je ne recherche point les antiquités de cette ville si attrayante par son site et l'amabilité de ses habitans, que tous les voyageurs sont tentés de s'y fixer. Quel beau coup-d'œil présentent ces quais et cette Loire qui coupent la ville en deux!... La Seine n'offre rien qui approche du majestueux de ce pont entouré çà et là d'îlots et de monceaux de pierres, de parapets et de promenades superbes. À droite et à gauche, une forêt de mâts s'élève d'une infinité de bateaux semblables à une flottille prête à appareiller. Mais le lieutenant nous invite au silence. Les jacobins plus fouettés ici qu'ailleurs, sont plus vindicatifs et plus furieux depuis le 18 fructidor. MM. Barthélemy, Marbois, ont failli devenir leurs victimes. M. Perlet a couru le même danger, pour avoir inséré dans son journal la justification d'un jeune homme que la commission militaire avoit fait fusiller, comme émigré, et dont la famille a obtenu la réhabilitation.
Je n'ai pas trouvé de guides plus disposés à nous laisser évader, que ceux qui nous ont accompagnés de Tours à Sainte-Maur. Le capitaine de la brigade, homme fort instruit, est venu le soir nous faire un long sermon sur la grandeur et la solemnité du 18 fructidor. Il a bu et parlé à son aise, tandis que nous dormions.
Nous coucherons ce soir à Châtellerault; nous sommes en route de bonne heure, pour ne pas nous trouver à la fête patriotique qu'on chomme aux Ormes. On y plante l'arbre de la liberté; nous en voyons seulement les apprêts; des tonnes de vin sont aux pieds de longues tables rangées autour de ce grand peuplier ceintré d'épines. Le hasard nous dédommage de cette privation; nous avons derrière notre voiture un petit cheval qui appartient à l'entrepreneur de Châtellerault; il a trois pieds de haut; on compte ses côtes; il ne mange qu'une fois dans vingt-quatre heures; mes deux compagnons m'affourchent dessus; j'étends les bras comme un oiseau qui a les ailes cassées; je représente Sancho au naturel; on pique la rossinante; nous arrivons à Dangé; les enfans nous suivent avec leur musique ordinaire; enfin, il s'agit de sauter un fossé; ils viennent à bout de me faire passer par-dessus les oreilles du cheval; les enfans sont au comble de la joie; je ne sais s'ils rioient de meilleur cœur que moi. Plus loin, nous trouvions des bourbiers, car c'est une route d'enfer; mes deux compagnons portoient le cheval et le cavalier, et nous figurions presque comme le meunier, l'âne, et son fils allant au marché. À Châtellerault, nous descendons au Faisan-Couronné.
Nous ne sommes pas assis, que trois jeunes demoiselles viennent civilement nous présenter leur magasin de couteaux. Il faut en acheter malgré soi; elles nous suivent par-tout, nous promettent leurs faveurs pour un couteau. Tout se vend, se troque et s'achète ici pour un couteau; l'amour s'y trafique pour un rasoir ou pour un couteau. Ne croyez pas qu'on y voie plus d'Abailard que dans nos cloîtres; on n'y voit même pas de Fulbert. Ce commerce est du goût des petites filles; les parens les envoient à tous les étrangers. Sont-elles jolies, le père y trouve son compte, l'étranger le sien, et la vendeuse est la mieux servie. C'est à la galanterie des jolies châtelleraudaines que nous devons ce proverbe d'amour, je te donnerai de petits couteaux pour les perdre. Les châtelleraudains sont actifs, polis, spirituels et industrieux; ils ne devroient pas borner leur commerce à la coutellerie, qu'ils ne perfectionnent point, et qu'ils livrent à très-bon compte: les marchands ne s'y portent point envie comme dans les autres villes. Notre aubergiste, qui est coutelier, laisse monter les autres voisines. Jusqu'à huit heures, les marchandes sont à la queue les unes des autres. En passant ici, le général Dutertre, qui escortoit les seize premiers déportés, s'est donné la comédie de s'acheter à bon compte, car il est économe, et il avoit carte blanche, pour mille écus de couteaux.
Le 13 février, une mauvaise charette, un voiturier escloppé sont à la porte à six heures du matin, pour nous mener à Poitiers. Nous sommes à quatre-vingts lieues de Paris.
Notre abbé prend le fouet du charetier, jure comme un diable dans un seau d'eau bénite; sans cette précaution, nous serions encore en route.
Poitiers est bâti sur un rocher; ses maisons sont sans art et sans goût. Charles-Quint l'appeloit le village de France; les rues sont obstruées par d'énormes bœufs qui servent de chevaux; ses alentours sont agréables: c'est le berceau de la belle Brézé, si fameuse sous le nom de Diane de Poitiers. Nous montons en prison dans le couvent des Visitandines.
Le concierge nous traite avec tant d'égards, que nous ne croyons pas être détenus. Une jolie prisonnière vient faire nos lits pour se délasser de l'oisiveté; elle a l'air d'une Agnès, mais c'est une Agnès Sorel, ou une princesse Jeanne, accusée d'avoir étranglé son mari parce qu'il n'étoit pas vigoureux. L'idée de ce crime nous la fait envisager avec cette attention qu'on donne aux traits des grands personnages et des grands coupables. Le ho! qu'elle est jolie! quel dommage qu'elle soit aussi méchante! est dans notre cœur bien avant de venir à nos lèvres.
Jusqu'ici nous avions ouvert nos chaînes avec la clef d'or. Ce soir nous sommes tout tristes de voir le fond de la bourse. On s'en prend aux bijoux. Il me reste une montre d'or à répétition avec sa chaîne. Je l'engage à regret; mais un exilé doit-il encore songer aux biens de ce monde? Où allons-nous?.... Ne nous noiera-t-on point? La montre est engagée pour quatre louis entre les mains de mademoiselle Pélisson, sœur du citoyen Beauregard déporté.
À quatre heures, nous arrivons à Lusignan, petite ville bâtie sur les ruines d'une ancienne forteresse des comtes de Lusignan. Les greniers de certaines maisons sont au niveau des forteresses; les ruisseaux de l'ancienne ville s'écoulent par le faîte de la nouvelle. Nous rentrons sur les six heures, après avoir vu la ville, qui n'offre rien de curieux. Nous soupons avec le professeur de mathématiques de Niort, et la conversation tombe sur l'éducation actuelle; elle est presque nulle, et infiniment plus vicieuse que l'ancienne; les enfans font ce qu'ils veulent depuis que la liberté n'a laissé aux instituteurs d'autre férule que les tendres réprimandes du langage de la raison.
Jusqu'ici les gendarmes nous avoient supportés pour notre argent; ceux qui vont nous conduire nous chérissent pour nos principes. Pendant que nous traversions la ville, une aubergiste, à l'enseigne de la Montagne, rassemble ses amis pour nous voir passer. Cette bande, parée de bonnets rouges, forme des ronds de danse en chantant la Marseilloise. Nos guides nous expliquent cette pantomime. «Ils insultent à votre malheur. Vous n'iriez pas si loin, si vous étiez à leur discrétion. Cette femme qui vous faisoit signe en riant, est une des commères du général D***. Les relations du directoire disoient que les seize premiers n'avoient pas été gênés, que D***. avoit pourvu splendidement à leurs besoins; ils étoient entassés dans des chariots rouges grillés et fermés à cadenas.
»Dut***, en passant à Orléans, y recruta une femme sans pudeur qu'il traînoit avec lui dans un char découvert. À Châtellerault, il fit une bruyante orgie; le bal se prolongea bien avant dans la nuit; les jacobins dansèrent autour des charettes, en flairant la prison des déportés. Plusieurs toasts furent portés aux cendres de la société-mère: la même fête étoit commandée à Lusignan et à Saint-Mexan. Ceux qui vous fixoient ce matin étoient du repas; ils étoient déjà enluminés. Arrive un courier extraordinaire, porteur d'ordres très-pressés.... Devinez quels ordres....? D'arrêter et de faire conduire sur-le-champ à Paris, sous bonne et sûre garde, le général Dutertre.... Notre brigadier, à la tête d'un détachement, monte lui signifier l'ordre. Ses compagnons confus, s'échappent en baissant l'oreille; le général se dégrise, et sa maîtresse se jette à nos genoux pour faire les comptes de son amant. Il partit sur-le-champ, en jurant après ses victimes, qui étoient cause, disoit-il, de son rappel. Quoique son compte fût chargé, il en fut quitte pour une légère réprimande, car il avoit de puissans protecteurs.»
Nous voilà à Saint-Mexan; nous dînons en ville, et n'arrivons que le soir en prison. Le concierge est un cardeur de laine, qui ne sait ni lire ni écrire; nous le dérangeons d'une commande de bonnets rouges; il est de très-mauvaise humeur; il prend les clefs pour nous mener au cachot. D'une joie bruyante, nous passons à un morne silence.
Il se déride un peu en trinquant avec nous; il étoit fâché que nous eussions mangé notre argent ailleurs. On nous avoit assuré que nous ne trouverions rien chez lui. (À l'intérêt près, les trois quarts des hommes sont les plus honnêtes gens du monde.) Il avoit des provisions pour des centaines de déportés attendus depuis six mois. Tous les concierges nous ont tenu le même langage jusqu'à Rochefort. Nous couchons sur la rue, dans une grande chambre sans serrure, sans gardes et sans clef: ainsi tout s'appaise par une fraternité pécuniaire, Ô! Danaé! ta fable est une réalité!
Nous voilà à Niort: cette petite ville assez commerçante, est peuplée de braves gens. C'est dans ses environs que le ministre Cochon s'étoit réfugié, pour se soustraire à la déportation qu'il avoit encourue pour avoir déposé le terrorisme en 1797.
Nous descendons dans la prison où naquit mademoiselle d'Aubigné, depuis marquise et dame de Maintenon: son père avoit été persécuté pour ses opinions religieuses, comme nous pour la révolution.
Le concierge est humain pourvu que les prisonniers aient de l'argent; il chante, boit, ne s'enivre jamais à ses dépens, et invite tous ses amis à souper aux frais des nouveaux venus; il est patriote et aristocrate au gré de la fortune de ses hôtes. Nous dînerons avec lui parce qu'il ne voit pas le fond de notre bourse.
17 février. Nous voilà en chemin pour Surgères; nous avons engagé le reste de nos bijoux et il ne nous reste pas deux louis entre trois; ne comptons plus avec nous-mêmes, la prodigalité, dans ce moment-ci, est la plus sage économie; trop heureux de ressembler au cygne, chantons encore sur le bord de notre fosse. Nous avons dépassé Niort; sur le penchant d'une colline, la route se divise en deux branches, à droite, je lis un écriteau qui me confirme que nous ne sommes pas loin de Rochefort. Un secret pressentiment sèche en nos cœurs cette hilarité que l'innocence verse dans le plaisir; le nuage de tristesse se dissipe à mesure que nous nous éloignons de la fatale légende; pendant la journée nous sommes assez occupés à nous tirer des bourbiers, car c'est une route d'enfer; la nuit nous surprend, nous n'aurons pas le bonheur d'être accostés par les voleurs qui rodent toujours ici; nous n'avons plus d'argent, il faut aller en prison. Nous passons le pont-levis du château de la Rochefoucault, nous voilà rendus; le concierge est le boulanger de la petite ville, il aime à boire et le vin est pour rien, il nous cède son lit et nous donne pleine liberté d'aller où nous voudrons avec promesse de ne pas nous évader.
18 février. Ce matin on nous annonce que nous ne partirons que dans cinq jours. Le père Robin nous laisse seuls; nous visitons l'église qui ressemble plus à une écurie qu'à la maison de Dieu; comme la richesse du pays consiste en vin, des vignerons ont fait une cuverie du sanctuaire; nous appercevons sous l'autel un caveau, vénéré jadis par ceux qui avoient quelque religion ou quelque morale; le soleil n'entre qu'à regret dans ce lugubre séjour, qui servoit de dépôt aux cendres des comtes de la Rochefoucault. En 1794, le comité révolutionnaire força le père Robin et d'autres ouvriers d'enlever ces tombes pour en dérober le plomb; les corps étoient scellés si hermétiquement, que la dent du tems n'avoit pas encore pu les morceler, ils exaloient une odeur si méphitique que les ouvriers tombèrent à la renverse. Les membres du comité mirent la main à l'œuvre, éprouvèrent la même syncope, firent une libation à Bacchus et reprirent l'ouvrage; les cercueils arrachés à force de bras, n'étoient encore qu'entr'ouverts; un Mucius Scævola saisit un ciseau, les fendit et les foula aux pieds; alors la putréfaction les força tous d'abandonner l'entreprise pour ce jour-là; ils y revinrent le lendemain, parachevèrent l'ouvrage au risque de leur vie, après avoir jetté çà et là dans des coins, les membres encore charnus des morts, dont ils violoient l'asyle en triomphateurs[5]. Ils abandonnèrent ce lieu à la hâte, sans se donner le tems d'effacer les inscriptions et les armoiries. Cette chapelle ressembloit à un antre de bêtes féroces, dont les ronces et les morceaux de rochers défendent l'accès aux voyageurs; plus elle étoit horrible, plus elle piquoit notre curiosité: nous prîmes une torche.... nous voilà comme Young et Hervey au milieu des tombeaux, plongés dans une religieuse mélancolie; nous lisons les inscriptions: CY GÎT TRÈS-HAUT ET TRÈS-PUISSANT SEIGNEUR, etc.... Toute grandeur disparoît ici, nos persécuteurs y viendront comme nous.... ceux-ci ont été riches, fameux dans l'histoire, chéris de leurs rois, nous nous occupons d'eux, nous touchons leurs ossemens; en fixant ces restes, nos cœurs émus, sentent qu'il existe un autre être en nous. Voltaire et Lamétrie ne voient dans les tombeaux que la preuve du néant; et moi que celle d'une autre vie. Il est impossible que l'homme pense, agisse, veuille le bien, évite le mal à son détriment, pour finir d'une manière aussi opposée à son être; la réalité d'une autre vie, est un contrat que l'éternel signe dans nos cœurs, en nous en donnant la pensée; la certitude s'en suit pour moi, quand je suis proscrit et honnête homme.
Nous ne pouvions nous arracher de ce lieu infect, où la vapeur ne laissoit presque pas d'air atmosphérique à notre torche. On y voyoit des cheveux, des crânes encore couverts de chair, des bras dégoûtans de sanie, noirs et brisés, des cadavres à demi réduits en terre. Les chauves-souris et les autres animaux nocturnes en faisoient leur nourriture depuis trois ans, d'où nous jugeâmes que les comités révolutionnaires avoient trouvé des cadavres entiers, qu'ils avoient laissés sans sépulture, afin que la putréfaction scellât l'entrée du temple aux fidèles qui voudroient s'y réunir dans des tems plus heureux.
Un bon déjeûner nous attendoit, nous suivîmes la messagère et connûmes la bienfaitrice; c'étoit une aimable veuve nommée madame le G13. À peine fûmes-nous assis, qu'après les complimens d'usage, nous vîmes se former un cercle nombreux d'honnêtes gens, ravis de nous voir libres et sans gardes, et surpris de notre constance à courir notre sort.—Vous êtes libres, messieurs, et vous ne songez pas à en profiter.—Notre parole est plus sûre que la garde du prétoire.—Vous serez dupes d'une générosité aussi gratuite, nous dit M. de la T45ch2, sauvez-vous. MM. de Crainé et de Craisse nous donnèrent le même conseil, nous offrirent de l'argent; les dames du lieu où nous passâmes la soirée chez M. H29v2, voulurent nous mettre sur la route; le concierge, à qui M. de Crainé avoit remis une dette pour qu'il fermât les yeux, s'étoit enivré et dormoit profondément quand nous revînmes à minuit le faire lever, en lui apportant un verre de liqueur pour avoir droit d'être détenus[6].
Le jeudi, 24 février, un seul gendarme nous accompagna, en nous disant que nous ne devions pas songer à nous évader, que nos camarades étoient libres à Rochefort, qu'ils avoient la ville pour prison. Malgré ces belles promesses, nos cœurs étoient comprimés en quittant ce paradis terrestre: c'étoit le déclin d'un beau jour qui ne luira pas demain pour nous. La brigade nombreuse, qui vient nous prendre au milieu de la route, est armée jusqu'aux dents, peu s'en faut qu'elle ne nous mette les menottes.
Terminons cette route par une analyse prophétique des événemens qui vont se succéder.
On devine bien que nous ne serons pas libres, comme on nous le promettoit. Trouverons-nous l'argent qui doit nous avoir devancés? Nos deux louis sont bien échancrés. Si nous allions être embarqués tout-à-coup sans argent, ce ne seroit là encore qu'un petit malheur: nos paquets seront pillés, le secret de nos lettres violé, notre argent volé, nos effets resteront aux messageries, le peu que nous emportons sera jeté à la mer pour délester la frégate que nous monterons; après trois heures d'un combat opiniâtre, nous échouerons sur les ruines d'une ville ensevelie sous les eaux; nos ennemis nous croyant morts, se partageront nos dépouilles; quand ils sauront que nous survivons à tant de malheurs, ils nous laisseront un mois entier en rade, sans nous permettre de recevoir de secours de nos familles, afin que nous périssions de misère, et qu'aucun ne publie ces atrocités. Ils n'oseront nous noyer, et nous feront monter une autre frégate, dont le capitaine sera un Cerbère; nous serons ballotés dans la traversée, exposés à perdre la vie sur les rochers des îles du cap Vert. À Cayenne, nous serons emprisonnés, escortés de soldats noirs, puis répartis sur les habitations et dans les affreux déserts de la Guyane; nous serons exilés de la ville et de l'île de Cayenne, l'hospice nous sera interdit; ceux qui ne seront pas placés à certaine époque, seront envoyés à Konanama et à Synna-Mary, où les deux tiers mourront de désespoir, de peste et de soif...... La nuit approche, nous voilà à Rochefort.
Fin de la première partie.
Les habitans de Cayenne et de la Guyane seront curieux d'entendre parler de la France. J'y trouverai peut-être des amis, qui me demanderont la cause de mon voyage; heureux si après mon récit, je m'applaudis de l'avoir fait!
J'écris ces lignes, tranquille au milieu du tumulte, à l'écart sur les porte-haut-bancs de la maison flottante, qui nous fait voguer dans un autre monde. La proue fend l'onde amoncelée; un nuage de neige, sur une plaine verdâtre, borde la frégate. La mobilité des flots, dont l'un engloutit l'autre, est l'image des générations; elle est encore pour moi celle de la peine et du plaisir. Jadis je fus heureux, aujourd'hui mon bonheur n'est qu'un songe. Ma vie s'écoulera de même, et l'onde que je vois à regret s'abaisser pour nous déporter dans une terre étrangère, blanchira peut-être un jour sous nos voiles, pour nous rendre à nos familles désolées. Reprenons la série des événemens.
Nous voilà à Rochefort, entrons à la municipalité; les plaisirs de Surgères nous troublent encore un peu la tête; nous voulons que tout le monde soit dans la joie. Quatre ou cinq secrétaires ont les yeux emprisonnés de lunettes magiques, et nous regardent en bâillant. Je m'approche d'un vieillard à cheveux blancs dont le front rayonnoit de gaité. Voilà un aimable homme, dis-je en lui serrant les mains, et le faisant danser en rond, malgré sa rotondité... Vous êtes de bons enfans, laissez-nous cette salle pour prison, nous nous y trouverons bien. Quelques-uns prennent cette gaité en bonne part, d'autres froncent le sourcil; je riposte aux deux partis en battant quelques entrechats. Aussi-tôt entre un grand homme noir, à figure inexplicable comme son âme. C'est le commissaire du pouvoir exécutif, nommé B...... Ma gaité le fâche, déjà il balbutie un réquisitoire. Le président, dont j'avois serré la main, dit en riant: C'est moi qui suis le plus malade, et je lui pardonne de bon cœur. On signe notre obédience, pour aller à St. Maurice, parce que nous sommes des grivois, qui pourrions prendre notre congé sans permission.
Nos guides frappent à la porte d'un grand bâtiment. Un petit homme, frisé comme le dieu des Enfers, nous lance un regard sinistre, et leur dit d'un ton aigre... Ils sont à moi... Venez par ici. Nous traversons une grande cuisine, où cuit un bon souper qui ne sera pas pour nous; et de peur que nous ne le mangions des yeux, le petit Pluton prend son gros paquet de clefs, nous conduit dans une grande salle, nommée chapelle de Saint-Maurice. Nous passons avec efforts par une porte extrêmement étroite, et haute de deux pieds. Les verroux se referment sur-le-champ, nous voilà au milieu de soixante-dix prêtres, destinés comme nous au voyage d'outre-mer. Nous attendions au moins une botte de paille pour nous coucher, mais ces messieurs qui connoissent l'humanité de Poupaud, nous font un lit avec des valises et des serpillières.
Le 26 février, le soleil a à peine dissipé les nuages du matin, quand nous ouvrons nos yeux rouges et mouillés de larmes brûlantes. Nos funestes pressentimens se réalisent; au midi, le spectacle de la campagne aggrave nos peines; l'horison est bordé de hautes montagnes dont le pied resserre et fait grossir la Charente; un nuage varié des plus belles couleurs, couvre l'herbe naissante d'une grande prairie marécageuse, à moitié desséchée par les premiers beaux jours du printemps. Des troupeaux paissent çà et là, gardés par de jeunes filles, qui fredonnent librement des airs champêtres. L'herbe est plus abondante et plus touffue sur les bords des rigoles, gonflées pendant l'hiver des pluies et des sucs de la plaine. Dans les jardins, les arbres sont chargés de boutons; les amandiers et les abricotiers, courriers de Flore, exhalent une odeur suave; les bords du fleuve sont couverts d'oiseaux qui cachent déjà leurs nids dans la verdure prête à fleurir, tout nous dit nous respirons la liberté, et vous êtes prisonniers....
Au nord, quelques arbres secs, des masures, de grandes rues semblables à des déserts, quelques filles errantes avec des militaires en uniforme; des tombereaux, traînés par des coupables enchaînés et attelés comme des chevaux, nous reflètent la réalité de notre misère.
Le malheur nous rend plus sages, toutes les fois qu'il ne nous réduit point au désespoir. Nous nous conformons à la régle de nos prédécesseurs d'infortune, qui, en ouvrant les yeux, offrent leurs maux à l'Éternel, et lui demandent la patience et l'amélioration de leur sort.
À huit heures, on nous sert un pain noir, dans lequel nous trouvons du gravier qui nous brise les dents, des pailles, des cheveux, et cinquante immondices; on croiroit que le boulanger l'a pétri dans le panier aux balayures. On apporte en même temps une tête de bœuf, quelques fressures et un gigot de vache, qui paroît tuée depuis quinze jours, et arrachée de la gueule des chiens voraces, qui se la disputoient à la voirie. Pour dessécher nos lèvres noires de méphitisme, on nous donne pour deux liards de liqueur appelée eau-de-vie, mais tellement noyée d'eau, qu'il n'y en a pas pour un denier.
Poupaud jure comme un comité révolutionnaire, quand nous ne sommes pas assez lestes pour emporter un très-petit broc de vin très-aigre, dont la nation nous fait cadeau pour la journée. Six détenus, accompagnés de la garde, profitent de ce moment pour emporter les baquets, où chacun a vaqué à ses besoins, depuis vingt-quatre heures. Ces bailles sont découvertes, et plusieurs couchent au pied des immondices. Ce spectacle nous révolte, mais les plus anciens nous invitent au silence. Quand ils font ces représentations à Poupaud, il leur répond avec un rire sardonique...... Oh! Oh! vous n'y êtes pas! et quand vous serez ici trois ou quatre cents, comme en 1794, faudra bien que vous appreniez à vivre; une partie se couchera, et l'autre restera debout.
Depuis huit heures du matin jusqu'à dix, une partie désignée nominativement va respirer le frais dans le jardin, et cède la place à l'autre qui remonte à midi, pour ne plus sortir de la journée. Nous devons cette grâce à quelques membres de la municipalité qui s'intéressent à nous. Poupaud est si fâché de cet acte de clémence, qu'il ouvre la porte du vestibule quand il fait beau, et la ferme quand il pleut, en nous jettant dans le jardin comme des forçats.
Voici le tableau de notre local et de notre existence: La salle a 42 pieds de long et 60 de large pour 80 personnes, qui n'en sortent que deux heures par jour, comme vous l'avez vu: elle est entourée d'un marais pestilentiel. Dans l'intérieur, ne se trouvent point de lieux d'aisance; on est forcé d'y vaquer à ses besoins: jour et nuit, un nuage rougeâtre s'élève des sentines; il gêne la respiration, nous occasionne des lassitudes et des sueurs; il rend le sommeil accablant et nuisible. Nous sommes ensevelis à demi-vivans dans l'ombre de la mort. Notre salle, le soir, ressemble à un champ de bataille jonché de morts, et pourtant nous chantons[7] encore au milieu des tourmens. Les sœurs de l'hospice font faire notre cuisine et blanchir notre linge. Tous les cœurs sensibles compatissent à nos maux, et les victimes de la révocation de l'édit de Nantes, très-nombreuses dans ce département, ne sont pas les dernières à secourir les apôtres de Rome. Notre dîner arrive à midi; la moitié mange tour-à-tour sur ses genoux et sur de longues tables; le repas est très-frugal et très-prompt; la digestion ne nous empêche pas d'exécuter l'ordre du docteur Viv..., qui nous visite lestement: il paroît à Saint-Maurice tous les jours, et ne se montre dans notre prison que deux fois par décade. Aujourd'hui, par extraordinaire, il vient à deux heures après-midi, fait un tour dans la salle sans saluer personne; et se souvenant tout-à-coup de sa mission, se frotte les mains et dit: «Il n'y a point de malades.... Adieu.—Fixez-nous, lui répond Soursac qui étoit sur son passage.—Qu'avez-vous? Vous ne guérirez que dans les pays chauds.—À un autre.—Votre imagination travaille trop; ce ne sera rien que cela ... À la diète ...—Mais, citoyen, j'ai la fièvre depuis cinq jours.—Contes que tout cela; adieu....»
Une heure après, un jeune homme à qui il n'avoit voulu trouver ni fièvre ni symptômes de maladie, jetté dans un coin depuis huit jours, tomba évanoui; un autre médecin fut appelé; Viv... eut tort, et le malheureux gagna l'hôpital. Comme on le transféroit, Poupaud entama l'éloge de l'empirique. Vous avez raison, M. Poupaud, reprit un auditeur; M. Viv... est expéditif. Il y a dix jours qu'en faisant sa visite à l'hospice, il dit, en tâtant le pouls d'un homme dont la figure étoit couverte de son drap, à la portion.... Ça fait le malade, et ça n'a pas de fièvre. Le malheureux étoit délivré de tous maux.....
Qu'il me passe ma rhubarbe, je lui passerai son séné, disoit le médecin Tard ... à ce collègue; ils se relayoient tour-à-tour à l'hôpital et aux prisons: si l'un étoit forcé d'y envoyer un déporté malade, au bout de quelques jours, le collègue expédioit un exeat illicô.
3 mars. À deux heures du matin, un vieillard de soixante-quinze ans, prêtre de Toulouse, amené en place de son frère qui s'étoit évadé, obtient sa liberté, après trois mois d'incarcération, et à la suite d'une route de soixante-quinze lieues, durant lesquelles il avoit été enchaîné par les quatre membres.
Le soir, son lit est pris par quatre nouveaux venus, MM. Dozier, grand-vicaire de Chartres; Margarita, curé de Saint-Laurent de Paris; Kéricuf, chanoine de Saint-Denis, et Bremont. Le substitut du commissaire du pouvoir exécutif vient nous voir. Nous nous étendons sur nos grabats, afin de parler à ses yeux. «Si nous en croyons les apparences, lui dit-on, la terreur n'a fait que changer de nom. Ici, chacun n'a pas deux pieds d'espace pour loger sa malle et son matelas. On dit pourtant que nous renaissons au siècle de Rhée. Rochefort est un marais infect, et nous y sommes plus entassés que dans aucune prison de France.» Ce substitut, qui étoit un honnête homme, fit un rapport favorable. «Ils me demandent plus d'espace, dit B***; je les mettrai au large.»
Le 4 mars, Jardin, rédacteur du Tableau de Paris, s'évade de l'hospice; Boischot en prend de l'humeur, et Poupaud, qui nous donne cette nouvelle, s'en réjouit et n'a jamais été si poli. Nous sommes ses amis; il nous ouvrira la porte tant que nous voudrons; il est tout à notre service.
Dans la nuit du 6 mars, grand bal dans la prison et dans le corps-de-garde sous nous; Poupaud donne la fête. À minuit, Langlois et Richer-Sérisy ouvrent la porte de la prison avec la clef d'or, et s'évadent. Langlois, qui crachoit le sang, avoit joué son rôle en fin renard. Le lendemain, Poupaud attache des draps à la croisée, pour faire croire qu'il y avoit fracture. (Voyez à ce sujet la déportation de M. Aimé, page 63. On peut en croire ce témoin oculaire, qui a refusé de s'enfuir, ainsi que M. Gibert-Desmolières.)
11 mars. On double la garde; on nous embarque demain, les figures s'allongent, on écrit, on prépare ses paquets, on doute encore de cette nouvelle; Parisot, qui a péri si tragiquement sur les côtes d'Écosse, nous lit une lettre d'Auxerre, où on lui dit qu'il ne partira pas; nous demandions exemption pour nos vieillards de soixante-dix ans, chacun rédigeoit pour eux un mode de pétition. Le soir, la prison étoit un peu bruyante; une sentinelle, prise de vin, tire un coup de fusil, dont la balle frappe la voûte de notre salle et rebondit sur la tête d'un vieillard de soixante ans, nommé Saoul; on ne nous envoya personne pour le panser, quoiqu'il fût plein de sang. L'officier de garde, avec un planton, vint seulement voir si nous ne songions point à nous évader; nous ne pouvions pas y songer, car la prison, depuis le matin, étoit entourée de vingt-deux factionnaires.
Au jour, Poupaud nous fait vider les bailles, et nous ordonne de nous préparer à partir dans deux heures.
La prison offre le tableau d'un camp cerné par l'ennemi: l'un se hâte d'emballer ses effets, celui-ci cherche une issue, cet autre pleure, tout est pêle-mêle, on travaille beaucoup sans avancer à rien, tout se trouve et s'échappe de nos mains. Au bout de deux heures, nous voilà comme les Israëlites, la ceinture aux reins, le bâton à la main, les sandales aux pieds, pour le voyage de la mer Rouge et du désert.
Au nord, du côté des promenades, une haie de baïonnettes borde le cours et les avenues de la prison; des servantes, des enfans, une populace assez nombreuse se disputent le plaisir de nous voir passer.
B****. va, vient, retourne, passe les soldats en revue, commande aux voituriers d'emporter nos malles, est entouré de flots de pétitionnaires, rebute les uns, parle à l'oreille des autres, reçoit des billets de toutes espèces.
Nous délibérons aussi entre nous: l'amitié, les regrets, les malheurs, la disproportion des fortunes, l'égalité du sort, les chances que nous allons courir, dilatent nos cœurs, confondent nos intérêts, réunissent toutes nos opinions, amortissent toutes les haines, des larmes coulent, le pressentiment d'un avenir malheureux leur donnent ce touchant qu'on éprouve rarement dans le cours de la vie. Le prélude du départ est celui d'une réconciliation parfaite; chacun se promet assistance réciproque, celui qui n'a rien partagera la fortune de son voisin; nous renaissons aux premiers âges du monde; nos patriarches seront nos pères, ils garderont nos cases, pendant que nous pourvoirons à leurs besoins: déjà chacun a formé sa société; nous ne sommes plus européens, nous voilà colons, cultivateurs, propriétaires, négocians, navigateurs.... L'homme agité d'une crise violente, détourne les yeux de dessus l'abîme, pour y jetter quelques fleurs avant de s'y précipiter; le sage, pour n'être pas accablé sous le poids de l'infortune, allège son fardeau par l'illusion d'une perspective enchanteresse.
B****. arrive, et nous dit d'un air riant: Allons, messieurs, je vous mets au large. Il déroule un beau cahier, noué de deux faveurs, où chaque nom est inscrit en gros caractère, et entouré de notices particulières, qui sont les motifs de déportation; les trois quarts (comme nous l'avons vu dans la suite en recopiant la liste après le combat) sont déportés sur ce protocole:
| Loi du 19 fructidor. | ||
| BONS À DÉPORTER. |
Doru, mal vu des patriotes. | Suspects. |
| Douzan, pour avoir déplu au Directoire. | ||
| Clavier, dénoncé. | ||
| LAPOTRE. | Département des Insoumis. | BONS À DÉPORTER. |
| POIRSIN. | ||
| GRANDMANCHE. | ||
| etc., etc. | Vosges. | |